Les Aventures de Télémaque (page 12)
Timocrate avait tout à craindre en voulant faire périr ce chef au milieu d’une armée qui l’aimait avec tant de passion ; mais l’ambition furieuse est aveugle. Timocrate ne trouvait rien de difficile pour contenter Protésilas, avec lequel il s’imaginait me gouverner absolument après la mort de Philoclès. Protésilas ne pouvait souffrir un homme de bien, dont la seule vue était un reproche secret de ses crimes, et qui pouvait, en m’ouvrant les yeux, renverser ses projets.
Timocrate s’assura de deux capitaines qui étaient sans cesse auprès de Philoclès ; il leur promit de ma part de grandes récompenses ; et ensuite il dit à Philoclès qu’il était venu pour lui dire de ma part des choses secrètes qu’il ne devait lui confier qu’en présence de ces deux capitaines. Philoclès se renferma avec eux et avec Timocrate. Alors Timocrate donna un coup de poignard à Philoclès. Le coup glissa, et n’enfonça guère avant. Philoclès, sans s’étonner, lui arracha le poignard, s’en servit contre lui et contre les deux autres. En même temps il cria : on accourut ; on enfonça la porte ; on dégagea Philoclès des mains de ces trois hommes, qui, étant troublés, l’avaient attaqué faiblement. Ils furent pris, et on les aurait d’abord déchirés, tant l’indignation de l’armée était grande, si Philoclès n’eût arrêté la multitude. Ensuite il prit Timocrate en particulier, et lui demanda avec douceur ce qui l’avait obligé à commettre une action si noire. Timocrate, qui craignait qu’on ne le fît mourir, se hâta de montrer l’ordre, que je lui avais donné par écrit, de tuer Philoclès ; et, comme les traîtres sont toujours lâches, il ne songea qu’à sauver sa vie, en découvrant à Philoclès toute la trahison de Protésilas.
Philoclès, effrayé, de voir tant de malice dans les hommes, prit un parti plein de modération : il déclara à toute l’armée que Timocrate était innocent ; il le mit en sûreté, le renvoya en Crète, déféra le commandement de l’armée à Polymène, que j’avais nommé, dans mon ordre écrit de ma main, pour commander quand on aurait tué Philoclès. Enfin, il exhorta les troupes à la fidélité qu’elles me devaient, et passa pendant la nuit dans une légère barque, qui le conduisit dans l’île de Samos, où il vit tranquillement dans la pauvreté et dans la solitude, travaillant à faire des statues pour gagner sa vie, ne voulant plus entendre parler des hommes trompeurs et injustes, mais surtout des rois, qu’il croit les plus malheureux et les plus aveugles de tous les hommes.
En cet endroit Mentor arrêta Idoménée : Eh bien ! dit-il, fûtes-vous longtemps à découvrir la vérité ? Non, répondit Idoménée ; je compris peu à peu les artifices de Protésilas et de Timocrate : ils se brouillèrent même ; car les méchants ont bien de la peine à demeurer unis. Leur division acheva de me montrer le fond de l’abîme où ils m’avaient jeté. Eh bien ! reprit Mentor, ne prîtes-vous point le parti de vous défaire de l’un et de l’autre ? Hélas ! répondit Idoménée, est-ce, mon cher Mentor, que vous ignorez la faiblesse et l’embarras des princes ? Quand ils sont une fois livrés à des hommes corrompus et hardis qui ont l’art de se rendre nécessaires, ils ne peuvent plus espérer aucune liberté. Ceux qu’ils méprisent le plus sont ceux qu’ils traitent le mieux et qu’ils comblent de bienfaits. J’avais horreur de Protésilas, et je lui laissais toute l’autorité. Étrange illusion ! je me savais bon gré de le connaître, et je n’avais pas la force de reprendre l’autorité que je lui avais abandonnée. D’ailleurs, je le trouvais commode, complaisant, industrieux pour flatter mes passions, ardent pour mes intérêts. Enfin j’avais une raison pour m’excuser en moi-même de ma faiblesse, c’est que je ne connaissais point de véritable vertu : faute d’avoir su choisir des gens de bien qui conduisissent mes affaires, je croyais qu’il n’y en avait point sur la terre, et que la probité était un beau fantôme. Qu’importe, disais-je, de faire un grand éclat pour sortir des mains d’un homme corrompu, et pour tomber dans celles de quelque autre qui ne sera ni plus désintéressé ni plus sincère que lui ? Cependant l’armée navale commandée par Polymène revint. Je ne songeai plus à la conquête de l’île de Carpathie ; et Protésilas ne put dissimuler si profondément, que je ne découvrisse combien il était affligé de savoir que Philoclès était en sûreté dans Samos.
Mentor interrompit encore Idoménée, pour lui demander s’il avait continué, après une si noire trahison, à confier toutes ses affaires à Protésilas. J’étais, lui répondit Idoménée, trop ennemi des affaires, et trop inappliqué, pour pouvoir me tirer de ses mains : il aurait fallu renverser l’ordre que j’avais établi, pour ma commodité, et instruire un nouvel homme ; c’est ce que je n’eus jamais la force d’entreprendre. J’aimai mieux fermer les yeux pour ne pas voir les artifices de Protésilas. Je me consolais seulement en faisant entendre à certaines personnes de confiance que je n’ignorais pas sa mauvaise foi. Ainsi je m’imaginais n’être trompé qu’à demi, puisque je savais que j’étais trompé. Je faisais même de temps en temps sentir à Protésilas que je supportais son joug avec impatience. Je prenais souvent plaisir à le contredire, à blâmer publiquement quelque chose qu’il avait fait, à décider contre son sentiment ; mais, comme il connaissait ma hauteur et ma paresse, il ne s’embarrassait point de tous mes chagrins. Il revenait opiniâtrement à la charge ; il usait tantôt de manières pressantes, tantôt de souplesse et d’insinuation : surtout quand il s’apercevait que j’étais peiné contre lui, il redoublait ses soins pour me fournir de nouveaux amusements propres à m’amollir, ou pour m’embarquer dans quelque affaire où il eût occasion de se rendre nécessaire, et de faire valoir son zèle pour ma réputation.
Quoique je fusse en garde contre lui, cette manière de flatter mes passions m’entraînait toujours : il savait mes secrets ; il me soulageait dans mes embarras ; il faisait trembler tout le monde par mon autorité. Enfin je ne pus me résoudre à le perdre. Mais, en le maintenant dans sa place, je mis tous les gens de bien hors d’état de me représenter mes véritables intérêts. Depuis ce moment, on n’entendit plus dans mes conseils aucune parole libre ; la vérité s’éloigna de moi ; l’erreur, qui prépare la chute des rois, me punit d’avoir sacrifié Philoclès à la cruelle ambition de Protésilas : ceux mêmes qui avaient le plus de zèle pour l’État et pour ma personne se crurent dispensés de me détromper, après un si terrible exemple. Moi-même, mon cher Mentor, je craignais que la vérité ne perçât le nuage, et qu’elle ne parvint jusqu’à moi malgré les flatteurs ; car, n’ayant plus la force de la suivre, sa lumière m’était importune. Je sentais en moi-même qu’elle m’eût causé de cruels remords, sans pouvoir me tirer d’un si funeste engagement. Ma mollesse, et l’ascendant que Protésilas avait pris insensiblement sur moi, me plongeaient dans une espèce de désespoir de rentrer jamais en liberté. Je ne voulais ni voir un si honteux état, ni le laisser voir aux autres. Vous savez, cher Mentor, la vaine hauteur et la fausse gloire dans laquelle on élève les rois : ils ne veulent jamais avoir tort. Pour couvrir une faute, il en faut faire cent. Plutôt que d’avouer qu’on s’est trompé, et que de se donner la peine de revenir de son erreur, il faut se laisser tromper toute sa vie. Voilà l’état des princes faibles et inappliqués : c’était précisément le mien lorsqu’il fallut que je partisse pour le siège de Troie.
En partant, je laissai Protésilas maître des affaires ; il les conduisit, en mon absence, avec hauteur et inhumanité. Tout le royaume de Crète gémissait sous sa tyrannie : mais personne n’osait me mander l’oppression des peuples ; on savait que je craignais de voir la vérité, et que j’abandonnais à la cruauté de Protésilas tous ceux qui entreprenaient de parler contre lui. Mais moins on osait éclater, plus le mal était violent. Dans la suite il me contraignit de chasser le vaillant Mérione, qui m’avait suivi avec tant de gloire au siège de Troie. Il en était devenu jaloux, comme de tous ceux que j’aimais, et qui montraient quelque vertu.
Il faut que vous sachiez, mon cher Mentor, que tous mes malheurs sont venus de là. Ce n’est pas tant la mort de mon fils qui causa la révolte des Crétois, que la vengeance des dieux irrités contre mes faiblesses, et la haine des peuples, que Protésilas m’avait attirée. Quand je répandis le sang de mon fils, les Crétois, lassés d’un gouvernement rigoureux, avaient épuisé toute leur patience ; et l’horreur de cette dernière action ne fit que montrer au dehors ce qui était depuis longtemps dans le fond des cœurs.
Timocrate me suivit au siège de Troie, et rendait compte secrètement, par ses lettres à Protésilas, de tout ce qu’il pouvait découvrir. Je sentais bien que j’étais en captivité ; mais je tâchais de n’y penser pas, désespérant d’y remédier. Quand les Crétois, à mon arrivée, se révoltèrent, Protésilas et Timocrate furent les premiers à s’enfuir. Ils m’auraient sans doute abandonné, si je n’eusse été contraint de m’enfuir presque aussitôt qu’eux. Comptez, mon cher Mentor, que les hommes insolents pendant la prospérité sont toujours faibles et tremblants dans la disgrâce. La tête leur tourne aussitôt que l’autorité absolue leur échappe. On les voit aussi rampants qu’ils ont été hautains ; et c’est en un moment qu’ils passent d’une extrémité à l’autre.
Mentor dit à Idoménée : Mais d’où vient donc que, connaissant à fond ces deux méchants hommes, vous les gardez encore auprès de vous comme je les vois ? Je ne suis pas surpris qu’ils vous aient suivi, n’ayant rien de meilleur à faire pour leurs intérêts ; je comprends même que vous avez fait une action généreuse de leur donner un asile dans votre nouvel établissement : mais pourquoi vous livrer encore à eux après tant de cruelles expériences ?
Vous ne savez pas, répondit Idoménée, combien toutes les expériences sont inutiles aux princes amollis et inappliqués qui vivent sans réflexion. Ils sont mécontents de tout, et ils n’ont le courage de rien redresser. Tant d’années d’habitude étaient des chaînes de fer qui me liaient à ces deux hommes, et ils m’obsédaient à toute heure. Depuis que je suis ici, ils m’ont jeté dans toutes les dépenses excessives que vous avez vues ; ils ont épuisé cet État naissant ; ils m’ont attiré cette guerre qui allait m’accabler sans vous. J’aurais bientôt éprouvé à Salente les mêmes malheurs que j’ai sentis en Crète ; mais vous m’avez enfin ouvert les yeux, et vous m’avez inspiré le courage qui me manquait pour me mettre hors de servitude. Je ne sais ce que vous avez fait en moi ; mais, depuis que vous êtes ici, je me sens un autre homme.
Mentor demanda ensuite à Idoménée quelle était la conduite de Protésilas dans ce changement des affaires. Rien n’est plus artificieux, répondit Idoménée, que ce qu’il a fait depuis votre arrivée. D’abord il n’oublia rien pour jeter indirectement quelque défiance dans mon esprit. Il ne disait rien contre vous, mais je voyais diverses gens qui venaient m’avertir que ces deux étrangers étaient fort à craindre. L’un, disaient-ils, est le fils du trompeur Ulysse ; l’autre est un homme caché et d’un esprit profond : ils sont accoutumés à errer de royaume en royaume ; qui sait s’ils n’ont point formé quelque dessein sur celui-ci ? Ces aventuriers racontent eux-mêmes qu’ils ont causé de grands troubles dans tous les pays où ils ont passé : voici un État naissant et mal affermi, les moindres mouvements pourraient le renverser.
Protésilas ne disait rien ; mais il tâchait de me faire entrevoir le danger et l’excès de toutes ces réformes que vous me faisiez entreprendre. Il me prenait par mon propre intérêt. Si vous mettez, me disait-il, les peuples dans l’abondance, ils ne travailleront plus ; ils deviendront fiers, indociles, et seront toujours prêts à se révolter : il n’y a que la faiblesse et la misère qui les rende souples, et qui les empêche de résister à l’autorité. Souvent il tâchait de reprendre son ancienne autorité pour m’entraîner, et il la couvrait d’un prétexte de zèle pour mon service. En voulant soulager les peuples, me disait-il, vous rabaissez la puissance royale, et par là vous faites au peuple même un tort irréparable, car il a besoin qu’on le tienne bas pour son propre repos.
À tout cela je répondais que je saurais bien tenir les peuples dans leur devoir en me faisant aimer d’eux ; en ne relâchant rien de mon autorité, quoique je les soulageasse ; en punissant avec fermeté tous les coupables ; enfin donnant aux enfants une bonne éducation, et à tout le peuple une exacte discipline, pour le tenir dans une vie simple, sobre et laborieuse. Hé quoi ! disais-je, ne peut-on pas soumettre un peuple sans le faire mourir de faim ? Quelle inhumanité ! quelle politique brutale ! Combien voyons-nous de peuples traités doucement, et très-fidèles à leurs princes ! Ce qui cause les révoltes, c’est l’ambition et l’inquiétude des grands d’un État, quand on leur a donné trop de licence, et qu’on a laissé leurs passions s’étendre sans bornes ; c’est la multitude des grands et des petits qui vivent dans la mollesse, dans le luxe et dans l’oisiveté ; c’est la trop grande abondance d’hommes adonnés à la guerre, qui ont négligé toutes les occupations utiles qu’il faut prendre dans les temps de paix ; enfin, c’est le désespoir des peuples maltraités ; c’est la dureté, la hauteur des rois, et leur mollesse, qui les rend incapables de veiller sur tous les membres de l’État pour prévenir les troubles. Voilà ce qui cause les révoltes, et non pas le pain qu’on laisse manger en paix au laboureur, après qu’il l’a gagné à la sueur de son visage.
Quand Protésilas a vu que j’étais inébranlable dans ces maximes, il a pris un parti tout opposé à sa conduite passée : il a commencé à suivre ces maximes qu’il n’avait pu détruire ; il a fait semblant de les goûter, d’en être convaincu, de m’avoir obligation de l’avoir éclairé là-dessus. Il va au-devant de tout ce que je puis souhaiter pour soulager les pauvres ; il est le premier à me représenter leurs besoins, et à crier contre les dépenses excessives. Vous savez même qu’il vous loue, qu’il vous témoigne de la confiance, et qu’il n’oublie rien pour vous plaire. Pour Timocrate, il commence à n’être plus si bien avec Protésilas ; il a songé à se rendre indépendant : Protésilas en est jaloux, et c’est en partie par leurs différends que j’ai découvert leur perfidie.
Mentor, souriant, répondit ainsi à Idoménée : Quoi donc ! vous avez été faible jusqu’à vous laisser tyranniser pendant tant d’années par deux traîtres dont vous connaissiez la trahison ! Ah ! vous ne savez pas, répondit Idoménée, ce que peuvent les hommes artificieux sur un roi faible et inappliqué qui s’est livré à eux pour toutes ses affaires. D’ailleurs, je vous ai déjà dit que Protésilas entre maintenant dans toutes vos vues pour le bien public. Mentor reprit ainsi le discours d’un air grave : Je ne vois que trop combien les méchants prévalent sur les bons auprès des rois ; vous en êtes un terrible exemple. Mais vous dites que je vous ai ouvert les yeux sur Protésilas ; et ils sont encore fermés pour laisser le gouvernement de vos affaires à cet homme indigne de vivre. Sachez que les méchants ne sont point des hommes incapables de faire le bien ; ils le font indifféremment, de même que le mal, quand il peut servir à leur ambition. Le mal ne leur coûte rien à faire, parce qu’aucun sentiment de bonté ni aucun principe de vertu ne les retient ; mais aussi ils font le bien sans peine, parce que leur corruption les porte à le faire pour paraître bons, et pour tromper le reste des hommes. À proprement parler, ils ne sont pas capables de la vertu, quoiqu’ils paraissent la pratiquer ; mais ils sont capables d’ajouter à tous leurs autres vices le plus horrible des vices, qui est l’hypocrisie. Tant que vous voudrez absolument faire le bien, Protésilas sera prêt à le faire avec vous, pour conserver l’autorité ; mais, si peu qu’il sente en vous de facilité à vous relâcher, il n’oubliera rien pour vous faire retomber dans l’égarement, et pour reprendre en liberté son naturel trompeur et féroce. Pouvez-vous vivre avec honneur et en repos, pendant qu’un tel homme vous obsède à toute heure, et que vous savez le sage et le fidèle Philoclès pauvre et déshonoré dans l’île de Samos ?
Vous reconnaissez bien, ô Idoménée, que les hommes trompeurs et hardis qui sont présents entraînent les princes faibles ; mais vous devriez ajouter que les princes ont encore un autre malheur qui n’est pas moindre, c’est celui d’oublier facilement la vertu et les services d’un homme éloigné. La multitude des hommes qui environnent les princes est cause qu’il n’y en a aucun qui fasse une impression profonde sur eux : ils ne sont frappés que de ce qui est présent, et qui les flatte ; tout le reste s’efface bientôt. Surtout la vertu les touche peu, parce que la vertu, loin de les flatter, les contredit et les condamne dans leurs faiblesses. Faut-il s’étonner s’ils ne sont point aimés, puisqu’ils ne sont point aimables, et qu’ils n’aiment rien que leur grandeur et leur plaisir ?
Après avoir dit ces paroles, Mentor persuada à Idoménée qu’il fallait au plus tôt chasser Protésilas et Timocrate, pour rappeler Philoclès. L’unique difficulté qui arrêtait le roi, c’est qu’il craignait la sévérité de Philoclès. J’avoue, disait-il, que je ne puis m’empêcher de craindre un peu son retour, quoique je l’aime et que je l’estime. Je suis depuis ma tendre jeunesse accoutumé à des louanges, à des empressements et à des complaisances que je ne saurais espérer de trouver dans cet homme. Dès que je faisais quelque chose qu’il n’approuvait pas, son air triste me marquait assez qu’il me condamnait. Quand il était en particulier avec moi, ses manières étaient respectueuses et modérées, mais sèches.
Ne voyez-vous pas, lui répondit Mentor, que les princes gâtés par la flatterie trouvent sec et austère tout ce qui est libre et ingénu ? Ils vont même jusqu’à s’imaginer qu’on n’est pas zélé pour leur service, et qu’on n’aime pas leur autorité, dès qu’on n’a point l’âme servile, et qu’on n’est pas prêt à les flatter dans l’usage le plus injuste de leur puissance. Toute parole libre et généreuse leur paraît hautaine, critique et séditieuse. Ils deviennent si délicats, que tout ce qui n’est point flatteur les blesse et les irrite. Mais allons plus loin. Je suppose que Philoclès est effectivement sec et austère : son austérité ne vaut-elle pas mieux que la flatterie pernicieuse de vos conseillers ? Où trouverez-vous un homme sans défauts ? et le défaut de vous dire trop hardiment la vérité n’est-il pas celui que vous devez le moins craindre ? que dis-je ! n’est-ce pas un défaut nécessaire pour corriger les vôtres, et pour vaincre ce dégoût de la vérité où la flatterie vous a fait tomber ? Il vous faut un homme qui n’aime que la vérité et vous ; qui vous aime mieux que vous ne savez vous aimer vous-même ; qui vous dise la vérité malgré vous ; qui force tous vos retranchements : et cet homme nécessaire, c’est Philoclès. Souvenez-vous qu’un prince est trop heureux quand il naît un seul homme sous son règne avec cette générosité ; qu’il est le plus précieux trésor de l’État ; et que la plus grande punition qu’il doit craindre des dieux est de perdre un tel homme, s’il s’en rend indigne faute de savoir s’en servir.
Pour les défauts des gens de bien, il faut les savoir connaître, et ne laisser pas de se servir d’eux. Redressez-les ; ne vous livrez jamais aveuglément à leur zèle indiscret ; mais écoutez-les favorablement ; honorez leur vertu, montrez au public que vous savez la distinguer ; surtout gardez-vous bien d’être plus longtemps comme vous avez été jusqu’ici. Les princes gâtés comme vous l’étiez, se contentant de mépriser les hommes corrompus, ne laissent pas de les employer avec confiance, et de les combler de bienfaits : d’un autre côté, ils se piquent de connaître aussi les hommes vertueux ; mais ils ne leur donnent que de vains éloges, n’osant ni leur confier les emplois, ni les admettre dans leur commerce familier, ni répandre des bienfaits sur eux.
Alors Idoménée dit qu’il était honteux d’avoir tant tardé à délivrer l’innocence opprimée, et à punir ceux qui l’avaient trompé. Mentor n’eut même aucune peine à déterminer le roi à perdre son favori ; car aussitôt qu’on est parvenu a rendre les favoris suspects et importuns à leurs maîtres, les princes, lassés et embarrassés, ne cherchent plus qu’à s’en défaire ; leur amitié s’évanouit, les services sont oubliés ; la chute des favoris ne leur coûte rien, pourvu qu’ils ne les voient plus.
Aussitôt le roi ordonna en secret à Hégésippe, qui était un des principaux officiers de sa maison, de prendre Protésilas et Timocrate, de les conduire en sûreté dans l’île de Samos, de les y laisser, et de ramener Philoclès de ce lieu d’exil. Hégésippe, surpris de cet ordre, ne put s’empêcher de pleurer de joie. C’est maintenant, dit-il au roi, que vous allez charmer vos sujets. Ces deux hommes ont causé tous vos malheurs et tous ceux de vos peuples ; il y a vingt ans qu’ils font gémir tous les gens de bien, et qu’à peine ose-t-on même gémir, tant leur tyrannie est cruelle ; ils accablent tous ceux qui entreprennent d’aller à vous par un autre canal que le leur. Ensuite Hégésippe découvrit au roi un grand nombre de perfidies et d’inhumanités commises par ces deux hommes, dont le roi n’avait jamais entendu parler, parce que personne n’osait les accuser. Il lui raconta même ce qu’il avait découvert d’une conjuration secrète pour faire périr Mentor. Le roi eut horreur de tout ce qu’il voyait.
Hégésippe se hâta d’aller prendre Protésilas dans sa maison : elle était moins grande, mais plus commode et plus riante que celle du roi ; l’architecture était de meilleur goût ; Protésilas l’avait ornée avec une dépense tirée du sang des misérables. Il était alors dans un salon de marbre, auprès de ses bains, couché négligemment sur un lit de pourpre avec une broderie d’or ; il paraissait las et épuisé de ses travaux ; ses yeux et ses sourcils montraient je ne sais quoi d’agité, de sonore et de farouche. Les plus grands de l’État étaient autour de lui, rangés sur des tapis, composant leur visage sur celui de Protésilas, dont ils observaient jusqu’au moindre clin d’œil. À peine ouvrai-il la bouche, que tout le monde se récriait pour admirer ce qu’il allait dire. Un des principaux de la troupe lui racontait avec des exagérations ridicules ce que Protésilas lui-même avait fait pour le roi. Un autre lui assurait que Jupiter, ayant trompé sa mère, lui avait donné la vie, et qu’il était fils du père des dieux. Un poète venait de lui chanter des vers, où il assurait que Protésilas, instruit par les Muses, avait égalé Apollon pour tous les ouvrages d’esprit. Un autre poète, encore plus lâche et plus impudent, l’appelait dans ses vers, l’inventeur des beaux-arts, et le père des peuples, qu’il rendait heureux ; il le dépeignait tenant en main la corne d’abondance.
Protésilas écoutait toutes ces louanges d’un air sec, distrait et dédaigneux, comme un homme qui sait bien qu’il en mérite encore de plus grandes, et qui fait trop de grâce de se laisser louer. Il y avait un flatteur qui prit la liberté de lui parler à l’oreille, pour lui dire quelque chose de plaisant contre la police que Mentor tâchait d’établir. Protésilas sourit ; toute l’assemblée se mit aussitôt à rire, quoique la plupart ne pussent point encore savoir ce qu’on avait dit. Mais Protésilas reprenant bientôt son air sévère et hautain, chacun rentra dans la crainte et dans le silence. Plusieurs nobles cherchaient le moment où Protésilas pourrait se tourner vers eux et les écouter : ils paraissaient émus et embarrassés ; c’est qu’ils avaient à lui demander des grâces : leur posture suppliante parlait pour eux ; ils paraissaient aussi soumis qu’une mère aux pieds des autels, lorsqu’elle demande aux dieux la guérison de son fils unique. Tous paraissaient contents, attendris, pleins d’admiration pour Protésilas, quoique tous eussent contre lui, dans le cœur, une rage implacable.
Dans ce moment Hégésippe entre, saisit l’épée de Protésilas, et lui déclare, de la part du roi, qu’il va l’emmener dans l’île de Samos. À ces paroles, toute l’arrogance de ce favori tomba, comme un rocher qui se détache du sommet d’une montagne escarpée. Le voilà qui se jette tremblant et troublé aux pieds d’Hégésippe ; il pleure, il hésite, il bégaye, il tremble ; il embrasse les genoux de cet homme, qu’il ne daignait pas, une heure auparavant, honorer d’un de ses regards. Tous ceux qui l’encensaient, le voyant perdu sans ressource, changèrent leurs flatteries en des insultes sans pitié.
Hégésippe ne voulut lui laisser le temps ni défaire ses derniers adieux à sa famille, ni de prendre certains écrits secrets. Tout fut saisi et porté au roi. Timocrate fut arrêté dans le même temps : et sa surprise fut extrême, car il croyait qu’étant brouillé avec Protésilas, il ne pouvait être enveloppé dans sa ruine. Ils partent dans un vaisseau qu’on avait préparé. On arrive à Samos. Hégésippe y laisse ces deux malheureux ; et, pour mettre le comble à leur malheur, il les laissa ensemble. Là, ils se reprochent avec fureur, l’un à l’autre, les crimes qu’ils ont faits, et qui sont cause de leur chute : ils se trouvent sans espérance de revoir jamais Salente, condamnés à vivre loin de leurs femmes et de leurs enfants ; je ne dis pas loin de leurs amis, car ils n’en avaient point. On les menait dans une terre inconnue, où ils ne devaient plus avoir d’autre ressource pour vivre que leur travail, eux qui avaient passé tant d’années dans les délices et dans le faste. Semblables à deux bêtes farouches, ils étaient toujours prêts à se déchirer l’un l’autre.
Cependant Hégésippe demanda en quel lieu de l’île demeurait Philoclès. On lui dit qu’il demeurait assez loin de la ville, sur une montagne où une grotte lui servait de maison. Tout le monde lui parla avec admiration de cet étranger. Depuis qu’il est dans cette île, lui disait-on, il n’a offensé personne : chacun est touché de sa patience, de son travail, de sa tranquillité ; n’ayant rien, il paraît toujours content. Quoiqu’il soit ici loin des affaires, sans biens et sans autorité, il ne laisse pas d’obliger ceux qui le méritent, et il a mille industries pour faire plaisir à tous ses voisins.
Hégésippe s’avance vers cette grotte, il la trouve vide et ouverte ; car la pauvreté et la simplicité des mœurs de Philoclès faisaient qu’il n’avait, en sortant, aucun besoin de fermer sa porte. Une natte de jonc grossier lui servait de lit. Rarement il allumait du feu, parce qu’il ne mangeait rien de cuit : il se nourrissait, pendant l’été, de fruits nouvellement cueillis ; et en hiver, de dattes et de figues sèches. Une claire fontaine, qui faisait une nappe d’eau en tombant d’un rocher, le désaltérait. Il n’avait dans sa grotte que les instruments nécessaires à la sculpture, et quelques livres qu’il lisait à certaines heures, non pour orner son esprit, ni pour contenter sa curiosité, mais pour s’instruire en se délassant de ses travaux, et pour apprendre à être bon. Pour la sculpture, il ne s’y appliquait que pour exercer son corps, fuir l’oisiveté, et gagner sa vie sans avoir besoin de personne.
Hégésippe, en entrant dans la grotte, admira les ouvrages qui étaient commencés. Il remarqua un Jupiter, dont le visage serein était si plein de majesté, qu’on le reconnaissait aisément pour le père des dieux et des hommes. D’un autre côté paraissait Mars, avec une fierté rude et menaçante. Mais ce qui était de plus touchant, c’était une Minerve qui animait les arts ; son visage était noble et doux, sa taille grande et libre : elle était dans une action si vive, qu’on aurait pu croire qu’elle allait marcher.
Hégésippe, ayant pris plaisir à voir ces statues, sortit de la grotte, et vit de loin, sous un grand arbre, Philoclès qui lisait sur le gazon : il va vers lui ; et Philoclès, qui l’aperçoit, ne sait que croire. N’est-ce point là, dit-il en lui-même, Hégésippe, avec qui j’ai si longtemps vécu en Crète ? Mais quelle apparence qu’il vienne dans une île si éloignée ? Ne serait-ce point son ombre qui viendrait après sa mort des rives du Styx ? Pendant qu’il était dans ce doute, Hégésippe arriva si proche de lui, qu’il ne put s’empêcher de le reconnaître et de l’embrasser. Est-ce donc vous, dit-il, mon cher et ancien ami ? quel hasard, quelle tempête vous a jeté sur ce rivage ? pourquoi avez-vous abandonné l’île de Crète ? est-ce une disgrâce semblable à la mienne qui vous a arraché à notre patrie ?