Salammbô (page 25)

Gustave Flaubert · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Salammbô · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

En septembre 1862, Flaubert, après bien des hésitations et des conditions rigoureuses pour son éditeur Michel Lévy, de qui il ne voulut entendre et connaître ni critique ni opinion, corrigeait ses épreuves : « Je m’occupe présentement à enlever les et trop fréquents et quelques fautes de français. Je couche avec la Grammaire des grammaires. » Plus tard, en 1879, il reverra encore son texte, à l’occasion de sa publication dans l’édition Lemerre, et l’épurera surtout d’une grande quantité d’adverbes (voir variantes). Salammbô parut le 24 novembre 1862, en 1 volume in-octavo.

II. LES ÉBAUCHES ET LE MANUSCRIT.

Dans un dossier portant la date de 1858, nous trouvons, d’une part, des ébauches de plans, de chapitres, de phrases, et des notes jetées dans tous les sens, sur des papiers de tous les formats, et, d’autre part, 1,825 feuillets écrits au recto et au verso, criblés de ratures et de surcharges. C’est l’ébauche de Salammbô. D’un côté, ces feuillets contiennent le croquis plutôt que l’ébauche du passage à développer, avec les indications des effets à rendre ; de l’autre côté, folioté, est l’ébauche criblée de corrections. D’après cette ébauche est écrit le manuscrit définitif.

Avec le concours de ces 1,825 feuillets, on peut suivre Flaubert au milieu de ses difficultés d’exécution. Il n’est pas une page, pas un chapitre qui n’ait été repris au moins trois fois. Le chapitre VI : Hannon, a été ébauché six fois ; le chapitre VIII : La Bataille du Macar, a été repris neuf fois ; une page de ce chapitre est ébauchée quatorze fois : « C’était le corps des hoplites, la lourde infanterie coiffée de casques béotiens descendant jusqu’aux épaules ; ainsi son armée était grosse de dix mille hommes », et elle n’atteint sa forme définitive que dans le manuscrit recopié. Ces 1,825 feuillets sont paginés 1 à 342, les fragments repris reprenant aussi leur ordre numérique original.

Le manuscrit définitif de Salammbô porte, sur le cartonnage qui l’enferme, l’inscription suivante, écrite de la main de Flaubert :

SALAMMBÔ

Septembre 1857-avril 1862

Gust. Flaubert.

Il est écrit sur papier dit écolier grand format et comprend 340 feuillets paginés 1 à 340. De tous les manuscrits de Flaubert, celui-ci est le plus raturé ; des corrections de toutes sortes y abondent comme on le verra par les deux pages que nous reproduisons en fac-similé (p. 478 et 479).

Page d’ébauche de Salammbô Page d’ébauche de Salammbô Page du manuscript définitif de Salammbô Page du manuscript définitif de Salammbô

Le manuscrit de Flaubert n’a été souillé d’aucun contact ; une copie en fut faite pour l’impression. Cette copie comprend 494 feuillets, paginés 1 à 494. L’écriture de Flaubert n’intervient que pour de rares corrections, qui ne sont pour la plupart que des suppressions d’adverbes.

Mêlé à ces documents, nous avons trouvé un « résumé » de Salammbô. Il est écrit sans aucune rature, d’une main très reposée. Le résumé est si fidèle au développement qu’il est permis de croire que Flaubert l’écrivit après son livre. Nous le publions à titre documentaire.

Salammbô, résumé.

I. Jardin — palais — les Mercenaires — traits généraux de costumes et de figures — mangent et boivent.

Explication politique.

Spendius — Giscon — re-orgie — jardinet — poissons.

Salammbô.

Narr’Havas et Mâtho en face l’un de l’autre. Vin — sur la terrasse — soleil levant — discours de Spendius « Non » — Matin vu du jardin — Salam. au loin.

II. Départ des B. en désordre, leurs physionomies avec leurs armes (p. 95) — Les Carthaginois sur les murs — pêle-mêle de l’arrière-garde — un cri, joie du départ, campagne des Carth. — gué.

Antécédents de Spendius — antécéd. Mâtho — côte à côte — clair de lune — monotonie de la campagne — de temps à autre une femme qui fuit — les lions.

Les prostituées de Sicca — vallée de Sicca — Narr’Havas reparaît — mélancolie de Mâtho — insomnie — son amour contraste de Spendius qui est gai.

Les Mercenaires attendent leur paie, s’aigrissent, et les débiteurs et les paysans arrivent — anxiété.

Hannon paraît — sa litière — éléphantiasis — discours maladroits — les Barbares écoutant Spendius traduit à faux le discours — Arrivée de Zarxas — explication du meurtre des B. — fureur contre H. — ses bagages — on dilapide — il s’enfuit — tous partent à Carthage.

III. Clair de lune s/Carth. — Salam et Taanach — prières à la lune — aspirations — ce qu’était Salammbô — influence et jalousie de la Rabetna — Schahabarim — Elle demande plus d’explications.

Puis expose les origines — elle demande à voir le voile — il la repousse.

Un tourbillon de poussière — ce sont les Barbares.

IV. Gens qui arrivent — les B. s’arrêtent au milieu de l’isth. — un homme regarde l’aqueduc.

Murs de Carthage — la ville — enceintes Byrsa — quelques édifices, des temples — mouvement de la population — Mâtho voudrait y pénétrer — conseils de Spendius « laisse entrer ta colère » — Mâtho instruit ses hommes — Les M. se rapprochent plus près des murs.

Anxiété du Gd Conseil — ce qu’il aurait fallu faire — avis différent d’H. et de Giscon.

IX. Plan de guerre d’H. — on se soumet — Ses prisonniers arrivent à Carthage — leurs supplices et l’armée d’Auth. quitte Tunis — Plan de guerre des Mercenaires — Narr’Havas revient — discipline sévère — on chasse les femmes — dureté de Mâtho.

Hamilcar échappe aux Barbares — marches-et contre-marches — Carth. ne lui envoie pas de secours — il vit sur les tribus et ravage tout — Utique et Hippo-Zaryte n’osent se compromettre.

Les 4 armées des Barbares se réunissent et l’enferment — H. se fortifie solidement — les Mercenaires commencent à en rabattre — ruse d’H. pour les diviser et pour les effrayer — les chefs des B. ne sont pas d’accord — position misérable des Carthag., en contraste avec le bien-être des Barb.

Les captifs.

H. tente une sortie — Zarxas mange le cœur d’un homme — disette des Carth. toujours assaillis — Paysage — Mécontentement de Carth. contre H. — c’est sa faute — exaltation et peur — Salammbô est comprise dans cette haine — on vient crier sous sa terrasse.

X. Le serpent est malade — Salammbô aussi — remèdes que lui prescrit Schahab. — ses antécédents — ses croyances particulières — ennui de ses occupations — jaloux mystiquement de Salammbô — Enseignement plus haut — elle ne comprend rien — il méprise Tanit — il veut s’y raccrocher — Annonce à Salammbô la situation de son père et dit qu’il faut qu’elle aille reprendre le zaïmph.

Elle se décide — instructions — pressentiments funèbres — sa toilette — le serpent — comment elle est habillée — s’en va — désespoir de Taanach.

XII. Comment la bataille s’est passée — tableau général du champ de bataille — ceux qui survivent — soir — corbeaux — chiens — Les fugitifs reviennent — on pense aux morts — Comment ils sont — funérailles différentes — tableau — on s’exalte — fatigue — s’endorment — De leurs anciens compagnons viennent — on les renvoie — Accablés — on se porte sur les captifs — supplices pr se venger.

Mâtho — Spendius — les chefs.

Un prétendu courrier des Mercenaires de la Sardaigne — un second de Tunis — harangue de Spendius — on tue les captifs de Giscon — sa tête — Déclaration de haine.

Ils s’en vont.

Position d’Hamilcar — demande une armée — on lui obéit — Hannon devant Hippo-Zaryte — sa campagne — rentre à Carthage — On apprend les révoltes de Sardaigne — ambassadeurs romains — secours de Rome aux Mercenaires — prise de 500 Romains, etc…

Utique, Hippo-Zaryte tuent la garnison carthaginoise.

Ébranlement général — Hann. se décide à rentrer dans Carthage — les Barbares le voient s’en aller, le poursuivent — Mâtho voit Carth. — Spendius — récit de Mâtho — les Postes — son cheval — ils s’arrêtent.

Toute l’Afrique arrive — les gens de l’Orient — de l’Occident — les Nègres — hommes inconnus — diversité des armes — ensemble de cette gde foule.

Les Carth. voient arriver les machines — effet général — mais les Mercenaires ne sont pas pressés — Trou dans le rempart — les femmes — Spendius se décide, part avec Zarxas — sentinelle — clair de lune — monte sur l’aqueduc — l’aqueduc coupé — Les Carth. — les Barbares — Spendius au haut de l’aqueduc — mouvement d’orgueil.

XV. Carthage en joie — aspect général — on attend Salammbô — Mâtho va mourir — impatience de le voir — Procession — Salammbô paraît — tout est placé — le festin — Mâtho paraît — hésitation — dans les rues — Mâtho et Salammbô se regardent — il meurt — Shaliabarim le cœur sur la stapule — Narr’Havas boit au génie de Carthage — Salammbô se lève — elle retombe — Ainsi mourut pour avoir touché au manteau de Tanit.

III SALAMMBÔ.

La lune se levait à ras des flots, et, sur la ville encore couverte de ténèbres, des points lumineux, des blancheurs brillaient : le timon d’un char dans une cour, quelque haillon de toile suspendu, l’angle d’un mur, un collier d’or à la poitrine d’un dieu. Les boules de verre sur les toits des temples rayonnaient, çà et là, comme de gros diamants. Mais de vagues ruines, des tas de terre noire, des jardins faisaient des masses plus sombres dans l’obscurité ; et au bas de Malqua des filets de pêcheurs s’étendaient d’une maison à l’autre, comme de gigantesques chauves-souris déployant leurs ailes. On n’entendait plus le grincement des roues hydrauliques qui apportaient l’eau au dernier étage des palais ; et au milieu des terrasses les chameaux reposaient tranquillement, couchés sur le ventre, à la manière des autruches. Les portiers dormaient dans les rues contre le seuil des maisons ; l’ombre des colosses s’allongeait sur les places désertes ; au loin quelquefois la fumée d’un sacrifice brûlant encore s’échappait par les tuiles de bronze, et la brise lourde apportait avec des parfums d’aromates les senteurs de la marine et l’exhalaison des murailles chauffées par le soleil. Autour de Carthage les ondes immobiles resplendissaient, car la lune étalait sa lueur tout à la fois sur le golfe environné de montagnes et sur le lac de Tunis, où des phénicoptères parmi les bancs de sable formaient de longues lignes roses, tandis qu’au delà, sous les catacombes, la grande lagune salée miroitait comme un morceau d’argent. La voûte du ciel bleu s’enfonçait à l’horizon, d’un côté dans le poudroiement des plaines, de l’autre dans les brumes de la mer, et sur le sommet de l’Acropole les cyprès pyramidaux bordant le temple d’Eschmoûn se balançaient et faisaient un murmure, comme les flots réguliers qui battaient lentement le long du môle, au bas des remparts.

Salammbô monta sur la terrasse de son palais, soutenue par une esclave qui portait dans un plat de fer des charbons enflammés.

Il y avait au milieu de la terrasse un petit lit d’ivoire, couvert de peaux de lynx avec des coussins en plume de perroquet, animal fatidique consacré aux dieux, et dans les quatre coins s’élevaient quatre longues cassolettes remplies de nard, d’encens, de cinnamome et de myrrhe. L’esclave alluma les parfums. Salammbô regarda l’étoile polaire ; elle salua lentement les quatre points du ciel et s’agenouilla sur le sol parmi la poudre d’azur qui était semée d’étoiles d’or à l’imitation du firmament. Puis, les deux coudes contre les flancs, les avant-bras tout droits et les mains ouvertes, en se renversant la tête sous les rayons de la lune, elle dit :

— Ô Rabbet !… Baalet !… Tanit !

Et sa voix se traînait d’une façon plaintive, comme pour appeler quelqu’un.

— Anaïtis ! Astarté ! Derceto ! Astoreth ! Mylitta ! Athara ! Élissa ! Tiratha !… Par les symboles cachés, — par les cistres résonnants, — par les sillons de la terre, — par l’éternel silence et par l’éternelle fécondité, — dominatrice de la mer ténébreuse et des plages azurées, ô Reine des choses humides, salut !

Elle se balança tout le corps deux ou trois fois, puis se jeta le front dans la poussière, les bras allongés.

Son esclave la releva lentement, car il fallait, d’après les rites, que quelqu’un vînt arracher le suppliant à sa prosternation ; c’était lui dire que les dieux l’agréaient, et la nourrice de Salammbô ne manquait jamais à ce devoir de piété.

Des marchands de la Gétulie Darytienne l’avaient toute petite apportée à Carthage, et après son affranchissement elle n’avait pas voulu abandonner ses maîtres, comme le prouvait son oreille droite, percée d’un large trou. Un jupon à raies multicolores, en lui serrant les hanches, descendait sur ses chevilles, où s’entre-choquaient deux cercles d’étain. Sa figure, un peu plate, était jaune comme sa tunique. Des aiguilles d’argent très longues faisaient un soleil derrière sa tête. Elle portait sur la narine un bouton de corail, et elle se tenait auprès du lit, plus droite qu’un hermès et les paupières baissées.

Salammbô s’avança jusqu’au bord de la terrasse. Ses yeux, un instant, parcoururent l’horizon, puis ils s’abaissèrent sur la ville endormie, et le soupir qu’elle poussa, en lui soulevant les seins, fit onduler d’un bout à l’autre la longue simarre blanche qui pendait autour d’elle, sans agrafe ni ceinture. Ses sandales à pointes recourbées disparaissaient sous un amas d’émeraudes, et ses cheveux à l’abandon emplissaient un réseau en fils de pourpre.

Elle releva la tête pour contempler la lune, et, mêlant à ses paroles des fragments d’hymne, elle murmura :

— Que tu tournes légèrement, soutenue par l’éther impalpable ! Il se polit autour de toi, et c’est le mouvement de ton agitation qui distribue les vents et les rosées fécondes. Selon que tu croîs et décroîs, s’allongent ou se rapetissent les yeux des chats et les taches des panthères. Les épouses hurlent ton nom dans la douleur des enfantements ! Tu gonfles les coquillages ! Tu fais bouillonner les vins ! Tu putréfies les cadavres ! Tu formes les perles au fond de la mer !

« Et tous les germes, ô Déesse ! fermentent dans les obscures profondeurs de ton humidité.

« Quand tu parais, il s’épand une quiétude sur la terre ; les fleurs se forment, les flots s’apaisent, les hommes fatigués s’étendent la poitrine vers toi, et le monde avec ses océans et ses montagnes, comme en un miroir, se regarde dans ta figure. Tu es blanche, douce, lumineuse, immaculée, auxiliatrice, purifiante, sereine ! »

Le croissant de la lune était alors sur la montagne des Eaux-Chaudes, dans l’échancrure de ses deux sommets, de l’autre côté du golfe. Il y avait en dessous une petite étoile, et, tout autour, un cercle pâle. Salammbô reprit :

— Mais tu es terrible, maîtresse !… C’est par toi que se produisent les monstres, les fantômes effrayants, les songes menteurs ; tes yeux dévorent les pierres des édifices, et les singes sont malades toutes les fois que tu rajeunis.

« Où donc vas-tu ? Pourquoi changer tes formes, perpétuellement ? Tantôt mince et recourbée, tu glisses dans les espaces comme une galère sans mâture, ou bien au milieu des étoiles tu ressembles à un pasteur qui garde son troupeau. Luisante et ronde, tu frôles la cime des monts comme la roue d’un char.

« Ô Tanit ! tu m’aimes, n’est-ce pas ? Je t’ai tant regardée ! Mais non ! tu cours dans ton azur, et moi je reste sur la terre immobile.

« Taanach, prends ton nebal et joue tout bas sur la corde d’argent, car mon cœur est triste ! »

L’esclave souleva une sorte de harpe en bois d’ébène plus haute qu’elle, et triangulaire comme un delta ; elle en fixa la pointe dans un globe de cristal, et des deux bras se mit à jouer.

Les sons se succédaient, sourds et précipités comme un bourdonnement d’abeilles, et de plus en plus sonores, ils s’envolaient dans la nuit avec la plainte des flots et le frémissement des grands arbres au sommet de l’Acropole.

— Tais-toi ! s’écria Salammbô.

— Qu’as-tu donc, maîtresse ? La brise qui souffle, un nuage qui passe, tout à présent t’inquiète et t’agite !

— Je ne sais, dit-elle.

— Tu te fatigues à des prières trop longues !

— Oh ! Taanach, je voudrais m’y dissoudre comme une fleur dans du vin !

— C’est peut-être la fumée de tes parfums ?

— Non ! dit Salammbô : l’esprit des dieux habite dans les bonnes odeurs.

Alors l’esclave lui parla de son père. On le croyait parti vers la contrée de l’ambre, derrière les colonnes de Melkarth.

— Mais s’il ne revient pas, disait-elle, il te faudra, puisque c’était sa volonté, choisir un époux parmi les fils des Anciens ; et ton chagrin s’en ira dans les bras d’un homme.

— Pourquoi ? demanda la jeune fille.

Tous ceux qu’elle avait aperçus lui faisaient horreur avec leurs rires de bête fauve et leurs membres grossiers.

— Quelquefois, Taanach, il s’exhale du fond de mon être comme de chaudes bouffées, plus lourdes que les vapeurs d’un volcan. Des voix m’appellent, un globe de feu roule et monte dans ma poitrine ; il m’étouffe, je vais mourir ; et puis, quelque chose de suave, coulant de mon front jusqu’à mes pieds, passe dans ma chair… C’est une caresse qui m’enveloppe, et je me sens écrasée comme si un dieu s’étendait sur moi. Oh ! je voudrais me perdre dans la brume des nuits, dans le flot des fontaines, dans la sève des arbres, sortir de mon corps, n’être qu’un souffle, qu’un rayon, et glisser, monter jusqu’à toi, ô Mère !

Elle leva ses bras le plus haut possible, en se cambrant la taille, pâle et légère comme la lune avec son blanc vêtement. Puis elle retomba sur la couche d’ivoire, haletante ; mais Taanach lui passa autour du cou un collier d’ambre avec des dents de dauphin pour bannir les terreurs, et Salammbô dit d’une voix presque éteinte :

— Va me chercher Schahabarim.

Son père n’avait pas voulu qu’elle entrât dans le collège des prêtresses, ni même qu’on lui fît rien connaître de la Tanit populaire. Il la réservait pour quelque alliance pouvant servir sa politique, si bien que Salammbô vivait seule au milieu de ce palais ; sa mère depuis longtemps était morte.

Elle avait grandi dans les abstinences, les jeûnes et les purifications, toujours entourée de choses exquises et graves, le corps saturé de parfums, l’âme pleine de prières. Jamais elle n’avait goûté de vin, ni mangé de viandes, ni touché à une bête immonde, ni posé ses talons dans la maison d’un mort.

Elle ignorait les simulacres obscènes, car chaque dieu se manifestant par des formes différentes, des cultes souvent contradictoires témoignaient à la fois du même principe, et Salammbô adorait la Déesse en sa figuration sidérale. Une influence était descendue de la lune sur la vierge ; quand l’astre allait en diminuant, Salammbô s’affaiblissait. Languissante toute la journée, elle se ranimait le soir. Pendant une éclipse, elle avait manqué mourir.

Mais la Rabbet jalouse se vengeait de cette virginité soustraite à ses sacrifices, et elle tourmentait Salammbô d’obsessions d’autant plus fortes qu’elles étaient vagues, épandues dans cette croyance et avivées par elle.

Sans cesse la fille d’Hamilcar s’inquiétait de Tanit. Elle avait appris ses aventures, ses voyages et tous ses noms, qu’elle répétait sans qu’ils eussent pour elle de signification distincte. Afin de pénétrer dans les profondeurs de son dogme, elle voulait connaître au plus secret du temple la vieille idole avec le manteau magnifique d’où dépendaient les destinées de Carthage, car l’idée d’un dieu ne se dégageait pas nettement de sa représentation, et tenir ou même voir son simulacre, c’était lui prendre une part de sa vertu, et, en quelque sorte, le dominer.

Salammbô se détourna. Elle avait reconnu le bruit des clochettes d’or que Schahabarim portait au bas de son vêtement.

Il monta les escaliers ; puis, dès le seuil de la terrasse, il s’arrêta en croisant les bras.

Ses yeux enfoncés brillaient comme les lampes d’un sépulcre ; son long corps maigre flottait dans sa robe de lin, alourdie par les grelots qui alternaient sur ses talons avec des pommes d’émeraude. Il avait les membres débiles, le crâne oblique, le menton pointu ; sa peau semblait froide à toucher, et sa face jaune, que des rides profondes labouraient, comme contractée dans un désir, dans un chagrin éternel.

C’était le grand prêtre de Tanit, celui qui avait élevé Salammbô.

— Parle ! dit-il. Que veux-tu ?

— J’espérais… tu m’avais presque promis…

Elle balbutiait, elle se troubla ; puis tout à coup :

— Pourquoi me méprises-tu ? qu’ai-je donc oublié dans les rites ? Tu es mon maître, et tu m’as dit que personne comme moi ne s’entendait aux choses de la Déesse ; mais il y en a que tu ne veux pas dire. Est-ce vrai, ô père ?

Schahabarim se rappela les ordres d’Hamilcar ; il répondit :

— Non, je n’ai plus rien à t’apprendre !

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