Madame Bovary (page 15)

Gustave Flaubert · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Madame Bovary · 43 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Nul, parmi les vivants, si ce n’est Victor Hugo, n’a jeté sur son siècle un éclat si grand ; nul surtout n’a sculpté en des mots plus marmoréens de plus impérissables images et fait surgir du papier blanc des apparitions plus éblouissantes.

LE MANUSCRIT DE MADAME BOVARY.

Le manuscrit de Madame Bovary se compose de 487 feuillets de grand format in-8o écrits au recto, paginés 1 à 487, à l’exception des feuillets 6 et 7, puis 84, 85, 86, et 200, 201 réunis en un, en raison des suppressions dernières. Il est, maintenant, renfermé dans une couverture en carton doublée de percaline grise, sur laquelle est fixée la feuille où Flaubert a écrit de sa main :

MADAME BOVARY.

Septembre 1851. — Avril 1856.

Gustave Flaubert.

La page 1 contient la disposition suivante :

MADAME BOVARY.

À LOUIS BOUILHET.

PREMIÈRE PARTIE.

La dédicace à Louis Bouilhet a été ajoutée, probablement à l’achèvement du roman, en reconnaissance des conseils affectueux dont Bouilhet avait entouré Flaubert.

Le feuillet 487 est signé au-dessous de la dernière ligne :

Gustave Flaubert.

La seconde partie commence au feuillet 139, la troisième au feuillet 308. Le manuscrit ne comporte aucune indication de chapitre.

Les pages 6, 7, 8, 9, 10, 11 (5, 6, 7, 8 de la présente édition) relatives aux parents de Bovary et à l’éducation de Charles « son père… » sont criblées de suppressions. Des membres de phrases entiers disparaissent sous de larges hachures tracées de telle façon qu’il est impossible d’en reconstituer un mot.

Les pages 20, 36 à 42, 44, 45, 46, 64, 68, 69, 70, 71, 79, 82, 90, 93, 94, 95, correspondant aux pages 11, 12, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 28, 29, 44 à 48, 54, 58, 63, 64 de notre édition, ont été l’objet de reprises et de corrections toutes faites dans un but de simplification.

À partir de la seconde partie, le manuscrit est à peu près exempt de corrections, il offre l’aspect d’une mise au net parfaite.

Page première du manuscrit définitif de Madame Bovary.

LES DERNIÈRES CORRECTIONS.

Flaubert fit faire une copie de son manuscrit ; c’est cette copie qui fut remise à la Revue de Paris où parut le roman. Elle se compose de 490 feuillets grand in-8o, paginés de 1 à 490, également renfermés dans une couverture doublée de percaline grise sur laquelle est fixée la feuille où Flaubert a écrit :

MADAME BOVARY.

Gustave Flaubert.

Avril 1856.

Le titre porte :

MADAME BOVARY.

MŒURS DE PROVINCE.

À

LOUIS BOUILHET.

et, dans le haut, cette indication : « à composer en 9, envoyer les épreuves à M. Du Camp le plus tôt possible ». Mais au chapitre VIII apparaît cette autre indication : « Envoyer les épreuves à M. Gustave Flaubert, 42, boulevard du Temple. » C’est ce texte que Flaubert lut dans son ensemble à Louis Bouilhet. De nouvelles corrections surgissent. Elles comprennent surtout des suppressions de détails, elles abrègent des descriptions et des citations et nous trouvons attachées les unes aux autres, les pages 314, 315 et 316 où Flaubert avait décrit avec minutie des jouets offerts aux enfants Homais. Cette coupure est une des plus importantes, et Flaubert n’y consentit qu’après une critique des plus vives et des plus pressantes de Bouilhet. À la page 12, après le second alinéa « connut enfin l’amour », une page entière a été supprimée, elle détaillait les excès et les désordres de Charles Bovary. Puis pour la première fois apparaît en marge l’indication des chapitres ; et c’est ici seulement que nous trouvons sous sa forme définitive la première phrase du roman. En effet, le manuscrit autographe commence ainsi : une heure et demie venaient de sonner à l’horloge du collège, quand le proviseur entra dans l’étude, suivi d’un…

Voici enfin les dernières corrections indiquées dans cette lettre de Bouilhet :

Mon cher vieux,

et passons maintenant à la Bovary :

1o Page 28. — Oui, enlève la phrase, et réunis les paragraphes — ça vaut mieux.

2o Page 15. — Cuveillier est un crétin — ton apothéose doit s’envoler, à sa barbe !

3o Non — tu ne peux pas finir, comme harmonie sur le mot bonheur — la période serait tronquée et si tu ne trouves rien de mieux que les truffes — mieux vaut les laisser — en dépit de la délicatesse du sentiment — qualité inférieure à la beauté du style — (les gens de goût rugissent).

4o Tu as rétabli les platitudes du mariage, moi j’aime ça parbleu ! mais est-ce bien prudent ? tu attaques la société par une de ses bases — tu reliras avec soin ton édition corrigée — prends garde — tu vas rire — mais je dois te dire tout ce qui me passe par la cervelle.

5o Tu as bien fait d’enlever l’Introduction à la vie dévote.

7o L’addition p. 469 est bonne — et peu dangereuse pour le quart d’heure.

8o Pages 174-175. — C’est très difficile de te conseiller là-dessus — les deux morceaux me plaisent infiniment — je crois que le second est plus indispensable que le premier ; tu pourrais parler de ses souvenirs sans images matérielles dans le premier cas — mais le steppe (et non la steppe) te mène à une transition qu’il faudrait retrouver, en supprimant la comparaison.

« Cependant les flammes s’apaisèrent… »

Je crois qu’il vaut mieux laisser tout cela tranquille, mais si tu veux couper, coupe le premier morceau — la comparaison avec le bal — moins belle d’abord — et vraiment plus précieuse.

L. Bouilhet.

Mêlés à cette dernière révision on trouve des phrases, des alinéa couverts de traits. Ce sont les suppressions proposées par la Revue de Paris, où était attaché Maxime Du Camp.

Remis en possession de son texte, Flaubert rétablit d’abord de ses mains — probablement pour l’impression du livre — les passages supprimés ; un peu plus loin, il écrit seulement en marge : « rétablir le texte rayé » ou « bon », mais sur un exemplaire de l’édition originale qui nous est communiqué par Madame Franklin Grout, il a relevé tous les passages visés par la Revue de Paris, et sur le faux titre du 1er volume on lit :

« Cet exemplaire représente mon manuscrit tel qu’il est sorti des mains du sieur Laurent Pichat, poëte et rédacteur propriétaire de la Revue de Paris.

« 20 avril 1857.

« Gustave Flaubert. »

et sur le dernier feuillet : « il fallait selon Maxime Du Camp, retrancher toute la noce, et selon Pichat, supprimer, ou du moins, abréger considérablement, refaire les comices d’un bout à l’autre ! »

Page de copie du manuscrit de Madame Bovary avec les suppressions indiquées par la Revue de Paris.

Sur le faux titre du tome II : « exemplaire avec les corrections indiquées et faites par la Revue de Paris » et sur le dernier feuillet, à côté du mot FIN : « de l’avis général, à la Revue, le pied bot était considérablement trop long !! inutile !! »

Nous indiquons ci-dessous, les passages visés par la Revue de Paris :

Page 11, ligne 5, un morceau de veau cuit au four.

Page 15, ligne 15, Madame, par pudeur, restait tournée vers la ruelle et montrait le dos.

Page 16, ligne 34, L’odeur chaude des cataplasmes se mêlait dans sa tête à la verte odeur de la rosée ; il entendait rouler sur leur tringle les anneaux de fer des lits et sa femme dormir…

Page 17, ligne 23, Quand il entra dans les Bertaux, son cheval eut peur et fit un grand écart.

Page 18, ligne 23, suant sous les couvertures…

Page 31, ligne 26, à son pot à eau…

Page 41, ligne 7, (ligne 7, à corsage), tout l’alinéa.

Page 41, ligne 33, la première grossesse de sa femme…

Page 45, ligne 22, Au lit, jusqu’à entr’ouvert (dernière ligne).

Page 46, ligne 23, comme ceux (jusqu’à glaçons de la page 47, ligne 5).

Page 58, ligne 23, servait (jusqu’à dessert).

Page 59, ligne 10, se couchait sur le dos…

Page 68, ligne 11, laissant tomber de sa bouche des gouttes de sauce…

Page 73, ligne 32, leurs jambes étaient l’une dans l’autre…

Page 80, ligne 4, jusque sur l’étiquette de ses pots de pommade.

Page 82, ligne 27, un lit monté sur une estrade…

Page 83, ligne 17, et comme Madame (jusqu’à prière, fin de l’alinéa).

Page 86, ligne 11, il coupait (jusqu’à gorgée).

Page 90, ligne 23, tout en lançant contre la borne un long jet de salive brune…

Page 99, ligne 23, robs dépuratifs…

Page 99, ligne 25, bandages…

Page 106, ligne 1, Bravo (jusqu’à religion).

Page 124, ligne 12, Napoléon représentait la gloire…

Page 126, ligne 13, M. Bovary était homme à ne rien respecter…

Page 128, ligne 5, couvert de scrofules au visage…

Page 128, ligne 20, Enfin la dernière (jusqu’à mur).

Page 150, ligne 31, et comme l’ardillon pointu de cette courroie complexe qui la bouclait de tous côtés ?

Page 195, ligne 32, en écartant avec soin la boucle du pantalon, dont le drap non décati reluisait plus brillamment que le cuir des fortes bottes.

Page 203, ligne 27, et même elle sentait le parfum de la pommade qui lustrait sa chevelure.

Page 264, ligne 23, Tu n’en as pas aimé d’autres, hein ? (jusqu’à protestations).

Page 265, ligne 3, et ta concubine !

Page 270, ligne 1, ils s’enroulaient en une masse lourde négligemment, et selon les hasards de l’adultère qui les dénouait tous les jours.

Page 298, ligne 8, dans les épanchements de l’adultère.

Page 298, ligne 32, Elle disait à son enfant : « Ta colique est-elle passée, mon ange ? »

Page 307, ligne 6, la sueur coulait dans les frisures, tous les mouchoirs tirés épongeaient les fronts rouges…

Page 307, ligne 11, Un peu plus bas (jusqu’à barriques).

Page 314, ligne 11, Il eut grand-peine (jusqu’à fin d’alinéa : essoufflé).

Page 315, ligne 32, sous le souffle tiède de ses narines qui lui descendait dans la chevelure…

Page 320, ligne 20, et la femme riche semblait avoir autour d’elle, pour garder sa vertu, tous ses billets de banque, comme une cuirasse, dans la doublure de son corset.

Page 327, ligne 30, sa joue à l’épiderme suave rougissait, — pensait-elle, — du désir de sa personne, et Emma sentait une invincible envie d’y porter ses lèvres.

Page 329, ligne 23, fenêtre ouverte et chantonnant sur son balcon, vernit lui-même ses escarpins, et à plusieurs couches.

Page 336, ligne 29, et la lourde machine (jusqu’au chapitre II).

Page 344, ligne 27, Il est déjà formé comme un homme…

Page 345, ligne 17, Ce n’est pas (jusqu’à fin d’alinéa : soit fait).

Page 348, ligne 5, Tout s’effaçait (jusqu’à suspendue).

Page 353, ligne 4, volets fermés, portes closes, avec des fleurs par terre et des sirops à la glace, qu’on leur apportait dès le matin.

Page 365, ligne 20, C’est le quartier du théâtre, des estaminets et des filles.

Page 366, ligne 4, Le lit (jusqu’à fin d’alinéa : mains).

Page 368, ligne 24, Elle allait (jusqu’à bal masqué).

Page 369, ligne 26, La chair (jusqu’à plaie vive).

Page 371, ligne 8, et se sentait de plus en plus froid aux pieds, avec la mort dans l’âme.

Page 372, ligne 24, protestant sur la tête de sa fille qu’il ne s’était rien passé.

Page 387, ligne 8, Ce qui (jusqu’à morceau).

Page 387, ligne 29, elles ont plus de tempérament (jusqu’à : c’est un goût d’artiste, dit Homais…)

Page 388, ligne 30, de concupiscence.

Page 390, ligne 30, et Emma revenait (jusqu’à fin d’alinéa : frisson).

Page 391, ligne 20, puis au craquement de ses bottines, il se sentait lâche, comme les ivrognes à la vue des liqueurs fortes.

Page 399, ligne 14, cet homme étendu qui dormait…

Page 419, ligne 7, Il tendit sa main (jusqu’à : cet homme la gênait horriblement).

Page 428, ligne 26, tu as tout ce qu’il faut pour te faire chérir. Mais nous recommencerons, n’est-ce pas ?

Page 428, ligne 33, Il l’attira sur ses genoux (jusqu’à du bout de ses lèvres).

Page 456, ligne 32, Puis elles (jusqu’à afin de servir plus tard à la science).

Page 457, ligne 24, — Car, disait (jusqu’à : Allons, une prise ! lui dit-il. Acceptez, cela dissipe…).

Page 460, ligne 11, Alors M. Bournisien (jusqu’à les ouvriers qui arrivaient).

Page 473, ligne 12, plaisir tout mêlé d’amertume comme ces vins mal faits qui sentent la résine.

Page 473, ligne 27, L’aveugle (jusqu’à une réclusion perpétuelle dans un hospice).

Page 475, ligne 16, Il en vint à rougir (jusqu’à le symbole obligé de la tristesse).

Page 476, ligne 31, D’ailleurs (jusqu’à fin d’alinéa : comme chacun sait).

Page 477, ligne 32, les titres ne lui manquaient point (jusqu’à incendies ! ).

LES POURSUITES.

Mais Flaubert ayant recueilli tous les passages visés par la Revue de Paris, les citait volontiers à son entourage. La susceptibilité officielle peu à peu s’éveilla ; des influences différentes se rencontrèrent, agirent, la Revue de Paris déplaisait par ses tendances libérales ; en haut lieu on décida les poursuites.

Flaubert fut d’abord inquiet ; il voulut éviter le procès et son retentissement, et ce n’est pas sans trouble et sans nervosité qu’il écrivait à son frère le Dr Achille Flaubert :

« Mardi soir 10 h. — Je crois que mon affaire se trouble et qu’elle réussira. — Le Dr de la Sûreté générale a dit (devant témoins) à Me Treilhard d’arrêter les poursuites — mais un revirement peut avoir lieu — j’avais contre moi deux ministères, celui de la Justice et celui de l’Intérieur.

« On a travaillé — et pas marché — mais j’ai cela pour moi, que je n’ai pas fait une visite à un magistrat…

« L’important était d’établir l’opinion publique — c’est chose terminée maintenant et désormais, de quelque façon que cela tourne, on comptera avec moi — les dames se sont fortement mêlées de ton serviteur et frère ou plutôt de son livre, surtout la princesse de Beauvau, qui est une Bovaryste enragée et qui a été deux fois chez l’Impératrice pour faire arrêter les poursuites (garde cela pour toi bien entendu).

« Mais on voulait à toute force en finir avec la Revue de Paris — et il était très malin de la supprimer pour délit d’immoralité et d’irréligion… »

Et quatre jours après :

« Je ne t’écrivais plus, mon cher Achille, parce que je croyais l’affaire complètement terminée ; le Prince Napoléon l’avait par trois fois affirmé et à trois personnes différentes. Me Rouland a été lui-même parler au Ministère de l’Intérieur, et Me Édouard Delessert avait été chargé par l’Impératrice (chez laquelle il dînait mardi) de dire à sa mère que c’était une affaire finie.

« C’est hier matin, que j’ai su par le père Sénard, que j’étais renvoyé en police correctionnelle…

« J’en ai fait prévenir immédiatement le Prince, lequel m’a répondu que ce n’était pas vrai, mais c’est lui qui se trompe.

« Voilà tout ce que je sais, c’est un tourbillon de mensonges et d’infamies dans lequel je me perds — il y a là-dessous quelque chose, quelqu’un d’invisible et d’acharné — je n’ai d’abord été qu’un prétexte et je crois maintenant que la Revue de Paris elle-même n’est qu’un prétexte. Peut-être en veut-on à quelqu’un de mes protecteurs ? ils ont été considérables plus par la qualité que par la quantité.

« … Mais je n’attends aucune justice — je ferai ma prison — je ne demanderai bien entendu aucune grâce — c’est là ce qui me déshonorerait… — et on ne me clorera pas le bec, du tout ! je travaillerai comme par le passé, c’est-à-dire avec autant de conscience et d’indépendance. Ah ! je leur fouterai des romans ! et des vrais !…

« J’attends de minute en minute le papier timbré qui m’indiquera le jour où je dois aller m’asseoir (pour crime d’avoir écrit en français) sur le banc des filous et des pédérastes… »

Et un peu plus tard :

« Mon cher Achille — je suis tout étonné de ne pas avoir encore reçu de papier timbré — on est en retard — peut-être hésite-t-on ? je le crois — les gens qui ont parlé pour moi sont furieux et un de mes protecteurs qui est un très haut personnage « entre en rage » à ce que l’on m’écrit — il va casser les vitres aux Tuileries — tout cela finira bien, j’en suis sûr, soit qu’on arrête l’affaire, ou que je passe en justice… La police s’est méprise, elle croyait s’en prendre au premier roman venu et à un petit grimaud littéraire, et il se trouve que mon roman passe maintenant — et en partie grâce à la persécution — pour un chef-d’œuvre. Quant à l’auteur, il a pour défenseurs pas mal de ce qu’on appelait autrefois de grandes dames — l’Impératrice (entre autres) a parlé pour moi deux fois — l’Empereur avait dit une première fois « qu’on le laisse tranquille » — et malgré cela, on est revenu à la charge — pourquoi ? ici commence le mystère… Quant à ne pas comparaître à l’audience, ce serait une reculade — je n’y dirai rien — mais je serai assis à côté du père Sénard qui aura besoin de moi et puis je ne puis me dispenser de montrer ma barbe de criminel aux populations… J’achèterai une botte de paille et des chaînes, et je ferai faire mon portrait « assis sur la paille humide des cachots et avec des fers » !!!

« Tout cela est tellement bête que je finis par m’en amuser beaucoup. »

Le 1er janvier 1857, toujours à son frère Achille :

« Mon affaire va être arrêtée probablement cette nuit, par une dépêche télégraphique venue de la province — cela va tomber sur ces MM. sans qu’ils sachent d’où — ils sont tous capables de mettre leurs cartes chez moi demain soir. »

Et le lendemain :

« Je rentre après 21 francs de coupé — je crois que tout va s’arranger… je te le répète c’est du ministère de l’Intérieur que le coup part — et c’est là qu’il faut frapper — vite et fort. »

Quelques jours après :

« C’est jeudi prochain que je passe définitivement. J’ai été aujourd’hui une grande heure seul avec Lamartine, qui m’a fait des compliments par-dessus les moulins… — ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il sait mon livre par cœur… j’aurai de lui pour la présenter au Tribunal une lettre élogieuse. »

En effet, un courant perfide s’établit et Gustave Flaubert, auteur de Madame Bovary, Laurent Pichat, Pillet, directeur et imprimeur de la Revue de Paris, furent traduits devant la 6e chambre de la police correctionnelle, le 31 janvier 1857, en vertu des articles 1 et 2 de la loi du 17 mai 1819, et 59 et 60 du Code pénal.

L’audience, présidée par Me Dubarle, eut les honneurs d’une foule choisie.

Le réquisitoire, faible d’argumentation, fut prononcé par l’avocat général Ernest Pinard. La défense, présentée par Me Sénard, fut un triomphe. Les accusés furent acquittés et Flaubert est acclamé chef de l’école dite réaliste. Madame Bovary devint populaire ; son succès dure encore. Il est à un moment si retentissant que Flaubert en paraît obsédé, il écrit : « Je voudrais être assez riche pour racheter tous les exemplaires de ce roman, les jeter au feu et qu’on n’en parle plus. » Et plus tard : « J’ai hâte de donner un autre livre qui détruira celui-ci. »

MADAME BOVARY ET LES AUTEURS CONTEMPORAINS.

Paris, 12 avril.

Vous êtes un de ces hauts sommets que tous les coups frappent, mais qu’aucun n’abat.

Mon cœur est profondément avec vous.

Victor Hugo.

Hauteville House, 30 août 1857.

Vous avez fait un beau livre, Monsieur, et je suis heureux de vous le dire. Il y a entre vous et moi une série de livres qui m’attache à votre succès. Je me rappelle vos charmantes et nobles lettres d’il y a quatre ans, et il me semble que je les revis à travers les belles pages que vous me faites lire aujourd’hui. Madame Bovary est une œuvre, l’envoi que vous avez bien voulu m’en faire ne m’est parvenu que tard ; c’est ce qui vous explique le retard même de cette lettre.

Vous êtes, Monsieur, un des esprits conducteurs de la génération à laquelle vous appartenez, conservez et tenez haut devant elle le flambeau de l’art. Je suis dans les ténèbres, mais j’ai l’amour de la lumière. C’est vous dire que je vous aime.

Je vous serre la main.

Victor Hugo.

30 décembre 1857.

Monsieur,

J’ai témoigné à beaucoup de nos amis toute mon admiration pour Madame Bovary ; beaucoup d’auteurs, la plupart, m’ont vu dans le pharmacien, puis on m’a fait écrire la pièce, et une fois écrite je l’ai présentée à un directeur qui l’a reçue et je la répète, le tout sans votre permission.

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