Les Aventures de Télémaque (page 11)

François Fénelon · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 27 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Alors le chef des Manduriens s’avança, et parla ainsi : Que n’avons-nous pas fait pour éviter cette guerre ! Les dieux nous sont témoins que nous n’avons renoncé à la paix que quand la paix nous a échappé sans ressource par l’ambition inquiète des Crétois, et par l’impossibilité où ils nous ont mis de nous fier à leurs serments. Nation insensée ! qui nous a réduits malgré nous à l’affreuse nécessité de prendre un parti de désespoir contre elle, et de ne pouvoir plus chercher notre salut que dans sa perte ! Tandis qu’ils conserveront ces passages, nous croirons toujours qu’ils veulent usurper nos terres, et nous mettre en servitude. S’il était vrai qu’ils ne songeassent plus qu’à vivre en paix avec leurs voisins, ils se contenteraient de ce que nous leur avons cédé sans peine, et ils ne s’attacheraient pas à conserver des entrées dans un pays contre la liberté duquel ils ne formeraient aucun dessein ambitieux. Mais vous ne les connaissez pas, ô sage vieillard ! C’est par un grand malheur que nous avons appris à les connaître. Cessez, ô homme aimé des dieux, de retarder une guerre juste et nécessaire, sans laquelle l’Hespérie ne pourrait jamais espérer une paix constante. Ô nation ingrate, trompeuse et cruelle, que les dieux irrités ont envoyée auprès de nous pour troubler notre paix, et pour nous punir de nos fautes ! Mais après nous avoir punis, ô dieux ! vous nous vengerez ; vous ne serez pas moins justes contre nos ennemis que contre nous.

À ces paroles, toute l’assemblée parut émue ; il semblait que Mars et Bellone allaient de rang en rang rallumant dans les cœurs la fureur des combats, que Mentor tâchait d’éteindre. Il reprit ainsi la parole :

Si je n’avais que des promesses à vous faire, vous pourriez refuser de vous y fier ; mais je vous offre des choses certaines et présentes. Si vous n’êtes pas contents d’avoir pour otages Télémaque et moi, je vous ferai donner douze des plus nobles et des plus vaillants Crétois. Mais il est juste aussi que vous donniez de votre côté des otages ; car Idoménée, qui désire sincèrement la paix, la désire sans crainte et sans bassesse. Il désire la paix, comme vous dites vous-mêmes que vous l’avez désirée, par sagesse et par modération, mais non par l’amour d’une vie molle, ou par faiblesse à la vue des dangers dont la guerre menace les hommes. Il est prêt à périr ou à vaincre ; mais il aime mieux la paix que la victoire la plus éclatante. Il aurait honte de craindre d’être vaincu, mais il craint d’être injuste, et il n’a point de honte de vouloir réparer ses fautes. Les armes à la main, il vous offre la paix : il ne veut point en imposer les conditions avec hauteur ; car il ne fait aucun cas d’une paix forcée. Il veut une paix dont tous les partis soient contents, qui finisse toutes les jalousies, qui apaise tous les ressentiments, et qui guérisse toutes les défiances. En un mot, Idoménée est dans les sentiments où je suis sûr que vous voudriez qu’il fût. Il n’est question que de vous en persuader. La persuasion ne sera pas difficile, si vous voulez m’écouter avec un esprit dégagé et tranquille.

Écoutez donc, ô peuples remplis de valeur, et vous, ô chefs si sages et si unis, écoutez ce que je vous offre de la part d’Idoménée ! Il n’est pas juste qu’il puisse entrer dans les terres de ses voisins ; il n’est pas juste aussi que ses voisins puissent entrer dans les siennes. Il consent que les passages qu’on a fortifiés par de hautes tours soient gardés par des troupes neutres. Vous, Nestor, et vous, Philoctète, vous êtes Grecs d’origine ; mais en cette occasion vous vous êtes déclarés contre Idoménée : ainsi vous ne pouvez être suspects d’être trop favorables à ses intérêts. Ce qui vous touche, c’est l’intérêt commun de la paix et de la liberté de l’Hespérie. Soyez vous-mêmes les dépositaires et les gardiens de ces passages qui causent la guerre. Vous n’avez pas moins d’intérêt à empêcher que les anciens peuples d’Hespérie ne détruisent Salente, nouvelle colonie des Grecs, semblable à celles que vous avez fondées, qu’à empêcher qu’Idoménée n’usurpe les terres de ses voisins. Tenez l’équilibre entre les uns et les autres. Au lieu de porter le fer et le feu chez un peuple que vous devez aimer, réservez-vous la gloire d’être les juges et les médiateurs. Vous me direz que ces conditions vous paraîtraient merveilleuses, si vous pouviez vous assurer qu’Idoménée les accomplirait de bonne foi ; mais je vais vous satisfaire.

Il y aura, pour sûreté réciproque, les otages dont je vous ai parlé, jusqu’à ce que tous les passages soient mis en dépôt dans vos mains. Quand le salut de l’Hespérie entière, quand celui de Salente même et d’Idoménée sera à votre discrétion, serez-vous contents ? De qui pourrez-vous désormais vous défier ? Sera-ce de vous-mêmes ? Vous n’osez vous fier à Idoménée, et Idoménée est si incapable de vous tromper qu’il veut se fier à vous. Oui, il veut vous confier le repos, la liberté, la vie de tout son peuple et de lui-même. S’il est vrai que vous ne désiriez qu’une bonne paix, la voilà qui se présente à vous, et qui vous ôte tout prétexte de reculer. Encore une fois, ne vous imaginez pas que la crainte réduise Idoménée à vous faire ces offres ; c’est la sagesse et la justice qui l’engagent à prendre ce parti, sans se mettre en peine si vous imputerez à faiblesse ce qu’il fait par vertu. Dans les commencements, il a fait des fautes, et il met sa gloire à les reconnaître par les offres dont il vous prévient. C’est faiblesse, c’est vanité, c’est ignorance grossière de son propre intérêt, que d’espérer de pouvoir cacher ses fautes en affectant de les soutenir avec fierté et avec hauteur. Celui qui avoue ses fautes à son ennemi, et qui offre de les réparer, montre par là qu’il est devenu incapable d’en commettre, et que l’ennemi a tout à craindre d’une conduite si sage et si ferme, à moins qu’il ne fasse la paix. Gardez-vous bien de souffrir qu’il vous mette à son tour dans le tort. Si vous refusez la paix et la justice qui viennent à vous, la paix et la justice seront vengées. Idoménée, qui devait craindre de trouver les dieux irrités contre lui, les tournera pour lui contre vous. Télémaque et moi nous combattrons pour la bonne cause. Je prends tous les dieux du ciel et des enfers à témoin des justes propositions que je viens de vous faire.

En achevant ces mots, Mentor leva son bras, pour montrer à tant de peuples le rameau d’olivier qui était dans sa main le signe pacifique. Les chefs, qui le regardaient de près, furent étonnés et éblouis du feu divin qui éclatait dans ses yeux. Il parut avec une majesté et une autorité qui est au-dessus de tout ce qu’on voit dans les plus grands d’entre les mortels. Le charme de ses paroles douces et fortes enlevait les cœurs ; elles étaient semblables à ces paroles enchantées qui tout à coup, dans le profond silence de la nuit, arrêtent au milieu de l’Olympe la lune et les étoiles, calment la mer irritée, font taire les vents et les flots, et suspendent le cours des fleuves rapides. Mentor était, au milieu de ces peuples furieux, comme Bacchus lorsqu’il était environné des tigres, qui, oubliant leur cruauté, venaient, par la puissance de sa douce voix, lécher ses pieds, et se soumettre par leurs caresses. D’abord il se fit un profond silence dans toute l’armée. Les chefs se regardaient les uns les autres, ne pouvant résister à cet homme, ni comprendre qui il était. Toutes les troupes, immobiles, avaient les yeux attachés sur lui. On n’osait parler, de peur qu’il n’eût encore quelque chose à dire, et qu’on ne l’empêchât d’être entendu. Quoiqu’on ne trouvât rien à ajouter aux choses qu’il avait dites, ses paroles avaient paru courtes, et on aurait souhaité qu’il eût parlé plus longtemps. Tout ce qu’il avait dit demeurait comme gravé dans tous les cœurs. En parlant, il se faisait aimer, il se faisait croire ; chacun était avide, et comme suspendu, pour recueillir jusqu’aux moindres paroles qui sortaient de sa bouche.

Enfin, après un assez long silence, on entendit un bruit sourd qui se répandit peu à peu. Ce n’était plus ce bruit confus des peuples qui frémissaient dans leur indignation ; c’était, au contraire, un murmure doux et favorable. On découvrait déjà sur les visages je ne sais quoi de serein et de radouci. Les Manduriens, si irrités, sentaient que les armes leur tombaient des mains. Le farouche Phalante, avec ses Lacédémoniens, fut surpris de trouver ses entrailles de fer attendries. Les autres commencèrent à soupirer après cette heureuse paix qu’on venait leur montrer. Philoctète, plus sensible qu’un autre par l’expérience de ses malheurs, ne put retenir ses larmes. Nestor, ne pouvant parler, dans le transport où ce discours de Mentor venait de le mettre, embrassa tendrement Mentor sans pouvoir parler ; et tous ces peuples à la fois, comme si c’eût été un signal, s’écrièrent aussitôt : Ô sage vieillard, vous nous désarmez ! La paix ! La paix !

Nestor, un moment après, voulut commencer un discours ; mais toutes les troupes, impatientes, craignirent qu’il ne voulût représenter quelque difficulté. La paix ! la paix ! s’écrièrent-elles encore une fois. On ne put leur imposer silence qu’en faisant crier avec eux par tous les chefs de l’armée : La paix ! la paix !

Nestor, voyant bien qu’il n’était pas libre de faire un discours suivi, se contenta de dire : Vous voyez, ô Mentor, ce que peut la parole d’un homme de bien ! Quand la sagesse et la vertu parlent, elles calment toutes les passions. Nos justes ressentiments se changent en amitié, et en désir d’une paix durable. Nous l’acceptons telle que vous nous l’offrez. En même temps, tous les chefs tendirent les mains en signe de consentement.

Mentor courut vers la porte de la ville pour la faire ouvrir, et pour mander à Idoménée de sortir de Salente sans précaution. Cependant Nestor embrassait Télémaque, disant : Ô aimable fils du plus sage de tous les Grecs, puissiez-vous être aussi sage et plus heureux que lui ? N’avez-vous rien découvert sur sa destinée ? Le souvenir de votre père, à qui vous ressemblez, a servi à étouffer notre indignation. Phalante, quoique dur et farouche, quoiqu’il n’eût jamais vu Ulysse, ne laissa pas d’être touché de ses malheurs et de ceux de son fils. Déjà on pressait Télémaque de raconter ses aventures, lorsque Mentor revint avec Idoménée, et toute la jeunesse crétoise qui le suivait.

À la vue d’Idoménée, les alliés sentirent que leur courroux se rallumait ; mais les paroles de Mentor éteignirent ce feu prêt à éclater. Que tardons-nous, dit-il, à conclure cette sainte alliance, dont les dieux seront les témoins et les défenseurs ? Qu’ils la vengent, si jamais quelque impie ose la violer ; et que tous les maux horribles de la guerre, loin d’accabler les peuples fidèles et innocents, retombent sur la tête parjure et exécrable de l’ambitieux qui foulera aux pieds les droits sacrés de cette alliance. Qu’il soit détesté des dieux et des hommes ; qu’il ne jouisse jamais du fruit de sa perfidie ; que les Furies infernales, sous les figures les plus hideuses, viennent exciter sa rage et son désespoir ; qu’il tombe mort sans aucune espérance de sépulture ; que son corps soit la proie des chiens et des vautours ; et qu’il soit aux enfers, dans le profond abîme du Tartare, tourmenté à jamais plus rigoureusement que Tantale, Ixion, et les Danaïdes ! Mais plutôt que cette paix soit inébranlable comme les rochers d’Atlas qui soutient le ciel ; que tous les peuples la révèrent, et goûtent ses fruits, de génération en génération ; que les noms de ceux qui l’auront jurée soient avec amour et vénération dans la bouche de nos derniers neveux ; que cette paix, fondée sur la justice et sur la bonne foi, soit le modèle de toutes les paix qui se feront à l’avenir chez toutes les nations de la terre, et que tous les peuples qui voudront se rendre heureux en se réunissant songent à imiter les peuples de l’Hespérie !

À ces paroles, Idoménée et les autres rois jurent la paix, aux conditions marquées. On donne de part et d’autre douze otages. Télémaque veut être du nombre des otages donnés par Idoménée ; mais on ne peut consentir que Mentor en soit, parce que les alliés veulent qu’il demeure auprès d’Idoménée, pour répondre de sa conduite et de celle de ses conseillers jusqu’à l’entière exécution des choses promises. On immola, entre la ville et l’armée ennemie, cent génisses blanches comme la neige, et autant de taureaux de même couleur, dont les cornes étaient dorées et ornées de festons. On entendait retentir, jusque dans les montagnes voisines, le mugissement affreux des victimes qui tombaient sous le couteau sacré. Le sang fumant ruisselait de toutes parts. On faisait couler avec abondance un vin exquis pour les libations. Les aruspices consultaient les entrailles qui palpitaient encore. Les sacrificateurs brûlaient sur les autels un encens qui formait un épais nuage, et dont la bonne odeur parfumait toute la campagne.

Cependant les soldats des deux partis, cessant de se regarder d’un œil ennemi, commençaient à s’entretenir sur leurs aventures. Ils se délassaient déjà de leurs travaux, et goûtaient par avance les douceurs de la paix. Plusieurs de ceux qui avaient suivi Idoménée au siège de Troie reconnurent ceux de Nestor qui avaient combattu dans la même guerre. Ils s’embrassaient avec tendresse, et se racontaient mutuellement tout ce qui leur était arrivé depuis qu’ils avaient ruiné la superbe ville qui était l’ornement de toute l’Asie. Déjà ils se couchaient sur l’herbe, se couronnaient de fleurs et buvaient ensemble le vin qu’on apportait de la ville dans de grands vases, pour célébrer une si heureuse journée.

Tout à coup Mentor dit aux rois et aux capitaines assemblés : Désormais, sous divers noms et sous divers chefs, vous ne ferez plus qu’un seul peuple. C’est ainsi que les justes dieux, amateurs des hommes qu’ils ont formés, veulent être le lien éternel de leur parfaite concorde. Tout le genre humain n’est qu’une famille dispersée sur la face de toute la terre ; tous les peuples sont frères, et doivent s’aimer comme tels. Malheur à ces impies qui cherchent une gloire cruelle dans le sang de leurs frères, qui est leur propre sang ! La guerre est quelquefois nécessaire, il est vrai ; mais c’est la honte du genre humain qu’elle soit inévitable en certaines occasions. Ô rois, ne dites point qu’on doit la désirer pour acquérir de la gloire ! la vraie gloire ne se trouve point hors de l’humanité. Quiconque préfère sa propre gloire aux sentiments de l’humanité est un monstre d’orgueil, et non pas un homme : il ne parviendra même qu’à une fausse gloire ; car la vraie ne se trouve que dans la modération et dans la bonté. On pourra le flatter pour contenter sa vanité folle ; mais on dira toujours de lui en secret, quand on voudra parler sincèrement : Il a d’autant moins mérité la gloire, qu’il l’a désirée avec une passion injuste. Les hommes ne doivent point l’estimer, puisqu’il a si peu estimé les hommes, et qu’il a prodigué leur sang par une brutale vanité. Heureux le roi qui aime son peuple, qui en est aimé, qui se confie en ses voisins, et qui a leur confiance ; qui, loin de leur faire la guerre, les empêche de l’avoir entre eux, et qui fait envier à toutes les nations étrangères le bonheur qu’ont ses sujets de l’avoir pour roi ! Songez donc à vous rassembler de temps en temps, ô vous qui gouvernez les puissantes villes de l’Hespérie ! Faites de trois ans en trois ans une assemblée générale, où tous les rois qui sont ici présents se trouvent pour renouveler l’alliance par un nouveau serment, pour raffermir l’amitié promise, et pour délibérer sur tous les intérêts communs. Tandis que vous serez unis, vous aurez au dedans de ce beau pays la paix, la gloire et l’abondance ; au dehors vous serez toujours invincibles. Il n’y a que la Discorde, sortie de l’enfer pour tourmenter les hommes insensés, qui puisse troubler la félicité que les dieux vous préparent.

Nestor lui répondit : Vous voyez, par la facilité avec laquelle nous faisons la paix, combien nous sommes éloignés de vouloir faire la guerre par une vaine gloire, ou par l’injuste avidité de nous agrandir au préjudice de nos voisins. Mais que peut-on faire quand on se trouve auprès d’un prince violent, qui ne connaît point d’autre loi que son intérêt, et qui ne perd aucune occasion d’envahir les terres des autres États ? Ne croyez pas que je parle d’Idoménée : non ; je n’ai plus de lui cette pensée : c’est Adraste, roi des Dauniens, de qui nous avons tout à craindre. Il méprise les dieux, et croit que tous les hommes qui sont sur la terre ne sont nés que pour servir à sa gloire par leur servitude. Il ne veut point de sujets dont il soit le roi et le père ; il veut des esclaves et des adorateurs ; il se fait rendre les honneurs divins. Jusqu’ici l’aveugle fortune a favorisé ses plus injustes entreprises. Nous nous étions hâtés de venir attaquer Salente, pour nous défaire du plus faible de nos ennemis, qui ne commençait qu’à s’établir dans cette côte, afin de tourner ensuite nos armes contre cet autre ennemi plus puissant. Il a déjà pris plusieurs villes de nos alliés. Ceux de Crotone ont perdu contre lui deux batailles. Il se sert de toutes sortes de moyens pour contenter son ambition : la force et l’artifice, tout lui est égal, pourvu qu’il accable ses ennemis. Il a amassé de grands trésors ; ses troupes sont disciplinées et aguerries, ses capitaines sont expérimentés ; il est bien servi ; il veille lui-même sans cesse sur tous ceux qui agissent par ses ordres. Il punit sévèrement les moindres fautes, et récompense avec libéralité les services qu’on lui rend. Sa valeur soutient et anime celle de toutes ses troupes. Ce serait un roi accompli, si la justice et la bonne foi réglaient sa conduite ; mais il ne craint ni les dieux, ni le reproche de sa conscience. Il compte même pour rien la réputation ; il la regarde comme un vain fantôme qui ne doit arrêter que les esprits faibles. Il ne compte pour un bien solide et réel que l’avantage de posséder de grandes richesses, d’être craint, et de fouler à ses pieds tout le genre humain. Bientôt son armée paraîtra sur nos terres ; et si l’union de tant de peuples ne nous met en état de lui résister, toute espérance de liberté nous sera ôtée. C’est l’intérêt d’Idoménée, aussi bien que le nôtre, de s’opposer à ce voisin, qui ne peut souffrir rien de libre dans son voisinage. Si nous étions vaincus, Salente serait menacée du même malheur. Hâtons-nous donc tous ensemble de le prévenir.

Pendant que Nestor parlait ainsi, on s’avançait vers la ville ; car Idoménée avait prié tous les rois et tous les principaux chefs d’y entrer pour y passer la nuit.

Idoménée raconte à Mentor la cause de tous ses malheurs, son aveugle confiance en Protésilas, et les artifices de ce favori, pour le dégoûter du sage et vertueux Philoclès : comment, s’étant laissé prévenir contre celui-ci, au point de le croire coupable d’une horrible conspiration, il envoya secrètement Timocrate pour le tuer, dans une expédition dont il était chargé. Timocrate, ayant manqué son coup, fut arrêté par Philoclès, auquel il dévoila toute la trahison de Protésilas. Philoclès se retira aussitôt dans l’île de Samos, après avoir remis le commandement de sa flotte à Polymène, conformément aux ordres d’Idoménée. Ce prince découvrit enfin les artifices de Protésilas ; mais il ne put se résoudre à le perdre, et continua même de se livrer aveuglément à lui, laissant le fidèle Philoclès pauvre et déshonoré dans sa retraite. Mentor fait ouvrir les yeux à Idoménée sur l’injustice de cette conduite ; il l’oblige à faire conduire Protésilas et Timocrate dans l’île de Samos, et à rappeler Philoclès pour le remettre en honneur. Hégésippe, chargé de cet ordre, l’exécute avec joie. Il arrive avec les deux traîtres à Samos, où il revoit son ami Philoclès, content d’y mener une vie pauvre et solitaire. Celui-ci ne consent qu’avec beaucoup de peine à retourner parmi les siens : mais, après avoir reconnu que les dieux le veulent, il s’embarque avec Hégésippe, et arrive à Salente, où Idoménée, entièrement changé par les sages avis de Mentor, lui fait l’accueil le plus honorable, et concerte avec lui les moyens d’affermir son gouvernement.

Protésilas, qui est un peu plus âgé que moi, fut celui de tous les jeunes gens que j’aimai le plus. Son naturel vif et hardi était selon mon goût : il entra dans mes plaisirs ; il flatta mes passions ; il me rendit suspect un autre jeune homme que j’aimais aussi, et qui se nommait Philoclès. Celui-ci avait la crainte des dieux, et l’âme grande, mais modérée ; il mettait la grandeur, non à s’élever, mais à se vaincre, et à ne faire rien de bas. Il me parlait librement sur mes défauts ; et lors même qu’il n’osait me parler, son silence et la tristesse de son visage me faisaient assez entendre ce qu’il voulait me reprocher. Dans les commencements, cette sincérité me plaisait ; et je lui protestais souvent que je l’écouterais avec confiance toute ma vie, pour me préserver des flatteurs. Il me disait tout ce que je devais faire pour marcher sur les traces de mon aïeul Minos, et pour rendre mon royaume heureux. Il n’avait pas une aussi profonde sagesse que vous, ô Mentor ! mais ses maximes étaient bonnes : je le reconnais maintenant. Peu à peu les artifices de Protésilas, qui était jaloux et plein d’ambition, me dégoûtèrent de Philoclès. Celui-ci était sans empressement, et laissait l’autre prévaloir ; il se contentait de me dire toujours la vérité, lorsque je voulais l’entendre. C’était mon bien, et non sa fortune, qu’il cherchait.

Protésilas me persuada insensiblement que c’était un esprit chagrin et superbe, qui critiquait toutes mes actions ; qui ne me demandait rien, parce qu’il avait la fierté de ne vouloir rien tenir de moi, et d’aspirer à la réputation d’un homme qui est au-dessus de tous les honneurs : il ajouta que ce jeune homme, qui me parlait si librement sur mes défauts, en parlait aux autres avec la même liberté ; qu’il laissait assez entendre qu’il ne m’estimait guère ; et qu’en rabaissant ainsi ma réputation, il voulait, par l’éclat d’une vertu austère, s’ouvrir le chemin à la royauté.

D’abord je ne pus croire que Philoclès voulût me détrôner : il y a dans la véritable vertu une candeur et une ingénuité que rien ne peut contrefaire, et à laquelle on ne se méprend point, pourvu qu’on y soit attentif. Mais la fermeté de Philoclès contre mes faiblesses commençait à me lasser. Les complaisances de Protésilas, et son industrie inépuisable pour m’inventer de nouveaux plaisirs, me faisaient sentir encore plus impatiemment l’austérité de l’autre.

Cependant Protésiias, ne pouvant souffrir que je ne crusse pas tout ce qu’il me disait contre son ennemi, prit le parti de ne m’en parler plus, et de me persuader par quelque chose de plus fort que toutes les paroles. Voici comment il acheva de me tromper : il me conseilla d’envoyer Philoclès commander les vaisseaux qui devaient attaquer ceux de Carpathie ; et pour m’y déterminer, il me dit : Vous savez que je ne suis pas suspect dans les louanges que je lui donne : j’avoue qu’il a du courage et du génie pour la guerre ; il vous servira mieux qu’un autre, et je préfère l’intérêt de votre service à tous mes ressentiments contre lui.

Je fus ravi de trouver cette droiture et cette équité dans le cœur de Protésilas, à qui j’avais confié l’administration de mes plus grandes affaires. Je l’embrassai dans un transport de joie, et je me crus trop heureux d’avoir donné toute ma confiance à un homme qui me paraissait ainsi au-dessus de toute passion et de tout intérêt. Mais, hélas ! que les princes sont dignes de compassion ! Cet homme me connaissait mieux que je ne me connaissais moi-même : il savait que les rois sont d’ordinaire défiants et inappliqués : défiants, par l’expérience continuelle qu’ils ont des artifices des hommes corrompus dont ils sont environnés ; inappliqués, parce que les plaisirs les entraînent, et qu’ils sont accoutumés à avoir des gens chargés de penser pour eux, sans qu’ils en prennent eux-mêmes la peine. Il comprit donc qu’il n’aurait pas grande peine à me mettre en défiance et en jalousie contre un homme qui ne manquerait pas de faire de grandes actions, surtout l’absence lui donnant une entière facilité de lui tendre des pièges.

Philoclès, en partant, prévit ce qui lui pouvait arriver. Souvenez-vous, me dit-il, que je ne pourrai plus me défendre ; que vous n’écouterez que mon ennemi ; et qu’en vous servant au péril de ma vie, je courrai risque de n’avoir d’autre récompense que votre indignation. Vous vous trompez, lui dis-je : Protésilas ne parle point de vous comme vous parlez de lui ; il vous loue, il vous estime, il vous croit digne des plus importants emplois : s’il commençait à me parler contre vous, il perdrait ma confiance. Ne craignez rien, allez, et ne songez qu’à me bien servir. Il partit, et me laissa dans une étrange situation.

Il faut l’avouer, Mentor ; je voyais clairement combien il m’était nécessaire d’avoir plusieurs hommes que je consultasse, et que rien n’était plus mauvais, ni pour ma réputation, ni pour le succès des affaires, que de me livrer à un seul. J’avais éprouvé que les sages conseils de Philoclès m’avaient garanti de plusieurs fautes dangereuses où la hauteur de Protésilas m’aurait fait tomber. Je sentais bien qu’il y avait dans Philoclès un fonds de probité et de maximes équitables, qui ne se faisait point sentir de même dans Protésilas ; mais j’avais laissé prendre à Protésilas un certain ton décisif auquel je ne pouvais presque plus résister. J’étais fatigué de me trouver toujours entre deux hommes que je ne pouvais accorder ; et, dans cette lassitude, j’aimais mieux, par faiblesse, hasarder quelque chose aux dépens des affaires, et respirer en liberté. Je n’eusse osé me dire à moi-même une si honteuse raison du parti que je venais de prendre ; mais cette honteuse raison, que je n’osais développer, ne laissait pas d’agir secrètement au fond de mon cœur, et d’être le vrai motif de tout ce que je faisais.

Philoclès surprit les ennemis, remporta une pleine victoire, et se hâtait de revenir pour prévenir les mauvais offices qu’il avait à craindre : mais Protésilas, qui n’avait pas encore eu le temps de me tromper, lui écrivit que je désirais qu’il fît une descente dans l’île de Carpathie, pour profiter de la victoire. En effet, il m’avait persuadé que je pourrais facilement faire la conquête de cette île ; mais il fit en sorte que plusieurs choses nécessaires manquèrent à Philoclès dans cette entreprise, et il l’assujettit à certains ordres qui causèrent divers contre-temps dans l’exécution.

Cependant il se servit d’un domestique très-corrompu que j’avais auprès de moi, et qui observait jusqu’aux moindres choses pour lui en rendre compte, quoiqu’ils parussent ne se voir guère, et n’être jamais d’accord en rien. Ce domestique, nommé Timocrate, me vint dire un jour, en grand secret, qu’il avait découvert une affaire très-dangereuse. Philoclès, me dit-il, veut se servir de votre armée navale pour se faire roi de l’île de Carpathie : les chefs des troupes sont attachés à lui ; tous les soldats sont gagnés par ses largesses, et plus encore par la licence pernicieuse où il laisse vivre les troupes : il est enflé de sa victoire. Voilà une lettre qu’il écrit à un de ses amis sur son projet de se faire roi ; on n’en peut plus douter après une preuve si évidente.

Je lus cette lettre ; et elle me parut de la main de Philoclès. Mais on avait parfaitement imité son écriture ; et c’était Protésilas qui l’avait faite avec Timocrate. Cette lettre me jeta dans une étrange surprise : je la relisais sans cesse, et ne pouvais me persuader qu’elle fût de Philoclès, repassant dans mon esprit troublé toutes les marques touchantes qu’il m’avait données de son désintéressement et de sa bonne foi. Cependant que pouvais-je faire ? quel moyen de résister à une lettre où je croyais être sûr de reconnaître l’écriture de Philoclès ?

Quand Timocrate vit que je ne pouvais plus résister à son artifice, il le poussa plus loin. Oserai-je, me dit-il en hésitant, vous faire remarquer un mot qui est dans cette lettre ? Philoclès dit à son ami qu’il peut parler en confiance à Protésilas sur une chose qu’il ne désigne que par un chiffre : assurément Protésilas est entré dans le dessein de Philoclès, et ils se sont raccommodés à vos dépens. Vous savez que c’est Protésilas qui vous a pressé d’envoyer Philoclès contre les Carpathiens. Depuis un certain temps il a cessé de vous parler contre lui, comme il le faisait souvent autrefois. Au contraire, il le loue, il l’excuse en toute occasion : ils se voyaient depuis quelque temps avec assez d’honnêtetés. Sans doute Protésilas a pris avec Philoclès des mesures pour partager avec lui la conquête de Carpathie. Vous voyez même qu’il a voulu qu’on fît cette entreprise contre toutes les règles, et qu’il s’expose à faire périr votre armée navale, pour contenter son ambition. Croyez-vous qu’il voulût servir ainsi à celle de Philoclès, s’ils étaient encore mal ensemble ? Non, non, on ne peut plus douter que ces deux hommes ne soient réunis pour s’élever ensemble à une grande autorité, et peut-être pour renverser le trône où vous régnez. En vous parlant ainsi, je sais que je m’expose à leur ressentiment, si, malgré mes avis sincères, vous leur laissez encore votre autorité dans les mains : mais qu’importe, pourvu que je vous dise la vérité ?

Ces dernières paroles de Timocrate firent une grande impression sur moi : je ne doutai plus de la trahison de Philoclès, et je me défiai de Protésilas comme de son ami. Cependant Timocrate me disait sans cesse : Si vous attendez que Philoclès ait conquis l’île de Carpathie, il ne sera plus temps d’arrêter ses desseins ; hâtez-vous de vous en assurer pendant que vous le pouvez. J’avais horreur de la profonde dissimulation des hommes ; je ne savais plus à qui me fier. Après avoir découvert la trahison de Philoclès, je ne voyais plus d’homme sur la terre dont la vertu pût me rassurer. J’étais résolu de faire au plus tôt périr ce perfide ; mais je craignais Protésilas, et je ne savais comment faire à son égard. Je craignais de le trouver coupable, et je craignais aussi de me fier à lui. Enfin, dans mon trouble, je ne pus m’empêcher de lui dire que Philoclès m’était devenu suspect. Il en parut surpris ; il me représenta sa conduite droite et modérée ; il m’exagéra ses services ; en un mot, il fit tout ce qu’il fallait pour me persuader qu’il était trop bien avec lui. D’un autre côté, Timocrate ne perdait pas un moment pour me faire remarquer cette intelligence, et pour m’obliger à perdre Philoclès pendant que je pouvais encore m’assurer de lui. Voyez, mon cher Mentor, combien les rois sont malheureux, et exposés à être le jouet des autres hommes, lors même que les autres hommes paraissent tremblants à leurs pieds !

Je crus faire un coup d’une profonde politique, et déconcerter Protésilas, en envoyant secrètement à l’armée navale Timocrate pour faire mourir Philoclès. Protésilas poussa jusqu’au bout sa dissimulation, et me trompa d’autant mieux qu’il parut plus naturellement comme un homme qui se laissait tromper. Timocrate partit donc, et trouva Philoclès assez embarrassé dans sa descente : il manquait de tout ; car Protésilas, ne sachant si la lettre supposée pourrait faire périr son ennemi, voulait avoir en même temps une autre ressource prête, par le mauvais succès d’une entreprise dont il m’avait fait tant espérer, et qui ne manquerait pas de m’irriter contre Philoclès. Celui-ci soutenait cette guerre si difficile par son courage, par son génie, et par l’amour que les troupes avaient pour lui. Quoique tout le monde reconnût dans l’armée que cette descente était téméraire, et funeste pour les Crétois, chacun travaillait à la faire réussir, comme s’il eût vu sa vie et son bonheur attachés au succès ; chacun était content de hasarder sa vie à toute heure sous un chef si sage, et si appliqué à se faire aimer.

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