Madame Bovary (page 18)

Gustave Flaubert · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Madame Bovary · 43 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Cette misanthropie attristée dont on a tant parlé n’était pas innée chez lui, mais venue peu à peu de la constatation permanente de la bêtise, car son âme était naturellement joyeuse et son cœur plein d’élans généreux. Il aimait vivre enfin, et il vivait pleinement, sincèrement, comme on vit avec le tempérament français, chez qui la mélancolie ne rend jamais l’allure désolée qu’elle a chez certains Allemands et chez certains Anglais.

Et puis ne suffit-il pas, pour aimer la vie, d’une longue et puissante passion ? Il l’eut, cette passion, jusqu’à sa mort. Il avait donné, dès sa jeunesse, tout son cœur aux lettres, et il ne le reprit jamais. Il usa son existence dans cette tendresse immodérée, exaltée, passant des nuits fiévreuses, comme les amants, frémissant d’ardeur, défaillant de fatigue après ces heures d’amour épuisant et violent, et repris, chaque matin, dès le réveil, par le besoin de la bien-aimée.

Un jour enfin, il tomba, foudroyé, contre le pied de sa table de travail, tué par elle, la Littérature, tué comme tous les grands passionnés que dévore toujours leur passion.

Guy De Maupassant.

… ; il est probable qu’il ne s’écrit qu’une seule prose, si l’on prend ce mot dans le sens lapidaire et définitif où l’entendait un Tite-Live ou un Salluste. Cette prose était jadis, la prose latine ; aujourd’hui c’est la nôtre. Inférieurs dans la poésie aux subtils poètes anglais, initiés à la musique par les maîtres allemands, et aux arts plastiques par nos voisins du Midi, nous sommes les rois absolus de cette forme de la phrase écrite. Et Gustave Flaubert, ce malade de littérature, aura du moins gagné à sa maladie d’avoir été, sa vie durant, un dépositaire de cette royauté, — et un dépositaire qui n’a pas abdiqué.

… La plupart des écrivains pèchent par un excès de confiance dans l’infaillibilité de leur génie. Flaubert aura péché par un excès de défiance envers le sien propre. Noble et fier défaut après tout, car il dérive du plus magnifique des tourments qu’il soit donné à l’homme d’éprouver : le mal de la perfection.

Paul Bourget (Essais de Psychologie contemporaine, II, Plon, édit.).

… L’auteur de Madame Bovary vaut mieux que ces éclats d’admiration banale. S’il n’est pas de ceux qui laissent un « vide en disparaissant » parce qu’après tout ceux-là seuls vraiment en laissent un, qui sont frappés en pleine maturité de l’âge, en plein progrès du talent, en pleines promesses d’avenir, il est de ceux du moins qui laissent après eux, dans l’histoire de la littérature d’un siècle, une trace profondément empreinte…

Avant tout et par-dessus tout, Flaubert fut un artiste : artiste par ses qualités, artiste par ses défauts… Car, il serait bien facile de le démontrer, ce que la plupart de nos romanciers savent le moins, quoi qu’ils en disent, ne vous y trompez pas : c’est leur métier. Flaubert savait le sien, il le savait admirablement ; et non content de le savoir, il l’a vraiment enrichi, étendu et perfectionné. En ce sens — qui est le sens étroit du mot — Flaubert est incontestablement un maître. Et puisqu’on a si souvent rapproché son nom de celui de Balzac, il est maître à bien plus juste titre que l’auteur de la Comédie humaine…

Vous ne trouverez pas dans la littérature contemporaine beaucoup de pages d’une substance plus forte, ou d’un éclat plus solide, ou d’une beauté plus classique. C’est dommage seulement qu’on n’en rencontre pas davantage, même dans Madame Bovary. On voit par quel concours de circonstances, par quel accord de qualités, et sous l’empire de quelle inspiration « subie » Madame Bovary est devenue ce qu’elle est dans l’œuvre de Flaubert, et ce qu’on peut croire qu’elle demeurera dans l’histoire de la littérature contemporaine, un livre capital.

Ferdinand Brunetière (Le Roman naturaliste, Calman Lévy, édit.).

Il travailla comme un bœuf. Sa patience, son courage, sa bonne foi, sa probité resteront à jamais exemplaires. C’est le plus consciencieux des écrivains. Sa correspondance témoigne de la sincérité, de la continuité de ses efforts. Il faut admirer, il faut vénérer cet homme de beaucoup de foi, qui dépouilla par un travail obstiné et par le zèle du beau ce que son esprit avait naturellement de lourd et de confus, qui sua lentement ses superbes livres et fit aux lettres le sacrifice méthodique de sa vie entière.

Anatole France (La Vie littéraire, II, Calman Lévy, édit.).

… Je l’ai dit, la publication de Madame Bovary fut un événement considérable. Le sujet du livre pourtant, l’intrigue, était des moins romanesques. Mais il faut lire l’œuvre toute palpitante de vie. Il y a des morceaux célèbres, des morceaux qui sont devenus classiques… Toute l’œuvre d’ailleurs, jusqu’aux moindres incidents, a un intérêt poignant, un intérêt nouveau, inconnu jusqu’à ce livre, l’intérêt du réel, du drame côtoyé tous les jours. Cela nous prend aux entrailles avec une puissance invincible… Je l’ai dit, le succès de Madame Bovary fut foudroyant. D’une semaine à l’autre, Gustave Flaubert fut connu, célébré, acclamé. Il n’y a pas d’autre exemple, dans ce siècle, à notre époque où vingt volumes répandent à peine le nom d’un auteur, d’une réputation acquise ainsi du premier coup. Et ce n’était pas seulement de la popularité, mais de la gloire. On le mettait au premier rang, à la tête des romanciers contemporains. Depuis vingt ans, il garde au front l’auréole de ce triomphe.

Émile Zola (Les Romanciers naturalistes, Fasquelle, édit.).

… Mme Bovary, l’immortelle Mme Bovary, aussi immortelle que l’immortel Homais, est le plus complet portrait de femme que je connaisse dans toute la littérature, y compris Shakespeare, y compris Balzac. Pour elle, Flaubert ne s’est pas contenté de nous suggérer sa biographie ; il a fait sa biographie tout entière, minutieusement, patiemment, année par année, quelquefois jour par jour, avec le sentiment et l’intelligence à la fois de l’évolution nécessaire d’un caractère et de tous les changements successifs qui doivent arriver dans son état, et du dénouement qui doit s’ensuivre. C’est la vie entière d’une âme qui se déroule sous nos yeux, avec la logique immanente qui préside aux démarches d’une âme humaine.

… La composition du livre est une merveille. L’auteur a trouvé le moyen de nous faire vivre de la vie d’une petite ville sans que les mille tableaux où il nous la montre empiétassent jamais sur le personnage principal et en détournassent notre attention. Emma occupe toujours le centre du tableau, et nous ne cessons jamais de la voir et de la sentir présente, même quand on nous entretient de Tuvache ou de Binet. L’arrangement de la scène du comice agricole est à cet égard un chef-d’œuvre…

Flaubert est un des plus grands écrivains de la littérature française. Il l’était d’abord parce qu’il était doué, et c’est la grande raison ; il l’était ensuite parce qu’il voulait l’être, et ce n’est pas une raison négligeable. Personne ne semble avoir apporté au travail du style un soin plus ardent et plus acharné. C’était chez lui une obsession et cette obsession était une torture. Avec grande raison, il avait horreur du style facile et l’on peut dire qu’avec moins de raison peut-être, il avait défiance du style naturel.

… Depuis la mort de Flaubert, sa renommée n’a fait que grandir, et elle semble ne devoir jamais être atteinte par le temps. Il est universellement admiré, encore qu’il le soit de diverses façons, comme il arrive toujours, et ici pour certaines de ses œuvres, et plus loin pour certaines autres, à l’exclusion ou au mépris de celles-là.

Émile Faguet (Flaubert, Les grands écrivains français, Hachette, édit.).

OPINION DE LA PRESSE SUR MADAME BOVARY.

À titre de curiosité, nous donnons quelques extraits des principaux articles consacrés à Madame Bovary, lors de sa publication.

Le Moniteur universel (M. Sainte-Beuve).

Voir cet article dans les Causeries du Lundi, t. XIII.

Nous en citons cette phrase : « Madame Bovary est un livre avant tout, un livre composé, médité, où tout se tient, où rien n’est laissé au hasard de la plume et dans lequel l’auteur, ou mieux l’artiste, a fait d’un bout à l’autre ce qu’il a voulu. »

Journal des Débats, 26 mai 1857 (M. Cuvillier-Fleury).

Il est difficile de savoir où va le roman français par le temps qui court. Ce qui est certain, c’est qu’il ne va guère. On écrit beaucoup, et il n’est guère de journal ou de recueil périodique qui ne donne son roman au public ; le public lit tous les romans qu’on lui donne. Quelqu’un me disait un jour, voulant caractériser ce genre de progrès qui est particulier à notre époque : « La pyramide s’abaisse, mais elle s’élargit par la base. » Cela est vrai : elle s’élargit tellement que tout y rentre. Tout le monde écrit et sait écrire.

… Les romanciers qui ont fait tant parler d’eux en France, sous le gouvernement de Juillet, n’étaient pas tous des écrivains supérieurs. Il fallait pourvoir à une immense consommation et satisfaire un appétit de lecture insatiable. On allait au plus pressé. Presque tous pourtant avaient leur cachet… Ils se ressemblaient par la facilité, non par la monotonie. Ils avaient des procédés analogues et des talents divers. Le roman régnait alors. Il parlait en maître. Il traitait avec la société de puissance à puissance, lui infligeait son blâme, la menaçait de ses théories, ne se refusait pas même la perspective d’une révolution… Il a fait beaucoup de mal ; il participait pourtant à cette vitalité des époques libres où le mal lui-même est sans cesse corrigé par la discussion et trouve son remède dans le salutaire mouvement donné aux esprits. L’apathie des intelligences est le plus grand auxiliaire de la corruption des âmes. Après tout il est absurde de croire qu’une société puissante ait péri pour s’être oubliée avec Lélia ou s’être trop intéressée au Chourineur. Quel qu’ait été le succès des romanciers qui ont amusé ou scandalisé le dernier règne, leur puissance était inférieure à leur talent. Ce qu’il en reste, c’est un souvenir. On ne les relira guère ; mais ils auront vécu. Les historiens de notre littérature contemporaine seront obligés d’en tenir un sérieux compte. On a peut-être trop parlé des romans d’autrefois. Deux ou trois noms exceptés, parlera-t-on de ceux d’aujourd’hui ?

… Voici pourtant un roman, né d’hier, qu’il n’est pas permis de passer sous silence — d’abord parce qu’un des maîtres de la critique en a parlé avec éloge — ensuite parce que l’héroïne du livre, Mme Bovary, a eu, comme on le sait, des démêlés avec la justice. Elle en est sortie à son honneur. Pourtant cette aventure de police correctionnelle lui donne un air de fruit défendu qui ne nuit pas à un livre, bon ou mauvais. Je suis sûr que Madame Bovary, qu’on se dispute dans les cabinets de lecture, est aujourd’hui le livre préféré de tous les boudoirs et qu’il n’est pas une de nos élégantes, partant pour sa terre, qui ne l’ait dans son bagage de campagne. Curieuse question, disions-nous un jour, celle de savoir ce qu’il entre d’honnêtes suffrages dans le succès d’un mauvais livre, et de femmes distinguées, jeunes, belles, vertueuses et honorées dans le cortège (littéraire bien entendu) d’une « fille de marbre » quelconque. J’en dirai autant du livre de M. Gustave Flaubert, sans contester à ses intentions et à son talent le bénéfice de la chose jugée.

… Mme Bovary est un esprit déréglé et un cœur sec. Elle n’a que de l’imagination et des sens, des besoins de luxe et des appétits de plaisir. Elle aime, non ce qui est beau, mais ce qui brille. Elle a horreur du médiocre dans la vie matérielle, n’ayant elle-même d’autre distinction que sa beauté. À tous ces traits, vous reconnaissez la « fille de marbre ». Mme Bovary est une courtisane à l’état de bourgeoise, une « dame aux camélias » sombrée dans un petit chef-lieu de canton, une Danaé de province étouffant dans un village. Tout le roman est là ; et si ce roman a une morale, quoiqu’il n’en affecte d’aucune sorte, c’est que d’une courtisane, ou née pour l’être, on ne saurait tirer ni une épouse, ni une mère, fût-ce même une de ces mères à longue échéance qui attendent un quart de siècle, comme la Fiammina, pour aimer leurs enfants.

… Nous reviendrons sur ce style si étrangement mêlé de vulgarité et de prétention, où « l’âme » fait une si singulière alliance avec la pommade, ou le « réalisme », visant à la simplicité, tombe dans la manière. Pour le moment, nous cherchons à nous représenter au vrai Mme Bovary. Prise à son point, dans sa floraison pour ainsi dire, Mme Bovary est bien la courtisane que nous connaissons, mais croisée de petite bourgeoise, couvrant sous l’ombre du toit conjugal tous les instincts et tous les vices des situations exceptionnelles, et faisant éclater à chaque instant le cadre étroit où sa destinée l’enferme ; — sans cœur, malgré ses frissons, battant son enfant en sevrage, dure à son honnête mari, idolâtre d’elle-même, passant des journées à se verser des flacons d’eau de Cologne sur les bras et à se nettoyer les ongles avec des citrons, aimant les belles étoiles, les meubles somptueux, les recherches dispendieuses en tout genre ; traitant l’argent, si rare qu’il soit à la maison, non en ménagère, mais en bourreau, et ne reculant, pour en avoir, devant aucune extrémité.

… Mœurs de province ! nous dit M. Flaubert. Mme Bovary, pour peu qu’on l’y pousse, va droit au vol et à l’assassinat. Elle finit par le suicide. Elle ne vaut pourtant ni plus ni moins que toutes les femmes de même sorte qu’il est de mode de mettre aujourd’hui sur la scène, à grand renfort de public. C’est la même femme que nous avons vue vingt fois. Un publiciste célèbre disait en 1830 qu’il avait fait pendant quinze ans le même article. On pourrait dire plus justement que le roman et la comédie nous donnent depuis dix ans la même femme. Emma Bovary, c’est la Marguerite de la Dame aux Camélias, la duchesse de la Dame aux Perles, la Suzanne du Demi-Monde, toutes les héroïnes des drames de M. Dumas fils sous un nom nouveau. Il ne manqua à Emma Bovary que d’avoir connu Paris. Les héroïnes du drame parisien sont seulement plus franches qu’elle. Elles vivent de leur dégradation. Emma en meurt, mais sans contrition et sans repentir.

Toute cette histoire est-elle vrai ? Pourquoi pas ? Mme Bovary n’est pas plus invraisemblable que la baronne d’Auge, M. Dumas prend sur le vif des mauvaises mœurs les portraits qu’il fait pour le public. Pourquoi M. Flaubert n’aurait-il pas mis autant de vérité dans une histoire écrite sur place, suivant toute apparence, les originaux sous les yeux, et sans autre peine que de les copier ? M. Flaubert a braqué son daguerréotype sur un village de Normandie, et le trop fidèle instrument qui a rendu un certain nombre de ressemblances, portraits, paysages et petits tableaux en grisaille d’une vérité incontestable, de cette vérité terne et blafarde qui semble supprimer, dans les copies du monde physique, la lumière même qui les a produites.

… Quoi qu’il en soit, M. Flaubert est un peintre exact, il rend d’un trait précis et rigoureux des objets qu’il rencontre. Sous cet instrument de précision qu’il manie d’un doigt si exercé, le monde matériel se reproduit comme il est, ni plus ni moins, mais sans poésie et sans idéal. La ressemblance vous crève les yeux ; elle ne vise pas au cœur.

J’en dirai autant de ses personnages. Ce sont des mannequins ressemblants. Le pharmacien philosophe, M. Homais, qui voudrait « qu’on saignât les prêtres une fois par mois dans l’intérêt des mœurs » ; le bon Charles Bovary, « aux expansions si régulières, » qui n’embrasse sa femme qu’à de certaines heures, comme le méthodique père de Tristram Shandy, et qui, à table, nous dit l’auteur, « coupait au dessert le bouchon des bouteilles vides, se passait après manger la langue sur les dents, et faisait, en avalant sa soupe, un gloussement à chaque gorgées » ; — et tant d’autres originaux non moins fidèlement reproduits par l’impitoyable observation de M. Flaubert, Lheureux, l’usurier brocanteur, le maire Tuvache, l’abbé Bournisien, curé de l’endroit, qui se mouche « en mettant un angle de son mouchoir d’indienne entre ses dents » ; M. Binet, percepteur par état et tourneur par goût (gilet de drap noir, col de crin, pantalon gris, et en toute saison des bottes bien cirées « qui avaient deux renflements parallèles à cause de la saillie de ses orteils ») ; — puis les amoureux, notre ami Léon d’abord, le clerc de notaire, qui dit à Mme Bovary, après une longue absence : « Je m’imaginais quelquefois qu’un hasard vous amènerait. J’ai cru vous reconnaître au coin des rues… », puis M. Rodolphe Boulanger de la Huchette, un country gentleman du voisinage, grand gaillard « de tempérament brutal et d’intelligence perspicace, et qui la première fois qu’il rencontre Mme Bovary :

« Oh ! je l’aurai, s’écria-t-il en écrasant d’un coup de bâton » (voir p. 182).

Tel est le procédé de l’auteur. Il y met du sien le moins qu’il peut, ni imagination, ni émotion, ni morale. Pas une réflexion, nul commentaire ; une suprême indifférence entre le vice et la vertu. Ses héros sont ce qu’ils sont. C’est à prendre ou à laisser. Cela s’appelle une œuvre impersonnelle ; et cet excellent juge qui a le premier donné l’éveil à la critique sérieuse sur Madame Bovary dit que c’est là « une grande preuve de force ». Je crois que c’est le contraire. La force n’est pas ce qui vient de la machine ou du procédé. J’aime que l’âme de l’auteur se reflète dans son œuvre, que le peintre se réfléchisse dans sa peinture. C’est ce reflet qui est la vie, et ce qu’on appelle « l’art » n’est pas autre chose. C’est par là que Téniers, Van Ostade, Callot lui-même sont admirables. Il n’est pas nécessaire d’avoir peint la Descente de Croix ou la Transfiguration pour être un grand artiste ; une scène de cabaret y suffit, mais à une condition, c’est que l’œuvre ne sera pas la copie servile et plate, mais l’imitation ingénieuse et savante du modèle qu’on se propose.

… Ainsi, cette vérité même toute matérielle, à laquelle prétend surtout l’école de M. Flaubert, elle manque son but en le dépassant. Elle disparaît dans son excès même. La vérité morale, où est-elle ? Je sais que vous faites un roman et non un sermon ; que vous vous piquez de montrer au vrai la vie humaine, sans vous soucier des conséquences ; que là où vous la voyez grimaçant, vous mettez la grimace, et qu’il ne vous plaît pas de la peindre en beau pour l’édification des duchesses. Soit ! montrez le laid, mais à la manière des grands artistes et des écrivains habiles, sans secrète complaisance, sans exclusion systématique, et en mêlant au mal cette juste mesure de bien qui en est, par la volonté de Dieu, le contre-poids ou la revanche. Faites, toute proportion gardée, comme Lesage, comme Fielding, comme l’abbé Prévost, comme Molière lui-même qui a si bien dit :

Je veux que l’on soit homme et qu’en toute rencontre

Le fond de notre cœur dans nos discours se montre.

Dans le roman tel qu’on l’écrit aujourd’hui, avec les procédés de la reproduction photographique, l’homme disparaît dans le peintre : il ne reste qu’une plaque d’acier.

La plupart des romanciers du jour participent plus ou moins à ces défauts de l’école réaliste. Presque tous ils se ressemblent par la négligence du style auquel ils croient suppléer par une fatigante exagération d’exactitude dans la peinture du monde réel.

Mais M. Gustave Flaubert « a le style », nous dit-on. Si l’auteur de Madame Bovary a le style, nous sommes bien prêt de nous entendre. Entre l’art et le réalisme, comme on appelle aujourd’hui l’absence ou le mépris de l’art, toute la difficulté est là : une question de plus ou de moins, une affaire de style ; mais cette différence est tout.

… Si M. Gustave Flaubert est un jeune homme, comme on le dit, ses défauts ne sont pas de ceux qui sont sans remède. Quelques-uns semblent plutôt l’exagération d’une qualité. M. Sainte-Beuve a raison : plusieurs pages de son livre annoncent un écrivain vigoureux. Il excelle dans la charge. Son comice agricole est un chef-d’œuvre du genre, et il y a là une scène de comédie vraiment supérieure. Au fond, M. Gustave Flaubert est un satirique. Non qu’il soit d’humeur joviale. Son rire est « impersonnel » comme sa morale. Mais je crains qu’il n’y ait sous cette impassibilité juvénile bien du désenchantement et du scepticisme. Au demeurant, voilà un livre qui aura fait beaucoup de bruit et qui n’aura guère avancé les affaires du réalisme au profit de ses adeptes. M. Flaubert a plus de talent que la plupart de ses confrères du roman matérialiste. Il a le trait, parfois la couleur, en dépit de son procédé. Si pourtant il me fallait choisir entre Madame Bovary et les Aventures de Mademoiselle Mariette, entre les mannequins grossiers et lardés de M. Flaubert et les photographies à outrance de M. Champfleury, — je le dis franchement : j’aime mieux M. Champfleury… Non que je croie à l’avenir du réalisme. C’est un genre étroit et borné, qui touche au faux par l’exagération du vrai. C’est un genre pourtant. Paré des oripeaux du romantisme, c’est moins que rien ; une enluminure sur une copie, une couche de couleur sur un trompe-l’œil. Là est l’écueil de M. Gustave Flaubert. Il faut avoir le courage de son talent et de sa vocation. L’auteur de Madame Bovary vise au vrai, soit ! qu’il s’applique toujours avec netteté et précision. L’excès de la couleur n’est pas la même chose que sa justesse. L’affection du langage s’allie mal à la dureté du trait. Drapés dans cette défroque du romantisme, les personnages de M. Flaubert, si peu flattés du côté moral, ressemblent parfois à ces intrigants des vieilles comédies qu’on voit courant les ruelles, couverts de paillettes et de broderies d’emprunt. Dans Mme Bovary, si elle peut vieillir, il y a tout l’avenir d’une marchande à la toilette…

… Si la compagnie de M. Baudelaire est mauvaise, celle de M. Flaubert est très bonne, je ne connais pas de plus beau roman depuis Balzac.

Taine, Lettre à J. J. Weiss. (Correspondance, II, Hachette, édit.)

Le Constitutionnel, 10 mai 1857 (Paulin Limayrac). — Des causes et des effets dans notre situation littéraire.

… Et voici précisément que j’arrive à la phrase de M. de Sainte-Beuve, dans son article de lundi dernier, à propos du premier roman d’un jeune auteur : « L’ouvrage, en tout, porte bien le cachet de l’heure où il a paru. Commencé, dit-on, depuis plusieurs années, il vient à point en ce moment. C’est bien un livre à lire en sortant d’entendre le dialogue net et acéré d’une comédie d’Alexandre Dumas fils, ou d’applaudir Les Faux Bonshommes, entre deux articles de Taine. Car, en bien des endroits et sous des formes diverses, je crois reconnaître des signes littéraires nouveaux : science, esprit d’observation, maturité, force, un peu de dureté. Ce sont les caractères que semblent affecter les chefs de file des générations nouvelles. »

Mais me suis-je alarmé à tort ?

N’y aurait-il pas une fine ironie sous ce jugement étrange ?

Serait-il bien possible que Madame Bovary, le Demi-Monde et deux articles de M. Taine parussent à M. de Sainte-Beuve toute une littérature armée de pied en cap et ouvrant la marche aux jeunes générations ? C’est peu vraisemblable… Certes, je ne conteste ni l’esprit ni le talent de MM. Flaubert, Dumas fils et Taine. Il me semble seulement que leur art est de second ordre, et que si les jeunes générations ne devaient pas avoir d’autres chefs de file, elles ne seraient guère favorisées du ciel. Nous méritons mieux aujourd’hui qu’une telle littérature, et nous l’aurons…

Le Correspondant, juin 1857 (A. de Pontmartin). — Le roman bourgeois et le roman démocratique. — MM. Edmond About et Gustave Flaubert.

… Il y a vingt ou trente ans, de Cinq-Mars à Colomba, le roman français, toutes réserves faites sur sa moralité et ses tendances, était dans une période de splendeur : aujourd’hui, je le vois descendre à Germaine, tomber à Madame Bovary, et la décadence me semble manifeste…

C’est à ce point de vue que je crois pouvoir dire : M. About, c’est la bourgeoisie, M. Flaubert, c’est la démocratie dans le roman…

Rien ne lui a manqué, pas même l’apostille d’un académicien, qui depuis longtemps ne s’occupe plus que des morts, mais qui, dans les occasions importantes, sort de sa nécropole afin de constater les grandes naissances littéraires, et, pour les rendre plus authentiques, les enregistre dans le Moniteur…

Nous croyons pouvoir le définir en quelques mots : Madame Bovary, c’est l’exaltation maladive des sens et de l’imagination dans la démocratie mécontente…

L’auteur a si bien réussi, — et on l’en a loué comme d’un signe de force, — à rendre son œuvre impersonnelle, qu’on ne sait pas, après avoir lu, de quel côté il penche. Il est aussi dur pour le voltairien de pharmacie…

Il y a trente ans, un écrivain célèbre a défini le romantisme : « le libéralisme en littérature ». — Nous disons, nous, que le réalisme n’est et ne peut être que la démocratie littéraire, et Madame Bovary nous sert de preuve.

La Chronique artistique et littéraire, 3 mai 1857 (Dumesnil).

… J’ai parlé de moralité tout à l’heure ; ce livre est un des plus immoraux que je connaisse…

À part la somme d’études qu’il représente, ce livre est fait de réminiscences, à la façon de certaines comédies modernes composées une scène après l’autre, sur des feuilles volantes qui restent pêle-mêle dans un tiroir durant des mois, puis qu’on rassemble un jour et qu’on rajuste pour en former un ouvrage complet. C’est une suite d’impressions, de visions, de tableaux d’après nature, qui tous ont leur saveur et leur accent, mais qui sentent néanmoins le remplissage.

L’unité du récit n’en est pas altérée ; mais ils distraient l’attention par leur exactitude même. On comprend que l’auteur de Madame Bovary chérit ses Souvenirs d’un autre temps, et qu’il n’a pas le courage d’en faire le sacrifice.

Je n’ai rien dit de l’Aveugle, qui est une figure de troisième plan ; ce malheureux résume cependant les défauts de M. Flaubert. Il est inutile ; son intervention, à la fin, tient du mélodrame, et il est traité comme un sujet d’amphithéâtre.

On sent, en effet, dans la manière de M. Flaubert, le chirurgien sous le critique ; cela se trahit au soin apporté dans les détails et à la crudité sans compensation, de certaines peintures.

Madame Bovary n’en reste pas moins une des œuvres les plus curieuses et les plus personnelles de ces derniers temps.

La Presse, 16 mai 1857 (Nestor Roqueplan).

— Un charmant livre, qui vient d’échapper à un grand danger, occupe tous les esprits : c’est le roman de M. Flaubert, Madame Bovary. L’action est simple, bien menée par des personnages vrais, que l’auteur n’a pas créés à plaisir, sublimes ou vulgaires, mais qu’il doit avoir vus et reproduits dans leur effet naturel.

La forme de M. Flaubert nous plaît singulièrement. Jamais cette forme, qui recouvre un excellent fond d’ironie, de goût et de cœur, ne laisse altérer sa distinction par le contact du positif. C’est au point que nous sommes étonnés du succès de Madame Bovary.

Avant qu’on eût inventé les règles du beau fixe, chaque écrivain avait la liberté de ses images.

Les premiers qui ont dit : plus prompt que la foudre ; un front ruisselant de sueur ; des yeux baignés de larmes ; pâle comme la mort ; le cœur gros de douleur ; rapide comme la pensée ; un chagrin cuisant ; le faîte des grandeurs ; une haine enracinée ; il gèle à pierre fendre ; — qui ont dit d’une rivière qu’elle serpente dans une vallée, créant à la fois une ravissante image et un verbe, tous ceux-là ont commis des hardiesses et trouvé des nouveautés…

Tous les livres