De l'éducation des filles (page 3)
Sur ce fondement, et par ces petits tours sensibles employés à diverses reprises, vous pouvez l’accoutumer peu à peu à attribuer au corps ce qui lui appartient, et à l’âme ce qui vient d’elle, pourvu que vous n’alliez point indiscrètement lui proposer certaines actions qui sont communes au corps et à l’âme. Il faut éviter les subtilités qui pourraient embrouiller ces vérités, et il faut se contenter de bien démêler les choses où la différence du corps et de l’âme est plus sensiblement marquée. Peut-être même trouvera-t-on des esprits si grossiers, qu’avec une bonne éducation ils ne pourront entendre distinctement ces vérités ; mais, outre qu’on conçoit quelquefois assez clairement une chose, quoiqu’on ne sache pas l’expliquer nettement, d’ailleurs Dieu voit mieux que nous dans l’esprit de l’homme ce qu’il y a mis pour l’intelligence de ses mystères.
Pour les enfants en qui on apercevra un esprit capable d’aller plus loin, on peut, sans les jeter dans une étude qui sente trop la philosophie, leur faire concevoir, selon la portée de leur esprit, ce qu’ils disent quand on leur fait dire que Dieu est un esprit, et que leur âme est un esprit aussi. Je crois que le meilleur et le plus simple moyen de leur faire concevoir cette spiritualité de Dieu et de l’âme, est de leur faire remarquer la différence qui est entre un homme mort et un homme vivant : dans l’un, il n’y a que le corps ; dans l’autre, le corps est joint à l’esprit. Ensuite, il faut leur montrer que ce qui raisonne est bien plus parfait que ce qui n’a qu’une figure et du mouvement. Faites ensuite remarquer, par divers exemples, qu’aucun corps ne périt ; ils se séparent seulement : ainsi, les parties du bois brûlé tombent en cendres, ou s’envolent en fumée. Si donc, ajouterez-vous, ce qui n’est en soi-même que de la cendre, incapable de connaître et de penser, ne périt jamais ; à plus forte raison notre âme, qui connaît et qui pense, ne cessera jamais d’être. Le corps peut mourir, c’est-à-dire qu’il peut quitter l’âme, et être de la cendre ; mais l’âme vivra, car elle pensera toujours.
Les gens qui enseignent doivent développer le plus qu’ils peuvent dans l’esprit des enfants ces connaissances, qui sont les fondements de toute la religion. Mais, quand ils ne peuvent y réussir, ils doivent, bien loin de se rebuter des esprits durs et tardifs, espérer que Dieu les éclairera intérieurement. Il y a même une voie sensible et de pratique pour affermir cette connaissance de la distinction du corps et de l’âme ; c’est d’accoutumer les enfants à mépriser l’un, et à estimer l’autre, dans tout le détail des mœurs. Louez l’instruction, qui nourrit l’âme et qui la fait croître ; estimez les hautes vérités qui l’animent à se rendre sage et vertueuse. Méprisez la bonne chère, les parures, et tout ce qui amollit le corps : faites sentir combien l’honneur, la bonne conscience et la religion sont au-dessus des plaisirs grossiers. Par de tels sentiments, sans raisonner sur le corps et sur l’âme, les anciens Romains avaient appris à leurs enfants à mépriser leur corps, et à le sacrifier pour donner à l’âme le plaisir de la vertu et de la gloire. Chez eux ce n’était pas seulement les personnes d’une naissance distinguée, c’était le peuple entier qui naissait tempérant, désintéressé, plein de mépris pour la vie, uniquement sensible à l’honneur et à la sagesse. Quand je parle des anciens Romains, j’entends ceux qui ont vécu avant que l’accroissement de leur empire eût altéré la simplicité de leurs mœurs.
Qu’on ne dise point qu’il serait impossible de donner aux enfants de tels préjugés par l’éducation. Combien voyons-nous de maximes qui ont été établies parmi nous contre l’impression des sens par la force de la coutume ! Par exemple, celle du duel fondée sur une fausse règle d’honneur. Ce n’était point en raisonnant, mais en supposant sans raisonner la maxime établie sur le point d’honneur, qu’on exposait sa vie, et que tout homme d’épée vivait dans un péril continuel. Celui qui n’avait aucune querelle, pouvait en avoir à toute heure avec des gens qui cherchaient des prétextes pour se signaler dans quelque combat. Quelque modéré qu’on fût, on ne pouvait, sans perdre le faux honneur, ni éviter une querelle par un éclaircissement, ni refuser d’être second du premier venu qui voulait se battre. Quelle autorité n’a-t-il pas fallu pour déraciner une coutume si barbare ? Voyez donc combien les préjugés de l’éducation sont puissants : ils le seront bien davantage pour la vertu, quand ils seront soutenus par la raison, et par l’espérance du royaume du ciel. Les Romains, dont nous avons déjà parlé, et avant eux les Grecs, dans les bons temps de leurs républiques, nourrissaient leurs enfants dans le mépris du faste et de la mollesse : ils leur apprenaient à n’estimer que la gloire ; à vouloir, non pas posséder les richesses, mais vaincre les rois qui les possédaient ; à croire qu’on ne peut se rendre heureux que par la vertu. Cet esprit s’était si fortement établi dans ces républiques, qu’elles ont fait des choses incroyables, selon ces maximes si contraires à celles de tous les autres peuples. L’exemple de tant de martyrs, et d’autres premiers Chrétiens de toute condition et de tout âge, fait voir que la grâce du baptême, étant ajoutée au secours de l’éducation, peut faire des impressions encore bien plus merveilleuses dans les fidèles, pour leur faire mépriser ce qui appartient au corps. Cherchez donc tous les tours les plus agréables et les comparaisons les plus sensibles, pour représenter aux enfants que notre corps est semblable aux bêtes, et que notre âme est semblable aux anges. Représentez un cavalier qui est monté sur un cheval, et qui le conduit ; dites que l’âme est à l’égard du corps ce que le cavalier est à l’égard du cheval. Finissez en concluant qu’une âme est bien faible et bien malheureuse, quand elle se laisse emporter par son corps comme par un cheval fougueux qui la jette dans un précipice. Faites encore remarquer que la beauté du corps est une fleur qui s’épanouit le matin, et qui est le soir flétrie et foulée aux pieds ; mais que l’âme est l’image de la beauté immortelle de Dieu. Il y a, ajouterez-vous, un ordre de choses d’autant plus excellentes, qu’on ne peut les voir par les yeux grossiers de la chair, comme on voit tout ce qui est ici-bas sujet au changement et à la corruption. Pour faire sentir aux enfants qu’il y a des choses très réelles que les yeux et les oreilles ne peuvent apercevoir, il leur faut demander s’il n’est pas vrai qu’un tel est sage, et qu’un tel autre a beaucoup d’esprit. Quand ils auront répondu, Oui, ajoutez : Mais la sagesse d’un tel, l’avez-vous vue ? de quelle couleur est-elle ? l’avez-vous entendue ? fait-elle beaucoup de bruit ? l’avez-vous touchée ? est-elle froide ou chaude ? L’enfant rira ; il en fera autant pour les mêmes questions sur l’esprit : il paraîtra tout étonné qu’on lui demande de quelle couleur est un esprit ; s’il est rond ou carré. Alors vous pourrez lui faire remarquer qu’il connaît donc des choses très véritables qu’on ne peut ni voir ni toucher, ni entendre, et que ces choses sont spirituelles. Mais il faut entrer fort sobrement dans ces sortes de discours pour les filles. Je ne les propose ici que pour celles dont la curiosité et le raisonnement vous mèneraient malgré vous jusqu’à ces questions. Il faut se régler selon l’ouverture de leur esprit, et selon leur besoin.
Retenez leur esprit le plus que vous pourrez dans les bornes communes ; et apprenez-leur qu’il doit y avoir, pour leur sexe, une pudeur sur la science, presque aussi délicate que celle qui inspire l’horreur du vice.
En même temps, il faut faire venir l’imagination au secours de l’esprit, pour leur donner des images charmantes des vérités de la religion, que le corps ne peut voir. Il faut leur peindre la gloire céleste telle que saint Jean nous la représente ; les larmes de tout œil essuyées ; plus de mort, plus de douleurs ni de cris ; les gémissements s’enfuiront, les maux seront passés ; une joie éternelle sera sur la tête des bienheureux, comme les eaux sont sur la tête d’un homme abîmé au fond de la mer. Montrez cette glorieuse Jérusalem, dont Dieu sera lui-même le soleil pour y former des jours sans fin ; un fleuve de paix, un torrent de délices, une fontaine de vie l’arrosera ; tout y sera or, perles et pierreries. Je sais bien que toutes ces images attachent aux choses sensibles ; mais après avoir frappé les enfants par un si beau spectacle, pour les rendre attentifs, on se sert des moyens que nous avons touchés, pour les ramener aux choses spirituelles.
Concluez que nous ne sommes ici-bas que comme des voyageurs dans une hôtellerie, ou sous une tente ; que le corps va périr ; qu’on ne peut retarder que de peu d’années sa corruption ; mais que l’âme s’envolera dans cette céleste patrie, où elle doit vivre à jamais de la vie de Dieu. Si on peut donner aux enfants l’habitude d’envisager avec plaisir ces grands objets, et de juger des choses communes par rapport à de si hautes espérances, on a aplani des difficultés infinies.
Je voudrais encore tâcher de leur donner de fortes impressions sur la résurrection des corps. Apprenez-leur que la nature n’est qu’un ordre commun que Dieu a établi dans ses ouvrages, et que les miracles ne sont que des exceptions à ces règles générales ; qu’ainsi il ne coûte pas plus à Dieu de faire cent miracles, qu’à moi de sortir de ma chambre un quart d’heure avant le temps où j’avais accoutumé d’en sortir. Ensuite rappelez l’histoire de la résurrection du Lazare, puis celle de la résurrection de Jésus-Christ, et de ses apparitions familières pendant quarante jours devant tant de personnes. Enfin montrez qu’il ne peut être difficile à celui qui a fait les hommes de les refaire. N’oubliez pas la comparaison du grain de blé qu’on sème dans la terre et qu’on fait pourrir, afin qu’il ressuscite et se multiplie. Au reste, il ne s’agit point d’enseigner par mémoire cette morale aux enfants, comme on leur enseigne le catéchisme ; cette méthode n’aboutirait qu’à tourner la religion en un langage affecté, du moins en des formalités ennuyeuses : aidez seulement leur esprit, et mettez-les en chemin de trouver ces vérités dans leur propre fonds ; elles leur en seront plus propres et plus agréables, elles s’imprimeront plus vivement : profitez des ouvertures pour leur faire développer ce qu’ils ne voient encore que confusément.
Mais prenez garde qu’il n’est rien de si dangereux que de leur parler du mépris de cette vie, sans leur faire voir, par tout le détail de votre conduite, que vous parlez sérieusement. Dans tous les âges, l’exemple a un pouvoir étonnant sur nous ; dans l’enfance il peut tout. Les enfants se plaisent fort à imiter ; ils n’ont point encore d’habitude qui leur rende l’imitation d’autrui difficile : de plus, n’étant pas capables de juger par eux-mêmes du fond des choses, ils en jugent bien plus par ce qu’ils voient dans ceux qui les proposent, que par les raisons dont ils les appuient ; les actions mêmes sont bien plus sensibles que les paroles : si donc ils voient faire le contraire de ce qu’on leur enseigne, ils s’accoutument à regarder la religion comme une belle cérémonie, et la vertu comme une idée impraticable.
Ne prenez jamais la liberté de faire devant les enfants certaines railleries sur des choses qui ont rapport à la religion. On se moquera de la dévotion de quelque esprit simple ; on rira sur ce qu’il consulte son confesseur, ou sur les pénitences qui lui sont imposées. Vous croyez que tout cela est innocent ; mais vous vous trompez : tout tire à conséquence en cette matière. Il ne faut jamais parler de Dieu, ni des choses qui concernent son culte, qu’avec un sérieux et un respect bien éloigné de ces libertés. Ne vous relâchez jamais sur aucune bienséance, mais principalement sur celles-là. Souvent les gens qui sont les plus délicats sur celles du monde, sont les plus grossiers sur celles de la religion.
Quand l’enfant aura fait les réflexions nécessaires pour se connaître soi-même et pour connaître Dieu, joignez-y les faits d’histoire dont il sera déjà instruit : ce mélange lui fera trouver toute la religion assemblée dans sa tête ; il remarquera avec plaisir le rapport qu’il y a entre ses réflexions et l’histoire du genre humain. Il aura reconnu que l’homme ne s’est point fait lui-même, que son âme est l’image de Dieu, que son corps a été formé avec tant de ressorts admirables par une industrie et une puissance divine : aussitôt il se souviendra de l’histoire de la création. Ensuite il songera qu’il est né avec des inclinations contraires à la raison, qu’il est trompé par le plaisir, emporté par la colère, et que son corps entraîne son âme contre la raison, comme un cheval fougueux emporte un cavalier, au lieu que son âme devrait gouverner son corps : il apercevra la cause de ce désordre dans l’histoire du péché d’Adam ; cette histoire lui fera attendre le Sauveur, qui doit réconcilier les hommes avec Dieu. Voilà tout le fond de la religion.
Pour faire mieux entendre les mystères, les actions et les maximes de Jésus-Christ, il faut disposer les jeunes personnes à lire l’Evangile. Il faudrait donc les préparer de bonne heure à lire la parole de Dieu, comme on les prépare à recevoir par la communion la chair de Jésus-Christ ; il faudrait poser comme le principal fondement, l’autorité de l’Eglise, épouse du Fils de Dieu et mère de tous les fidèles : C’est elle, direz-vous, qu’il faut écouter, parce que le Saint-Esprit l’éclaire pour nous expliquer les Ecritures ; on ne peut aller que par elle à JésusChrist. Ne manquez pas de relire souvent avec les enfants les endroits où Jésus-Christ promet de soutenir et d’animer l’Eglise, afin qu’elle conduise ses enfants dans la voie de la vérité. Surtout inspirez aux filles cette sagesse sobre et tempérée que saint Paul recommande ; faites-leur craindre le piège de la nouveauté, dont l’amour est si naturel à leur sexe ; prévenez-les d’une horreur salutaire pour toute singularité en matière de religion ; proposez-leur cette perfection céleste, cette merveilleuse discipline, qui régnait parmi les premiers Chrétiens, faites-les rougir de nos relâchements ; faites-les soupirer après cette pureté évangélique ; mais éloignez avec un soin extrême toutes les pensées de critique présomptueuse et de réformation indiscrète.
Songez donc à leur mettre devant les yeux l’Evangile, et les grands exemples de l’antiquité ; mais ne le faites qu’après avoir éprouvé leur docilité et la simplicité de leur foi. Revenez toujours à l’Eglise ; montrez-leur, avec les promesses qui lui sont faites, et avec l’autorité qui lui est donnée dans l’Evangile, la suite de tous les siècles où cette Eglise a conservé, parmi tant d’attaques et de révolutions, la succession inviolable des pasteurs et de la doctrine, qui font l’accomplissement manifeste des promesses divines. Pourvu que vous posiez le fondement de l’humilité, de la soumission, et de l’aversion pour toute singularité suspecte, vous montrerez avec beaucoup de fruit aux jeunes personnes tout ce qu’il y a de plus parfait dans la loi de Dieu, dans l’institution des sacrements, et dans la pratique de l’ancienne Eglise. Je sais qu’on ne peut pas espérer de donner ces instructions dans toute leur étendue à toutes sortes d’enfants ; je le propose seulement ici, afin qu’on les donne le plus exactement qu’on pourra, selon le temps, et selon la disposition des esprits qu’on voudra instruire.
La superstition est sans doute à craindre pour le sexe ; mais rien ne la déracine ou ne la prévient mieux, qu’une instruction solide. Cette instruction, quoiqu’elle doive être renfermée dans les justes bornes, et être bien éloignée de toutes les études des savants, va pourtant plus loin qu’on ne croit d’ordinaire. Tel pense être bien instruit, qui ne l’est point, et dont l’ignorance est si grande, qu’il n’est pas même en état de sentir ce qui lui manque pour connaître le fond du christianisme. Il ne faut jamais laisser mêler dans la foi ou dans les pratiques de piété rien qui ne soit tiré de l’Evangile, ou autorisé par une approbation constante de l’Eglise. Il faut prémunir discrètement les enfants contre certains abus, qu’on est quelquefois tenté de regarder comme des points de discipline, quand on n’est pas bien instruit : on ne peut entièrement s’en garantir, si on ne remonte à la source, si on ne connaît l’institution des choses, et l’usage que les saints en on fait.
Accoutumez donc les filles, naturellement trop crédules, à n’admettre pas légèrement certaines histoires sans autorité, et à ne s’attacher pas à de certaines dévotions, qu’un zèle indiscret introduit, sans attendre que l’Eglise les approuve. Le vrai moyen de leur apprendre ce qu’il faut penser là-dessus, n’est pas de critiquer sévèrement ces choses, auxquelles un pieux motif a pu donner quelque cours ; mais de montrer, sans les blâmer, qu’elles n’ont point un solide fondement. Contentez-vous de ne faire jamais entrer ces choses dans les instructions qu’on donne sur le christianisme. Ce silence suffira pour accoutumer d’abord les enfants à concevoir le christianisme dans toute son intégrité et dans toute sa perfection, sans y ajouter ces pratiques. Dans la suite, vous pourrez les préparer doucement contre les discours des Calvinistes. Je crois que cette instruction ne sera pas inutile, puisque nous sommes mêlés tous les jours avec des personnes préoccupées de leurs sentiments, qui en parlent dans les conversations les plus familières.
Ils nous imputent, direz-vous, mal à propos tels excès sur les images, sur l’invocation des saints, sur la prière pour les morts, sur les indulgences. Voilà à quoi se réduit ce que l’Eglise enseigne sur le baptême, sur la confirmation, sur le sacrifice de la messe, sur la pénitence, sur la confession, sur l’autorité des pasteurs, sur celle du Pape, qui est le premier d’entre eux par l’institution de Jésus-Christ même, et duquel on ne peut se séparer sans quitter l’Eglise. Voilà, continuerez-vous, tout ce qu’il faut croire : ce que les Calvinistes nous accusent d’y ajouter n’est point la doctrine catholique : c’est mettre un obstacle à leur réunion, que de vouloir les assujettir à des opinions qui les choquent, et que l’Eglise désavoue ; comme si ces opinions faisaient partie de notre foi. En même temps, ne négligez jamais de montrer combien les Calvinistes ont condamné témérairement les cérémonies les plus anciennes et les plus saintes ; ajoutez que les choses nouvellement instituées, étant conformes à l’ancien esprit, méritent un profond respect, puisque l’autorité qui les établit est toujours celle de l’épouse immortelle du Fils de Dieu.
En leur parlant ainsi de ceux qui ont arraché aux anciens pasteurs une partie de leur troupeau, sous prétexte d’une réforme, ne manquez pas de faire remarquer combien ces hommes superbes ont oublié la faiblesse humaine, et combien ils ont rendu la religion impraticable pour tous les simples, lorsqu’ils ont voulu engager tous les particuliers à examiner par eux-mêmes tous les articles de la doctrine chrétienne dans les Ecritures, sans se soumettre aux interprétations de l’Eglise. Représentez l’Ecriture sainte, au milieu des fidèles, comme la règle souveraine de la foi. Nous ne reconnaissons pas moins que les hérétiques, direz-vous, que l’Eglise doit se soumettre à l’Ecriture ; mais nous disons que le Saint-Esprit aide l’Eglise pour expliquer bien l’Ecriture. Ce n’est pas l’Eglise que nous préférons à l’Ecriture, mais l’explication de l’Ecriture, faite par toute l’Eglise, à notre propre explication. N’est-ce pas le comble de l’orgueil et de la témérité à un particulier, de craindre que l’Eglise ne se soit trompée dans sa décision, et de ne craindre pas de se tromper soi-même en décidant contre elle ?
Inspirez encore aux enfants le désir de savoir les raisons de toutes les cérémonies et de toutes les paroles qui composent l’office divin et l’administration des sacrements : montrez-leur les fonts baptismaux ; qu’ils voient baptiser ; qu’ils considèrent le jeudi saint comment on fait les saintes huiles, et le samedi comment on bénit l’eau des fonts. Donnez-leur le goût, non des sermons pleins d’ornements vains et affectés, mais des discours sensés et édifiants, comme des bons prônes et des homélies, qui leur fassent entendre clairement la lettre de l’Evangile. Faites-leur remarquer ce qu’il y a de beau et de touchant dans la simplicité des ces instructions, et inspirez-leur l’amour de la paroisse, où le pasteur parle avec bénédiction et avec autorité, si peu qu’il ait de talent et de vertu. Mais en même temps faites-leur aimer et respecter toutes les communautés qui concourent au service de l’Eglise : ne souffrez jamais qu’ils se moquent de l’habit ou de l’état des religieux ; montrez la sainteté de leur institut, l’utilité que la religion en tire, et le nombre prodigieux de Chrétiens qui tendent dans ces saintes retraites à une perfection qui est presque impraticable dans les engagements du siècle. Accoutumez l’imagination des enfants à entendre parler de la mort ; à voir, sans se troubler, un drap mortuaire, un tombeau ouvert, des malades même qui expirent, et des personnes déjà mortes, si vous pouvez le faire sans les exposer à un saisissement de frayeur.
Il n’est rien de plus fâcheux que de voir beaucoup de personnes, qui ont de l’esprit et de la piété, ne pouvoir penser à la mort sans frémir ; d’autres pâlissent pour s’être trouvées au nombre de treize à table, ou pour avoir eu certains songes, ou pour avoir vu renverser une salière : la crainte de tous ces présages imaginaires est un reste grossier du paganisme ; faites-en voir la vanité et le ridicule. Quoique les femmes n’aient pas les même occasions que les hommes de montrer leur courage, elles doivent pourtant en avoir. La lâcheté est méprisable partout ; partout elle a de méchants effets. Il faut qu’une femme sache résister à de vaines alarmes, qu’elle soit ferme contre certains périls imprévus, qu’elle ne pleure ni ne s’effraie que pour de grands sujets ; encore faut-il s’y soutenir par vertu. Quand on est chrétien, de quelque sexe qu’on soit, il n’est pas permis d’être lâche. L’âme du christianisme, si on peut parler ainsi, est le mépris de cette vie, et l’amour de l’autre.
CHAPITRE VIII. Instruction sur le Décalogue, sur les Sacrements et sur la Prière.
Ce qu’il y a de principal à mettre sans cesse devant les yeux des enfants, c’est Jésus-Christ, auteur et consommateur de notre foi, le centre de toute la religion, et notre unique espérance. Je n’entreprends pas de dire ici comment il faut leur enseigner le mystère de l’Incarnation ; car cet engagement me mènerait trop loin, et il y a assez de livres où l’on peut trouver à fond tout ce qu’on en doit enseigner. Quand les principes sont posés, il faut réformer tous les jugements et toutes les actions de la personne qu’on instruit, sur le modèle de Jésus-Christ même, qui n’a pris un corps mortel que pour nous apprendre à vivre et à mourir, en nous montrant, dans sa chair semblable à la nôtre, tout ce que nous devons croire et pratiquer. Ce n’est pas qu’il faille à tout moment comparer les sentiments et les actions de l’enfant avec la vie de Jésus-Christ ; cette comparaison devient droit fatigante et indiscrète : mais il faut accoutumer les enfants à regarder la vie de Jésus-Christ comme notre exemple, et sa parole comme notre loi. Choisissez parmi ses discours et parmi ses actions ce qui est le plus proportionné à l’enfant. S’il s’impatiente de souffrir quelque incommodité, rappelez-lui le souvenir de Jésus-Christ sur la croix : s’il ne peut se résoudre à quelque travail rebutant, montrez-lui Jésus-Christ travaillant jusqu’à trente ans dans une boutique ; s’il veut être loué et estimé, parlez-lui des opprobres dont le Sauveur s’est rassasié : s’il ne peut s’accorder avec les gens qui l’environnent, faites-lui considérer Jésus-Christ conversant avec les pécheurs et avec les hypocrites les plus abominables : s’il témoigne quelque ressentiment, hâtez-vous de lui représenter Jésus-Christ mourant sur la croix pour ceux mêmes qui le faisaient mourir : s’il se laisse emporter à une joie immodeste, peignez-lui la douceur et la modestie de Jésus-Christ, dont toute la vie a été si grave et si sérieuse. Enfin faites qu’il se représente souvent ce que Jésus-Christ penserait et ce qu’il dirait de nos conversations, de nos amusements, et de nos occupations les plus sérieuses, s’il était encore visible au milieu de nous. Quel serait, continuerez-vous, notre étonnement, s’il paraissait tout d’un coup au milieu de nous, lorsque nous sommes dans le plus profond oubli de sa loi ! Mais n’est-ce pas ce qui arrivera à chacun de nous à la mort, et au monde entier quand l’heure secrète du jugement universel sera venue ? Alors il faut peindre le renversement de la machine de l’univers, le soleil obscurci, les étoiles tombant de leurs places, les éléments embrasés s’écoulant comme des fleuves de feu, les fondements de la terre ébranlés jusqu’au centre. De quels yeux, ajouterez-vous, devons-nous donc regarder ce ciel qui nous couvre, cette terre qui nous porte, ces édifices que nous habitons, et tous ces autres objets qui nous environnent, puisqu’ils sont réservés au feu ? Montrez ensuite les tombeaux ouverts, les morts qui rassembleront les débris de leurs corps, Jésus-Christ qui descendra sur les nues avec une haute majesté ; ce livre ouvert où seront écrites jusqu’aux plus secrètes pensées des cœurs ; cette sentence prononcée à la face de toutes les nations et de tous les siècles ; cette gloire qui s’ouvrira pour couronner à jamais les justes, et pour les faire régner avec Jésus-Christ sur le même trône ; enfin, cet étang de feu et de soufre, cette nuit et cette horreur éternelle, ce grincement de dents, et cette rage commune avec les démons qui sera le partage des âmes pécheresses.
Ne manquez pas d’expliquer à fond le Décalogue ; faites voir que c’est un abrégé de la loi de Dieu, et qu’on trouve dans l’Evangile ce qui n’est contenu dans le Décalogue que par des conséquences éloignées. Dites ce que c’est que conseil, et empêchez les enfants que vous instruisez, de se flatter, comme le commun des hommes, par une distinction qu’on pousse trop loin entre les conseils et les préceptes. Montrez que les conseils sont donnés pour faciliter les préceptes, pour assurer les hommes contre leur propre fragilité, pour les éloigner du bord du précipice où ils seraient entraînés par leur propre poids ; qu’enfin les conseils deviennent des préceptes absolus pour ceux qui ne peuvent, en certaines occasions, observer les préceptes sans les conseils. Par exemple, les gens qui sont trop sensibles à l’amour du monde, et aux pièges des compagnies, sont obligés de suivre le conseil évangélique de quitter tout pour se retirer dans une solitude. Répétez souvent que la lettre tue, et que c’est l’esprit qui vivifie ; c’est-à-dire que la simple observation du culte extérieur est inutile et nuisible, si elle n’est intérieurement animée par l’esprit d’amour et de religion. Rendez ce langage clair et sensible : faites voir que Dieu veut être honoré du cœur, et non des lèvres ; que les cérémonies servent à exprimer notre religion et à l’exciter, mais que les cérémonies ne sont pas la religion même ; qu’elle est toute au-dedans, puisque Dieu cherche des adorateurs en esprit et en vérité ; qu’il s’agit de l’aimer intérieurement, et de nous regarder comme s’il n’y avait dans toute la nature que lui et nous ; qu’il n’a pas besoin de nos paroles, de nos postures, ni même de notre argent ; que ce qu’il veut, c’est nous-mêmes ; qu’on ne doit pas seulement exécuter ce que la loi ordonne, mais encore l’exécuter pour en tirer le fruit que la loi a eu en vue quand elle l’a ordonné ; qu’ainsi ce n’est rien d’entendre la messe, si on ne l’entend afin de s’unir à Jésus-Christ, sacrifié pour nous, et de s’édifier de tout ce qui nous représente son immolation. Finissez en disant que tous ceux qui crieront, Seigneur, Seigneur ! n’enteront pas au royaume du ciel ; que si on n’entre dans les vrais sentiments d’amour de Dieu, de renoncement aux biens temporels, de mépris de soi-même, et d’horreur pour le monde, on fait du christianisme un fantôme trompeur pour soi et pour les autres.
Passez aux sacrements : je suppose que vous en avez déjà expliqué toutes les cérémonies à mesure qu’elles se sont faites en présence de l’enfant, comme nous l’avons dit. C’est ce qui en fera mieux sentir l’esprit et la fin : par là vous ferez entendre combien il est grand d’être chrétien, combien il est honteux et funeste de l’être comme on l’est dans le monde. Rappelez souvent les exorcismes et les promesses du Baptême, pour montrer que les exemples et les maximes du monde, bien loin d’avoir quelque autorité sur nous, doivent nous rendre suspect tout ce qui nous vient d’une source si odieuse et si empoisonnée. Ne craignez pas même de représenter, comme saint Paul, le démon régnant dans le monde, et agitant le cœur des hommes par toutes les passions violentes, qui leur font chercher les richesses, la gloire et les plaisirs. C’est cette pompe, direz-vous, qui est encore plus celle du démon que du monde ; c’est ce spectacle de vanité auquel un Chrétien ne doit ouvrir ni son cœur ni ses yeux. Le premier pas qu’on fait par le Baptême dans le christianisme est un renoncement à toute la pompe mondaine : rappeler le monde, malgré des promesses si solennelles faites à Dieu, c’est tomber dans une espèce d’apostasie ; comme un religieux, qui, malgré ses vœux, quitterait son cloître et son habit de pénitence pour rentrer dans le siècle.
Ajoutez combien nous devons fouler aux pieds les mépris mal fondés, les railleries impies et les violences même du monde, puisque la Confirmation nous rend soldats de Jésus-Christ pour combattre cet ennemi. L’évêque, direz-vous, vous a frappé pour vous endurcir contre les coups les plus violents de la persécution ; il a fait sur vous une action sacrée, afin de représenter les anciens, qui s’oignaient d’huile pour rendre leurs membres plus souples et plus vigoureux quand ils allaient au combat ; enfin il a fait sur vous le signe de la croix, pour vous montrer que vous devez être crucifié avec Jésus-Christ. Nous ne sommes plus, continuerez-vous, dans le temps des persécutions, où l’on faisait mourir ceux qui ne voulaient pas renoncer à l’Evangile : mais le monde, qui ne peut cesser d’être monde, c’est-à-dire corrompu, fait toujours une persécution indirecte à la piété ; il lui tend des pièges pour la faire tomber, il la décrie, il s’en moque ; et il en rend la pratique si difficile dans la plupart des conditions, qu’au milieu même des nations chrétiennes, et où l’autorité souveraine appuie le christianisme, on est en danger de rougir du nom de Jésus-Christ et de l’imitation de sa vie.
Représentez fortement le bonheur que nous avons d’être incorporés à Jésus-Christ par l’Eucharistie. Dans le Baptême, il nous fait ses frères, dans l’Eucharistie, il nous fait ses membres. Comme il s’était donné, par l’Incarnation, à la nature humaine en général ; il se donne, par l’Eucharistie, qui est une suite si naturelle de l’Incarnation, à chaque fidèle en particulier. Tout est réel dans la suite de ses mystères ; Jésus-Christ donne sa chair aussi réellement qu’il l’a prise : mais c’est se rendre coupable du corps et du sang du Seigneur, c’est boire et manger son jugement, que de manger la chair vivifiante de Jésus-Christ sans vivre de son esprit. Celui, dit-il lui-même, qui me mange, doit vivre pour moi.
Mais quel malheur, direz-vous encore, d’avoir besoin du sacrement de la Pénitence, qui suppose qu’on a péché depuis qu’on a été fait enfant de Dieu ! Quoique cette puissance toute céleste qui s’exerce sur la terre, et que Dieu a mise dans les mains des prêtres, pour lier et pour délier les pécheurs selon leurs besoins, soit une si grande source de miséricordes, il faut trembler dans la crainte d’abuser des dons de Dieu et de sa patience. Pour le corps de Jésus-Christ, qui est la vie, la force et la consolation des justes, il faut désirer ardemment de pouvoir s’en nourrir tous les jours ; mais pour le remède des âmes malades, il faut souhaiter de parvenir à une santé si parfaite, qu’on en diminue tous les jours le besoin. Le besoin, quoi qu’on fasse, ne sera que trop grand ; mais ce serait bien pis, si on faisait de toute sa vie un cercle continuel et scandaleux du péché à la pénitence, et de la pénitence au péché. Il n’est donc question de se confesser, que pour se convertir et se corriger ; autrement les paroles de l’absolution, quelque puissantes qu’elles soient par l’institution de Jésus-Christ, ne seraient, par notre indisposition, que des paroles, mais des paroles funestes qui seraient notre condamnation devant Dieu. Une confession sans changement d’intérieur, bien loin de décharger une conscience du fardeau de ses péchés, ne fait qu’ajouter aux autres péchés celui d’un monstrueux sacrilège.
Faites lire aux enfants que vous élevez, les prières des agonisants, qui sont admirables ; montrez-leur ce que l’Eglise fait, et ce qu’elle dit, en donnant l’Extrême-onction aux mourants. Quelle consolation pour eux de recevoir encore un renouvellement de l’onction sacrée pour ce dernier combat ! Mais pour se rendre digne des grâces de la mort, il faut être fidèle à celles de la vie.
Admirez les richesses de la grâce de Jésus-Christ, qui n’a pas dédaigné d’appliquer le remède à la source du mal, en sanctifiant la source de notre naissance, qui est le mariage. Qu’il était convenable de faire un sacrement de cette union de l’homme et de la femme, qui représente celle de Dieu avec sa créature, et de Jésus-Christ avec son Eglise ! Que cette bénédiction était nécessaire pour modérer les passions brutales des hommes, pour répandre la paix et la consolation sur toutes les familles, pour transmettre la religion comme un héritage de génération en génération ! De là il faut conclure que le mariage est un état très saint et très pur, quoiqu’il soit moins parfait que la virginité ; qu’il faut y être appelé ; qu’on n’y doit chercher ni les plaisirs grossiers, ni la pompe mondaine ; qu’on doit seulement désirer d’y former des saints. Louez la sagesse infinie du Fils de Dieu, qui a établi des pasteurs pour le représenter parmi nous, pour nous instruire en son nom, pour nous donner son corps, pour nous réconcilier avec lui après nos chutes, pour former tous les jours de nouveaux fidèles, et même de nouveaux pasteurs qui nous conduisent après eux, afin que l’Eglise se conserve dans tous les siècles sans interruption. Montez qu’il faut se réjouir que Dieu ait donné une telle puissance aux hommes. Ajoutez avec quel sentiment de religion on doit respecter les oints du Seigneur : ils sont les hommes de Dieu, et les dispensateurs de ses mystères. Il faut donc baisser les yeux et gémir, dès qu’on aperçoit en eux la moindre tache qui ternit l’éclat de leur ministère ; il faudrait souhaiter de la pouvoir laver dans son propre sang. Leur doctrine n’est pas la leur ; qui les écoute écoute Jésus-Christ même : quand ils sont assemblés au nom de Jésus-Christ, pour expliquer les Ecritures, le Saint-Esprit parle avec eux. Leur temps n’est point à eux : il ne faut donc pas vouloir les faire descendre d’un si haut ministère, où ils doivent se dévouer à la parole et à la prière, pour être les médiateurs entre Dieu et les hommes, et les rabaisser jusqu’à des affaires du siècle. Il est encore moins permis de vouloir profiter de leurs revenus, qui sont le patrimoine des pauvres et le prix des péchés du peuple ; mais le plus affreux désordre est de vouloir élever ses parents et ses amis à ce redoutable ministère, sans vocation, et par des vues d’intérêt temporel.
Il reste à montrer la nécessité de la prière, fondée sur le besoin de la grâce, que nous avons déjà expliqué. Dieu, dira-t-on à un enfant, veut qu’on lui demande sa grâce, non parce qu’il ignore notre besoin, mais parce qu’il veut nous assujettir à une demande qui nous excite à reconnaître ce besoin : ainsi c’est l’humiliation de notre cœur, le sentiment de notre misère et de notre impuissance, enfin la confiance en sa bonté, qu’il exige de nous. Cette demande, qu’il veut qu’on lui fasse, ne consiste que dans l’intention et dans le désir ; car il n’a pas besoin de nos paroles. Souvent on récite beaucoup de paroles sans prier, et souvent on prie intérieurement sans prononcer aucune parole. Ces paroles peuvent néanmoins être très utiles ; car elles excitent en nous les pensées et les sentiments qu’elles expriment, si on y est attentif : c’est pour cette raison que Jésus-Christ nous a donné une forme de prière. Quelle consolation de savoir par Jésus-Christ même comment son père veut être prié ! Quelle force doit-il y avoir dans des demandes que Dieu même nous met dans la bouche ! Comment ne nous accorderait-il pas ce qu’il a soin de nous apprendre à demander ? Après cela, montrez combien cette prière est simple et sublime, courte, et pleine de tout ce que nous pouvons attendre d’en haut.
Le temps de la première confession des enfants est une chose qu’on ne peut décider ici : il doit dépendre de l’état de leur esprit, et encore plus de celui de leur conscience. Il faut leur enseigner ce que c’est que la confession, dès qu’ils paraissent capables de l’entendre. Ensuite attendez la première faute un peu considérable que l’enfant fera ; donnez-lui en beaucoup de confusion et de remords. Vous verrez qu’étant déjà instruit sur la confession, il cherchera naturellement à se consoler en s’accusant au confesseur. Il faut tâcher de faire en sorte qu’il s’excite à un vif repentir, et qu’il trouve dans la confession un sensible adoucissement à sa peine, afin que cette première confession fasse une impression extraordinaire dans son esprit, et qu’elle soit une source de grâces pour toutes les autres.
La première communion au contraire me semble devoir être faite dans le temps où l’enfant, parvenu à l’usage de raison, paraîtra plus docile et plus exempt de tout défaut considérable. C’est parmi ces prémices de foi et d’amour de Dieu, que Jésus-Christ se fera mieux sentir et goûter à lui par les grâces de la communion. Elle doit être longtemps attendue, c’est à dire qu’on doit l’avoir fait espérer à l’enfant, dès sa première enfance, comme le plus grand bien qu’on puisse avoir sur la terre en attendant les joies du ciel. Je crois qu’il faudrait la rendre la plus solennelle qu’on peut : qu’il paraisse à l’enfant qu’on a les yeux attachés sur lui pendant ces jours-là, qu’on l’estime heureux, qu’on prend part à sa joie, et qu’on attend de lui une conduite au-dessus de son âge pour une action si grande. Mais quoiqu’il faille donc préparer beaucoup l’enfant à la communion, je crois que, quand il y est préparé, on ne saurait le prévenir trop tôt d’une si précieuse grâce, avant que son innocence soit exposée aux occasions dangereuses où elle commence à se flétrir
CHAPITRE IX. Remarques sur plusieurs défauts des filles . Nous avons encore à parler du soin qu’il faut prendre pour préserver les filles de plusieurs défauts ordinaires à leur sexe. On les nourrit dans une mollesse et dans une timidité qui les rend incapables d’une conduite ferme et réglée. Au commencement, il y a beaucoup d’affectation, et ensuite beaucoup d’habitude dans ces craintes mal fondées, et dans ces larmes qu’elles versent à si bon marché : le mépris de ces affectations peut servir beaucoup à les corriger, puisque la vanité y a tant de part.
Il faut aussi réprimer en elles les amitiés trop tendres, les petites jalousies, les compliments excessifs, les flatteries, les empressements : tout cela les gâte, et les accoutume à trouver que tout ce qui est grave et sérieux est trop sec et austère. Il faut même tâcher de faire en sorte qu’elles s’étudient à parler d’une manière courte et précise. Le bon esprit consiste à retrancher tout discours inutile, et à dire beaucoup en peu de mots, au lieu que la plupart des femmes disent peu en beaucoup de paroles. Elles prennent la facilité de parler et la vivacité d’imagination pour l’esprit ; elles ne choisissent point entre leurs pensées ; elles n’y mettent aucun ordre par rapport aux choses qu’elles ont à expliquer ; elles sont passionnées sur presque tout ce qu’elles disent, et la passion fait parler beaucoup : cependant on ne peut espérer rien de fort bon d’une femme, si on ne la réduit à réfléchir de suite, à examiner ses pensées, à les expliquer d’une manière courte, et à savoir ensuite se taire.
Une autre chose contribue beaucoup aux longs discours des femmes ; c’est qu’elles sont nées artificieuses, et qu’elles usent de longs détours pour venir à leur but. Elles estiment la finesse : et comment ne l’estimeraient-elles pas, puisqu’elles ne connaissent point de meilleure prudence, et que c’est d’ordinaire la première chose que l’exemple leur a enseignée ? Elles ont un naturel souple pour jouer facilement toutes sortes de comédies ; les larmes ne leur coûtent rien ; leurs passions sont vives, et leurs connaissances bornées : de là vient qu’elles ne négligent rien pour réussir, et que les moyens qui ne conviendraient pas à des esprits plus réglés leur paraissent bons ; elles ne raisonnent guère pour examiner s’il faut désirer une chose, mais elles sont très industrieuses pour y parvenir.