Fastes (Fasti) (page 2)
C'est à ces Ides que toutes les provinces de l'empire ont été rendues au peuple romain, [1, 590] et que le nom d'Auguste, ô Germanicus, a été donné à votre aïeul. Jetez un coup d'oeil sur toutes les images de cire qui ornent les palais de la noblesse, et voyez si jamais titre plus glorieux a été décerné comme récompense: Scipion emprunte son surnom à l'Afrique vaincue; un autre, à l'Isaurien dompté; un autre, à la Crète assujettie; [1, 595] celui-ci a défait les Numides; celui-là a délivré Messine; un troisième a ruiné Numance, et tous, par d'orgueilleux surnoms, ont consacré le souvenir de leurs triomphes. Drusus a trouvé en Germanie un titre et la mort. Douloureux souvenir! vertu trop tôt moissonnée. Pour César, s'il veut adopter les noms de tous les peuples qu'il a vaincus, [1, 600] il faudra épuiser pour lui les noms de tous les peuples de l'univers.
Il en est qu'un seul événement a immortalisés; l'un a conquis un collier, l'autre a dû sa victoire à l'assistance d'un corbeau. O Pompée, le nom que tu portes donne la mesure de tes exploits; mais il n'est pas de nom qui suffise à la gloire de celui qui t'a vaincu. [1, 605] De même, après les Fabius, cette famille que ses services ont fait appeler très grande, quel nom inventer que celui-là ne surpasse?
Pourtant, ces distinctions sont purement humaines; c'est avec le souverain des dieux, c'est avec Jupiter, que César partage son nom. Les mystères religieux étaient dits augustes par nos pères; [1, 610] Auguste aussi a un temple que la main des prêtres a solennellement consacré. De ce mot aussi est dérivé celui d'augure; il désigne enfin tout ce qui doit son accroissement à la faveur de Jupiter. Qu'il accroisse donc l'empire de notre maître, et qu'il prolonge ses années. Puisse la couronne de chêne protéger la porte de nos demeures; [1, 615] et que sous les auspices des dieux, l'héritier d'un tel titre soutienne aussi heureusement que son père le sceptre pesant du monde !
Le soleil, se levant pour la troisième fois après les ldes, ramena la fête de la nymphe arcadienne. Autrefois les dames romaines étaient portées sur des chars appelés carpentes, [1, 620] du nom, je crois, de la mère d'Évandre. Bientôt on leur refuse cet honneur; un complot est formé; les ingrats maris ne se verront plus revivre dans de jeunes rejetons. Les mères ne veulent plus enfanter; le fruit que recelaient leurs entrailles périt prématurément sous d'homicides et sourdes atteintes. [1, 625] Le sénat flétrit les attentats de ces épouses dénaturées, mais il rétablit le privilège qu'il avait tenté de leur ravir, et ordonne qu'un double sacrifice serait offert, pour la conservation des jeunes garçons et des jeunes filles, à Carmenta, la nymphe de Tégée. Loin de son temple toute dépouille enlevée à ce qui a vécu! [1, 630] la pureté du sanctuaire en serait souillée. Prêtez l'oreille aux prières qu'on lui adresse, ô vous que les rites antiques charment encore; le prêtre invoque Porrima et Postuerta, tes soeurs sans doute, ou les compagnes de ta fuite, ô nymphe du Ménale. [1, 635] L'une, dit-on, chantait le temps passé, l'autre révélait les mystères de l'avenir.
Le lendemain de ce jour, ô Concorde, un temple de marbre blanc te fut consacré près des degrés majestueux qui conduisent à celui de la puissante Junon Monéta. N'abaisseras-tu pas sur les Romains un regard favorable, [1, 640] maintenant que le pontife suprême a rétabli tes autels? Le premier qui t'éleva un sanctuaire autrefois fut Camille, le vainqueur des Étrusques, pour accomplir le voeu qu'il en avait fait à l'époque où le peuple en armes s'était séparé du sénat, et où Rome avait tremblé devant Rome même! [1, 645] Il s'agit aujourd'hui de célébrer un plus heureux triomphe; la Germanie a déposé à vos pieds, chef vénérable, le tribut de sa chevelure; vous avez consacré cette offrande de la nation soumise; vous avez bâti un temple à une déesse dont le culte vous est cher; votre mère aussi l'a orné de riches présents et doté d'un autel, votre mère, [1, 650] trouvée seule digne de partager la couche du grand Jupiter.
Après ces solennités, quittant le Capricorne, ô Phébus , tu entres dans le signe du jeune homme qui laisse échapper l'eau de son urne penchée. Lorsque l'astre du jour sera descendu sept fois dans l'Océan, la Lyre aura cessé de briller dans les cieux. [1, 655] À dater du coucher de cette constellation, à l'approche de la nuit, l'étoile qui brille au sein du Lion aura disparu.
Trois et quatre fois j'ai parcouru le livre des Fastes, et la série des époques dont il retrace le souvenir; la fête des semences n'y était point marquée. On l'indique chaque année, me dit [1, 660] la muse, qui s'apercevait de ma surprise; pourquoi chercher dans les astres ce qui n'est point soumis à une règle déterminée? Mais si le jour de cette fête peut changer, la saison ne change jamais: c'est quand les grains confiés à la terre commencent à se développer dans son sein, que les boeufs couronnés de feuillage restent dans l'étable, et s'y engraissent à loisir, jusqu'à ce que la tiède haleine du printemps ramène leurs travaux. [1, 665] Que le villageois suspende au poteau sa charrue fatiguée; la terre n'aime pas à être blessée, tant que règne l'hiver. Une fois les semailles finies, laisse reposer ton champ, ô laboureur; laisse reposer les bras qui l'ont cultivé; que ce soit fête au village; habitants, purifiez vos maisons, [1, 670] présentez aux divinités rustiques les gâteaux annuels. Offrez à Tellus et à Cérès, ces mères des moissons, un peu de froment, que vous leur devez, et les entrailles d'une truie pleine. Cérès et la Terre président en commun à l'agriculture. Si l'une reçoit les germes dans son sein, l'autre les féconde. [1, 675] O puissantes déesses, dont les efforts réunis ont chassé l'antique barbarie et proscrit le gland du chêne, pour y substituer une plus douce nourriture, comblez de vos dons sans mesure l'insatiable laboureur, afin qu'une digne récompense le paie de ses sueurs. Veillez à ce que la tendre semence ne cesse de croître, [1, 680] à ce que l'herbe naissante ne soit pas surprise par le froid mortel des neiges. Lorsque nous semons, ouvrez le ciel aux vents qui le purifient; lorsque la semence est déposée dans les sillons, arrosez-la d'une pluie bienfaisante. Protégez les champs couverts de vos trésors contre ces nuées d'oiseaux pillards, fléau des guérets. [1, 685] Et vous, fourmis, épargnez le grain que recouvre la terre; après la récolte vos provisions n'en seront que plus amples. Que la moisson cependant croisse, respectée de la rouille rongeante, et que d'ardentes exhalaisons ne fassent point pâlir ses teintes dorées; qu'elle ne périsse pas de maigreur, [1, 690] et ne s'étouffe pas non plus sous le luxe d'épis trop abondants. Que l'ivraie, qui blesse la vue, ne se montre jamais dans nos plaines; que la stérile coquiole ne se lève jamais dans nos sillons; que les champs rendent avec usure le froment, l'orge et la farine, qui doit subir deux fois l'épreuve du feu. [1, 695] Tels sont nos souhaits, tels sont les vôtres, ô laboureurs; puissent-ils être exaucés de l'une et de l'autre déesse !
Longtemps la guerre occupa les humains; leur main ne savait plus tenir que l'épée, et le taureau qui traîne la charrue était dédaigné pour le coursier belliqueux. Les sarcloirs se reposaient, les hoyaux se transformaient en glaives, [1, 700] et le soc pesant servait à forger un casque. Rendons-en grâces aux dieux et à votre maison: voici que nous tenons enfin sous nos pieds le démon de la guerre, enchaîné de liens tout puissants. Que le boeuf se remette sous le joug; que la terre s'entrouvre et reçoive la semence. La Paix nourrit Cérès; Cérès est fille de la Paix.
[1, 705] Le sixième jour qui précède les Calendes, un temple fut dédié aux fils de Léda, et consacré à ces deux frères immortels, par deux frères issus du sang des dieux, près du lac Juturne.
Nous voici amenés par la muse elle-même à l'autel de la Paix; [1, 710] nous sommes au second jour avant la fin de ce mois. Viens, ô déesse, le front paré des lauriers d'Actium, et puissions-nous, avec tout l'univers, rester longtemps sous ton paisible empire! Rome n'a plus d'ennemis; rien n'alimente plus ses triomphes; la gloire militaire pâlit devant celle que te devront nos chefs; [1, 715] que le soldat ne soit armé que pour faire mettre bas les armes; que les sons belliqueux de la trompette n'annoncent plus que le retour de nos fêtes; que, d'un bout du monde à l'autre, on tremble devant les descendants d'Énée, et qu'à défaut de la terreur, l'amour nous soumette les nations. Prêtres, jetez l'encens sur les feux de l'autel, [1, 720] frappez au front la victime blanche; demandez aux dieux, qui entendent les pieuses prières , que nous conservions longtemps la paix , et aussi longtemps que la paix, la maison qui nous la donne. Mais déjà j'ai rempli une première partie de ma tâche, et ce livre finit avec le mois qu'il a chanté.
Ovide Les Fastes Éditions Nisard, Paris, 1857
Janus a passé; l'année s'avance, et mon poème avec elle; nouveau mois, nouveau chant. Voici la première fois, ô ma muse, que tu vogues à pleines voiles; il fut un temps, je m'en souviens, où tu étais chose légère; [2, 5] messagère docile, tu servais mes amours, et tes faciles préludes ont charmé mes jeunes années. Aujourd'hui je chante les fêtes de nos dieux, et l'ordre des temps, consacré par les Fastes: à mon point de départ, qui eût pensé que je devais atteindre ces hauteurs? Ici est mon champ de bataille: ici je me sers des armes que je puis porter, [2, 10] et ma main ne demeure pas inactive. Si je ne sais pas lancer le javelot d'une main robuste, ni serrer les flancs d'un coursier belliqueux, ni me couvrir la tête d'un casque, ni ceindre une épée tranchante, assez d'autres le feront mieux que moi: [3, 15] mais de ce coeur qui vous appartient, ô César, s'exhaleront vos louanges, et je chanterai la gloire de votre nom. Venez donc, et accueillez avec un sourire mon offrande, si le soin de pacifier la terre vous laisse quelque loisir.
Februa, chez nos pères, signifiait cérémonie expiatoire, [2, 20] et en plus d'une circonstance aujourd'hui, cette étymologie peut se reconnaître encore. La laine que les pontifes reçoivent du roi des sacrifices et du flamine s'appelait Februa dans l'ancien idiome, ainsi que le froment brûlé et le sel que le licteur porte dans les maisons désignées pour être purifiées, [2, 25] ainsi que le rameau qui, coupé sur l'arbre pur, couronne le chaste front des prêtres. Moi-même j'ai vu une flamine demander les februa, et on lui donna une branche de pin. Enfin tout ce qui est expiation pour la conscience de l'homme [2, 30] était désigné sous ce nom chez nos ancêtres à la longue barbe. Ce mois s'appelle donc Februarius, parce que le Luperque asperge alors tous les lieux d'eau lustrale, avec des lanières de cuir, et en chasse ainsi toute souillure, ou bien parce qu'on apaise alors les mânes des morts, et que la vie recommence plus pure, une fois les jours passés des cérémonies funèbres.
[2, 35] Il n'était pas d'impiété, pas de crime funeste que nos aïeux ne crussent pouvoir effacer par l'expiation. Les Grecs, les premiers, avaient professé cette doctrine, et chez eux il suffisait d'être purifié selon les rites, pour être déchargé de tout forfait. Pélée rendit ainsi l'innocence à Patrocle, petit-fils d'Actor, [2, 40] et Acastus lava Pélée lui-même du meurtre de Phocus, dans les eaux d'un fleuve de Thessalie. Ainsi fit le crédule Égée, quand Médée, la fille du Phase, après avoir traversé l'air sur un char attelé de dragons, vint se réfugier à sa cour; réparation impuissante de tant d'horreurs! "Absous-moi de mon parricide," dit au fleuve de Naupacte le fils d'Amphiaraüs, et à l'instant il est absout. [2, 45] Vous vous abusez, mortels, si vous croyez qu'il suffit de se baigner dans les eaux d'un fleuve, pour conjurer la vengeance qui poursuit le meurtrier.
Pour que vous n'ignoriez pas l'ordre des mois dans les temps anciens, le premier alors, comme aujourd'hui, c'était Janus, et le dernier, celui qui vient aujourd'hui après Janus. [2, 50] Toi aussi, dieu Terme, tu fermais alors la marche des cérémonies sacrées. À l'entrée de l'année, était le mois de Janus, comme la porte à l'entrée de nos maisons; à l'extrémité de l'année, était le mois consacré aux mânes, dont le séjour est relégué aux extrémités du monde. Plus tard, ce long intervalle qui les séparait l'un de l'autre fut supprimé, à ce que l'on croit, par les décemvirs.
[2, 55] Au commencement de février, Junon Sospita obtint un nouveau temple, près de celui de la mère des dieux; son culte y fut consacré aux Calendes de ce mois; mais en vain le cherchez-vous des yeux, les siècles l'ont détruit.
Les autres sanctuaires seraient de même tombés tous en ruines, [2, 60] si les soins vigilants d'un chef dont nous vénérons le caractère sacré n'y eussent pourvu à temps encore sous son règne. Les monuments religieux ne chancellent pas sous le poids des années; il a étendu ses bienfaits à la fois sur les hommes et sur les immortels. Auguste, fondateur, restaurateur des temples, que la sollicitude des dieux soit le prix de la tienne! [2, 65] Tu as prolongé la durée de leurs demeures, qu'ils prolongent tes jours, et puisse, comme leurs autels, être maintenue par eux, sur d'inébranlables fondements, la puissance de ta maison !
C'est alors aussi qu'on sacrifie, dans le bois de Helernus, sur les bords du Tibre, là où les flots fatigués se hâtent vers la mer. Une brebis est immolée dans le sanctuaire de Numa, dans celui de Jupiter Tonnant, [2, 70] et au sommet de la citadelle où réside encore Jupiter. Souvent à cette époque, l'Auster, chargé de nuages, amène des pluies abondantes, ou la terre est cachée sous un voile de neige.
Le jour suivant, lorsque le soleil, prêt à descendre dans les mers de l'Hespérie, détache ses flamboyants coursiers de son char éblouissant de pierreries, [2, 75] ne demandez point, les yeux fixés sur la voûte céleste, où est, cette nuit, la Lyre qui brillait hier encore? La Lyre s'est dérobée à nos regards, et voici que, soudain, le Lion lui-même disparaît à moitié dans les flots où il se plonge.
Le Dauphin, que l'on voyait naguère étinceler d'étoiles, [2, 80] la nuit suivante on ne le verra plus. Est-ce celui qui sut découvrir, dans sa retraite, l'objet caché des amours de Neptune, ou qui porta le poète de Lesbos et sa lyre?
Sur l'Océan, sur la terre, qui ne connaît Arion? À sa voix, les fleuves suspendaient leur course rapide; [2, 85] à sa voix, le loup, plus d'une fois, cessa de poursuivre l'agneau, et l'agneau cessa de fuir devant son vorace ennemi; le chien et le lièvre se reposèrent sous le même ombrage; la biche s'arrêta sur la montagne, à côté du lion; la corneille babillarde et l'oiseau de Pallas firent trêve à leurs injures, [2, 90] et la colombe s'approcha de l'épervier. On dit, harmonieux Arion, que, plus d'une fois, Diane, ravie d'étonnement, prêta l'oreille à tes accords, croyant entendre la lyre d'Apollon, son frère. Le nom d'Arion avait retenti dans toutes les villes de la Sicile; ses concerts avaient aussi charmé les habitants de l'Ausonie, [2, 95] puisqu'il s'était embarqué pour retourner dans sa patrie, chargé des trésors qu'il devait à son art enchanteur. Infortuné! tu redoutais les flots et les orages, et la mer devait t'offrir un asile plus sûr que ton navire même. Voici le pilote qui te menace, l'épée à la main, [2, 100] et tous les bras sont levés autour de toi, pour consommer le crime. Que veux-tu faire d'une épée, ô pilote? Dirige ton vaisseau, qui s'écarte de la route; ce n'est pas un fer homicide que ta main doit tenir. Je ne vous demande pas la vie, dit Arion, sans trembler, mais laissez-moi prendre ma lyre et l'interroger encore. [2, 105] Avec un sourire moqueur, on lui accorde ce délai, cette grâce; Arion place sur sa tête une couronne digne de ceindre ton front, ô Phébus; sur ses épaules flotte un manteau teint deux fois de la pourpre tyrienne, et les cordes de la lyre résonnent sous ses doigts; tel le cygne au blanc plumage, [2, 110] percé d'une flèche cruelle, fait entendre, avant d'expirer, une touchante mélodie. Soudain, et sans se dépouiller de ses riches vêtements, Arion se précipite au milieu de la mer; sa chute fait rejaillir les flots bleus contre les flancs du navire. À l'instant, ô prodige incroyable! un dauphin reçoit ce fardeau nouveau pour lui, sur son dos recourbé. [2, 115] Le poète s'assied, la lyre à la main, et, pour payer son passage, il chante, et charme les ondes attentives. La piété n'échappe pas aux regards des dieux; Jupiter plaça le dauphin parmi les astres, et donna neuf étoiles à la constellation qui porte son nom.
Que n'ai-je maintenant cent voix, et cette bouche, [2, 120] ô vieillard de Méonie, qui chanta la colère d'Achille! Tandis que mes vers inégaux célèbrent les Nones sacrées, le jour est venu qui répand sur les Fastes la plus éclatante lumière. Mon génie m'abandonne, mes forces ne suffisent plus à ma tâche; c'est maintenant que j'aurais besoin des plus puissants accords. [2, 125] Comment n'ai-je pas pressenti que la faible élégie fléchirait sous le fardeau d'un sujet si sublime, et que le vers héroïque seul pouvait dignement le soutenir!
Entends ces acclamations du peuple, du sénat, de nous autres chevaliers; voici que tous te proclament père sacré de la patrie! Tu l'étais en effet, et tu n'avais pas attendu pour cela le titre que te donnent nos tardifs hommages; [2, 130] depuis longtemps tu servais déjà de père à l'univers. Tu ne seras pas appelé autrement ici-bas que Jupiter ne l'est dans l'Olympe: tu es le père des hommes, s'il est le père des dieux.
Tu es surpassé, ô Romulus; Rome s'est agrandie et fortifiée sous la protection de César; d'un saut Rémus put franchir les murailles dont tu l'avais entourée. [2, 135] Tu as soumis Tatius, Caenina et la petite ville de Cures; depuis que César nous commande, le soleil se lève et se couche dans l'empire romain. Je ne sais quel petit coin de terre tu possédais par droit de conquête: tout ce qui est sous la voûte des cieux appartient à César. Tu n'es qu'un ravisseur, et lui veille à la chasteté de nos épouses; [2, 140] tu offres aux criminels un asile et l'impunité, lui les repousse et les châtie; tu te plais dans la violence, il fait fleurir les lois. Tu prends le titre de maître, il se contente de celui de prince; le sang d'un frère crie contre toi, et lui pardonne à ses ennemis mêmes; c'est ton père qui t'a placé, c'est lui qui a placé son père au rang des immortels.
[2, 145] L'enfant de l'Ida commence à paraître à l'horizon, et nous verse une eau pure mêlée de nectar. Celui que faisait frissonner naguère le souffle de Borée se livre à la joie; la tiède haleine des zéphyrs a réchauffé les airs.
Cinq fois l'étoile du matin a élevé au-dessus des ondes sa tête brillante, [2, 150] et nous sommes entrés dans le printemps. Prenez garde, pourtant: l'hiver n'a pas épuisé toutes ses rigueurs, et il doit, en se retirant, laisser encore après lui de cruelles blessures.
Trois nuits après, les deux pieds du Gardien de l'Ourse se montreront à vos yeux. [2, 155] Parmi les Hamadryades, parmi les nymphes qui forment le cortège de Diane chasseresse, était la nymphe Callisto. Un jour posant sa main sur l'arc de la déesse, "Je te prends à témoin, dit-elle, de ma virginité." Diane applaudit et lui adresse ces paroles: "Si tu es fidèle à ton serment, [2, 160] tu seras la première entre toutes mes compagnes." Callisto aurait tenu son serment, si elle eût été moins belle. Elle se défendit des mortels; elle fut coupable avec Jupiter.
Un jour, à l'heure où le soleil a dépassé à peine la moitié de sa carrière, Phébé revenait d'une chasse meurtrière au sein des forêts. [2, 165] Elle entre dans un bois sacré; c'était un bois de chênes au sombre feuillage, et, au milieu, on voyait briller dans leur bassin profond les eaux d'une fraîche fontaine: "Baignons-nous ici, vierge de Tégée," dit la déesse; et ce nom de vierge fait rougir celle qui ne le méritait déjà plus. Les autres nymphes ont entendu, et elles quittent leurs vêtements. [2, 170] Callisto n'ose les imiter; sa lenteur déjà l'accuse. Sa tunique tombe enfin, et sa nudité révèle un crime; le fardeau qu'elle porte dans son sein est trahi par son sein lui-même. "Fille parjure de Lycaon, s'écrie la déesse, sors du choeur des vierges, et ne souille pas la pureté de ces eaux."
[2, 175] Dix fois le croissant de la lune s'était renouvelé, celle qu'on avait crue vierge était mère! Junon, outragée, furieuse, métamorphose l'infortunée. Pourquoi la punir? sa pudeur n'avait pas été complice de Jupiter! Quand la jeune fille ne fut plus qu'une hideuse bête féroce, [2, 180] "Que Jupiter, s'écrie l'épouse vengée, te serre donc maintenant dans ses bras!" Ainsi, celle que le souverain des dieux avait aimée erra désormais, ourse informe, dans les solitudes des montagnes.
L'enfant né de cette union furtive avait déjà compté trois lustres quand un jour il rencontra sa mère; [2, 185] elle s'arrête éperdue, et croit reconnaître son fils; elle pousse un long gémissement, c'est le seul langage qui lui reste. L'enfant, sans le savoir, va la percer d'un javelot acéré, lorsque tous deux sont enlevés aux célestes demeures; et tous deux brillent aujourd'hui l'un près de l'autre parmi les constellations; celle que nous appelons Arctos est la première; [2, 190] à sa suite vient Arctophylax. Mais Junon les poursuit encore, et elle obtient de la blonde Téthys que la nymphe du Ménale ne puisse se baigner dans ses eaux.
Aux Ides de ce mois fument les autels de Faune, dieu champêtre, dans cette île qui force le Tibre à l'embrasser de ses ondes partagées.