Les Aventures de Télémaque (page 8)
Depuis dix ans je souffrais la honte, la douleur, la faim ; je nourrissais une plaie qui me dévorait ; l’espérance même était éteinte dans mon cœur. Tout à coup, revenant de chercher des plantes médicinales pour ma plaie, j’aperçus dans mon antre un jeune homme beau, gracieux, mais fier, et d’une taille de héros. Il me sembla que je voyais Achille, tant il en avait les traits, les regards et la démarche : son âge seul me fit comprendre que ce ne pouvait être lui. Je remarquai sur son visage tout ensemble la compassion et l’embarras : il fut touché de voir avec quelle peine et quelle lenteur je me traînais ; les cris perçants et douloureux dont je faisais retentir les échos de tout ce rivage attendrirent son cœur.
Ô étranger ! lui dis-je d’assez loin, quel malheur t’a conduit dans cette île inhabitée ? je reconnais l’habit grec, cet habit qui m’est encore si cher. Oh ! qu’il me tarde d’entendre ta voix, et de trouver sur tes lèvres cette langue que j’ai apprise dès l’enfance, et que je ne puis plus parler à personne depuis si longtemps dans cette solitude ! Ne sois point effrayé de voir un homme si malheureux ; tu dois en avoir pitié.
À peine Néoptolème m’eut dit, Je suis Grec, que je m’écriai : Ô douce parole, après tant d’années de silence et de douleur sans consolation ! Ô mon fils ! quel malheur, quelle tempête, ou plutôt quel vent favorable t’a conduit ici pour finir mes maux ? Il me répondit : Je suis de l’île de Scyros, j’y retourne ; on dit que je suis fils d’Achille : tu sais tout.
Des paroles si courtes ne contentaient pas ma curiosité ; je lui dis : Ô fils d’un père que j’ai tant aimé ! cher nourrisson de Lycomède, comment viens-tu donc ici ? d’où viens-tu ? Il me répondit qu’il venait du siège de Troie. Tu n’étais pas, lui dis-je, de la première expédition. Et toi, me dit-il, en étais-tu ? Alors je lui répondis : Tu ne connais, je le vois bien, ni le nom de Philoctète, ni ses malheurs. Hélas ! infortuné que je suis ! mes persécuteurs m’insultent dans ma misère : la Grèce ignore ce que je souffre ; ma douleur augmente. Les Atrides m’ont mis en cet état ; que les dieux le leur rendent !
Ensuite je lui racontai de quelle manière les Grecs m’avaient abandonné. Aussitôt qu’il eut écouté mes plaintes, il me fit les siennes. Après la mort d’Achille, me dit-il… D’abord je l’interrompis, en lui disant : Quoi ! Achille est mort ! Pardonne-moi, mon fils, si je trouble ton récit par les larmes que je dois à ton père. Néoptolème me répondit : Vous me consolez en m’interrompant ; qu’il m’est doux de voir Philoctète pleurer mon père !
Néoptolème, reprenant son discours, me dit : Après la mort d’Achille, Ulysse et Phénix me vinrent chercher, assurant qu’on ne pouvait sans moi renverser la ville de Troie. Ils n’eurent aucune peine à m’emmener ; car la douleur de la mort d’Achille, et le désir d’hériter de sa gloire dans cette célèbre guerre, m’engageaient assez à les suivre. J’arrive à Sigée ; l’armée s’assemble autour de moi : chacun jure qu’il revoit Achille ; mais, hélas ! il n’était plus. Jeune et sans expérience, je croyais pouvoir tout espérer de ceux qui me donnaient tant de louanges. D’abord je demande aux Atrides les armes de mon père ; ils me répondent cruellement : Tu auras le reste de ce qui lui appartenait ; mais pour ses armes, elles sont destinées à Ulysse. Aussitôt je me trouble, je pleure, je m’emporte ; mais Ulysse, sans s’émouvoir, me disait : Jeune homme, tu n’étais pas avec nous dans les périls de ce long siège ; tu n’as pas mérité de telles armes, et tu parles déjà trop fièrement ; jamais tu ne les auras. Dépouillé injustement par Ulysse, je m’en retourne dans l’île de Scyros, moins indigné contre Ulysse que contre les Atrides. Que quiconque est leur ennemi puisse être l’ami des dieux ! Ô Philoctète, j’ai tout dit.
Alors je demandai à Néoptolème comment Ajax Télamonien n’avait pas empêché cette injustice. Il est mort, me répondit-il. Il est mort ! m’écriai-je ; et Ulysse ne meurt point ! au contraire, il fleurit dans l’armée ! Ensuite je lui demandai des nouvelles d’Antiloque, fils du sage Nestor, et de Patrocle, si chéri par Achille. Ils sont morts aussi, me dit-il. Aussitôt je m’écriai encore : Quoi, morts ! Hélas ! que me dis-tu ? La cruelle guerre moissonne les bons, et épargne les méchants. Ulysse est donc en vie ? Thersite l’est aussi sans doute ? Voilà ce que font les dieux ; et nous les louerions encore !
Pendant que j’étais dans cette fureur contre votre père, Néoptolème continuait à me tromper, il ajouta ces tristes paroles : Loin de l’armée grecque, où le mal prévaut sur le bien, je vais vivre content dans la sauvage île de Scyros. Adieu : je pars. Que les dieux vous guérissent ! Aussitôt je lui dis : Ô mon fils, je te conjure, par les mânes de ton père, par ta mère, par tout ce que tu as de plus cher sur la terre, de ne me laisser pas seul dans ces maux que tu vois. Je n’ignore pas combien je te serai à charge ; mais il y aurait de la honte à m’abandonner. Jette-moi à la proue, à la poupe, dans la sentine même, partout où je t’incommoderai le moins. Il n’y a que les grands cœurs qui sachent combien il y a de gloire à être bon. Ne me laisse point en un désert où il n’y a aucun vestige d’homme ; mène-moi dans ta patrie, ou dans l’Eubée, qui n’est pas loin du mont Œta, de Trachine, et des bords agréables du fleuve Sperchius : rends-moi à mon père. Hélas ! je crains qu’il ne soit mort. Je lui avais mandé de m’envoyer un vaisseau : ou il est mort, ou bien ceux qui m’avaient promis de le lui dire ne l’ont pas fait. J’ai recours à toi, ô mon fils ! souviens-toi de la fragilité des choses humaines. Celui qui est dans la prospérité doit craindre d’en abuser, et secourir les malheureux.
Voilà ce que l’excès de la douleur me faisait dire à Néoptolème ; il me promit de m’emmener. Alors je m’écriai encore : Ô heureux jour ! ô aimable Néoptolème, digne de la gloire de son père ! Chers compagnons de ce voyage, souffrez que je dise adieu à cette triste demeure. Voyez où j’ai vécu, comprenez ce que j’ai souffert : nul autre n’eût pu le souffrir ; mais la nécessité m’avait instruit, et elle apprend aux hommes ce qu’ils ne pourraient jamais savoir autrement. Ceux qui n’ont jamais souffert ne savent rien ; ils ne connaissent ni les biens ni les maux : ils ignorent les hommes ; ils s’ignorent eux-mêmes. Après avoir parlé ainsi, je pris mon arc et mes flèches.
Néoptolème me pria de souffrir qu’il les baisât, ces armes si célèbres, et consacrées par l’invincible Hercule. Je lui répondis : Tu peux tout ; c’est toi, mon fils, qui me rends aujourd’hui la lumière, ma patrie, mon père accablé de vieillesse, mes amis, moi-même : tu peux toucher ces armes, et te vanter d’être le seul d’entre les Grecs qui ait mérité de les toucher. Aussitôt Néoptolème entre dans ma grotte pour admirer mes armes.
Cependant une douleur cruelle me saisit, elle me trouble, je ne sais plus ce que je fais ; je demande un glaive tranchant pour couper mon pied ; je m’écrie : Ô mort tant désirée ! que ne viens-tu ? Ô jeune homme ! brûle-moi tout à l’heure comme je brûlai le fils de Jupiter. Ô terre ! ô terre ! reçois un mourant qui ne peut plus se relever. De ce transport de douleur, je tombe soudainement, selon ma coutume, dans un assoupissement profond ; une grande sueur commença à me soulager ; un sang noir et corrompu coula de ma plaie. Pendant mon sommeil, il eût été facile à Néoptolème d’emporter mes armes, et de partir ; mais il était fils d’Achille, et n’était pas né pour tromper. En m’éveillant, je reconnus son embarras : il soupirait comme un homme qui ne sait pas dissimuler, et qui agit contre son cœur. Me veux-tu surprendre ? lui dis-je : qu’y a-t-il donc ? Il faut, me répondit-il, que vous me suiviez au siège de Troie. Je repris aussitôt : Ah ! qu’as-tu dit, mon fils ? Rends-moi cet arc ; je suis trahi ! ne m’arrache pas la vie. Hélas ! il ne répond rien ; il me regarde tranquillement ; rien ne le touche. Ô rivages ! ô promontoires de cette île ! ô bêtes farouches ! ô rochers escarpés ! c’est à vous que je me plains, car je n’ai que vous à qui je puisse me plaindre : vous êtes accoutumés à mes gémissements. Faut-il que je sois trahi par le fils d’Achille ! il m’enlève l’arc sacré d’Hercule ; il veut me traîner dans le camp des Grecs pour triompher de moi ; il ne voit pas que c’est triompher d’un mort, d’une ombre, d’une image vaine. Oh ! s’il m’eût attaqué dans ma force !… mais, encore à présent, ce n’est que par surprise. Que ferai-je ? Rends, mon fils, rends : sois semblable à ton père, semblable à toi-même. Que dis-tu ?… Tu ne dis rien ! Ô rocher sauvage ! je reviens à toi, nu, misérable, abandonné, sans nourriture ; je mourrai seul dans cet antre : n’ayant plus mon arc pour tuer des bêtes, les bêtes me dévoreront ; n’importe ! Mais, mon fils, tu ne parais pas méchant : quelque conseil te pousse ; rends mes armes, va-t’en.
Néoptolème, les larmes aux yeux, disait tout bas : Plût aux dieux que je ne fusse jamais parti de Scyros ! Cependant je m’écrie : Ah ! que vois-je ? n’est-ce pas Ulysse ? Aussitôt j’entends sa voix, et il me répond : Oui, c’est moi. Si le sombre royaume de Pluton se fût entr’ouvert, et que j’eusse vu le noir Tartare, que les dieux mêmes craignent d’entrevoir, je n’aurais pas été saisi, je l’avoue, d’une plus grande horreur. Je m’écriai encore : Ô terre de Lemnos ! je te prends à témoin ! Ô soleil, tu le vois, et tu le souffres ! Ulysse me répondit sans s’émouvoir : Jupiter le veut, et je l’exécute. Oses-tu, lui disais-je, nommer Jupiter ! Vois-tu ce jeune homme qui n’était point né pour la fraude, et qui souffre en exécutant ce que tu l’obliges de faire ? Ce n’est pas pour vous tromper, me dit Ulysse, ni pour vous nuire, que nous venons ; c’est pour vous délivrer, vous guérir, vous donner la gloire de renverser Troie, et vous ramener dans votre patrie. C’est vous, et non pas Ulysse, qui êtes l’ennemi de Philoctète.
Alors je dis à votre père tout ce que la fureur pouvait m’inspirer. Puisque tu m’as abandonné sur ce rivage, lui disais-je, que ne m’y laisses-tu en paix ? Va chercher la gloire des combats et tous les plaisirs ; jouis de ton bonheur avec les Atrides : laisse-moi ma misère et ma douleur. Pourquoi m’enlever ? Je ne suis plus rien ; je suis déjà mort. Pourquoi ne crois-tu pas encore aujourd’hui, comme tu le croyais autrefois, que je ne saurais partir ; que mes cris et l’infection de ma plaie troubleraient les sacrifices ? Ô Ulysse, auteur de mes maux, que les dieux puissent te !… Mais les dieux ne m’écoutent point ; au contraire, ils excitent mon ennemi. Ô terre de ma patrie, que je ne reverrai jamais !… Ô dieux, s’il en reste encore quelqu’un d’assez juste pour avoir pitié de moi, punissez, punissez Ulysse ; alors je me croirai guéri.
Pendant que je parlais ainsi, votre père, tranquille, me regardait avec un air de compassion, comme un homme qui, loin d’être irrité, supporte et excuse le trouble d’un malheureux que la fortune a irrité. Je le voyais semblable à un rocher qui, sur le sommet d’une montagne, se joue de la fureur des vents, et laisse épuiser leur rage, pendant qu’il demeure immobile. Ainsi votre père, demeurant dans le silence, attendait que ma colère fût épuisée ; car il savait qu’il ne faut attaquer les passions des hommes, pour les réduire à la raison, que quand elles commencent à s’affaiblir par une espèce de lassitude. Ensuite il me dit ces paroles : Ô Philoctète, qu’avez-vous fait de votre raison et de votre courage ? voici le moment de s’en servir. Si vous refusez de nous suivre pour remplir les grands desseins de Jupiter sur vous, adieu ; vous êtes indigne d’être le libérateur de la Grèce et le destructeur de Troie. Demeurez à Lemnos ; ces armes, que j’emporte, me donneront une gloire qui vous était destinée. Néoptolème, partons ; il est inutile de lui parler : la compassion pour un seul homme ne doit pas nous faire abandonner le salut de la Grèce entière.
Alors je me sentis comme une lionne à qui on vient d’arracher ses petits ; elle remplit les forêts de ses rugissements. Ô caverne, disais-je, jamais je ne te quitterai, tu seras mon tombeau ! Ô séjour de ma douleur, plus de nourriture, plus d’espérance ! Qui me donnera un glaive pour me percer ? Oh ! si les oiseaux de proie pouvaient m’enlever !… Je ne les percerai plus de mes flèches. Ô arc précieux, arc consacré par les mains du fils de Jupiter ! Ô cher Hercule, s’il te reste encore quelque sentiment, n’es-tu pas indigné ? Cet arc n’est plus dans les mains de ton fidèle ami ; il est dans les mains impures et trompeuses d’Ulysse. Oiseaux de proie, bêtes farouches, ne fuyez plus cette caverne, mes mains n’ont plus de flèches. Misérable, je ne puis vous nuire, venez m’enlever ! ou plutôt que la foudre de l’impitoyable Jupiter m’écrase !
Votre père, ayant tenté tous les autres moyens pour me persuader, jugea enfin que le meilleur était de me rendre mes armes ; il fit signe à Néoptolème, qui me les rendit aussitôt. Alors je lui dis : Digne fils d’Achille, tu montres que tu l’es. Mais laisse-moi percer mon ennemi. Aussitôt je voulus tirer une flèche contre votre père ; mais Néoptolème m’arrêta, en me disant : La colère vous trouble, et vous empêche de voir l’indigne action que vous voulez faire. Pour Ulysse, il paraissait aussi tranquille contre mes flèches que contre mes injures. Je me sentis touché de cette intrépidité et de cette patience. J’eus honte d’avoir voulu, dans ce premier transport, me servir de mes armes pour tuer celui qui me les avait fait rendre ; mais, comme mon ressentiment n’était pas encore apaisé, j’étais inconsolable de devoir mes armes à un homme que je haïssais tant. Cependant Néoptolème me disait : Sachez que le divin Hélénus, fils de Priam, étant sorti de la ville de Troie par l’ordre et par l’inspiration des dieux, nous a dévoilé l’avenir. La malheureuse Troie tombera, a-t-il dit ; mais elle ne peut tomber qu’après qu’elle aura été attaquée par celui qui tient les flèches d’Hercule : cet homme ne peut guérir que quand il sera devant les murailles de Troie ; les enfants d’Esculape le guériront.
En ce moment je sentis mon cœur partagé ; j’étais touché de la naïveté de Néoptolème, et de la bonne foi avec laquelle il m’avait rendu mon arc ; mais je ne pouvais me résoudre à voir encore le jour, s’il fallait céder à Ulysse ; et une mauvaise honte me tenait en suspens. Me verra-t-on, disais-je en moi-même, avec Ulysse et avec les Atrides ? Que croira-t-on de moi ?
Pendant que j’étais dans cette incertitude, tout à coup j’entends une voix plus qu’humaine : je vois Hercule dans un nuage éclatant ; il était environné de rayons de gloire. Je reconnus facilement ses traits un peu rudes, son corps robuste, et ses manières simples ; mais il avait une hauteur et une majesté qui n’avaient jamais paru si grandes en lui quand il domptait les monstres. Il me dit : Tu entends, tu vois Hercule. J’ai quitté le haut Olympe pour t’annoncer les ordres de Jupiter. Tu sais par quels travaux j’ai acquis l’immortalité : il faut que tu ailles avec le fils d’Achille, pour marcher sur mes traces dans le chemin de la gloire. Tu guériras ; tu perceras de mes flèches Pâris, auteur de tant de maux. Après la prise de Troie, tu enverras de riches dépouilles à Péan ton père, sur le mont Œta ; ces dépouilles seront mises sur mon tombeau comme un monument de la victoire due à mes flèches. Et toi, ô fils d’Achille ! je te déclare que tu ne peux vaincre sans Philoctète, ni Philoctète sans toi. Allez donc comme deux lions qui cherchent ensemble leur proie. J’enverrai Esculape à Troie, pour guérir Philoctète. Surtout, ô Grecs, aimez et observez la religion : le reste meurt ; elle ne meurt jamais.
Après avoir entendu ces paroles, je m’écriai : Ô heureux jour, douce lumière, tu te montres enfin après tant d’années ! Je t’obéis, je pars après avoir salué ces lieux. Adieu, cher antre. Adieu, nymphes de ces près humides. Je n’entendrai plus le bruit sourd des vagues de cette mer. Adieu, rivage où tant de fois j’ai souffert les injures de l’air. Adieu, promontoire où Écho répéta tant de fois mes gémissements. Adieu, douces fontaines qui me fûtes si amères. Adieu, ô terre de Lemnos ; laisse-moi partir heureusement, puisque je vais où m’appelle la volonté des dieux et de mes amis !
Ainsi nous partîmes : nous arrivâmes au siège de Troie. Machaon et Podalyre, par la divine science de leur père Esculape, me guérirent, ou du moins me mirent dans l’état où vous me voyez. Je ne souffre plus ; j’ai retrouvé toute ma vigueur : mais je suis un peu boiteux. Je fis tomber Paris comme un timide faon de biche qu’un chasseur perce de ses traits. Bientôt Ilion fut réduite en cendres ; vous savez le reste. J’avais néanmoins encore je ne sais quelle aversion pour le sage Ulysse, par le souvenir de mes maux ; et sa vertu ne pouvait apaiser ce ressentiment : mais la vue d’un fils qui lui ressemble, et que je ne puis m’empêcher d’aimer, m’attendrit le cœur pour le père même.
Vénus, toujours irritée contre Télémaque, demande sa perte à Jupiter ; mais les destins ne permettant pas qu’il périsse, la déesse va solliciter de Neptune les moyens de l’éloigner d’Ithaque, où le conduisait Adoam. Aussitôt Neptune envoie au pilote Achamas une divinité trompeuse, qui lui enchante les sens et le fait entrer à pleines voiles dans le port de Salente, au moment où il croyait arriver à Ithaque. Idoménée, roi de Salente, fait à Télémaque et à Mentor l’accueil le plus affectueux : il se rend avec eux au temple de Jupiter, où il avait ordonné un sacrifice pour le succès d’une guerre contre les Manduriens. Le sacrificateur, consultant les entrailles des victimes, fait tout espérer à Idoménée, et l’assure qu’il devra son bonheur à ses deux nouveaux hôtes.
Pendant que Télémaque et Adoam s’entretenaient de la sorte, oubliant le sommeil, et n’apercevant pas que la nuit était déjà au milieu de sa course, une divinité ennemie et trompeuse les éloignait d’Ithaque, que leur pilote Achamas cherchait en vain. Neptune, quoique favorable aux Phéniciens, ne pouvait supporter plus longtemps que Télémaque eût échappé à la tempête qui l’avait jeté contre les rochers de l’île de Calypso. Vénus était encore plus irritée de voir ce jeune homme qui triomphait, ayant vaincu l’Amour et tous ses charmes. Dans le transport de sa douleur, elle quitta Cythère, Paphos, Idalie, et tous les honneurs qu’on lui rend dans l’île de Chypre : elle ne pouvait plus demeurer dans ces lieux où Télémaque avait méprisé son empire. Elle monte vers l’éclatant Olympe, où les dieux étaient assemblés auprès du trône de Jupiter. De ce lieu, ils aperçoivent les astres qui roulent sous leurs pieds ; ils voient le globe de la terre comme un petit amas de boue ; les mers immenses ne leur paraissent que comme des gouttes d’eau dont ce morceau de boue est un peu détrempé : les plus grands royaumes ne sont à leurs yeux qu’un peu de sable qui couvre la surface de cette boue ; les peuples innombrables et les plus puissantes armées ne sont que comme des fourmis qui se disputent les unes aux autres un brin d’herbe sur ce morceau de boue. Les immortels rient des affaires les plus sérieuses qui agitent les faibles mortels, et elles leur paraissent des jeux d’enfants. Ce que les hommes appellent grandeur, gloire, puissance, profonde politique, ne paraît à ces suprêmes divinités que misère et faiblesse.
C’est dans cette demeure, si élevée au-dessus de la terre, que Jupiter a posé son trône immobile : ses yeux percent jusque dans l’abîme, et éclairent jusque dans les derniers replis des cœurs : ses regards doux et sereins répandent le calme et la joie dans tout l’univers. Au contraire, quand il secoue sa chevelure, il ébranle le ciel et la terre. Les dieux mêmes, éblouis des rayons de gloire qui l’environnent, ne s’en approchent qu’avec tremblement.
Toutes les divinités célestes étaient dans ce moment auprès de lui. Vénus se présenta avec tous les charmes qui naissent dans son sein ; sa robe flottante avait plus d’éclat que toutes les couleurs dont Iris se pare au milieu des sombres nuages, quand elle vient promettre aux mortels effrayés la fin des tempêtes, et leur annoncer le retour du beau temps. Sa robe était nouée par cette fameuse ceinture sur laquelle paraissent les grâces ; les cheveux de la déesse étaient attachés par derrière négligemment avec une tresse d’or. Tous les dieux furent surpris de sa beauté, comme s’ils ne l’eussent jamais vue ; et leurs yeux en furent éblouis, comme ceux des mortels le sont, quand Phébus, après une longue nuit, vient les éclairer par ses rayons. Ils se regardaient les uns les autres avec étonnement, et leurs yeux revenaient toujours sur Vénus ; mais ils aperçurent que les yeux de cette déesse étaient baignés de larmes, et qu’une douleur amère était peinte sur son visage.
Cependant elle s’avançait vers le trône de Jupiter, d’une démarche douce et légère, comme le vol rapide d’un oiseau qui fend l’espace immense des airs. Il la regarda avec complaisance ; il lui fit un doux souris ; et, se levant, il l’embrassa. Ma chère fille, lui dit-il, quelle est votre peine ? Je ne puis voir vos larmes sans en être touché : ne craignez point de m’ouvrir votre cœur ; vous connaissez ma tendresse et ma complaisance.
Vénus lui répondit d’une voix douce, mais entrecoupée de profonds soupirs : Ô père des dieux et des hommes, vous qui voyez tout, pouvez-vous ignorer ce qui fait ma peine ? Minerve ne s’est pas contentée d’avoir renversé jusqu’aux fondements la superbe ville de Troie, que je défendais, et de s’être vengée de Pâris, qui avait préféré ma beauté à la sienne ; elle conduit par toutes les terres et par toutes les mers le fils d’Ulysse, ce cruel destructeur de Troie. Télémaque est accompagné par Minerve ; c’est ce qui empêche qu’elle ne paraisse ici en son rang avec les autres divinités. Elle a conduit ce jeune téméraire dans l’île de Chypre pour m’outrager. Il a méprisé ma puissance ; il n’a pas daigné seulement brûler de l’encens sur mes autels : il a témoigné avoir horreur des fêtes que l’on célèbre en mon honneur ; il a fermé son cœur à tous mes plaisirs. En vain Neptune, pour le punir, à ma prière, a irrité les vents et les flots contre lui : Télémaque, jeté par un naufrage horrible dans l’île de Calypso, a triomphé de l’Amour même, que j’avais envoyé dans cette île pour attendrir le cœur de ce jeune Grec. Ni sa jeunesse, ni les charmes de Calypso et de ses nymphes, ni les traits enflammés de l’Amour, n’ont pu surmonter les artifices de Minerve. Elle l’a arraché de cette île : me voilà confondue, un enfant triomphe de moi !
Jupiter, pour consoler Vénus, lui dit : Il est vrai, ma fille, que Minerve défend le cœur de ce jeune Grec contre toutes les flèches de votre fils, et qu’elle lui prépare une gloire que jamais jeune homme n’a méritée. Je suis fâché qu’il ait méprisé vos autels ; mais je ne puis le soumettre à votre puissance. Je consens, pour l’amour de vous, qu’il soit encore errant par mer et par terre, qu’il vive loin de sa patrie, exposé à toutes sortes de maux et de dangers ; mais les destins ne permettent, ni qu’il périsse, ni que sa vertu succombe dans les plaisirs dont vous flattez les hommes. Consolez-vous donc, ma fille : soyez contente de tenir dans votre empire tant d’autres héros et tant d’immortels.
En disant ces paroles, il fit à Vénus un souris plein de grâce et de majesté. Un éclat de lumière, semblable aux plus perçants éclairs, sortit de ses yeux. En baisant Vénus avec tendresse, il répandit une odeur d’ambroisie dont tout l’Olympe fut parfumé. La déesse ne put s’empêcher d’être sensible à cette caresse du plus grand des dieux : malgré ses larmes et sa douleur, on vit la joie se répandre sur son visage ; elle baissa son voile pour cacher la rougeur de ses joues, et l’embarras où elle se trouvait. Toute l’assemblée des dieux applaudit aux paroles de Jupiter ; et Vénus, sans perdre un moment, alla trouver Neptune pour concerter avec lui les moyens de se venger de Télémaque.
Elle raconta à Neptune ce que Jupiter lui avait dit. Je savais déjà, répondit Neptune, l’ordre immuable des destins : mais si nous ne pouvons abîmer Télémaque dans les flots de la mer, du moins n’oublions rien pour le rendre malheureux, et pour retarder son retour à Ithaque. Je ne puis consentir à faire périr le vaisseau phénicien dans lequel il est embarqué. J’aime les Phéniciens, c’est mon peuple ; nulle autre nation de l’univers ne cultive comme eux mon empire. C’est par eux que la mer est devenue le lien de la société de tous les peuples de la terre. Ils m’honorent par de continuels sacrifices sur mes autels ; ils sont justes, sages et laborieux dans le commerce ; ils répandent partout la commodité et l’abondance. Non, déesse, je ne puis souffrir qu’un de leurs vaisseaux fasse naufrage ; mais je ferai que le pilote perdra sa route, et qu’il s’éloignera d’Ithaque où il veut aller.
Vénus, contente de cette promesse, rit avec malignité, et retourna, dans son char volant, sur les prés fleuris d’Idalie, où les Grâces, les Jeux et les Ris, témoignèrent leur joie de la revoir, dansant autour d’elle sur les fleurs qui parfument ce charmant séjour.