De l'éducation des filles (page 2)
À mesure que leur raison augmente, il faut aussi de plus en plus raisonner avec eux sur les besoins de leur éducation, non pour suivre toutes leurs pensées, mais pour en profiter lorsqu’ils feront connaître leur état véritable, pour éprouver leur discernement, et pour leur faire goûter les choses qu’on veut qu’ils fassent.
Ne prenez jamais sans une extrême nécessité un air austère et impérieux, qui fait trembler les enfants. Souvent c’est affectation et pédanterie dans ceux qui gouvernent ; car, pour les enfants, ils ne sont d’ordinaire que trop timides et honteux. Vous leur fermeriez le cœur, et leur ôteriez la confiance, sans laquelle il n’y a nul fruit à espérer de l’éducation. Faites-vous aimer d’eux ; qu’ils soient libres avec vous, et qu’ils ne craignent point de vous laisser voir leurs défauts. Pour y réussir, soyez indulgent à ceux qui ne se déguisent point devant vous. Ne paraissez ni étonné ni irrité de leurs mauvaises inclinaisons ; au contraire, compatissez à leurs faiblesses. Quelquefois il en arrivera cet inconvénient, qu’ils seront moins retenus par la crainte ; mais, à tout prendre, la confiance et la sincérité leur sont plus utiles que l’autorité rigoureuse.
D’ailleurs, l’autorité ne laissera pas de trouver sa place, si la confiance et la persuasion ne sont pas assez fortes ; mais il faut toujours commencer par une conduite ouverte, gaie, et familière sans bassesse, qui vous donne moyen de voir agir les enfants dans leur état naturel, et de les connaître à fond. Enfin, quand même vous les réduiriez par l’autorité à observer toutes vos règles, vous n’iriez pas à votre but ; tout se tournerait en formalités gênantes, et peut-être en hypocrisie ; vous les dégoûteriez du bien, dont vous devez chercher uniquement de leur inspirer l’amour.
Si le Sage a toujours recommandé aux parents de tenir la verge assidûment levée sur les enfants, s’il a dit qu’un père qui se joue avec son fils pleurera dans la suite, ce n’est pas qu’il ait blâmé une éducation douce et patiente ; il condamne seulement ces parents faibles et inconsidérés, qui flattent les passions de leurs enfants, et qui ne cherchent qu’à s’en divertir pendant leur enfance, jusqu’à leur souffrir toutes sortes d’excès.
Ce qu’il en faut conclure, est que les parents doivent toujours conserver de l’autorité pour la correction, car il y a des naturels qu’il faut dompter par la crainte ; mais, encore une fois, il ne faut le faire que quand on ne saurait faire autrement. Un enfant qui n’agit encore que par imagination, et qui confond dans sa tête les choses qui se présentent à lui liées ensemble, hait l’étude et la vertu, parce qu’il est prévenu d’aversion pour la personne qui lui en parle.
Voilà d’où vient cette idée si sombre et si affreuse de la piété, qu’il retient toute sa vie ; c’est souvent tout ce qui lui reste d’une éducation sévère. Souvent il faut tolérer des choses qui auraient besoin d’être corrigées, et attendre le moment où l’esprit de l’enfant sera disposé à profiter de la correction. Ne le reprenez jamais, ni dans son premier mouvement, ni dans le vôtre. Si vous le faites dans le vôtre, il s’aperçoit que vous agissez par humeur et par promptitude, et non par raison et par amitié ; vous perdez sans ressource votre autorité. Si vous le reprenez dans son premier mouvement, il n’a pas l’esprit assez libre pour avouer sa faute, pour vaincre sa passion, et pour sentir l’importance de vos avis ; c’est même exposer l’enfant à perdre le respect qu’il vous doit. Montrez-lui toujours que vous vous possédez : rien ne lui fera mieux voir que votre patience. Observez tous les moments pendant plusieurs jours, s’il le faut, pour bien placer une correction. Ne dites point à l’enfant son défaut, sans ajouter quelque moyen de le surmonter, qui l’encourage à le faire ; car il faut éviter le chagrin et le découragement que la correction inspire quand elle est sèche. Si on trouve un enfant un peu raisonnable, je crois qu’il faut l’engager insensiblement à demander qu’on lui dise ses défauts ; c’est le moyen de les lui dire sans l’affliger : ne lui en dites même jamais plusieurs à la fois.
Il faut considérer que les enfants ont la tête faible, que leur âge ne les rend encore sensibles qu’au plaisir, et qu’on leur demande souvent une exactitude et un sérieux dont ceux qui l’exigent seraient incapables. On fait même une dangereuse impression d’ennui et de tristesse sur leur tempérament, en leur parlant toujours des mots et des choses qu’ils n’entendent point : nulle liberté, nul enjouement ; toujours leçon, silence, posture gênée, correction et menaces.
Les anciens l’entendaient bien mieux : c’est par le plaisir des vers et de la musique, que les principales sciences, les maximes des vertus et la politesse des mœurs, s’introduisirent chez les Hébreux, chez les Egyptiens et chez les Grecs. Les gens sans lecture ont peine à le croire ; tant cela est éloigné de nos coutumes. Cependant, si peu qu’on connaisse l’histoire, il n’y a pas moyen de douter que ce n’ait été la pratique vulgaire de plusieurs siècles. Du moins retranchons-nous, dans la nôtre, à joindre l’agréable à l’utile autant que nous le pouvons. Mais, quoiqu’on ne puisse guère espérer de se passer toujours d’employer la crainte pour le commun des enfants, dont le naturel est dur et indocile, il ne faut pourtant y avoir recours qu’après avoir éprouvé patiemment tous les autres remèdes. Il faut même toujours faire entendre distinctement aux enfants à quoi se réduit tout ce qu’on leur demande, et moyennant quoi on sera content d’eux ; car il faut que la joie et la confiance soient leur disposition ordinaire : autrement on obscurcit leur esprit, on abat leur courage ; s’ils sont vifs, on les irrite ; s’ils sont mous, on les rend stupides. La crainte est comme les remèdes violents qu’on emploie dans les maladies extrêmes ; ils purgent, mais ils altèrent le tempérament, et usent les organes : une âme menée par la crainte en est toujours plus faible.
Au reste, quoiqu’il ne faille pas toujours menacer sans châtier, de peur de rendre les menaces méprisables, il faut pourtant châtier encore moins qu’on ne menace. Pour les châtiments, la peine doit être aussi légère qu’il est possible, mais accompagnée de toutes les circonstances qui peuvent piquer l’enfant de honte et de remords : par exemple, montrez-lui tout ce que vous avez fait pour éviter cette extrémité ; paraissez-lui en affligé ; parlez devant lui, avec d’autres personnes, du malheur de ceux qui manquent de raison et d’honneur jusqu’à se faire châtier ; retranchez les marques d’amitié ordinaires, jusqu’à ce que vous voyiez qu’il ait besoin de consolation ; rendez ce châtiment public ou secret, selon que vous jugerez qu’il sera plus utile à l’enfant, ou de lui causer une grande honte, ou de lui montrer qu’on la lui épargne ; réservez cette honte publique pour servir de dernier remède ; servez-vous quelquefois d’une personne raisonnable qui console l’enfant, qui lui dise ce que vous ne devez pas alors lui dire vous-même, qui le guérisse de la mauvaise honte, qui le dispose à revenir à vous, et auquel l’enfant, dans son émotion, puisse ouvrir son cœur plus librement qu’il n’oserait le faire devant vous. Mais surtout qu’il ne paraisse jamais que vous demandiez de l’enfant que les soumissions nécessaires ; tâchez de faire en sorte qu’il s’y condamne lui-même, qu’il s’exécute de bonne grâce, et qu’il ne vous reste qu’à adoucir la peine qu’il aura acceptée. Chacun doit employer les règles générales selon les besoins particuliers : les hommes, et surtout les enfants, ne se ressemblent pas toujours à eux-mêmes ; ce qui est bon aujourd’hui est dangereux demain ; une conduite toujours uniforme ne peut être utile.
Le moins qu’on peut faire de leçons en forme, c’est le meilleur. On peut insinuer une infinité d’instructions plus utiles que les leçons mêmes, dans des conversations gaies. J’ai vu divers enfants qui ont appris à lire en se jouant : on n’a qu’à leur raconter des choses divertissantes qu’on tire d’un livre en leur présence, et leur faire connaître insensiblement les lettres ; après cela, ils souhaitent d’eux-mêmes de pouvoir aller à la source de ce qui leur a donné du plaisir. Les deux choses qui gâtent tout, c’est qu’on leur fait apprendre à lire d’abord en latin, ce qui leur ôte tout le plaisir de la lecture, et qu’on veut les accoutumer à lire avec une emphase forcée et ridicule. Il faut leur donner un livre bien relié, doré même sur la tranche, avec de belles images et des caractères bien formés. Tout ce qui réjouit l’imagination facilite l’étude : il faut tâcher de choisir un livre plein d’histoires courtes et merveilleuses. Cela fait, ne soyez pas en peine que l’enfant n’apprenne à lire : ne le fatiguez pas même pour le faire lire exactement, laissez-le prononcer naturellement comme il parle ; les autres tons sont toujours mauvais, et sentent la déclamation du collège : quand sa langue sera dénouée, sa poitrine plus forte, et l’habitude de lire plus grande, il lira sans peine, avec plus de grâce, et plus distinctement. La manière d’enseigner à écrire doit être à peu près de même. Quand les enfants savent déjà un peu lire, on peut leur faire un divertissement de former des lettres ; et s’ils sont plusieurs ensemble, il faut y mettre de l’émulation. Les enfants se portent d’eux-mêmes à faire des figures sur le papier : si peu qu’on aide cette inclination sans la gêner trop, ils formeront les lettres en se jouant, et s’accoutumeront peu à peu à écrire. On peut même les y exciter en leur promettant quelque récompense qui soit de leur goût, et qui n’ait point de conséquence dangereuse.
Ecrivez-moi un billet, dira-t-on ; mandez telle chose à votre frère ou à votre cousin : tout cela fait plaisir à l’enfant, pourvu qu’aucune image triste de leçon réglée ne le trouble. Une libre curiosité, dit saint Augustin, sur sa propre expérience, excite bien plus l’esprit des enfants, qu’une règle et une nécessité imposée par la crainte. Remarquez un grand défaut des éducations ordinaires : on met tout le plaisir d’un côté, et tout l’ennui de l’autre ; tout l’ennui dans l’étude, tout le plaisir dans les divertissements. Que peut faire un enfant, sinon supporter impatiemment cette règle, et courir ardemment après les jeux ?
Tâchons donc de changer cet ordre : rendons l’étude agréable ; cachons-la sous l’apparence de la liberté et du plaisir ; souffrons que les enfants interrompent quelquefois l’étude par de petites saillies de divertissement, ils ont besoin de ces distractions pour délasser leur esprit. Laissons leur vue se promener un peu ; permettons-leur même de temps en temps quelque digression ou quelque jeu, afin que leur esprit se mette au large, puis ramenons-les doucement au but. Une régularité trop exacte, pour exiger d’eux des études sans interruption, leur nuit beaucoup : souvent ceux qui les gouvernent affectent cette régularité, parce qu’elle leur est plus commode qu’une sujétion continuelle à profiter de tous les moments. En même temps, ôtons aux divertissements des enfants tout ce qui peut les passionner trop : mais tout ce qui peut délasser l’esprit, lui offrir une variété agréable, satisfaire sa curiosité pour les choses utiles, exercer le corps aux arts convenables, tout cela doit être employé dans les divertissements des enfants. Ceux qu’ils aiment le mieux sont ceux où le corps est en mouvement ; ils sont contents, pourvu qu’ils changent souvent de place ; un volant ou une boule suffit. Ainsi il ne faut pas être en peine de leurs plaisirs, ils en inventent assez eux-mêmes ; il suffit de les laisser faire, de les observer avec un visage gai, et de les modérer dès qu’ils s’échauffent trop. Il est bon seulement de leur faire sentir, autant qu’il est possible, les plaisirs que l’esprit peut donner, comme la conversation, les nouvelles, les histoires, et plusieurs jeux d’industrie qui renferment quelque instruction. Tout cela aura son usage en son temps : mais il ne faut pas forcer le goût des enfants là-dessus, on ne doit que leur offrir des ouvertures, un jour leur corps sera moins disposé à se remuer, et leur esprit agira davantage.
Le soin qu’on prendra cependant à assaisonner de plaisir les occupations sérieuses servira beaucoup à ralentir l’ardeur de la jeunesse pour les divertissements dangereux. C’est la sujétion et l’ennui qui donnent tant d’impatience de se divertir. Si une fille s’ennuyait moins à être auprès de sa mère, elle n’aurait pas tant d’envie de lui échapper pour aller chercher des compagnies moins bonnes. Dans le choix des divertissements, il faut éviter toutes les sociétés suspectes. Point de garçons avec les filles, ni mêmes des filles dont l’esprit ne soit réglé et sûr. Les jeux qui dissipent et qui passionnent trop, ou qui accoutument à une agitation de corps immodeste pour une fille, les fréquentes sorties de la maison, et les conversations qui peuvent donner l’envie d’en sortir souvent, doivent être évités. Quand on ne s’est encore gâté par aucun divertissement, et qu’on n’a fait naître en soi aucune passion ardente, on trouve aisément la joie ; la santé et l’innocence en sont les vraies sources : mais les gens qui ont eu le malheur de s’accoutumer aux plaisirs violents perdent le goût des plaisirs modérés, et s’ennuient toujours dans une recherche inquiète de la joie.
On se gâte le goût pour les divertissements comme pour les viandes, on s’accoutume tellement aux choses de haut goût, que les viandes communes et simplement assaisonnées deviennent fades et insipides. Craignons donc ces grands ébranlements de l’âme qui préparent l’ennui et le dégoût ; surtout ils sont plus à craindre pour les enfants, qui résistent moins à ce qu’ils sentent, et qui veulent être toujours émus : tenons-les dans le goût des choses simples ; qu’il ne faille pas de grands apprêts de viandes pour les nourrir, ni de divertissements pour les réjouir. La sobriété donne toujours assez d’appétit, sans avoir besoin de le réveiller par des ragoûts qui portent à l’intempérance. La tempérance, disait un ancien, est la meilleure ouvrière de la volupté : avec cette tempérance, qui fait la santé du corps et de l’âme, on est toujours dans une joie douce et modérée : on n’a besoin ni de machines, ni de spectacles, ni de dépense pour se réjouir ; un petit jeu qu’on invente, une lecture, un travail qu’on entreprend, une promenade, une conversation innocente qui délasse après le travail, font sentir une joie plus pure que la musique la plus charmante.
Les plaisirs simples sont moins vifs et moins sensibles, il est vrai : les autres enlèvent l’âme en remuant les ressorts des passions. Mais les plaisirs simples sont d’un meilleur usage ; ils donnent une joie égale et durable sans aucune suite maligne : ils sont toujours bienfaisants ; au lieu que les autres plaisirs sont comme les vins frelatés, qui plaisent d’abord plus que les naturels, mais qui altèrent, et qui nuisent à la santé. Le tempérament de l’âme se gâte, aussi bien que le goût, par la recherche de ces plaisirs vifs et piquants. Tout ce qu’on peut faire pour les enfants qu’on gouverne, c’est de les accoutumer à cette vie simple, d’en fortifier en eux l’habitude le plus longtemps qu’on peut, de les prévenir de la crainte des inconvénients attachés aux autres plaisirs, et de ne les point abandonner à eux-mêmes, comme on fait d’ordinaire, dans l’âge où les passions commencent à se faire sentir, et où par conséquent ils ont plus besoin d’être retenus.
Il faut avouer que de toutes les peines de l’éducation, aucune n’est comparable à celle d’élever des enfants qui manquent de sensibilité. Les naturels vifs et sensibles sont capables de terribles égarements : les passions et la présomption les entraînent ; mais aussi ils ont de grandes ressources, et reviennent souvent de loin ; l’instruction est en eux un germe caché, qui pousse et qui fructifie quelquefois, quand l’expérience vient au secours de la raison, et que les passions s’attiédissent : au moins on sait par où on peut les rendre attentifs, réveiller leur curiosité ; on a en eux de quoi les intéresser à ce qu’on leur enseigne, et les piquer d’honneur ; au lieu qu’on n’a aucune prise sur les naturels indolents. Toutes les pensées de ceux-ci sont des distractions ; ils ne sont jamais où ils doivent être ; on ne peut même les toucher jusqu’au vif par les corrections ; ils écoutent tout, et ne sentent rien. Cette indolence rend l’enfant négligent, et dégoûté de tout ce qu’il fait. C’est alors que la meilleure éducation court risque d’échouer, si on ne se hâte d’aller au-devant du mal dès la première enfance. Beaucoup de gens, qui n’approfondissent guère, concluent de ce mauvais succès, que c’est la nature qui fait tout pour former des hommes de mérite, et que l’éducation n’y peut rien : au lieu qu’il faudrait seulement conclure qu’il y a des naturels semblables aux terres ingrates, sur qui la culture fait peu. C’est encore bien pire, quand ces éducations si difficiles sont traversées, ou négligées, ou mal réglées dans leurs commencements.
Il faut encore observer qu’il y a des naturels d’enfants auxquels on se trompe beaucoup. Ils paraissent d’abord jolis, parce que les premières grâces de l’enfance ont un lustre qui couvre tout ; on y voit je ne sais quoi de tendre et d’aimable, qui empêche d’examiner de près le détail des traits du visage. Tout ce qu’on trouve d’esprit en eux surprend, parce qu’on n’en attend point de cet âge ; toutes les fautes de jugement leur sont permises, et ont la grâce de l’ingénuité ; on prend une certaine vivacité du corps, qui ne manque jamais de paraître dans les enfants, pour celle de l’esprit. De là vient que l’enfance semble promettre tant, et qu’elle donne si peu. Tel a été célèbre par son esprit à l’âge de cinq ans, qui est tombé dans l’obscurité et dans le mépris à mesure qu’on l’a vu croître. De toutes les qualités qu’on voit dans les enfants, il n’y en a qu’une sur laquelle on puisse compter, c’est le bon raisonnement ; il croît toujours avec eux, pourvu qu’il soit bien cultivé : les grâces de l’enfance s’effacent ; la vivacité s’éteint ; la tendresse de cœur se perd même souvent, parce que les passions et le commerce des hommes politiques endurcissent insensiblement les jeunes gens qui entrent dans le monde. Tâchez donc de découvrir, au travers des grâces de l’enfance, si le naturel que vous avez à gouverner manque de curiosité, et s’il est peu sensible à une honnête émulation. En ce cas, il est difficile que toutes les personnes chargées de son éducation ne se rebutent bientôt dans un travail si ingrat et si épineux. Il faut donc remuer promptement tous les ressorts de l’âme de l’enfant pour le tirer de cet assoupissement. Si vous prévoyez cet inconvénient, ne pressez pas d’abord les instructions suivies ; gardez-vous bien de charger sa mémoire, car c’est ce qui étonne et qui appesantit le cerveau ; ne le fatiguez point par des règles gênantes ; égayez-le ; puisqu’il tombe dans l’extrémité contraire à la présomption, ne craignez point de lui montrer avec discrétion de quoi il est capable ; contentez-vous de peu ; faites-lui remarquer ses moindres succès ; représentez-lui combien mal à propos il a craint de ne pouvoir réussir dans des choses qu’il fait bien ; mettez en œuvre l’émulation. La jalousie est plus violente dans les enfants qu’on ne saurait se l’imaginer ; on en voit quelquefois qui sèchent et qui dépérissent d’une langueur secrète, parce que d’autres sont plus aimés et plus caressés qu’eux. C’est une cruauté trop ordinaire aux mères, que de leur faire souffrir ce tourment ; mais il faut savoir employer ce remède dans les besoins pressants contre l’indolence : mettez devant l’enfant que vous élevez d’autres enfants qui ne fassent guère mieux que lui ; des exemples disproportionnés à sa faiblesse achèveraient de le décourager.
Donnez-lui de temps en temps de petites victoires sur ceux dont il est jaloux ; engagez-le, si vous le pouvez, à rire librement avec vous de sa timidité ; faites-lui voir des gens timides comme lui, qui surmontent enfin leur tempérament ; apprenez-lui par des instructions indirectes, à l’occasion d’autrui, que la timidité et la paresse étouffent l’esprit ; que les gens mous et inappliqués, quelque génie qu’ils aient, se rendent imbéciles, et se dégradent eux-mêmes. Mais gardez-vous bien de lui donner ces instructions d’un ton austère et impatient ; car rien ne renfonce tant au-dedans de lui-même un enfant mou et timide, que la rudesse. Au contraire, redoublez vos soins pour assaisonner de facilités et de plaisirs proportionnés à son naturel le travail que vous ne pouvez lui épargner ; peut-être faudra-t-il même de temps en temps le piquer par le mépris et par les reproches. Vous ne devez pas le faire vous-même, il faut qu’une personne inférieure, comme un autre enfant, le fasse, sans que vous paraissiez le savoir.
Saint Augustin raconte qu’un reproche fait à la sainte Monique sa mère, dans son enfance, par une servante, la toucha jusqu’à la corriger d’une mauvaise habitude de boire du vin pur, dont la véhémence et la sévérité de sa gouvernante n’avait pu la préserver. Enfin il faut tâcher de donner du goût à l’esprit de ces sortes d’enfants, comme on tâche d’en donner au corps de certains malades. On leur laisse chercher ce qui peut guérir leur dégoût ; on leur souffre quelques fantaisies aux dépens mêmes des règles, pourvu qu’elles n’aillent pas à des excès dangereux. Il est bien plus difficile de donner du goût à ceux qui n’en ont pas, que de former le goût de ceux qui ne l’ont pas encore tel qu’il doit être. Il y a une autre espèce de sensibilité encore plus difficile et plus importante à donner, c’est celle de l’amitié. Dès qu’un enfant en est capable, il n’est plus question que de tourner son cœur vers des personnes qui lui soient utiles. L’amitié le mènera presque à toutes les choses qu’on voudra de lui ; on a un lien assuré pour l’attirer au bien, pourvu qu’on sache s’en servir : il ne reste plus à craindre que l’excès ou le mauvais choix dans ses affections. Mais il y a d’autres enfants qui naissent politiques, cachés, indifférents, pour rapporter secrètement tout à eux-mêmes : ils trompent leurs parents que la tendresse rend crédules ; ils font semblant de les aimer ; ils étudient leurs inclinations pour s’y conformer, ils paraissent plus dociles que les autres enfants du même âge, qui agissent sans déguisement selon leur humeur ; leur souplesse, qui cache une volonté âpre, paraît une véritable douceur ; et leur naturel dissimulé ne se déploie tout entier, que quand il n’est plus temps de le redresser.
S’il y a quelque naturel d’enfant sur lequel l’éducation ne puisse rien, on peut dire que c’est celui-là ; et cependant il faut avouer que le nombre en est plus grand qu’on ne s’imagine. Les parents ne peuvent se résoudre à croire que leurs enfants aient le cœur mal fait : quand ils ne veulent pas le voir d’eux-mêmes, personne n’ose entreprendre de les en convaincre, et le mal augmente toujours. Le principal remède serait de mettre les enfants, dès le premier âge, dans une grande liberté de découvrir leurs inclinations. Il faut toujours les connaître à fond, avant que de les corriger. Ils sont naturellement simples et ouverts ; mais si peu qu’on les gêne, ou qu’on leur donne quelque exemple de déguisement, ils ne reviennent plus à cette première simplicité. Il est vrai que Dieu seul donne la tendresse et la bonté du cœur : on peut seulement tâcher de l’exciter par des exemples généreux, par des maximes d’honneur et de désintéressement, par le mépris des gens qui s’aiment trop eux-mêmes. Il faut essayer de faire goûter de bonne heure aux enfants, avant qu’ils aient perdu cette première simplicité des mouvements les plus naturels, le plaisir d’une amitié cordiale et réciproque. Rien n’y servira tant que de mettre d’abord auprès d’eux des gens qui ne leur montrent jamais rien de dur, de faux, de bas et d’intéressé. Il vaudrait mieux souffrir auprès d’eux des gens qui auraient d’autres défauts, et qui fussent exempts de ceux-là. Il faut encore louer les enfants de tout ce que l’amitié leur fait faire, pourvu qu’elle ne soit point trop déplacée ou trop ardente. Il faut encore que les parents leur paraissent pleins d’une amitié sincère pour eux : car les enfants apprennent souvent de leurs parents même à n’aimer rien. Enfin je voudrais retrancher devant eux à l’égard des amis tous les compliments superflus, toutes les démonstrations feintes d’amitié, et toutes les fausses caresses, par lesquelles on leur enseigne à payer de vaines apparences les personnes qu’ils doivent aimer.
Il y a un défaut opposé à celui que nous venons de représenter, qui est bien plus ordinaire dans les filles ; c’est celui de se passionner sur les choses même les plus indifférentes. Elles ne sauraient voir deux personnes qui sont mal ensemble, sans prendre parti dans leur cœur pour l’une contre l’autre ; elles sont toutes pleines d’affections ou d’aversions sans fondement ; elles n’aperçoivent aucun défaut dans ce qu’elles estiment, et aucune bonne qualité dans ce qu’elles méprisent. Il ne faut pas d’abord s’y opposer, car la contradiction fortifierait ces fantaisies : mais il faut peu à peu faire remarquer à une jeune personne, qu’on connaît mieux qu’elle tout ce qu’il y a de bon dans ce qu’elle aime, et tout ce qu’il y a de mauvais dans ce qui la choque. Prenez soins, en même temps, de lui faire sentir dans les occasions l’incommodité des défauts qui se trouvent dans ce qui la charme, et la commodité des qualités avantageuses qui se rencontrent dans ce qui lui déplaît : ne la pressez pas, vous verrez qu’elle reviendra d’elle-même. Après cela, faites-lui remarquer ses entêtements passés avec leurs circonstances les plus déraisonnables : dites-lui doucement qu’elle verra de même ceux dont elle n’est pas encore guérie, quand ils seront finis. Racontez-lui les erreurs semblables où vous avez été à son âge. Surtout montez-lui, le plus sensiblement que vous pourrez, le grand mélange de bien et de mal qu’on trouve dans tout ce qu’on peut aimer et haïr, pour ralentir l’ardeur de ses amitiés et de ses aversions.
Ne promettez jamais aux enfants, pour récompenses, des ajustements ou des friandises : c’est faire deux maux ; le premier, de leur inspirer l’estime de ce qu’ils doivent mépriser, et le second, de vous ôter le moyen d’établir d’autres récompenses qui faciliteraient votre travail. Gardez-vous bien de les menacer de les faire étudier, ou de les assujettir à quelque règle. Il faut faire le moins de règles qu’on peut ; et lorsqu’on ne peut éviter d’en faire quelqu’une, il faut la faire passer doucement, sans lui donner ce nom, et montrant toujours quelque raison de commodité, pour faire une chose dans un temps et dans un lieu plutôt que dans un autre. On courrait risque de décourager les enfants, si on ne les louait jamais lorsqu’ils font bien. Quoique les louanges soient à craindre à cause de la vanité, il faut tâcher de s’en servir pour animer les enfants sans les enivrer. Nous voyons que saint Paul les emploie souvent pour encourager les faibles, et pour faire passer plus doucement la correction. Les Pères en on fait le même usage. Il est vrai que, pour les rendre utiles, il faut les assaisonner de manière qu’on en ôte l’exagération, la flatterie, et qu’en même temps on rapporte tout le bien à Dieu comme à sa source. On peut aussi récompenser les enfants par des jeux innocents et mêlés de quelque industrie, par des promenades où la conversation ne soit pas sans fruit, par de petits présents qui seront des espèces de prix, comme des tableaux ou des estampes, ou des médailles, ou des cartes de géographie, ou des livres dorés.
CHAPITRE VI. De l’usage des histoires pour les enfants.
Les enfants aiment avec passion les contes ridicules ; on les voit tous les jours transportés de joie, ou versant des larmes, au récit des aventures qu’on leur raconte. Ne manquez pas de profiter de ce penchant. Quand vous les voyez disposés à vous entendre, racontez-leur quelque fable courte et jolie : mais choisissez quelques fables d’animaux qui soient ingénieuses et innocentes : donnez-les pour ce qu’elles sont ; montrez-en le but sérieux. Pour les fables païennes, une fille sera heureuse de les ignorer toute sa vie, à cause qu’elles sont impures et pleines d’absurdités impies. Si vous ne pouvez les faire ignorer toutes à l’enfant, inspirez-en l’horreur. Quand vous aurez raconté une fable, attendez que l’enfant vous demande d’en dire d’autres ; ainsi laissez-le toujours dans une espèce de faim d’en apprendre davantage. Ensuite la curiosité étant excitée, racontez certaines histoires choisies, mais en peu de mots ; liez-les ensemble ; et remettez d’un jour à l’autre à dire la suite, pour tenir les enfants en suspens, et leur donner de l’impatience de voir la fin. Animez vos récits de tons vifs et familiers ; faites parler tous vos personnages : les enfants, qui ont l’imagination vive, croiront les voir et les entendre. Par exemple, racontez l’histoire de Joseph : faites parler ses frères comme des brutaux, Jacob comme un père tendre et affligé ; que Joseph parle lui-même ; qu’il prenne plaisir, étant maître en Egypte, à se cacher à ses frères, à leur faire peur, et puis à se découvrir. Cette représentation naïve, jointe au merveilleux de cette histoire, charmera un enfant, pourvu qu’on ne le charge pas trop de semblables récits, qu’on les lui laisse désirer, qu’on les lui promette même pour récompense quand il sera sage, qu’on ne leur donne point l’air d’étude, qu’on n’oblige point l’enfant de les répéter : ces répétitions, à moins qu’ils ne s’y portent d’eux-mêmes, gênent les enfants, et leur ôtent tout l’agrément de ces sortes d’histoires. Il faut néanmoins observer que si l’enfant à quelque facilité de parler, il se portera de lui-même à raconter aux personnes qu’il aime les histoires qui lui auront donné plus de plaisir ; mais ne lui en faites point une règle. Vous pouvez vous servir de quelque personne qui sera libre avec l’enfant, et qui paraîtra désirer apprendre de lui son histoire : l’enfant sera ravi de la lui raconter. Ne faites pas semblant de l’entendre, laissez-le dire sans le reprendre de ses fautes. Lorsqu’il sera plus accoutumé à raconter, vous pourrez lui faire remarquer doucement la meilleure manière de faire une narration, qui est de la rendre courte, simple et naïve, par le choix des circonstances qui représentent mieux le naturel de chaque chose. Si vous avez plusieurs enfants, accoutumez-les peu à peu à représenter les personnages des histoires qu’ils ont apprises ; l’un sera Abraham et l’autre Isaac : ces représentations les charmeront plus que d’autres jeux, les accoutumeront à penser et à dire des choses sérieuses avec plaisir ; et rendront ces histoires ineffaçables dans leur mémoire.
Il faut tâcher de leur donner plus de goût pour les histoires saintes que pour les autres, non en leur disant qu’elles sont plus belles, ce qu’ils ne croiraient peut-être pas, mais en leur faisant sentir sans le dire. Faites-leur remarquer combien elles sont importantes, singulières, merveilleuses, pleines de peintures naturelles et d’une noble vivacité. Celles de la création, de la chute d’Adam, du déluge, de la vocation d’Abraham, du sacrifice d’Isaac, des aventures de Joseph que nous avons touchées, de la naissance et de la fuite de Moïse, ne sont pas seulement propres à réveiller la curiosité des enfants ; mais, en leur découvrant l’origine de la religion, elles en posent les fondements dans leur esprit. Il faut ignorer profondément l’essentiel de la religion, pour ne pas voir qu’elle est toute historique : c’est par un tissu de faits merveilleux que nous trouvons son établissement, sa perpétuité, et tout ce qui doit nous la faire pratiquer et croire. Il ne faut pas s’imaginer qu’on veuille engager les gens à s’enfoncer dans la science, quand on leur propose toutes ces histoires ; elles sont courtes, variées, propres à plaire aux gens les plus grossiers. Dieu, qui connaît mieux que personne l’esprit de l’homme qu’il a formé, a mis la religion dans des faits populaires, qui, bien loin de surcharger les simples, leur aident à concevoir et à retenir les mystères. Par exemple, dites à un enfant qu’en Dieu trois personnes égales ne sont qu’une seule nature : à force d’entendre et de répéter ces termes, il les retiendra dans sa mémoire, mais je doute qu’il en conçoive le sens. Racontez-lui que Jésus-Christ sortant des eaux du Jourdain, le Père fit entendre cette voix du ciel : C’est mon fils bien-aimé en qui j’ai mis ma complaisance, écoutez-le ; ajoutez que le Saint-Esprit descendit sur le Sauveur en forme de colombe : vous lui faites sensiblement trouver la Trinité dans une histoire qu’il n’oubliera point. Voilà trois personnes qu’il distinguera toujours par la différence de leurs actions : vous n’aurez plus qu’à lui apprendre que toutes ensemble elles ne font qu’un seul Dieu. Cet exemple suffit pour montrer l’utilité des histoires : quoique elles semblent allonger l’instruction, elles l’abrègent beaucoup, et lui ôtent la sécheresse des catéchismes, où les mystères sont détachés des faits ; aussi voyons-nous qu’anciennement on instruisait par les histoires. La manière admirable dont saint Augustin veut qu’on instruise tous les ignorants n’était point une méthode que ce Père eût seul introduite, c’était la méthode et la pratique universelle de l’Eglise. Elle consistait à montrer, par la suite de l’histoire, la religion aussi ancienne que le monde, Jésus-Christ attendu dans l’ancien Testament, et Jésus-Christ régnant dans le nouveau, c’est le fond de l’instruction chrétienne. Cela demande un peu plus de temps et de soin que l’instruction à laquelle beaucoup de gens se bornent : mais aussi on sait véritablement la religion, quand on sait ce détail ; au lieu que, quand on l’ignore, on n’a que des idées confuses sur Jésus-Christ, sur l’Evangile, sur l’Eglise, sur la nécessité de se soumettre absolument à ses décisions, et sur le fond des vertus que le nom chrétien doit nous inspirer. Le Catéchisme historique imprimé depuis peu de temps, qui est un livre simple, court, et bien plus clair que les Catéchismes ordinaires, renferme tout ce qu’il faut savoir là-dessus ; ainsi on ne peut pas dire qu’on demande beaucoup d’étude. Ce dessein est même celui du concile de Trente ; avec cette circonstance, que le Catéchisme du Concile est un peu trop mêlé de termes théologiques pour les personnes simples. Joignons donc aux histoires que j’ai remarquées, le passage de la mer Rouge, et le séjour du peuple au désert, où il mangeait un pain qui tombait du ciel, et buvait une eau que Moïse faisait couler d’un rocher en le frappant avec sa verge. Représentez la conquête miraculeuse de la Terre promise, où les eaux du Jourdain remontent vers leur source, et les murailles d’une ville tombent d’elles-mêmes à la vue des assiégeants. Peignez au naturel les combats de Saül et de David ; montrez celui-ci dès sa jeunesse, sans arme et avec son habit de berger, vainqueur du fier géant Goliath. N’oubliez pas la gloire et la sagesse de Salomon ; faites-le décider entre les deux femmes qui se disputent un enfant : mais montrez-le tombant du haut de cette sagesse, et se déshonorant par la mollesse, suite presque inévitable d’une trop grande prospérité.
Faites parler les prophètes aux rois de la part de Dieu ; qu’ils lisent dans l’avenir comme dans un livre ; qu’ils paraissent humbles, austères, et souffrant de continuelles persécutions pour avoir dit la vérité. Mettez en sa place la première ruine de Jérusalem : faites voir le temple brûlé, et la ville sainte ruinée pour les péchés du peuple. Racontez la captivité de Babylone, où les Juifs pleuraient leur chère Sion. Avant leur retour, montrez en passant les aventures délicieuses de Tobie et de Judith, d’Esther et de Daniel. Il ne serait pas même inutile de faire déclarer les enfants sur les différents caractères de ces saints, pour savoir ceux qu’ils goûtent le plus. L’un préférerait Esther, l’autre Judith ; et cela exciterait entre eux une petite contention, qui imprimerait plus fortement dans leurs esprits ces histoires, et formerait leur jugement. Puis ramenez le peuple à Jérusalem, et faites-lui réparer ses ruines ; faites une peinture riante de sa paix et de son bonheur. Bientôt après, faites un portrait du cruel et impie Antiochus, qui meurt dans une fausse pénitence : montrez sous ce persécuteur les victoires des Machabées, et le martyre des sept frères du même nom. Venez à la naissance miraculeuse de saint Jean. Racontez plus en détail celle de Jésus-Christ ; après quoi il faut choisir dans l’Evangile tous les endroits les plus éclatants de sa vie, sa prédiction dans le temple à l’âge de douze ans, son baptême, sa retraite au désert, et sa tentation ; la vocation de ses apôtres ; la multiplication des pains ; la conversion de la pécheresse qui oignit les pieds du Sauveur d’un parfum, les lava de ses larmes, et les essuya avec ses cheveux. Représentez encore la Samaritaine instruite, l’aveugle-né guéri, Lazare ressuscité, Jésus-Christ qui entre triomphant à Jérusalem : faites voir sa passion ; peignez-le sortant du tombeau. Ensuite il faut marquer la familiarité avec laquelle il fut quarante jours avec ses disciples, jusqu’à ce qu’ils le virent montant au ciel ; la descente du Saint-Esprit, la lapidation de saint Etienne, la conversion de saint Paul, la vocation du centenier Corneille. Les voyages des apôtres, et particulièrement de saint Paul, sont encore très agréables. Choisissez les plus merveilleuses des histoires des martyrs, et quelque chose en gros de la vie céleste des premiers Chrétiens : mêlez-y le courage des jeunes vierges, les plus étonnantes austérités des solitaires, la conversion des empereurs et de l’empire, l’aveuglement des Juifs, et leur punition terrible qui dure encore.
Toutes ces histoires, ménagées discrètement, feraient entrer avec plaisir dans l’imagination des enfants, vive et tendre, toute une suite de religion, depuis la création du monde jusqu’à nous, qui leur en donnerait de très nobles idées, et qui ne s’effacerait jamais. Ils verraient même, dans cette histoire, la main de Dieu toujours levée pour délivrer les justes et pour confondre les impies. Ils s’accoutumeraient à voir Dieu faisant tout en toutes choses, et menant secrètement à ses desseins les créatures qui paraissent le plus s’en éloigner. Mais il faudrait recueillir dans ces histoires tout ce qui donne les images les plus riantes et les plus magnifiques, parce qu’il faut employer tout pour faire en sorte que les enfants trouvent la religion belle, aimable et auguste, au lieu qu’ils se la représentent d’ordinaire comme quelque chose de triste et de languissant.
Outre l’avantage inestimable d’enseigner ainsi la religion aux enfants, ce fonds d’histoires agréables, qu’on jette de bonne heure dans leur mémoire, éveille leur curiosité pour les choses sérieuses, les rend sensibles aux plaisirs de l’esprit, fait qu’ils s’intéressent à ce qu’ils entendent dire des autres histoires qui ont quelque liaison avec celles qu’ils savent déjà. Mais, encore une fois, il faut bien se garder de leur faire jamais une loi d’écouter ni de retenir ces histoires, encore moins d’en faire des leçons réglées ; il faut que le plaisir fasse tout. Ne les pressez pas, vous en viendrez à bout, même pour les esprits communs ; il n’y a qu’à ne les point trop charger, et laisser venir leur curiosité peu à peu. Mais, direz-vous, comment leur raconter ces histoires d’une manière vive, courte, naturelle et agréable ? où sont les gouvernantes qui savent le faire ? À cela je réponds que je ne le propose qu’afin qu’on tâche de choisir des personnes de bon esprit pour gouverner les enfants, et qu’on leur inspire autant qu’on pourra cette méthode d’enseigner : chaque gouvernante en prendra selon la mesure de son talent. Mais enfin, si peu qu’elles aient d’ouverture d’esprit, la chose ira moins mal quand on les formera à cette manière, qui est naturelle et simple.
Elles peuvent ajouter à leurs discours la vue des estampes ou des tableaux qui représentent agréablement les histoires saintes. Les estampes peuvent suffire, et il faut s’en servir pour l’usage ordinaire : mais quand on aura la commodité de montrer aux enfants de bons tableaux, il ne faut pas le négliger ; car la force des couleurs, avec la grandeur des figures au naturel, frapperont bien davantage leur imagination.
CHAPITRE VII. Comment il faut faire entrer dans l’esprit des enfants les premiers principes de la religion.
Nous avons remarqué que le premier âge des enfants n’est pas propre à raisonner ; non qu’ils n’aient déjà toutes les idées et tous les principes généraux de raison qu’ils auront dans la suite, mais parce que, faute de connaître beaucoup de faits, ils ne peuvent appliquer leur raison, et que d’ailleurs l’agitation de leur cerveau les empêche de suivre leurs pensées et de les lier.
Il faut pourtant, sans les presser, tourner doucement le premier usage de leur raison à connaître Dieu. Persuadez-les des vérités chrétiennes, sans leur donner des sujets de doute. Ils voient mourir quelqu’un ; ils savent qu’on l’enterre ; dites-leur : Ce mort est-il dans le tombeau ? Oui. Il n’est donc pas en paradis ? Pardonnez-moi ; il y est. Comment est-il dans le tombeau et dans le paradis en même temps ? C’est son âme qui est en paradis ; c’est son corps qui est mis dans la terre. Son âme n’est donc pas son corps ? Non. L’âme n’est donc pas morte ? Non, elle vivra toujours dans le ciel. Ajoutez : Et vous, voulez-vous être sauvée ? Oui. Mais qu’est-ce que se sauver ? C’est que l’âme va en paradis quand on est mort. Et la mort qu’est-ce ? C’est que l’âme quitte le corps, et que le corps s’en va en poussière.
Je ne prétends pas qu’on mène d’abord les enfants à répondre ainsi : je puis dire néanmoins que plusieurs m’ont fait ces réponses dès l’âge de quatre ans. Mais je suppose un esprit moins ouvert et plus reculé ; le pis aller, c’est de l’attendre quelques années de plus sans impatience. Il faut montrer aux enfants une maison, et les accoutumer à comprendre que cette maison ne s’est pas bâtie d’elle-même. Les pierres, leur direz-vous, ne se sont pas élevées sans que personne les portât. Il est bon même de leur montrer des maçons qui bâtissent ; puis faites-leur regarder le ciel, la terre, et les principales choses que Dieu y a faites pour l’usage de l’homme ; dites-leur : Voyez combien le monde est plus beau et mieux fait qu’une maison. S’est-il fait de lui-même ? Non, sans doute ; c’est Dieu qui l’a bâti de ses propres mains. D’abord suivez la méthode de l’Ecriture : frappez vivement leur imagination ; ne leur proposez rien qui ne soit revêtu d’images sensibles. Représentez Dieu assis sur un trône, avec des yeux plus brillants que les rayons du soleil, et plus perçants que les éclairs : faites-le parler ; donnez-lui des oreilles qui écoutent tout, des mains qui portent l’univers, des bras toujours levés pour punir les méchants, un cœur tendre et paternel pour rendre heureux ceux qui l’aiment. Viendra le temps que vous rendrez toutes ces connaissances plus exactes. Observez toutes les ouvertures que l’esprit de l’enfant vous donnera ; tâtez-le par divers endroits, pour découvrir par où les grandes vérités peuvent mieux entrer dans sa tête. Surtout ne lui dites rien de nouveau sans le lui familiariser par quelque comparaison sensible.
Par exemple, demandez-lui s’il aimerait mieux mourir que de renoncer à Jésus-Christ ; il vous répondra : Oui. Ajoutez : Mais quoi, donneriez-vous votre tête à couper pour aller en paradis ? Oui. Jusque là l’enfant croit qu’il aurait assez de courage pour le faire. Mais vous, qui voulez lui faire sentir qu’on ne peut rien sans la grâce, vous ne gagnerez rien, si vous lui dites simplement qu’on a besoin de grâce pour être fidèle : il n’entend point tous ces mots-là ; et si vous l’accoutumez à les dire sans les entendre, vous n’en êtes pas plus avancé. Que ferez-vous donc ? Racontez-lui l’histoire de saint Pierre ; représentez-le qui dit d’un ton présomptueux : S’il faut mourir, je vous suivrai ; quand tous les autres vous quitteraient, je ne vous abandonnerai jamais. Puis dépeignez sa chute ; il renie trois fois Jésus-Christ ; une servante lui fait peur. Dites pourquoi Dieu permit qu’il fût si faible : puis servez-vous de la comparaison d’un enfant ou d’un malade, qui ne saurait marcher tout seul ; et faites-lui entendre que nous avons besoin que Dieu nous porte, comme une nourrice porte son enfant : par là, vous rendrez sensible le mystère de la grâce.
Mais la vérité la plus difficile à faire entendre, est que nous avons une âme plus précieuse que notre corps. On accoutume d’abord les enfants à parler de leur âme ; et on fait bien, car ce langage qu’ils n’entendent point ne laisse pas de les accoutumer à supposer confusément la distinction du corps et de l’âme, en attendant qu’ils puissent la concevoir. Autant que les préjugés de l’enfance sont pernicieux quand ils mènent à l’erreur, autant sont-ils utiles lorsqu’ils accoutument l’imagination à la vérité, en attendant que la raison puisse s’y tourner par principes. Mais enfin il faut établir une vraie persuasion. Comment le faire ? Sera-ce en jetant une jeune fille dans des subtilités de philosophie ? Rien n’est si mauvais. Il faut se borner à lui rendre claire et sensible, s’il se peut, ce qu’elle entend et ce qu’elle dit tous les jours. Pour son corps, elle ne le connaît que trop ; tout la porte à le flatter, à l’orner, et à s’en faire une idole : il est capital de lui en inspirer le mépris, en lui montrant quelque chose de meilleur en elle.
Dites donc à un enfant en qui la raison agit déjà : Est-ce votre âme qui mange ? S’il répond mal, ne le grondez point ; mais dites-lui doucement que l’âme ne mange pas. C’est le corps, direz-vous, qui mange ; c’est le corps qui est semblable aux bêtes. Les bêtes ont-elles de l’esprit ? Sont-elles savantes ? Non, répondra l’enfant. Mais elles mangent, continuerez-vous, quoiqu’elles n’aient point d’esprit. Vous voyez donc bien que ce n’est pas l’esprit qui mange, c’est le corps qui prend les viandes pour se nourrir ; c’est lui qui marche, c’est lui qui dort. Et l’âme, que fait-elle ? Elle raisonne ; elle connaît tout le monde ; elle aime certaines choses ; il y en a d’autres qu’elle regarde avec aversion. Ajoutez, comme en vous jouant : Voyez-vous cette table ? Oui. Vous la connaissez donc ? Oui. Vous voyez bien qu’elle n’est pas faite comme cette chaise ; vous savez bien qu’elle est de bois, et qu’elle n’est pas comme la cheminée, qui est de pierre ? Oui, répondra l’enfant. N’allez pas plus loin, sans avoir reconnu, dans le ton de sa voix et dans ses yeux, que ces vérités si simples l’ont frappé. Puis dites-lui : Mais cette table vous connaît-elle ? Vous verrez que l’enfant se mettra à rire pour se moquer de cette question. N’importe, ajoutez : Qui vous aime mieux, de cette table, ou de cette chaise ? Il rira encore. Continuez : Et la fenêtre est-elle bien sage ? Puis essayez d’aller plus loin. Et cette poupée vous répond-elle quand vous lui parlez ? Non. Pourquoi ? est-ce qu’elle n’a point d’esprit ? Non, elle n’en a pas. Elle n’est donc pas comme vous ; car vous la connaissez, et elle ne vous connaît point. Mais après votre mort, quand vous serez sous terre, ne serez-vous pas comme cette poupée ? Oui. Vous ne sentirez plus rien ? Non. Vous ne connaîtrez plus personne ? Non. Et votre âme sera dans le ciel ? Oui. N’y verra-t-elle pas Dieu ? Il est vrai. Et l’âme de la poupée, où est-elle à présent ? Vous verrez que l’enfant souriant vous répondra, ou du moins vous fera entendre, que la poupée n’a point d’âme.