Les Aventures de Télémaque (page 5)

François Fénelon · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 27 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Les chiens poursuivaient un sanglier d’une grandeur énorme et furieux comme celui de Calydon : ses longues soies étaient dures et hérissées comme des dards ; ses yeux étincelants étaient pleins de sang et de feu : son souffle se faisait entendre de loin, comme le bruit sourd des vents séditieux, quand Éole les rappelle dans son antre pour apaiser les tempêtes ; ses défenses, longues et crochues comme la faux tranchante des moissonneurs, coupaient le tronc des arbres. Tous les chiens qui osaient en approcher étaient déchirés ; les plus hardis chasseurs, en le poursuivant, craignaient de l’atteindre. Antiope, légère à la course comme les vents, ne craignit point de l’attaquer de près ; elle lui lance un trait qui le perce au-dessus de l’épaule. Le sang de l’animal farouche ruisselle, et le rend plus furieux ; il se tourne vers celle qui l’a blessé. Aussitôt le cheval d’Antiope, malgré sa fierté, frémit et recule ; le sanglier monstrueux s’élance contre lui semblable aux pesantes machines qui ébranlent les murailles des plus fortes villes. Le coursier chancelle, et est abattu : Antiope se voit par terre, hors d’état d’éviter le coup fatal de la défense du sanglier animé contre elle. Mais Télémaque, attentif au danger d’Antiope, était déjà descendu de cheval plus prompt que les éclairs ; il se jette entre le cheval abattu et le sanglier qui revient pour venger son sang ; il tient dans ses mains un long dard, et l’enfonce presque tout entier dans le flanc de l’horrible animal, qui tombe plein de rage.

À l’instant, Télémaque en coupe la hure, qui fait encore peur quand on la voit de près, et qui étonne tous les chasseurs. Il la présente à Antiope : elle en rougit ; elle consulte des yeux son père, qui, après avoir été saisi de frayeur, est transporté de joie de la voir hors du péril, et lui fait signe qu’elle doit accepter ce don. En le prenant, elle dit à Télémaque : Je reçois de vous avec reconnaissance un autre don plus grand, car je vous dois la vie. À peine eut-elle parlé, qu’elle craignit d’avoir trop dit ; elle baissa les yeux, et Télémaque, qui vit son embarras, n’osa lui dire que ces paroles : Heureux le fils d’Ulysse d’avoir conservé une vie si précieuse ! mais plus heureux encore s’il pouvait passer la sienne auprès de vous ! Antiope, sans lui répondre, rentra brusquement dans la troupe de ses jeunes compagnes, où elle remonta à cheval.

Idoménée aurait, dès ce moment, promis sa fille à Télémaque ; mais il espéra d’enflammer davantage sa passion en le laissant dans l’incertitude, et crut même le retenir encore à Salente par le désir d’assurer son mariage. Idoménée raisonnait ainsi en lui-même, mais les dieux se jouent de la sagesse des hommes. Ce qui devait retenir Télémaque fut précisément ce qui le pressa de partir : ce qu’il commençait à sentir le mit dans une juste défiance de lui-même. Mentor redoubla ses soins pour lui inspirer un désir impatient de s’en retourner à Ithaque ; et il pressa en même temps Idoménée de le laisser partir : le vaisseau était déjà prêt. Car Mentor, qui réglait tous les moments de la vie de Télémaque, pour l’élever à la plus haute gloire, ne l’arrêtait en chaque lieu qu’autant qu’il le fallait pour exercer sa vertu, et pour lui faire acquérir de l’expérience. Mentor avait eu soin de faire préparer le vaisseau dès l’arrivée de Télémaque.

Mais Idoménée, qui avait eu beaucoup de répugnance à le voir préparer, tomba dans une tristesse mortelle, et dans une désolation à faire pitié, lorsqu’il vit que ses deux hôtes, dont il avait tiré tant de secours, allaient l’abandonner. Il se renfermait dans les lieux les plus secrets de sa maison : là il soulageait son cœur en poussant des gémissements et en versant des larmes ; il oubliait le besoin de se nourrir : le sommeil n’adoucissait plus ses cuisantes peines ; Il se desséchait, il se consumait, par ses inquiétudes. Semblable à un grand arbre qui couvre la terre de l’ombre de ses rameaux épais, et dont un ver commence à ronger la tige dans les canaux déliés où la sève coule pour sa nourriture ; cet arbre, que les vents n’ont jamais ébranlé, que la terre féconde se plaît à nourrir dans son sein, et que la hache du laboureur a toujours respecté, ne laisse pas de languir sans qu’on puisse découvrir la cause de son mal ; il se flétrit, il se dépouille de ses feuilles qui sont sa gloire ; il ne montre plus qu’un tronc couvert d’une écorce entrouverte, et des branches sèches : tel parut Idoménée dans sa douleur.

Télémaque attendri n’osait lui parler : il craignait le jour du départ, il cherchait des prétextes pour le retarder, et il serait demeuré longtemps dans cette incertitude, si Mentor ne lui eût dit : Je suis bien aise de vous voir si changé. Vous étiez né dur et hautain ; votre cœur ne se laissait toucher que de vos commodités et de vos intérêts ; mais vous êtes enfin devenu homme, et vous commencez, par l’expérience de vos maux, à compatir à ceux des autres. Sans cette compassion, on n’a ni bonté, ni vertu, ni capacité pour gouverner les hommes : mais il ne faut pas la pousser trop loin, ni tomber dans une amitié faible. Je parlerais volontiers à Idoménée pour le faire consentir à notre départ, et je vous épargnerais l’embarras d’une conversation si fâcheuse ; mais je ne veux point que la mauvaise honte et la timidité dominent votre cœur. Il faut que vous vous accoutumiez à mêler le courage et la fermeté avec une amitié tendre et sensible. Il faut craindre d’affliger les hommes sans nécessité ; il faut entrer dans leur peine, quand on ne peut éviter de leur en faire ; et adoucir le plus qu’on peut le coup qu’il est impossible de leur épargner entièrement. C’est pour chercher cet adoucissement, répondit Télémaque, que j’aimerais mieux qu’Idoménée apprît notre départ par vous que par moi.

Mentor lui dit aussitôt : Vous vous trompez, mon cher Télémaque ; vous êtes né comme les enfants des rois nourris dans la pourpre, qui veulent que tout se fasse à leur mode, et que toute la nature obéisse à leurs volontés, mais qui n’ont la force de résister à personne en face. Ce n’est pas qu’ils se soucient des hommes, ni qu’ils craignent par bonté de les affliger ; mais c’est que, pour leur propre commodité, ils ne veulent point voir autour d’eux des visages tristes et mécontents. Les peines et les misères des hommes ne les touchent point, pourvu qu’elles ne soient pas sous leurs yeux ; s’ils en entendent parler, ce discours les importune et les attriste. Pour leur plaire, il faut toujours dire que tout va bien : et pendant qu’ils sont dans leurs plaisirs, ils ne veulent rien voir ni entendre qui puisse interrompre leurs joies. Faut-il reprendre, corriger, détromper quelqu’un, résister aux prétentions et aux passions injustes d’un homme importun ; ils en donneront toujours la commission à quelque autre personne : plutôt que de parler eux-mêmes avec une douce fermeté dans ces occasions, ils se laisseraient plutôt arracher les grâces les plus injustes ; ils gâteraient leurs affaires les plus importantes, faute de savoir décider contre le sentiment de ceux auxquels ils ont affaire tous les jours. Cette faiblesse qu’on sent en eux fait que chacun ne songe qu’à s’en prévaloir : on les presse, on les importune, on les accable, et on réussit en les accablant. D’abord on les flatte et on les encense pour s’insinuer ; mais dès qu’on est dans leur confiance, et qu’on est auprès d’eux dans des emplois de quelque autorité, on les mène loin, on leur impose le joug : ils en gémissent, ils veulent souvent le secouer ; mais ils le portent toute leur vie. Ils sont jaloux de ne paraître point gouvernés, et ils le sont toujours : Ils ne peuvent même se passer de l’être ; car ils sont semblables à ces faibles tiges de vigne qui n’ayant par elles-mêmes aucun soutien, rampent toujours autour du tronc de quelque grand arbre. Je ne souffrirai point, ô Télémaque, que vous tombiez dans ce défaut, qui rend un homme imbécile pour le gouvernement. Vous qui êtes tendre jusqu’à n’oser parler à Idoménée, vous ne serez plus touché de ses peines dès que vous serez sorti de Salente ; ce n’est point sa douleur qui vous attendrit, c’est sa présence qui vous embarrasse. Allez parler vous-même à Idoménée ; apprenez en cette occasion à être tendre et ferme tout ensemble : montrez-lui votre douleur de le quitter ; mais montrez-lui aussi d’un ton décisif la nécessité de notre départ.

Télémaque n’osait ni résister à Mentor, ni aller trouver Idoménée ; il était honteux de sa crainte, et n’avait pas le courage de la surmonter : il hésitait ; il faisait deux pas, et revenait incontinent pour alléguer à Mentor quelque nouvelle raison de différer. Mais le seul regard de Mentor lui ôtait la parole, et faisait disparaître tous ses beaux prétextes. Est-ce donc là, disait Mentor en souriant, ce vainqueur des Dauniens, ce libérateur de la grande Hespérie, ce fils du sage Ulysse, qui doit être après lui l’oracle de la Grèce ! Il n’ose dire à Idoménée qu’il ne peut plus retarder son retour dans sa patrie, pour revoir son père ! Ô peuples d’Ithaque, combien serez-vous malheureux un jour, si vous avez un roi que la mauvaise honte domine, et qui sacrifie les plus grands intérêts à ses faiblesses sur les plus petites choses ! Voyez, Télémaque, quelle différence il y a entre la valeur dans les combats et le courage dans les affaires : vous n’avez point craint les armes Adraste, et vous craignez la tristesse d’Idoménée. Voilà ce qui déshonore les princes qui ont fait les plus grandes actions : après avoir paru des héros dans la guerre, ils se montrent les derniers des hommes dans les occasions communes, où d’autres se soutiennent avec vigueur.

Télémaque, sentant la vérité de ces paroles, et piqué de ce reproche, partit brusquement sans s’écouter lui-même. Mais à peine commença-t-il à paraître dans le lieu où Idoménée était assis, les yeux baissés, languissant et abattu de tristesse, qu’ils se craignirent l’un l’autre ; ils n’osaient se regarder ; ils s’entendaient sans se rien dire, et chacun craignait que l’autre ne rompît le silence : ils se mirent tous deux à pleurer. Enfin Idoménée, pressé d’un excès de douleur, s’écria : À quoi sert de rechercher la vertu, si elle récompense si mal ceux qui l’aiment ? Après m’avoir montré ma faiblesse, on m’abandonne ! eh bien ! je vais retomber dans tous mes malheurs : qu’on ne me parle plus de bien gouverner ; non, je ne puis le faire ; je suis las des hommes. Où voulez-vous aller, Télémaque ? Votre père n’est plus ; vous le cherchez inutilement Ithaque est en proie à vos ennemis ; ils vous feront périr, si vous y retournez. Demeurez ici ; vous serez mon gendre et mon héritier : vous régnerez après moi. Pendant ma vie même, vous aurez ici un pouvoir absolu ; ma confiance en vous sera sans bornes. Que si vous êtes insensible à tous ces avantages, du moins laissez-moi Mentor, qui est toute ma ressource. Parlez ; répondez-moi : n’endurcissez pas votre cœur ; ayez pitié du plus malheureux de tous les hommes. Quoi ! vous ne dites rien ! Ah ! je comprends combien les dieux me sont cruels ; je le sens encore plus rigoureusement qu’en Crète, lorsque je perçai mon propre fils.

Enfin Télémaque lui répondit d’une voix troublée et timide : Je ne suis point à moi ; les destinées me rappellent dans ma patrie. Mentor, qui a la sagesse des dieux, m’ordonne en leur nom de partir. Que voulez-vous que je fasse ? Renoncerai-je à mon père, à ma mère, à ma patrie, qui me doit être encore plus chère qu’eux ? Étant né pour être roi, je ne suis pas destiné à une vie douce et tranquille, ni à suivre mes inclinations. Votre royaume est plus riche et plus puissant que celui de mon père ; mais je dois préférer ce que les dieux me destinent, à ce que vous avez la bonté de m’offrir. Je me croirais heureux si j’avais Antiope pour épouse, sans espérance de votre royaume : mais, pour m’en rendre digne, il faut que j’aille où mes devoirs m’appellent, et que ce soit mon père qui vous la demande pour moi. Ne m’avez-vous pas promis de me renvoyer à Ithaque ? N’est-ce pas sur cette promesse que j’ai combattu pour vous contre Adraste avec les alliés ? Il est temps que je songe à réparer mes malheurs domestiques. Les dieux, qui m’ont donné à Mentor, ont aussi donné Mentor au fils d’Ulysse pour lui faire remplir ses destinées. Voulez-vous que je perde Mentor, après avoir perdu tout le reste ? Je n’ai plus ni biens, ni retraite, ni père, ni mère, ni patrie assurée ; il ne me reste qu’un homme sage et vertueux, qui est le plus précieux don de Jupiter : jugez vous-même si je puis y renoncer, et consentir qu’il m’abandonne. Non, je mourrais plutôt. Arrachez-moi la vie ; la vie n’est rien : mais ne m’arrachez pas Mentor.

À mesure que Télémaque parlait, sa voix devenait plus forte, et sa timidité disparaissait. Idoménée ne savait que répondre, et ne pouvait demeurer d’accord de ce que le fils d’Ulysse lui disait. Lorsqu’il ne pouvait plus parler, du moins il tâchait, par ses regards et par ses gestes, de faire pitié. Dans ce moment, il vit paraître Mentor, qui lui dit ces graves paroles :

Ne vous affligez point : nous vous quittons ; mais la sagesse qui préside aux conseils des dieux demeurera sur vous : croyez seulement que vous êtes trop heureux que Jupiter nous ait envoyés ici pour sauver votre royaume, et pour vous ramener de vos égarements. Philoclès, que nous vous avons rendu, vous servira fidèlement : la crainte des dieux, le goût de la vertu, l’amour des peuples, la compassion pour les misérables, seront toujours dans son cœur. Écoutez-le, servez-vous de lui avec confiance et sans jalousie. Le plus grand service que vous puissiez en tirer est de l’obliger à vous dire tous vos défauts sans adoucissement. Voilà en quoi consiste le plus grand courage d’un bon roi, que de chercher de vrais amis qui lui fassent remarquer ses fautes. Pourvu que vous ayez ce courage, notre absence ne vous nuira point, et vous vivrez heureux : mais si la flatterie, qui se glisse comme un serpent, retrouve un chemin jusqu’à votre cœur, pour vous mettre en défiance contre les conseils désintéressés, vous êtes perdu. Ne vous laissez point abattre mollement à la douleur ; mais efforcez-vous de suivre la vertu. J’ai dit à Philoclès tout ce qu’il doit faire pour vous soulager, et pour n’abuser jamais de votre confiance ; je puis vous répondre de lui : les dieux vous l’ont donné comme ils m’ont donné à Télémaque. Chacun doit suivre courageusement sa destinée, il est inutile de s’affliger. Si jamais vous aviez besoin de mon secours, après que j’aurai rendu Télémaque à son père et à son pays, je reviendrais vous voir. Que pourrais-je faire qui me donnât un plaisir plus sensible ? Je ne cherche ni biens ni autorité sur la terre ; je ne veux qu’aider ceux qui cherchent la justice et la vertu. Pourrais-je oublier jamais la confiance et l’amitié que vous m’avez témoignées ?

À ces mots, Idoménée fut tout à coup changé ; il sentit son cœur apaisé, comme Neptune de son trident apaise les flots en courroux et les plus noires tempêtes : il restait seulement en lui une douleur douce et paisible ; c’était plutôt une tristesse et un sentiment tendre, qu’une vive douleur. Le courage, la confiance, la vertu, l’espérance du secours des dieux, commencèrent à renaître au dedans de lui.

Eh bien ! dit-il, mon cher Mentor, il faut donc tout perdre, et ne se point décourager ! Du moins souvenez-vous d’Idoménée, quand vous serez arrivés à Ithaque, où votre sagesse vous comblera de prospérités. N’oubliez pas que Salente fut votre ouvrage, et que vous y avez laissé un roi malheureux qui n’espère qu’en vous. Allez, digne fils d’Ulysse, je ne vous retiens plus ; je n’ai garde de résister aux dieux, qui m’avaient prêté un si grand trésor. Allez aussi, Mentor, le plus grand et le plus sage de tous les hommes (si toutefois l’humanité peut faire ce que j’ai vu en vous, et si vous n’êtes point une divinité sous une forme empruntée pour instruire les hommes faibles et ignorants), allez conduire le fils d’Ulysse, plus heureux de vous avoir que d’être le vainqueur d’Adraste. Allez tous deux ; je n’ose plus parler, pardonnez mes soupirs. Allez, vivez, soyez heureux ensemble ; il ne me reste plus rien au monde, que le souvenir de vous avoir possédés ici. Ô beaux jours ! trop heureux jours ! jours dont je n’ai pas assez connu le prix ! jours trop rapidement écoulés ! vous ne reviendrez jamais ! jamais mes yeux ne reverront ce qu’ils voient.

Mentor prit ce moment pour le départ ; il embrassa Philoclès, qui l’arrosa de ses larmes sans pouvoir parler. Télémaque voulut prendre Mentor par la main pour la tirer de celle d’Idoménée ; mais Idoménée, prenant le chemin du port, se mit entre Mentor et Télémaque : il les regardait ; il gémissait ; il commençait des paroles entrecoupées, et n’en pouvait achever aucune.

Cependant on entend des cris confus sur le rivage couvert de matelots : on tend les cordages : le vent favorable se lève. Télémaque et Mentor, les larmes aux yeux, prennent congé du roi, qui les tient longtemps serrés entre ses bras, et qui les suit des yeux aussi loin qu’il le peut.

Les alliés proposent à Idoménée d’entrer dans leur ligue contre les Dauniens. Ce prince y consent, et leur promet des troupes. Mentor le désapprouve de s’être engagé si légèrement dans une nouvelle guerre, au moment où il avait besoin d’une longue paix pour consolider, par de sages établissements, sa ville et son royaume à peine fondés. Idoménée reconnaît sa faute ; et, aidé des conseils de Mentor, il amène les alliés à se contenter d’avoir dans leur armée Télémaque avec cent jeunes Crétois. Sur le point de partir et faisant ses adieux à Mentor, Télémaque ne peut s’empêcher de témoigner quelque surprise de la conduite d’Idoménée. Mentor profite de cette occasion pour faire sentir à Télémaque combien il est dangereux d’être injuste, en se laissant aller à une critique rigoureuse contre ceux qui gouvernent. Après le départ des alliés, Mentor examine en détail la ville et le royaume de Salente, l’état de son commerce, et toutes les parties de l’administration. Il fait faire à Idoménée de sages règlements pour le commerce et pour la police ; il lui fait partager le peuple en sept classes, dont il distingue les rangs par la diversité des habits. Il retranche le luxe et les arts inutiles, pour appliquer les artisans aux arts nécessaires, au commerce, et surtout à l’agriculture, qu’il remet en honneur ; enfin il ramène tout à une noble et frugale simplicité. Heureux effets de cette réforme.

Cependant toute l’armée des alliés dressait ses tentes, et la campagne était déjà couverte de riches pavillons de toutes sortes de couleurs, où les Hespériens fatigués attendaient le sommeil. Quand les rois, avec leur suite, furent entrés dans la ville, ils parurent étonnés qu’en si peu de temps on eût pu faire tant de bâtiments magnifiques, et que l’embarras d’une si grande guerre n’eût point empêché cette ville naissante de croître et de s’embellir tout à coup.

On admira la sagesse et la vigilance d’Idoménée, qui avait fondé un si beau royaume ; et chacun concluait que, la paix étant faite avec lui, les alliés seraient bien puissants s’il entrait dans leur ligue contre les Dauniens. On proposa à Idoménée d’y entrer ; il ne put rejeter une si juste proposition, et il promit des troupes. Mais comme Mentor n’ignorait rien de tout ce qui est nécessaire pour rendre un État florissant, il comprit que les forces d’Idoménée ne pouvaient pas être aussi grandes qu’elles le paraissaient ; il le prit en particulier, et lui parla ainsi :

Vous voyez que nos soins ne vous ont pas été inutiles. Salente est garantie des malheurs qui la menaçaient. Il ne tient plus qu’à vous d’en élever jusqu’au ciel la gloire, et d’égaler la sagesse de Minos, votre aïeul, dans le gouvernement de vos peuples. Je continue à vous parler librement, supposant que vous le voulez, et que vous détestez toute flatterie. Pendant que ces rois ont loué votre magnificence, je pensais en moi-même à la témérité de votre conduite. À ce mot de témérité, Idoménée changea de visage, ses yeux se troublèrent, il rougit, et peu s’en fallut qu’il n’interrompît Mentor pour lui témoigner son ressentiment. Mentor lui dit d’un ton modeste et respectueux, mais libre et hardi : Ce mot de témérité vous choque, je le vois bien : tout autre que moi aurait eu tort de s’en servir ; car il faut respecter les rois, et ménager leur délicatesse, même en les reprenant. La vérité par elle-même les blesse assez sans y ajouter des termes forts ; mais j’ai cru que vous pourriez souffrir que je vous parlasse sans adoucissement pour vous découvrir votre faute. Mon dessein a été de vous accoutumer à entendre nommer les choses par leur nom, et à comprendre que quand les autres vous donneront des conseils sur votre conduite, ils n’oseront jamais vous dire tout ce qu’ils penseront. Il faudra, si vous voulez n’y être point trompé, que vous compreniez toujours plus qu’ils ne vous diront sur les choses qui vous seront désavantageuses. Pour moi, je veux bien adoucir mes paroles selon votre besoin ; mais il vous est utile qu’un homme sans intérêt et sans conséquence vous parle en secret un langage dur. Nul autre n’osera jamais vous le parler : vous ne verrez la vérité qu’à demi, et sous de belles enveloppes.

À ces mots, Idoménée, déjà revenu de sa première promptitude, parut honteux de sa délicatesse. Vous voyez, dit-il à Mentor, ce que fait l’habitude d’être flatté. Je vous dois le salut de mon nouveau royaume ; il n’y a aucune vérité que je ne me croie heureux d’entendre de votre bouche : mais ayez pitié d’un roi que la flatterie avait empoisonné, et qui n’a pu, même dans ses malheurs, trouver des hommes assez généreux pour lui dire la vérité. Non, je n’ai jamais trouvé personne qui m’ait assez aimé pour vouloir me déplaire en me disant la vérité tout entière.

En disant ces paroles, les larmes lui vinrent aux yeux, et il embrassait tendrement Mentor. Alors ce sage vieillard lui dit : C’est avec douleur que je me vois contraint de vous dire des choses dures ; mais puis-je vous trahir en vous cachant la vérité ? Mettez-vous en ma place. Si vous avez été trompé jusqu’ici, c’est que vous avez bien voulu l’être ; c’est que vous avez craint des conseillers trop sincères. Avez-vous cherché les gens les plus désintéressés, et les plus propres à vous contredire ? Avez-vous pris soin de faire parler les hommes les moins empressés à vous plaire, les plus désintéressés dans leur conduite, les plus capables de condamner vos passions et vos sentiments injustes ? Quand vous avez trouvé des flatteurs, les avez-vous écartés ? vous en êtes-vous défié ? Non, non ; vous n’avez point fait ce que font ceux qui aiment la vérité, et qui méritent de la connaître. Voyons si vous aurez maintenant le courage de vous laisser humilier par la vérité qui vous condamne.

Je disais donc que ce qui vous attire tant de louanges ne mérite que d’être blâmé. Pendant que vous aviez au dehors tant d’ennemis qui menaçaient votre royaume encore mal établi, vous ne songiez au dedans de votre nouvelle ville qu’à y faire des ouvrages magnifiques. C’est ce qui vous a coûté tant de mauvaises nuits, comme vous me l’avez avoué vous-même. Vous avez épuisé vos richesses, vous n’avez songé ni à augmenter votre peuple, ni à cultiver les terres fertiles de cette côte. Ne fallait-il pas regarder ces deux choses comme les deux fondements essentiels de votre puissance ? Avoir beaucoup de bons hommes, et des terres bien cultivées pour les nourrir ! Il fallait une longue paix dans ces commencements, pour favoriser la multiplication de votre peuple. Vous ne deviez songer qu’à l’agriculture et à l’établissement des plus sages lois. Une vaine ambition vous a poussé jusques au bord du précipice. À force de vouloir paraître grand, vous avez pensé ruiner votre véritable grandeur. Hâtez-vous de réparer ces fautes ; suspendez tous vos grands ouvrages ; renoncez à ce faste qui ruinerait votre nouvelle ville, laissez en paix respirer vos peuples ; appliquez-vous à les mettre dans l’abondance, pour faciliter les mariages. Sachez que vous n’êtes roi qu’autant que vous avez des peuples à gouverner, et que votre puissance doit se mesurer, non par l’étendue des terres que vous occuperez, mais par le nombre des hommes qui habiteront ces terres, et qui seront attachés à vous obéir. Possédez une bonne terre, quoique médiocre en étendue ; couvrez-la de peuples innombrables, laborieux et disciplinés ; faites que ces peuples vous aiment : vous êtes plus puissant plus heureux, plus rempli de gloire, que tous les conquérants qui ravagent tant de royaumes.

Que ferai-je donc à l’égard de ces rois ? répondit Idoménée ; leur avouerai-je ma faiblesse ? il est vrai que j’ai négligé l’agriculture, et même le commerce, qui m’est si facile sur cette côte : je n’ai songé qu’à faire une ville magnifique. Faudra-t-il donc, mon cher Mentor, me déshonorer dans l’assemblée de tant de rois, et découvrir mon imprudence ? S’il le faut, je le veux ; je le ferai sans hésiter, quoi qu’il m’en coûte ; car vous m’avez appris qu’un vrai roi, qui est fait pour ses peuples, et qui se doit tout entier à eux, doit préférer le salut de son royaume à sa propre réputation.

Ce sentiment est digne du père des peuples, reprit Mentor ; c’est à cette bonté, et non à la vaine magnificence de votre ville, que je reconnais en vous le cœur d’un vrai roi. Mais il faut ménager votre honneur, pour l’intérêt même de votre royaume. Laissez-moi faire, je vais faire entendre à ces rois que vous êtes engagé à rétablir Ulysse, s’il est encore vivant, ou du moins son fils, dans la puissance royale, à Ithaque, et que vous voulez en chasser par force tous les amants de Pénélope. Ils n’auront pas de peine à comprendre que cette guerre demande des troupes nombreuses. Ainsi, ils consentiront que vous ne leur donniez d’abord qu’un faible secours contre les Dauniens.

À ces mots, Idoménée parut comme un homme qu’on soulage d’un fardeau accablant. Vous sauvez, cher ami, dit-il à Mentor, mon honneur, et la réputation de cette ville naissante, dont vous cacherez l’épuisement à tous mes voisins. Mais quelle apparence de dire que je veux envoyer des troupes à Ithaque pour y rétablir Ulysse, ou du moins Télémaque son fils, pendant que Télémaque lui-même est engagé à la guerre contre les Dauniens ?

Ne soyez point en peine, répliqua Mentor, je ne dirai rien que de vrai. Les vaisseaux que vous enverrez pour l’établissement de votre commerce iront sur la côte d’Épire ; Ils feront à la fois deux choses : l’une, de rappeler sur votre côte les marchands étrangers, que les trop grands impôts éloignaient de Salente ; l’autre, de chercher des nouvelles d’Ulysse. S’il est encore vivant, il faut qu’il ne soit pas loin de ces mers qui divisent la Grèce d’avec l’Italie ; et on assure qu’on l’a vu chez les Phéaciens. Quand même il n’y aurait plus aucune espérance de le revoir, vos vaisseaux rendront un signalé service à son fils : ils répandront dans Ithaque et dans tous les pays voisins la terreur du nom du jeune Télémaque, qu’on croyait mort comme son père. Les amants de Pénélope seront étonnés d’apprendre qu’il est prêt à revenir avec le secours d’un puissant allié. Les Ithaciens n’oseront secouer le joug. Pénélope sera consolée, et refusera toujours de choisir un nouvel époux. Ainsi, vous servirez Télémaque, pendant qu’il sera en votre place avec les alliés de cette côte d’Italie contre les Dauniens. À ces mots, Idoménée s’écria : Heureux le roi qui est soutenu par de sages conseils ! Un ami sage et fidèle vaut mieux à un roi que des armées victorieuses. Mais doublement heureux le roi qui sent son bonheur, et qui en sait profiter par le bon usage des sages conseils ! car souvent il arrive qu’on éloigne de sa confiance les hommes sages et vertueux dont on craint la vertu, pour prêter l’oreille à des flatteurs dont on ne craint point la trahison. Je suis moi-même tombé dans cette faute, et je vous raconterai tous les malheurs qui me sont venus par un faux ami qui flattait mes passions, dans l’espérance que je flatterais à mon tour les siennes.

Mentor fit aisément entendre aux rois alliés qu’Idoménée devait se charger des affaires de Télémaque, pendant que celui-ci irait avec eux. Ils se contentèrent d’avoir dans leur armée le jeune fils d’Ulysse avec cent jeunes Crétois qu’Idoménée lui donna pour l’accompagner ; c’était la fleur de la jeune noblesse que ce roi avait emmenée de Crète. Mentor lui avait conseillé de les envoyer dans cette guerre. Il faut, disait-il, avoir soin, pendant la paix, de multiplier le peuple ; mais, de peur que toute la nation ne s’amollisse, et ne tombe dans l’ignorance de la guerre, il faut envoyer dans les guerres étrangères la jeune noblesse. Ceux-là suffisent pour entretenir toute la nation dans une émulation de gloire, dans l’amour des armes, dans le mépris des fatigues et de la mort même, enfin dans l’expérience de l’art militaire.

Les rois alliés partirent de Salente contents d’Idoménée, et charmés de la sagesse de Mentor ; ils étaient pleins de joie de ce qu’ils emmenaient avec eux Télémaque. Celui-ci ne put modérer sa douleur quand il fallut se séparer de son ami. Pendant que les rois alliés faisaient leurs adieux, et juraient à Idoménée qu’ils garderaient avec lui une éternelle alliance, Mentor tenait Télémaque serré entre ses bras et se sentait arrosé de ses larmes. Je suis insensible, disait Télémaque, à la joie d’aller acquérir de la gloire, et je ne suis touché que de la douleur de notre séparation. Il me semble que je vois encore ce temps infortuné où les Égyptiens m’arrachèrent d’entre vos bras, et m’éloignèrent de vous, sans me laisser aucune espérance de vous revoir.

Mentor répondait à ces paroles avec douceur, pour le consoler. Voici, lui disait-il, une séparation bien différente : elle est volontaire, elle sera courte ; vous allez chercher la victoire. Il faut, mon fils, que vous m’aimiez d’un amour moins tendre, et plus courageux : accoutumez-vous à mon absence ; vous ne m’aurez pas toujours : il faut que ce soit la sagesse et la vertu, plutôt que la présence de Mentor, qui vous inspirent ce que vous devez faire.

En disant ces mots, la déesse, cachée sous la figure de Mentor, couvrait Télémaque de son égide ; elle répandait au dedans de lui l’esprit de sagesse et de prévoyance, la valeur intrépide et la douce modération, qui se trouvent si rarement ensemble. Allez, disait Mentor, au milieu des plus grands périls, toutes les fois qu’il sera utile que vous y alliez. Un prince se déshonore encore plus en évitant les dangers dans les combats, qu’en n’allant jamais à la guerre. Il ne faut point que le courage de celui qui commande aux autres puisse être douteux. S’il est nécessaire à un peuple de conserver son chef ou son roi, il lui est encore plus nécessaire de ne le voir point dans une réputation douteuse sur la valeur. Souvenez-vous que celui qui commande doit être le modèle de tous les autres ; son exemple doit animer toute l’armée. Ne craignez donc aucun danger, ô Télémaque, et périssez dans les combats, plutôt que de faire douter de votre courage ! Les flatteurs qui auront le plus d’empressement pour vous empêcher de vous exposer au péril dans les occasions nécessaires, seront les premiers à dire en secret que vous manquez de cœur, s’ils vous trouvent facile à arrêter dans ces occasions.

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