Salammbô (page 26)

Gustave Flaubert · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Salammbô · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Un Génie, reprit-elle, me pousse à cet amour. J’ai gravi les marches d’Eschmoûn, dieu des planètes et des intelligences ; j’ai dormi sous l’olivier d’or de Melkarth, patron des colonies tyriennes ; j’ai poussé les portes de Baal-Khamon, éclaireur et fertilisateur ; j’ai sacrifié aux Cabires souterrains, aux dieux des bois, des vents, des fleuves et des montagnes ; mais tous sont trop loin, trop haut, trop insensibles, comprends-tu ? tandis qu’Elle, je la sens mêlée à ma vie ; elle emplit mon âme, et je tressaille à des élancements intérieurs comme si elle bondissait pour s’échapper. Il me semble que je vais entendre sa voix, apercevoir sa figure, des éclairs m’éblouissent, puis je retombe dans les ténèbres.

Schahabarim se taisait. Elle le sollicitait de son regard suppliant.

Enfin, il fit signe d’écarter l’esclave, qui n’était pas de race chananéenne. Taanach disparut, et Schahabarim, levant un bras dans l’air, commença :

— Avant les dieux, les ténèbres étaient seules, et un souffle flottait, lourd et indistinct comme la conscience d’un homme dans un rêve. Il se contracta, créant le Désir et la Nue, et du Désir et de la Nue sortit la Matière primitive. C’était une eau bourbeuse, noire, glacée, profonde. Elle enfermait des monstres insensibles, parties incohérentes des formes à naître et qui sont peintes sur la paroi des sanctuaires.

« Puis la Matière se condensa. Elle devint un œuf. Il se rompit. Une moitié forma la terre, l’autre le firmament. Le soleil, la lune, les vents, les nuages parurent ; et, au fracas de la foudre, les animaux intelligents s’éveillèrent. Alors Eschmoûn se déroula dans la sphère étoilée ; Khamon rayonna dans le soleil ; Melkarth, avec ses bras, le poussa derrière Gadès ; les Kabyrim descendirent sous les volcans, et Rabbet, telle qu’une nourrice, se pencha sur le monde, versant sa lumière comme un lait et sa nuit comme un manteau. »

— Et après ? dit-elle.

Il lui avait conté le secret des origines pour la distraire par des perspectives plus hautes ; mais le désir de la vierge se ralluma sous ces dernières paroles, et Schahabarim, cédant à moitié, reprit :

— Elle inspire et gouverne les amours des hommes.

— Les amours des hommes ! répéta Salammbô, rêvant.

— Elle est l’âme de Carthage, continua le prêtre ; et bien qu’elle soit partout épandue, c’est ici qu’elle demeure, sous le voile sacré.

— Ô père ! s’écria Salammbô, je la verrai, n’est-ce pas ? tu m’y conduiras ! Depuis longtemps j’hésitais ; la curiosité de sa forme me dévore. Pitié ! secours-moi ! partons !

Il la repoussa d’un geste véhément et plein d’orgueil.

— Jamais ! Ne sais-tu pas qu’on en meurt ? Les Baals hermaphrodites ne se dévoilent que pour nous seuls, hommes par l’esprit, femmes par la faiblesse. Ton désir est un sacrilège ; satisfais-toi avec la science que tu possèdes !

Elle tomba sur les genoux, mettant ses deux doigts contre ses oreilles en signe de repentir ; et elle sanglotait, écrasée par la parole du prêtre, pleine à la fois de colère contre lui, de terreur et d’humiliation. Schahabarim, debout, restait insensible. Il la regardait de haut en bas frémissante à ses pieds, et il éprouvait une sorte de joie en la voyant souffrir pour sa Divinité, qu’il ne pouvait, lui non plus, étreindre tout entière. Déjà les oiseaux chantaient, un vent froid soufflait, de petits nuages couraient dans le ciel plus pâle.

Tout à coup il aperçut à l’horizon, derrière Tunis, comme des brouillards légers, qui se traînaient contre le sol ; puis ce fut un grand rideau de poudre grise perpendiculairement étalé, et, dans les tourbillons de cette masse nombreuse, des têtes de dromadaires, des lances, des boucliers parurent. C’était l’armée des Barbares qui s’avançait sur Carthage.

SALAMMBÔ ET LES AUTEURS CONTEMPORAINS.

Nous publions les lettres qui furent adressées à Flaubert, à l’occasion de Salammbô, par les personnalités littéraires et artistiques les plus importantes de l’époque. Ces différentes opinions ajoutées à celles de Sainte-Beuve et de M. Frœhner, qui sont connues, nous dispensent de publier un choix d’articles critiques.

Hauteville House, 6 décembre 1862.

Monsieur,

Je vous remercie de m’avoir fait lire Salammbô. C’est un beau, puissant et savant livre. Si l’Institut de France, au lieu d’être une coterie, était la grande institution nationale qu’a voulu faire la Convention, cette année même vous entreriez, portes ouvertes à deux battants, dans l’Académie française et dans l’Académie des Inscriptions. Vous êtes érudit, de cette grande érudition du poète et du philosophe. Vous avez ressuscité un monde évanoui, et à cette résurrection surprenante vous avez mêlé un drame poignant. Toutes les fois que je rencontre dans un écrivain le double sentiment du réel, qui montre de la vie, et de l’idéal, qui fait voir l’âme, je suis ému, je suis heureux, et j’applaudis.

Recevez donc, Monsieur, mon applaudissement ; recevez-le comme je vous l’offre, avec cordialité.

Votre ami,

Victor Hugo.

28 novembre 1862.

On sera renversé d’étonnement, cher Monsieur. Je le vois dès le début, c’est un aérolithe.

Mais énorme d’effet, de grandeur. Je n’ai rien vu de plus neuf depuis le Dernier homme, ouvrage aussi faible d’exécution que le vôtre est fort, mais pour la conception le plus original du siècle avant le vôtre. Je suis cloué encore par mille affaires, autrement j’aurais été vous remercier moi-même.

Je vous serre la main tendrement.

J. Michelet.

Samedi.

Mon cher Flaubert,

J’en étais aux lions crucifiés quand l’exemplaire que vous m’envoyez m’est arrivé. J’avance. Je retourne à Carthage avec les Mercenaires. Il n’y a de coloriste que Flaubert, et Gautier est son précurseur. C’est terrible, savant, inspiré, impossible, réel. Vous allez nous donner le tableau de cette grande guerre inexpiable, dont Michelet a tracé un large dessin.

Je vous remercie de ne pas m’avoir oublié. Je serai toujours de sincères applaudissements dans vos audaces et dans vos succès.

Votre bien dévoué.

Laurent Pichat.

Paris, 16 décembre 1862.

Mon cher Flaubert,

J’avais déjà lu ton livre avec la plus vive admiration. C’est plein de force et d’éclat, et pénétré surtout de ce génie singulier, propre à notre siècle, qui reconstruit pièce à pièce les époques passées, par leurs côtés puissants et idéalement vrais. Salammbô est donc une œuvre moderne par excellence, quoi qu’en disent les imbéciles. Tu as des passages splendides et robustes qui m’ont ravi ; tes lions crucifiés, entre autres, et ces autres-là abondent.

Bravo, mon bonhomme ! Tu es un poète et un peintre comme il y en a peu. Si ta Carthage ne ressemble pas à la vieille ville punique, tant pis pour celle-ci. Mais tu as vu et bien vu, je n’en doute pas.

Merci deux fois, et d’avoir écrit ce beau poème et de me l’avoir envoyé.

Tout à toi.

Leconte de Lisle.

Mon cher Confrère,

Salammbô après Madame Bovary me paraît le renversement du profond coup d’œil de Victor Hugo.

Hugo a compris que le roman historique était mort à jamais et que les plus belles qualités de formes et de couleur ne parviendraient pas à le raviver.

Vous avez tenté le contraire, et le public n’a pas vu quelles études patientes et réfléchies la construction d’un tel livre demandait : aussi vous avez pour défenseurs une partie des érudits nouveaux.

Salammbô était une fantaisie littéraire qui devait être tirée à cent exemplaires, comme un volume de poésies. Combien croyez-vous qu’il y a de catholiques qui lisent la Bible ? Les lecteurs qui dépassent les cent exemplaires sont des indifférents, des railleurs, des innocents, des niais, des ennemis. Vous avez même dû compter des impuissants, qui se fâchent en vilain et brutal langage du bruit qui s’est fait autour de votre œuvre.

Je vous ai exprimé sincèrement mon opinion, mon cher confrère ; mais de vos études et de votre persévérance dans l’accomplissement de ce vaste projet, il n’en reste pas moins une haute estime pour votre talent robuste, vos qualités ennemies de la vulgarité et votre personnalité. Et vous devez être honoré des honorables adversaires que Salammbô a fait descendre dans la lice.

Pardonnez-moi ma franchise et croyez-moi votre tout affectueux confrère.

Champfleury.

14 Septembre 1863.

Mon cher Ami,

Merci de votre envoi. J’avais lu votre livre, je l’ai relu, je suis encore plus ravi que la première fois. Ce qui m’a touché particulièrement, c’est la grandeur. Faire grand, cela est donné à bien peu, surtout dans ce temps où tous ont le dos courbé sous le poids de l’aimable régime que nous portons.

Salammbô est presque une insulte pour le public actuel. Elle lui est une mesure de son amoindrissement ; elle lui rappelle qu’il y a autre chose que les cancans de coulisses ; elle l’offense dans son esprit et dans ses calembours. N’importe, vous avez porté un grand coup, et qui aura un long retentissement. Ceux que vous n’avez pas convaincus, vous les avez avertis, si malgré eux ils avaient désormais votre voix dans les oreilles. Et dès à présent vous êtes compris de tous ceux qui ne consentent pas à l’abaissement intellectuel que nous a fait l’abaissement politique ; je suis de ceux-ci et je vous félicite de Salammbô, et je vous en remercie. Après tous ces succès misérables et tous ces chefs-d’œuvre saugrenus qu’on admire à quatre pattes et en prenant bien garde de les écraser, c’est si bon et si sain d’admirer debout, la poitrine ouverte aux grands souffles et les yeux dans les étoiles !

À vous de plus en plus.

Auguste Vacquerie.

6 janvier 1863.

Mon cher Monsieur Flaubert,

Je voulais courir chez vous aujourd’hui, cela m’a été impossible, mais je ne puis attendre plus longtemps pour vous dire que votre livre m’a rempli d’admiration, d’étonnement, de terreur même… J’en suis effrayé, j’en ai rêvé ces dernières nuits. Quel style ! quelle science archéologique ! quelle imagination ! Oh ! votre Salammbô mystérieuse et son secret amour involontaire et si plein d’horreur pour l’ennemi qui l’a violée est une invention de la plus haute poésie, tout en restant dans la vérité la plus vraie.

Laissez-moi serrer votre main puissante et me dire votre admirateur dévoué.

Hector Berlioz.

Paris, 4 novembre 1862.

P. S. Qu’on ose maintenant calomnier notre langue !…

Mon cher Ami,

Je n’entreprendrai pas d’aller vous voir demain, vous me l’avez vous-même interdit.

J’achève Salammbô. C’est beau et robuste, éblouissant de spectacle et d’une intensité de vue extraordinaire. Vous êtes un grand peintre, mon cher ami, mieux que cela un grand visionnaire ; car comment appeler celui qui crée des réalités si vives avec ses rêves et qui nous y fait croire. Il ne fallait rien moins que cet éclat et cet épanouissement définitif de toutes vos forces pour ne permettre à personne de regretter Madame Bovary, le grand écueil vous le savez. De nouveaux horizons plus vastes, une mise en scène prodigieuse ont permis à votre manière de se mettre au large ; et votre exécution, déjà si ferme, a pris une âpreté et un relief qui font de vous un praticien consommé. Je parle ici seulement du métier.

Je vous dirais mal, en courant, tout ce que cette lecture m’a causé de surprise et d’intime plaisir. J’aime beaucoup l’auteur et je goûte singulièrement le talent : je m’intéresse de tout cœur au succès du livre, succès déjà fait, mais dont nous recauserons, car je n’ai pas fini.

Au revoir, mon ami, je vous serre la main et je partage bien affectueusement avec vous des satisfactions que vous avez si rudement gagnées.

Eug. Fromentin.

Samedi soir, 29 novembre.

Mon cher Gustave,

J’ai été heureux, non surpris, de votre bon et délicat souvenir. J’ai lu Salammbô ; à vrai dire, je suis éreinté par cette érudition vertigineuse. Par quelle puissance d’étude, d’abstraction et d’assimilation, êtes-vous arrivé à voir et à vous rendre compte d’une bataille sous les murs de Carthage à l’époque d’Hamilcar, comme M. Thiers peut ou pourrait (à votre goût) raconter et décrire Austerlitz ou Waterloo ? Vous vous promenez dans Carthage comme à peine je me promènerais dans Paris, et vous vivez de leur vie, de tout le passé de leur vie, comme pour savoir dans leurs armées vivre de la vie de leurs contemporains. Et toute cette incroyable révolution antique fait cortège à de très belles, très belles pages, que s’offrirait, d’outre-tombe, à signer des deux mains l’auteur de Velléda.

Après avoir réalisé cette œuvre, à mon sens merveilleuse, réaliserez-vous cette autre merveille d’y attirer la faveur politique ? Vous savez que personne ne le désire plus que

Votre ami.

Alfred Manet.

1er décembre 1862.

José Maria de Hérédia, après avoir relu Salammbô dans le dernier texte revu par Flaubert (édition Lemerre), lui adresse la lettre suivante :

Paris, 11 novembre 1879.

Magnifique Seigneur,

Je viens de relire Salammbô avec quelle admiration ! Je ne sais, mais il me semble que le livre s’est allégé, simplifié. Il me paraît plus beau, plus accompli qu’autrefois. Comme un temple bâti de granit, revêtu de marbres précieux et de métaux que le temps dore uniformément de sa patine, fondant tous les ornements en une magnificence générale, votre poème paraît plus antique, plus lointain, plus grand, plus solide.

Salut, ô Schalischim des poètes, Suffète des prosateurs ! que les Baalim te gardent !

Adieu. Offrez mes meilleurs souvenirs à M. Commanville, et mettez tous mes hommages aux pieds de votre charmante nièce.

Je vous embrasse.

J. M. de Hérédia.

I. SOURCE PRINCIPALE.

POLYBE, Histoire générale, liv. I.

[Nous en rapprochons, en petits caractères, les passages de Salammbô qui en sont inspirés.]

La première guerre punique vient de prendre fin. Elle a eu pour théâtre la Sicile, dont Rome et Carthage se disputaient la possession. Elle s’est terminée, en 241 av. J.-C., par la défaite d’Hannon et d’Hamilcar, aux îles Ægates, après de sanglants combats contre les forces romaines, commandées par Lutatius. Un traité de paix réconcilia, provisoirement, les deux Républiques.

LXVI. Aussitôt le traité conclu, Hamilcar Barca conduisit à Lilybée les troupes cantonnées à Éryx (*) ;

(*) Cf. supra : Salammbô, page 1, ligne 5.

cela fait, il se démit du pouvoir (*).

(*) Supra : page 10, ligne 28. Pourquoi les avoir abandonnés, la paix conclue ?…

Ce fut à Giscon, gouverneur de la place, qu’échut la charge de ramener en Afrique l’armée des Mercenaires (*) ;

(*) Page 6, ligne 19. Il avait remis à Giscon le gouvernement des Mercenaires.

il s’en acquitta avec sagesse et prévoyance. Ces hommes devant toucher à Carthage l’arriéré de leur solde, il fallait, pour éviter des désordres, donner le temps à la ville de payer les premiers débarqués et de les renvoyer chez eux, avant que les autres n’arrivassent. C’est dans cette pensée que Giscon régla le transport des Mercenaires : il les fit partir par détachements successifs, en ayant soin de laisser s’écouler un certain temps entre les convois (*).

(*) Page 6, ligne 3. Giscon, leur général, avait eu cependant la prudence de les renvoyer les uns après les autres pour faciliter l’acquittement de leur solde.

Mais le trésor des Carthaginois était vide, épuisé par les dépenses de la dernière guerre ; d’autre part, ils espéraient obtenir des Barbares la remise d’une partie de leur solde arriérée, même s’ils les rassemblaient tous à Carthage. C’est pourquoi, tous les Mercenaires qui leur arrivaient, ils les retinrent et les laissèrent s’accumuler dans leurs murs (*). De là, jour et nuit, des désordres.

(*) Page 6 ligne 1. La République épuisée par la guerre avait laissé s’accumuler dans la ville toutes les bandes qui revenaient. Le Conseil avait cru qu’ils finiraient par consentir à quelque diminution.

Les Carthaginois ne tardèrent pas à s’émouvoir du nombre de ces soldats ; ils redoutaient les troubles qu’engendre la multitude ; ils s’adressèrent donc aux chefs des Mercenaires : « En attendant l’arrivée des derniers convois, et pendant que l’on prendrait les mesures nécessaires à la paye de la solde, accepteraient-ils de se retirer, eux et leurs hommes, dans la ville de Sicca ? On leur donnerait l’argent nécessaire aux besoins les plus urgents » (*).

(*) Page 26, ligne 3. On leur avait donné à chacun une pièce d’or, sous la condition qu’ils iraient camper à Sicca.

Les Mercenaires acceptèrent de bonne grâce. Ils demandaient seulement à laisser là leurs bagages, femmes et enfants, comme ils l’avaient déjà fait précédemment ; ils les reprendraient en venant toucher leur solde. Les Carthaginois refusèrent. Ils se dirent que parmi ces hommes qui venaient de faire un long séjour au loin, et que devait solliciter le désir de revoir qui sa femme, qui ses enfants, les uns refuseraient de quitter la ville, les autres, à peine partis, voudraient y revenir, et ce serait une occasion de troubles (*).

(*) Page 27, § 3. Tous étaient oppressés par la même inquiétude : on avait peur que les Barbares, en se voyant si forts, n’eussent la fantaisie de vouloir rester.

C’est pourquoi ils les forcèrent, malgré leur résistance et leurs protestations, à emmener avec eux leurs bagages, leurs femmes et leurs enfants (*).

(*) Page 28, § 2. Puis vint la cohue des bagages, etc.

Rassemblés à Sicca, les Barbares s’y trouvèrent dans un état d’oisiveté et de désœuvrement qu’ils n’avaient pas connu depuis bien longtemps : nul état n’est plus dangereux pour des troupes étrangères ; c’est pour ainsi dire la source unique des révoltes. Il en fut ainsi pour les Mercenaires (*).

(*) Page 42, ligne 23. Mais dans ce désœuvrement les caractères s’irritaient, etc.

Il s’en trouvait, parmi eux, qui, dans ces heures de loisirs, s’étaient mis à faire le compte de ce que Carthage leur devait (*) ;

(*) Page 42, ligne 18. Et toujours recommençant le même calcul ils dessinaient avec leurs doigts, etc.

ils imaginaient des sommes beaucoup plus fortes que celles qui leur étaient réellement dues ; il fallait les exiger de la ville. Tous, d’ailleurs, se rappelaient les promesses magnifiques que les chefs leur avaient faites, lorsqu’ils avaient besoin d’eux, au jour du danger ; ils avaient fondé sur ces promesses de vastes espérances, et s’attendraient à voir leurs peines largement récompensées (*).

(*) Page 77, ligne 9. Hamilcar leur avait fait des promesses exorbitantes… ils avaient pu croire, en débarquant à Carthage, etc.

LXVII. Aussi, lorsque, réunis à Sicca, ils entendirent Hannon, qui commandait alors les forces carthaginoises en Afrique, loin de tenir la parole des chefs, invoquer au contraire la lourdeur des charges qui pesaient sur la ville, parler de la misère générale (*),

(*) Page 46, ligne 18. Il exposait aux capitaines les charges infinies de la République. Son trésor était vide, etc.

et chercher à obtenir d’eux la remise d’une partie de leur solde (*), tout de suite le désordre et le tumulte éclatèrent.

(*) Page 77, ligne 13. Et quand ils virent que leur solde à peine serait payée, ce fut une désillusion pour leur orgueil comme pour leur cupidité.

Des rassemblements continuels se formèrent dans leur camp ; tantôt ils avaient lieu nation par nation et tantôt l’armée entière s’y portait. Au milieu de ces peuples de race et de langage différents, le camp était en proie à un désordre, à une confusion, à une anarchie indescriptibles…

Ces bandes étaient formées d’un ramassis de Gaulois, d’Espagnols, de Ligures, de Baléares, de demi-Grecs, pour la plupart esclaves ou déserteurs, et surtout d’Africains (*).

(*) page 3, ligne 5. Il y avait là des hommes de toutes les nations, des Ligures des Lusitaniens des Baléares des Nègres et des fugitifs de Rome… Et page 45, § 5.

Un seul homme ne pouvait donc pas les réunir tous ensemble, pour leur donner des conseils, et tout autre moyen de leur parler était impraticable.

Le général pouvait-il s’adresser à chacun dans son dialecte spécial ? Aurait-il au contraire recours à des interprètes ? C’était s’obliger à revenir quatre ou cinq fois de suite sur les mêmes sujets ; la difficulté était plus grande encore (*).

(*) Page 45, § 5. Hannon parlait punique et ceux qui l’entouraient étaient des Campaniens, des Gaulois et des Grecs, si bien que personne dans cette foule ne le comprenait.

Restait de s’adresser aux capitaines, et, par eux, de transmettre aux insurgés conseils ou prières. C’est ce que fit Hannon (*).

(*) Page 46, ligne 4. L’idée lui vint de convoquer les capitaines.

Mais les capitaines, pour la plupart, ne comprenaient pas davantage ce qu’il leur disait (*).

(*) Page 47, § 3. Mais les capitaines, pas plus que les soldats, n’entendaient le punique.

Il arrivait aussi que, les uns par ignorance, les autres par perfidie, ils dénaturaient complètement, en les traduisant aux soldats, les paroles des chefs (*) ; et la confusion, la défiance, l’animosité redoublaient.

(*) Cf. page 48, § 3, la harangue de Spendius, dénaturant par perfidie les paroles d’Hannon.

De plus, les Mercenaires en voulaient à Carthage du choix de son ambassadeur : au lieu de leur adresser les généraux qui savaient tous les services qu’ils avaient rendus en Sicile et qui même leur avaient fait des promesses solennelles, la République leur envoyait à dessein un homme qui n’avait participé en rien aux épreuves communes ; cet Hannon, ils le méprisaient profondément ; ces officiers subalternes, ils s’en défiaient ; cette République se moquait d’eux. Ils marchèrent donc sur Carthage, et, au nombre de plus de cent vingt mille, vinrent camper à une distance de cent vingt stades de la ville, près de Tunis (*).

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