Salammbô (page 31)

Gustave Flaubert · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Salammbô · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il s’avança en croisant les bras, et d’un air si terrible qu’elle fut immédiatement comme clouée sur ses talons.

— T’en retourner à Carthage !

Il balbutiait, et répétait, en grinçant des dents :

— T’en retourner à Carthage ! Ah ! tu venais pour prendre le zaïmph, pour me vaincre, puis disparaître ! Non, non ! tu m’appartiens ! et personne à présent ne t’arrachera d’ici ! Oh ! je n’ai pas oublié l’insolence de tes grands yeux tranquilles et comme tu m’écrasais avec la hauteur de ta beauté ! À mon tour, maintenant ! Tu es ma captive, mon esclave, ma servante ! Appelle, si tu veux, ton père et son armée, les Anciens, les Riches, et ton exécrable peuple, tout entier ! Je suis le maître de trois cent mille soldats ! j’irai en chercher dans la Lusitanie, dans les Gaules et au fond du désert, et je renverserai ta ville, je brûlerai tous ses temples ; les trirèmes vogueront sur des vagues de sang ! Je ne veux pas qu’il en reste une maison, une pierre ni un palmier ! Et si les hommes me manquent, j’attirerai les ours des montagnes et je pousserai les lions ! N’essaye pas de t’enfuir, je te tue !

Blême et les poings crispés, il frémissait comme une harpe dont les cordes vont éclater. Tout à coup des sanglots l’étouffèrent, et en s’affaissant sur les jarrets :

— Ah ! pardonne-moi ! Je suis un infâme et plus vil que les scorpions, que la fange et la poussière ! Tout à l’heure, pendant que tu parlais, ton haleine a passé sur ma face, et je me délectais comme un moribond qui boit à plat ventre au bord d’un ruisseau. Écrase-moi, pourvu que je sente tes pieds ! maudis-moi, pourvu que j’entende ta voix ! Ne t’en va pas ! pitié ! je t’aime ! je t’aime !

Il était à genoux, par terre, devant elle ; et il lui entourait la taille de ses deux bras, la tête en arrière, les mains errantes ; les disques d’or suspendus à ses oreilles luisaient sur son cou bronzé ; de grosses larmes roulaient dans ses yeux pareils à des globes d’argent ; il soupirait d’une façon caressante, et murmurait de vagues paroles, plus légères qu’une brise et suaves comme un baiser.

Salammbô était envahie par une mollesse où elle perdait toute conscience d’elle-même. Quelque chose à la fois d’intime et de supérieur, un ordre des dieux la forçait à s’y abandonner ; des nuages la soulevaient ; en défaillant, elle se renversa sur le lit dans les poils du lion. Mâtho lui saisit les talons, la chaînette d’or éclata, et les deux bouts, en s’envolant, frappèrent la toile comme deux vipères rebondissantes. Le zaïmph tomba, l’enveloppait ; elle aperçut la figure de Mâtho se courbant sur sa poitrine.

— Moloch, tu me brûles !

Et les baisers du soldat, plus dévorateurs que des flammes, la parcouraient ; elle était comme enlevée dans un ouragan, prise dans la force du soleil.

Il baisa tous les doigts de ses mains, ses bras, ses pieds, et d’un bout à l’autre les longues tresses de ses cheveux.

— Emporte-le, disait-il ; est-ce que j’y tiens ! emmène-moi avec lui ! j’abandonne l’armée ! je renonce à tout ! Au-delà de Gadès, à vingt jours dans la mer, on rencontre une île couverte de poudre d’or, de verdure et d’oiseaux. Sur les montagnes, de grandes fleurs pleines de parfums qui fument se balancent comme d’éternels encensoirs ; dans les citronniers plus hauts que des cèdres, des serpents couleur de lait font avec les diamants de leur gueule tomber les fruits sur le gazon ; l’air est si doux qu’il empêche de mourir. Oh ! je la trouverai, tu verras. Nous vivrons dans les grottes de cristal taillées au bas des collines. Personne encore ne l’habite, ou je deviendrai le roi du pays.

Il balaya la poussière de ses cothurnes ; il voulut qu’elle mît entre ses lèvres le quartier d’une grenade ; il accumula derrière sa tête des vêtements pour lui faire un coussin. Il cherchait les moyens de la servir, de s’humilier, et même il étala sur ses jambes le zaïmph, comme un simple tapis.

— As-tu toujours, disait-il, ces petites cornes de gazelle où sont suspendus tes colliers ? Tu me les donneras ! je les aime !

Car il parlait comme si la guerre était finie, des rires de joie lui échappaient ; les Mercenaires, Hamilcar, tous les obstacles avaient maintenant disparu. La lune glissait entre deux nuages. Ils la voyaient par une ouverture de la tente.

— Ah ! que j’ai passé de nuits à la contempler ! elle me semblait un voile qui cachait ta figure ; tu me regardais à travers ; ton souvenir se mêlait à ses rayonnements ; je ne vous distinguais plus !

Et, la tête entre ses seins, il pleurait abondamment.

« C’est donc là, songeait-elle, cet homme formidable qui fait trembler Carthage ! »

Il s’endormit. Alors, en se dégageant de son bras, elle posa un pied par terre, et elle s’aperçut que sa chaînette était brisée.

On accoutumait les vierges dans les grandes familles à respecter ces entraves comme une chose presque religieuse ; Salammbô, en rougissant, roula autour de ses jambes les deux tronçons de la chaîne d’or.

Carthage, Mégara, sa maison, sa chambre et les campagnes qu’elle avait traversées tourbillonnaient dans sa mémoire en images tumultueuses et nettes cependant. Mais un abîme survenu les reculait loin d’elle, à une distance infinie.

L’orage s’en allait ; de rares gouttes d’eau, en claquant une à une, faisaient osciller le toit de la tente.

Mâtho, tel qu’un homme ivre, dormait étendu sur le flanc, avec un bras qui dépassait le bord de la couche. Son bandeau de perles était un peu remonté et découvrait son front. Un sourire écartait ses dents. Elles brillaient entre sa barbe noire, et dans ses paupières à demi closes il y avait une gaieté silencieuse et presque outrageante.

Salammbô le regardait, immobile, la tête basse, les mains croisées.

Au chevet du lit, un poignard s’étalait sur une branche de cyprès ; la vue de cette lame luisante l’enflamma d’une envie sanguinaire. Des voix lamentables se traînaient au loin, dans l’ombre, et, comme un chœur de génies, la sollicitaient. Elle se rapprocha ; elle saisit le fer par le manche. Au frôlement de sa robe, Mâtho entr’ouvrit les yeux, en avançant la bouche sur sa main, et le poignard tomba.

Des cris s’élevèrent ; une lueur effrayante fulgurait derrière la toile. Mâtho la souleva ; ils aperçurent de grandes flammes qui enveloppaient le camp des Libyens.

Leurs cabanes de roseaux brûlaient ; les tiges, en se tordant, éclataient dans la fumée et s’envolaient comme des flèches ; sur l’horizon tout rouge, des ombres noires couraient éperdues. On entendait les hurlements de ceux qui étaient dans les cabanes ; les éléphants, les bœufs et les chevaux bondissaient au milieu de la foule en l’écrasant, avec les munitions et les bagages que l’on tirait de l’incendie. Des trompettes sonnèrent. On appelait : « Mâtho ! Mâtho ! » Des gens à la porte voulaient entrer.

— Viens donc ! c’est Hamilcar qui brûle le camp d’Autharite !

Il fit un bond. Elle se trouva toute seule.

Alors elle examina le zaïmph ; et quand elle l’eut bien contemplé, elle fut surprise de ne pas avoir ce bonheur qu’elle s’imaginait autrefois. Elle restait mélancolique devant son rêve accompli.

Le bas de la tente se releva, et une forme monstrueuse apparut. Salammbô ne distingua d’abord que les deux yeux, avec une longue barbe blanche qui pendait jusqu’à terre ; car le reste du corps, embarrassé dans les guenilles d’un vêtement fauve, traînait contre le sol ; à chaque mouvement pour avancer, les deux mains entraient dans la barbe, puis retombaient. En rampant ainsi, elle arriva jusqu’à ses pieds, et Salammbô reconnut le vieux Giscon.

Les Mercenaires, pour empêcher les anciens captifs de s’enfuir, à coups de barre d’airain leur avaient cassé les jambes ; et ils périssaient tous pêle-mêle, dans une fosse, au milieu des immondices. Les plus robustes, quand ils entendaient le bruit des gamelles, se haussaient en criant ; c’est ainsi que Giscon avait aperçu Salammbô. Il avait deviné une Carthaginoise, aux petites boules de sandastrum qui battaient contre ses cothurnes ; et, dans le pressentiment d’un mystère considérable, en se faisant aider par ses compagnons, il était parvenu à sortir de la fosse ; puis, avec les coudes et les mains, il s’était traîné vingt pas plus loin, jusqu’à la tente de Mâtho. Deux voix y parlaient. Il avait écouté du dehors et tout entendu.

— C’est toi ! dit-elle enfin, presque épouvantée.

En se haussant sur les poignets, il répliqua :

— Oui ! c’est moi ! On me croit mort, n’est-ce pas ?

Elle baissa la tête. Il reprit :

— Ah ! pourquoi les Baals ne m’ont-ils pas accordé cette miséricorde !

Et se rapprochant de si près qu’il la frôlait :

— Ils m’auraient épargné la peine de te maudire !

Salammbô se rejeta vivement en arrière, tant elle eut peur de cet être immonde, qui était hideux comme une larve et terrible comme un fantôme.

— J’ai cent ans, bientôt, dit-il. J’ai vu Agathoclès ; j’ai vu Régulus et les aigles des Romains passer sur les moissons des champs puniques ! J’ai vu toutes les épouvantes des batailles et la mer encombrée par les débris de nos flottes ! Des Barbares que je commandais m’ont enchaîné aux quatre membres, comme un esclave homicide. Mes compagnons, l’un après l’autre, sont à mourir autour de moi ; l’odeur de leurs cadavres me réveille la nuit ; j’écarte les oiseaux qui viennent becqueter leurs yeux ; et pourtant pas un seul jour je n’ai désespéré de Carthage ! Quand même j’aurais vu contre elle toutes les armées de la terre, et les flammes du siège dépasser la hauteur des temples, j’aurais cru encore à son éternité ! Mais, à présent, tout est fini ! tout est perdu ! Les dieux l’exècrent ! Malédiction sur toi, qui as précipité sa ruine par ton ignominie !

Elle ouvrit ses lèvres.

— Ah ! j’étais là ! s’écria-t-il. Je t’ai entendue râler d’amour comme une prostituée ; puis il te racontait son désir, et tu te laissais baiser les mains ! Mais si la fureur de ton impudicité te poussait, tu devais faire au moins comme les bêtes fauves qui se cachent dans leurs accouplements, et ne pas étaler ta honte jusque sous les yeux de ton père !

— Comment ? dit-elle.

— Ah ! tu ne savais pas que les deux retranchements sont à soixante coudées l’un de l’autre, et que ton Mâtho, par excès d’orgueil, s’est établi tout en face d’Hamilcar. Il est là, ton père, derrière toi ; et si je pouvais gravir le sentier qui mène sur la plate-forme, je lui crierais : « Viens donc voir ta fille dans les bras du Barbare ! Elle a mis pour lui plaire le vêtement de la Déesse ; et, en abandonnant son corps, elle livre, avec la gloire de ton nom, la majesté des dieux, la vengeance de la patrie, le salut même de Carthage ! »

Le mouvement de sa bouche édentée remuait sa barbe tout du long ; ses yeux, tendus sur elle, la dévoraient ; et il répétait en haletant dans la poussière :

— Ah ! sacrilège ! Maudite sois-tu ! maudite ! maudite !

Salammbô avait écarté la toile, elle la tenait soulevée au bout de son bras, et, sans lui répondre, elle regardait du côté d’Hamilcar.

— C’est par ici, n’est-ce pas ? dit-elle.

— Que t’importe ! Détourne-toi ! Va-t’en ! Écrase plutôt ta face contre la terre ! C’est un lieu saint que ta vue souillerait.

Elle jeta le zaïmph autour de sa taille, ramassa vivement ses voiles, son manteau, son écharpe.

— J’y cours ! s’écria-t-elle.

Et, s’échappant, Salammbô disparut.

D’abord, elle marcha dans les ténèbres sans rencontrer personne, car tous se portaient vers l’incendie ; et la clameur redoublait, de grandes flammes empourpraient le ciel par derrière ; une longue terrasse l’arrêta.

Elle tourna sur elle-même, de droite et de gauche, au hasard, cherchant une échelle, une corde, une pierre, quelque chose pour l’aider. Elle avait peur de Giscon, et il lui semblait que des cris et des pas la poursuivaient. Le jour commençait à blanchir. Elle aperçut un sentier dans l’épaisseur du retranchement. Elle prit avec ses dents le bas de sa robe qui la gênait, et, en trois bonds, se trouva sur la plate-forme.

Un cri sonore éclata sous elle, dans l’ombre, le même qu’elle avait entendu au bas de l’escalier des galères ; en se penchant, elle reconnut l’homme de Schahabarim avec ses chevaux accouplés.

Il avait erré toute la nuit entre les deux retranchements ; puis, inquiété par l’incendie, il était revenu en arrière, tâchant d’apercevoir ce qui se passait dans le camp de Mâtho ; et, comme il savait que cette place était la plus voisine de sa tente, pour obéir au prêtre, il n’en avait pas bougé.

Il monta debout sur un des chevaux. Salammbô se laissa glisser jusqu’à lui ; et ils s’enfuirent au grand galop en faisant le tour du camp punique, pour trouver une porte quelque part.

Mâtho était rentré dans sa tente. La lampe fumeuse éclairait à peine, et il crut que Salammbô dormait. Alors, il palpa délicatement la peau du lion, sur le lit de palmier. Il appela, elle ne répondit pas ; il arracha vivement un lambeau de la toile pour faire venir du jour ; le zaïmph avait disparu.

La terre tremblait sous des pas multipliés. De grands cris, des hennissements, des chocs d’armures s’élevaient dans l’air, et les fanfares des clairons sonnaient la charge. C’était comme un ouragan tourbillonnant autour de lui. Une fureur désordonnée le fit bondir sur ses armes, il se lança dehors.

Les longues files des Barbares descendaient, en courant, la montagne ; les carrés puniques s’avançaient contre eux, avec une oscillation lourde et régulière. Le brouillard, déchiré par les rayons du soleil, formait de petits nuages qui se balançaient ; peu à peu, en s’élevant, ils découvraient les étendards, les casques et la pointe des piques. Sous les évolutions rapides, des portions de terrain encore dans l’ombre semblaient se déplacer d’un seul morceau ; ailleurs on aurait dit des torrents qui s’entre-croisaient, et, entre eux, des masses épineuses restaient immobiles. Mâtho distinguait les capitaines, les soldats, les hérauts et jusqu’aux valets par derrière, qui étaient montés sur des ânes. Au lieu de garder sa position pour couvrir les fantassins, Narr’Havas tourna brusquement à droite, comme s’il voulait se faire écraser par Hamilcar.

Ses cavaliers dépassèrent les éléphants qui se ralentissaient ; et tous les chevaux, allongeant leur tête sans bride, galopaient d’un train si furieux que leur ventre paraissait frôler la terre. Tout à coup, Narr’Havas marcha résolument vers une sentinelle. Il jeta son épée, sa lance, ses javelots, et disparut au milieu des Carthaginois.

Le roi des Numides arriva dans la tente d’Hamilcar ; et il dit, en lui montrant ses hommes qui se tenaient au loin arrêtés :

— Barca ! je te les amène. Ils sont à toi.

Alors il se prosterna en signe d’esclavage, et, comme preuve de sa fidélité, rappela toute sa conduite depuis le commencement de la guerre.

D’abord il avait empêché le siège de Carthage et le massacre des captifs, puis il n’avait point profité de la victoire contre Hannon après la défaite d’Utique ; quant aux villes tyriennes, c’est qu’elles se trouvaient sur les frontières de son royaume. Enfin, il n’avait pas participé à la bataille du Macar ; et il s’était absenté tout exprès pour fuir l’obligation de combattre le Suffète.

Narr’Havas, en effet, avait voulu s’agrandir par des empiétements sur les provinces puniques, et, selon les chances de la victoire, tour à tour secouru et délaissé les Mercenaires. Mais, voyant que le plus fort serait définitivement Hamilcar, il s’était tourné vers lui ; peut-être y avait-il dans sa défection une rancune contre Mâtho, soit à cause du commandement ou de son ancien amour.

Le Suffète l’écouta sans l’interrompre. L’homme qui se présentait ainsi dans une armée où on lui devait des vengeances n’était pas un auxiliaire à dédaigner ; Hamilcar devina tout de suite l’utilité d’une telle alliance pour ses grands projets. Avec les Numides, il se débarrasserait des Libyens. Puis il entraînerait l’Occident à la conquête de l’Ibérie ; et, sans lui demander pourquoi il n’était pas venu plus tôt, ni relever aucun de ses mensonges, il baisa Narr’Havas, en heurtant trois fois sa poitrine contre la sienne.

C’était pour en finir, et par désespoir, qu’il avait incendié le camp des Libyens. Cette armée lui arrivait comme un secours des dieux ; et dissimulant sa joie, il répondit :

— Que les Baals te favorisent ! J’ignore ce que fera pour toi la République, mais Hamilcar n’a pas d’ingratitude.

Le tumulte redoublait ; des capitaines entraient. Il s’armait tout en parlant :

— Allons, retourne ! Avec tes cavaliers, tu rabattras leur infanterie entre tes éléphants et les miens ! Courage ! extermine !

Et Narr’Havas se précipitait, quand Salammbô parut.

Elle sauta vite à bas de son cheval. Elle ouvrit son large manteau, et, en écartant les bras, elle déploya le zaïmph.

La tente de cuir, relevée dans les coins, laissait voir le tour entier de la montagne couverte de soldats, et comme elle se trouvait au centre, de tous les côtés on apercevait Salammbô. Une clameur immense éclata, un long cri de triomphe et d’espoir. Ceux qui étaient en marche s’arrêtèrent ; les moribonds, s’appuyant sur le coude, se retournaient pour la bénir. Les Barbares savaient, maintenant, qu’elle avait repris le zaïmph ; de loin ils la voyaient, ils croyaient la voir ; et d’autres cris, mais de rage et de vengeance, retentissaient, malgré les applaudissements des Carthaginois ; les cinq armées, s’étageant sur la montagne, trépignaient et hurlaient ainsi autour de Salammbô.

Hamilcar, sans pouvoir parler, la remerciait par des signes de tête. Ses yeux se portaient alternativement sur le zaïmph et sur elle ; sa chaînette était rompue. Alors il frissonna, saisi par un soupçon terrible. Mais reprenant vite son impassibilité, il considéra Narr’Havas obliquement, sans tourner la figure.

Le roi des Numides se tenait à l’écart dans une attitude discrète ; il portait au front un peu de la poussière qu’il avait touchée en se prosternant. Enfin le Suffète s’avança vers lui, et, avec un air plein de gravité :

— En récompense des services que tu m’as rendus, Narr’Havas, je te donne ma fille.

Il ajouta :

— Sois mon fils et défends ton père !

Narr’Havas eut un grand geste de surprise, puis se jeta sur ses mains, qu’il couvrit de baisers.

Salammbô, calme comme une statue, semblait ne pas comprendre. Elle rougissait un peu, tout en baissant les paupières ; ses longs cils recourbés faisaient des ombres sur ses joues.

Hamilcar voulut immédiatement les unir par des fiançailles indissolubles. On mit entre les mains de Salammbô une lance qu’elle offrit à Narr’Havas ; on attacha leurs pouces l’un contre l’autre avec une lanière de bœuf, puis on leur versa du blé sur la tête ; et les grains qui tombaient autour d’eux sonnèrent comme de la grêle en rebondissant.

IV SOUS LES MURS DE CARTHAGE.

Des gens de la campagne, montés sur des ânes ou courant à pied, pâles, essoufflés, fous de peur, arrivèrent dans la ville. Ils fuyaient devant l’armée. En trois jours, elle avait fait le chemin de Sicca pour venir à Carthage et tout exterminer.

On ferma les portes. Les Barbares presque aussitôt parurent ; mais ils s’arrêtèrent au milieu de l’isthme, sur le bord du lac.

D’abord ils n’annoncèrent rien d’hostile. Plusieurs s’approchèrent avec des palmes à la main. Ils furent repoussés à coups de flèches, tant la terreur était grande.

Le matin et à la tombée du jour, des rôdeurs quelquefois erraient le long des murs. On remarquait surtout un petit homme, enveloppé soigneusement d’un manteau et dont la figure disparaissait sous une visière très basse. Il restait pendant des heures à regarder l’aqueduc, et avec une telle persistance, qu’il voulait sans doute égarer les Carthaginois sur ses véritables desseins. Un autre homme l’accompagnait, une sorte de géant qui marchait tête nue.

Mais Carthage était défendue dans toute la largeur de l’isthme : d’abord par un fossé, ensuite par un rempart de gazon, enfin par un mur, haut de trente coudées, en pierres de taille, et à double étage. Il contenait des écuries pour trois cents éléphants avec des magasins pour leurs caparaçons, leurs entraves et leur nourriture, puis d’autres écuries pour quatre mille chevaux avec les provisions d’orge et les harnachements, et des casernes pour vingt mille soldats avec les armures et tout le matériel de guerre. Des tours s’élevaient sur le second étage, toutes garnies de créneaux, et qui portaient en dehors des boucliers de bronze, suspendus à des crampons.

Cette première ligne de murailles abritait immédiatement Malqua, le quartier des gens de la marine et des teinturiers. On apercevait des mâts où séchaient des voiles de pourpre, et sur les dernières terrasses des fourneaux d’argile pour cuire la saumure.

Par derrière, la ville étageait en amphithéâtre ses hautes maisons de forme cubique. Elles étaient en pierres, en planches, en galets, en roseaux, en coquillages, en terre battue. Les bois des temples faisaient comme des lacs de verdure dans cette montagne de blocs, diversement coloriés. Les places publiques la nivelaient à des distances inégales ; d’innombrables ruelles, s’entre-croisant, la coupaient du haut en bas. On distinguait les enceintes des trois vieux quartiers, maintenant confondues ; elles se levaient çà et là comme de grands écueils, ou allongeaient des pans énormes, à demi couverts de fleurs, noircis, largement rayés par le jet des immondices, et des rues passaient dans leurs ouvertures béantes, comme des fleuves sous des ponts.

La colline de l’Acropole, au centre de Byrsa, disparaissait sous un désordre de monuments. C’étaient des temples à colonnes torses avec des chapiteaux de bronze et des chaînes de métal, des cônes en pierres sèches à bandes d’azur, des coupoles de cuivre, des architraves de marbre, des contreforts babyloniens, des obélisques posant sur leur pointe comme des flambeaux renversés. Les péristyles atteignaient aux frontons ; les volutes se déroulaient entre les colonnades ; des murailles de granit supportaient des cloisons de tuile ; tout cela montait l’un sur l’autre en se cachant à demi, d’une façon merveilleuse et incompréhensible. On y sentait la succession des âges et comme des souvenirs de patries oubliées.

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