Madame Bovary (page 14)

Gustave Flaubert · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Madame Bovary · 43 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

C’était le carrefour d’un bois, avec une fontaine, à gauche, ombragée par un chêne. Des paysans et des seigneurs, le plaid sur l’épaule, chantaient tous ensemble une chanson de chasse ; puis il survint un capitaine qui invoquait l’ange du mal en levant au ciel ses deux bras ; un autre parut ; ils s’en allèrent, et les chasseurs reprirent.

Elle se retrouvait dans les lectures de la jeunesse, en plein Walter Scott. Il lui semblait entendre, à travers le brouillard, le son des cornemuses écossaises se répéter sur les bruyères. D’ailleurs, le souvenir du roman facilitant l’intelligence du libretto, elle suivait l’intrigue phrase à phrase, tandis que d’insaisissables pensées qui lui revenaient, se dispersaient, aussitôt, sous les rafales de la musique. Elle se laissait aller au bercement des mélodies et se sentait elle-même vibrer de tout son être comme si les archets des violons se fussent promenés sur ses nerfs. Elle n’avait pas assez d’yeux pour contempler les costumes, les décors, les personnages, les arbres peints qui tremblaient quand on marchait, et les toques de velours, les manteaux, les épées, toutes ces imaginations qui s’agitaient dans l’harmonie comme dans l’atmosphère d’un autre monde. Mais une jeune femme s’avança en jetant une bourse à un écuyer vert. Elle resta seule, et alors on entendit une flûte qui faisait comme un murmure de fontaine ou comme des gazouillements d’oiseau. Lucie entama d’un air brave sa cavatine en sol majeur ; elle se plaignait d’amour, elle demandait des ailes. Emma, de même, aurait voulu, fuyant la vie, s’envoler dans une étreinte. Tout à coup, Edgar Lagardy parut.

Il avait une de ces pâleurs splendides qui donnent quelque chose de la majesté des marbres aux races ardentes du Midi. Sa taille vigoureuse était prise dans un pourpoint de couleur brune ; un petit poignard ciselé lui battait sur la cuisse gauche, et il roulait des regards langoureusement en découvrant ses dents blanches. On disait qu’une princesse polonaise, l’écoutant un soir chanter sur la plage de Biarritz, où il radoubait des chaloupes, en était devenue amoureuse. Elle s’était ruinée à cause de lui. Il l’avait plantée là pour d’autres femmes, et cette célébrité sentimentale ne laissait pas que de servir à sa réputation artistique. Le cabotin diplomate avait même soin de faire toujours glisser dans les réclames une phrase poétique sur la fascination de sa personne et la sensibilité de son âme. Un bel organe, un imperturbable aplomb, plus de tempérament que d’intelligence et plus d’emphase que de lyrisme, achevaient de rehausser cette admirable nature de charlatan, où il y avait du coiffeur et du toréador.

Dès la première scène, il enthousiasma. Il pressait Lucie dans ses bras, il la quittait, il revenait, il semblait désespéré : il avait des éclats de colère, puis des râles élégiaques d’une douceur infinie, et les notes s’échappaient de son cou nu, pleines de sanglots et de baisers. Emma se penchait pour le voir, égratignant avec ses ongles le velours de sa loge. Elle s’emplissait le cœur de ces lamentations mélodieuses qui se traînaient à l’accompagnement des contrebasses, comme des cris de naufragés dans le tumulte d’une tempête. Elle reconnaissait tous les enivrements et les angoisses dont elle avait manqué mourir. La voix de la chanteuse ne lui semblait être que le retentissement de sa conscience, et cette illusion qui la charmait quelque chose même de sa vie. Mais personne sur la terre ne l’avait aimée d’un pareil amour. Il ne pleurait pas comme Edgar, le dernier soir, au clair de lune, lorsqu’ils se disaient : « À demain ; à demain !… » La salle craquait sous les bravos ; on recommença la strette entière ; les amoureux parlaient des fleurs de leur tombe, de serments, d’exil, de fatalité, d’espérances, et quand ils poussèrent l’adieu final, Emma jeta un cri aigu, qui se confondit avec la vibration des derniers accords.

— Pourquoi donc, demanda Bovary, ce seigneur est-il à la persécuter ?

— Mais non, répondit-elle ; c’est son amant.

— Pourtant il jure de se venger sur sa famille, tandis que l’autre, celui qui est venu tout à l’heure, disait : « J’aime Lucie et je m’en crois aimé. » D’ailleurs, il est parti avec son père, bras dessus, bras dessous. Car c’est bien son père, n’est-ce pas, le petit laid qui porte une plume de coq à son chapeau ?

Malgré les explications d’Emma, dès le duo récitatif où Gilbert expose à son maître Ashton ses abominables manœuvres, Charles, en voyant le faux anneau de fiançailles qui doit abuser Lucie, crut que c’était un souvenir d’amour envoyé par Edgar. Il avouait, du reste, ne pas comprendre l’histoire, — à cause de la musique, — qui nuisait beaucoup aux paroles.

— Qu’importe ? dit Emma ; tais-toi !

— C’est que j’aime, reprit-il en se penchant sur son épaule, à me rendre compte, tu sais bien.

— Tais-toi ! tais-toi ! fit-elle impatientée.

Lucie s’avançait, à demi soutenue par ses femmes, une couronne d’oranger dans ses cheveux, et plus pâle que le satin blanc de sa robe. Emma rêvait au jour de son mariage ; et elle se revoyait là-bas, au milieu des blés, sur le petit sentier, quand on marchait vers l’église. Pourquoi donc n’avait-elle pas, comme celle-là, résisté, supplié ? Elle était joyeuse, au contraire, sans s’apercevoir de l’abîme où elle se précipitait… Ah ! si, dans la fraîcheur de sa beauté, avant les souillures du mariage et la désillusion de l’adultère, elle avait pu placer sa vie sur quelque grand cœur solide, alors la vertu, la tendresse, les voluptés et le devoir se confondant, jamais elle ne serait descendue d’une félicité si haute. Mais ce bonheur-là, sans doute, était un mensonge imaginé pour le désespoir de tout désir. Elle connaissait à présent la petitesse des passions que l’art exagérait. S’efforçant donc d’en détourner sa pensée, Emma voulait ne plus voir dans cette reproduction de ses douleurs qu’une fantaisie plastique bonne à amuser les yeux, et même elle souriait intérieurement d’une pitié dédaigneuse, quand au fond du théâtre, sous la portière de velours, un homme apparut en manteau noir.

Son grand chapeau à l’espagnole tomba dans un geste qu’il fit ; et aussitôt les instruments et les chanteurs entonnèrent le sextuor. Edgar, étincelant de furie, dominait tous les autres de sa voix plus claire. Ashton lui lançait en notes graves des provocations homicides, Lucie poussait sa plainte aiguë, Arthur modulait à l’écart des sons moyens, et la basse-taille du ministre ronflait comme un orgue, tandis que les voix de femmes, répétant ses paroles, reprenaient en chœur, délicieusement. Ils étaient tous sur la même ligne à gesticuler ; et la colère, la vengeance, la jalousie, la terreur, la miséricorde et la stupéfaction s’exhalaient à la fois de leurs bouches entr’ouvertes. L’amoureux outragé brandissait son épée nue ; sa collerette de guipure se levait par saccades, selon les mouvements de sa poitrine, et il allait de droite et de gauche, à grands pas, faisant sonner contre les planches les éperons vermeils de ses bottes molles, qui s’évasaient à la cheville. Il devait avoir, pensait-elle, un intarissable amour, pour en déverser sur la foule à si larges effluves. Toutes ses velléités de dénigrement s’évanouissaient sous la poésie du rôle qui l’envahissait, et, entraînée vers l’homme par l’illusion du personnage, elle tâcha de se figurer sa vie, cette vie retentissante, extraordinaire, splendide, et qu’elle aurait pu mener cependant, si le hasard l’avait voulu. Ils se seraient connus, ils se seraient aimés ! Avec lui, par tous les royaumes de l’Europe, elle aurait voyagé de capitale en capitale, partageant ses fatigues et son orgueil, ramassant les fleurs qu’on lui jetait, brodant elle-même ses costumes ; puis, chaque soir, au fond d’une loge, derrière la grille à treillis d’or, elle eût recueilli, béante, les expansions de cette âme qui n’aurait chanté que pour elle seule ; de la scène, tout en jouant, il l’aurait regardée. Mais une folie la saisit : il la regardait, c’est sûr ! Elle eut envie de courir dans ses bras pour se réfugier en sa force, comme dans l’incarnation de l’amour même, et de lui dire, de s’écrier : « Enlève-moi, emmène-moi, partons ! À toi, à toi ! toutes mes ardeurs et tous mes rêves ! »

Le rideau se baissa.

L’odeur du gaz se mêlait aux haleines ; le vent des éventails rendait l’atmosphère plus étouffante. Emma voulut sortir ; la foule encombrait les corridors, et elle retomba dans son fauteuil avec des palpitations qui la suffoquaient. Charles, ayant peur de la voir s’évanouir, courut à la buvette lui chercher un verre d’orgeat.

Il eut grand’peine à regagner sa place ; car on lui heurtait les coudes à tous les pas, à cause du verre qu’il tenait entre ses mains, et même il en versa les trois quarts sur les épaules d’une Rouennaise en manches courtes, qui, sentant le liquide froid lui couler dans les reins, jeta des cris de paon, comme si on l’eût assassinée. Son mari, qui était un filateur, s’emporta contre le maladroit ; et, tandis qu’avec son mouchoir elle épongeait les taches sur sa belle robe de taffetas cerise, il murmurait d’un ton bourru les mots d’indemnité, de frais, de remboursement. Enfin, Charles arriva près de sa femme, et lui disant tout essoufflé :

— J’ai cru, ma foi, que j’y resterais ! Il y a un monde !… un monde !…

Il ajouta :

— Devine un peu qui j’ai rencontré là-haut ? M. Léon !

— Léon ?

— Lui-même ! Il va venir te présenter ses civilités.

Et, comme il achevait ces mots, l’ancien clerc d’Yonville entra dans la loge.

Il tendit sa main avec un sans-façon de gentilhomme : et Mme Bovary machinalement avança la sienne, sans doute obéissant à l’attraction d’une volonté plus forte. Elle ne l’avait pas sentie depuis ce soir de printemps où il pleuvait sur les feuilles vertes, quand ils se dirent adieu, debout au bord de la fenêtre. Mais, vite, se rappelant à la convenance de la situation, elle secoua dans un effort cette torpeur de ses souvenirs et se mit à balbutier des phrases rapides.

— Ah ! bonjour… Comment ! vous voilà ?

— Silence ! cria une voix du parterre, car le troisième acte commençait.

— Vous êtes donc à Rouen ?

— Oui.

— Et depuis quand ?

— À la porte ! à la porte !

On se tournait vers eux ; ils se turent.

Mais, à partir de ce moment, elle n’écouta plus ; et le chœur des conviés, la scène d’Ashton et de son valet, le grand duo en ré majeur, tout passa pour elle dans l’éloignement, comme si les instruments fussent devenus moins sonores et les personnages plus reculés ; elle se rappelait les parties de cartes chez le pharmacien, et la promenade chez la nourrice, les lectures sous la tonnelle, les tête-à-tête au coin du feu, tout ce pauvre amour si calme et si long, si discret, si tendre, et qu’elle avait oublié cependant. Pourquoi donc revenait-il ? quelle combinaison d’aventures le replaçait dans sa vie ? Il se tenait derrière elle, s’appuyant de l’épaule contre la cloison ; et, de temps à autre, elle se sentait frissonner sous le souffle tiède de ses narines qui lui descendait dans la chevelure.

— Est-ce que cela vous amuse ? dit-il en se penchant sur elle de si près, que la pointe de sa moustache lui effleura la joue.

Elle répondit nonchalamment :

— Oh ! mon Dieu, non ! pas beaucoup.

Alors il fit la proposition de sortir du théâtre, pour aller prendre des glaces quelque part.

— Ah ! pas encore ! restons ! dit Bovary. Elle a les cheveux dénoués : cela promet d’être tragique.

Mais la scène de la folie n’intéressait point Emma, et le jeu de la chanteuse lui parut exagéré.

— Elle crie trop fort, dit-elle en se tournant vers Charles, qui écoutait.

— Oui… peut-être… un peu, répliqua-t-il, indécis entre la franchise de son plaisir et le respect qu’il portait aux opinions de sa femme.

Puis Léon dit en soupirant :

— Il fait une chaleur…

— Insupportable ! c’est vrai.

— Es-tu gênée ? demanda Bovary.

— Oui, j’étouffe ; partons.

M. Léon posa délicatement sur ses épaules son long châle de dentelle, et ils allèrent tous les trois s’asseoir sur le port, en plein air, devant le vitrage d’un café.

Il fut d’abord question de sa maladie, bien qu’Emma interrompît Charles de temps à autre, par crainte, disait-elle, d’ennuyer M. Léon ; et celui-ci leur raconta qu’il venait à Rouen passer deux ans dans une forte étude, afin de se rompre aux affaires, qui étaient différentes en Normandie de celles que l’on traitait à Paris. Puis il s’informa de Berthe, de la famille Homais, de la mère Lefrançois ; et, comme ils n’avaient, en présence du mari, rien de plus à se dire, bientôt la conversation s’arrêta.

Des gens qui sortaient du spectacle passèrent sur le trottoir, tout fredonnant ou braillant à plein gosier : Ô bel ange, ma Lucie ! Alors Léon, pour faire le dilettante, se mit à parler musique. Il avait vu Tamburini, Rubini, Persiani, Grisi ; et à côté d’eux, Lagardy, malgré ses grands éclats, ne valait rien.

— Pourtant, interrompit Charles qui mordait à petits coups son sorbet au rhum, on prétend qu’au dernier acte il est admirable tout à fait ; je regrette d’être parti avant la fin, car ça commençait à m’amuser.

— Au reste, reprit le clerc, il donnera bientôt une autre représentation.

Mais Charles répondit qu’ils s’en allaient dès le lendemain.

— À moins, ajouta-t-il en se tournant vers sa femme, que tu ne veuilles rester seule, mon petit chat ?

Et, changeant de manœuvre devant cette occasion inattendue qui s’offrait à son espoir, le jeune homme entama l’éloge de Lagardy dans le morceau final. C’était quelque chose de superbe, de sublime ! Alors Charles insista :

— Tu reviendrais dimanche. Voyons, décide-toi ! tu as tort, si tu sens le moins du monde que cela te fait du bien.

Cependant les tables, alentour, se dégarnissaient ; un garçon vint discrètement se poster près d’eux ; Charles, qui comprit, tira sa bourse ; le clerc le retint par le bras, et même n’oublia point de laisser, en plus, deux pièces blanches, qu’il fit sonner contre le marbre.

— Je suis fâché, vraiment, murmura Bovary, de l’argent que vous…

L’autre eut un geste dédaigneux plein de cordialité, et, prenant son chapeau :

— C’est convenu, n’est-ce pas, demain, à six heures ?

Charles se récria encore une fois qu’il ne pouvait s’absenter plus longtemps ; mais rien n’empêchait Emma…

— C’est que…, balbutia-t-elle avec un singulier sourire, je ne sais pas trop…

— Eh bien ! tu réfléchiras, nous verrons, la nuit porte conseil…

Puis à Léon, qui les accompagnait :

— Maintenant que vous voilà dans nos contrées, vous viendrez, j’espère de temps à autre, nous demander à dîner ?

Le clerc affirma qu’il n’y manquerait pas, ayant d’ailleurs besoin de se rendre à Yonville pour une affaire de son étude. Et l’on se sépara devant le passage Saint-Herbland, au moment où onze heures et demie sonnaient à la cathédrale.

L’ÉCRITURE DE MADAME BOVARY.

LES ÉBAUCHES.

Il y a en moi, littérairement parlant, deux bonshommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigle, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée ; un autre qui creuse et qui fouille le vrai tant qu’il peut.

G. Flaubert.

De 1 heure de l’après-midi à une heure avancée de la nuit, de septembre 1851 à avril 1856, Flaubert travaille à Madame Bovary. Les crises d’hystéro-neurasthénie, qui, depuis sa vingt-troisième année, altéraient sa santé, lui rendaient le travail pénible : mais c’est un homme de grand labeur, un écrivain de probité inattaquable, qui jamais n’eut un instant de défaillance pour atteindre à la perfection de son art. « Au fond, je suis l’homme des brouillards, et c’est à force de patience et d’étude que je me suis débarrassé de toute la graisse blanchâtre qui noyait mes muscles. » Il trace de nombreux scénarios, puis, sur 1,788 feuillets, il ébauche Madame Bovary. Au recto il jette sa première pensée, qu’il reprend, modifie au verso, après avoir barré en diagonale le premier côté. C’est cette reprise, qui précède le manuscrit définitif dont la mise au net, recorrigée, est faite par petits fragments après une lecture à Bouilhet. « J’écris d’esquisse en esquisse, c’est le seul moyen de ne pas perdre tout à fait le fil… J’ai lu à Bouilhet, dimanche, les 27 pages (à peu près finies) qui sont l’ouvrage de deux grands mois ; il n’en a point été mécontent, c’est beaucoup, car je craignais que ce ne fût exécrable. » (Correspondance, 1851.)

Page d’ébauche de Madame Bovary avant l’écriture du manuscrit définitif.

Ces 1,788 feuillets témoignent d’un travail surhumain, d’une volonté prodigieuse. La plupart sont rendus illisibles par les surcharges qui abondent en tous sens, couvrent les marges ; il est impossible de suivre la pensée continue de l’auteur et le perfectionnement de la phrase. Ils sont paginés 1 à 505, car les mêmes passages repris plusieurs fois sur une étendue de 5, 6 ou 7 feuillets portent la même pagination. C’est ainsi que les Comices, l’opération du pied bot, les combinaisons usurières de Lheureux, ont été repris jusqu’à sept fois. « Que ma Bovary m’embête ! je commence à m’y débrouiller pourtant un peu. Je n’ai jamais de ma vie rien écrit de plus difficile que ce que je fais maintenant, du dialogue trivial ! cette scène d’auberge va peut-être me demander trois mois, je n’en sais rien, j’ai envie de pleurer par moments, tant je sens mon impuissance. Mais je crèverai plutôt que de l’escamoter… La phrase en elle-même m’est fort pénible, il me faut faire parler, en style écrit, des gens du dernier commun… » (Corr., 1852.)

« La Bovary ne va pas raide, en une semaine deux pages !!! il y a de quoi quelquefois se casser la gueule de découragement. Ce que sera ce livre, je n’en sais rien, mais je réponds qu’il sera écrit… Dire à la fois proprement et simplement des choses vulgaires ! c’est atroce. » (Corr., 1853.)

« Ce qui fait que je vais si lentement, c’est que rien dans ce livre n’est tiré de moi, jamais ma personnalité ne m’aura été plus inutile… Saint Antoine ne m’a pas demandé le quart de tension d’esprit que la Bovary me cause… » (Corr.)

« C’est que ma Bovary n’avance qu’à pas de tortue… je veux trouver quatre ou cinq phrases que je cherche depuis bientôt un mois. » (Corr.).

« Ce soir je viens d’esquisser toute ma grande scène des comices agricoles, elle sera énorme. — Je suis sûr de ma couleur et de bien des effets, mais pour que tout cela ne soit pas trop long, c’est le diable ! » (Corr.)

« Il me faut de grands efforts pour m’imaginer mes personnages et puis pour les faire parler, car ils me répugnent profondément, mais quand j’écris quelque chose de mes entrailles, ça va vite. » (Corr.)

« J’ai bien peur que mes comices ne soient trop longs, c’est un dur endroit. J’y ai tous mes personnages de mon livre en action et en dialogue, les uns mêlés aux autres, et par là-dessus un grand paysage qui les enveloppe, mais si je réussis, ce sera bien symphonique. » (Corr.)

« Ça s’achète cher le style ! Je recommence ce que j’ai fait l’autre jour ; deux ou trois effets ont été jugés hier par Bouilhet ratés, et avec raison, il faut que je redémolisse presque toutes mes phrases. » (Corr.)

« Je suis navré d’ennui et humilié d’impuissance ; le fond de mes comices est à refaire, c’est-à-dire tout mon dialogue d’amour dont je ne suis qu’à la moitié… Ce livre, au point où j’en suis, me tourmente tellement que j’en suis parfois malade physiquement… Quelle sacrée mauvaise idée j’ai eue de prendre un sujet pareil ! Ah ! je les aurai connues les affres de l’art ! » (Corr.)

« La Bovary remarche. Bouilhet a été content dimanche, mais il était dans un tel état d’esprit et si disposé au tendre, qu’il l’a peut-être jugée trop bien… Je ne dois pas être loin cependant, les comices me demanderont bien encore six belles semaines, mais je n’ai plus guère que des difficultés d’exécution ; puis il faudra récrire le tout, car c’est un peu lâché comme style. Plusieurs passages auront besoin d’être écrits et d’autres désécrits ; ainsi j’aurai été depuis le mois de juillet jusqu’à la fin de novembre à écrire une scène ! » (Corr.)

Page du manuscrit définitif de Madame Bovary.

« Bouilhet a été content de mes comices, refaits, raccourcis et définitivement arrêtés, mais ça me paraît un peu sanglé, un peu trop cassé et rude, je n’ai plus que cinq à sept jours pour que toute cette scène soit finie. » (Corr.)

« J’écris de la Bovary, je suis à leur promenade à cheval, en plein, au milieu ; on sue et on a la gorge serrée. Tantôt, à 6 heures, au moment où j’écrivais le mot attaque de nerfs, j’étais si emporté, je gueulais si fort, et sentais si profondément ce que ma petite femme éprouvait, que j’ai eu peur moi-même d’en avoir une, je me suis levé de ma table et j’ai ouvert la fenêtre pour me calmer… Je me hâte un peu pour montrer à Bouilhet un ensemble quand il va venir ; ce qu’il y a de sûr, c’est que ça marche vivement depuis une huitaine… mais je redoute le réveil, les désillusions, les pages recopiées. N’importe, bien ou mal, c’est une délicieuse chose que d’écrire, que de n’être plus soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle. » (Corr.)

« J’ai vu Bouilhet,… il a été content de ma promenade à cheval, mais avant ledit passage, j’en ai un de transition qui contient 8 lignes qui m’a demandé trois jours, où il n’y a pas un mot de trop, et qu’il faut pourtant raturer encore parce que c’est trop lent. » (Corr.)

« Je viens de recopier au net tout ce que j’ai fait depuis le jour de l’an, ou pour mieux dire depuis le milieu de février jusqu’à mon retour de Paris : j’ai tout brûlé, cela fait treize pages ni plus ni moins, treize pages en 7 semaines. Enfin, elles sont faites, je crois, et aussi parfaites qu’il m’est possible. Je n’ai plus que deux ou trois répétitions du même mot à enlever et deux coupes trop pareilles à casser. Voilà enfin quelque chose de fini ; c’était un surpassage, il fallait amener insensiblement le lecteur de la psychologie à l’action sans qu’il s’en aperçoive. Je vais entrer maintenant dans la partie dramatique, mouvementée, encore deux ou trois grands mouvements, et j’apercevrai la fin. Au mois de juillet, d’août, j’espère entamer le dénouement. Que de mal j’aurai eu, mon Dieu ! que de mal ! que d’éreintements et de découragements ! J’ai hier passé toute ma soirée à me livrer à une chirurgie furieuse ; j’étudie la théorie des pieds bots. J’ai dévoré en trois heures tout un volume de cette intéressante littérature et pris des notes… Il y a dans la Poétique de Ronsard un curieux précepte : il recommande au poète de s’instruire dans les arts et métiers, forgerons, orfèvres, serruriers, etc., pour y puiser les métaphores ; c’est là ce qui nous fait, en effet, une langue riche, variée ; il faut que les phrases s’agitent dans un livre comme les feuilles dans une forêt, toutes dissemblables en leur ressemblance. » (Corr., 1854.)

Chaque mot est étudié, a sa place mesurée, voulue ; chaque phrase a sa sonorité, Flaubert se les lit à haute voix, en écoute la musique.

Le livre s’achève, Flaubert demande un dernier renseignement à Bouilhet sur la technique de l’opération projetée par Homais sur l’aveugle. Celui-ci lui répond :

« Quant à la Bovary, tu ne peux mettre ni un idiot, ni un cul-de-jatte : 1o à cause de Monnier, Voyage en diligence ; 2o à cause de Hugo, les Limaces, etc…

« Il faut un grand gaillard, avec un chancre sous le nez, ou bien un individu avec un moignon nu et sanguinolent. Vois toi-même. »

« En premier chef, l’affection de ton mendiant étant à coup sûr chronique, il est absurde tout d’abord d’avoir l’idée de l’en débarrasser ; donc, c’est superbe pour le caractère d’Homais. — Je ne me rappelle pas bien les détails de la figure — il avait les yeux sanguinolents, c’est-à-dire, je crois, les paupières retournées, boursouflées et rouges ? Eh bien, Homais peut avoir l’idée chirurgicale d’enlever la muqueuse, par une incision oblongue, et de ramener ainsi, de retourner la paupière dans son sens normal.

« Je ne me rappelle plus comment est le nez de ton troisième. Si par hasard il n’avait plus de nez, tu pourrais songer à la rinoplastie, au nez factice tiré de la peau du front (tu chercherais : rinoplastie, et je crois que tu aurais des détails). Ce serait une opération parallèle à celle du pied bot, à seule fin d’embellir la race humaine.

« Il peut aussi songer à cautériser fortement ces paupières rouges.

« Et dans tous les cas : comme toutes ces affections partent d’un vice scrofuleux, il lui conseillera avec bonté, le bon régime, le bon vin, la bonne bière, les viandes rôties, tout cela avec volubilité, comme une leçon qu’on répète (il se souvient des ordonnances qu’il reçoit quotidiennement et qui se terminent invariablement par ces mots : s’abstenir de farineux, de laitage, et s’exposer de temps à autre à la fumée des baies de genièvre). Je crois que ces conseils donnés par un gros homme à ce misérable crève-de-faim seraient d’un effet poignant. »

En 1856, la mise au net de Madame Bovary est terminée.

En souvenir d’un tel effort, probablement satisfait de son œuvre, la première qu’il publiera, Flaubert a voulu fixer dans les derniers feuillets la noble physionomie de son père. Le docteur Charles Larivière, demandé en consultation auprès d’Emma expirante, est le portrait fidèle du docteur Flaubert.

Ébauche du 1er feuillet de Madame Bovary.

Autre ébauche du 1er feuillet de Madame Bovary précédant l’écriture du manuscrit définitif.

LA PRESSE ET LA MORT DE FLAUBERT.

Lors de la mort de Flaubert, la presse tout entière rendit hommage au grand écrivain. Nous reproduisons quelques extraits d’articles pour en indiquer le sentiment.

Journal des Débats, 16 mai 1880 (Henri Houssaye).

Gustave Flaubert est mort il y a peu de jours à 59 ans. Depuis 25 ans, il était entré dans l’immortalité de l’écrivain. Gustave Flaubert est un des deux ou trois hommes de ce siècle qui ont été consacrés dès leur début. Si Madame Bovary n’a pas eu la vente énorme qui échoit aujourd’hui au premier roman venu, l’auteur a été tout de suite non pas seulement connu, mais reconnu, non pas seulement admiré, mais respecté comme un maître…

Le Temps, 10 mai 1880.

… Il a beaucoup observé et peu écrit, Madame Bovary reste son chef-d’œuvre malgré les pages admirables et les inoubliables descriptions de Salammbô. Le fils du chirurgien normand se révèle à chaque ligne de ce maître-livre qui faisait appeler par Sainte-Beuve Gustave Flaubert le grand prosateur de l’amphithéâtre littéraire.

La France, 10 mai 1880 (André Treille).

Les lettres viennent de perdre sinon une de leurs illustrations, du moins une de leurs célébrités. L’écrivain qui vient de mourir était fils de médecin et avait lui-même fait des études médicales. Quoi qu’on pense des écrits de Gustave Flaubert, de la valeur de ses procédés, de la portée morale de son œuvre, on ne saurait nier qu’il a marqué sa place parmi les écrivains de race et qu’il a exercé une action réelle sur la littérature de ce temps.

L’Événement, 11 mai 1880 (Charles Monselet).

Que celui qui fut l’ennemi de Flaubert se lève et se nomme !

C’est par l’éloge de l’homme que je veux commencer ; l’éloge de l’écrivain viendra après.

Personne n’eut plus que lui la chaleur du cœur et la noblesse de l’esprit, le dévouement à l’amitié, la foi dans tous les beaux sentiments.

Le Gaulois, 9 mai 1880 (Fourcaud).

La littérature française vient d’être frappée douloureusement en la personne de ce romancier très haut, de ce prosateur très mâle, de ce rare et merveilleux artiste qu’était Gustave Flaubert. Cette terrible nouvelle nous arrive brutale comme un coup de foudre et poignante comme un malheur de famille.

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