Les Aventures de Télémaque (page 4)

François Fénelon · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 27 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

À peine la déesse eut achevé ce discours, qu’elle s’éleva dans les airs, et s’enveloppa d’un nuage d’or et d’azur, où elle disparut. Télémaque, soupirant, étonné et hors de lui-même, se prosterna à terre, levant les mains au ciel ; puis il alla éveiller ses compagnons, se hâta de partir, arriva à Ithaque, et reconnut son père chez le fidèle Eumée.

Télémaque, de retour à Salente, admire l’état florissant de la campagne ; mais il est choqué de ne plus retrouver dans la ville la magnificence qui éclatait partout avant son départ. Mentor lui donne les raisons de ce changement : il lui montre en quoi consistent les solides richesses d’un État, et lui expose les maximes fondamentales de l’art de gouverner. Télémaque ouvre son cœur à Mentor sur son inclination pour Antiope, fille d’Idoménée. Mentor loue avec lui les bonnes qualités de cette princesse, l’assure que les dieux la lui destinent pour épouse, mais maintenant il ne doit songer qu’à partir pour Ithaque. Idoménée, craignant le départ de ses hôtes, parle à Mentor de plusieurs affaires embarrassantes qu’il avait à terminer, pour lesquelles il avait encore besoin de son secours. Mentor lui trace la conduite qu’il doit suivre, et persiste à vouloir s’embarquer au plus tôt avec Télémaque. Idoménée essaie encore de les retenir en excitant la passion de ce dernier pour Antiope. Il les engage dans une partie de chasse, dont il veut donner le plaisir à sa fille. Elle y eût été déchirée par un sanglier, sans l’adresse et la promptitude de Télémaque, qui perça de son dard l’animal. Idoménée, ne pouvant plus retenir ses hôtes, tombe dans une tristesse mortelle. Mentor le console, et obtient enfin son consentement pour partir. Aussitôt on se quitte, avec les plus vives démonstrations d’estime et d’amitié.

Le jeune fils d’Ulysse brûlait d’impatience de retrouver Mentor à Salente, et de s’embarquer avec lui pour revoir Ithaque, où il espérait que son père serait arrivé. Quand il s’approcha de Salente, il fut bien étonné de voir toute la campagne des environs, qu’il avait laissée presque inculte et déserte, cultivée comme un jardin, et pleine d’ouvriers diligents : il reconnut l’ouvrage de la sagesse de Mentor. Ensuite, entrant dans la ville, il remarqua qu’il y avait beaucoup moins d’artisans pour les délices de la vie, et beaucoup moins de magnificence. Il en fut choqué ; car il aimait naturellement toutes les choses qui ont de l’éclat et de la politesse. Mais d’autres pensées occupèrent aussitôt son cœur ; il vit de loin venir à lui Idoménée avec Mentor : aussitôt son cœur fut ému de joie et de tendresse. Malgré tous les succès qu’il avait eus dans la guerre contre Adraste, il craignait que Mentor ne fût pas content de lui ; et, à mesure qu’il s’avançait, il cherchait dans les yeux de Mentor pour voir s’il n’avait rien à se reprocher.

D’abord Idoménée embrassa Télémaque comme son propre fils ; ensuite Télémaque se jeta au cou de Mentor, et l’arrosa de ses larmes. Mentor lui dit : Je suis content de vous : vous avez fait de grandes fautes, mais elles vous ont servi à vous connaître, et à vous défier de vous-même. Souvent on tire plus de fruit de ses fautes que de ses belles actions. Les grandes actions enflent le cœur, et inspirent une présomption dangereuse ; les fautes font rentrer l’homme en lui-même, et lui rendent la sagesse qu’il avait perdue dans les bons succès. Ce qui vous reste à faire, c’est de louer les dieux, et de ne vouloir pas que les hommes vous louent. Vous avez fait de grandes choses ; mais avouez la vérité, ce n’est guère vous par qui elles ont été faites : n’est-il pas vrai qu’elles vous sont venues comme quelque chose d’étranger qui était mis en vous ? n’étiez-vous pas capable de les gâter par votre promptitude et par votre imprudence ? Ne sentez-vous pas que Minerve vous a comme transformé en un autre homme au-dessus de vous-même, pour faire par vous ce que vous avez fait ? elle a tenu tous vos défauts en suspens, comme Neptune, quand il apaise les tempêtes, suspend les flots irrités.

Pendant qu’Idoménée interrogeait avec curiosité les Crétois qui étaient revenus de la guerre, Télémaque écoutait ainsi les sages conseils de Mentor. Ensuite il regardait de tous côtés avec étonnement, et disait à Mentor : Voici un changement dont je ne comprends pas bien la raison. Est-il arrivé quelque calamité à Salente pendant mon absence ? d’où vient qu’on n’y remarque plus cette magnificence qui éclatait partout avant mon départ ? Je ne vois plus ni or, ni argent, ni pierres précieuses ; les habits sont simples : les bâtiments qu’on fait sont moins vastes et moins ornés ; les arts languissent ; la ville est devenue une solitude.

Mentor lui répondit en souriant : Avez-vous remarqué l’état de la campagne autour de la ville ? Oui, reprit Télémaque ; j’ai vu partout le labourage en honneur, et les champs défrichés. Lequel vaut mieux, ajouta Mentor, ou une ville superbe en marbre, en or et en argent, avec une campagne négligée et stérile ; ou une campagne cultivée et fertile, avec une ville médiocre, et modeste dans ses mœurs ? Une grande ville fort peuplée d’artisans occupés à amollir les mœurs par les délices de la vie, quand elle est entourée d’un royaume pauvre et mal cultivé, ressemble à un monstre dont la tête est d’une grosseur énorme, et dont tout le corps, exténué et privé de nourriture, n’a aucune proportion avec cette tête. C’est le nombre du peuple et l’abondance des aliments qui font la vraie force et la vraie richesse d’un royaume. Idoménée a maintenant un peuple innombrable, et infatigable dans le travail, qui remplit toute l’étendue de son pays. Tout son pays n’est plus qu’une seule ville ; Salente n’en est que le centre. Nous avons transporté de la ville dans la campagne les hommes qui manquaient à la campagne, et qui étaient superflus dans la ville. De plus, nous avons attiré dans ce pays beaucoup de peuples étrangers. Plus ces peuples se multiplient, plus ils multiplient les fruits de la terre par leur travail ; cette multiplication si douce et si paisible augmente plus un royaume qu’une conquête. On n’a rejeté de cette ville que les arts superflus, qui détournent les pauvres de la culture de la terre pour les vrais besoins, et qui corrompent les riches en les jetant dans le faste et dans la mollesse ; mais nous n’avons fait aucun tort aux beaux-arts, ni aux hommes qui ont un vrai génie pour les cultiver. Ainsi Idoménée est beaucoup plus puissant qu’il ne l’était quand vous admiriez sa magnificence. Cet éclat éblouissant cachait une faiblesse et une misère qui eussent bientôt renversé son empire : maintenant il a un plus grand nombre d’hommes ; et il les nourrit plus facilement. Ces hommes accoutumés au travail, à la peine et au mépris de la vie par l’amour des bonnes lois, sont tous prêts à combattre pour défendre ces terres cultivées de leurs propres mains. Bientôt cet État, que vous croyez déchu, sera la merveille de l’Hespérie.

Souvenez-vous, ô Télémaque, qu’il y a deux choses pernicieuses, dans le gouvernement des peuples, auxquelles on n’apporte presque jamais aucun remède : la première est une autorité injuste et trop violente dans les rois ; la seconde est le luxe, qui corrompt les mœurs.

Quand les rois s’accoutument à ne connaître plus d’autres lois que leurs volontés absolues, et qu’ils ne mettent plus de frein à leurs passions, ils peuvent tout : mais à force de tout pouvoir, ils sapent les fondements de leur puissance ; ils n’ont plus de règle certaine, ni de maximes de gouvernement ; chacun à l’envi les flatte ; ils n’ont plus de peuple ; il ne leur reste que des esclaves, dont le nombre diminue chaque jour. Qui leur dira la vérité ? qui donnera des bornes à ce torrent ? Tout cède ; les sages s’enfuient, se cachent, et gémissent. Il n’y a qu’une révolution soudaine et violente qui puisse ramener dans son cours naturel cette puissance débordée : souvent même le coup qui pourrait la modérer l’abat sans ressource. Rien ne menace tant d’une chute funeste qu’une autorité qu’on pousse trop loin : elle est semblable à un arc trop tendu, qui se rompt enfin tout à coup si on ne le relâche : mais qui est-ce qui osera le relâcher ? Idoménée était gâté jusqu’au fond du cœur par cette autorité si flatteuse : il avait été renversé de son trône ; mais il n’avait pas été détrompé. Il a fallu que les dieux nous aient envoyés ici, pour le désabuser de cette puissance aveugle et outrée qui ne convient point à des hommes ; encore a-t-il fallu des espèces de miracles pour lui ouvrir les yeux.

L’autre mal presque incurable est le luxe. Comme la trop grande autorité empoisonne les rois, le luxe empoisonne toute une nation. On dit que ce luxe sert à nourrir les pauvres aux dépens des riches ; comme si les pauvres ne pouvaient pas gagner leur vie plus utilement, en multipliant les fruits de la terre, sans amollir les riches par des raffinements de volupté. Toute une nation s’accoutume à regarder comme les nécessités de la vie les choses les plus superflues : ce sont tous les jours de nouvelles nécessités qu’on invente, et on ne peut plus se passer des choses qu’on ne connaissait point trente ans auparavant. Ce luxe s’appelle bon goût, perfection des arts, et politesse de la nation. Ce vice, qui en attire tant d’autres, est loué comme une vertu ; il répand sa contagion depuis le roi jusqu’aux derniers de la lie du peuple. Les proches parents du roi veulent imiter sa magnificence ; les grands, celle des parents du roi ; les gens médiocres veulent égaler les grands, car qui est-ce qui se fait justice ? les petits veulent passer pour médiocres : tout le monde fait plus qu’il ne peut ; les uns par faste, et pour se prévaloir de leurs richesses ; les autres par mauvaise honte, et pour cacher leur pauvreté. Ceux mêmes qui sont assez sages pour condamner un si grand désordre ne le sont pas assez pour oser lever la tête les premiers, et pour donner des exemples contraires. Toute une nation se ruine, toutes les conditions se confondent. La passion d’acquérir du bien pour soutenir une vaine dépense corrompt les âmes les plus pures : il n’est plus question que d’être riche ; la pauvreté est une infamie. Soyez savant, habile, vertueux ; instruisez les hommes ; gagnez des batailles ; sauvez la patrie ; sacrifiez tous vos intérêts ; vous êtes méprisé, si vos talents ne sont relevés par le faste. Ceux mêmes qui n’ont pas de bien veulent paraître en avoir ; ils en dépensent comme s’ils en avaient : on emprunte, on trompe, on use de mille artifices indignes pour parvenir. Mais qui remédiera à ces maux ? Il faut changer le goût et les habitudes de toute une nation ; il faut lui donner de nouvelles lois. Qui le pourra entreprendre, si ce n’est un roi philosophe qui sache, par l’exemple de sa propre modération, faire honte à tous ceux qui aiment une dépense fastueuse, et encourager les sages, qui seront bien aises d’être autorisés dans une honnête frugalité ?

Télémaque, écoutant ce discours, était comme un homme qui revient d’un profond sommeil : il sentait la vérité de ces paroles : et elles se gravaient dans son cœur comme un savant sculpteur imprime les traits qu’il veut sur le marbre, en sorte qu’il lui donne de la tendresse, de la vie et du mouvement. Télémaque ne répondait rien ; mais, repassant tout ce qu’il venait d’entendre, il parcourait des yeux les choses qu’on avait changées dans la ville. Ensuite il disait à Mentor :

Vous avez fait d’Idoménée le plus sage de tous les rois ; je ne le connais plus, ni lui ni son peuple. J’avoue même que ce que vous avez fait ici est infiniment plus grand que les victoires que nous venons de remporter. Le hasard et la force ont beaucoup de part aux succès de la guerre, il faut que nous partagions la gloire des combats avec nos soldats : mais tout votre ouvrage vient d’une seule tête ; il a fallu que vous ayez travaillé seul contre un roi et contre tout son peuple, pour les corriger. Les succès de la guerre sont toujours funeste et odieux : ici tout est l’ouvrage d’une sagesse céleste ; tout est doux, tout est pur, tout est aimable ; tout marque une autorité qui est au-dessus de l’homme. Quand les hommes veulent de la gloire, que ne la cherchent-ils dans cette application à faire du bien ? Oh ! qu’ils s’entendent mal en gloire, d’en espérer une solide en ravageant la terre, et en répandant le sang humain !

Mentor montra sur son visage une joie sensible de voir Télémaque si désabusé des victoires et des conquêtes, dans un âge où il était si naturel qu’il fût enivré de la gloire qu’il avait acquise.

Ensuite Mentor ajouta : Il est vrai que tout ce que vous voyez ici est bon et louable ; mais sachez qu’on pourrait faire des choses encore meilleures. Idoménée modère ses passions, et s’applique à gouverner son peuple avec justice ; mais il ne laisse pas de faire encore bien des fautes, qui sont des suites malheureuses de ses fautes anciennes. Quand les hommes veulent quitter le mal, le mal semble encore les poursuivre longtemps : il leur reste de mauvaises habitudes, un naturel affaibli, des erreurs invétérées, et des préventions presque incurables. Heureux ceux qui ne se sont jamais égarés ! ils peuvent faire le bien plus parfaitement. Les dieux, ô Télémaque, vous demanderont plus qu’à Idoménée, parce que vous avez connu la vérité dès votre jeunesse, et que vous n’avez jamais été livré aux séductions d’une trop grande prospérité.

Idoménée, continuait Mentor, est sage et éclairé ; mais il s’applique trop au détail, et ne médite pas assez le gros de ses affaires pour former des plans. L’habileté d’un roi, qui est au-dessus des autres hommes, ne consiste pas à faire tout par lui-même : c’est une vanité grossière que d’espérer d’en venir à bout, ou de vouloir persuader au monde qu’on en est capable. Un roi doit gouverner en choisissant et en conduisant ceux qui gouvernent sous lui, : il ne faut pas qu’il fasse le détail, car c’est faire la fonction de ceux qui ont à travailler sous lui ; il doit seulement s’en faire rendre compte, et en savoir assez pour entrer dans ce compte avec discernement. C’est merveilleusement gouverner, que de choisir, et d’appliquer selon leurs talents les gens qui gouvernent. Le suprême et le parfait gouvernement consiste à gouverner ceux qui gouvernent : il faut les observer, les éprouver, les modérer, les corriger, les animer, les élever, les rabaisser, les changer de places, et les tenir toujours dans sa main.

Vouloir examiner tout par soi-même, c’est défiance, c’est petitesse, c’est se livrer à une jalousie pour les détails, qui consument le temps et la liberté d’esprit nécessaires pour les grandes choses. Pour former de grands desseins, il faut avoir l’esprit libre et reposé ; il faut penser à son aise dans un entier dégagement de toutes les expéditions d’affaires épineuses. Un esprit épuisé par le détail est comme la lie du vin, qui n’a plus ni force ni délicatesse. Ceux qui gouvernent par le détail sont toujours déterminés par le présent, sans étendre leurs vues sur un avenir éloigné ; ils sont toujours entraînés par l’affaire du jour où ils sont ; et cette affaire étant seule à les occuper, elle les frappe trop, elle rétrécit leur esprit ; car on ne juge sainement des affaires que quand on les compare toutes ensemble, et qu’on les place toutes dans un certain ordre, afin qu’elles aient de la suite et de la proportion. Manquer à suivre cette règle dans le gouvernement, c’est ressembler à un musicien qui se contenterait de trouver des sons harmonieux, et qui ne se mettrait point en peine de les unir et de les accorder pour en composer une musique douce et touchante. C’est ressembler aussi à un architecte qui croit avoir tout fait pourvu qu’il assemble de grandes colonnes et beaucoup de pierres bien taillées, sans penser à l’ordre et à la proportion des ornements de son édifice. Dans le temps qu’il fait un salon, il ne prévoit pas qu’il faudra faire un escalier convenable ; quand il travaille au corps du bâtiment, il ne songe ni à la cour, ni au portail. Son ouvrage n’est qu’un assemblage confus de parties magnifiques, qui ne sont point faites les unes pour les autres ; cet ouvrage, loin de lui faire honneur, est un monument qui éternisera sa honte ; car l’ouvrage fait voir que l’ouvrier n’a pas su penser avec assez d’étendue pour concevoir à la fois le dessein général de tout son ouvrage : c’est un caractère d’esprit court et subalterne. Quand on est né avec ce génie borné au détail, on n’est propre qu’à exécuter sous autrui. N’en doutez pas, ô mon cher Télémaque, le gouvernement d’un royaume demande une certaine harmonie comme la musique, et de justes proportions comme l’architecture.

Si vous voulez que je me serve encore de la comparaison de ces arts, je vous ferai entendre combien les hommes qui gouvernent par le détail sont médiocres. Celui qui, dans un concert, ne chante que certaines choses, quoiqu’il les chante parfaitement, n’est qu’un chanteur ; celui qui conduit tout le concert, et qui en règle à la fois toutes les parties, est le seul maître de musique. Tout de même celui qui taille des colonnes, ou qui élève un côté d’un bâtiment, n’est qu’un maçon ; mais celui qui a pensé tout l’édifice, et qui en a toutes les proportions dans sa tête, est le seul architecte. Ainsi ceux qui travaillent, qui expédient, qui font le plus d’affaires, sont ceux qui gouvernent le moins ; ils ne sont que les ouvriers subalternes. Le vrai génie qui conduit l’État est celui qui ne faisant rien fait tout faire, qui pense, qui invente, qui pénètre dans l’avenir, qui retourne dans le passé, qui arrange, qui proportionne, qui prépare de loin, qui se roidit sans cesse pour lutter contre la fortune, comme un nageur contre le torrent de l’eau ; qui est attentif nuit et jour pour ne laisser rien au hasard. Croyez-vous, Télémaque, qu’un grand peintre travaille assidûment depuis le matin jusqu’au soir, pour expédier plus promptement ses ouvrages ? Non ; cette gène et ce travail servile éteindraient tout le feu de son imagination : il ne travaillerait plus de génie ; il faut que tout se fasse irrégulièrement et par saillies, suivant que son génie le mène, et que son esprit l’excite. Croyez-vous qu’il passe son temps à broyer des couleurs et à préparer des pinceaux ? Non, c’est l’occupation de ses élèves. Il se réserve le soin de penser ; il ne songe qu’à faire des traits hardis qui donnent de la noblesse, de la vie et de la passion à ses figures. Il a dans la tête les pensées et les sentiments des héros qu’il veut représenter : il se transporte dans leurs siècles, et dans toutes les circonstances où ils ont été. À cette espèce d’enthousiasme il faut qu’il joigne une sagesse qui le retienne ; que tout soit vrai, correct, et proportionné l’un à l’autre. Croyez-vous, Télémaque, qu’il faille moins d’élévation de génie et d’effort de pensée pour faire un grand roi que pour faire un bon peintre ? Concluez donc que l’occupation d’un roi doit être de penser, de former de grands projets, et de choisir les hommes propres à les exécuter sous lui.

Télémaque lui répondit : Il me semble que je comprends tout ce que vous dites ; mais si les choses allaient ainsi, un roi serait souvent trompé, n’entrant point par lui-même dans le détail. C’est vous-même qui vous trompez, repartit Mentor : ce qui empêche qu’on ne soit trompé, c’est la connaissance générale du gouvernement. Les gens qui n’ont point de principes dans les affaires et qui n’ont point le vrai discernement des esprits, vont toujours comme à tâtons, c’est un hasard quand ils ne se trompent pas ; ils ne savent pas même précisément ce qu’ils cherchent, ni à quoi ils doivent tendre ; ils ne savent que se défier, et se défient plutôt des honnêtes gens qui les contredisent, que des trompeurs qui les flattent. Au contraire, ceux qui ont des principes pour le gouvernement, et qui se connaissent en hommes, savent ce qu’ils doivent chercher en eux, et les moyens d’y parvenir ; ils reconnaissent assez, du moins en gros, si les gens dont ils se servent sont des instruments propres à leurs desseins, et s’ils entrent dans leurs vues pour tendre au but qu’ils se proposent. D’ailleurs, comme ils ne se jettent point dans des détails accablants, ils ont l’esprit plus libre pour envisager d’une seule vue le gros de l’ouvrage, et pour observer s’il s’avance vers la fin principale. S’ils sont trompés, du moins ils ne le sont guère dans l’essentiel. D’ailleurs ils sont au-dessus des petites jalousies qui marquent un esprit borné et une âme basse : ils comprennent qu’on ne peut éviter d’être trompé dans les grandes affaires, puisqu’il faut s’y servir des hommes, qui sont si souvent trompeurs. On perd plus dans l’irrésolution où jette la défiance, qu’on ne perdrait à se laisser un peu tromper. On est trop heureux quand on n’est trompé que dans des choses médiocres ; les grandes ne laissent pas de s’acheminer, et c’est la seule chose dont un grand homme doit être en peine. Il faut réprimer sévèrement la tromperie, quand on la découvre ; mais il faut compter sur quelque tromperie, si l’on ne veut point être véritablement trompé. Un artisan, dans sa boutique, voit tout de ses propres yeux et fait tout de ses propres mains ; mais un roi, dans un grand État, ne peut tout faire ni tout voir. Il ne doit faire que les choses que nul autre ne peut faire sous lui, il ne doit voir que ce qui entre dans la décision des choses importantes.

Enfin Mentor dit à Télémaque : Les dieux vous aiment, et vous préparent un règne plein de sagesse. Tout ce que vous voyez ici est fait moins pour la gloire d’Idoménée que pour votre instruction. Tous ces sages établissements que vous admirez dans Salente ne sont que l’ombre de ce que vous ferez un jour à Ithaque, si vous répondez par vos vertus à votre haute destinée. Il est temps que nous songions à partir d’ici ; Idoménée tient un vaisseau prêt pour notre retour.

Aussitôt Télémaque ouvrit son cœur à son ami, mais avec quelque peine, sur un attachement qui lui faisait regretter Salente. Vous me blâmerez peut-être, lui dit-il, de prendre trop facilement des inclinations dans les lieux où je passe ; mais mon cœur me ferait de continuels reproches, si je vous cachais que j’aime Antiope, fille d’Idoménée. Non, mon cher Mentor, ce n’est point une passion aveugle comme celle dont vous m’avez guéri dans l’île de Calypso : j’ai bien reconnu la profondeur de la plaie que l’Amour m’avait faite auprès d’Eucharis ; je ne puis encore prononcer son nom sans être troublé ; le temps et l’absence n’ont pu l’effacer. Cette expérience funeste m’apprend à me défier de moi-même. Mais pour Antiope, ce que je sens n’a rien de semblable : ce n’est point amour passionné, c’est goût, c’est estime, c’est persuasion que je serais heureux, si je passais ma vie avec elle. Si jamais les dieux me rendent mon père et qu’ils me permettent de choisir une femme, Antiope sera mon épouse. Ce qui me touche en elle, c’est son silence, sa modestie, sa retraite, son travail assidu, son industrie pour les ouvrages de laine et de broderie, son application à conduire toute la maison de son père depuis que sa mère est morte, son mépris des vaines parures, l’oubli et l’ignorance même qui paraît en elle de sa beauté. Quand Idoménée lui ordonne de mener les danses des jeunes Crétoises au son des flûtes, on la prendrait pour la riante Vénus, qui est accompagnée des Grâces. Quand il la mène avec lui à la chasse dans les forêts, elle paraît majestueuse et adroite à tirer de l’arc, comme Diane au milieu de ses Nymphes : elle seule ne le sait pas, et tout le monde l’admire. Quand elle entre dans les temples des dieux et qu’elle porte sur sa tête les choses sacrées dans des corbeilles, on croirait qu’elle est elle-même la divinité qui habite dans les temples. Avec quelle crainte et quelle religion l’avons-nous vue offrir des sacrifices, et fléchir la colère des dieux quand il a fallu expier quelque faute ou détourner quelque funeste présage ! Enfin, quand on la voit avec une troupe de femmes, tenant en sa main une aiguille d’or, on croit que c’est Minerve même qui a pris sur la terre une forme humaine, et qui inspire aux hommes les beaux-arts ; elle anime les autres à travailler ; elle leur adoucit le travail et l’ennui par les charmes de sa voix lorsqu’elle chante toutes les merveilleuses histoires des dieux ; et elle surpasse la plus exquise peinture par la délicatesse de ses broderies. Heureux l’homme qu’un doux hymen unira avec elle ! il n’aura à craindre que de la perdre et de lui survivre.

Je prends ici, mon cher Mentor, les dieux à témoin que je suis tout prêt à partir : j’aimerai Antiope tant que je vivrai ; mais elle ne retardera pas d’un moment mon retour à Ithaque. Si un autre la devait posséder, je passerais le reste de mes jours avec tristesse et amertume ; mais enfin je la quitterais. Quoique je sache que l’absence peut me la faire perdre, je ne veux ni lui parler, ni parler à son père de mon amour ; car je ne dois en parler qu’à vous seul, jusqu’à ce qu’Ulysse, remonté sur son trône, m’ait déclaré qu’il y consent. Vous pouvez reconnaître par là, mon cher Mentor, combien cet attachement est différent de la passion dont vous m’avez vu aveuglé pour Eucharis.

Mentor répondit à Télémaque : Je conviens de cette différence. Antiope est douce, simple et sage ; ses mains ne méprisent point le travail ; elle prévoit de loin ; elle pourvoit à tout ; elle sait se taire, et agir de suite sans empressement ; elle est à toute heure occupée, et ne s’embarrasse jamais, parce qu’elle fait chaque chose à propos : le bon ordre de la maison de son père est sa gloire ; elle en est plus ornée que de sa beauté. Quoiqu’elle ait soin de tout, et qu’elle soit chargée de corriger, de refuser, d’épargner (choses qui font haïr presque toutes les femmes), elle s’est rendue aimable à toute la maison : c’est qu’on ne trouve en elle ni passion, ni entêtement, ni légèreté, ni humeur, comme dans les autres femmes. D’un seul regard elle se fait entendre, et on craint de lui déplaire ; elle donne des ordres précis ; elle n’ordonne que ce qu’on peut exécuter ; elle reprend avec bonté, et en reprenant elle encourage. Le cœur de son père se repose sur elle, comme un voyageur abattu par les ardeurs du soleil se repose à l’ombre sur l’herbe tendre. Vous avez raison, Télémaque ; Antiope est un trésor digne d’être cherché dans les terres les plus éloignées. Son esprit, non plus que son corps, ne sépare jamais de vains ornements ; son imagination, quoique vive, est retenue par sa discrétion : elle ne parle que pour la nécessité ; et si elle ouvre la bouche, la douce persuasion et les grâces naïves coulent de ses lèvres. Dès qu’elle parle, tout le monde se tait, et elle en rougit : peu s’en faut qu’elle ne supprime ce qu’elle a voulu dire, quand elle aperçoit qu’on l’écoute si attentivement. À peine l’avons-nous entendue parler.

Vous souvenez-vous, ô Télémaque, d’un jour que son père la fit venir ? Elle parut, les yeux baissés, couverte d’un grand voile ; elle ne parla que pour modérer la colère d’Idoménée, qui voulait faire punir rigoureusement un de ses esclaves : d’abord elle entra dans sa peine, puis elle le calma ; enfin elle lui fit entendre ce qui pouvait excuser ce malheureux ; et, sans faire sentir au roi qu’il s’était trop emporté, elle lui inspira des sentiments de justice et de compassion. Thétis, quand elle flatte le vieux Nérée, n’apaise pas avec plus de douceur les flots irrités. Ainsi Antiope, sans prendre aucune autorité, et sans se prévaloir de ses charmes, maniera un jour le cœur de son époux comme elle touche maintenant sa lyre, quand elle veut en tirer les plus tendres accords. Encore une fois, Télémaque, votre amour pour elle est juste ; les dieux vous la destinent : vous l’aimez d’un amour raisonnable ; il faut attendre qu’Ulysse vous la donne. Je vous loue de n’avoir point voulu lui découvrir vos sentiments : mais sachez que, si vous eussiez pris quelque détour pour lui apprendre vos desseins, elle les aurait rejetés, et aurait cessé de vous estimer. Elle ne se promettra jamais à personne ; elle se laissera donner par son père ; elle ne prendra jamais pour époux qu’un homme qui craigne les dieux, et qui remplisse toutes les bienséances. Avez-vous observé comme moi y qu’elle se montre encore moins, et qu’elle baisse plus les yeux depuis votre retour ? Elle sait tout ce qui vous est arrivé d’heureux dans la guerre ; elle n’ignore ni votre naissance, ni vos aventures, ni tout ce que les dieux ont mis en vous : c’est ce qui la rend si modeste et si réservée. Allons, Télémaque, allons vers Ithaque ; il ne me reste plus qu’à vous faire trouver votre père, et qu’à vous mettre en état d’obtenir une femme digne de l’âge d’or : fût-elle bergère dans la froide Algide, au lieu qu’elle est fille du roi de Salente, vous seriez trop heureux de la posséder.

Idoménée, qui craignait le départ de Télémaque et de Mentor, ne songeait qu’à le retarder : il représenta à Mentor qu’il ne pouvait régler sans lui un différend qui s’était élevé entre Diophanes, prêtre de Jupiter Conservateur, et Héliodore, prêtre d’Apollon, sur les présages qu’on tire du vol des oiseaux et des entrailles des victimes.

Pourquoi, lui répondit Mentor, vous mêleriez-vous des choses sacrées ! laissez-en la décision aux Étruriens, qui ont la tradition des plus anciens oracles, et qui sont inspirés pour être les interprètes des dieux : employez seulement votre autorité à étouffer ces disputes dès leur naissance. Ne montrez ni partialité ni prévention ; contentez-vous d’appuyer la décision quand elle sera faite : souvenez-vous qu’un roi doit être soumis à la religion, et qu’il ne doit jamais entreprendre de la régler. La religion vient des dieux, elle est au-dessus des rois. Si les rois se mêlent de la religion, au lieu de la protéger, ils la mettront en servitude. Les rois sont si puissants, et les autres hommes sont si faibles, que tout sera en péril d’être altéré au gré des rois, si on les fait entrer dans les questions qui regardent les choses sacrées. Laissez donc en pleine liberté la décision aux amis des dieux, et bornez-vous à réprimer ceux qui n’obéiraient pas à leur jugement quand il aura été prononcé.

Ensuite Idoménée se plaignit de l’embarras où il était sur un grand nombre de procès entre divers particuliers, qu’on le pressait déjuger. Décidez, lui répondait Mentor, toutes les questions nouvelles qui vont à établir des maximes générales de jurisprudence, et à interpréter les lois ; mais ne vous chargez jamais de juger les causes particulières. Elles viendraient toutes en foule vous assiéger ; vous seriez l’unique juge de tout votre peuple ; tous les autres juges, qui sont sous vous, deviendraient inutiles ; vous seriez accablé, et les petites affaires vous déroberaient aux grandes, sans que vous puissiez suffire à régler le détail des petites. Gardez-vous donc bien de vous jeter dans cet embarras ; renvoyez les affaires des particuliers aux juges ordinaires : ne faites que ce que nul autre ne peut faire pour vous soulager ; vous ferez alors les véritables fonctions de roi.

On me presse encore, disait Idoménée, de faire certains mariages. Les personnes d’une naissance distinguée qui m’ont suivi dans toutes les guerres, et qui ont perdu de très-grands biens en me servant, voudraient trouver une espèce de récompense en épousant certaines filles riches : je n’ai qu’un mot à dire pour leur procurer ces établissements. Il est vrai, répondait Mentor, qu’il ne vous en coûterait qu’un mot, mais ce mot lui-même vous coûterait trop cher. Voudriez-vous ôter aux pères et aux mères la liberté et la consolation de choisir leurs gendres, et par conséquent leurs héritiers ? Ce serait mettre toutes les familles dans le plus rigoureux esclavage ; vous vous rendiez responsable de tous les malheurs domestiques de vos citoyens. Les mariages ont assez d’épines, sans leur donner encore cette amertume. Si vous avez des serviteurs fidèles à récompenser, donnez-leur des terres incultes : ajoutez-y des rangs et des honneurs proportionnés à leur condition et à leurs services ; ajoutez-y, s’il le faut, quelque argent pris par vos épargnes sur les fonds destinés à votre dépense : mais ne payez jamais vos dettes en sacrifiant les filles riches malgré leur parenté.

Idoménée passa bientôt de cette question à une autre. Les Sybarites, disait-il, se plaignent de ce que nous avons usurpé des terres qui leur appartiennent, et de ce que nous les avons données, comme des champs à défricher, aux étrangers que nous avons attirés depuis peu ici. Céderai-je à ces peuples ? Si je le fais, chacun croira qu’il n’a qu’à former des prétentions sur nous. Il n’est pas juste, répondit Mentor, de croire les Sybarites dans leur propre cause ; mais il n’est pas juste aussi de vous croire dans la vôtre. Qui croirons-nous donc ? repartit Idoménée. Il ne faut croire, poursuivit Mentor, aucune des deux parties ; mais il faut prendre pour arbitre un peuple voisin qui ne soit suspect d’aucun côté ; tels sont les Sipontins ; ils n’ont aucun intérêt contraire aux vôtres.

Mais suis-je obligé, répondait Idoménée, à croire quelque arbitre ! ne suis-je pas roi ? Un souverain est-il obligé à se soumettre à des étrangers sur l’étendue de sa domination ? Mentor reprit ainsi le discours : Puisque vous voulez tenir ferme, il faut que vous jugiez que votre droit est bon : d’un autre côté, les Sybarites ne relâchent rien ; ils soutiennent que leur droit est certain. Dans cette opposition de sentiments, il faut qu’un arbitre, choisi par les parties, vous accommode, ou que le sort des armes décide ; il n’y a point de milieu. Si vous entriez dans une république où il n’y eût ni magistrats ni juges, et où chaque famille se crût en droit de se faire justice à elle-même, par violence, sur toutes ses prétentions contre ses voisins, vous déploreriez le malheur d’une telle nation, et vous auriez horreur de cet affreux désordre, où toutes les familles s’armeraient les unes contre les autres. Croyez-vous que les dieux regardent avec moins d’horreur le monde entier, qui est la république universelle, si chaque peuple, qui n’y est que comme une grande famille, se croit en plein droit de se faire, par violence, justice à soi-même sur toutes ses prétentions contre les autres peuples voisins ? Un particulier qui possède un champ, comme l’héritage de ses ancêtres, ne peut s’y maintenir que par l’autorité des lois, et par le jugement du magistrat ; il serait très-sévèrement puni comme un séditieux, s’il voulait conserver par la force ce que la justice lui a donné. Croyez-vous que les rois puissent employer d’abord la violence pour soutenir leurs prétentions, sans avoir tenté toutes les voies de douceur et d’humanité ? La justice n’est-elle pas encore plus sacrée et plus inviolable pour les rois, par rapport à des pays entiers, que pour les familles, par rapport à quelques champs labourés ? Sera-t-on injuste et ravisseur, quand on ne prend que quelques arpents de terre ? sera-t-on juste, sera-t-on héros, quand on prend des provinces ? Si on se prévient, si on se flatte, si on s’aveugle dans les petits intérêts de particuliers, ne doit-on pas encore plus craindre de se flatter et de s’aveugler sur les grands intérêts d’État ? Se croira-t-on soi-même dans une matière où l’on a tant de raisons de se défier de soi ? ne craindra-t-on point de se tromper, dans des cas où l’erreur d’un seul homme a des conséquences affreuses ? L’erreur d’un roi qui se flatte sur ses prétentions cause souvent des ravages, des famines, des massacres, des pestes, des dépravations de mœurs, dont les effets funestes s’étendent jusque dans les siècles les plus reculés. Un roi, qui assemble toujours tant de flatteurs autour de lui, ne craindra-t-ii point d’être flatté en ces occasions ? S’il convient de quelque arbitre pour terminer le différend, il montre son équité, sa bonne foi, sa modération. Il publie les solides raisons sur lesquelles sa cause est fondée. L’arbitre choisi est un médiateur amiable, et non un juge de rigueur. On ne se soumet pas aveuglément à ses décisions ; mais on a pour lui une grande déférence : il ne prononce pas une sentence en juge souverain, mais il fait des propositions, et on sacrifie quelque chose par ses conseils, pour conserver la paix. Si la guerre vient, malgré tous les soins qu’un roi prend pour conserver la paix, il a du moins alors pour lui le témoignage de sa conscience, l’estime de ses voisins, et la juste protection des dieux. Idoménée, touché de ce discours, consentit que les Sipontins fussent médiateurs entre lui et les Sybarites.

Alors le roi, voyant que tous les moyens de retenir les deux étrangers lui échappaient, essaya de les arrêter par un lien plus fort. Il avait remarqué que Télémaque aimait Antiope ; et il espéra de le prendre par cette passion. Dans cette vue, il la fit chanter plusieurs fois pendant des festins. Elle le fit pour ne désobéir pas à son père, mais avec tant de modestie et de tristesse, qu’on voyait bien la peine qu’elle souffrait en obéissant. Idoménée alla jusqu’à vouloir qu’elle chantât la victoire remportée sur les Dauniens et sur Adraste : mais elle ne put se résoudre à chanter les louanges de Télémaque ; elle s’en défendit avec respect, et son père n’osa la contraindre. Sa voix douce et touchante pénétrait le cœur du jeune fils d’Ulysse ; il était tout ému. Idoménée, qui avait les yeux attachés sur lui, jouissait du plaisir de remarquer son trouble. Mais Télémaque ne faisait pas semblant d’apercevoir les desseins du roi ; il ne pouvait s’empêcher, en ces occasions, d’être fort touché ; mais la raison était en lui au-dessus du sentiment, et ce n’était plus ce même Télémaque qu’une passion tyrannique avait autrefois captivé dans l’île de Calypso. Pendant qu’Antiope chantait, il gardait un profond silence ; dès qu’elle avait fini, il se hâtait de tourner la conversation sur quelque autre matière.

Le roi, ne pouvant par cette voie réussir dans son dessein, prit enfin la résolution de faire une grande chasse, dont il voulut, contre la coutume, donner le plaisir à sa fille. Antiope pleura, ne voulant point y aller ; mais il fallut exécuter l’ordre absolu de son père. Elle monte un cheval écumant, fougueux, et semblable à ceux que Castor domptait pour les combats : elle le conduit sans peine : une troupe de jeunes filles la suit avec ardeur ; elle paraît au milieu d’elles comme Diane dans les forêts. Le roi la voit, et il ne peut se lasser de la voir ; en la voyant, il oublie tous ses malheurs passés. Télémaque la voit aussi, et il est encore plus touché de la modestie d’Antiope que de son adresse et de toutes ses grâces.

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