Salammbô (page 30)

Gustave Flaubert · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Salammbô · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Une lettre le renseignant sur les mœurs des Perses : « Je trouve dans Strabon, XV, 3, dans Diog. Laert., t. I, 7, dans Clem. Alex., Strom III, etc., qu’il résulte que les mages de Perse regardaient comme permises les unions incestueuses avec leurs mères, sœurs et filles » ;

Une note extraite de l’Abeille médicale. 1849, p. 150, sur les effets produits par un sommeil en plein air pendant une nuit étoilée et très fraîche ;

Une note pour l’Aries, renvoyant à Vitruve, Tertullien, Pisiscus, Paul Lucas, Desfontaines, Walckenaër ;

Une note sur les enchanteurs, les déesses, les aliénés en Orient, renvoyant à divers ouvrages écrits souls formes abréviatives : Falconnet, Pétrone, Delambre, Schuzfleisch ;

Une note renvoyant aux Annales des sciences naturelles, 1832, 1829, 1831 ;

À Bouchard : De l’impôt chez les Romains ;

À Reinesius : (voir les bas-reliefs pour les tonneaux enduits de poix) ;

À Mengotti : Dissertation sur le commerce des Romains, 1786,

À Isaac Vossius : Recueil d’observations, Londres, 1685 ;

À Menvius, à Stuck, à Strutt sur les antiquités ;

À La Borde : sur la musique des anciens, etc. ;

Une autre note sur les papiers-monnaies des Orientaux, et renvoyant à Julius Firmicus Maternus (livre I, chap. IV), pour une invocation aux planètes ;

À Caussin de Perceval : Essai sur l’Histoire des Arabes ;

Une lettre de la légation de France à Tunis, se terminant ainsi : « On trouve dans les montagnes de Jaffar, au N.-O. de Tunis, entre Carthage et Utique, un ravin ou plutôt une gorge profonde appelée Tenyet-el-Fez, le chemin de la Hache. C’est peut-être cela le défilé que vous cherchez » ;

Une lettre relative aux treize divinités vivant du temps de Salammbô, où il est dit : « Se défier de l’abbé Masden, dont les inscriptions ibériennes ou latines sont cousues de fautes » ;

Une note renvoyant à Lilia, Histoire de Carthage (t. IV, 1736), où se trouvent les amusements du cœur et de l’esprit ;

Une note sur le Rational du Grand-Prêtre ;

Une note sur les Nuraghs de Sardaigne (Petit-Radel, 1826), avec un plan à vol d’oiseau d’un Nuragh ;

Puis le dessin de la silhouette des monts : Diebel-Salata, Korn-Elheulfaïa (le piton de Elheulfaïa), Elhon-el-Kébir (le grand bas-fond), Diebel-boukhodra (le père de la verdure), Kaf-ed-deum (le rocher du sang).

Il est facile de compléter cette documentation par celle que Flaubert a indiquée lui-même dans les différentes réponses qu’il fit, soit à Sainte-Beuve, soit à M. Frœhner. (Voir Correspondance, III, p. 332, 348, 360.)

XI SOUS LA TENTE.

L’homme qui conduisait Salammbô la fit remonter au delà du phare, vers les catacombes, puis descendre le long faubourg de Molouya, plein de ruelles escarpées. Le ciel commençait à blanchir. Quelquefois, des poutres de palmier, sortant des murs, les obligeaient à baisser la tête. Les deux chevaux, marchant au pas, glissaient ; et ils arrivèrent ainsi à la porte de Teveste.

Ses lourds battants étaient entre-bâillés ; ils passèrent ; elle se referma derrière eux.

Ils suivirent pendant quelque temps le pied des remparts, et, à la hauteur des citernes, ils prirent par la Tænia, étroit ruban de terre jaune, qui, séparant le golfe du lac, se prolonge jusqu’à Rhadès.

Personne n’apparaissait autour de Carthage, ni sur la mer, ni dans la campagne. Les flots couleur d’ardoise clapotaient doucement, et le vent léger, poussant leur écume çà et là, les tachetait de déchirures blanches. Malgré tous ses voiles, Salammbô frissonnait sous la fraîcheur du matin ; le mouvement, le grand air l’étourdissaient. Puis le soleil se leva ; il la mordait sur le derrière de la tête ; involontairement elle s’assoupissait un peu. Les deux bêtes, côte à côte, trottaient l’amble en enfonçant leurs pieds dans le sable muet.

Quand ils eurent dépassé la montagne des Eaux-Chaudes, ils continuèrent d’un train plus rapide, le sol étant plus ferme.

Les champs, bien qu’on fût à l’époque des semailles et des labours, d’aussi loin qu’on les apercevait, étaient vides comme le désert. Il y avait, de place en place, des tas de blé répandus ; ailleurs des orges roussies s’égrenaient. Sur l’horizon clair, les villages apparaissaient en noir, avec des formes incohérentes et découpées.

De temps à autre, un pan de muraille à demi calciné se dressait au bord de la route. Les toits des cabanes s’effondraient, et, dans l’intérieur, on distinguait des éclats de poteries, des lambeaux de vêtements, toutes sortes d’ustensiles et de choses brisées, méconnaissables. Souvent un être couvert de haillons, la face terreuse et les prunelles flamboyantes, sortait de ces ruines. Mais bien vite il se mettait à courir ou disparaissait dans un trou. Salammbô et son guide ne s’arrêtaient pas.

Les plaines abandonnées se succédaient. Sur de grands espaces de terre toute blonde s’étalait, par traînées inégales, une poudre de charbon que leurs pas soulevaient derrière eux. Quelquefois ils rencontraient de petits endroits paisibles, un ruisseau qui coulait parmi de longues herbes ; et, en remontant sur l’autre bord, Salammbô, pour se rafraîchir les mains, arrachait des feuilles mouillées. Au coin d’un bois de lauriers-roses, son cheval fit un grand écart devant le cadavre d’un homme, étendu par terre.

L’esclave aussitôt la rétablit sur les coussins. C’était un des serviteurs du temple, un homme que Schahabarim employait dans les missions périlleuses.

Par excès de précaution, maintenant il allait à pied, près d’elle, entre les chevaux ; il les fouettait avec le bout d’un lacet de cuir enroulé à son bras, ou bien il tirait d’une pannetière suspendue contre sa poitrine des boulettes de froment, de dattes et de jaunes d’œufs, enveloppées dans des feuilles de lotus, et il les offrait à Salammbô, sans parler, tout en courant.

Au milieu du jour, trois Barbares, vêtus de peaux de bêtes, les croisèrent sur le sentier. Peu à peu, il en parut d’autres, vagabondant par troupes de dix, douze, vingt-cinq hommes ; plusieurs poussaient des chèvres ou quelque vache qui boitait. Leurs lourds bâtons étaient hérissés de pointes en airain ; des coutelas luisaient sur leurs vêtements d’une saleté farouche, et ils ouvraient les yeux avec un air de menace et d’ébahissement. Tout en passant, quelques-uns envoyaient une bénédiction banale ; d’autres, des plaisanteries obscènes ; l’homme de Schahabarim répondait à chacun dans son propre idiome. Il leur disait que c’était un jeune garçon malade, allant pour se guérir vers un temple lointain.

Cependant le jour tombait. Des aboiements retentirent ; ils s’en rapprochèrent.

Aux clartés du crépuscule, ils aperçurent un enclos de pierres sèches, enfermant une vague construction. Un chien courait sur le mur. L’esclave lui jeta des cailloux ; et ils entrèrent dans une haute salle voûtée.

Au milieu, une femme accroupie se chauffait à un feu de broussailles dont la fumée s’envolait par les trous du plafond. Ses cheveux blancs, qui lui tombaient jusqu’aux genoux, la cachaient à demi ; et sans vouloir répondre, d’un air idiot, elle marmottait des paroles de vengeance contre les Barbares et contre les Carthaginois.

Le coureur furetait de droite et de gauche. Puis il revint près d’elle, en réclamant à manger. La vieille branlait la tête, et, les yeux fixés sur les charbons, murmurait :

— J’étais la main. Les dix doigts sont coupés. La bouche ne mange plus.

L’esclave lui montra une poignée de pièces d’or. Elle se rua dessus, mais bientôt elle reprit son immobilité.

Il lui posa sous la gorge un poignard qu’il avait dans sa ceinture. Alors, en tremblant, elle alla soulever une large pierre et rapporta une amphore de vin avec des poissons d’Hippo-Zaryte confits dans du miel.

Salammbô se détourna de cette nourriture immonde, et elle s’endormit sur les caparaçons des chevaux étendus dans un coin de la salle.

Avant le jour, il la réveilla.

Le chien hurlait. L’esclave s’en approcha tout doucement ; et, d’un seul coup de poignard, lui abattit la tête. Puis il frotta de sang les naseaux des chevaux pour les ranimer. La vieille lui lança par derrière une malédiction. Salammbô l’aperçut, et elle pressa l’amulette qu’elle portait sur son cœur.

Ils se remirent en marche.

De temps à autre, elle demandait si l’on ne serait pas bientôt arrivé. La route ondulait sur de petites collines. On n’entendait que le grincement des cigales. Le soleil chauffait l’herbe jaunie ; la terre était toute fendillée par des crevasses, qui faisaient, en la divisant, comme des dalles monstrueuses. Quelquefois une vipère passait, des aigles volaient ; l’esclave courait toujours ; Salammbô rêvait sous ses voiles, et malgré la chaleur ne les écartait pas, dans la crainte de salir ses beaux vêtements.

À des distances régulières, des tours s’élevaient, bâties par les Carthaginois, afin de surveiller les tribus. Ils entraient dedans pour se mettre à l’ombre, puis repartaient.

La veille, par prudence, ils avaient fait un grand détour. Mais, à présent, on ne rencontrait personne ; la région étant stérile, les Barbares n’y avaient point passé.

La dévastation peu à peu recommença. Parfois, au milieu d’un champ, une mosaïque s’étalait, seul débris d’un château disparu ; et les oliviers, qui n’avaient pas de feuilles, semblaient au loin de larges buissons d’épines. Ils traversèrent un bourg dont les maisons étaient brûlées à ras du sol. On voyait le long des murailles des squelettes humains. Il y en avait aussi de dromadaires et de mulets. Des charognes à demi rongées barraient les rues.

La nuit descendait. Le ciel était bas et couvert de nuages.

Ils remontèrent encore pendant deux heures dans la direction de l’occident, et tout à coup, devant eux, ils aperçurent quantité de petites flammes.

Elles brillaient au fond d’un amphithéâtre. Çà et là des plaques d’or miroitaient, en se déplaçant. C’étaient les cuirasses des Clinabares, le camp punique ; puis ils distinguèrent aux alentours d’autres lueurs plus nombreuses, car les armées des Mercenaires, confondues maintenant, s’étendaient sur un grand espace.

Salammbô fit un mouvement pour s’avancer. Mais l’homme de Schahabarim l’entraîna plus loin, et ils longèrent la terrasse qui fermait le camp des Barbares. Une brèche s’y ouvrait, l’esclave disparut.

Au sommet du retranchement, une sentinelle se promenait avec un arc à la main et une pique sur l’épaule.

Salammbô se rapprochait toujours ; le Barbare s’agenouilla, et une longue flèche vint percer le bas de son manteau. Puis, comme elle restait immobile, en criant, il lui demanda ce qu’elle voulait.

— Parler à Mâtho, répondit-elle. Je suis un transfuge de Carthage.

Il poussa un sifflement, qui se répéta de loin en loin.

Salammbô attendit ; son cheval, effrayé, tournoyait en reniflant.

Quand Mâtho arriva, la lune se levait derrière elle. Mais elle avait sur le visage un voile jaune à fleurs noires et tant de draperies autour du corps qu’il était impossible d’en rien deviner. Du haut de la terrasse, il considérait cette forme vague se dressant comme un fantôme dans les pénombres du soir.

Enfin elle lui dit :

— Mène-moi dans ta tente ! Je le veux !

Un souvenir qu’il ne pouvait préciser lui traversa la mémoire. Il sentait battre son cœur. Cet air de commandement l’intimidait.

— Suis-moi, dit-il.

La barrière s’abaissa ; aussitôt elle fut dans le camp des Barbares.

Un grand tumulte et une grande foule l’emplissaient. Des feux clairs brûlaient sous des marmites suspendues ; leurs reflets empourprés, illuminant certaines places, en laissaient d’autres dans les ténèbres, complètement. On criait, on appelait ; des chevaux attachés à des entraves formaient de longues lignes droites au milieu des tentes ; elles étaient rondes, carrées, de cuir ou de toile ; il y avait des huttes en roseaux et des trous dans le sable comme en font les chiens. Les soldats charriaient des fascines, s’accoudaient par terre, ou, s’enroulant dans une natte, se disposaient à dormir ; et le cheval de Salammbô, pour passer par-dessus, quelquefois allongeait une jambe et sautait.

Elle se rappelait les avoir déjà vus ; mais leurs barbes étaient plus longues, leurs figures encore plus noires, leurs voix plus rauques. Mâtho, en marchant devant elle, les écartait par un geste de son bras qui soulevait son manteau rouge. Quelques-uns baisaient ses mains ; d’autres, en pliant l’échine, l’abordaient pour lui demander des ordres ; car il était maintenant le véritable, le seul chef des Barbares ; Spendius, Autharite et Narr’Havas s’étaient découragés, et il avait montré tant d’audace et d’obstination que tous lui obéissaient.

Salammbô, en le suivant, traversa le camp entier. Sa tente était au bout, à trois cents pas du retranchement d’Hamilcar.

Elle remarqua sur la droite une large fosse, et il lui sembla que des visages posaient contre le bord, au niveau du sol, comme eussent fait des têtes coupées. Cependant leurs yeux remuaient, et de ces bouches entr’ouvertes il s’échappait des gémissements en langage punique.

Deux nègres, portant des fanaux de résine, se tenaient aux deux côtés de la porte. Mâtho écarta la toile brusquement. Elle le suivit.

C’était une tente profonde, avec un mât dressé au milieu. Un grand lampadaire en forme de lotus l’éclairait, tout plein d’une huile jaune où flottaient des poignées d’étoupes, et on distinguait dans l’ombre des choses militaires qui reluisaient. Un glaive nu s’appuyait contre un escabeau, près d’un bouclier ; des fouets en cuir d’hippopotame, des cymbales, des grelots, des colliers s’étalaient pêle-mêle sur des cordages en sparterie ; les miettes d’un pain noir salissaient une couverture de feutre ; dans un coin, sur une pierre ronde, de la monnaie de cuivre était négligemment amoncelée, et, par les déchirures de la toile, le vent apportait la poussière du dehors avec la senteur des éléphants, que l’on entendait manger, tout en secouant leurs chaînes.

— Qui es-tu ? dit Mâtho.

Sans répondre, elle regardait autour d’elle, lentement ; puis ses yeux s’arrêtèrent au fond, où, sur un lit en branches de palmier, retombait quelque chose de bleuâtre et de scintillant.

Elle s’avança vivement. Un cri lui échappa. Mâtho, derrière elle, frappait du pied.

— Qui t’amène ? pourquoi viens-tu ?

Elle répondit en montrant le zaïmph :

— Pour le prendre !

Et de l’autre main elle arracha les voiles de sa tête. Il se recula, les coudes en arrière, béant, presque terrifié.

Elle se sentait comme appuyée sur la force des dieux ; et le regardant face à face, elle lui demanda le zaïmph ; elle le réclamait en paroles abondantes et superbes.

Mâtho n’entendait pas ; il la contemplait, et les vêtements, pour lui, se confondaient avec le corps. La moire des étoffes était, comme la splendeur de sa peau, quelque chose de spécial et n’appartenant qu’à elle. Ses yeux, ses diamants étincelaient ; le poli de ses ongles continuait la finesse des pierres qui chargeaient ses doigts ; les deux agrafes de sa tunique, soulevant un peu ses seins, les rapprochaient l’un de l’autre, et il se perdait par la pensée dans leur étroit intervalle, où descendait un fil tenant une plaque d’émeraudes, que l’on apercevait plus bas sous la gaze violette. Elle avait pour pendants d’oreilles deux petites balances de saphir supportant une perle creuse, pleine d’un parfum liquide. Par les trous de la perle, de moment en moment, une gouttelette qui tombait mouillait son épaule nue. Mâtho la regardait tomber.

Une curiosité indomptable l’entraîna ; et, comme un enfant qui porte la main sur un fruit inconnu, tout en tremblant, du bout de son doigt, il la toucha légèrement sur le haut de sa poitrine ; la chair un peu froide céda avec une résistance élastique.

Ce contact, à peine sensible pourtant, ébranla Mâtho jusqu’au fond de lui-même. Un soulèvement de tout son être le précipitait vers elle. Il aurait voulu l’envelopper, l’absorber, la boire. Sa poitrine haletait, il claquait des dents.

En la prenant par les deux poignets il l’attira doucement ; et il s’assit alors sur une cuirasse, près du lit de palmier que couvrait une peau de lion. Elle était debout. Il la regardait de bas en haut, en la tenant ainsi entre ses jambes, et il répétait :

— Comme tu es belle ! comme tu es belle !

Ses yeux continuellement fixés sur les siens la faisaient souffrir ; ce malaise, cette répugnance augmentaient d’une façon si aiguë que Salammbô se retenait pour ne pas crier. La pensée de Schahabarim lui revint ; elle se résigna.

Mâtho gardait toujours ses petites mains dans les siennes ; et, de temps à autre, malgré l’ordre du prêtre, en tournant le visage, elle tâchait de l’écarter avec des secousses de ses bras. Il ouvrait les narines pour mieux humer le parfum s’exhalant de sa personne. C’était une émanation indéfinissable, fraîche, et cependant qui étourdissait comme la fumée d’une cassolette. Elle sentait le miel, le poivre, l’encens, les roses, et une autre odeur encore.

Mais comment se trouvait-elle près de lui, dans sa tente, à sa discrétion ? Quelqu’un, sans doute, l’avait poussée ? Elle n’était pas venue pour le zaïmph ? Ses bras retombèrent, et il baissa la tête, accablé par une rêverie soudaine.

Salammbô, afin de l’attendrir, lui dit d’une voix plaintive :

— Que t’ai-je donc fait pour que tu veuilles ma mort ?

— Ta mort ?

Elle reprit :

— Je t’ai aperçu un soir, à la lueur de mes jardins qui brûlaient, entre des coupes fumantes et mes esclaves égorgés, et ta colère était si forte que tu as bondi vers moi et qu’il a fallu m’enfuir ! Puis une terreur est entrée dans Carthage. On criait la dévastation des villes, l’incendie des campagnes, le massacre des soldats ; c’est toi qui les avais perdus, c’est toi qui les avais assassinés ! Je te hais ! Ton nom seul me ronge comme un remords ! Tu es plus exécré que la peste et que la guerre romaine ! Les provinces tressaillent de ta fureur, les sillons sont pleins de cadavres ! J’ai suivi la trace de tes feux, comme si je marchais derrière Moloch !

Mâtho se leva d’un bond ; un orgueil colossal lui gonflait le cœur ; il se trouvait haussé à la taille d’un dieu.

Les narines battantes, les dents serrées, elle continuait :

— Comme si ce n’était pas assez de ton sacrilège, tu es venu chez moi, dans mon sommeil, tout couvert du zaïmph ! Tes paroles, je ne les ai pas comprises ; mais je voyais bien que tu voulais m’entraîner vers quelque chose d’épouvantable, au fond d’un abîme.

Mâtho, en se tordant les bras, s’écria :

— Non ! non ! c’était pour te le donner ! pour te le rendre ! Il me semblait que la Déesse avait laissé son vêtement pour toi, et qu’il t’appartenait ! Dans son temple ou dans ta maison, qu’importe ? n’es-tu pas toute-puissante, immaculée, radieuse et belle comme Tanit !

Et avec un regard plein d’une adoration infinie :

— À moins, peut-être, que tu ne sois Tanit ?

« Moi, Tanit ! » se disait Salammbô.

Ils ne parlaient plus. Le tonnerre au loin roulait. Des moutons bêlaient, effrayés par l’orage.

— Oh ! approche ! reprit-il, approche ! ne crains rien ! Autrefois, je n’étais qu’un soldat confondu dans la plèbe des Mercenaires, et même si doux, que je portais pour les autres du bois sur mon dos. Est-ce que je m’inquiète de Carthage ! La foule de ses hommes s’agite comme perdue dans la poussière de tes sandales, et tous ses trésors avec les provinces, les flottes et les îles, ne me font pas envie comme la fraîcheur de tes lèvres et le tour de tes épaules. Mais je voulais abattre ses murailles afin de parvenir jusqu’à toi, pour te posséder ! D’ailleurs, en attendant, je me vengeais ! À présent, j’écrase les hommes comme des coquilles, et je me jette sur les phalanges, j’écarte les sarisses avec mes mains, j’arrête les étalons par les naseaux ; une catapulte ne me tuerait pas ! Oh ! si tu savais, au milieu de la guerre, comme je pense à toi ! Quelquefois, le souvenir d’un geste, d’un pli de ton vêtement, tout à coup me saisit et m’enlace comme un filet ! j’aperçois tes yeux dans les flammes des phalariques et sur la dorure des boucliers ! j’entends ta voix dans le retentissement des cymbales. Je me retourne, tu n’es pas là ! et alors je me replonge dans la bataille !

Il levait ses bras où des veines s’entre-croisaient comme des lierres sur des branches d’arbre. De la sueur coulait sur sa poitrine, entre ses muscles carrés ; et son haleine secouait ses flancs avec sa ceinture de bronze toute garnie de lanières qui pendaient jusqu’à ses genoux, plus fermes que du marbre. Salammbô, accoutumée aux eunuques, se laissait ébahir par la force de cet homme. C’était le châtiment de la Déesse ou l’influence de Moloch circulant autour d’elle, dans les cinq armées. Une lassitude l’accablait ; elle écoutait avec stupeur le cri intermittent des sentinelles qui se répondaient.

Les flammes de la lampe vacillaient sous des rafales d’air chaud. Il venait, par moment, de larges éclairs ; puis l’obscurité redoublait ; et elle ne voyait plus que les prunelles de Mâtho, comme deux charbons dans la nuit. Cependant elle sentait bien qu’une fatalité l’entourait, qu’elle touchait à un moment suprême, irrévocable ; dans un effort, elle remonta vers le zaïmph et leva les mains pour le saisir.

— Que fais-tu ? s’écria Mâtho.

Elle répondit avec placidité :

— Je m’en retourne à Carthage.

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