Les Aventures de Télémaque (page 20)
Je ne trouvai d’autres hommes, dans ce pays, que des bergers aussi sauvages que le pays même. Là, je passais les nuits à déplorer mon malheur, et les jours à suivre un troupeau, pour éviter la fureur brutale d’un premier esclave, qui, espérant d’obtenir sa liberté, accusait sans cesse les autres pour faire valoir à son maître son zèle et son attachement à ses intérêts. Cet esclave se nommait Buthis. Je devais succomber en cette occasion : la douleur me pressant, j’oubliai un jour mon troupeau, et je m’étendis sur l’herbe auprès d’une caverne où j’attendais la mort, ne pouvant plus supporter mes peines.
En ce moment, je remarquai que toute la montagne tremblait : les chênes et les pins semblaient descendre du sommet de la montagne ; les vents retenaient leurs haleines ; une voix mugissante sortit de la caverne, et me fit entendre ces paroles : Fils du sage Ulysse, il faut que tu deviennes, comme lui, grand par la patience : les princes qui ont toujours été heureux ne sont guère dignes de l’être ; la mollesse les corrompt, l’orgueil les enivre. Que tu seras heureux, si tu surmontes tes malheurs, et si tu ne les oublies jamais ! Tu reverras Ithaque, et ta gloire montera jusqu’aux astres. Quand tu seras le maître des autres hommes, souviens-toi que tu as été faible, pauvre et souffrant comme eux ; prends plaisir à les soulager ; aime ton peuple, déteste la flatterie ; et sache que tu ne seras grand qu’autant que tu seras modéré, et courageux pour vaincre tes passions.
Ces paroles divines entrèrent jusqu’au fond de mon cœur ; elles y firent renaître la joie et le courage. Je ne sentis point cette horreur qui fait dresser les cheveux sur la tête, et qui glace le sang dans les veines, quand les dieux se communiquent aux mortels ; je me levai tranquille : j’adorai à genoux, les mains levées vers le ciel, Minerve, à qui je crus devoir cet oracle. En même temps je me trouvai un nouvel homme ; la sagesse éclaira mon esprit ; je sentais une douce force pour modérer toutes mes passions, et pour arrêter l’impétuosité de ma jeunesse. Je me fis aimer de tous les bergers du désert ; ma douceur, ma patience, mon exactitude, apaisèrent enfin le cruel Buthis, qui était en autorité sur les autres esclaves, et qui avait voulu d’abord me tourmenter.
Pour mieux supporter l’ennui de la captivité et de la solitude, je cherchai des livres ; car j’étais accablé de tristesse, faute de quelque instruction qui pût nourrir mon esprit et le soutenir. Heureux, disais-je, ceux qui se dégoûtent des plaisirs violents, et qui savent se contenter des douceurs d’une vie innocente ! Heureux ceux qui se divertissent en s’instruisant, et qui se plaisent à cultiver leur esprit par les sciences ! En quelque endroit que la fortune ennemie les jette, ils portent toujours avec eux de quoi s’entretenir ; et l’ennui, qui dévore les autres hommes au milieu même des délices, est inconnu à ceux qui savent s’occuper par quelque lecture. Heureux ceux qui aiment à lire, et qui ne sont point, comme moi, privés de la lecture !
Pendant que ces pensées roulaient dans mon esprit, je m’enfonçai dans une sombre forêt, où j’aperçus tout à coup un vieillard qui tenait dans sa main un livre. Ce vieillard avait un grand front chauve et un peu ridé ; une barbe blanche pendait jusqu’à sa ceinture ; sa taille était haute et majestueuse, son teint était encore frais et vermeil, ses yeux vifs et perçants, sa voix douce, ses paroles simples et aimables. Jamais je n’ai vu un si vénérable vieillard. Il s’appelait Termosiris, et il était prêtre d’Apollon, qu’il servait dans un temple de marbre que les rois d’Égypte avaient consacré à ce dieu dans cette forêt. Le livre qu’il tenait était un recueil d’hymnes en l’honneur des dieux. Il m’aborde avec amitié ; nous nous entretenons. Il racontait si bien les choses passées, qu’on croyait les voir ; mais il les racontait courtement, et jamais ses histoires ne m’ont lassé. Il prévoyait l’avenir par la profonde sagesse qui lui faisait connaître les hommes, et les desseins dont ils sont capables. Avec tant de prudence, il était gai, complaisant ; et la jeunesse la plus enjouée n’a point autant de grâces qu’en avait cet homme dans une vieillesse si avancée : aussi aimait-il les jeunes gens quand ils étaient dociles, et qu’ils avaient le goût de la vertu.
Bientôt il m’aima tendrement, et me donna des livres pour me consoler : il m’appelait, Mon fils. Je lui disais souvent : Mon père, les dieux, qui m’ont ôté Mentor ont eu pitié de moi ; ils m’ont donné en vous un autre soutien. Cet homme, semblable à Orphée ou à Linus, était sans doute inspiré des dieux : il me récitait les vers qu’il avait faits, et me donnait ceux de plusieurs excellents poëtes favorisés des Muses. Lorsqu’il était revêtu de sa longue robe d’une éclatante blancheur, et qu’il prenait en main sa lyre d’ivoire, les tigres, les lions et les ours venaient le flatter et lécher ses pieds ; les Satyres sortaient des forêts pour danser autour de lui ; les arbres mêmes paraissaient émus ; et vous auriez cru que les rochers attendris allaient descendre du haut des montagnes, au charme de ses doux accents. Il ne chantait que la grandeur des dieux, la vertu des héros, et la sagesse des hommes qui préfèrent la gloire aux plaisirs.
Il me disait souvent que je devais prendre courage, et que les dieux n’abandonneraient ni Ulysse, ni son fils. Enfin il m’assura que je devais, à l’exemple d’Apollon, enseigner aux bergers à cultiver les Muses. Apollon, disait-il, indigné de ce que Jupiter par ses foudres troublait le ciel dans les plus beaux jours, voulut s’en venger sur les Cyclopes qui forgeaient les foudres, et il les perça de ses flèches. Aussitôt le mont Etna cessa de vomir des tourbillons de flamme ; on n’entendit plus les coups des terribles marteaux, qui, frappant l’enclume, faisaient gémir les profondes cavernes de la terre et les abîmes de la mer : le fer et l’airain, n’étant plus polis par les Cyclopes, commençaient à se rouiller. Vulcain furieux sort de sa fournaise ; quoique boiteux, il monte en diligence vers l’Olympe ; il arrive, suant et couvert d’une noire poussière dans l’assemblée des dieux ; il fait des plaintes amères. Jupiter s’irrite contre Apollon, le chasse du ciel, et le précipite sur la terre. Son char vide faisait de lui-même son cours ordinaire, pour donner aux hommes les jours et les nuits avec le changement régulier des saisons. Apollon, dépouillé de tous ses rayons, fut contraint de se faire berger, et de garder les troupeaux du roi Admète. Il jouait de la flûte ; et tous les autres bergers venaient à l’ombre des ormeaux, sur le bord d’une claire fontaine, écouter ses chansons. Jusque-là ils avaient mené une vie sauvage et brutale ; ils ne savaient que conduire leurs brebis, les tondre, traire leur lait, et faire des fromages : toute la campagne était comme un désert affreux.
Bientôt Apollon montra à tous ces bergers les arts qui peuvent rendre leur vie agréable. Il chantait les fleurs dont le printemps se couronne, les parfums qu’il répand, et la verdure qui naît sous ses pas. Puis il chantait les délicieuses nuits de l’été, où les zéphyrs rafraîchissent les hommes, et où la rosée désaltère la terre. Il mêlait aussi dans ses chansons les fruits dorés dont l’automne récompense les travaux des laboureurs, et le repos de l’hiver, pendant lequel la jeunesse folâtre danse auprès du feu. Enfin il représentait les forêts sombres qui couvrent les montagnes, et les creux vallons, où les rivières, par mille détours, semblent se jouer au milieu des riantes prairies. Il apprit ainsi aux bergers quels sont les charmes de la vie champêtre, quand on sait goûter ce que la simple nature a de merveilleux. Bientôt les bergers, avec leurs flûtes, se virent plus heureux que les rois ; et leurs cabanes attiraient en foule les plaisirs purs qui fuient les palais dorés. Les jeux, les ris, les grâces, suivaient partout les innocentes bergères. Tous les jours étaient des jours de fête : on n’entendait plus que le gazouillement des oiseaux, ou la douce haleine des zéphyrs qui se jouaient dans les rameaux des arbres, ou le murmure d’une onde claire qui tombait de quelque rocher, ou les chansons que les Muses inspiraient aux bergers qui suivaient Apollon. Ce dieu leur enseignait à remporter le prix de la course, et à percer de flèches les daims et les cerfs. Les dieux mêmes devinrent jaloux des bergers : cette vie leur parut plus douce que toute leur gloire ; et ils rappelèrent Apollon dans l’Olympe.
Mon fils, cette histoire doit vous instruire. Puisque vous êtes dans l’état où fut Apollon, défrichez cette terre sauvage ; faites fleurir comme lui le désert ; apprenez à tous ces bergers quels sont les charmes de l’harmonie ; adoucissez les cœurs farouches ; montrez-leur l’aimable vertu ; faites-leur sentir combien il est doux de jouir, dans la solitude, des plaisirs innocents que rien ne peut ôter aux bergers. Un jour, mon fils, un jour les peines et les soucis cruels, qui environnent les rois, vous feront regretter sur le trône la vie pastorale.
Ayant ainsi parlé, Termosiris me donna une flûte si douce, que les échos de ces montagnes, qui la firent entendre de tous côtés, attirèrent bientôt autour de nous tous les bergers voisins. Ma voix avait une harmonie divine ; je me sentais ému, et comme hors de moi-même, pour chanter les grâces dont la nature a orné la campagne. Nous passions les jours entiers et une partie des nuits à chanter ensemble. Tous les bergers, oubliant leurs cabanes et leurs troupeaux, étaient suspendus et immobiles autour de moi pendant que je leur donnais des leçons : il semblait que ces déserts n’eussent plus rien de sauvage ; tout y était devenu doux et riant ; la politesse des habitants semblait adoucir la terre.
Nous nous assemblions souvent pour offrir des sacrifices dans ce temple d’Apollon où Termosiris était prêtre. Les bergers y allaient couronnés de lauriers en l’honneur du dieu ; les bergères y allaient aussi, en dansant, avec des couronnes de fleurs, et portant sur leurs têtes, dans des corbeilles, les dons sacrés. Après le sacrifice, nous faisions un festin champêtre ; nos plus doux mets étaient le lait de nos chèvres et de nos brebis, que nous avions soin de traire nous-mêmes, avec les fruits fraîchement cueillis de nos propres mains, tels que les dattes, les figues et les raisins : nos sièges étaient de gazon ; les arbres touffus nous donnaient une ombre plus agréable que les lambris dorés des palais des rois.
Mais ce qui acheva de me rendre fameux parmi nos bergers, c’est qu’un jour un lion affamé vint se jeter sur mon troupeau : déjà il commençait un carnage affreux ; je n’avais en main que ma houlette ; je m’avance hardiment. Le lion hérisse sa crinière, me montre ses dents et ses griffes, ouvre une gueule sèche et enflammée ; ses yeux paraissaient pleins de sang et de feu ; il bat ses flancs avec sa longue queue. Je le terrasse : la petite cotte de mailles dont j’étais revêtu, selon la coutume des bergers d’Égypte, l’empêcha de me déchirer. Trois fois je l’abattis, trois fois il se releva ; il poussait des rugissements qui faisaient retentir toutes les forêts. Enfin je l’étouffai entre mes bras ; et les bergers, témoins de ma victoire, voulurent que je me revêtisse de la peau de ce terrible lion.
Le bruit de cette action, et celui du beau changement de tous nos bergers, se répandit dans toute l’Égypte ; il parvint même jusqu’aux oreilles de Sésostris. Il sut qu’un de ces deux captifs, qu’on avait pris pour des Phéniciens, avait ramené l’âge d’or dans ces déserts presque inhabitables. Il voulut me voir : car il aimait les Muses ; et tout ce qui peut instruire les hommes touchait son grand cœur. Il me vit ; il m’écouta avec plaisir ; il découvrit que Métophis l’avait trompé par avarice : il le condamna à une prison perpétuelle, et lui ôta toutes les richesses qu’il possédait injustement. Oh qu’on est malheureux, disait-il, quand on est au-dessus du reste des hommes ! souvent on ne peut voir la vérité par ses propres yeux : on est environné de gens qui l’empêchent d’arriver jusqu’à celui qui commande ; chacun est intéressé à le tromper ; chacun, sous une apparence de zèle, cache son ambition. On fait semblant d’aimer le roi, et on n’aime que les richesses qu’il donne : on l’aime si peu que, pour obtenir ses faveurs, on le flatte et on le trahit.
Ensuite Sésostris me traita avec une tendre amitié, et résolut de me renvoyer en Ithaque avec des vaisseaux et des troupes, pour délivrer Pénélope de tous ses amants. La flotte était déjà prête ; nous ne songions qu’à nous embarquer. J’admirais les coups de la fortune, qui relève tout à coup ceux qu’elle a le plus abaissés. Cette expérience me faisait espérer qu’Ulysse pourrait bien revenir enfin dans son royaume après quelque longue souffrance. Je pensais aussi en moi-même que je pourrais encore revoir Mentor, quoiqu’il eût été emmené dans les pays les plus inconnus de l’Éthiopie. Pendant que je retardais un peu mon départ, pour tâcher d’en savoir des nouvelles, Sésostris, qui était fort âgé, mourut subitement, et sa mort me replongea dans de nouveaux malheurs.
Toute l’Égypte parut inconsolable dans cette perte : chaque famille croyait avoir perdu son meilleur ami, son protecteur, son père. Les vieillards, levant les mains au ciel, s’écriaient : Jamais l’Égypte n’eut un si bon roi ; jamais elle n’en aura de semblable. Ô dieux ! Il fallait ou ne le montrer point aux hommes, ou ne le leur ôter jamais : pourquoi faut-il que nous survivions au grand Sésostris ! Les jeunes gens disaient : L’espérance de l’Égypte est détruite : nos pères ont été heureux de passer leur vie sous un si bon roi ; pour nous, nous ne l’avons vu que pour sentir sa perte. Ses domestiques pleuraient nuit et jour. Quand on fit les funérailles du roi, pendant quarante jours tous les peuples les plus reculés y accoururent en foule : chacun voulait voir encore une fois le corps de Sésostris ; chacun voulait en conserver l’image ; plusieurs voulurent être mis avec lui dans le tombeau.
Ce qui augmenta encore la douleur de sa perte, c’est que son fils Bocchoris n’avait ni humanité pour les étrangers, ni curiosité pour les sciences, ni estime pour les hommes vertueux, ni amour de la gloire. La grandeur de son père avait contribué à le rendre si indigne de régner. Il avait été nourri dans la mollesse et dans une fierté brutale ; il comptait pour rien les hommes, croyant qu’ils n’étaient faits que pour lui, et qu’il était d’une autre nature qu’eux : il ne songeait qu’à contenter ses passions, qu’à dissiper les trésors immenses que son père avait ménagés avec tant de soin, qu’à tourmenter les peuples, et qu’à sucer le sang des malheureux ; enfin qu’à suivre les conseils flatteurs des jeunes insensés qui l’environnaient, pendant qu’il écartait avec mépris tous les sages vieillards qui avaient eu la confiance de son père. C’était un monstre, et non pas un roi. Toute l’Égypte gémissait, et, quoique le nom de Sésostris, si cher aux Égyptiens, leur fît supporter la conduite lâche et cruelle de son fils, le fils courait à sa perte ; et un prince si indigne du trône ne pouvait longtemps régner.
Il ne me fut plus permis d’espérer mon retour en Ithaque. Je demeurai dans une tour sur le bord de la mer, auprès de Péluse, où notre embarquement devait se faire, si Sésostris ne fût pas mort. Métophis avait eu l’adresse de sortir de prison, et de se rétablir auprès du nouveau roi : il m’avait fait renfermer dans cette tour, pour se venger de la disgrâce que je lui avais causée. Je passais les jours et les nuits dans une profonde tristesse : tout ce que Termosiris m’avait prédit, et tout ce que j’avais entendu dans la caverne, ne me paraissait plus qu’un songe, j’étais abîmé dans la plus amère douleur. Je voyais les vagues qui venaient battre le pied de la tour où j’étais prisonnier : souvent je m’occupais à considérer des vaisseaux agités par la tempête, qui étaient en danger de se briser contre les rochers sur lesquels la tour était bâtie. Loin de plaindre ces hommes menacés du naufrage, j’enviais leur sort. Bientôt, disais-je en moi-même, ils finiront les malheurs de leur vie, ou ils arriveront en leur pays. Hélas ! je ne puis espérer ni l’un ni l’autre.
Pendant que je me consumais ainsi en regrets inutiles, j’aperçus comme une forêt de mâts de vaisseaux. La mer était couverte de voiles que les vents enflaient ; l’onde était écumante sous les coups des rames innombrables. J’entendais de toutes parts des cris confus ; j’apercevais sur le rivage une partie des Égyptiens effrayés qui couraient aux armes, et d’autres qui semblaient aller au-devant de cette flotte qu’on voyait arriver. Bientôt je reconnus que ces vaisseaux étrangers étaient les uns de Phénicie, et les autres de l’île de Chypre ; car mes malheurs commençaient à me rendre expérimenté sur ce qui regarde la navigation. Les Égyptiens me parurent divisés entre eux : je n’eus aucune peine à croire que l’insensé roi Bocchoris avait, par ses violences, causé une révolte de ses sujets, et allumé la guerre civile. Je fus, du haut de cette tour, spectateur d’un sanglant combat. Les Égyptiens qui avaient appelé à leur secours les étrangers, après avoir favorisé leur descente, attaquèrent les autres Égyptiens, qui avaient le roi à leur tête. Je voyais ce roi qui animait les siens par son exemple ; il paraissait comme le dieu Mars ; des ruisseaux de sang coulaient autour de lui ; les roues de son char étaient teintes d’un sang noir, épais et écumant : à peine pouvaient-elles passer sur des tas de corps morts écrasés. Ce jeune roi, bien fait, vigoureux, d’une mine haute et fière, avait dans ses yeux la fureur et le désespoir : il était comme un beau cheval qui n’a point de bouche ; son courage le poussait au hasard, et la sagesse ne modérait point sa valeur. Il ne savait ni réparer ses fautes, ni donner des ordres précis, ni prévoir les maux qui le menaçaient, ni ménager les gens dont il avait le plus grand besoin. Ce n’était pas qu’il manquât de génie ; ses lumières égalaient son courage ; mais il n’avait jamais été instruit par la mauvaise fortune ; ses maîtres avaient empoisonné par la flatterie son beau naturel. Il était enivré de sa puissance et de son bonheur ; il croyait que tout devait céder à ses désirs fougueux : la moindre résistance enflammait sa colère. Alors il ne raisonnait plus ; il était comme hors de lui-même : son orgueil furieux en faisait une bête farouche ; sa bonté naturelle et sa droite raison l’abandonnaient en un instant ; ses plus fidèles serviteurs étaient réduits à s’enfuir ; il n’aimait plus que ceux qui flattaient ses passions. Ainsi il prenait toujours des partis extrêmes contre ses véritables intérêts, et il forçait tous les gens de bien à détester sa folle conduite.
Longtemps sa valeur le soutint contre la multitude de ses ennemis ; mais enfin il fut accablé. Je le vis périr : le dard d’un Phénicien perça sa poitrine. Les rênes lui échappèrent des mains ; il tomba de son char, sous les pieds des chevaux. Un soldat de l’île de Chypre lui coupa la tête ; et, la prenant par les cheveux, il la montra, comme en triomphe, à toute l’armée victorieuse.
Je me souviendrai toute ma vie d’avoir vu cette tête qui nageait dans le sang ; ces yeux fermés et éteints ; ce visage pâle et défiguré ; cette bouche entr’ouverte, qui semblait vouloir encore achever des paroles commencées ; cet air superbe et menaçant, que la mort même n’avait pu effacer. Toute ma vie il sera peint devant mes yeux ; et, si jamais les dieux me faisaient régner, je n’oublierais point, après un si funeste exemple, qu’un roi n’est digne de commander, et n’est heureux dans sa puissance, qu’autant qu’il la soumet à la raison. Eh ! quel malheur, pour un homme destiné à faire le bonheur public, de n’être le maître de tant d’hommes que pour les rendre malheureux !
Les chefs de l’armée s’assemblent pour délibérer sur la demande des Dauniens. Télémaque, après avoir rendu les derniers devoirs à Pisistrate, fils de Nestor, se rend à l’assemblée, où la plupart sont d’avis de partager entre eux le pays des Dauniens, et offrent à Télémaque, pour sa part, la fertile contrée d’Arpine. Bien loin d’accepter cette offre, Télémaque fait voir que l’intérêt commun des alliés est de laisser aux Dauniens leurs terres, et de leur donner pour roi Polydamas, fameux capitaine de leur nation, non moins estimé pour sa sagesse que pour sa valeur. Les alliés consentent à ce choix, qui comble de joie les Dauniens. Télémaque persuade ensuite à ceux-ci de donner la contrée d’Arpine à Diomède, roi d’Étolie, qui était alors poursuivi avec ses compagnons par la colère de Vénus, qu’il avait blessée au siège de Troie. Les troubles étant ainsi terminés, tous les princes ne songent plus qu’à se séparer pour s’en retourner chacun dans son pays.
Les chefs de l’armée s’assemblèrent, dès le lendemain, pour accorder un roi aux Dauniens. On prenait plaisir à voir les deux camps confondus par une amitié si inespérée, et les deux armées qui n’en faisaient plus qu’une. Le sage Nestor ne put se trouver dans ce conseil, parce que la douleur, jointe à la vieillesse, avait flétri son cœur, comme la pluie abat et fait languir, le soir, une fleur qui était le matin, pendant la naissance de l’aurore, la gloire et l’ornement des vertes campagnes. Ses yeux étaient devenus deux fontaines de larmes qui ne pouvaient tarir : loin d’eux s’enfuyait le doux sommeil, qui charme les plus cuisantes peines. L’espérance, qui est la vie du cœur de l’homme, était éteinte en lui. Toute nourriture était amère à cet infortuné vieillard ; la lumière même lui était odieuse : son âme ne demandait plus qu’à quitter son corps, et qu’à se plonger dans l’éternelle nuit de l’empire de Pluton. Tous ses amis lui parlaient en vain : son cœur en défaillance était dégoûté de toute amitié, comme un malade est dégoûté des meilleurs aliments. À tout ce qu’on pouvait lui dire de plus touchant, il ne répondait que par des gémissements et des sanglots. De temps en temps on l’entendait dire : Ô Pisistrate, Pisistrate ! Pisistrate, mon fils, tu m’appelles ; je te suis : Pisistrate, tu me rendras la mort douce. Ô mon cher fils ! je ne désire plus, pour tout bien, que de te revoir sur les rives du Styx. Il passait des heures entières sans prononcer aucune parole, mais gémissant, et levant les mains et les yeux noyés de larmes vers le ciel.
Cependant les princes assemblés attendaient Télémaque, qui était auprès du corps de Pisistrate : il répandait sur son corps des fleurs à pleines mains ; il y ajoutait des parfums exquis, et versait des larmes amères. Ô mon cher compagnon, disait-il, je n’oublierai jamais de t’avoir vu à Pylos, de t’avoir suivi à Sparte, de t’avoir retrouvé sur les bords de la grande Hespérie ; je te dois mille soins : je t’aimais ; tu m’aimais aussi. J’ai connu ta valeur ; elle aurait surpassé celle de plusieurs Grecs fameux. Hélas ! elle t’a fait périr avec gloire ; mais elle a dérobé au monde une vertu naissante qui eût égalé celle de ton père : oui, ta sagesse et ton éloquence, dans un âge mûr, aurait été semblable à celle de ce vieillard, admiré de toute la Grèce. Tu avais déjà cette douce insinuation à laquelle on ne peut résister quand il parle ; ces manières naïves de raconter, cette sage modération qui est un charme pour apaiser les esprits irrités, cette autorité qui vient de la prudence et de la force des bons conseils. Quand tu parlais, tous prêtaient l’oreille, tous étaient prévenus, tous avaient envie de trouver que tu avais raison : ta parole, simple et sans faste, coulait doucement dans les cœurs, comme la rosée sur l’herbe naissante. Hélas ! tant de biens que nous possédions il y a quelques heures, nous sont enlevés à jamais. Pisistrate, que j’ai embrassé ce matin, n’est plus ; il ne nous en reste qu’un douloureux souvenir. Au moins si tu avais fermé les yeux de Nestor avant que nous eussions fermé les tiens, il ne verrait pas ce qu’il voit, il ne serait pas le plus malheureux de tous les pères.
Après ces paroles, Télémaque fit laver la plaie sanglante qui était dans le côté de Pisistrate ; il le fit étendre dans un lit de pourpre, où sa tête penchée, avec la pâleur de la mort, ressemblait à un jeune arbre qui, ayant couvert la terre de son ombre, et poussé vers le ciel des rameaux fleuris, a été entamé par le tranchant de la cognée d’un bûcheron : il ne tient plus à sa racine ni à la terre, mère féconde qui nourrit les tiges dans son sein ; il languit ; sa verdure s’efface ; il ne peut plus se soutenir, il tombe : ses rameaux, qui cachaient le ciel, traînent sur la poussière, flétris et desséchés ; il n’est plus qu’un tronc abattu et dépouillé de toutes ses grâces. Ainsi Pisistrate, en proie à la mort, était déjà emporté par ceux qui devaient le mettre dans le bûcher fatal. Déjà la flamme montait vers le ciel. Une troupe de Pyliens, les yeux baissés et pleins de larmes, leurs armes renversées, le conduisaient lentement. Le corps est bientôt brûlé : les cendres sont mises dans une urne d’or ; et Télémaque, qui prend soin de tout, confie cette urne, comme un grand trésor, à Callimaque, qui avait été le gouverneur de Pisistrate. Gardez, lui dit-il, ces cendres, tristes, mais précieux restes de celui que vous avez aimé ; gardez-les pour son père : mais attendez à les lui donner quand il aura assez de force pour les demander : ce qui irrite la douleur en un temps l’adoucit en un autre.
Ensuite Télémaque entra dans l’assemblé des rois ligués, où chacun garda le silence pour l’écouter dès qu’on l’aperçut ; il en rougit, et on ne pouvait le faire parler. Les louanges qu’on lui donna, par des acclamations publiques, sur tout ce qu’il venait de faire, augmentèrent sa honte ; il aurait voulu se pouvoir cacher ; ce fut la première fois qu’il parut embarrassé et incertain. Enfin, il demanda comme une grâce qu’on ne lui donnât plus aucune louange. Ce n’est pas, dit-il, que je ne les aime, surtout quand elles sont données par de si bons juges de la vertu ; mais c’est que je crains de les aimer trop : elles corrompent les hommes ; elles les remplissent d’eux-mêmes ; elles les rendent vains et présomptueux. Il faut les mériter et les fuir : les meilleures louanges ressemblent aux fausses. Les plus méchants de tous les hommes, qui sont les tyrans, sont ceux qui se sont fait le plus louer par des flatteurs. Quel plaisir y a-t-il à être loué comme eux ? Les bonnes louanges sont celles que vous me donnerez en mon absence, si je suis assez heureux pour en mériter. Si vous me croyez véritablement bon, vous devez croire aussi que je veux être modeste et craindre la vanité : épargnez-moi donc, si vous m’estimez, et ne me louez pas comme un homme amoureux des louanges.
Après avoir parlé ainsi, Télémaque ne répondit plus rien à ceux qui continuaient de l’élever jusques au ciel ; et, par un air d’indifférence, il arrêta bientôt les éloges qu’on lui donnait. On commença à craindre de le fâcher en le louant : ainsi les louanges finirent ; mais l’admiration augmenta. Tout le monde sut la tendresse qu’il avait témoignée à Pisistrate, et les soins qu’il avait pris de lui rendre les derniers devoirs. Toute l’armée fut plus touchée de ces marques de la bonté de son cœur, que de tous les prodiges de sagesse et de valeur qui venaient d’éclater en lui. Il est sage, il est vaillant, se disaient-ils en secret les uns aux autres ; il est l’ami des dieux, et le vrai héros de notre âge ; il est au-dessus de l’humanité : mais tout cela n’est que merveilleux, tout cela ne fait que nous étonner. Il est humain, il est bon, il est ami fidèle et tendre ; il est compatissant, libéral, bienfaisant, et tout entier à ceux qu’il doit aimer : il est les délices de ceux qui vivent avec lui ; il s’est défait de sa hauteur, de son indifférence et de sa fierté : voilà ce qui est d’usage, voilà ce qui touche les cœurs, voilà ce qui nous attendrit pour lui, et qui nous rend sensibles à toutes ses vertus ; voilà ce qui fait que nous donnerions toutes nos vies pour lui.
À peine ces discours furent-ils finis, qu’on se hâta de parler de la nécessité de donner un roi aux Dauniens. La plupart des princes qui étaient dans le conseil opinaient qu’il fallait partager entre eux ce pays, comme une terre conquise. On offrit à Télémaque, pour sa part, la fertile contrée d’Arpine, qui porte deux fois l’an les riches dons de Cérès, les doux présents de Bacchus, et les fruits toujours verts de l’olivier consacré à Minerve. Cette terre, lui disait-on, doit vous faire oublier la pauvre Ithaque avec ses cabanes, et les rochers affreux de Dulichie, et les bois sauvages de Zacynthe. Ne cherchez plus ni votre père, qui doit être péri dans les flots au promontoire de Capharée, par la vengeance de Nauplius et par la colère de Neptune, ni votre mère, que ses amants possèdent depuis votre départ ; ni votre patrie, dont la terre n’est point favorisée du ciel comme celle que nous vous offrons.
Il écoutait patiemment ces discours ; mais les rochers de Thrace et de Thessalie ne sont pas plus sourds et plus insensibles aux plaintes des amants désespérés, que Télémaque l’était à ces offres. Pour moi, répondait-il, je ne suis touché ni des richesses, ni des délices ; qu’importe de posséder une plus grande étendue de terre, et de commander à un plus grand nombre d’hommes ? on n’en a que plus d’embarras, et moins de liberté : la vie est assez pleine de malheurs pour les hommes les plus sages et les plus modérés, sans y ajouter encore la peine de gouverner les autres hommes, indociles, inquiets, injustes, trompeurs et ingrats. Quand on veut être le maître des hommes pour l’amour de soi-même, n’y regardant que sa propre autorité, ses plaisirs et sa gloire, on est impie, on est tyran, on est le fléau du genre humain. Quand, au contraire, on ne veut gouverner les hommes que selon les vraies règles, pour leur propre bien, on est moins leur maître que leur tuteur ; on n’en a que la peine, qui est infinie, et on est bien éloigné de vouloir étendre plus loin son autorité. Le berger qui ne mange point le troupeau, qui le défend des loups en exposant sa vie, qui veille nuit et jour pour le conduire dans les bons pâturages, n’a point d’envie d’augmenter le nombre de ses moutons, et d’enlever ceux du voisin : ce serait augmenter sa peine. Quoique je n’aie jamais gouverné, ajoutait Télémaque, j’ai appris par les lois, et par les hommes sages qui les ont faites, combien il est pénible de conduire les villes et les royaumes. Je suis donc content de ma pauvre Ithaque : quoiqu’elle soit petite et pauvre, j’aurai assez de gloire, pourvu que j’y règne avec justice, piété et courage ; encore même n’y régnerai-je que trop tôt. Plaise aux dieux que mon père, échappé à la fureur des vagues, y puisse régner jusqu’à la plus extrême vieillesse, et que je puisse apprendre longtemps sous lui comment il faut vaincre ses passions pour savoir modérer celles de tout un peuple !
Ensuite Télémaque dit : Écoutez, ô princes assemblés ici, ce que je crois vous devoir dire pour votre intérêt. Si vous donnez aux Dauniens un roi juste, il les conduira avec justice, il leur apprendra combien il est utile de conserver la bonne foi, et de n’usurper jamais le bien de ses voisins ; c’est ce qu’ils n’ont jamais pu comprendre sous l’impie Adraste. Tandis qu’ils seront conduits par un roi sage et modéré, vous n’aurez rien à craindre d’eux : ils vous devront ce bon roi que vous leur aurez donné ; ils vous devront la paix et la prospérité dont ils jouiront : ces peuples, loin de vous attaquer, vous béniront sans cesse ; et le roi et le peuple, tout sera l’ouvrage de vos mains. Si au contraire vous voulez partager leur pays entre vous, voici les malheurs que je vous prédis : ce peuple, poussé au désespoir, recommencera la guerre, il combattra justement pour sa liberté, et les dieux ennemis de la tyrannie combattront avec lui. Si les dieux s’en mêlent, tôt ou tard vous serez confondus, et vos prospérités se dissiperont comme la fumée ; le conseil et la sagesse seront ôtés à vos chefs, le courage à vos armées, l’abondance à vos terres. Vous vous flatterez ; vous serez téméraires dans vos entreprises, vous ferez taire les gens de bien qui voudront dire la vérité : vous tomberez tout à coup ; et on dira de vous : Est-ce donc là ces peuples florissants qui devaient faire la loi à toute la terre ? et maintenant ils fuient devant leurs ennemis, ils sont le jouet des nations, qui les foulent aux pieds : voilà ce que les dieux ont fait ; voilà ce que méritent les peuples injustes, superbes et inhumains. De plus, considérez que, si vous entreprenez de partager entre vous cette conquête, vous réunissez contre vous tous les peuples voisins : votre ligue, formée pour défendre la liberté commune de l’Hespérie contre l’usurpateur Adraste, deviendra odieuse ; et c’est vous-mêmes que tous les peuples accuseront, avec raison, de vouloir usurper la tyrannie universelle.
Mais je suppose que vous soyez victorieux et des Dauniens, et de tous les autres peuples, cette victoire vous détruira ; voici comment. Considérez que cette entreprise vous désunira tous : comme elle n’est point fondée sur la justice, vous n’aurez point de règle pour borner entre vous les prétentions de chacun ; chacun voudra que sa part de la conquête soit proportionnée à sa puissance ; nul d’entre vous n’aura assez d’autorité parmi les autres pour faire paisiblement ce partage : voilà la source d’une guerre dont vos petits-enfants ne verront pas la fin. Ne vaut-il pas bien mieux être juste et modéré, que de suivre son ambition avec tant de péril, et au travers de tant de malheurs inévitables ? La paix profonde, les plaisirs doux et innocents qui l’accompagnent, l’heureuse abondance, l’amitié de ses voisins, la gloire qui est inséparable de la justice, l’autorité qu’on acquiert en se rendant par sa bonne foi l’arbitre de tous les peuples étrangers, ne sont-ce pas des biens plus désirables que la folle vanité d’une conquête injuste ? Ô princes ! ô rois ! vous voyez que je vous parle sans intérêt : écoutez donc celui qui vous aime assez pour vous contredire, et pour vous déplaire en vous représentant la vérité.