Madame Bovary (page 19)

Gustave Flaubert · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Madame Bovary · 43 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le livre de M. Flaubert nous étant un prétexte de récriminer contre l’adoration du commun, c’est dire combien il semble libre d’allure et franchement lancé dans une route où les barrières de la convention ne l’arrêteront pas…

Les Chroniqueurs parisiens, 4 juin 1857 (Auguste Villemot, de l’Indépendance belge).

Voici un roman qui a fait beaucoup de bruit, dans ces derniers temps, Madame Bovary — Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor et beaucoup d’autres lettrés ont salué en M. Flaubert un avènement et une révélation. Dans la mesure de mes forces, j’ai reçu et constaté la même impression. Les autorités puissantes derrière lesquelles je pouvais m’abriter ne m’ont pas préservé d’une contradiction passionnée qui m’est arrivée de Belgique sous la forme d’une lettre illisible, mais pleine d’outrages et de mortifications pour mon jugement littéraire.

Il est vrai que cette protestation familière me vient d’un ami qui m’est cher. Dès lors je me gêne peu avec son auteur, et, n’ayant pas le loisir de lui écrire directement, je viens vous prier de lui faire savoir, le plus poliment possible, que je le tiens pour un idiot. Cet été, sur les bords du Rhin, je lui motiverai fortement mon opinion définitive à son endroit. Mon ami ayant un fils élevé dans les mêmes principes, je n’hésite pas à l’associer à cette douloureuse appréciation de ses instincts littéraires.

L’Illustration, 9 mai 1857 (E. Texier).

Du reste, je n’ai point à m’occuper pour le moment du réalisme, qui sera peut-être mort et enterré la semaine prochaine, je veux parler d’un écrivain qui a trop de talent, — quoiqu’il soit un élève de Balzac, l’élève le plus distingué, il est vrai, — pour être une des brebis de ce maigre troupeau ; j’ai nommé l’auteur de Madame Bovary, M. Gustave Flaubert.

Madame Bovary a fait beaucoup de tapage à ses premiers pas dans le monde. Accueillie à bras ouverts par la Revue de Paris, elle eut tout d’abord quelques difficultés avec son hôtesse, qui voulait à ce qu’on m’a dit, jeter un simple châle de barège sur les épaules trop décolletées de l’amoureuse ; puis, un beau matin, comme elle continuait à courir en jupons courts à travers les salons et les cabinets de lecture, le procureur impérial intervint et la conduisit tout droit en police correctionnelle. L’aimable personne ne s’effraya pas trop du voisinage des gendarmes ; elle se montra telle qu’elle était, et les juges, la voyant si leste, si bien portante et si court vêtue, agirent, envers elle, comme les archontes à l’égard d’Aspasie. Ils lui dirent d’aller se faire… lire, et elle alla chez l’éditeur Michel Lévy.

Cette Madame Bovary n’est pas, en effet, une sainte ; fille d’un fermier normand, son père qui l’a tirée du couvent, ne sait trop que faire d’une demoiselle qui ne partage pas ses goûts agricoles. (Suit le résumé du roman.)

Tel est le squelette de cette longue histoire, dont je ne comprends pas très bien la portée morale et philosophique, mais qui est l’œuvre d’un véritable écrivain.

J’ai trop d’estime pour le talent de M. Gustave Flaubert pour ne pas dire franchement ce que je pense de son livre. Si la complaisance est permise, c’est seulement à l’égard des œuvres médiocres. M. Gustave Flaubert est un rude jouteur. Il se présente dans l’arène à la façon du gladiateur, et l’on pourrait croire qu’il éprouve un certain plaisir à montrer la vigueur de ses muscles et la force de son bras. Il me fait l’effet de ces alcides qui font faire, à l’aide d’un énergique coup de poing, tout le tour du cadran à l’aiguille du dynamomètre. Ainsi rien ne l’arrête, ni les conventions du monde, ni les règles de la composition, ni même les lois de la morale. S’il a besoin d’une scène, il ne s’embarrasse pas dans les détours de la préparation, il la pose carrément et l’enlève ensuite à la force du poignet. Ainsi agit-il à l’égard de ses personnages qu’il prend ici, qu’il laisse là pour les reprendre et les abandonner de nouveau, et toujours au petit bonheur. Il a une façon de voir les sentiments à un point de vue physiologique dont la brutalité vous blesse et ne vous déplaît pas toujours. Il tient de Balzac par le procédé littéraire, mais il en diffère essentiellement dans l’analyse de la passion. Il a hérité du maître le goût du vagabondage à travers les chambres nuptiales, les alcôves, les scènes scabreuses et hardies, il multiplie, comme Balzac, les détails nombreux et touffus, mais il s’égare avec trop de complaisance dans l’interminable description des objets, il reste trop souvent à la porte du genre humain. Tous les personnages de M. Flaubert sont plutôt des tempéraments que des caractères, depuis le lymphatique M. Binet, qui passe sa vie à tourner des ronds de serviettes, jusqu’à l’hystérique Mme Bovary. Ce sont bien des êtres vivants, mais ils ne m’intéressent que médiocrement parce qu’ils ne me semblent pas avoir la conscience de leurs actions. Ce qui fait l’homme si grand au milieu de tous les êtres de la création, c’est sa double nature et le duel perpétuel qui en résulte ; si vous le dépouillez d’une de ces deux natures, il n’est plus qu’une créature intermédiaire entre l’homme créé par Dieu et un automate. M. Flaubert a étudié la médecine, cela se devine tout de suite, pour peu qu’on ait lu deux pages de son livre. Peut-être fera-t-il bien d’oublier, dans une certaine mesure, ses études physiologiques, quand il écrira un roman nouveau. La physiologie est une science dont je fais le plus grand cas, mais à la condition qu’elle ne submerge pas le monde métaphysique et, dans Madame Bovary, j’avoue que le carabin me cache un peu trop le moraliste.

Ce qui manque aussi à M. Flaubert, c’est la science des contrastes et par conséquent de la composition. Tous ses personnages ont le même ton, le même habit et la même physionomie morale. Parmi les sept ou huit individus qui se démènent dans le cadre de son histoire, comment n’a-t-il pas songé à en créer un seul qui fût vraiment sympathique ? Mme Bovary, nous la connaissons ; Bovary le père est un sacripant ; le pharmacien Homais, une caricature très réussie ; M. Rodolphe, un viveur vulgaire ; M. Léon, un amoureux de l’ancien Gymnase ; quant à Charles Bovary, ce mari tranquille, amoureux de sa femme, il m’intéresserait et ses malheurs immérités m’arracheraient des larmes, si l’auteur, par une inexplicable maladresse, n’avait pris plaisir à en faire, dès le début, une de ces vulgaires effigies dont les traits ne peuvent se fixer dans aucune mémoire. Là cependant était tout l’intérêt du drame. Un peu plus d’intelligence dans le cerveau de cet homme, un peu moins de vulgarité dans ses manières, et Charles Bovary mourant, foudroyé par la douleur, restait dans le souvenir du lecteur comme le martyr du foyer domestique, comme un ami dont on se souvient toujours.

Je me hâte d’ajouter qu’à côté de grands défauts, ce livre a de grandes qualités. On ne le lit pas sans de fréquentes révoltes, mais on va jusqu’au bout, captivé par le charme du style, la vigueur de l’expression, la grâce des détails et la belle orientation de l’œuvre. Parfois une phrase qu’on rencontre vous secoue comme le cahot inattendu d’une diligence, mais c’est précisément ce cahot qui vous tient en éveil.

Il arrive souvent que, dans les voitures mieux suspendues que celle de M. Flaubert, et où l’on ne sent ni cahot, ni secousses, on s’endort presque aussitôt après le départ.

C’est précisément ce qui m’est arrivé en descendant de la diligence de M. Flaubert. J’avais été si secoué dans ce véhicule traîné par des chevaux sauvages, que je me jetai aussitôt dans une berline académique.

Revue des Deux-Mondes, 1er mai 1857 (M. Ch. de Mazade).

La grande nouveauté est Madame Bovary, œuvre de M. Gustave Flaubert, écrivain de Rouen, puisqu’il est avéré que nous avons aujourd’hui une école de Rouen, comme nous avons eu une école de Marseille. M. Gustave Flaubert est le romancier de cette école de Rouen dont le poète est M. Bouilhet, auteur de Melœnis et de Madame de Montarcy. M. Bouilhet imite M. de Musset dans son poème et l’auteur de Ruy Blas dans son drame ; M. Flaubert imite M. de Balzac dans son roman, comme il imite M. Théophile Gautier dans quelques autres fragments qui ont été récemment publiés. L’auteur de Madame Bovary appartient, on le voit, à une littérature qui se croit nouvelle et qui n’a rien de nouveau, hélas ! — qui n’est même pas jeune, car la jeunesse, en ne s’inspirant que d’elle-même, a moins d’expérience, moins d’habileté technique, et plus de fraîcheur d’inspiration. M. Gustave Flaubert imite M. de Balzac, disons-nous ; il imite du moins tous ses procédés, ses descriptions minutieuses, ses prétentions d’analyse et de dissection, ses néologismes étranges et barbares ; il ne peut parvenir à s’assimiler cet art qui a mis parfois un cachet si vigoureux dans les épreuves puissantes ou grossières de l’auteur du Père Goriot. Qu’est-ce donc que cette héroïne de la Normandie madame Bovary ? C’est encore une femme incomprise de province, qui passe des Ursulines, où elle a fait son éducation, à la ferme de son père, qui prend un petit verre de curaçao avec son prétendu, accepte pour mari un pauvre officier de santé veuf, se donne sur son chemin deux ou trois amants, fait une banqueroute de huit mille francs pour satisfaire ses goûts de luxe, et finit par s’administrer une forte dose d’arsenic qu’elle dérobe chez son ami l’apothicaire Homais, notable de Yonville-l’Abbaye, arrondissement de Neufchâtel. Les perplexités d’un pauvre médecin vulgaire et obtus, la suffisance de l’apothicaire voltairien, un étudiant en notariat, un jeune fermier dégrossi homme à bonnes fortunes, les petitesses de la vie de province, c’est là le monde où l’auteur a placé la figure resplendissante de son héroïne.

Pour une personne d’un tempérament si idéal, c’est vraiment du malheur de ne rencontrer qu’un étudiant en notariat pressé d’acheter une étude et de se ranger, ou un jeune et robuste fermier gâté par ses succès auprès des Danaé du théâtre de Rouen.

Pour une femme qui s’est si bien accoutumée dans la ferme de son père à goûter toutes les somptuosités de la vie la plus raffinée, il est cruel, on n’en peut circonvenir, de rester en route faute de huit mille francs. L’aventure est peu poétique ; elle prouve de plus ce qu’il y a de danger pour une femme de province à faire des dettes et à poursuivre un peu trop ardemment l’idéal par la commodité de l’Hirondelle, voiture qui fait le service de Yonville-l’Abbaye à Rouen. On finit par l’arsenic, et c’est ce qui a fait sans doute que la justice, qui avait évoqué ce roman devant elle, pour certains détails un peu libres, a fini par lui donner bien heureusement l’absolution légale pour le renvoyer devant son vrai juge, qui est le bon goût. Ce n’est pas, il faut bien le remarquer, que Madame Bovary soit un ouvrage où il n’y a point de talent ; seulement, dans ce talent, il y a jusqu’ici plus d’imitation et de recherche que d’originalité. L’auteur a un certain don d’observation vigoureuse et âcre, mais il saisit les objets pour ainsi dire par l’extérieur sans pénétrer jusqu’aux profondeurs de la vie morale. Il croit tracer des caractères, il fait des caricatures ; il croit décrire des scènes vraies et passionnées, ces scènes ne sont qu’étranges ou sensuelles. Par une bizarrerie de plus qui ne saurait surprendre, ce roman contient évidemment une idée, une pensée sociale, bien que cette pensée ne soit pas facile à démêler, et l’auteur, sous forme de compliment, dit à l’avocat qui l’a défendu, à M. Sénard, que par sa magnifique plaidoirie il a donné à l’œuvre une autorité imprévue. Que la parole de M. Sénard ait donné une autorité imprévue à Madame Bovary, il est inutile de le rechercher ; il resterait à savoir si Madame Bovary peut rendre le même service à M. Sénard.

NOTE

ORIGINE DE MADAME BOVARY.

J’étais envahi par le cancer du lyrisme, vous m’avez opéré ; il n’était que temps, mais j’en ai crié de douleur.

G. Flaubert.

Une grande affection unissait Gustave Flaubert à son ami d’enfance Alfred Le Poittevin, à Maxime Du Camp qu’il connut à Paris alors que tous deux y faisaient leur droit, et à partir de 1846, à Louis Bouilhet — ancien interne de son père à l’hôpital de Rouen — qui, à cette date, abandonna la chirurgie pour se consacrer à la littérature.

Dès l’âge de treize ans, se révélait chez Flaubert une imagination prodigieuse qui, secondée par des allures indépendantes, une volonté tenace, un caractère orgueilleux, le destinait à la carrière littéraire. Il était né écrivain en pleine époque romantique. (Voir biographie.)

Jusqu’en 1851, il écrit fragments, essais, pièces, romans, sans les publier, trouvant sa formule esthétique imprécise, son art imparfait (voir Œuvres de jeunesse). Mais il les lit à ses amis, et quoique bataillant, il en accepte souvent les opinions et les conseils. C’est ainsi que Le Poittevin, écrivain de grande probité, était le critique le plus inflexible. Scrupuleux, ayant sur l’impersonnalité dans l’art des idées intransigeantes, pessimiste, il pénètre Flaubert de ses théories. Maxime Du Camp, esprit pratique, émettait des opinions. Et Louis Bouilhet, le dernier venu, poète au verbe choisi, le plus tendre et le plus généreusement dévoué des amis de Flaubert, lisait, soulignait, épurait ses manuscrits de sa logique sévère : la recherche de l’expression, l’harmonie de la phrase, les périodes, les personnages, leur caractère et leurs actions, tout était surveillé et rien n’échappait à ses susceptibilités. Flaubert, confiant, faisait toujours appel aux exigences de son esprit subtil. Il lui lisait au fur et à mesure de leur écriture les pages de ses manuscrits et quand il prenait l’initiative d’une correction, il ne la maintenait qu’avec l’approbation de Bouilhet. C’est Bouilhet qui lui écrit au sujet des corrections dernières de Madame Bovary : « Tu ne peux pas finir comme harmonie sur le mot bonheur, la période serait tronquée et si tu ne trouves rien de mieux que les truffes, mieux vaut les laisser, en dépit de la délicatesse du sentiment, qualité inférieure à la beauté du style — ; tu as bien fait d’enlever l’Introduction à la vie dévote — ; tu as rétabli les platitudes du mariage, moi j’aime ça parbleu ! mais est-ce bien prudent ? — … Si le mot Progrès de Rouen sonne dur, ou consonne dans les phrases, cherche un mot en al de la longueur de journal : le Fanal de Rouen, par exemple. Je te propose cela timidement — moi je mettrais le Progressif, etc. » C’est lui qui obtient, malgré une résistance obstinée, la suppression de trois pages où est décrit un jouet offert aux enfants de M. Homais et qui, plus tard, après la lecture de l’Éducation sentimentale, soumet à Flaubert une liste de 120 corrections et ajoute en regard du mot consommation : « n’emploie jamais ce mot-là, style de gargotier ». C’est à Bouilhet, ancien chirurgien, que Flaubert s’adresse pour les détails techniques de l’opération du pied bot, et pour ceux de la tentative de guérison projetée par Homais sur l’aveugle. Et quand, après la mort soudaine de Le Poittevin en 1848, et son différend avec Du Camp — qui avait eu la témérité de conseiller et de pratiquer des coupures à Madame Bovary, pour en rendre la publication possible dans la Revue de Paris, alors menacée de poursuites — Bouilhet mourut en 1869, Flaubert, profondément affligé, dit dans un moment de découragement : « J’ai perdu ma boussole, ma conscience littéraire. »

Cependant Flaubert travaillait depuis des années à la Tentation de saint Antoine. L’idée en était connue de ses amis, mais escomptant l’effet que produirait son œuvre longuement travaillée, il ne voulut la leur lire que terminée, en une fois, avant son départ pour l’Orient. En octobre 1849, Maxime Du Camp et Louis Bouilhet furent mandés à Croisset pour en entendre la lecture, qui dura plus de trente heures. Ils émirent immédiatement contre le lyrisme de cette œuvre un jugement hostile qui révolta, attrista Flaubert (voir notes de la Tentation).

Le lendemain, les trois grands amis déçus discutaient vivement dans le jardin de Croisset. « Du moment, dit Du Camp, que tu as une tendance invincible au lyrisme, il faut choisir un sujet où le lyrisme serait si ridicule que tu seras forcé de te surveiller et d’y renoncer. Prends un sujet terre à terre, un de ces incidents dont la vie bourgeoise est pleine, et astreins-toi à le traiter sur un ton naturel, » et Louis Bouilhet ajouta : « Pourquoi n’écrirais-tu pas l’histoire de Delamare ? » Flaubert redressa la tête, et avec joie s’écria : « Quelle idée ! »

Delamare, ancien élève du père de Flaubert, était médecin à Ry. Il épousa en secondes noces une jeune fille sans fortune, Mademoiselle Delphine Couturier, élevée dans un pensionnat de Rouen. Prétentieuse, elle dédaigna son mari ; prodigue, désordonnée, elle ruina son ménage ; le regard provoquant, sensuelle, elle eut des amants. Abandonnée par ceux-ci, poursuivie par les créanciers, elle s’empoisonna. Elle laissa une fille à laquelle Delamare s’attacha, mais écœuré de ce qu’il apprenait chaque jour sur la vie de sa femme, épuisé d’efforts, il se tua.

C’est de ce drame ordinaire qu’est née Madame Bovary. Flaubert en créa les personnages et leur psychologie, les développements et les épisodes. « Madame Bovary n’a rien de vrai — dit-il — (Correspondance, II), c’est une histoire totalement inventée, je n’y ai rien mis de mes sentiments, ni de mon existence… L’artiste doit être dans son œuvre comme Dieu dans la création, qu’on le sente partout, mais qu’on ne le voie pas. »

Le 29 octobre 1849, Du Camp et Flaubert quittaient Paris pour l’Orient, et en revenaient au mois de mai 1851. Flaubert, obsédé par le souvenir de la Tentation de saint Antoine, ne pouvait se résoudre à sacrifier une œuvre qui était le fruit naturel de ses goûts et pour laquelle il avait dépensé tant d’efforts. Il avoua à Bouilhet son désir de connaître l’opinion de Théophile Gautier ; Du Camp lui facilita l’entrevue qui eut lieu chez lui, à Paris. Gautier fulminait alors contre les éditeurs, les directeurs de journaux qui le payaient peu, le journalisme l’écœurait, aussi abandonna-t-il à Flaubert des théories violentes et sceptiques qui émurent celui-ci. « Tu crois à la mission de l’écrivain, au sacerdoce du poète, à la divinité de l’art ; ô Flaubert, tu es un naïf. L’écrivain vend de la copie comme un marchand de blanc vend des mouchoirs, seulement le calicot se paye plus cher que les syllabes. Dès qu’un livre est terminé, il faut le publier en le vendant le plus cher possible. Faire des chefs-d’œuvre, je connais ça, c’est la maladie du début, comme la rougeole est la maladie de l’enfance. »

Flaubert comprit l’ironie de cette boutade ; il écrivit Madame Bovary.

PUBLICATION DE MADAME BOVARY DANS LA REVUE DE PARIS.

Madame Bovary fut considérée par la Revue de Paris comme une œuvre de valeur, mais « enfouie sous un tas de choses inutiles ». Maxime Du Camp, sur les conseils de Laurent Pichat, directeur, écrivit à Flaubert l’étrange lettre que voici pour le préparer à leur combinaison en vue de la publication du roman dans la Revue.

« 14 juillet 1856.

« Cher vieux, Laurent Pichat a lu ton roman et il m’en envoie l’appréciation que je t’adresse. Tu verras en la lisant combien je dois la partager, puisqu’elle reproduit presque toutes les observations que je t’avais faites avant ton départ. J’ai remis ton livre à Laurent, sans faire autre chose que de le lui recommander chaudement ; nous ne nous sommes donc nullement entendus pour te scier avec la même scie. Le conseil qu’il te donne est bon et je te dirai même qu’il est le seul que tu doives suivre. Laisse-nous maîtres de ton roman pour le publier dans la Revue ; nous y ferons faire les coupures que nous jugeons indispensables ; tu le publieras ensuite en volume comme tu l’entendras, cela te regarde. Ma pensée très intime est que, si tu ne fais pas cela, tu te compromets absolument et tu débutes par une œuvre embrouillée à laquelle le style ne suffit pas pour donner de l’intérêt. Sois courageux, ferme les yeux pendant l’opération, et fie-t’en, sinon à notre talent, du moins à notre expérience acquise de ces sortes de choses et aussi à notre affection pour toi. Tu as enfoui ton roman sous un tas de choses, bien faites, mais inutiles ; on ne le voit pas assez ; il s’agit de le dégager ; c’est un travail facile. Nous le ferons faire sous nos yeux par une personne exercée et habile : on n’ajoutera pas un mot à ta copie ; on ne fera qu’élaguer ; ça te coûtera une centaine de francs qu’on réservera sur tes droits, et tu auras publié une chose vraiment bonne, au lieu d’une œuvre incomplète et trop rembourrée. Tu dois me maudire de toutes tes forces, mais songe bien que, dans tout ceci, je n’ai en vue que ton seul intérêt.

« Adieu, cher vieux, réponds-moi et sache-moi bien tout à toi.

« Maxime Du Camp. »

Flaubert écrivit au dos de cette lettre : gigantesque ! et resta inflexible, mais quand parut le numéro du 1er décembre, précédé de cette note : La Direction s’est vue dans la nécessité de supprimer ici un passage qui ne pouvait convenir à la rédaction de la Revue de Paris. Nous en donnons acte à l’auteur. — M. D. Flaubert ne put retenir son indignation et ne pardonna pas à son ami Du Camp d’avoir été le témoin ou de s’être fait l’ouvrier d’une telle besogne. Le but de ces coupures était évidemment de ménager les susceptibilités des lecteurs de la Revue, qui se récriaient contre certains passages du roman, considérés ailleurs comme un attentat aux mœurs et au sentiment religieux, et d’éviter à celle-ci des poursuites judiciaires possibles. Mais ceci importait peu à Flaubert. Il voulut interrompre la publication de son roman, plaider. On discuta fort et longuement ; les meilleurs arguments se brisaient contre une volonté indomptable, une fierté froissée. D’autre part, la Revue de Paris ne pouvait sans se porter de grands préjudices, interrompre la publication du roman et cependant elle voulait à tout prix ne pas donner prise aux poursuites dont on la menaçait. On transigea enfin et l’on admit l’insertion de la note suivante que rédigea Flaubert et qui parut dans le numéro du 15 décembre 1856 : « Des considérations que je n’ai pas à apprécier ont contraint la Revue de Paris à faire une suppression dans le numéro du 1er décembre 1856. Ses scrupules s’étant renouvelés à l’occasion du présent numéro, elle a jugé convenable d’enlever encore plusieurs passages. En conséquence, je déclare dénier la responsabilité des lignes qui suivent ; le lecteur est donc prié de n’y voir que des fragments et non pas un ensemble. — G. Flaubert. »

Madame Bovary parut donc sous cette forme, au milieu de ces incidents, du 1er octobre au 15 décembre 1856.

SCÉNARIOS.

Flaubert a tracé de nombreux scénarios de Madame Bovary ; ils forment 42 feuillets grand in-4o criblés d’annotations en marge, d’indications de scènes à décrire, de caractères à développer, de personnages à placer. La plupart sont indéchiffrables. Nous donnons deux de ces scénarios qui nous semblent intéressants par les différences qu’ils comportent dans les détails.

MADAME BOVARY.

Commencer par son entrée au collège avec ses habits de campagne dans la récréation.

Charles Bovary officier de santé 33 ans quand commence le livre, veuf déjà d’une femme plus riche que lui épousée par spéculation ou plutôt par bêtise et dont il a été dupe — son enfance à la campagne jusqu’à 15 ans — vagabondage dans les champs — époque où l’on brasse — trois ou quatre ans au collège puis carabin à grand’peine — loge sur l’eau de Robec — misère sotte et dont il n’a pas conscience, esprit doux sensible, droit juste obtus, sans imagination — une ou deux grisettes lui font connaître l’amour — sa mère ambitieuse et tripotière vient de temps à autre chez Charles passer 8, 15 jours avec lui — le père ivrogne, bravache, puis sa première femme.

Poser ces antécé­dents dans le cours des développements postérieurs, si ce n’est peut-être la main du père.

Mme Bovary Marie (signe Maria Marianne ou Marietta) fille d’un cultivateur aisé, élevée au couvent à Rouen — souvenir de ses rêves quand elle repasse devant le couvent — nobles amies — toilette, piano — au spectacle aux foires s/ Romain quand son père bon gars — piété du pays de Caux (père Desnoyers) y vient.

Ceci développé plus tard. À cette époque elle en est encore au rêve et à l’ennui.

Aime d’abord son mari qui est assez beau garçon — bien fait et bellâtre — mais sans grand emportement — ses sens ne sont pas encore nés, elle apporte peu à peu dans la maison plus de luxe que le revenu n’en comporte — la vie solitaire pendant que son mari fait ses courses — ses rentrées le soir, trempé quand elle vient de lire quelque beau roman — de la vie parisienne surtout. Journaux de mode — jl des demoiselles — un commencement d’amour à un bal de château sans résultat — longue attente d’une passion et d’un événement qui n’arrive pas — l’année suivante on ne redonne pas de bal à la même époque. Elle finit par prendre le pays en exécration et force son mari à le quitter.

Le type du brac, mais plutôt extérieu­rement.

On va ailleurs c’est encore pis — le 1er clerc de notaire d’en face passe tous les jours sous ses fenêtres en allant à l’étude — il a une chambre dans la maison en face chez le pharmacien — même homme que son mari, mais de nature supérieure quoique semblable. — Elle résiste longtemps à elle-même, puis se donne à lui. Calme. C’est tout comme avec son mari — Lassitude de la nature molle de ce premier amant.

Un second amant 33 ans, homme d’expérience, brun, cassant, spirituel — l’empoigne en blaguant et lui remue vigoureusement le tempérament — sans soin — apparente gaîté, c’est un homme archi-positif, chasseur en habits de velours, rude hâlé — énergique et viveur, se mine peu à peu.

Positif lassé sensuel — il la démoralise en lui faisant voir la vie telle qu’elle est —

Un voyage à Paris.

Rentrée chez elle — le monde est vide — ça se calme. Inanité de son mari — froissements. Le maître clerc revient — il est établi premier clerc à Rouen — elle revient à Léopold (Léon) — mûre de sens — la passion s’établit et se régularise — elle s’y apporte tout entière. — Voyages à Rouen jeudis, l’hôtel d’Angleterre — pluie — flambant —

Désespoir de la sensualité du confortable non assouvi — le besoin d’un bien-être général est développé par l’amour heureux — (le désintéressement de la matière n’est qu’au commencement des passions), auquel se vient joindre le besoin poétique du luxe — vie pécheresse lecture de romans (au point de vue de la sensualité imaginative) dépenses — les mémoires de fournisseurs ! —

Vide de cœur pour son amant à mesure que les sens se développent — vertige. — elle ne peut pourtant aimer son mari.

Re… avec le capitaine — qui l’envoie promener — elle tâche de revenir à son mari — elle l’estime et s’aperçoit de l’abîme — dernière… avec Léopold (Léon) — puis seule.

Maladie.

Sa mort.

Veillée de la mort — après-midi pluvieux diligence qui passe sous la fenêtre ouverte — enterrement.

Vide solitaire de Charles avec sa petite fille — le soir il s’aperçoit, et de jour en jour, des dettes de sa femme — le maître clerc se marie.

Un jour que Charles se promène dans son jardin il meurt tout à coup — sa petite fille aux écoles gratuites.

En regard de ce scénario, sur un feuillet, est écrite la note suivante :

Le pharmacien confident — toujours en manches de chemise — les confitures — correspondant du Fl de Rouen. — Libéral.

Emma dessine (sans goût artistique, elle est peu artiste mais poétique) a pour amie et confidente quelque vieille ouvrière du pays qui lui fait passer ses lettres. De mauvaises aquarelles et des dessins ombrés — ce qui donne à son mari une haute idée d’elle — en fait de piano, elle ne peut jouer que des contre-danses — elle n’est pas non plus musicienne, mais elle excelle dans la danse et dans toutes les choses de main.

Au second période elle affecte un grand soin de ménage, repasse, coud, tient bien sa maison d’apparence, accapare l’argent des clients — Mettre un chien dans la maison

lui fait acheter deux chevaux et conduire à l’anglaise

rêve un groom.

Maison —

Appartements sales et vides au rez-de-chaussée — recoin pour les choses de cheval.

Salon, buste d’Esculape en albâtre sur la pendule —

Carreaux — deux ou trois curiosités naturelles

la bibliothèque médicale !

la maison donne immédiatement sur la rue — un petit jardin derrière, une rivière au bout.

Le soir dans la chambre d’Emma — près de sa lampe et de ses broderies

De ses deux amants, la 1re chute est résistée et au bout d’une longue lutte avec elle-même surtout — la seconde est une surprise dans le bois — Automne — Emma (amazone française) monte à cheval avec lui. Elle est tout étonnée quand elle revient à elle. Il faut que la 1re chute comme couleur domine tout le reste de la passion. — qu’il y en ait toujours dessus le reflet

jalouse de la position d’autrui.

AUTRE SCÉNARIO.

1.Charles Bovary entre en cinquième à l’Étude de 1h — habits de campagne — réparer à récréation de 4 heures — son nom bredouillé à la classe — hurra de la classe — la pipe du professeur — Charbovari — bouts de manche fromage de Neufchâtel — provisions de beurre salé dans son pupitre — usé ses vieux habits les jours de classe — uniforme seulement pr la promenade — bonnet de police — reste trois ans au collège — pas de pensums — régulier et tranquille — son père ancien dentiste de régiment, chic empire, retiré à la campagne, crasse et ivrogne — sa mère bonne femme, maigre, intrigante, tracassière, ménagère et vaniteuse — aux vacances il se retrempe dans… de la campagne.

2.Carabin, se loge sur l’eau de Robec chez un teinturier — n’apprend rien — deux ou trois grisettes lui font connaître la passion — nature douce, sensible comme un jeune homme doit être et en ayant les écarts, quelques petites dettes de café, ami du maître de café avec qui il cause raison lui aide même une fois à mettre du vin en bouteille — il ne peut dans le travail fixer son attention et rêve aux champs où il a été élevé jusqu’à 15 ans — sait panser les chevaux les brosser — à l’époque de l’année où l’on recommence à disséquer et à manger des marrons, rêvait à l’odeur des pommes — au pressoir dont la vis crie, au cidre en bouteilles — rêve aux champs — se présente une fois et est refusé — est reçu à la seconde — va s’établir aux Tôtes. Sa mère l’emménage — puis le marie à une vieille femme poitrinaire qui a 15 cents frs de rente et qui meurt au bout de deux ans.

3.Poser la maison de Tôtes — Gd cabas tout en rez-de-chaussée — il se marie à 30 ans à Melle Emma Lestiboudois-Rouault — il quitte le bonnet de coton et prend le foulard — son père — type carré du fermier cauchois — sa mère morte d’un cancer au sein et depuis la mort de la mère la ferme décline et le père Lestiboudois, moitié par sa faute, moitié par les hasards, va se ruinant de plus en plus — avait retiré sa fille de pension à 16 ans — elle est bien aise de se marier pour être débarrassée de la campagne et des paysans — éducation d’Emma élevée au couvent d’Ernemont avec les filles de gros bonnets — piano — dessin — broderie — etc… — élégance native quoique maniérée et fausse souvent — pas artiste mais idéale — dessine mal excelle dans la danse — se laisse marier sans répugnance ni plaisir — elle l’épouse pour ne pas épouser un paysan il a au moins les mains blanches — aime assez son mari qui physiquement s’est développé très tard et peut passer pour joli garçon — ses sens ne sont pas encore nés quand elle ne peut plus vivre avec son mari — Mme Bovary mère vient de temps à autre pour passer huit jours, quinze jours chez son fils — vie solitaire d’Emma — ennui.

4.Elle regarde la gde route où passent les voitures et les chaises de postes allant à Dieppe — une levrette qu’elle élève et qu’elle appelle Djali se promène avec elle dans les blés et va mordillonner les coquelicots — son mari ne cause de rien et ne la développe pas, elle en sent le besoin vague — derrière la maison, jardin de curé avec des choux et des rosiers sur églantiers — soirs d’hiver, lecture de journaux de mode et de romans — rêves de la vie parisienne — rentrées de Charles le soir, trempé, repas tard.

5.Un bal d’automne dans un château, dans une vallée deux rivières, arbustes dans l’escalier — c’est un tourbillon qui lui passe sous le nez — elle s’en retourne dans le boc de son mari — silence — froid d’automne — coucher de soleil rouge au bas d’une côte, au détour de la route — terrain sablonneux les jeunes gens partis en chasse le matin, passent à cheval au pas ils s’en reviennent.

6.Envie de luxe et de richesse mêlée à l’amour (après coup) d’un jeune beau quelconque qu’elle a vu à un bal — et plus ça s’éloigne plus il lui semble que cette passion augmente quoiqu’au contraire elle diminue. Mais ce qu’elle aimait à vrai dire, c’est l’entourage et la vie dorée. Peu à peu et sans le vouloir la dépense augmente, force son mari à acheter un second cheval et à l’atteler à l’anglaise — rêve un groom — désespérée du domestique en blouse (qui fait le gros ménage le matin) et de la bonne avec son bruit de sabots sur les carreaux lavés — elle attend longtemps dans son cœur une passion, un énervement, quelque chose de nouveau qui n’arrive pas — l’année suivante à la même époque on ne redonne pas de bal. Emma prend la vie qu’elle mène en exécration — elle déteste la campagne et finit par faire abandonner le pays à son mari — on va se fixer à Yonville à 7 lieues de Rouen — a des vapeurs, des besoins de pleurer, ou elle s’enferme — Charles croit que l’air du pays lui est mauvais et quitte sa clientèle.

Tous les livres