Les Aventures de Télémaque (page 19)
En disant ces paroles, il voulut se percer lui-même d’un dard qu’il tenait ; mais on arrêta sa main : on lui arracha le corps de son fils ; et comme cet infortuné vieillard tombait en défaillance, on le porta dans sa tente, où, ayant un peu repris ses forces, il voulut retourner au combat ; mais on le retint malgré lui.
Cependant Adraste et Philoctète se cherchaient ; leurs yeux étaient étincelants comme ceux d’un lion et d’un léopard qui cherchent à se déchirer l’un l’autre dans les campagnes qu’arrose le Caïtre. Les menaces, la fureur guerrière, et la cruelle vengeance, éclatent dans leurs yeux farouches ; ils portent une mort certaine partout où ils lancent leurs traits ; tous les combattants les regardent avec effroi. Déjà ils se voient l’un l’autre, et Philoctète tient en main une de ces flèches terribles qui n’ont jamais manqué leur coup dans ses mains, et dont les blessures sont irrémédiables : mais Mars, qui favorisait le cruel et intrépide Adraste, ne put souffrir qu’il pérît sitôt ; il voulait, par lui, prolonger les horreurs de la guerre, et multiplier les carnages. Adraste était encore dû à la justice des dieux, pour punir les hommes et pour verser leur sang.
Dans le moment où Philoctète veut l’attaquer, il est blessé lui-même par un coup de lance que lui donne Amphimaque, jeune Lucanien, plus beau que le fameux Nirée, dont la beauté ne cédait qu’à celle d’Achille parmi tous les Grecs qui combattirent au siège de Troie. À peine Philoctète eut reçu le coup, qu’il tire sa flèche contre Amphimaque ; elle lui perça le cœur. Aussitôt ses beaux yeux noirs s’éteignirent, et furent couverts des ténèbres de la mort : sa bouche, plus vermeille que les roses dont l’aurore naissante sème l’horizon, se flétrit ; une pâleur affreuse ternit ses joues ; ce visage si tendre et si gracieux se défigura tout à coup. Philoctète lui-même en eut pitié. Tous les combattants gémirent en voyant ce jeune homme tomber dans son sang, où il se roulait, et ses cheveux, aussi beaux que ceux d’Apollon, traînés dans la poussière.
Philoctète, ayant vaincu Amphimaque, fût contraint de se retirer du combat ; il perdait son sang et ses forces ; son ancienne blessure même, dans l’effort du combat, semblait prête à se rouvrir et à renouveler ses douleurs : car les enfants d’Esculape, avec leur science divine, n’avaient pu le guérir entièrement. Le voilà prêt à tomber dans un monceau de corps sanglants qui l’environnent. Archidame, le plus fier et le plus adroit de tous les Œbaliens qu’il avait menés avec lui pour fonder Pétilie, l’enlève du combat dans le moment où Adraste l’aurait abattu sans peine à ses pieds. Adraste ne trouve plus rien qui ose lui résister, ni retarder sa victoire. Tout tombe, tout s’enfuit ; c’est un torrent, qui, ayant surmonté ses bords, entraîne, par ses vagues furieuses, les moissons, les troupeaux, les bergers et les villages.
Télémaque entendit de loin les cris des vainqueurs, et il vit le désordre des siens, qui fuyaient devant Adraste comme une troupe de cerfs timides traverse les vastes campagnes, les bois, les montagnes, les fleuves même les plus rapides, quand ils sont poursuivis par des chasseurs. Télémaque gémit, l’indignation paraît dans ses yeux : il quitte les lieux où il a combattu longtemps avec tant de danger et de gloire. Il court pour soutenir les siens ; il s’avance tout couvert du sang d’une multitude d’ennemis qu’il a étendus sur la poussière. De loin, il pousse un cri qui se fait entendre aux deux armées.
Minerve avait mis je ne sais quoi de terrible dans sa voix, dont les montagnes voisines retentirent. Jamais Mars, dans la Thrace, n’a fait entendre plus fortement sa cruelle voix, quand il appelle les Furies infernales, la Guerre et la Mort. Ce cri de Télémaque porte le courage et l’audace dans le cœur des siens ; il glace d’épouvante les ennemis : Adraste même a honte de se sentir troublé. Je ne sais combien de funestes présages le font frémir ; et ce qui l’anime est plutôt un désespoir, qu’une valeur tranquille. Trois fois ses genoux tremblants commencèrent à se dérober sous lui ; trois fois il recula sans songer à ce qu’il faisait. Une pâleur de défaillance et une sueur froide se répandit dans tous ses membres ; sa voix enrouée et hésitante ne pouvait achever aucune parole ; ses yeux, pleins d’un feu sombre et étincelant, paraissaient sortir de sa tête ; on le voyait, comme Oreste, agité par les Furies ; tous ses mouvements étaient convulsifs. Alors il commença à croire qu’il y a des dieux ; il s’imaginait les voir irrités, et entendre une voix sourde qui sortait du fond de l’abîme pour l’appeler dans le noir Tartare : tout lui faisait sentir une main céleste invisible, suspendue sur sa tête, qui allait s’appesantir pour le frapper. L’espérance était éteinte au fond de son cœur ; son audace se dissipait, comme la lumière du jour disparaît quand le soleil se couche dans le sein des ondes, et que la terre s’enveloppe des ombres de la nuit.
L’impie Adraste, trop longtemps souffert sur la terre, trop longtemps, si les hommes n’eussent eu besoin d’un tel châtiment ; l’impie Adraste touchait enfin à sa dernière heure. Il court forcené au-devant de son inévitable destin ; l’horreur, les cuisants remords, la consternation, la fureur, la rage, le désespoir, marchent avec lui. À peine voit-il Télémaque, qu’il croit voir l’Averne qui s’ouvre, et les tourbillons de flammes qui sortent du noir Phlégéton, prêtes à le dévorer. Il s’écrie, et sa bouche demeure ouverte sans qu’il puisse prononcer aucune parole : tel qu’un homme dormant, qui, dans un songe affreux, ouvre la bouche, et fait des efforts pour parler ; mais la parole lui manque toujours, et il la cherche en vain. D’une main tremblante et précipitée, Adraste lance son dard contre Télémaque. Celui-ci, intrépide comme l’ami des dieux, se couvre de son bouclier ; il semble que la Victoire, le couvrant de ses ailes, tient déjà une couronne suspendue au-dessus de sa tête : le courage doux et paisible reluit dans ses yeux ; on le prendrait pour Minerve même, tant il paraît sage et mesuré au milieu des plus grands périls. Le dard lancé par Adraste est repoussé par le bouclier. Alors Adraste se hâte de tirer son épée, pour ôter au fils d’Ulysse l’avantage de lancer son dard à son tour. Télémaque voyant Adraste l’épée à la main, se hâte de la mettre aussi, et laisse son dard inutile.
Quand on les vit ainsi tous deux combattre de près, tous les autres combattants, en silence, mirent bas les armes pour regarder attentivement ; et on attendit de leur combat la décision de toute la guerre. Les deux glaives, brillants comme les éclairs d’où partent les foudres, se croisent plusieurs fois, et portent des coups inutiles sur les armes polies, qui en retentissent. Les deux combattants s’allongent, se replient, s’abaissent, se relèvent tout à coup, et enfin se saisissent. Le lierre, en naissant au pied d’un ormeau, n’en serre pas plus étroitement le tronc dur et noueux par ses rameaux entrelacés jusqu’aux plus hautes branches de l’arbre, que ces deux combattants se serrent l’un l’autre. Adraste n’avait encore rien perdu de sa force ; Télémaque n’avait pas encore toute la sienne. Adraste fait plusieurs efforts pour surprendre son ennemi et pour l’ébranler. Il tâche de saisir l’épée du jeune Grec, mais en vain : dans le moment où il la cherche, Télémaque l’enlève de terre, et le renverse sur le sable. Alors cet impie, qui avait toujours méprisé les dieux, montre une lâche crainte de la mort ; il a honte de demander la vie, et il ne peut s’empêcher de témoigner qu’il la désire : il tâche d’émouvoir la compassion de Télémaque. Fils d’Ulysse, dit-il, enfin c’est maintenant que je connais les justes dieux ; ils me punissent comme je l’ai mérité : il n’y a que le malheur qui ouvre les yeux des hommes pour voir la vérité ; je la vois, elle me condamne. Mais qu’un roi malheureux vous fasse souvenir de votre père qui est loin d’Ithaque, et touche votre cœur.
Télémaque, qui, le tenant sous ses genoux, avait le glaive déjà levé pour lui percer la gorge, répondit aussitôt : Je n’ai voulu que la victoire et la paix des nations que je suis venu secourir ; je n’aime point à répandre le sang. Vivez donc, Ô Adraste ! mais vivez pour réparer vos fautes : rendez tout ce que vous avez usurpé ; rétablissez le calme et la justice sur la côte de la grande Hespérie, que vous avez souillée par tant de massacres et de trahisons : vivez et devenez un autre homme. Apprenez par votre chute, que les dieux sont justes ; que les méchants sont malheureux, qu’ils se trompent en cherchant la félicité dans la violence, dans l’inhumanité et dans le mensonge, et qu’enfin rien n’est si doux ni si heureux que la simple et constante vertu. Donnez-nous pour otage votre fils Métrodore, avec douze des principaux de votre nation.
À ces paroles, Télémaque laisse relever Adraste, et lui tend la main, sans se défier de sa mauvaise foi ; mais aussitôt Adraste lui lance un second dard fort court, qu’il tenait caché. Le dard était si aigu, et lancé avec tant d’adresse, qu’il eût percé les armes de Télémaque, si elles n’eussent été divines. En même temps, Adraste se jette derrière un arbre, pour éviter la poursuite du jeune Grec. Alors celui-ci s’écrie : Dauniens, vous le voyez, la victoire est à nous ; l’impie ne se sauve que par la trahison. Celui qui ne craint point les dieux craint la mort ; au contraire, celui qui les craint ne craint qu’eux.
En disant ces paroles, il s’avance, vers les Dauniens, et fait signe aux siens, qui étaient de l’autre côté de l’arbre, de couper le chemin au perfide Adraste. Adraste craint d’être surpris, fait semblant de retourner sur ses pas, et veut renverser les Crétois qui se présentent à son passage ; mais tout à coup Télémaque, prompt comme la foudre que la main du père des dieux lance du haut de l’Olympe sur les têtes coupables, vient fondre sur son ennemi ; il le saisit d’une main victorieuse, il le renverse comme le cruel aquilon abat les tendres moissons qui dorent la campagne. Il ne l’écoute plus, quoique l’impie ose encore une fois essayer d’abuser de la bonté de son cœur : il enfonce son glaive, et le précipite dans les flammes du noir Tartare, digne châtiment de ses crimes.
À peine Adraste fut mort, que tous les Dauniens, loin de déplorer leur défaite et la perte de leur chef, se réjouirent de leur délivrance ; ils tendirent les mains aux alliés, en signes de paix et de réconciliation. Métrodore, fils d’Adraste, que son père avait nourri dans des maximes de dissimulation, d’injustice et d’inhumanité, s’enfuit lâchement. Mais un esclave, complice de ses infamies et de ses cruautés, qu’il avait affranchi et comblé de biens, auquel il se confia dans sa fuite, ne songea qu’à le trahir pour son propre intérêt : il le tua par derrière pendant qu’il fuyait, lui coupa la tête, et la porta dans le camp des alliés, espérant une grande récompense d’un crime qui finissait la guerre. Mais on eut horreur de ce scélérat, et on le fit mourir. Télémaque, ayant vu la tête de Métrodore, qui était un jeune homme d’une merveilleuse beauté et d’un naturel excellent, que les plaisirs et les mauvais exemples avaient corrompu, ne put retenir ses larmes. Hélas ! s’écria-t-il, voilà ce que fait le poison de la prospérité d’un jeune prince : plus il a d’élévation et de vivacité, plus il s’égare et s’éloigne de tout sentiment de vertu. Et maintenant je serais peut-être de même, si les malheurs où je suis né, grâces aux dieux, et les instructions de Mentor, ne m’avaient appris à me modérer.
Les Dauniens assemblés demandèrent, comme l’unique condition de paix, qu’on leur permit de faire un roi de leur nation, qui pût effacer par ses vertus l’opprobre dont l’impie Adraste avait couvert la royauté. Ils remerciaient les dieux d’avoir frappé le tyran ; ils venaient en foule baiser la main de Télémaque, qui avait été trempée dans le sang de ce monstre ; et leur défaite était pour eux comme un triomphe. Ainsi tomba en un moment, sans aucune ressource, cette puissance qui menaçait toutes les autres dans l’Hespérie, et qui faisait trembler tant de peuples. Semblable à ces terrains qui paraissent fermes et immobiles, mais que l’on sape peu à peu par-dessous : long-temps on se moque du faible travail qui en attaque les fondements ; rien ne paraît affaibli, tout est uni, rien ne s’ébranle ; cependant tous les soutiens souterrains sont détruits peu à peu, jusqu’au moment où tout à coup le terrain s’affaisse, et ouvre un abîme. Ainsi une puissance injuste et trompeuse, quelque prospérité qu’elle se procure par ses violences, creuse elle-même un précipice sous ses pieds. La fraude et l’inhumanité sapent peu à peu tous les plus solides fondements de l’autorité illégitime : on l’admire, on la craint, on tremble devant elle, jusqu’au moment où elle n’est déjà plus ; elle tombe de son propre poids, et rien ne peut la relever, parce qu’elle a détruit de ses propres mains les vrais soutiens de la bonne foi et de la justice, qui attirent l’amour et la confiance.
Suite du récit de Télémaque. Le vaisseau tyrien qu’il montait ayant été pris par une flotte de Sésostris, Mentor et lui sont faits prisonniers et conduits en Égypte. Richesses et merveilles de ce pays : sagesse de son gouvernement. Télémaque et Mentor sont traduits devant Sésostris, qui renvoie l’examen de leur affaire à un de ses officiers appelé Métophis. Par ordre de cet officier, Mentor est vendu à des Éthiopiens qui l’emmènent dans leur pays, et Télémaque est réduit à conduire un troupeau dans le désert d’Oasis. Là, Termosiris, prêtre d’Apollon, adoucit la rigueur de son exil en lui apprenant à imiter le dieu, qui, étant contraint de garder les troupeaux d’Admète, roi de Thessalie, se consolait de sa disgrâce en polissant les mœurs sauvages des bergers. Bientôt Sésostris, informé de tout ce que Télémaque faisait de merveilleux dans les déserts d’Oasis, le rappelle auprès de lui, reconnaît son innocence, et lui promet de le renvoyer à Ithaque. Mais la mort de ce prince replonge Télémaque dans de nouveaux malheurs : il est emprisonné dans une tour sur le bord de la mer, d’où il voit Bocchoris, nouveau roi d’Égypte, périr dans un combat contre ses sujets révoltés et secourus par les Phéniciens.
Les Tyriens, par leur fierté, avaient irrité contre eux le grand roi Sésostris, qui régnait en Égypte, et qui avait conquis tant de royaumes. Les richesses qu’ils ont acquises par le commerce et la force de l’imprenable ville de Tyr, située dans la mer, avaient enflé le cœur de ces peuples. Ils avaient refusé de payer à Sésostris le tribut qu’il leur avait imposé en revenant de ses conquêtes, et ils avaient fourni des troupes à son frère, qui avait voulu, à son retour, le massacrer au milieu des réjouissances d’un grand festin. Sésostris avait résolu, pour abattre leur orgueil, de troubler leur commerce dans toutes les mers. Ses vaisseaux allaient de tous côtés cherchant les Phéniciens. Une flotte égyptienne nous rencontra, comme nous commencions à perdre de vue les montagnes de la Sicile. Le port et la terre semblaient fuir derrière nous, et se perdre dans les nues. En même temps nous voyons approcher les navires des Égyptiens, semblables à une ville flottante. Les Phéniciens les reconnurent, et voulurent s’en éloigner ; mais il n’était plus temps ; leurs voiles étaient meilleures que les nôtres ; le vent les favorisait ; leurs rameurs étaient en plus grand nombre. Ils nous abordent, nous prennent et nous emmènent prisonniers en Égypte.
En vain je leur représentai que je n’étais pas Phénicien ; à peine daignèrent-ils m’écouter : ils nous regardèrent comme des esclaves dont les Phéniciens trafiquaient ; et ils ne songèrent qu’au profit d’une telle prise. Déjà nous remarquons les eaux de la mer qui blanchissent par le mélange de celles du Nil, et nous voyons la côte d’Égypte, presque aussi basse que la mer. Ensuite nous arrivons à l’île de Pharos, voisine de la ville de No ; de là nous remontons le Nil jusqu’à Memphis.
Si la douleur de notre captivité ne nous eût rendus insensibles à tous les plaisirs, nos yeux auraient été charmés de voir cette fertile terre d’Égypte, semblable à un jardin délicieux arrosé d’un nombre infini de canaux. Nous ne pouvions jeter les yeux sur les deux rivages sans apercevoir des villes opulentes, des maisons de campagne agréablement situées, des terres qui se couvraient tous les ans d’une moisson dorée sans se reposer jamais, des prairies pleines de troupeaux, des laboureurs qui étaient accablés sous le poids des fruits que la terre épanchait de son sein, des bergers qui faisaient répéter les doux sons de leurs flûtes et de leurs chalumeaux à tous les échos d’alentour.
Heureux, disait Mentor, le peuple qui est conduit par un sage roi ! Il est dans l’abondance ; il vit heureux, et aime celui à qui il doit tout son bonheur. C’est ainsi, ajoutait-il, ô Télémaque, que vous devez régner, et faire la joie de vos peuples, si jamais les dieux vous font posséder le royaume de votre père. Aimez vos peuples comme vos enfants, goûtez le plaisir d’être aimé d’eux ; et faites qu’ils ne puissent jamais sentir la paix et la joie sans se ressouvenir que c’est un bon roi qui leur a fait ces riches présents. Les rois qui ne songent qu’à se faire craindre, et qu’à abattre leurs sujets pour les rendre plus soumis, sont les fléaux du genre humain. Ils sont craints comme ils le veulent être ; mais ils sont haïs, détestés ; et ils ont encore plus à craindre de leurs sujets, que leurs sujets n’ont à craindre d’eux.
Je répondais à Mentor : Hélas ! il n’est pas question de songer aux maximes suivant lesquelles on doit régner : il n’y a plus d’Ithaque pour nous ; nous ne reverrons jamais ni notre patrie, ni Pénélope : et, quand même Ulysse retournerait plein de gloire dans son royaume, il n’aura jamais la joie de m’y voir ; jamais je n’aurai celle de lui obéir pour apprendre à commander. Mourons, mon cher Mentor ; nulle autre pensée ne nous est plus permise : mourons, puisque les dieux n’ont aucune pitié de nous.
En parlant ainsi, de profonds soupirs entrecoupaient toutes mes paroles. Mais Mentor, qui craignait les maux avant qu’ils arrivassent, ne savait plus ce que c’était que de les craindre dès qu’ils étaient arrivés. Indigne fils du sage Ulysse ! s’écriait-il, quoi donc ! vous vous laissez vaincre à votre malheur ! Sachez que vous reverrez un jour l’île d’Ithaque et Pénélope. Vous verrez même dans sa première gloire celui que vous n’avez point connu, l’invincible Ulysse, que la fortune ne peut abattre, et qui, dans ses malheurs, encore plus grands que les vôtres, vous apprend à ne vous décourager jamais. Oh ! s’il pouvait apprendre, dans les terres éloignées où la tempête l’a jeté, que son fils ne sait imiter ni sa patience ni son courage, cette nouvelle l’accablerait de honte, et lui serait plus rude que tous les malheurs qu’il souffre depuis si longtemps.
Ensuite Mentor me faisait remarquer la joie et l’abondance répandue dans toute la campagne d’Égypte, où l’on comptait jusqu’à vingt-deux mille villes. Il admirait la bonne police de ces villes ; la justice exercée en faveur du pauvre contre le riche ; la bonne éducation des enfants, qu’on accoutumait à l’obéissance, au travail, à la sobriété, à l’amour des arts ou des lettres ; l’exactitude pour toutes les cérémonies de religion, le désintéressement, le désir de l’honneur, la fidélité pour les hommes, et la crainte pour les dieux, que chaque père inspirait à ses enfants. Il ne se lassait point d’admirer ce bel ordre. Heureux, me disait-il sans cesse, le peuple qu’un sage roi conduit ainsi ! Mais encore plus heureux le roi qui fait le bonheur de tant de peuples, et qui trouve le sien dans sa vertu ! Il tient les hommes par un lien cent fois plus fort que celui de la crainte, c’est celui de l’amour. Non-seulement on lui obéit, mais encore on aime à lui obéir. Il règne dans tous les cœurs : chacun, bien loin de vouloir s’en défaire, craint de le perdre, et donnerait sa vie pour lui.
Je remarquais ce que disait Mentor, et je sentais renaître mon courage au fond de mon cœur, à mesure que ce sage ami me parlait. Aussitôt que nous fûmes arrivés à Memphis, ville opulente et magnifique, le gouverneur ordonna que nous irions jusqu’à Thèbes pour être présentés au roi Sésostris, qui voulait examiner les choses par lui-même et qui était fort animé contre les Tyriens. Nous remontâmes donc encore le long du Nil, jusqu’à cette fameuse Thèbes à cent portes, où habitait ce grand roi. Cette ville nous parut d’une étendue immense, et plus peuplée que les plus florissantes villes de Grèce. La police y est parfaite pour la propreté des rues, pour le cours des eaux, pour la commodité des bains, pour la culture des arts et pour la sûreté publique. Les places sont ornées de fontaines et d’obélisques ; les temples sont de marbre, et d’une architecture simple, mais majestueuse. Le palais du prince est lui seul comme une grande ville : on n’y voit que colonnes de marbre, que pyramides et obélisques, que statues colossales, que meubles d’or et d’argent massif.
Ceux qui nous avaient pris dirent au roi que nous avions été trouvés dans un navire phénicien. Il écoutait chaque jour, à certaines heures réglées, tous ceux de ses sujets qui avaient, ou des plaintes à lui faire, ou des avis à lui donner. Il ne méprisait ni ne rebutait personne, et ne croyait être roi que pour faire du bien à tous ses sujets, qu’il aimait comme ses enfants. Pour les étrangers, il les recevait avec bonté, et voulait les voir, parce qu’il croyait qu’on apprenait toujours quelque chose d’utile en s’instruisant des mœurs et des manières des peuples éloignés. Cette curiosité du roi fit qu’on nous présenta à lui. Il était sur un trône d’ivoire, tenant en main un sceptre d’or. Il était déjà vieux, mais agréable, plein de douceur et de majesté : il jugeait tous les jours les peuples avec une patience et une sagesse qu’on admirait sans flatterie. Après avoir travaillé toute la journée à régler les affaires et à rendre une exacte justice, il se délassait le soir à écouter des hommes savants ou à converser avec les plus honnêtes gens, qu’il savait bien choisir pour les admettre dans sa familiarité. On ne pouvait lui reprocher en toute sa vie que d’avoir triomphé avec trop de faste des rois qu’il avait vaincus, et de s’être confié à un de ses sujets que je vous dépeindrai tout à l’heure.
Quand il me vit, il fut touché de ma jeunesse et de ma douleur ; il me demanda ma patrie et mon nom. Nous fûmes étonnés de la sagesse qui parlait par sa bouche. Je lui répondis : Ô grand roi, vous n’ignorez pas le siège de Troie, qui a duré dix ans, et sa ruine, qui a coûté tant de sang à toute la Grèce. Ulysse, mon père, a été un des principaux rois qui ont ruiné cette ville : il erre sur toutes les mers, sans pouvoir retrouver l’île d’Ithaque, qui est son royaume. Je le cherche ; et un malheur semblable au sien fait que j’ai été pris. Rendez-moi à mon père et à ma patrie. Ainsi puissent les dieux vous conserver à vos enfants, et leur faire sentir la joie de vivre sous un si bon père !
Sésostris continuait à me regarder d’un œil de compassion ; mais, voulant savoir si ce que je disais était vrai, il nous renvoya à un de ses officiers, qui fut chargé de savoir de ceux qui avaient pris notre vaisseau si nous étions effectivement ou Grecs ou Phéniciens.
S’ils sont Phéniciens, dit le roi, il faut doublement les punir, pour être nos ennemis, et plus encore pour avoir voulu nous tromper par un lâche mensonge ; si au contraire ils sont Grecs, je veux qu’on les traite favorablement, et qu’on les renvoie dans leur pays sur un de mes vaisseaux : car j’aime la Grèce ; plusieurs Égyptiens y ont donné des lois. Je connais la vertu d’Hercule ; la gloire d’Achille est parvenue jusqu’à nous, et j’admire ce qu’on m’a raconté de la sagesse du malheureux Ulysse : tout mon plaisir est de secourir la vertu malheureuse.
L’officier auquel le roi renvoya l’examen de notre affaire avait l’âme aussi corrompue et aussi artificieuse que Sésostris était sincère et généreux. Cet officier se nommait Métophis ; il nous interrogea pour tâcher de nous surprendre ; et, comme il vit que Mentor répondait avec plus de sagesse que moi, il le regarda avec aversion et avec défiance : car les méchants s’irritent contre les bons. Il nous sépara, et, depuis ce moment, je ne sus point ce qu’était devenu Mentor. Cette séparation fut un coup de foudre pour moi. Métophis espérait toujours qu’en nous questionnant séparément il pourrait nous faire dire des choses contraires : surtout il croyait m’éblouir par ses promesses flatteuses, et me faire avouer ce que Mentor lui aurait caché. Enfin il ne cherchait pas de bonne foi la vérité ; mais il voulait trouver quelque prétexte de dire au roi que nous étions des Phéniciens, pour nous faire ses esclaves. En effet, malgré notre innocence et malgré la sagesse du roi, il trouva le moyen de le tromper.
Hélas ! à quoi les rois sont-ils exposés, les plus sages mêmes sont souvent surpris. Des hommes artificieux et intéressés les environnent. Les bons se retirent, parce qu’ils ne sont ni empressés ni flatteurs ; les bons attendent qu’on les cherche, et les princes ne savent guère les aller chercher : au contraire, les méchants sont hardis, trompeurs, empressés à s’insinuer et à plaire, adroits à dissimuler, prêts à tout faire contre l’honneur et la conscience pour contenter les passions de celui qui règne. Ô qu’un roi est malheureux d’être exposé aux artifices des méchants ! Il est perdu s’il ne repousse la flatterie, et s’il n’aime ceux qui disent hardiment la vérité. Voilà les réflexions que je faisais dans mon malheur ; et je rappelais tout ce que j’avais ouï dire à Mentor. Cependant Métophis m’envoya vers les montagnes du désert d’Oasis avec ses esclaves, afin que je servisse avec eux à conduire ses grands troupeaux.
En cet endroit, Calypso interrompit Télémaque, disant : Eh bien ! que fîtes-vous alors, vous qu’aviez préféré en Sicile la mort à la servitude ? Télémaque répondit : Mon malheur croissait toujours ; je n’avais plus la misérable consolation de choisir entre la servitude et la mort. Il fallut être esclave, et épuiser pour ainsi dire toutes les rigueurs de la fortune. Il ne me restait plus aucune espérance, et je ne pouvais pas même dire un mot pour travailler à me délivrer. Mentor m’a dit depuis qu’on l’avait vendu à des Éthiopiens, et qu’il les avait suivis en Éthiopie.
Pour moi, j’arrivai dans des déserts affreux : on y voit des sables brûlants au milieu des plaines. Des neiges qui ne se fondent jamais font un hiver perpétuel sur le sommet des montagnes ; et on trouve seulement, pour nourrir les troupeaux, des pâturages parmi des rochers, vers le milieu du penchant de ces montagnes escarpées ; les vallées y sont si profondes, qu’à peine le soleil y peut faire luire ses rayons.