Les Aventures de Télémaque (page 7)
Faites, lui répondait Mentor, tout le contraire de ce qu’on fait communément. Les princes avides et sans prévoyance ne songent qu’à charger d’impôts ceux d’entre leurs sujets qui sont les plus vigilants et les plus industrieux pour faire valoir leurs biens ; c’est qu’ils espèrent en être payés plus facilement : en même temps, ils chargent moins ceux que la paresse rend plus misérables. Renversez cet mauvais ordre, qui accable les bons, qui récompense le vice, et qui introduit une négligence aussi funeste au roi même qu’à tout l’État. Mettez des taxes, des amendes, et même, s’il le faut, d’autres peines rigoureuses, sur ceux qui négligeront leurs champs, comme vous puniriez des soldats qui abandonneraient leurs postes dans la guerre : au contraire, donnez des grâces et des exemptions aux familles qui, se multipliant, augmentent à proportion la culture de leurs terres. Bientôt les familles se multiplieront, et tout le monde s’animera au travail ; il deviendra même honorable. La profession de laboureur ne sera plus méprisée, n’étant plus accablée de tant de maux. On reverra la charrue en honneur, maniée par des mains victorieuses qui auraient défendu la patrie. Il ne sera pas moins beau de cultiver l’héritage reçu de ses ancêtres, pendant une heureuse paix, que de l’avoir défendu généreusement pendant les troubles de la guerre. Toute la campagne refleurira : Cérès se couronnera d’épis dorés ; Bacchus, foulant à ses pieds les raisins, fera couler, du penchant des montagnes des ruisseaux de vin plus doux que le nectar : les creux vallons retentiront des concerts des bergers, qui, le long des clairs ruisseaux, joindront leurs voix avec leurs flûtes, pendant que leurs troupeaux bondissants paîtront sur l’herbe et parmi les fleurs, sans craindre les loups.
Ne serez-vous pas trop heureux, ô Idoménée, d’être la source de tant de biens, et de faire vivre, à l’ombre de votre nom, tant de peuples dans un si aimable repos ? Cette gloire n’est-elle pas plus touchante que celle de ravager la terre, de répandre partout, et presque autant chez soi, au milieu même des victoires, que chez les étrangers vaincus, le carnage, le trouble, l’horreur, la langueur, la consternation, la cruelle faim, et le désespoir ?
Oh ! heureux le roi assez aimé des dieux, et d’un cœur assez grand, pour entreprendre d’être ainsi les délices des peuples, et de montrer à tous les siècles, dans son règne, un si charmant spectacle ! La terre entière, loin de se défendre de sa puissance par des combats, viendrait à ses pieds le prier de régner sur elle.
Idoménée lui répondit : Mais quand les peuples seront ainsi dans la paix et dans l’abondance, les délices les corrompront, et ils tourneront contre moi les forces que je leur aurai données.
Ne craignez point, dit Mentor, cet inconvénient ; c’est un prétexte qu’on allègue toujours pour flatter les princes prodigues qui veulent accabler leurs peuples d’impôts. Le remède est facile. Les lois que nous venons d’établir pour l’agriculture rendront leur vie laborieuse ; et, dans leur abondance, ils n’auront que le nécessaire, parce que nous retranchons tous les arts qui fournissent le superflu. Cette abondance même sera diminuée par la facilité des mariages et par la grande multiplication des familles. Chaque famille, étant nombreuse, et ayant peu de terre, aura besoin de la cultiver par un travail sans relâche. C’est la mollesse et l’oisiveté qui rendent les peuples insolents et rebelles. Ils auront du pain, à la vérité, et assez largement ; mais ils n’auront que du pain, et des fruits de leur propre terre, gagnés à la sueur de leur visage.
Pour tenir votre peuple dans cette modération, il faut régler, dès à présent, l’étendue de terre que chaque famille pourra posséder. Vous savez que nous avons divisé tout votre peuple en sept classes, suivant les différentes conditions : il ne faut permettre à chaque famille, dans chaque classe, de pouvoir posséder que l'étendue de terre absolument nécessaire pour nourrir le nombre de personnes dont elle sera composée. Cette règle étant inviolable, les nobles ne pourront point faire des acquisitions sur les pauvres ; tous auront des terres, mais chacun en aura fort peu, et sera excité par là à la bien cultiver. Si, dans une longue suite de temps, les terres manquaient ici, on ferait des colonies, qui augmenteraient la puissance de cet État.
Je crois même que vous devez prendre garde à ne laisser jamais le vin devenir trop commun dans votre royaume. Si on a planté trop de vignes, il faut qu’on les arrache : le vin est la source des plus grands maux parmi les peuples ; il cause les maladies, les querelles, les séditions, l’oisiveté, le dégoût du travail, le désordre des familles. Que le vin soit donc réservé comme une espèce de remède, ou comme une liqueur très-rare, qui n’est employée que pour les sacrifices, ou pour les fêtes extraordinaires. Mais n’espérez point de faire observer une règle si importante, si vous n’en donnez vous-même l’exemple.
D’ailleurs, il faut faire garder inviolablement les lois de Minos pour l’éducation des enfants. Il faut établir des écoles publiques, où l’on enseigne la crainte des dieux, l’amour de la patrie, le respect des lois, la préférence de l’honneur aux plaisirs, et à la vie même. Il faut avoir des magistrats qui veillent sur les familles et sur les mœurs des particuliers. Veillez vous-même, vous qui n’êtes roi, c’est-à-dire pasteur du peuple, que pour veiller nuit et jour sur votre troupeau : par là vous préviendrez un nombre infini de désordres et de crimes ; ceux que vous ne pourrez prévenir, punissez-les d’abord sévèrement. C’est une clémence, que de faire d’abord des exemples qui arrêtent le cours de l’iniquité. Par un peu de sang répandu à propos, on en épargne beaucoup pour la suite, et on se met en état d’être craint, sans user souvent de rigueur.
Mais quelle détestable maxime, que de ne croire trouver sa sûreté que dans l’oppression de ses peuples ! Ne les point conduire à la vertu, ne s’en faire jamais aimer, les pousser par la terreur jusqu’au désespoir, les mettre dans l’affreuse nécessité, ou de ne pouvoir jamais respirer librement ou de secouer le joug de votre tyrannique domination ; est-ce là le vrai moyen de régner sans trouble ? Est-ce là le vrai chemin qui mène à la gloire ?
Souvenez-vous que les pays où la domination du souverain est plus absolue sont ceux où les souverains sont moins puissants. Ils prennent, ils ruinent tout, ils possèdent seuls tout l’État ; mais aussi tout l’État languit ; les campagnes sont en friche, et presque désertes ; les villes diminuent chaque jour ; le commerce tarit. Le roi, qui ne peut être roi tout seul, et qui n’est grand que par ses peuples, s’anéantit lui-même peu à peu par l’anéantissement des peuples dont il tire ses richesses et sa puissance. Son État s’épuise d’argent et d’hommes : cette dernière perte est la plus grande et la plus irréparable. Son pouvoir absolu fait autant d’esclaves qu’il a de sujets. On le flatte, on fait semblant de l’adorer, on tremble au moindre de ses regards ; mais attendez la moindre révolution : cette puissance monstrueuse, poussée jusqu’à un excès trop violent, ne saurait durer ; elle n’a aucune ressource dans le cœur des peuples ; elle a lassé et irrité tous les corps de l’État ; elle contraint tous les membres de ce corps de soupirer après un changement. Au premier coup qu’on lui porte, l’idole se renverse, se brise, et est foulée aux pieds. Le mépris, la haine, le ressentiment, la défiance, en un mot toutes les passions se réunissent contre une autorité si odieuse. Le roi, qui, dans sa vaine prospérité, ne trouvait pas un seul homme assez hardi pour lui dire la vérité, ne trouvera, dans son malheur, aucun homme qui daigne ni l’excuser, ni le défendre contre ses ennemis.
Après ces discours, Idoménée, persuadé par Mentor, se hâta de distribuer les terres vacantes, de les remplir de tous les artisans inutiles, et d’exécuter tout ce qui avait été résolu. Il réserva seulement pour les maçons les terres qu’il leur avait destinées, et qu’ils ne pouvaient cultiver qu’après la fin de leurs travaux dans la ville.
Déjà la réputation du gouvernement doux et modéré d’Idoménée attire en foule de tous côtés des peuples qui viennent s’incorporer au sien, et chercher leur bonheur sous une si aimable domination. Déjà ces campagnes, si longtemps couvertes de ronces et d’épines, promettent de riches moissons et des fruits jusqu’alors inconnus. La terre ouvre son sein au tranchant de la charrue, et prépare ses richesses pour récompenser le laboureur : l’espérance reluit de tous côtés. On voit dans les vallons et sur les collines les troupeaux de moutons qui bondissent sur l’herbe, et les grands troupeaux de bœufs et de génisses qui font retentir les hautes montagnes de leurs mugissements : ces troupeaux servent à engraisser les campagnes. C’est Mentor qui a trouvé le moyen d’avoir ces troupeaux. Mentor conseilla à Idoménée de faire avec les Peucètes, peuples voisins, un échange de toutes les choses superflues qu’on ne voulait plus souffrir dans Salente, avec ces troupeaux, qui manquaient aux Salentins.
En même temps, la ville et les villages d’alentour étaient pleins d’une belle jeunesse qui avait langui longtemps dans la misère, et qui n’avait osé se marier, de peur d’augmenter leurs maux. Quand ils virent qu’Idoménée prenait des sentiments d’humanité, et qu’il voulait être leur père, ils ne craignirent plus la faim et les autres fléaux par lesquels le ciel afflige la terre. On n’entendait plus que des cris de joie, que les chansons des bergers et des laboureurs qui célébraient leurs hyménées. On aurait cru voir le dieu Pan avec une foule de Satyres et de Faunes mêlés parmi les Nymphes, et dansant au son de la flûte à l’ombre des bois. Tout était tranquille et riant ; mais la joie était modérée, et les plaisirs ne servaient qu’à délasser des longs travaux : ils en étaient plus vifs et plus purs.
Les vieillards, étonnés de voir ce qu’ils n’avaient osé espérer dans la suite d’un si long âge, pleuraient par un excès de joie mêlée de tendresse ; ils levaient leurs mains tremblantes vers le ciel. Bénissez, disaient-ils, ô grand Jupiter, le roi qui vous ressemble, et qui est le plus grand don que vous nous ayez fait ! Il est né pour le bien des hommes, rendez-lui tous les biens que nous recevons de lui. Nos arrière-neveux, venus de ces mariages qu’il favorise, lui devront tout, jusqu’à leur naissance ; et il sera véritablement le père de ses sujets. Les jeunes hommes, et les jeunes filles qu’ils épousaient, ne faisaient éclater leur joie qu’en chantant les louanges de celui de qui cette joie si douce leur était venue. Les bouches, et encore plus les cœurs, étaient sans cesse remplis de son nom. On se croyait heureux de le voir ; on craignait de le perdre : sa perte eût été la désolation de chaque famille.
Alors Idoménée avoua à Mentor qu’il n’avait jamais senti de plaisir aussi touchant que celui d’être aimé, et de rendre tant de gens heureux. Je ne l’aurais jamais cru, disait-il : il me semblait que toute la grandeur des princes ne consistait qu’à se faire craindre ; que le reste des hommes était fait pour eux ; et tout ce que j’avais ouï dire des rois qui avaient été l’amour et les délices de leurs peuples me paraissait une pure fable : j’en reconnais maintenant la vérité. Mais il faut que je vous raconte comment on avait empoisonné mon cœur, dès ma plus tendre enfance, sur l’autorité des rois. C’est ce qui a causé tous les malheurs de ma vie. Alors Idoménée commença cette narration :
Télémaque, pendant son séjour chez les alliés, gagne l’affection de leurs principaux chefs, et celle même de Philoctète, d’abord indisposé contre lui, à cause d’Ulysse son père. Philoctète lui raconte ses aventures, et l’origine de sa haine contre Ulysse : il lui montre les funestes effets de la passion de l’amour, par l’histoire tragique de la mort d’Hercule. Il lui apprend comment il obtint de ce héros les flèches fatales, sans lesquelles la ville de Troie ne pouvait être prise ; comment il fut puni d’avoir trahi le secret de la mort d’Hercule, par tous les maux qu’il eut à souffrir dans l’île de Lemnos ; enfin, comment Ulysse se servit de Néoptolème pour l’engager à se rendre au siège de Troie, où il fut guéri de sa blessure par les fils d’Esculape.
Cependant Télémaque montrait son courage dans les périls de la guerre. En partant de Salente, il s’appliqua à gagner l’affection des vieux capitaines, dont la réputation et l’expérience étaient au comble. Nestor, qui l’avait déjà vu à Pylos, et qui avait toujours aimé Ulysse, le traitait comme s’il eût été son propre fils. Il lui donnait des instructions qu’il appuyait de divers exemples, il lui racontait toutes les aventures de sa jeunesse, et tout ce qu’il avait vu faire de plus remarquable aux héros de l’âge passé. La mémoire de ce sage vieillard, qui avait vécu trois âges d’hommes, était comme une histoire des anciens temps gravée sur le marbre ou sur l’airain.
Philoctète n’eut pas d’abord la même inclination que Nestor pour Télémaque : la haine qu’il avait nourrie si longtemps dans son cœur contre Ulysse l’éloignait de son fils ; et il ne pouvait voir qu’avec peine tout ce qu’il semblait que les dieux préparaient en faveur de ce jeune homme, pour le rendre égal aux héros qui avaient renversé la ville de Troie. Mais enfin la modération de Télémaque vainquit tous les ressentiments de Philoctète ; il ne put se défendre d’aimer cette vertu douce et modeste. Il prenait souvent Télémaque, et lui disait : Mon fils ( car je ne crains plus de vous nommer ainsi), votre père et moi, je l’avoue, nous avons été longtemps ennemis l’un de l’autre : j’avoue même qu’après que nous eûmes fait tomber la superbe ville de Troie, mon cœur n’était point encore apaisé ; et, quand je vous ai vu, j’ai senti de la peine à aimer la vertu dans le fils d’Ulysse. Je me le suis souvent reproché. Mais enfin la vertu, quand elle est douce, simple, ingénue et modeste, surmonte tout. Ensuite Philoctète s’engagea insensiblement à lui raconter ce qui avait allumé dans son cœur tant de haine contre Ulysse.
Il faut, dit-il, reprendre mon histoire de plus haut. Je suivais partout le grand Hercule, qui a délivré la terre de tant de monstres, et devant qui les autres héros n’étaient que comme sont les faibles roseaux auprès d’un grand chêne, ou comme les moindres oiseaux en présence de l’aigle. Ses malheurs et les miens vinrent d’une passion qui cause tous les désastres les plus affreux ; c’est l’amour. Hercule, qui avait vaincu tant de monstres, ne pouvait vaincre cette passion honteuse ; et le cruel enfant Cupidon se jouait de lui. Il ne pouvait se ressouvenir sans rougir de honte qu’il avait autrefois oublié sa gloire jusqu’à filer auprès d’Omphale, reine de Lydie, comme le plus lâche et le plus efféminé de tous les hommes ; tant il avait été entraîné par un amour aveugle ! Cent fois il m’a avoué que cet endroit de sa vie avait terni sa vertu, et presque effacé la gloire de tous ses travaux.
Cependant, ô dieux ! telle est la faiblesse et l’inconstance des hommes, ils se promettent tout d’eux-mêmes, et ne résistent à rien. Hélas ! le grand Hercule retomba dans les pièges de l’Amour qu’il avait si souvent détesté ; il aima Déjanire. Trop heureux s’il eût été constant dans cette passion pour une femme qui fut son épouse ! Mais bientôt la jeunesse d’Iole, sur le visage de laquelle les grâces étaient peintes, ravit son cœur. Déjanire brûla de jalousie ; elle se ressouvint de cette fatale tunique que le centaure Nessus lui avait laissée, en mourant, comme un moyen assuré de réveiller l’amour d’Hercule toutes les fois qu’il paraîtrait la négliger pour en aimer quelque autre. Cette tunique, pleine du sang venimeux du centaure, renfermait le poison des flèches dont ce monstre avait été percé. Vous savez que les flèches d’Hercule, qui tua ce perfide centaure, avaient été trempées dans le sang de l’hydre de Lerne, et que ce sang empoisonnait ces flèches, en sorte que toutes les blessures qu’elles faisaient étaient incurables.
Hercule, s’étant revêtu de cette tunique, sentit bientôt le feu dévorant qui se glissait jusque dans la moelle de ses os : il poussait des cris horribles, dont le mont Œta résonnait, et faisait retentir toutes les profondes vallées ; la mer même en paraissait émue : les taureaux les plus furieux, qui auraient mugi dans leurs combats, n’auraient pas fait un bruit aussi affreux. Le malheureux Lichas, qui lui avait apporté de la part de Déjanire cette tunique, ayant osé s’approcher de lui, Hercule, dans le transport de sa douleur, le prit, le fit pirouetter comme un frondeur fait, avec sa fronde, tourner la pierre qu’il veut jeter loin de lui. Ainsi Lichas, lancé du haut de la montagne par la puissante main d’Hercule, tombait dans les flots de la mer, où il fut changé tout à coup en un rocher qui garde encore la figure humaine, et qui étant toujours battu par les vagues irritées, épouvante de loin les sages pilotes.
Après ce malheur de Lichas, je crus que je ne pouvais plus me fier à Hercule ; je songeais à me cacher dans les cavernes les plus profondes Je le voyais déraciner sans peine d’une main les hauts sapins et les vieux chênes, qui, depuis plusieurs siècles, avaient méprisé les vents et les tempêtes. De l’autre main il tâchait en vain d’arracher de dessus son dos la fatale tunique ; elle s’était collée sur sa peau, et comme incorporée à ses membres. À mesure qu’il la déchirait, il déchirait aussi sa peau et sa chair ; son sang ruisselait, et trempait la terre. Enfin sa vertu surmontant sa douleur, il s’écria : Tu vois, ô mon cher Philoctète, les maux que les dieux me font souffrir : ils sont justes ; c’est moi qui les ai offensés ; j’ai violé l’amour conjugal. Après avoir vaincu tant d’ennemis, je me suis lâchement laissé vaincre par l’amour d’une beauté étrangère : je péris ; et je suis content de périr pour apaiser les dieux. Mais, hélas ! cher ami, où est-ce que tu fuis ? L’excès de la douleur m’a fait commettre, il est vrai, contre ce misérable Lichas, une cruauté que je me reproche : il n’a pas su quel poison il me présentait ; il n’a point mérité ce que je lui ai fait souffrir : mais crois-tu que je puisse oublier l’amitié que je te dois, et vouloir t’arracher la vie ? Non, non, je ne cesserai point d’aimer Philoctète ; Philoctète recevra dans son sein mon âme prête à s’envoler : c’est lui qui recueillera mes cendres. Où es-tu donc, ô mon cher Philoctète ? Philoctète, la seule espérance qui me reste ici-bas !
À ces mots, je me hâte de courir vers lui ; il me tend les bras, et veut m’embrasser ; mais il se retient, dans la crainte d’allumer dans mon sein le feu cruel dont il est lui-même brûlé. Hélas ! dit-il, cette consolation même ne m’est plus permise. En parlant ainsi, il assemble tous ces arbres qu’il vient d’abattre ; il en fait un bûcher sur le sommet de la montagne ; il monte tranquillement sur le bûcher ; il étend la peau du lion de Némée, qui avait si longtemps couvert ses épaules lorsqu’il allait d’un bout de la terre à l’autre abattre les monstres, et délivrer les malheureux ; il s’appuie sur sa massue, et il m’ordonne d’allumer le feu du bûcher. Mes mains, tremblantes et saisies d’horreur, ne purent lui refuser ce cruel office ; car la vie n’était plus pour lui un présent des dieux, tant elle lui était funeste. Je craignis même que l’excès de ses douleurs ne le transportât jusqu’à faire quelque chose d’indigne de cette vertu qui avait étonné l’univers. Comme il vit que la flamme commençait à prendre au bûcher : C’est maintenant, s’écria-t-il, mon cher Philoctète, que j’éprouve ta véritable amitié ; car tu aimes mon honneur plus que ma vie. Que les dieux te le rendent ! Je te laisse ce que j’ai de plus précieux sur la terre, ces flèches trempées dans le sang de l’hydre de Lerne. Tu sais que les blessures qu’elles font sont incurables ; par elles tu seras invincible, comme je l’ai été, et aucun mortel n’osera combattre contre toi. Souviens-toi que je meurs fidèle à notre amitié, et n’oublie jamais combien tu m’as été cher. Mais, s’il est vrai que tu sois touché de mes maux, tu peux me donner une dernière consolation : promets-moi de ne découvrir jamais à aucun mortel ni ma mort, ni le lieu où tu auras caché mes cendres. Je le lui promis, hélas ! je le jurai même, en arrosant son bûcher de mes larmes. Un rayon de joie parut dans ses yeux : mais tout à coup un tourbillon de flammes qui l’enveloppa étouffa sa voix, et le déroba presque à ma vue. Je le voyais encore un peu néanmoins au travers des flammes, avec un visage aussi serein que s’il eût été couronné de fleurs et couvert de parfums, dans la joie d’un festin délicieux, au milieu de tous ses amis.
Le feu consuma bientôt tout ce qu’il y avait de terrestre et de mortel en lui. Bientôt il ne lui resta rien de tout ce qu’il avait reçu, dans sa naissance, de sa mère Alcmène ; mais il conserva, par l’ordre de Jupiter, cette nature subtile et immortelle, cette flamme céleste qui est le vrai principe de vie, et qu’il avait reçue du père des dieux. Ainsi il alla avec eux, sous les voûtes dorées du brillant Olympe, boire le nectar, où les dieux lui donnèrent pour épouse l’aimable Hébé, qui est la déesse de la jeunesse, et qui versait le nectar dans la coupe du grand Jupiter, avant que Ganymède eût reçu cet honneur.
Pour moi, je trouvai une source inépuisable de douleurs dans ces flèches qu’il m’avait données pour m’élever au-dessus de tous les héros. Bientôt les rois ligués entreprirent de venger Ménélas de l’infâme Pâris, qui avait enlevé Hélène, et de renverser l’empire de Priam. L’oracle d’Apollon leur fit entendre qu’ils ne devaient point espérer de finir heureusement cette guerre, à moins qu’ils n’eussent les flèches d’Hercule.
Ulysse votre père, qui était toujours le plus éclairé et le plus industrieux dans tous les conseils, se chargea de me persuader d’aller avec eux au siège de Troie, et d’y apporter ces flèches qu’il croyait que j’avais. Il y avait déjà longtemps qu’Hercule ne paraissait plus sur la terre : on n’entendait plus parler d’aucun nouvel exploit de ce héros ; les monstres et les scélérats recommençaient à paraître impunément. Les Grecs ne savaient que croire de lui : les uns disaient qu’il était mort ; d’autres soutenaient qu’il était allé jusque sous l’Ourse glacée dompter les Scythes. Mais Ulysse soutint qu’il était mort, et entreprit de me le faire avouer. Il me vint trouver dans un temps où je ne pouvais encore me consoler d’avoir perdu le grand Alcide. Il eut une extrême peine à m’aborder ; car je ne pouvais plus voir les hommes : je ne pouvais souffrir qu’on m’arrachât de ces déserts du mont Œta, où j’avais vu périr mon ami ; je ne songeais qu’à me repeindre l’image de ce héros, et qu’à pleurer à la vue de ces tristes lieux. Mais la douce et puissante persuasion était sur les lèvres de votre père : il parut presque aussi affligé que moi ; il versa des larmes ; il sut gagner insensiblement mon cœur, et attirer ma confiance ; il m’attendrit pour les rois grecs qui allaient combattre pour une juste cause, et qui ne pouvaient réussir sans moi. Il ne put jamais néanmoins m’arracher le secret de la mort d’Hercule, que j’avais juré de ne dire jamais ; mais il ne doutait point qu’il ne fût mort, et il me pressait de lui découvrir le lieu où j’avais caché ses cendres.
Hélas ! j’eus horreur de faire un parjure, en lui disant un secret que j’avais promis aux dieux de ne dire jamais ; mais j’eus la faiblesse d’éluder mon serment, n’osant le violer ; les dieux m’en ont puni : je frappai du pied la terre à l’endroit où j’avais mis les cendres d’Hercule. Ensuite j’allai joindre les rois ligués, qui me reçurent avec la même joie qu’ils auraient reçu Hercule même. Comme je passais dans l’île de Lemnos, je voulus montrer à tous les Grecs ce que mes flèches pouvaient faire. Me préparant à percer un daim qui s’élançait dans un bois, je laissai, par mégarde, tomber la flèche de l’arc sur mon pied, et elle me fit une blessure que je ressens encore. Aussitôt j’éprouvai les mêmes douleurs qu’Hercule avait souffertes ; je remplissais nuit et jour l’île de mes cris : un sang noir et corrompu, coulant de ma plaie, infectait l’air, et répandait dans le camp des Grecs une puanteur capable de suffoquer les hommes les plus vigoureux. Toute l’armée eut horreur de me voir dans cette extrémité ; chacun conclut que c’était un supplice qui m’était envoyé par les justes dieux.
Ulysse, qui m’avait engagé dans cette guerre, fut le premier à m’abandonner. J’ai reconnu, depuis, qu’il l’avait fait parce qu’il préférait l’intérêt commun de la Grèce, et la victoire, à toutes les raisons d’amitié ou de bienséance particulière. On ne pouvait plus sacrifier dans le camp, tant l’horreur de ma plaie, son infection, et la violence de mes cris troublaient toute l’armée. Mais au moment où je me vis abandonné de tous les Grecs par le conseil d’Ulysse, cette politique me parut pleine de la plus horrible inhumanité et de la plus noire trahison. Hélas ! j’étais aveugle, et je ne voyais pas qu’il était juste que les plus sages hommes fussent contre moi, de même que les dieux que j’avais irrités.
Je demeurai, presque pendant tout le siège de Troie, seul sans secours, sans espérance, sans soulagement, livré à d’horribles douleurs, dans cette île déserte et sauvage, où je n’entendais que le bruit des vagues de la mer qui se brisaient contre les rochers. Je trouvai, au milieu de cette solitude, une caverne vide dans un rocher qui élevait vers le ciel deux pointes semblables à deux têtes : de ce rocher sortait une fontaine claire. Cette caverne était la retraite des bêtes farouches, à la fureur desquelles j’étais exposé nuit et jour. J’amassai quelques feuilles pour me coucher. Il ne me restait, pour tout bien, qu’un pot de bois grossièrement travaillé, et quelques habits déchirés, dont j’enveloppais ma plaie pour arrêter le sang, et dont je me servais aussi pour la nettoyer. Là, abandonné des hommes, et livré à la colère des dieux, je passais mon temps à percer de mes flèches les colombes et les autres oiseaux qui volaient autour de ce rocher. Quand j’avais tué quelque oiseau pour ma nourriture, il fallait que je me traînasse contre terre avec douleur pour aller ramasser ma proie : ainsi mes mains me préparaient de quoi me nourrir.
Il est vrai que les Grecs, en partant, me laissèrent quelques provisions ; mais elles durèrent peu. J’allumais du feu avec des cailloux. Cette vie, tout affreuse qu’elle est, m’eût paru douce, loin des hommes ingrats et trompeurs, si la douleur ne m’eût accablé, et si je n’eusse sans cesse repassé dans mon esprit ma triste aventure. Quoi ! disais-je, tirer un homme de sa patrie, comme le seul homme qui puisse venger la Grèce, et puis l’abandonner dans cette île déserte pendant son sommeil ! car ce fut pendant mon sommeil que les Grecs partirent. Jugez quelle fut ma surprise, et combien je versai de larmes à mon réveil, quand je vis les vaisseaux fendre les ondes. Hélas ! cherchant de tous côtés dans cette île sauvage et horrible, je ne trouvai que la douleur. Dans cette île, il n’y a ni port, ni commerce, ni hospitalité, ni hommes qui y abordent volontairement. On n’y voit que les malheureux que les tempêtes y ont jetés, et on n’y peut espérer de société que par des naufrages : encore même ceux qui venaient en ce lieu n’osaient me prendre pour me ramener ; ils craignaient la colère des dieux et celle des Grecs.