Madame Bovary (page 20)

Gustave Flaubert · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Madame Bovary · 43 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

II

Yonville l’Abbaye — gros bourg dans une vallée une petite rivière — des bois à qq. distances hôtel du Lion d’or, tenu par une veuve « Le François, au lion d’or ». C’est là qu’on prend la voiture pour Rouen, l’hirondelle Cauchoise, conduite par Hivert, messager qui fait toutes les commissions sans savoir lire — beaucoup de mémoire admiré par le Pharmacien. Me Emma donne un chic anglais au jardin — petite rivière au fond — au delà de la rivière une prairie — la maison de Me Bovary est sur la place — au bout de la place les halles — plus loin l’église, une église neuve avec un clocher carré en ardoise — cimetière neuf, deux ou trois tombes seulement, l’ancien est en dehors du pays — en face de la maison celle du pharmacien qui a un jardin plus grand, plus cultivé et plus fleuri que celui de Me Bovary — pour jardinier il a un petit cousin de 14 ans qui est en même temps son garçon de boutique et son élève. Justin aide Charles à faire des saignées, on l’envoie chercher pour tenir la tête des gens auxquels on arrache des dents. En face demeure chez le pharmacien le Mtre clerc de Me Guillaumet, Mr Léon Dupuis, nature pareille à celle de Charles, mais supérieur physiquement et moralement surtout comme éducation. C’est un jeune homme de bonne famille — joue du piano — tous les jours pour aller dîner au Lion d’or ou pour aller à l’étude, il passe devant les fenêtres de Mme Bovary, marchant sur le petit trottoir en cailloux qui borde les maisons de la place, la gouttière à trois pieds du sol crache l’eau sur les passants et lave les petits grès — il passe régulièrement à l’heure la plus inoccupée de la journée — Mme Bovary est seule dans la salle à sa fenêtre c’est une habitude pour elle que de voir glisser ce profil — d’abord qq. visites — puis une fois la semaine dîner. — puis chaque jour et à propos de rien de courtes visites en passant — elle lui brode des pantoufles, une blague en tapisserie — lectures et causeries — jardinage, fleurs en commun — il lui rapporte des plantes grasses de Rouen quand il y va ou il y va exprès — on s’aime sans qu’on se le soit avoué, Léon finit par le lui dire — un soir d’hiver au coin du feu — rien de plus qu’une langue — Emma a peur — le peu d’affection qu’elle porte à son mari lui fait voir combien la pente est glissante — elle se gendarme — se prévaut dans son cœur de sa fille. Léon joue avec l’enfant et l’aime beaucoup et se jure de ne pas céder, c’est ce qu’elle fait — maintenant qu’elle est sûre d’elle, elle s’amuse à se regarder aimer — Léon se lasse peu à peu, sa passion faiblit — ça tombe parce que ça a duré trop longtemps sans solution — Emma aime bien toujours Léon mais elle s’aperçoit qu’elle ne fait plus aucun sacrifice à son parti pris, qu’elle ne résiste à rien et qu’elle ne combat plus, pour que ça n’aille pas au delà. Néanmoins elle en veut à son mari de lui avoir fait le sacrifice de l’amour d’un homme si supérieur — et il ne résulte de sa chasteté que la haine de son mari, et un état d’amour général, sans but — l’adultère est en elle d’autant plus fort qu’elle ne l’a pas pratiqué — être coquette.

Plan graphique de Madame Bovary tracé par Flaubert.

Rentrées de Charles la nuit — pieds froids dans le lit — sentiments répulsifs de propreté de la part d’Emma — joie de cœur de Charles en entrant au lit, en se sentant près de sa bonne petite femme — aspects de nuit de la veilleuse — Emma endormie — Charles éveillé et pensant à son bonheur — il est content de sa position et de son travail — l’enfant dans son berceau près d’eux — ou Emma en insomnie et ruminant en son cœur le passé et l’avenir.

Dans les langueurs d’Emma importance conseillée de la distraction, de l’exercice, et ce qu’on fait pour la distraire.

Elle dépérit physiquement et est reprise plus fort qu’à Tôtes — se croit à cette époque très expérimentée, ayant usé de tout, et sage selon elle, elle n’a plus rien à apprendre dans la vie — action inactive elle s’occupe beaucoup des mains mais au fond est dévorée de rêveries — à Tôtes c’était l’oisiveté pure.

Rodolphe Boulanger 34 ans — carré — brun — un luron dans toutes les extensions du terme, homme d’esprit et d’expérience, type extérieur du brac — chasseur hâlé en velours vert — maquignon se ruinant petit à petit en chevaux et en voyages à Paris, entretient des actrices à Rouen — aime la table — vient un jour de marché chez son mari — son geste en voyant Mme Bovary — seconde rencontre à un comice agricole qui serait suivi d’un dîner — deux ou trois visites — empoigne Emma par la blague et l’esprit — il la fait monter à cheval avec lui — dans bois d’automne — figure d’Emma rouge de vent — son voile accroché aux buissons — haletante de la course elle descend et est obligée de s’appuyer contre un tronc de chêne — … —

Étourdissement qui résulta du premier adultère — orgueil du bonheur — elle se reporte mieux, jamais elle n’a été plus belle, une hutte de sabotiers dans les bois — rendez-vous le matin on trotte dans les prairies pleines de rosée — le soir pour revenir chez elle, elle prend par le derrière du village et est obligée de passer entre les arbres de la rivière par une margelle étroite et boueuse au risque de tomber dans l’eau — neige — peur d’être gobée — elle se venge en son cœur de sa vie précédente, elle jouit — son état sentimental l’a portée aux sens, les sens la poussent au sentiment, ça devient du haut amour — Rodolphe finit par en être assommé et peu à peu l’envoie promener — Château de Rodolphe — Gd château du pays de Caux — Hêtres — Sauts de Loup — appartements vides — Emma y vient deux ou trois fois — Désespoir morne — elle rêve le suicide — maladie — peur de la mort idées religieuses ça se calme — elle revient à son mari.

Voyage à Paris — on rencontre par hasard Léon au spectacle — il est maintenant maître-élève à Rouen —

Rentrée à Yonville — Léon a trois ans de plus il a gagné quelque hardiesse, il veut r’avoir Mme Bovary qu’il a maintenant sous la main et qu’il a ratée autrefois, elle l’excite plus que jamais — Emma expérimentée par une première déception et ramenée par vertu à son mari résiste longtemps — elle finit par céder cependant — un soir dans sa chambre sur ce même fauteuil où se donna la première et unique langue — … exquis, ému, fiévreux — délices d’Emma qui trouve enfin son rêve réalisé, pleure — son mari rentre, indignation de voir son mari s’asseoir sur les mêmes meubles — il attribue le trouble de sa tête à la lecture de romans et les lui défend — indignation sourde d’Emma d’être obligée de passer par le jugement de la triste intelligence de son mari — cabinet de lecture à Rouen — néglige son enfant — c’est Charles qui est obligé de s’en occuper qui la couche quand sa mère n’est pas là — il concentre toute expansivité sur elle — tristesse d’âme — il tousse de temps à autre —

Voyages à Rouen sous prétexte de leçons de piano ou d’acquisition — hôtel des empereurs sur le port — balcon, petite chambre, lit en acajou éraillé avec des ornements de cuivre, rideaux bleus à fleurs blanches — atmosphère chaude et concentrée de sueur et de table gd feu — avec Rodolphe elle était au second plan, elle était sa maîtresse, ici c’est Léon plutôt qui est sa maîtresse, elle l’aime, elle, plus qu’il ne l’aime, elle est au-dessus de lui moralement — plaisir de l’amour flambant — mélancolie sur l’avenir de Léon « tu te marieras toi, tu auras une femme etc… » — ils se font faire leur miniature (atroces) — Emma au lit — ses poses — quand il était pâmé, elle le ranimait par des petits baisers multiples sur les yeux — intérieur de la gondole, départ d’Yonville le matin encore à la nuit, elle le levait dès 6 heures du matin pour s’habituer — départ de Rouen, noyée de … et de larmes, de cheveux et de champagne — froids qu’elle a en sueur dans la gondole en revenant —

Chagrin de Charles de ne pouvoir contenter sa femme qui ne se plaint jamais — il ne sait comment faire — rêve d’avoir en même temps un faire valoir, mais …

Jamais il ne se doute que Léon soit l’amant de sa femme — il l’aime beaucoup.

Appétits dépravés de Mme Bovary, aime les fruits verts, la corne brûlée, boit du vinaigre et déjeune de cornichons —

L’habitude de … la rend sensuelle — elle jouit de tout, parfums, fleurs, nourriture, vin — elle fait longuement sa toilette — elle frémit de volupté en sentant lorsqu’elle se peigne ses cheveux tomber sur ses épaules — Elle ne porte plus que de la batiste — le désespoir du confortable non assouvi vient étayer le besoin poétique du luxe — rage de la dépense — gâchage déguisé — vie pécheresse — le besoin du mensonge se développe en elle — dans sa passion avec Rodolphe elle faisait lit à part — maintenant elle refait lit commun — accapare l’argent des clients, fournisseurs.

Bientôt elle va creusant son amour pour en retirer plus — elle se fouille le cœur plus avant et se bat les flancs, enfin elle sent par rapport à Léon ce que Rodolphe a senti par rapport à elle, elle ne l’aime pas, elle l’a usé — elle ne l’aime pas pour lui mais pour elle — elle le méprise plutôt, c’est un couard — peur de se compromettre — peur d’argent — progression de la débâcle financière — les mémoires pleuvent — perplexité — derniers expédients —

Elle est humiliée d’avoir tant aimé Léon et s’aperçoit de toute la féminité de cette pauvre nature — elle estime son mari à côté — dans son isolement, dans son intelligence de tout ce qui l’entoure et dévorée d’amour de plus en plus elle pense à revenir à Rodolphe — coup de massue.

Envie de revoir Rodolphe — va chez lui temps de dégel — re… avec Rodolphe — coup de massue — essaie de revenir à Charles qui maintenant lui est plus que jamais antipathique (chaque malheur qui lui arrive réagit en rage contre sa vie, contre son mari) impossible vertige résolution ou plutôt coup manqué — alors d’un mouvement de folie, suicide — le calme lui revient quand elle est sûre qu’elle va mourir —

Entrevue avec Léopold pour se retrouver dans le même milieu — suicide — elle va voler de l’arsenic chez le pharmacien. Agonie — détails médicaux et précis « à 3 heures du matin elle fut prise de vomissements. » Mort. —

Veillée de la morte — après-midi pluvieux — diligence qui passe sous la fenêtre ouverte enterrement — Mme Bovary mère vient à Rouen acheter ce qu’il faut — course funèbre — parents venus de loin pour l’occasion — on se tient compagnie sans rien se dire — chacun s’ennuyant en gardant un air triste — gens qui ne veulent pas se coucher — q.qu’ils soient inutiles — visages pâles le matin le pharmacien tient compagnie à Charles pour veiller ronfle tout le temps — convoi — le père d’Emma en habit noir — la figure bleuie par son mouchoir neuf avec lequel il essuie ses larmes — portée du corps dans la campagne —

Adieux de Charles et du beau-père —

On cache la mort d’Emma à la petite fille « ta petite maman est partie en voyage » — de temps à autre l’enfant demande quand elle reviendra, puis l’oublie — affaires d’Emma conservées religieusement c’est parmi ses pauvres affaires qu’il découvre des preuves réitérées de son cocuage — tombeau fastueux élevé par son mari — une pierre de marbre avec un génie et une grille à boule de cuivre — Justin pleure beaucoup — vie dénudée de Charles avec sa petite fille — vaniteux d’habits pour elle — le soir joujoux qu’il faut lui mettre — découvertes de dettes effrayantes — Mariage de Léon auquel assiste Charles — Mort subite de Charles dans son jardin, s’assoit pour mourir sous la tonnelle, sa petite fille aux écoles gratuites. —

I

N ous étions à l’étude, quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail.

Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir ; puis, se tournant vers le maître d’études :

— Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que je vous recommande, il entre en cinquième. Si son travail et sa conduite sont méritoires, il passera dans les grands, où l’appelle son âge.

Resté dans l’angle, derrière la porte, si bien qu’on l’apercevait à peine, le nouveau était un gars de la campagne, d’une quinzaine d’années environ, et plus haut de taille qu’aucun de nous tous. Il avait les cheveux coupés droit sur le front, comme un chantre de village, l’air raisonnable et fort embarrassé. Quoiqu’il ne fût pas large des épaules, son habit-veste de drap vert à boutons noirs devait le gêner aux entournures et laissait voir, par la fente des parements, des poignets rouges habitués à être nus. Ses jambes, en bas bleus, sortaient d’un pantalon jaunâtre très tiré par les bretelles. Il était chaussé de souliers forts, mal cirés, garnis de clous.

On commença la récitation des leçons. Il les écouta de toutes ses oreilles, attentif comme au sermon, n’osant même croiser les cuisses, ni s’appuyer sur le coude, et, à deux heures, quand la cloche sonna, le maître d’études fut obligé de l’avertir, pour qu’il se mît avec nous dans les rangs.

Nous avions l’habitude, en entrant en classe, de jeter nos casquettes par terre, afin d’avoir ensuite nos mains plus libres ; il fallait, dès le seuil de la porte, les lancer sous le banc, de façon à frapper contre la muraille, en faisant beaucoup de poussière ; c’était là le genre.

Mais, soit qu’il n’eût pas remarqué cette manœuvre ou qu’il n’eût osé s’y soumettre, la prière était finie que le nouveau tenait encore sa casquette sur ses deux genoux. C’était une de ces coiffures d’ordre composite, où l’on retrouve les éléments du bonnet à poil, du chapska, du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d’expression comme le visage d’un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle commençait par trois boudins circulaires ; puis s’alternaient, séparés par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de lapin ; venait ensuite une façon de sac qui se terminait par un polygone cartonné, couvert d’une broderie en soutache compliquée, et d’où pendait au bout d’un long cordon trop mince, un petit croisillon de fils d’or, en manière de gland. Elle était neuve ; la visière brillait.

— Levez-vous, dit le professeur.

Il se leva ; sa casquette tomba. Toute la classe se mit à rire.

Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber d’un coup de coude, il la ramassa encore une fois.

— Débarrassez-vous donc de votre casque, dit le professeur, qui était un homme d’esprit.

Il y eut un rire éclatant des écoliers qui décontenança le pauvre garçon, si bien qu’il ne savait s’il fallait garder sa casquette à la main, la laisser par terre ou la mettre sur sa tête. Il se rassit et la posa sur ses genoux.

— Levez-vous, reprit le professeur, et dites-moi votre nom.

Le nouveau articula, d’une voix bredouillante, un nom inintelligible.

— Répétez !

Le même bredouillement de syllabes se fit entendre, couvert par les huées de la classe.

— Plus haut ! cria le maître, plus haut !

Le nouveau, prenant alors une résolution extrême, ouvrit une bouche démesurée et lança à pleins poumons, comme pour appeler quelqu’un, ce mot : Charbovari.

Ce fut un vacarme qui s’élança d’un bond, monta en crescendo, avec des éclats de voix aigus (on hurlait, on aboyait, on trépignait, on répétait : Charbovari ! Charbovari !), puis qui roula en notes isolées, se calmant à grand’peine, et parfois qui reprenait tout à coup sur la ligne d’un banc où saillissait encore çà et là, comme un pétard mal éteint, quelque rire étouffé.

Cependant, sous la pluie des pensums, l’ordre peu à peu se rétablit dans la classe, et le professeur, parvenu à saisir le nom de Charles Bovary, se l’étant fait dicter, épeler et relire, commanda tout de suite au pauvre diable d’aller s’asseoir sur le banc de paresse, au pied de la chaire. Il se mit en mouvement, mais, avant de partir, hésita.

— Que cherchez-vous ? demanda le professeur.

— Ma cas…, fit timidement le nouveau, promenant autour de lui des regards inquiets.

— Cinq cents vers à toute la classe ! exclamé d’une voix furieuse, arrêta, comme le Quos ego, une bourrasque nouvelle. — Restez donc tranquilles ! continuait le professeur indigné, et s’essuyant le front avec son mouchoir qu’il venait de prendre dans sa toque. Quant à vous, le nouveau, vous me copierez vingt fois le verbe ridiculus sum.

Puis, d’une voix plus douce :

— Eh ! vous la retrouverez, votre casquette ; on ne vous l’a pas volée !

Tout reprit son calme. Les têtes se courbèrent sur les cartons, et le nouveau resta pendant deux heures dans une tenue exemplaire, quoiqu’il y eût bien, de temps à autre, quelque boulette de papier lancée d’un bec de plume qui vînt s’éclabousser sur sa figure. Mais il s’essuyait avec la main, et demeurait immobile, les yeux baissés.

Le soir, à l’étude, il tira ses bouts de manches de son pupitre, mit en ordre ses petites affaires, régla soigneusement son papier. Nous le vîmes qui travaillait en conscience, cherchant tous les mots dans le dictionnaire et se donnant beaucoup de mal. Grâce, sans doute, à cette bonne volonté dont il fit preuve, il dut de ne pas descendre dans la classe inférieure ; car, s’il savait passablement ses règles, il n’avait guère d’élégance dans les tournures. C’était le curé de son village qui lui avait commencé le latin, ses parents, par économie, ne l’ayant envoyé au collège que le plus tard possible.

Son père, M. Charles-Denis-Bartholomé Bovary, ancien aide-chirurgien-major, compromis, vers 1812, dans des affaires de conscription, et forcé, vers cette époque, de quitter le service, avait alors profité de ses avantages personnels pour saisir au passage une dot de soixante mille francs qui s’offrait en la fille d’un marchand bonnetier, devenue amoureuse de sa tournure. Bel homme, hâbleur, faisant sonner haut ses éperons, portant des favoris rejoints aux moustaches, les doigts toujours garnis de bagues et habillé de couleurs voyantes, il avait l’aspect d’un brave, avec l’entrain facile d’un commis voyageur. Une fois marié, il vécut deux ou trois ans sur la fortune de sa femme, dînant bien, se levant tard, fumant dans de grandes pipes en porcelaine, ne rentrant le soir qu’après le spectacle et fréquentant les cafés. Le beau-père mourut et laissa peu de chose ; il en fut indigné, se lança dans la fabrique, y perdit quelque argent, puis se retira dans la campagne, où il voulut faire valoir. Mais, comme il ne s’entendait guère plus en culture qu’en indienne, qu’il montait ses chevaux au lieu de les envoyer au labour, buvait son cidre en bouteilles au lieu de le vendre en barriques, mangeait les plus belles volailles de sa cour et graissait ses souliers de chasse avec le lard de ses cochons, il ne tarda point à s’apercevoir qu’il valait mieux planter là toute spéculation.

Moyennant deux cents francs par an, il trouva donc à louer dans un village, sur les confins du pays de Caux et de la Picardie, une sorte de logis moitié ferme, moitié maison de maître ; et, chagrin, rongé de regrets, accusant le ciel, jaloux contre tout le monde, il s’enferma, dès l’âge de quarante-cinq ans, dégoûté des hommes, disait-il, et décidé à vivre en paix.

Sa femme avait été folle de lui autrefois ; elle l’avait aimé avec mille servilités qui l’avaient détaché d’elle encore davantage. Enjouée jadis, expansive et toute aimante, elle était, en vieillissant, devenue (à la façon du vin éventé qui se tourne en vinaigre) d’humeur difficile, piaillarde, nerveuse. Elle avait tant souffert, sans se plaindre, d’abord, quand elle le voyait courir après toutes les gotons de village et que vingt mauvais lieux le lui renvoyaient le soir, blasé et puant l’ivresse ! Puis l’orgueil s’était révolté. Alors elle s’était tue, avalant sa rage dans un stoïcisme muet, qu’elle garda jusqu’à sa mort. Elle était sans cesse en courses, en affaires. Elle allait chez les avoués, chez le président, se rappelait l’échéance des billets, obtenait des retards ; et, à la maison, repassait, cousait, blanchissait, surveillait les ouvriers, soldait les mémoires, tandis que, sans s’inquiéter de rien, Monsieur, continuellement engourdi dans une somnolence boudeuse dont il ne se réveillait que pour lui dire des choses désobligeantes, restait à fumer au coin du feu, en crachant dans les cendres.

Quand elle eut un enfant, il le fallut mettre en nourrice. Rentré chez eux, le marmot fut gâté comme un prince. Sa mère le nourrissait de confitures ; son père le laissait courir sans souliers, et, pour faire le philosophe, disait même qu’il pouvait bien aller tout nu, comme les enfants des bêtes. À l’encontre des tendances maternelles, il avait en tête un certain idéal viril de l’enfance, d’après lequel il tâchait de former son fils, voulant qu’on l’élevât durement, à la spartiate, pour lui faire une bonne constitution. Il l’envoyait se coucher sans feu, lui apprenait à boire de grands coups de rhum et à insulter les processions. Mais, naturellement paisible, le petit répondait mal à ses efforts. Sa mère le traînait toujours après elle ; elle lui découpait des cartons, lui racontait des histoires, s’entretenait avec lui dans des monologues sans fin, pleins de gaietés mélancoliques et de chatteries babillardes. Dans l’isolement de sa vie, elle reporta sur cette tête d’enfant toutes ses vanités éparses, brisées. Elle rêvait de hautes positions, elle le voyait déjà grand, beau, spirituel, établi, dans les ponts et chaussées ou dans la magistrature. Elle lui apprit à lire, et même lui enseigna, sur un vieux piano qu’elle avait, à chanter deux ou trois petites romances. Mais, à tout cela, M. Bovary, peu soucieux des lettres, disait que ce n’était pas la peine ! Auraient-ils jamais de quoi l’entretenir dans les écoles du gouvernement, lui acheter une charge ou un fonds de commerce ? D’ailleurs, avec du toupet, un homme réussit toujours dans le monde. Mme Bovary se mordait les lèvres, et l’enfant vagabondait dans le village.

Il suivait les laboureurs, et chassait, à coups de motte de terre, les corbeaux qui s’envolaient. Il mangeait des mûres le long des fossés, gardait les dindons avec une gaule, fanait à la moisson, courait dans le bois, jouait à la marelle sous le porche de l’église, les jours de pluie, et, aux grandes fêtes, suppliait le bedeau de lui laisser sonner les cloches, pour se pendre de tout son corps à la grande corde et se sentir emporter par elle dans sa volée.

Aussi poussa-t-il comme un chêne. Il acquit de fortes mains, de belles couleurs.

À douze ans, sa mère obtint que l’on commençât ses études. On en chargea le curé. Mais les leçons étaient si courtes et si mal suivies, qu’elles ne pouvaient servir à grand’chose. C’était aux moments perdus qu’elles se donnaient, dans la sacristie, debout, à la hâte, entre un baptême et un enterrement ; ou bien le curé envoyait chercher son élève après l’Angelus, quand il n’avait pas à sortir. On montait dans sa chambre, on s’installait : les moucherons et les papillons de nuit tournoyaient autour de la chandelle. Il faisait chaud, l’enfant s’endormait ; et le bonhomme, s’assoupissant les mains sur son ventre, ne tardait pas à ronfler, la bouche ouverte. D’autres fois, quand M. le curé, revenant de porter le viatique à quelque malade des environs, apercevait Charles qui polissonnait dans la campagne, il l’appelait, le sermonnait un quart d’heure et profitait de l’occasion pour lui faire conjuguer son verbe au pied d’un arbre. La pluie venait les interrompre, ou une connaissance qui passait. Du reste, il était toujours content de lui, disait même que le jeune homme avait beaucoup de mémoire.

Charles ne pouvait en rester là. Madame fut énergique. Honteux, ou fatigué plutôt, Monsieur céda sans résistance, et l’on attendit encore un an que le gamin eût fait sa première communion.

Six mois se passèrent encore ; et, l’année d’après, Charles fut définitivement envoyé au collège de Rouen, où son père l’amena lui-même, vers la fin d’octobre, à l’époque de la foire Saint-Romain.

Il serait maintenant impossible à aucun de nous de se rien rappeler de lui. C’était un garçon de tempérament modéré, qui jouait aux récréations, travaillait à l’étude, écoutant en classe, dormant bien au dortoir, mangeant bien au réfectoire. Il avait pour correspondant un quincaillier en gros de la rue Ganterie, qui le faisait sortir une fois par mois, le dimanche, après que sa boutique était fermée, l’envoyait se promener sur le port à regarder les bateaux, puis le ramenait au collège dès sept heures, avant le souper. Le soir de chaque jeudi, il écrivait une longue lettre à sa mère, avec de l’encre rouge et trois pains à cacheter ; puis il repassait ses cahiers d’histoire, ou bien il lisait un vieux volume d’Anacharsis qui traînait dans l’étude. En promenade, il causait avec le domestique, qui était de la campagne comme lui.

À force de s’appliquer, il se maintint toujours vers le milieu de la classe ; une fois même, il gagna un premier accessit d’histoire naturelle. Mais, à la fin de sa troisième, ses parents le retirèrent du collège pour lui faire étudier la médecine, persuadés qu’il pourrait se pousser seul jusqu’au baccalauréat.

Sa mère lui choisit une chambre, au quatrième, sur l’Eau-de-Robec, chez un teinturier de sa connaissance. Elle conclut les arrangements pour sa pension, se procura des meubles, une table et deux chaises, fit venir de chez elle un vieux lit en merisier, et acheta de plus un petit poêle en fonte, avec la provision de bois qui devait chauffer son pauvre enfant. Puis elle partit au bout de la semaine après mille recommandations de se bien conduire, maintenant qu’il allait être abandonné à lui-même.

Le programme des cours, qu’il lut sur l’affiche, lui fit un effet d’étourdissement : cours d’anatomie, cours de pathologie, cours de physiologie, cours de pharmacie, cours de chimie, et de botanique, et de clinique, et de thérapeutique, sans compter l’hygiène ni la matière médicale, tous noms dont il ignorait les étymologies et qui étaient comme autant de portes de sanctuaires pleins d’augustes ténèbres.

Il n’y comprit rien ; il avait beau écouter, il ne saisissait pas. Il travaillait pourtant, il avait des cahiers reliés, il suivait tous les cours, il ne perdait pas une seule visite. Il accomplissait sa petite tâche quotidienne à la manière du cheval de manège, qui tourne en place les yeux bandés, ignorant de la besogne qu’il broie.

Pour lui épargner de la dépense, sa mère lui envoyait chaque semaine, par le messager, un morceau de veau cuit au four, avec quoi il déjeunait le matin, quand il était rentré de l’hôpital, tout en battant la semelle contre le mur. Ensuite il fallait courir aux leçons, à l’amphithéâtre, à l’hospice, et revenir chez lui, à travers toutes les rues. Le soir, après le maigre dîner de son propriétaire, il remontait à sa chambre et se remettait au travail, dans ses habits mouillés qui fumaient sur son corps, devant le poêle rougi.

Dans les beaux soirs d’été, à l’heure où les rues tièdes sont vides, quand les servantes jouent au volant sur le seuil des portes, il ouvrait sa fenêtre et s’accoudait. La rivière, qui fait de ce quartier de Rouen comme une ignoble petite Venise, coulait en bas, sous lui, jaune, violette ou bleue entre ses ponts et ses grilles. Des ouvriers, accroupis au bord, lavaient leurs bras dans l’eau. Sur des perches partant du haut des greniers, des écheveaux de coton séchaient à l’air. En face, au delà des toits, le grand ciel pur s’étendait, avec le soleil rouge se couchant. Qu’il devait faire bon là-bas ! Quelle fraîcheur sous la hétraie ! Et il ouvrait les narines pour aspirer les bonnes odeurs de la campagne, qui ne venaient pas jusqu’à lui.

Il maigrit, sa taille s’allongea, et sa figure prit une sorte d’expression dolente qui la rendit presque intéressante.

Naturellement, par nonchalance, il en vint à se délier de toutes les résolutions qu’il s’était faites. Une fois, il manqua la visite, le lendemain son cours, et, savourant la paresse, peu à peu, n’y retourna plus.

Il prit l’habitude du cabaret, avec la passion des dominos. S’enfermer chaque soir dans un sale appartement public, pour y taper sur des tables de marbre de petits os de mouton marqués de points noirs, lui semblait un acte précieux de sa liberté, qui le rehaussait d’estime vis-à-vis de lui-même. C’était comme l’initiation au monde, l’accès des plaisirs défendus ; et, en entrant, il posait la main sur le bouton de la porte avec une joie presque sensuelle. Alors, beaucoup de choses comprimées en lui se dilatèrent ; il apprit par cœur des couplets qu’il chantait aux bienvenues, s’enthousiasma pour Béranger, sut faire du punch et connut enfin l’amour.

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