Fastes (Fasti) (page 3)

Ovide · Arts Libéraux

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Fastes (Ovide), trad. Nisard 1857 (Les Fastes - I, Les Fastes - II, Les Fastes - III, Les Fastes - IV, Les Fastes - V, Les Fastes - VI) · 13 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

[2, 195] C'est en ce jour que les trois cents six Fabius succombèrent dans les champs de Véies. Une seule famille répond de Rome et se charge de sa défense; tous ses membres, unis par les liens du sang, s'élancent ensemble au combat; le même camp a vu partir tous ces soldats intrépides, [2, 200] dont chacun était digne de commander une armée. Qui que tu sois, garde-toi maintenant de passer sous la porte Carmentale, voisine d'un temple de Janus, situé sur la droite; ce serait un mauvais présage; c'est par-là, dit-on, que sortirent les Fabius; la porte n'est pas coupable sans doute, mais un mauvais présage y reste attaché pour toujours.

[2, 205] Arrivés d'un pas rapide à l'endroit où l'impétueux Crémère roulait avec violence ses ondes souillées et grossies par l'hiver, ils établissent leur camp; puis, le fer à la main, ils se frayent bravement un passage à travers les rangs tyrrhéniens. [2, 210] Tels on voit les lions s'élancer des rochers de la Libye sur les troupeaux épars dans la plaine immense. Les ennemis prennent la fuite, et reçoivent par derrière de honteuses blessures. Le sang toscan rougit la terre.

Vaincus dans une seconde bataille et dans plusieurs autres, ils désespèrent de l'emporter dans une lutte ouverte, et leurs troupes embusquées préparent contre les nôtres une attaque perfide. [2, 215] Il y avait une plaine immense, fermée par des collines, et par une forêt, asile des bêtes fauves; quelques hommes seulement y sont demeurés, et çà et là des troupeaux épars. Le reste de l'armée s'est caché dans de jeunes taillis. Comme un torrent grossi par la pluie du ciel, [2, 220] ou par la fonte des neiges qui ont cédé aux tièdes haleines du zéphyr, se précipite à travers les chemins et les campagnes ensemencées, et ne permet plus à ses rives de borner comme auparavant ses ondes contenues, ainsi les Fabius sillonnent la vallée en tous sens, et renversent tout sur leur passage. Tout soupçon, toute crainte est loin de leur esprit! [2, 225] Où courez-vous, famille généreuse? ne vous mettez pas ainsi à la merci de l'ennemi; gardez que votre loyauté imprudente ne vous fasse tomber dans les pièges de la guerre: la ruse triomphe de la valeur. Les Véiens sortent de tous côtés, inondent la plaine, et en ferment les issues.

Que fera cette poignée de braves contre le nombre qui l'accable? [2, 230] Quel parti prendre dans ce moment désespéré? Tel qu'on voit le sanglier, relancé loin des forêts de Laurentum, se retourner plus prompt que la foudre, renverser les chiens de sa hure terrible, et finir par succomber lui-même, ainsi les Fabius sont déjà vengés avant de périr; ils rendent blessure pour blessure. [2, 235] Un seul jour les avait vus voler au combat, un seul jour les y vit recevoir la mort. Cependant il semble que les dieux eux-mêmes aient pourvu à ce que la race d'Hercule ne s'éteignît pas sans retour. Un jeune enfant était resté à Rome, trop faible pour porter les armes; [2, 240] c'était l'unique rejeton de cette noble famille, et c'est de lui que tu devais un jour descendre, ô Maximus, pour sauver l'état par tes sages lenteurs.

Trois constellations se touchent au ciel, le Corbeau, le Serpent et la Coupe qui les sépare; [2, 245] cachées pendant les ldes, elles ne se lèvent qu'à la nuit suivante; mais pourquoi si près l'une de l'autre? je vais le raconter en peu de mots.

Phébus allait offrir une fête solennelle à Jupiter; "Toi qui m'appartiens, dit-il au corbeau, [2, 250] va puiser une eau vive dans les sources limpides, et qu'aucun retard ne soit apporté à notre pieux sacrifice." Le corbeau suspend une coupe d'or à ses serres crochues, et prend son essor à travers les airs. Un figuier se présente à lui, couvert de fruits abondants, mais fermes encore; il veut y goûter; la figue résiste: son heure n'était pas venue. [2, 255] Le corbeau oublie les ordres qu'il a reçus, et, perché sur une branche, il attend que les fruits s'amollissent, mûris par le temps. Il se rassasie alors, puis, saisissant un long serpent de ses ongles noirs, il revole vers son maître et lui parle ainsi: "Si j'ai tant tardé, c'est que ce serpent, gardien des sources vives, m'en a disputé l'accès, [2, 260] et m'a empêché d'exécuter sur le champ ton message." " Tu ajoutes l'imposture à ta faute, s'écrie Phébus, et tu oses essayer de mentir au dieu qui rend les oracles! Tant que la figue, achevant de condenser les sucs dont elle est gonflée, restera fixée sur l'arbre qui la nourrit, tu ne pourras te désaltérer aux eaux fraîches d'aucune fontaine." [2, 265] Il dit, et, monuments éternels de cet antique événement, on voit briller au même point du ciel, le Corbeau, la Coupe et le Serpent.

La troisième aurore qui se lève après les Ides voit les Luperques courant tout nus, et célébrant la fête du dieu qui porte deux cornes. Muses, dites-nous l'origine de ces solennités [2, 270] et de quelles contrées elles furent transportées dans notre Latium.

Les antiques populations de l'Arcadie adoraient Pan, dieu des troupeaux; à chaque pas, dans leurs montagnes, on retrouvait ses autels. Témoin le Pholoé, [2, 275] témoin la cime du Nonacris, couronnée de pins sauvages, le haut Cyllène, et les neiges des sommets parrhasiens; témoin l'eau du Stymphale et le Ladon, qui roule à la mer ses flots impétueux. Chaque jour, il recevait des offrandes comme protecteur des troupeaux, comme dieu des cavales, comme gardien des brebis. Évandre apporte avec lui le culte de cette divinité rustique. [2, 280] Il n'existait alors de Rome que l'emplacement de Rome même. Pan, depuis ce jour, est aussi un dieu pour nous, et le flamine Diale célèbre encore sa fête d'après les rites anciens, tels que nous les ont transmis les Pélasges.

Mais pourquoi cet usage de courir, et pourquoi ne courent-ils qu'après avoir dépouillé tout vêtement?

[2, 285] C'est que le dieu se plaît à errer d'un pas rapide au sommet des montagnes escarpées, et à jeter l'alarme parmi les bêtes sauvages. Nu lui-même, il veut que ses ministres le soient: les vêtements embarrassent celui qui veut courir.

Mais pourquoi Faunus, surtout, repousse-t-il tout vêtement? C'est ce que nous apprend une tradition où respire la gaieté antique. [2, 305] Un jour le jeune héros de Tirynthe accompagnait le pas de la reine sa maîtresse; Faunus les aperçut du haut d'une colline, et embrasé aussitôt de mille feux, "Adieu, nymphes des montagnes, s'écria-t-il, adieu; désormais voici celle que je veux aimer. La belle Méonienne marchait, laissant flotter sur ses épaules sa chevelure parfumée; [2, 310] une agrafe d'or brillait à son sein, une ombrelle dorée, que supportait la main puissante d'Hercule, défendait son visage des rayons brûlants du soleil. Ils arrivent au Tmolus, tout planté de vignes, forêts de Bacchus, au moment où l'humide Hespérus attelle ses coursiers noirs. [2, 315] Une grotte les reçoit, toute lambrissée de tuf et de pierre ponce vive; à l'entrée murmurait un ruisseau. Tandis que les esclaves préparent le repas et le vin, Omphale veut revêtir Alcide de sa propre parure. Elle lui donne sa tunique légère, teinte de la pourpre africaine; [2, 320] elle lui donne la délicate bandelette qui naguère lui servait de ceinture; mais celle-ci ne peut suffire à entourer le corps d'Hercule; déjà il a brisé aussi le lien de sa tunique, pour ouvrir un passage à ses robustes mains; ses larges pieds sont emprisonnés dans une étroite chaussure. [2, 325] Omphale, à son tour, saisit la lourde massue, la dépouille du lion, et les traits les moins pesants que renferme le carquois. Ainsi travestis, ils se mettent à table, puis se livrent au sommeil, reposant près l'un de l'autre sur des lits séparés. - Pourquoi? - Ils se préparaient à offrir le lendemain, au point du jour, un sacrifice à l'inventeur de la vigne, [2, 330] et pour cela, ils devaient être purs tous deux.

On était au milieu de la nuit; que n'ose pas l'amour dans son délire? Faunus, à travers les ténèbres, s'avance vers l'antre frais, et voyant les esclaves ensevelis dans l'ivresse et le sommeil, il espère que les maîtres ne dormiront pas moins profondément. [2, 335] Il entre, adultère audacieux, et porte ses pas çà et là; ses mains prudentes le précèdent, et interrogent tout sans bruit. Il arrive au lit désiré; il en a touché les étoffes; jusqu'ici tout semble sourire à ses projets; mais sa main rencontre le poil hérissé du monstre de Némée; [2, 340] il frémit, il s'arrête, et recule saisi de frayeur; ainsi tremble le voyageur à l'aspect du serpent qu'il allait fouler aux pieds. Il sent au lit voisin de doux et fins tissus; il se laisse prendre à ces apparences trompeuses; [2, 345] il monte et se place sur le devant de la couche; la raideur et la dureté de la corne ne seraient que de faibles emblèmes de la violence de ses désirs. Cependant il commence à soulever légèrement la tunique; les jambes qu'elle recouvre sont velues, et tout hérissées d'un poil rude. Il veut aller plus loin; le héros de Tirynthe [2, 350] le repousse du coude; il tombe avec bruit. La reine appelle ses femmes, demande des flambeaux, et les flambeaux qu'on apporte à l'instant éclairent la scène. Le dieu gémit tout meurtri de sa lourde chute, et lève à peine de terre ses membres froissés. [2, 355] Alcide et tous rient du malheur de Faunus; la Lydienne aussi rit de la confusion de son amant.

C'est depuis cette époque que le dieu ne peut souffrir les vêtements perfides qui ont été cause de son erreur; il veut qu'on se présente nu à ses autels.

Ajoute, ô ma muse, à ces traditions étrangères, une cause du même usage, puisée dans l'histoire du Latium, [2, 360] et que mon coursier vole dans cette carrière où le sol est ferme sous ses pas.

C'était la fête de Faunus, aux pieds de chèvre; une chèvre lui ayant été immolée suivant l'usage, chacun était venu prendre sa part de ce frugal festin. Tandis que les prêtres disposent, pour le repas, les entrailles de la victime, passées dans des broches de saule, [2, 365] Romulus et son frère, avec les jeunes bergers, couraient nus dans la plaine, exposés aux rayons du soleil en ce moment au milieu de sa course. Combattre avec le ceste, lancer au loin, soit le javelot, soit une pierre pesante, tels étaient les jeux où ils faisaient assaut de force et d'adresse. Tout à coup un berger crie du haut de la colline: "Cours sauver tes taureaux, [2, 370] ô Romulus; des voleurs les détournent et te les enlèvent." Le temps manquait pour s'armer; les deux frères s'élancent dans des directions différentes; c'est Rémus qui fait lâcher prise aux voleurs; il revient, il arrache les viandes qui sifflaient encore devant les brasiers, et s'écrie: "Les vainqueurs seuls en mangeront." [2, 375] Ainsi fait-il, les Fabiens l'imitent. Romulus arrive trop tard, et ne trouvant plus que des os dépouillés et des tables dégarnies, il sourit, mais regretta que Rémus et les Fabiens eussent été plus heureux que ses Quintiliens. La trace de cet événement subsiste encore: la course sans vêtements [2, 380] consacre le souvenir de l'avantage obtenu par Rémus.

Vous demanderez peut-être pourquoi le jour et le lieu où l'on célèbre la fête sont appelés Lupercal.

La vestale Ilia venait de mettre au monde deux jumeaux, fruit de ses amours avec un dieu. Le frère de son père régnait alors; [2, 385] il donne l'ordre que les enfants soient enlevés et noyés dans le Tibre. Insensé! ne sais-tu pas que l'un d'eux doit être Romulus? C'est à regret que les ministres du roi exécutent cet ordre cruel; ils pleurent et portent pourtant les deux jumeaux au lieu désigné. Les pluies de l'hiver [2, 390] avaient alors gonflé l'Albula, qui prit le nom de Tibre après que Tibérius eut péri dans ses flots. On voyait voguer les barques là où s'étendent aujourd'hui nos forums, et l'enceinte profonde du grand Cirque. Lorsque, une fois arrivés à cet endroit, ils furent obligés de s'arrêter, ne pouvant aller plus loin, un d'eux s'écria: [2, 395] "Que ces enfants sont semblables l'un à l'autre, et qu'ils sont beaux tous deux! Celui-ci pourtant semble annoncer plus de vigueur. Si la naissance peut se lire au visage, et si leurs traits ne sont pas menteurs, il me semble y surprendre des indices d'une origine céleste. Pourtant si quelque dieu était l'auteur de vos jours, [2, 400] en ce moment critique, il viendrait à votre secours; votre mère vous protégerait, si elle n'avait besoin d'être protégée elle-même, l'infortunée! En un même jour, elle vous a vus naître, et doit vous voir périr. Frères dans la vie, soyez donc frères dans la mort, et que le fleuve vous submerge ensemble."

Il dit, et se sépare de son fardeau; et au moment où tous s'éloignent, les joues baignées de pleurs, [2, 405] les enfants, comme s'ils eussent deviné le péril, poussent ensemble un vagissement plaintif. La corbeille qui les porte, nacelle bien frêle pour les hautes destinées qui lui sont confiées, flotte d'abord sur la surface des ondes; puis échouée au pied d'un épais taillis, elle est retenue dans la vase [2, 410] où le fleuve la dépose en se retirant. Là s'élevait un arbre qui n'a pas disparu tout entier; et ce que nous appelons aujourd'hui le figuier Ruminal a été le figuier de Romulus. Un merveilleux hasard amène vers ces jumeaux abandonnés une louve qui venait d'être mère. Qui le croirait? Cette bête féroce ne fait aucun mal aux enfants; [2, 415] loin de là, ils vont lui devoir la vie; et ceux que des parents ont condamnés à mourir, une louve les allaitera. Elle s'arrête, caresse de la queue ses tendres nourrissons, et de sa langue elle essuie mille fois les membres de ces deux petits corps. Ce sont bien les fils de Mars; ils ne tremblent pas, ils saisissent les mamelles de la bête, [2, 420] et se rassasient d'un lait nourrissant qui ne leur était pas destiné. Le bienfait de la louve est reconnu par un glorieux souvenir; elle donne son nom à ce lieu, et ce lieu donne son nom aux Luperques eux-mêmes, quoiqu'on puisse le dériver aussi d'une montagne de l'Arcadie; le Lycée en Arcadie compte plus d'un temple de Faunus.

[2, 425] Jeune épouse, qu'attends-tu? Ni la vertu des simples, ni les prières, ni les chants magiques ne te feront concevoir. Offre patiemment ton sein aux coups d'une main qui te rendra mère, et bientôt le nom d'aïeul charmera l'oreille du père de ton époux. Il fut un temps où nos Romaines, comme poursuivies par une influence funeste, [2, 430] obtenaient rarement de l'hymen les doux fruits qu'on en espère.

"Que m'a donc servi, s'écriait Romulus (car il régnait alors), que m'a donc servi l'enlèvement des Sabines? Sommes-nous plus puissants? La guerre! voilà tout ce que nous avons gagné avec ces violences. Pour avoir à ce prix des épouses stériles, mieux eût valu s'en passer. [2, 435] Au pied de l'Esquilin, s'élevait, consacré à la grande Junon, un bois que la cognée avait respecté depuis de longues années; tous les couples s'y rendent et fléchissent le genou; ils vont mêler leurs voix suppliantes. Tout à coup, les arbres balancent leurs cimes agitées, et, ô merveille! [2, 440] on entend la déesse parler ainsi au sein de la forêt: "Mères du Latium, qu'un bouc velu vous pénètre!"

La foule reste muette et consternée à cet oracle mystérieux. Un augure, dont le nom s'est perdu dans la suite des âges, exilé récemment de l'Étrurie, [2, 445] s'avise d'immoler un bouc; il se fait un fouet de la peau de la victime, coupée en lanières, et les femmes, dociles à l'ordre qu'elles en reçoivent, viennent s'offrir à ses coups. La lune ramenait pour la dixième fois dans les cieux son croissant renouvelé: l'époux était devenu père, les épouses avaient enfanté. Grâces te furent rendues, ô Lucine! et c'est ce bois sacré lui-même qui te donna ce nom; [2, 450] ou peut-être vient-il de ce que tu es la déesse à qui nous devons de voir le jour. Sois donc bonne et propice, ô Lucine, à la jeune épouse enceinte; prête-lui ton secours, et qu'elle soit délivrée doucement et à temps du fardeau qu'elle porte dans son sein.

Avec le jour qui se lève finit le temps où les vents n'étaient pas trompeurs; désormais, cesse de te fier [2, 455] à leurs haleines inconstantes: les portes de la prison d'Éole ne vont pas se fermer de six jours. Déjà le jeune Verseau disparaît, tenant toujours son urne penchée.

Poissons, c'est vers vous que se dirigent les chevaux du soleil. Astres voisins aujourd'hui dans le ciel, vous étiez autrefois frères dans les ondes, [2, 460] où votre dos humide porta deux divinités. Alors que Jupiter combattait pour l'empire du ciel, Dionée, fuyant l'horrible Typhon, était parvenue jusqu'à l'Euphrate, emportant avec elle Cupidon enfant; elle s'était assise sur les bords du fleuve qui arrose la Palestine; [2, 465] l'extrémité de la rive était plantée de peupliers et de roseaux; mais ce fut surtout en voyant des saules que Dioné espéra se dérober à tous les regards. Elle s'y cache; mais soudain le vent mugit dans la forêt; pâle de frayeur, elle se croit tombée déjà entre les mains de ses ennemis; elle presse son enfant sur son sein, et s'écrie: "Nymphes, secourez-nous! [2, 470] sauvez deux divinités!" Elle dit et s'élance: deux poissons jumeaux la reçoivent, et c'est à cause de ce bienfait que nous les voyons aujourd'hui briller dans les cieux; jamais, depuis ce temps, le poisson n'a paru sur la table des Syriens; ils craindraient, en mangeant un poisson, de commettre un sacrilège.

[2, 475] Le jour qui vient ensuite est sans fête; mais le troisième est consacré à Quirinus: tel est le nom nouveau sous lequel Romulus est adoré, soit parce que, dieu guerrier, il a voulu porter dans l'Olympe le nom du javelot, qui s'appelait curis chez les anciens Sabins, soit parce que, roi des Quirites, il en adopta le nom, [2, 480] soit enfin parce qu'il a réuni Cures au territoire de Rome. Lorsque Mars, qui préside à la guerre, eut vu les nouveaux remparts que venait d'élever Romulus, après être sorti vainqueur de mille combats: "O Jupiter! s'écria-t-il, Rome est assez forte maintenant, et peut se passer du bras de Romulus; [2, 485] rends un fils à son père; qu'il me tienne lieu de celui que j'ai perdu; qu'il me rappelle et me rende Rémus. La voûte azurée doit s'ouvrir pour un de mes deux enfants; tu me l'as promis: que la promesse de Jupiter s'accomplisse." Jupiter incline son front, [2, 490] les deux pôles en tremblent, et Atlas fléchit sous le poids du ciel ébranlé.

Il est un lieu que les anciens appelaient le marais de la Chèvre. Un jour que Romulus y dictait des lois à son peuple naissant, le soleil se voile tout à coup, des nuages rapides dérobent de tous côtés l'aspect du ciel, la pluie tombe par torrents, [2, 495] la foudre retentit, des éclairs sillonnent les airs, tout fuit; cependant Romulus montait aux cieux sur le char de son père. Le peuple, dans sa douleur, accusait les sénateurs d'un meurtre; et peut-être n'auraient-ils pu se laver de cet odieux soupçon sans Julius Proculus. Celui-ci revenait d'Albe-la-Longue; [2, 500] la clarté de la lune était le seul flambeau qui guidât ses pas; tout à coup il entend les nuages s'entrechoquer à sa gauche avec fracas; il recule effrayé, ses cheveux se dressent sur sa tête: Romulus lui apparaît, debout, au milieu du chemin; une beauté céleste est répandue sur ses traits; sa taille dépasse celle des mortels; il est revêtu de la trabée: [2, 505] "Que les Quirites, dit-il, cessent de me pleurer: je suis au rang des dieux, et ces larmes m'offensent; qu'on m'offre de l'encens, qu'une foule pieuse m'adore sous le nom de Quirinus; que les Romains excellent à la guerre, et qu'on reconnaisse toujours en eux les enfants de Romulus." Il dit, et l'apparition se dissipe dans le vide des airs. [2, 510] Proculus assemble le peuple et lui annonce les volontés de Romulus. Un temple s'élève pour le nouveau dieu; une colline reçoit son nom, et, chaque année, le même jour ramène la fête du père des Romains.

Mais d'où vient que ce même jour est aussi appelé la Fête des Sots? L'origine de ce nom burlesque n'est guère plus sérieuse que le nom même. [2, 515] Nos anciens laboureurs étaient hommes de peu de science; toujours tenus en haleine par des guerres opiniâtres, ils attachaient plus de prix à l'épée qu'au soc recourbé de la charrue: le champ mal cultivé rendait peu à son maître. Toutefois on semait, on récoltait le froment, [2, 520] et, la moisson abattue, on en offrait les prémices à Cérès. Instruits par l'expérience, ils torréfiaient le grain; mais plus d'une fois, et par leur faute, ils avaient à déplorer des accidents funestes: tantôt, au lieu de froment, ils ne retrouvaient plus qu'une cendre noire; tantôt le feu gagnait leurs propres demeures.

[2, 525] Vint la déesse Fornax, qui préside aux fours. Joyeux de cette invention, les laboureurs la supplient de veiller elle-même à la cuisson du grain. Aujourd'hui, le chef des Curions annonce, avec les paroles consacrées, quel jour on devra célébrer la fête dite des Fornacalia, que ne ramène pas, chaque année, une époque invariable. De tous côtés sont suspendues, dans le Forum, des tablettes [2, 530] où chaque citoyen reconnaît le signe auquel sa curie se rallie pour le sacrifice; mais les sots, qui ne sauraient y lire, ignorant ainsi à quelle curie ils appartiennent, laissent passer la véritable fête, et ne la célèbrent qu'en ce jour, dernier délai qui leur est accordé.

Il y a aussi des honneurs pour les tombeaux. Apaisons les mânes de nos pères, et portons quelques dons sur leurs bûchers refroidis. [2, 535] Les mânes se contentent de peu; ils estiment la piété toute seule à l'égal des plus riches présents; il n'y a point d'avidité cupide chez les divinités du Styx. C'est assez que la tuile sépulcrale soit cachée sous les couronnes, et qu'on y ait ajouté un peu de blé, quelques grains de sel, un pain amolli dans du vin pur, quelques brins de violettes épars, [2, 540] tout cela dans un vase abandonné au milieu des chemins. Mettez, si vous le voulez, plus de pompe dans vos hommages; mais ceux-là suffisent aux mânes. Prononcez encore les prières et les paroles consacrées devant les brasiers de leurs autels. O bon roi Latinus! ce fut le modèle des hommes pieux, ce fut Énée qui introduisit ces usages dans ton empire: [2, 545] le peuple, en le voyant offrir des dons solennels au génie de son père, adopta cette religion du souvenir.

À une époque de guerres longues et sanglantes, il arriva que les jours consacrés aux mânes des ancêtres ne furent point célébrés. La vengeance fut prompte, et, après cet oubli sacrilège, [2, 550] tant de bûchers s'allumèrent dans les faubourgs, que la ville même en sentait les ardeurs. On dit, prodige incroyable, que les mânes des ancêtres sortirent de leurs tombeaux, et firent entendre de lamentables plaintes dans le silence de la nuit; on dit que la troupe lugubre de ces insaisissables fantômes effraya de ses hurlements les rues de Rome et les campagnes du Latium. [2, 555] On rendit enfin aux ombres et aux sépultures les honneurs qu'elles réclamaient; les prodiges disparurent, et la mort cessa de sévir.

Jeunes veuves, ne formez pas de nouvelles unions pendant ces solennités; attendez des jours purs pour allumer la torche de pin. Et toi, qui paraissais déjà nubile à ta mère impatiente, jeune fille, [2, 560] ne permets pas à la lance recourbée de partager alors ta chevelure virginale. Cache tes flambeaux, dieu d'hymen; éloigne-les de ces flammes sinistres; ce ne sont pas de telles clartés qui doivent luire autour des sépulcres attristés; que les dieux eux-mêmes se retirent au fond de leurs sanctuaires; que l'encens cesse de fumer dans les temples, et le feu de briller sur les autels.

Tous les livres