Salammbô (page 10)
Glossopètres « tombés de la lune », p. 176. Cf. Pline, XXXVII, p. 59 : « La glossopètre est une pierre qui a la forme d’une langue humaine. Elle ne provient pas, dit-on, de la terre, mais tombe du ciel pendant les éclipses de lune. »
Gommor (ou mieux Omer). Mesure de volume, citée dans la Bible (histoire de la manne) comme étant la dixième partie de l’éphah, soit 1 cab 80. (Voir ce mot.)
Gysantes (Les) « peints de vermillon, qui mangent des singes », p. 296. — Hérodote, IV, 194. : « Ils se peignent tous de vermillon et mangent les singes qui abondent chez eux. »
Hadrumète. Ville de Byzacéne, dépendant de l’autorité de Carthage. Actuellement Sousse.
Hélépole. Machine de guerre ; littéralement « la preneuse de villes ». Voir Démétrius, supra.
Héraclée. Port sicilien, entre Agrigente et Selinus. Un des prinpaux ports carthaginois en Sicile, lorsque s’ouvre la première guerre punique ; passa, à la fin de cette guerre, sous la domination romaine.
Hiérodoules. Esclaves qui servaient d’auxiliaires aux prêtres.
Hin. Mesure ; mot hébreu ; valait 3 cab. (Voir ce mot.)
Hoplites. Soldats d’infanterie pesamment armés.
Kabyres [Kabires]. Dieux « grands et puissants » du panthéon phénicien. Ils étaient au nombre de sept ; fils de Saddyk. Leurs attributions paraissent se rapprocher de celles des Cabires grecs de Samothrace et de Lemnos, quoique l’identité d’origine des deux groupes soit loin d’être démontrée.
Kikar. Mesure de capacité babylonienne.
Kinnor. Instrument de musique sémitique, portatif, à cordes pincées, du genre luth ou guitare. — Source : Bible, LXX.
K’Kommer. Mesure de capacité ; valait 180 cab. (Voir ce mot.)
Lausonia. (Cyprus, Lawsonia inermis}. Arbuste d’Égypte d’où l’on extrait le henné. Pline, XII
Leptis. Deux villes portaient ce nom : la petite Leptis, en Byzacène, actuellement Lemta ; et la grande Leptis, l’un des entrepôts commerciaux échelonnés sur la côte, actuellement Tripoli.
Lions crucifiés. Source : Pline, VIII, 18. « Polybe rapporte qu’il vit, avec Scipion Émilien, des lions que l’on avait crucifiés, pour effrayer les autres par la vue de ce supplice. »
Locres. Cité fondée par les Grecs sur la côte sud du Brutium (Calabre).
Loirs confits. (Mets, p. 4, § 3. — Sources probables : Varron, De re rustica, III, 15. Pline, VIII, 82.
Lottes. Poissons d’eau douce.
Lupin. Plante légumineuse et fourragère.
Lusitanie. Région correspondant à peu près au Portugal actuel.
Lutatius (Caïus). Général romain. Mit fin à la première guerre punique, en infligeant aux Carthaginois la défaite des îles Ægates.
Macares. Tribu libyenne.
Malobathre. Plante orientale, dont l’identité reste douteuse ; fournissait une huile parfumée et s’employait également en thérapeutique. Pline, XII, 59 et XXIII, 48.
Malqua (Magalia). Un des principaux faubourgs de Carthage. Actuellement la Malga.
Mamertins. Mercenaires campaniens, soldats d’Agathocle, qui, après la mort de leur chef, se rendirent maîtres de Messine. Les troubles qu’ils suscitèrent en Sicile furent l’origine de la première guerre punique.
Mandragores. Plantes vivaces ; genre de solanées. Elles jouent un grand rôle dans les pratiques de la magie depuis les temps les plus reculés. Leur action physiologique est semblable à celle de la belladone. Cf. Pline, XXV, 94.
Mangeurs de Choses immondes. (Salammbô, p. 71, § 3 ; 73, l. 1 et passim). Voir supra : Garamantes.
Manipules. Trentième partie d’une légion romaine.
Marmarique. Région habitée par les Marmarides, tribu libyenne, voisine de la Cyrénaïque. Strabon, I, 212 ; III, 467, 492 (trad. Tardieu).
Massique. Montagne du nord de la Campanie qui donnait son nom à un vin très estimé des anciens.
Massyliens. Tribu numide (Masyliœi). Strabon, l, 213.
Maurusiens (ou Mauriens). Habitants de l’Afrique méditerranéenne occidentale. Cf. Strabon, III, p. 471 (trad. Tardieu).
Mégara. Quartier situé entre Malqua et la pointe nord du golfe (cap Kamart). Actuellement la Marsa.
Melkarth. Dieu des Sidoniens. Melek-quart = roi-dieu de la ville (de Tyr). — Une des formes de Moloch. — Les Grecs l’identifient avec Hercule. Hérodote, II, 44.
Métaponte. Ville maritime de la Grande-Grèce, sur le golfe de Tarente.
Métopion ou Gomme Ammoniaque. Sorte de résine, dont on faisait des onguents médicinaux. Pline, XXIV, 14.
Mine. Poids et somme de monnaie. Vaut 50 shekels.
Mine.— Mesure de poids chez les anciens Grecs valant 324 grammes.
Myrobalon (lire Myrobolan Noix de ben, arbre de Syrie et de Thébaïde, dont le gland, broyé, donnait un parfum réputé. Pline, XII, 46.
Nebal. instrument de musique des Sémites, du genre harpe. Source : Bible, LXX.
Œstrymon (Cap). Actuellement cap Land’s End, au sud de l’Angleterre.
Origan. Plante, marjolaine.
Patœques. Dieux inférieurs des Phéniciens. Ils plaçaient leurs images, représentant ces divinités sous la forme de nains grimaçants, à la proue de leurs navires. Cf. Hérodote, III, 37.
Pavot, p. 130 : « Il mangeait des graines de pavot assaisonnées au miel ». Les anciens usaient, en effet, du pavot comme d’un ingrédient culinaire, soit sous la forme que cite Flaubert, d’après Pline, XIX, 53; soit en saupoudrant la croûte du pain avec ses graines (ibid..).
Père-de-la-Terreur (Le). Une des périphrases par lesquelles les Arabes désignent le Sphinx.
Phalariques. Épieux garnis de matières enflammées que l’on lançait contre les ouvrages ennemis.
Pharusiens. Portant de hautes couronnes faites de cire et de résine. Strabon, I, 212 ; III, 473, 469 (trad. Tardieu).
Phazzana. En Cyrénaïque. Actuellement Fezzan.
Phénicoptères. P. 56, § 1 : Flamants roses. P. 130 : « Il mangeait des langues de phénicoptéres ». Source : Pline, X, 68.
Phiscus (Cap). Sur la côte de Cyrénaïque ; actuellement Ras-el-Razat.
Pilum. Lourd javelot.
Platéa. Île, sur la côte de Cyrénaïque ; actuellement Bomba.
Porcs enduits de bitume enflammé, p. 134. Cf. Polyen, Stratagèmes, IV, 6 : « Antigone assiégeait Mégare, avec ses éléphants. Les Mégariens enduisirent de poix des porcs, y mirent le feu, et les lâchèrent. Sous l’action de la brûlure, les porcs se jetèrent en criant sur les éléphants, qui, affolés de terreur, s’enfuirent en désordre. Par la suite, Antigone recommanda aux Indiens d’élever des porcs auprès des éléphants, afin d’habituer les grosses bêtes à la vue et au cri des petites. »
Psylles. Peuplade africaine, au nord de la Cyrénaïque. — Salammbô, p. 75 : « les Psylles les effrayaient avec des vipères ». — Cf. Strabon, III, XVII, 44 : « Les habitants de Tentyra (Égypte) savent n’avoir rien à craindre des crocodiles ; ils bénéficient à l’égard de ce saurien de l’antipathie naturelle qui préserve les Psylles de la morsure des serpents… »
Ptah. Dieu égyptien, spécialement adoré à Memphis.
Rabbet. Rabbet Tanit, la Grande Déesse, femme du dieu Ammon.
Rusicada. Port de la Cyrénaïque.
Sacrifices d’enfants, p. 333, § 2. Sources : 1o Diodore, XX, ch. 14 : « Les Carthaginois se reprochèrent de s’être aliéné Saturne (Moloch) parce qu’ils lui avaient autrefois offert en sacrifice les enfants des plus puissants citoyens, qu’ils avaient plus tard renoncé à cet usage, en achetant des enfants secrètement et en les élevant pour être immolés à ce dieu. En voyant les ennemis campés sous les murs de leur ville, ils furent saisis d’une crainte superstitieuse et ils se reprochèrent d’avoir négligé les coutumes de leurs pères à l’égard du culte des dieux. Ils décrétèrent donc une grande solennité dans laquelle devaient être sacrifiés deux cents enfants, choisis dans les familles les plus illustres. Quelques citoyens, en butte à des accusations, offrirent volontairement leurs propres enfants, qui n’étaient pas moins de trois cents » (Guerres de Carthage contre Agathocle) ; — 2o Strabon, I, 253, 328, 364. ; III, 290, 291, 244.
Sacrifices d’enfants. Hamilcar soustrait son fils au sacrifice, p. 335. Source : Silius Italicus, chant IV : « Des sénateurs arrivèrent de Carthage dans le camp d’Hannibal ; ils étaient porteurs d’une grave et dure nouvelle. Ce peuple avait coutume d’apaiser les dieux par des sacrifices humains ; chose horrible à dire, on déposait des enfants dans le feu des autels. Tous les ans, le sort désignait les victimes. Il venait d’exiger le fils d’Hannibal, et Hannon, son adversaire impitoyable, réclamait l’exécution de la volonté divine… », etc.
Salsalim. Sortes de cymbales.
Sandaraque. Résine odorante, produite par une sorte de thuïa qui croît sur les hauteurs de l’Algérie et du Maroc.
Sandastrum. Sorte de gemme chatoyante, originaire de l’Inde. Pline, XXXVII, 28, s’exprime ainsi sur le compte de cette pierre : « Elle a la couleur de la pomme ou de l’huile verte et personne n’en fait cas. »
Sarisses. Piques macédoniennes.
Scythes. Barbares établis au N.-E. de l’Europe et au N.-O. de l’Asie.
Seseli. Sorte de fenouil.
Shekel. [Voir le mot suivant, sicle, qui est l’appellation grecque du sbekel.]
Sicle d’argent. Monnaie usitée dans tout l’Orient sémitique et à Carthage ; son poids varia avec les époques aux environs de 15 grammes ; le sicle servait aussi bien de poids que de monnaie.
Silphium. Végétal. Les pousses et la tige se mangeaient comme légumes, le suc et la racine étaient utilisés en médecine. On ne sait à quelle plante l’identifier. — Salammbô, p. 30, § 4 : « des grenadiers arrosés de silphium. » Cf. Pline, XVII, 47 : « Asperger l’extrémité des branches du grenadier avec du silphium. » — Salammbô, p. 47, l. 4 : « On a bien du mal à se fournir de silphium, à cause des rébellions sur la frontière de Cyréne. » Cf. Strabon, III, 487, 490 : Cyrène fournissait, en abondance, du silphium.
Sistres résonnants, p. 57. instrument de l’antique Égypte, particulièrement usité dans les cérémonies religieuses. Formé de diverses lames de métal sonore, et souvent orné de grelots, il participait à la fois du gong et du chapeau chinois.
Statue de Moloch. Diodore, XX, 14 : « Il y avait une statue de Saturne, en airain, représentant le Dieu, les mains étendues et inclinées vers la terre, de manière que l’enfant qui y était placé roulait et allait tomber dans un brasier. »
Strigile. Sorte de racloir dont se servaient les baigneurs.
Strobus. Arbre odoriférant, dont les feuilles s’employaient en fumigations. Pline, XII, 40, 1.
Styrax. Résine extraite d’un arbuste de Syrie. Pline, XII, 40 et 55, préconise son emploi contre les humeurs froides. Cf. Salammbô, p. 132.
Suffète. L’administration civile de Carthage était confiée à deux magistrats, dont les attributions correspondaient à peu près à celles des consuls romains ; ils portaient le titre de suffètes.
Syntagme. Corps de troupe, et plus particulièrement carré de seize hommes de front sur seize de profondeur. Polybe, IX, 3.9 et XI, 23.1.
Syrtes. Les anciens appelaient Grande Syrte le golfe compris entre Tripoli et le plateau de Barca ; Petite Syrte le golfe actuel de Gabès.
Tacapé. Port situé dans le golfe de la petite Syrte, dépendant de Carthage. Actuellement Gabès.
Talent. Poids et somme de monnaie, chez les Hébreux. Valait 60 mines ou 3,600 shekels.
Talents euboïques. Le talent euboïque valait 6,000 drachmes ou 5,560 fr. 90. — Salammbô, p. 6, l. 10 : « les trois mille deux cents talents euboïques exigés par Lutatius ». Cf. Polybe, I, 62 : entre autres conditions, Caïus Lutatius, après sa victoire sur Hannon, aux îles Ægates, fit insérer dans le traité de paix que « les Carthaginois payeraient à Rome, dans un délai de vingt ans, deux mille deux cents talents d’argent euboïques ».
Taprobane (Île de). Ceylan. Strabon, I, 194, 121, etc.
Tartessus. Ville d’Espagne, dans l’actuelle Andalousie.
Ténare. Cap Matapan.
Tendelet. Petite tente (un tendelet d’or ; p. 212).
Troglodytes. Salammbô, p. 296 : « Enterrent en riant leurs morts sous des branches. » Strabon, III, 375, 376, 456, 473. — Diodore, III, 33 : « Ils ont une manière particulière d’enterrer leurs morts. Ils lient le cadavre avec des branches de paliurus, de façon que le cou soit attaché aux cuisses ; et ils lui lancent en riant de grosses pierres, jusqu’à ce que le cadavre en soit recouvert… ils se retirent sans paraître aucunement affligés. »
Tuburdo. Tubunœ ? en Numidie.
Tyanos. Gemme. Faut-il lire Tanos, sorte d’émeraude persique, citée par Pline, XXXVII, 19, comme étant « d’un vert désagréable, et sale à l’intérieur » ? (Salammbô, p. 176).
Ubada (Ubaza). Ville de Numidie.
Vélites. Soldats d’infanterie légère chez les Romains.
Verveine. « Il faisait arroser l’appartement de Salammbô avec des lotions de verveine et d’adiante », p. 236. — Pline, XXV, 59 : « Les magiciens prétendent que si l’on s’en frotte, on chasse les fièvres et guérit toutes les maladies ; si l’on asperge une salle à manger avec une lotion de verveine, les repas deviennent plus gais. » Pour l’adiante, cf. Pline, XXII, 30.
Vipère (Bouillon de). Vanté par Pline, XXIX, 38, contre les maladies des yeux et les démangeaisons de la peau. Cf. Salammbô, p. 132.
Xantippe. Général envoyé par les Lacédémoniens aux Carthaginois pour organiser leur défense contre Rome et diriger leur tactique ; il vainquit Régulus. Cf. Polybe, I, 52, 54 ; Silius Italicus, VI ; Appien, Punic., III, 4.
Zaïmph. Dans sa lettre à M. Frœhner, Flaubert dit avoir trouvé dans Athénée, XII, 50, la description minutieuse du voile sacré. Voici le texte d’Athénée : « Démétrius (Poliorcète) portait un manteau qu’il avait fait orner avec un luxe inouï. Sa forme rappelait celle d’un cothurne et il était en laine pourpre d’un prix inestimable. Les artistes y avaient tissé, aussi bien sur l’endroit que sur l’envers, de nombreuses broderies d’or. » Athénée ajoute, parlant des chlamydes de Démétrius : « Elles avaient une sorte de reflet nocturne et l’on y voyait le ciel, avec les étoiles et les douze signes du zodiaque. » Plus loin, en un passage que Flaubert dit avoir également consulté (XII, 58), Athénée rappelle, d’après Aristote, le célèbre manteau d’Alcisthène, que Denys l’Ancien « acheta 120 talents aux Carthaginois ». Voici la description n’en donne Aristote (de Mirab. Aud. XCVII) en un texte d’ailleurs obscur, et controversé : « C’était un manteau de pourpre, qui mesurait quinze coudées de largeur. Il était orné de figures tissées sur ses deux faces (et représentant en haut des Susiens, et en bas des Perses [?]). Au milieu étaient Zeus, Junon, Thémis, Minerve, Apollon, Aphrodite. À une extrémité était représenté Alcisthène, et à l’autre Sybaris. »
Zéreth. Mesure de longueur chez les Hébreux. Nous savons, par un passage de la Bible, que c’était une subdivision de la coudée, mais nous en ignorons les dimensions exactes.
Zuaèces « couverts de plumes d’autruche » p. 296. Peuplade libyenne. Hérod. IV, 193. — Id., IV, 175 : « À la guerre, les Maces portent des cuirasses en peau d’autruches. »
XII L’AQUEDUC.
Douze heures après, il ne restait plus des Mercenaires qu’un tas de blessés, de morts et d’agonisants.
Hamilcar, sorti brusquement du fond de la gorge, était redescendu sur la pente occidentale qui regarde Hippo-Zaryte ; et, l’espace étant plus large en cet endroit, il avait eu soin d’y attirer les Barbares. Narr’Havas les avait enveloppés avec ses chevaux ; le Suffète, pendant ce temps-là, les refoulait, les écrasait ; ils étaient vaincus d’avance par la perte du zaïmph ; ceux mêmes qui ne s’en souciaient avaient senti une angoisse et comme un affaiblissement. Hamilcar, ne mettant pas son orgueil à garder pour lui le champ de bataille, s’était retiré un peu plus loin, à gauche sur des hauteurs d’où il les dominait.
On reconnaissait la forme des camps à leurs palissades inclinées. Un long amas de cendres noires fumait sur l’emplacement des Libyens ; le sol bouleversé avait des ondulations comme la mer ; et les tentes, avec leurs toiles en lambeaux, semblaient de vagues navires à demi perdus dans des écueils. Des cuirasses, des fourches, des clairons, des morceaux de bois, de fer et d’airain, du blé, de la paille et des vêtements s’éparpillaient au milieu des cadavres ; çà et là quelque phalarique prête à s’éteindre brûlait contre un monceau de bagages ; la terre, en de certains endroits, disparaissait sous les boucliers ; des charognes de chevaux se suivaient comme une série de monticules ; on apercevait des jambes, des sandales, des bras, des cottes de mailles et des têtes dans leurs casques, maintenues par la mentonnière et qui roulaient comme des boules ; des chevelures pendaient aux épines ; dans des mares de sang, des éléphants, les entrailles ouvertes, râlaient couchés avec leurs tours ; on marchait sur des choses gluantes et il y avait des flaques de boue, bien que la pluie n’eût pas tombé.
Cette confusion de cadavres occupait, du haut en bas, la montagne tout entière.
Ceux qui survivaient ne bougeaient pas plus que les morts. Accroupis par groupes inégaux, ils se regardaient, effarés, et ne parlaient pas.
Au bout d’une longue prairie, le lac d’Hippo-Zaryte resplendissait sous le soleil couchant. À droite, de blanches maisons dépassaient une ceinture de murailles ; puis la mer s’étalait, indéfiniment ; et, le menton dans la main, les Barbares soupiraient en songeant à leurs patries. Un nuage de poudre grise retombait.
Le vent du soir souffla ; toutes les poitrines se dilatèrent ; à mesure que la fraîcheur augmentait, on pouvait voir la vermine abandonner les morts qui se refroidissaient, et courir sur le sable chaud. Au sommet des grosses pierres, des corbeaux immobiles restaient tournés vers les agonisants.
Quand la nuit fut descendue, des chiens à poil jaune, de ces bêtes immondes qui suivaient les armées, arrivèrent tout doucement au milieu des Barbares. D’abord ils léchèrent les caillots de sang sur les moignons encore tièdes ; et bientôt ils se mirent à dévorer les cadavres, en les entamant par le ventre.
Les fugitifs reparaissaient un à un, comme des ombres ; les femmes aussi se hasardèrent à revenir, car il en restait encore, chez les Libyens surtout, malgré le massacre effroyable que les Numides en avaient fait.
Quelques-uns prirent des bouts de corde qu’ils allumèrent pour servir de flambeaux. D’autres tenaient des piques entre-croisées. On plaçait dessus les cadavres et on les transportait à l’écart.
Ils se trouvaient étendus par longues lignes, sur le dos, la bouche ouverte, avec leurs lances auprès d’eux ; ou bien ils s’entassaient pêle-mêle, et souvent, pour découvrir ceux qui manquaient, il fallait creuser tout un monceau. Puis on promenait la torche sur leur visage, lentement. Des armes hideuses leur avaient fait des blessures compliquées. Des lambeaux verdâtres leur pendaient du front ; ils étaient tailladés en morceaux, écrasés jusqu’à la moelle, bleuis sous des strangulations, ou largement fendus par l’ivoire des éléphants. Bien qu’ils fussent morts presque en même temps, des différences existaient dans leur corruption. Les hommes du Nord étaient gonflés d’une bouffissure livide, tandis que les Africains, plus nerveux, avaient l’air enfumés, et déjà se desséchaient. On reconnaissait les Mercenaires aux tatouages de leurs mains : les vieux soldats d’Antiochus portaient un épervier ; ceux qui avaient servi en Égypte, la tête d’un cynocéphale ; chez les princes de l’Asie, une hache, une grenade, un marteau ; dans les Républiques grecques, le profil d’une citadelle ou le nom d’un archonte ; et on en voyait dont les bras étaient couverts entièrement par ces symboles multipliés, qui se mêlaient à leurs cicatrices et aux blessures nouvelles.
Pour les hommes de race latine, les Samnites, les Étrusques, les Campaniens et les Brutiens, on établit quatre grands bûchers.
Les Grecs, avec la pointe de leurs glaives, creusèrent des fosses. Les Spartiates, retirant leurs manteaux rouges, en enveloppèrent les morts ; les Athéniens les étendaient la face vers le soleil levant ; les Cantabres les enfouissaient sous un monceau de cailloux ; les Nasamones les pliaient en deux avec des courroies de bœufs, et les Garamantes allèrent les ensevelir sur la plage, afin qu’ils fussent perpétuellement arrosés par les flots. Les Latins se désolaient de ne pas recueillir leurs cendres dans les urnes ; les Nomades regrettaient la chaleur des sables où les corps se momifient, et les Celtes, trois pierres brutes, sous un ciel pluvieux, au fond d’un golfe plein d’îlots.
Des vociférations s’élevaient, suivies d’un long silence. C’était pour forcer les âmes à revenir. Puis la clameur reprenait, à intervalles réguliers, obstinément.
On s’excusait près des morts de ne pouvoir les honorer comme le prescrivaient les rites : car ils allaient, par cette privation, circuler, durant des périodes infinies, à travers toutes sortes de hasards et de métamorphoses : on les interpellait, on leur demandait ce qu’ils désiraient ; d’autres les accablaient d’injures pour s’être laissé vaincre.
La lueur des grands bûchers apâlissait les figures exsangues, renversées de place en place sur les débris d’armures ; et les larmes excitaient les larmes, les sanglots devenaient plus aigus, les reconnaissances et les étreintes plus frénétiques. Des femmes s’étalaient sur les cadavres, bouche contre bouche, front contre front ; il fallait les battre pour qu’elles se retirassent, quand on jetait la terre. Ils se noircissaient les joues ; ils se coupaient les cheveux ; ils se tiraient du sang et le versaient dans les fosses ; ils se faisaient des entailles à l’imitation des blessures qui défiguraient les morts. Des rugissements éclataient à travers le tapage des cymbales. Quelques-uns arrachaient leurs amulettes, crachaient dessus. Les moribonds se roulaient dans la boue sanglante en mordant de rage leurs poings mutilés ; et quarante-trois Samnites, tout un printemps sacré, s’entr’égorgèrent comme des gladiateurs. Bientôt le bois manqua pour les bûchers, les flammes s’éteignirent, toutes les places étaient prises ; et, las d’avoir crié, affaiblis, chancelants, ils s’endormirent auprès de leurs frères morts, ceux qui tenaient à vivre pleins d’inquiétudes, et les autres désirant ne pas se réveiller.