Les Aventures de Télémaque (page 21)

François Fénelon · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 27 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Pendant que Télémaque parlait ainsi, avec une autorité qu’on n’avait jamais vue en nul autre, et que tous les princes, étonnés et en suspens, admiraient la sagesse de ses conseils, on entendit un bruit confus qui se répandit dans tout le camp, et qui vint jusqu’au lieu où se tenait l’assemblée. Un étranger, dit-on, est venu aborder sur ces côtes avec une troupe d’hommes armés : cet inconnu est d’une haute mine ; tout paraît héroïque en lui ; on voit aisément qu’il a longtemps souffert, et que son grand courage l’a mis au-dessus de toutes ses souffrances. D’abord les peuples du pays, qui gardent la côte, ont voulu le repousser comme un ennemi qui vient faire une irruption ; mais, après avoir tiré son épée avec un air intrépide, il a déclaré qu’il saurait se défendre si on l’attaquait ; mais qu’il ne demandait que la paix et l’hospitalité. Aussitôt il a présenté un rameau d’olivier, comme suppliant. On l’a écouté ; il a demandé à être conduit vers ceux qui gouvernent dans cette côte de l’Hespérie, et on l’emmène ici pour le faire parler aux rois assemblés.

À peine ce discours fut-il achevé, qu’on vit entrer cet inconnu avec une majesté qui surprit toute l’assemblée. On aurait cru facilement que c’était le dieu Mars, quand il assemble sur les montagnes de la Thrace ses troupes sanguinaires. Il commença à parler ainsi :

Ô vous, pasteurs des peuples, qui êtes sans doute assemblés ici pour défendre la patrie contre ses ennemis, ou pour faire fleurir les plus justes lois, écoutez un homme que la fortune a persécuté. Fassent les dieux que vous n’éprouviez jamais de semblables malheurs ! Je suis Diomède, roi d’Étolie, qui blessai Vénus au siège de Troie. La vengeance de cette déesse me poursuit dans tout l’univers. Neptune, qui ne peut rien refuser à la divine fille de la mer, m’a livré à la rage des vents et des flots, qui ont brisé plusieurs fois mes vaisseaux contre les écueils. L’inexorable Vénus m’a ôté toute espérance de revoir mon royaume, ma famille, et cette douce lumière d’un pays où je commençai à voir le jour en naissant. Non, je ne reverrai jamais tout ce qui m’a été le plus cher au monde. Je viens, après tant de naufrages, chercher sur ces rives inconnues un peu de repos, et une retraite assurée. Si vous craignez les dieux, et surtout Jupiter, qui a soin des étrangers, si vous êtes sensibles à la compassion, ne me refusez pas, dans ces vastes pays, quelque coin de terre infertile, quelques déserts, quelques sables, ou quelques rochers escarpés, pour y fonder, avec mes compagnons, une ville qui soit du moins une triste image de notre patrie perdue. Nous ne demandons qu’un peu d’espace qui vous soit inutile. Nous vivrons en paix avec vous dans une étroite alliance ; vos ennemis seront les nôtres ; nous entrerons dans tous vos intérêts : nous ne demandons que la liberté de vivre selon nos lois.

Pendant que Diomède parlait ainsi, Télémaque, ayant les yeux attachés sur lui, montra sur son visage toutes les différentes passions. Quand Diomède commença à parler de ses longs malheurs, il espéra que cet homme si majestueux serait son père. Aussitôt qu’il eut déclaré qu’il était Diomède, le visage de Télémaque se flétrit comme une belle fleur que les noirs aquilons viennent de ternir de leur souffle cruel. Ensuite les paroles de Diomède, qui se plaignait de la longue colère d’une divinité, l’attendrirent par le souvenir des mêmes disgrâces souffertes par son père et par lui ; des larmes mêlées de douleur et de joie coulèrent sur ses joues, et il se jeta tout à coup sur Diomède pour l’embrasser.

Je suis, dit-il, le fils d’Ulysse que vous avez connu, et qui ne vous fut pas inutile quand vous prîtes les chevaux fameux de Rhésus. Les dieux l’ont traité sans pitié comme vous. Si les oracles de l’Érèbe ne sont pas trompeurs, il vit encore : mais, hélas ! il ne vit point pour moi. J’ai abandonné Ithaque pour le chercher ; je ne puis revoir maintenant ni Ithaque, ni lui ; jugez par mes malheurs de la compassion que j’ai pour les vôtres. C’est l’avantage qu’il y a à être malheureux, qu’on sait compatir aux peines d’autrui. Quoique je ne sois ici qu’étranger, je puis, grand Diomède ( car, malgré les misères qui ont accablé ma patrie dans mon enfance, je n’ai pas été assez mal élevé pour ignorer quelle est votre gloire dans les combats), je puis, ô le plus invincible de tous les Grecs après Achille, vous procurer quelque secours. Ces princes que vous voyez sont humains ; ils savent qu’il n’y a ni vertu, ni vrai courage, ni gloire solide, sans l’humanité. Le malheur ajoute un nouveau lustre à la gloire des hommes ; il leur manque quelque chose quand ils n’ont jamais été malheureux ; il manque dans leur vie des exemples de patience et de fermeté ; la vertu souffrante attendrit tous les cœurs qui ont quelque goût pour la vertu. Laissez-nous donc le soin de vous consoler : puisque les dieux vous mènent à nous, c’est un présent qu’ils nous font, et nous devons nous croire heureux de pouvoir adoucir vos peines.

Pendant qu’il parlait, Diomède étonné le regardait fixement, et sentait son cœur tout ému. Ils s’embrassaient comme s’ils avaient été longtemps liés d’une amitié étroite. Ô digne fils du sage Ulysse ! disait Diomède, je reconnais en vous la douceur de son visage, la grâce de ses discours, la force de son éloquence, la noblesse de ses sentiments, la sagesse de ses pensées.

Cependant Philoctète embrasse aussi le grand fils de Tydée ; ils se racontent leurs tristes aventures. Ensuite Philoctète lui dit : Sans doute vous serez bien aise de revoir le sage Nestor ; il vient de perdre Pisistrate, le dernier de ses enfants ; il ne lui reste plus dans la vie qu’un chemin de larmes qui le mène vers le tombeau. Venez le consoler : un ami malheureux est plus propre qu’un autre à soulager son cœur. Ils allèrent aussitôt dans la tente de Nestor, qui reconnut à peine Diomède, tant la tristesse abattait son esprit et ses sens. D’abord Diomède pleura avec lui, et leur entrevue fut pour le vieillard un redoublement de douleur ; mais peu à peu la présence de cet ami apaisa son cœur. On reconnut aisément que ses maux étaient un peu suspendus par le plaisir de raconter ce qu’il avait souffert, et d’entendre à son tour ce qui était arrivé à Diomède.

Pendant qu’ils s’entretenaient, les rois assemblés avec Télémaque examinaient ce qu’ils devaient faire. Télémaque leur conseillait de donner à Diomède le pays d’Arpine, et de choisir pour roi des Dauniens Polydamas, qui était de leur nation. Ce Polydamas était un fameux capitaine, qu’Adraste, par jalousie, n’avait jamais voulu employer, de peur qu’on n’attribuât à cet homme habile le succès dont il espérait d’avoir seul toute la gloire. Polydamas l’avait souvent averti, en particulier, qu’il exposait trop sa vie et le salut de son État dans cette guerre contre tant de nations conjurées ; il l’avait voulu engager à tenir une conduite plus droite et plus modérée avec ses voisins. Mais les hommes qui haïssent la vérité haïssent aussi les gens qui ont la hardiesse de la dire ; ils ne sont touchés ni de leur sincérité, ni de leur zèle, ni de leur désintéressement. Une prospérité trompeuse endurcissait le cœur d’Adraste contre les plus salutaires conseils ; en ne les suivant pas, il triomphait tous les jours de ses ennemis : la hauteur, la mauvaise foi, la violence, mettaient toujours la victoire dans son parti ; tous les malheurs dont Polydamas l’avait si longtemps menacé n’arrivaient point. Adraste se moquait d’une sagesse timide qui prévoyait toujours des inconvénients ; Polydamas lui était insupportable : il l’éloigna de toutes les charges ; il le laissa languir dans la solitude et dans la pauvreté.

D’abord Polydamas fut accablé de cette disgrâce ; mais elle lui donna ce qui lui manquait, en lui ouvrant les yeux sur la vanité des grandes fortunes : il devint sage à ses dépens ; il se réjouit d’avoir été malheureux ; il apprit peu à peu à se taire, à vivre de peu, à se nourrir tranquillement de la vérité, à cultiver en lui les vertus secrètes, qui sont encore plus estimables que les éclatantes ; enfin à se passer des hommes. Il demeura au pied du mont Gargan, dans un désert, où un rocher en demi-voûte lui servait de toit. Un ruisseau, qui tombait de la montagne, apaisait sa soif ; quelques arbres lui donnaient leurs fruits : il avait deux esclaves qui cultivaient un petit champ ; il travaillait lui-même avec eux de ses propres mains : la terre le payait de ses peines avec usure, et ne le laissait manquer de rien. Il avait non-seulement des fruits et des légumes en abondance, mais encore toutes sortes de fleurs odoriférantes. Là il déplorait le malheur des peuples que l’ambition insensée d’un roi entraîne à leur perte ; là il attendait chaque jour que les dieux justes, quoique patients, fissent tomber Adraste. Plus sa prospérité croissait, plus il croyait voir de près sa chute irrémédiable ; car l’imprudence heureuse dans ses fautes, et la puissance montée jusqu’au dernier excès d’autorité absolue, sont les avant-coureurs du renversement des rois et des royaumes. Quand il apprit la défaite et la mort d’Adraste, il ne témoigna aucune joie ni de l’avoir prévue, ni d’être délivré de ce tyran ; il gémit seulement, par la crainte de voir les Dauniens dans la servitude.

Voilà l’homme que Télémaque proposa pour le faire régner. Il y avait déjà quelque temps qu’il connaissait son courage et sa vertu ; car Télémaque, selon les conseils de Mentor, ne cessait de s’informer partout des qualités bonnes et mauvaises de toutes les personnes qui étaient dans quelque emploi considérable, non-seulement parmi les nations alliées qu’il servait en cette guerre, mais encore chez les ennemis. Son principal soin était de découvrir et d’examiner partout les hommes qui avaient quelque talent, ou une vertu particulière.

Les princes alliés eurent d’abord quelque répugnance à mettre Polydamas dans la royauté. Nous avons éprouvé, disaient-ils, combien un roi des Dauniens, quand il aime la guerre et qu’il la sait faire, est redoutable à ses voisins. Polydamas est un grand capitaine, et il peut nous jeter dans de grands périls. Mais Télémaque leur répondait : Polydamas, il est vrai, sait la guerre ; mais il aime la paix ; et voilà les deux choses qu’il faut souhaiter. Un homme qui connaît les malheurs, les dangers et les difficultés de la guerre, est bien plus capable de l’éviter qu’un autre qui n’en a aucune expérience. Il a appris à goûter le bonheur d’une vie tranquille ; il a condamné les entreprises d’Adraste ; il en a prévu les suites funestes. Un prince faible, ignorant, et sans expérience, est plus à craindre pour vous qu’un homme qui connaîtra et qui décidera tout par lui-même. Le prince faible et ignorant ne verra que par les yeux d’un favori passionné, ou d’un ministre flatteur, inquiet et ambitieux : ainsi ce prince aveugle s’engagera à la guerre sans la vouloir faire. Vous ne pourrez jamais vous assurer de lui, car il ne pourra être sûr de lui-même ; il vous manquera de parole ; il vous réduira bientôt à cette extrémité, qu’il faudra ou que vous le fassiez périr, ou qu’il vous accable. N’est-il pas plus utile, plus sûr et en même temps plus juste et plus noble, de répondre fidèlement à la confiance des Dauniens, et de leur donner un roi digne de commander ?

Toute l’assemblée fut persuadée par ce discours. On alla proposer Polydamas aux Dauniens, qui attendaient une réponse avec impatience. Quand ils entendirent le nom de Polydamas, ils répondirent : Nous reconnaissons bien maintenant que les princes alliés veulent agir de bonne foi avec nous, et faire une paix éternelle, puisqu’ils nous veulent donner pour roi un homme si vertueux, et si capable de nous gouverner. Si on nous eût proposé un homme lâche, efféminé et mal instruit, nous aurions cru qu’on ne cherchait qu’à nous abattre, et qu’à corrompre la forme de notre gouvernement ; nous aurions conservé en secret un vif ressentiment d’une conduite si dure et si artificieuse : mais le choix de Polydamas nous montre une véritable candeur. Les alliés, sans doute, n’attendent rien de nous que de juste et de noble, puisqu’ils nous accordent un roi qui est incapable de faire rien contre la liberté et contre la gloire de notre nation : aussi pouvons-nous protester, à la face des justes dieux, que les fleuves remonteront vers leur source avant que nous cessions d’aimer des peuples si bienfaisants. Puissent nos derniers neveux se souvenir du bienfait que nous recevons aujourd’hui, et renouveler, de génération en génération, la paix de l’âge d’or dans toute la côte de l’Hespérie !

Télémaque leur proposa ensuite de donner à Diomède les campagnes d’Arpine, pour y fonder une colonie. Ce nouveau peuple, leur disait-il, vous devra son établissements dans un pays que vous n’occupez point. Souvenez-vous que tous les hommes doivent s’entr’aimer, que la terre est trop vaste pour eux, qu’il faut bien avoir des voisins, et qu’il vaut mieux en avoir qui vous soient obligés de leur établissement. Soyez touchés du malheur d’un roi qui ne peut retourner dans son pays. Polydamas et lui, étant unis ensemble par les liens de la justice et de la vertu, qui sont les seuls durables, vous entretiendront dans une paix profonde et vous rendront redoutables à tous les peuples voisins qui penseraient à s’agrandir. Vous voyez, ô Dauniens, que nous avons donné à votre terre et à votre nation un roi capable d’en élever la gloire jusqu’au ciel : donnez aussi, puisque nous vous le demandons, une terre qui vous est inutile à un roi qui est digne de toute sorte de secours.

Les Dauniens répondirent qu’ils ne pouvaient rien refuser à Télémaque, puisque c’était lui qui leur avait procuré Polydamas pour roi. Aussitôt ils partirent pour l’aller chercher dans son désert et pour le faire régner sur eux. Avant que de partir, ils donnèrent les fertiles plaines d’Arpine à Diomède, pour y fonder un nouveau royaume. Les alliés en furent ravis, parce que cette colonie des Grecs pourrait secourir puissamment le parti des alliés, si jamais les Dauniens voulaient renouveler les usurpations dont Adraste avait donné le mauvais exemple. Tous les princes ne songèrent qu’à se séparer. Télémaque, les larmes aux yeux, partit avec sa troupe, après avoir embrassé tendrement le vaillant Diomède, le sage et inconsolable Nestor et le fameux Philoctète, digne héritier des flèches d’Hercule.

Mentor et Télémaque s’avancent vers le vaisseau phénicien arrêté auprès de l’île de Calypso : ils sont accueillis favorablement par Adoam, frère de Narbal, commandant de ce vaisseau. Adoam, reconnaissant Télémaque, lui promet aussitôt de le conduire à Ithaque. Il lui raconte la mort tragique de Pygmalion, roi de Tyr, et d’Astarbé, son épouse ; puis l’élévation de Baléazar, que le tyran son père avait disgracié, à la persuasion de cette femme. Télémaque, à son tour, fait le récit de ses aventures depuis son départ de Tyr. Pendant un repas qu’Adoam donne à Télémaque et à Mentor, Achitoas, par les doux accords de sa voix et de sa lyre, assemble autour du vaisseau les Tritons, les Néréides, toutes autres divinités de la mer, et les monstres marins eux-mêmes. Mentor, prenant une lyre, en joue avec tant d’art, qu’Achitoas, jaloux, laisse tomber la sienne de dépit. Adoam raconte ensuite les merveilles de la Bétique. Il décrit la douce température de l’air et toutes les richesses de ce pays, dont les peuples mènent la vie la plus heureuse dans une parfaite simplicité de mœurs.

Le vaisseau qui était arrêté, et vers lequel ils s’avançaient, était un vaisseau phénicien qui allait dans l’Épire. Ces Phéniciens avaient vu Télémaque au voyage d’Égypte ; mais ils n’avaient garde de le reconnaître au milieu des flots. Quand Mentor fut assez près du vaisseau pour faire entendre sa voix, il s’écria d’une voix forte, en élevant sa tête au-dessus de l’eau : Phéniciens, si secourables à toutes les nations, ne refusez pas la vie à deux hommes qui l’attendent de votre humanité. Si le respect des dieux vous touche, recevez-nous dans votre vaisseau ; nous irons partout où vous irez. Celui qui commandait répondit : Nous vous recevrons avec joie ; nous n’ignorons pas ce qu’on doit faire pour des inconnus qui paraissent si malheureux. Aussitôt on les reçoit dans le vaisseau.

À peine y furent-ils entrés, que, ne pouvant plus respirer, ils demeurèrent immobiles ; car ils avaient nagé longtemps et avec effort pour résister aux vagues. Peu à peu ils reprirent leurs forces : on leur donna d’autres habits, parce que les leurs étaient appesantis par l’eau qui les avait pénétrés, et qui coulait de tous côtés. Lorsqu’ils furent en état de parler, tous ces Phéniciens, empressés autour d’eux, voulaient savoir leurs aventures. Celui qui commandait leur dit : Comment avez-vous pu entrer dans cette île d’où vous sortez ? Elle est, dit-on, possédée par une déesse cruelle, qui ne souffre jamais qu’on y aborde. Elle est même bordée de rochers affreux, contre lesquels la mer va follement combattre, et on ne pourrait en approcher sans faire naufrage. Aussi est-ce par un naufrage, répondit Mentor, que nous y avons été jetés. Nous sommes Grecs ; notre patrie est l’île d’Ithaque, voisine de l’Épire, où vous allez. Quand même vous ne voudriez pas relâcher en Ithaque, qui est sur votre route, il nous suffirait que vous nous menassiez dans l’Épire ; nous y trouverons des amis qui auront soin de nous faire faire le court trajet qui nous restera, et nous vous devrons à jamais la joie de revoir ce que nous avons de plus cher au monde.

Ainsi c’était Mentor qui portait la parole ; et Télémaque, gardant le silence, le laissait parler : car les fautes qu’il avait faites dans l’île de Calypso augmentèrent beaucoup sa sagesse. Il se défiait de lui-même ; il sentait le besoin de suivre toujours les sages conseils de Mentor ; et quand il ne pouvait lui parler pour lui demander ses avis, du moins il consultait ses yeux et tâchait de deviner toutes ses pensées.

Le commandant phénicien, arrêtant ses yeux sur Télémaque, croyait se souvenir de l’avoir vu ; mais c’était un souvenir confus qu’il ne pouvait démêler : Souffrez, lui dit-il, que je vous demande si vous vous souvenez de m’avoir vu autrefois, comme il me semble que je me souviens de vous avoir vu. Votre visage ne m’est point inconnu ; il m’a d’abord frappe ; mais je ne sais où je vous ai vu : votre mémoire aidera peut-être la mienne.

Alors Télémaque lui répondit avec un étonnement mêlé de joie : Je suis, en vous voyant, comme vous êtes à mon égard : je vous ai vu, je vous reconnais ; mais je ne puis me rappeler si c’est en Égypte, ou à Tyr. Alors ce Phénicien, tel qu’un homme qui s’éveille le matin, et qui rappelle peu à peu de loin le songe fugitif qui a disparu à son réveil, s’écria tout à coup : Vous êtes Télémaque, que Narbal prit en amitié lorsque nous revînmes d’Égypte. Je suis son frère, dont il vous aura sans doute parlé souvent. Je vous laissai entre ses mains après l’expédition d’Égypte : il me fallut aller au delà de toutes les mers dans la fameuse Bétique, auprès des colonnes d’Hercule. Ainsi je ne fis que vous voir, et il ne faut pas s’étonner si j’ai eu tant de peine à vous reconnaître d’abord.

Je vois bien, répondit Télémaque, que vous êtes Adoam. Je ne fis presque alors que vous entrevoir ; mais je vous ai connu par les entretiens de Narbal. Oh ! quelle joie de pouvoir apprendre par vous des nouvelles d’un homme qui me sera toujours si cher ! Est-il toujours à Tyr ? ne souffre-t-il point quelque cruel traitement du soupçonneux et barbare Pygmalion ? Adoam répondit, en l’interrompant : Sachez, Télémaque, que la fortune favorable vous confie à un homme qui prendra toute sorte de soins de vous. Je vous ramènerai dans l’île d’Ithaque, avant que d’aller en Épire ; et le frère de Narbal n’aura pas moins d’amitié pour vous que Narbal même.

Ayant parlé ainsi, il remarqua que le vent qu’il attendait commençait à souffler, il fit lever les ancres, mettre les voiles, et fendre la mer à force de rames. Aussitôt il prit à part Télémaque et Mentor pour les entretenir.

Je vais, dit-il, regardant Télémaque, satisfaire votre curiosité. Pygmalion n’est plus : les justes dieux en ont délivré la terre. Comme il ne se fiait à personne, personne ne pouvait se fier à lui. Les bons se contentaient de gémir et de fuir ses cruautés, sans pouvoir se résoudre à lui faire aucun mal ; les méchants ne croyaient pouvoir assurer leurs vies qu’en finissant la sienne : il n’y avait point de Tyrien qui ne fût chaque jour en danger d’être l’objet de ses défiances. Ses gardes même étaient plus exposés que les autres : comme sa vie était entre leurs mains, il les craignait plus que tout le reste des hommes ; sur le moindre soupçon, il les sacrifiait à sa sûreté. Ainsi, à force de chercher sa sûreté, il ne pouvait plus la trouver. Ceux qui étaient les dépositaires de sa vie étaient dans un péril continuel par sa défiance, et ils ne pouvaient se tirer d’un état si horrible qu’en prévenant, par la mort du tyran, ses cruels soupçons.

L’impie Astarbé, dont vous avez ouï parler si souvent, fut la première à résoudre la perte du roi. Elle aima passionnément un jeune Tyrien fort riche, nommé Joazar ; elle espéra de le mettre sur le trône. Pour réussir dans ce dessein, elle persuada au roi que l’aîné de ses deux fils, nommé Phadaël, impatient de succéder à son père, avait conspiré contre lui : elle trouva de faux témoins pour prouver la conspiration. Le malheureux roi fit mourir son fils innocent. Le second, nommé Baléazar, fut envoyé à Samos, sous prétexte d’apprendre les mœurs et les sciences de la Grèce ; mais en effet parce qu’Astarbé fit entendre au roi qu’il fallait l’éloigner, de peur qu’il ne prît des liaisons avec les mécontents. À peine fut-il parti, que ceux qui conduisaient le vaisseau, ayant été corrompus par cette femme cruelle, prirent leurs mesures pour faire naufrage pendant la nuit ; ils se sauvèrent en nageant jusqu’à des barques étrangères qui les attendaient, et ils jetèrent le jeune prince au fond de la mer.

Cependant les amours d’Astarbé n’étaient ignorées que de Pygmalion, et il s’imaginait qu’elle n’aimerait jamais que lui seul. Ce prince si défiant était ainsi plein d’une aveugle confiance pour cette méchante femme : c’était l’amour qui l’aveuglait jusqu’à cet excès. En même temps l’avarice lui fit chercher des prétextes pour faire mourir Joazar, dont Astarbé était si passionnée ; il ne songeait qu’à ravir les richesses de ce jeune homme.

Mais pendant que Pygmalion était en proie à la défiance, à l’amour et à l’avarice, Astarbé se hâta de lui ôter la vie. Elle crut qu’il avait peut-être découvert quelque chose de ses infâmes amours avec ce jeune homme. D’ailleurs, elle savait que l’avarice seule suffirait pour porter le roi à une action cruelle contre Joazar ; elle conclut qu’il n’y avait pas un moment à perdre pour le prévenir. Elle voyait les principaux officiers du palais prêts à tremper leurs mains dans le sang du roi ; elle entendait parler tous les jours de quelque nouvelle conjuration ; mais elle craignait de se confier à quelqu’un par qui elle serait trahie. Enfin, il lui parut plus assuré d’empoisonner Pygmalion.

Il mangeait le plus souvent tout seul avec elle, et apprêtait lui-même tout ce qu’il devait manger, ne pouvant se fier qu’à ses propres mains. Il se renfermait dans le lieu le plus reculé de son palais, pour mieux cacher sa défiance, et pour n’être jamais observé quand il préparerait ses repas : il n’osait plus chercher aucun des plaisirs de la table ; il ne pouvait se résoudre à manger d’aucune des choses qu’il ne savait pas apprêter lui-même. Ainsi, non-seulement toutes les viandes cuites avec des ragoûts par des cuisiniers, mais encore le vin, le pain, le sel, l’huile, le lait, et tous les autres aliments ordinaires, ne pouvaient être de son usage : il ne mangeait que des fruits qu’il avait cueillis lui-même dans son jardin, ou des légumes qu’il avait semés, et qu’il faisait cuire. Au reste, il ne buvait jamais d’autre eau que celle qu’il puisait lui-même dans une fontaine qui était renfermée dans un endroit de son palais, dont il gardait toujours la clef. Quoiqu’il parût si rempli de confiance pour Astarbé, il ne laissait pas de se précautionner contre elle ; il la faisait toujours manger et boire avant lui de tout ce qui devait servir à son repas, afin qu’il ne pût point être empoisonné sans elle, et qu’elle n’eût aucune espérance de vivre plus longtemps que lui. Mais elle prit du contre-poison, qu’une vieille femme, encore plus méchante qu’elle, et qui était la confidente de ses amours, lui avait fourni : après quoi elle ne craignit plus d’empoisonner le roi.

Voici comment elle y parvint. Dans le moment où ils allaient commencer leur repas, cette vieille dont j’ai parlé fit tout à coup du bruit à une porte. Le roi qui croyait toujours qu’on allait le tuer, se trouble, et court à cette porte pour voir si elle est assez bien fermée. La vieille se retire : le roi demeure interdit, et ne sachant ce qu’il doit croire de ce qu’il a entendu : il n’ose pourtant ouvrir la porte pour s’éclaircir. Astarbé le rassure, le flatte, et le presse de manger ; elle avait déjà jeté du poison dans sa coupe d’or pendant qu’il était allé à la porte. Pygmalion, selon sa coutume, la fit boire la première ; elle but sans crainte, se fiant au contre-poison, Pygmalion but aussi, et peu de temps après il tomba dans une défaillance.

Astarbé, qui le connaissait capable de la tuer sur le moindre soupçon, commença à déchirer ses habits, à arracher ses cheveux, et à pousser des cris lamentables ; elle embrassait le roi mourant ; elle le tenait serré entre ses bras ; elle l’arrosait d’un torrent de larmes ; car les larmes ne coûtaient rien à cette femme artificieuse. Enfin, quand elle vit que les forces du roi étaient épuisées, et qu’il était comme agonisant, dans la crainte qu’il ne revint, et qu’il ne voulût la faire mourir avec lui, elle passa des caresses et des plus tendres marques d’amitié à la plus horrible fureur ; elle se jeta sur lui, et l’étouffa. Ensuite elle arracha de son doigt l’anneau royal, lui ôta le diadème, et fit entrer Joazar, à qui elle donna l’un et l’autre. Elle crut que tous ceux qui avaient été attachés à elle ne manqueraient pas de suivre sa passion, et que son amant serait proclamé roi. Mais ceux qui avaient été les plus empressés à lui plaire étaient des esprits bas et mercenaires, qui étaient incapables d’une sincère affection : d’ailleurs, ils manquaient de courage, et craignaient les ennemis qu’Astarbé s’était attirés ; enfin ils craignaient encore plus la hauteur, la dissimulation et la cruauté de cette femme impie : chacun, pour sa propre sûreté, désirait qu’elle pérît.

Cependant tout le palais est plein d’un tumulte affreux ; on entend partout les cris de ceux qui disent : Le roi est mort. Les uns sont effrayés, les autres courent aux armes : tous paraissent en peine des suites, mais ravis de cette nouvelle. La renommée la fait voler de bouche en bouche dans toute la grande ville de Tyr, et il ne se trouve pas un seul homme qui regrette le roi ; sa mort est la délivrance et la consolation de tout le peuple.

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