Les Controverses (page 2)
ARTICLE IV LES CONTRERAYSONS DES ADVERSIARES ET LEURS RESPONCES
L’Eglise fut elle pas tout’abolie quand Adam et Eve pecherent ? Responce : Adam et Eve n’estoyent pas Eglise, ains le commencement d’Eglise ; et n’est pas vray que fut perdue alhors encor qu’ell’eust esté, car ilz ne pecherent pas en la doctrine ni au croire, mais au faire.
Aaron, sauverain Prestre, n’adora il pas le veau d’or avec tout son peuple ? Responce : Aaron n’estoit encores pas sauverain Prestre ni chef du peuple (Ex 4, 16), ains le fut par apres (Ex 40, 12-13, Ex 31, Ex 32) ; et n’est pas vray que tout le peuple idolatrast, car les enfans de Levi n’estoyent ilz pas gens de Dieu ? et se joignirent ilz pas a Moyse (Ex 32, 26) ?
Helie se plaint d’estre seul en Israel. Responce : Helie n’estoit pas seul en Israel homme de bien, puysquil y en avoit 7000 hommes qui ne s’estoient pas abandonné a l’idolatrie (3 Rois, 19, 18), et ce qu’en dict le prophete n’est que pour mieux exprimer la justice de sa plainte ; et n’est pas vray qu’encor que tout Israel eut manqué l’Eglise pourtant eut esté abolie, car Israel n’estoit pas toute l’Eglise, ains en estoit desja separé par le schisme de Hieroboam, (ch 12, 31 et 28), et le royaume de Juda en estoit la meilleure et la principale partie ; c’est d’Israel non de Juda, aussy, de quoy Azarie praedit (2 Par 15, 3) quil seroit sans prestre et sacrifice .
Isaie dict (ch 1, 6) que de pied en cap il ni avoit aucune santé en Israel. Responce : Ce sont des façons de parler, et de detester le vice d’un peuple avec vehemence ; et encores que les prophetes, pasteurs et praedicateurs usent de ces generales façons de parler, il ne les faut pas verifier sur chaque particulier, mays seulement sur une grande partie, comm’il appert par l’exemple d’Helie, qui se plaignoit d’estre seul, et neantmoins il y avoit encores 7000 fideles. Saint Pol se plaint aux Philippiens (Phil 2, 21) que chacun recherchoit son propre interest et commodité, neantmoins, a la fin de l’Epistre, il confesse quil y en avoit plusieurs gens de bien de part et d’autre. Qui ne sçait la plainte de David (Ps 13, 4) : Il ni a celuy, mesm’un tout seul, qui face bien ? et qui ne sçait de l’autre costé quil y eut plusieurs gens de bien de son tems ? Ces façons de parler sont frequentes, mays il n’en faut faire conclusion particuliere sur un chacun ; davantage, on ne prouve pas par la que la foy eut manqué en l’Eglise, ni que l’Eglise fut morte, car il ne s’ensuit pas, si un cors est par tout malade donques il est mort. Ainsy sans doute s’entend (St Aug. De unit Eccles c.x) tout ce qui se trouve de semblable es meances et reprehensions des Prophetes.
Hieremie defend (ch 7, 4) qu’on ne se confie point au mensonge, disant, le Temple de Dieu, le Temple de Dieu. Responce : Qui vous dict que sous praetexte de l’Eglise il faïlle se confier au mensonge ? ains, au contraire, qui s’appu e au jugement de l’Eglise s’appu e sur la colonne et fermeté de verité (1 Tim 3, 15), qui se fie a l’infallibilité de l’Eglise ne se fie pas au mensonge, si ce n’est mensonge ce qui est escrit : Les portes d’enfer ne praevaudront point contre elle (Mat 16, 18). Nous nous fions donques en la sainte parole qui promet perpetuité a l’Eglise.
Est il pas escrit quil faut que la discession et la separation vienne (2 Thes 2, 3), et que le sacrifice cessera (Dan 12, 11), et qu’a grand peyne le filz de l’homme trouvera la foy en terre a son second retour visible, quand il viendra juger (Luc 18, 8) ? Responce : Tous ces passages s’entendent de l’affliction que fera l’Antichrist en l’Eglise les trois ans et demy quil y regnera puyssament (Dan 7, 25 et ch 12 ; Apoc 11, 2 et 12, 14) ; non obstant cela, l’Eglise durant ces troys ans mesme ne manquera pas, ains sera nourrie et conservëe parmi les desers et solitudes ou elle se retirera, comme dict l’Escriture (Apoc 12, 14).
ARTICLE V QUE L’EGLISE N’A JAMAIS ESTE DISSIPEE NI CACHEE
La passion humayne peut tant sur les hommes, qu’elle les pousse a dire ce qu’ilz desirent devant qu’en avoir aucune rayson, et quand ilz ont dict quelque chose, elle leur fait trouver des raysons ou il ni en a point. I a il homme de jugement au monde qui ne connoisse clairement, quand il lira l’Apocalipse de saint Jan, que ce n’est pas pour ce tems quil est dict (c’est a dire, l’Eglise) s’en fuit la solitude ?
Les Anciens avoyent sagement dict que bien sçavoir reconnoistre la difference des tems es Escritures estoyt une bonne regle pour bien les entendre, a faute dequoy les Juifz a tous coupz s’aequivoquent, attribuantz au premier advenement du Messie ce qui est proprement dict du second, et les adversaires de l’Eglise encor plus lourdement, quand ilz veulent faire l’Eglise telle des saint Gregoire jusqu’a cest aage qu’elle doit estre du tems de l’Antichrist. Ilz tournent a ce biays ce qui est escrit en l’Apocalipse (Ch 12, 6 et 14), que la femme s’en fuit en la solitude, et prennent consequence que l’Eglise a esté cachëe et secrette, espouvantë de la tirannie du Pape, il y a mill’ans, jusqu’a ce qu’elle s’est produicte en Luther et ses adhaerens. Mays qui ne voit que tout ce passage respire la fin du monde et la persecution de l’Antichrist ? le tems y estant determiné expressément de trois ans et demy (6 et 14), et en Daniel aussy (Dan 12, 7) ; et qui voudroit par quelque glosse estemdre ce tems que l’Escriture a determiné, contrediroit tout ouvertement a Nostre Seigneur, qui dict quil sera plus tost accourcy, pour l’amour des esleuz (Mat 24, 22). Comment donques osent ilz transporter cest escrire a une intelligence si esloignëe de l’intention de l’autheur, et si contrayre a ses propres circonstances ? sans vouloir regarder a tant d’autres paroles saintes qui monstrent et asseurent haut et clair que l’Eglise ne doit jamays estre si cachëe es solitudes jusqu’a cest’extremité la, et pour si peu de tems, ou on la verra fuir, d’ou on la verra sortir. Je ne veux plus ramener tant de passages ja cottés cy dessus (Art 1), ou l’Eglis’est dicte semblable au soleil, lune, arc en ciel (Ps 88, 37), a une reyne (Ps 44, 10 et 14), a une montaigne aussy grande que le monde (Dan 2, 35), et un monde d’autres ; je me contenteray de vous mettr’en teste deux grans colonnelz de l’ancienne Eglise, des plus vallians qui furent onques, saint Augustin et saint Hierosme.
David avoit dict : Le Seigneur est grand et trop plus loüable, en la cité de nostre Dieu, en la sainte montaigne d’iceluy. " C’est la cité ", dict saint Augustin, " mise sur la montaigne ", qui ne se peut cacher, c’est la lampe qui ne peut estre celee sous un tonneau, conneüe de tous, a tous fameuse, car il s’ensuit : Le mont Sion est fondé avec grande jo e de l’univers. Et de faict, Nostre Seigneur, qui disoit que personne n’allume la lampe pour la couvrir sous un muy (Mat 5, 15), comm’eust il mis tant de lumieres en l’Eglise pour les aller cacher en certains recoins inconneuz ? Il poursuit : " Voicy le mont qui remplit l’universelle face de la terre, voyci la cité delaquelle il est dict : La cité ne se peut cacher qui est situëe sur le mont (mat 5, 14). Les Donatistes (les Calvinistes)rencontrent le mont, et quand on leur dict, montés, ce n’est pas une montaigne, ce disent ilz, et plus tost y donnent et l’heurtent de front que d’y chercher une demeure. Esaïe, qu’on lisoit hier, cria : Il y aura es derniers jours un mont praeparé, mayson du Seigneur, sur le couppeau des montaignes, et toutes s’y couleront a la file (Chap 2, 2). Qu’ y a il de si apparent qu’une montaigne ? mays il se faict des montz inconneuz par ce quilz sont assis en un coin de la terre. Qui d’entre vous connoit l’Olimpe ? personne, certes, ne plus ne moins que les habitateurs d’iceluy ne sçavent que c’est de nostre mont Chidabbe ; ces montz sont retirés en certains quartiers, mays le mont d’Isaïe n’est pas de mesme, car il a remply toute la face de la terre. La pierre taillëe du mont sans oeuvre manuelle (Dan 2, 34-35), n’est ce pas Jesus Christ, descendu de la race des juifz sans oeuvre de mariage ? et ceste pierre ne la fracassa elle tous les royaumes de la terre, c’est a dire, toutes les dominations des idoles et daemons ? ne s’accreut elle pas jusqu’a remplir tout l’univers ? C’est donq de ce mont quil est dict, praeparé sur la cime des mons ; c’est un mont eslevé sur le sommet de tous les mons, et toutes gens se rendront vers en iceluy. Qui se perd et s’esgare de cest mont ? qui choque et se casse la teste en iceluy ? qui ignore la cité mise sur le mont ? mays non, ne vous esmerveilles pas quil soit inconneu a ceux cy qui haissent les freres, qui haissent l’Eglise, car, par ce, vont ilz en tenbres et ne sçavent ou ilz vont, ilz se sont separés du reste de l’univers, ilz sont aveugles de mal talent. Ce sont les paoles de saint Augustin contre les Donatistes, mays l’Eglise presente resemble si parfaittement a l’Eglise premiere, et les heretiques de nostr’aage aux anciens, que, san changer autre que les noms, les raysons anciennes combattent autant collet a collet les Calvinistes, comm’elles faysoient ces anciens Donatistes.
Saint Hierosme (Adver Lucifer 14, 15) entre en cest’escarmouche d’un autre costé, qui vous est bien aussy dangereux que l’autre, car il faict voir clairement que ceste dissipation praetendue, ceste retraitte et cachette, abolist la gloire de la Croix de Nostre Seigneur ; car, parlant a un schismatique reuni a l’Eglise, il dict ainsy : " Je me rejouys avec toy, et rends grace a Jesus Christ mon Dieu, de ce que tu t’es reduit de bon courage de l’ardeur de fauceté au goust et saveur de tout le monde ; et ne dis pas comme quelquesuns : O Seigneur, sauves moy, car le saint a manqué (Ps 11, 1 ), desquelz la voix impie evacue la Croix de Jesus Christ, assujettit le Filz de Dieu au diable, et le regret que le Seigneur a proferé des pecheurs (Ps 29, 10), il l’entend estre dict de tous les hommes. Mays ja n’advienne que Dieu soit mort pour neant ; le puysant est lié et saccagé, la parole du Pere est accomplie : Demande moy, et je te donneray les gens pour haeritage, et pour ta possession les bornes de la terre (Ps 2, 8). Ou sont, je vous prie, ces gens trop religieux, ains plutost trop prophanes, qui font plus de sinagogues que d’eglises ? comme seront destruittes les cités du diable, et en fin, a sçavoir en la consommation des siecles, les idoles comme seront ilz abattus ? Si Nostre Seigneur n’a point eu de l’Eglise, ou s’il l’a eu en la seule Sardigne, certes il est trop appauvry. Hé, si Satan possede une fois l’Angleterre, la France, le Levant, les Indes, les nations barbares et tout le monde, comment auront esté ainsy accueilly et contraints les trophëes de la Croix en un coin de tout le monde ?
Et que diroit ce grand personnage de ceux qui non seulement nient qu’ell’a e esté generale et universelle, mays dient qu’elle n’estoit qu’en certaines personnes inconneües, sans vouloir determiner un seul petit vilage ou elle fut il y a quattre vingtz ans ? n’est ce pas bien avilir les glorieux trophëes de Nostre Seigneur ? Le Pere celeste, pour la grand’humiliation et aneantissement que Nostre Seigneur avoit subi en l’arbre de la Croix (Phil 2, 8-9), avoit rendu son nom si glorieux que tout genou se devoit plier en sa reverence, mays ceux cy ne prisent pas tant la Croix ni les actions du Crucifix, ostant de ce conte toutes les generations de mill’ans. Le Pere luy avoit donné en heritage beaucoup de gens, par ce quil avoit livré sa vie a la mort, et avoyt esté mis au rang des meschans hommes (Is 53, 12) et voleurs, mays ceux cy luy amaigrissent bien son lot, et roignent si fort sa portion qu’a grand peyne durant mill’ans aura il eu certains serviteurs secretz, ains n’en aura du tout point eu ; car je m’addresse a vous, o devanciers, qui porties le nom de Chrestien, et qui aves estés en la vra e Eglise : ou vous avies la vra e foy, ou vous ne l’avies pas ; si vous ne l’avies pas, o miserables, vous estes damnés (Marc 16, 16), et si vous l’avies, pourquoy la celies vous aux autres ? qui n’en laissies vous des memoyres ? que ne vous opposies vous a l’impieté, a l’idolatrie ? ou si vous ne sçavies pas que Dieu a recommandé a un chacun son prochain (Ecclesiaste 17, 12) ? certes, On croit de coeur pour la justice, mays qui veut obtenir le salut il faut faire la confession de sa foy (Ro 10, 10 ; Luc 12, 8), et comme pouvies vous dire, J’ay creu, et par ce j’ai parlé (Ps 115, 1) ? O miserables encores, qui ayant un si beau talent l’aves caché en terre : si ainsy est, vous estes es tenbres exterieures (Mat 25, 25-30). Mays si au contrayre, o Luther, o Calvin, la vra e foy a tousjours esté publiëe et continuellement praechëe par tous nos devanciers, vous estes miserables vous mesmes, qui en aves une toute contraire, et qui pour trouver quelque excuse a vos volontés et fantasies, accuses tous les Peres ou d’impieté s’ilz ont mal creu, ou de lascheté s’ilz se sont teuz.
ARTICLE VI L’EGLISE NE PEUT ERRER
Quand Absalon voulut une fois faire faction et division contre son bon pere David, il s’assit pres de la porte au chemin, et disoit a tous ceux qui passo ent : Il ni a personne constitué du Roy pour vous ou r, hé, qui ne constituera juge sur terre, affin que tous ceux qui auront quelque negotiation viennent a moy et que je juge justement (2 Rois 15, 2-6) ? ainsy solicitoit il les courages des Israelites. O combien d’Absalons se sont trouvés en nostr’aage, qui, pour seduyre et destruyre les peuples de l’obeissance de l’Eglise et des pasteurs, et solliciter les courages chrestiens a rebellion et revolte, ont crié par toutes les advenues d’Allemaigne et de Frnace : il n’y a personne constitué de Dieu pour ouyr les doutes sur la foy et les resouvre ; l’Eglise mesme, les magistratz ecclesiastiques, n’ont point de pouvoir de determiner ce quil faut tenir en la foy et ce que non ; il faut chercher autres juges que les praelatz, l’Eglise peut errer en ses decrets et regles.
Mays quelle plus dommageable et temrayre persuasion pouvoyent ilz faire au Christianisme que cellela ? Si donques l’Eglise peut errer, o Calvin, o Luther, a qui auray je recours en mes difficultés ? a l’Escriture, disent ilz : mays que feray je, pauvr’homme ? car c’est sur l’Escriture mesme ou j’ay difficulté ; je ne suys pas en doute s’il faut adjouster foy a l’Escriture ou non, car qui ne sçait que c’est la parole de verité ? ce qui me tient en peyne c’est l’intelligence de cest’Escriture, ce sont les consequences d’icelle, lesquelles estans sans nombre, diverses et contraires sur un mesme sujet, ou qu’un chacun prend parti qui en l’une qui en l’autre, et que de toutes il n’y en a qu’une salutaire, ah, qui me fera connoistre la bonne d’entre tant de mauvaises ? qui me fera voir la vraye verité au travers de tant d’apparentes et masquëes vanités ? Chacun se voudroit embarquer sur le navire du Saint Esprit, il ny en a qu’un, et celuy la seul prendra port, tout le reste court au naufrage ; ah, quel danger de mesprendre : l’egale ventance et asseurance des patrons en deçoit la plus part, car tous se ventent d’en estre les maistres. Quicomque dict que nostre Maistre ne nous a pas laissé des guides en un si dangereux et malaysé chemin, il dict quil veut nous perdre ; quicomque dict quil nous a embarqués a la mercy des vents et de la marëe, sans nous donner un expert pilote qui sache bien entendre sur la bussole et la charte marine, il dict que ce Seigneur a faute de provoyance ; quicomque dict que ce bon Pere nous a envoyés en cest’ecole Ecclesiastique, sachant que l’erreur y estoit enseignëe, il dict quil a voulu nourrir nostre vice et nostre ignorance. Qui ouyt jamais deviser d’une academie ou chacun enseignat, personne ne fut auditeur ? Telle seroit la republique chrestienne si les particuliers... Car si l’Eglise mesme erre, qui n’errera ? et si chacun y erre, ou peut errer, a qui m’adresseray je pour estre instruit ? A Calvin ? mays pourquoy plus tost qu’a Luther, ou a Brence, ou au Pacimontain ? Nous ne sçaurions donques ou recourir en nos difficultés si l’Eglis’erroit.
Mays qui considerera le tesmoignage que Dieu a donné pour l’Eglise, si authentique, il verra que dire, l’Eglise erre, n’est autre sinon dire, Dieu erre, ou se plaict et veut qu’on erre, qui seroit un grand blaspheme : car, n’est ce pas Nostre Seigneur qui dict : Si ton frere a peché contre toy, dis le a l’Eglise ; que si quelqu’un n’entend l’Eglise, quil te soit comme ethnique et peager(Mat 18, 17) ? Voyes vous comme Nostre Seigneur nous renvo e a l’Eglise en nos differens, et quelz qu’ilz soyent ? mays combien plus es injures et differens plus importans ? certes, si je suys obligé, apres l’ordre de la correction fraternelle, d’aller a l’Eglise pour fayre amander un vicieux qui m’aura offencé, combien plus seray je obligé d’y deferer celuy qui apelle toute l’Eglise Babilone, adultere, idolatre, mensongere, parjure ? d’autant plus principalement qu’avec ceste sienne malveillance il pourra desbaucher et infecter tout’une province, le vice d’heresie estant si contagieux que comme chancre il se va tousjours traynant plus avant (2 Tim 2, 17) pour un tems. Quand donques j’en verray quelqu’un qui dira que tous nos peres, ayeulz et bisayeulz ont idolatré, corrompu l’Evangile et prattiqué toutes les meschancetés qui s’ensuyvent de la cheute de Religion, je m’adresseray a l’Eglise, le jugement de laquelle chacun doit subir. Que si elle peut errer, ce ne sera plus moy, ou l’homme, qui nourrira cest erreur au monde, ce sera nostre Dieu mesme qui l’authorisera et mettra en credit, puysqu’il nous commande d’aller a ce tribunal pour y ouyr et recevoir justice : ou il ne sçait pas ce que s’y faict, ou il veut nous decevoir, ou c’est a bon escient que la vra e justice s’y administre, et les sentences sont irrevocables. L’Eglise a condamné Berengaire ; quicomque veut en debattre plus avant je le tiens comm’un payen et peager, affin d’obeir a mon Seigneur, qui ne me laysse pas en liberté en cest endroit, mays me commande : Tiens le comm’un payen et peager.
C’est le mesme que saint Pol enseigne, quand il appelle l’Eglise colomne et fermeté de verité (1 Tim 3, 15). N’est ce pas a dire que la verité est soustenue fermement en l’Eglise ? ailleurs la verité n’est soustenue que par inervalles, ell’en tumbe souvent, mays en l’Eglise ell’y est sans vicissitude, immuablement, sans chanceler ; bref, stable et perpetuelle. Respondre que saint Pol veut dire que l’Escriture a esté remise en garde a l’Eglise, et rien plus, c’est trop ravaler la similitude quil propose, car c’est bien autre chose, soustenir la verité, que, garder l’Escriture.
Les Juifz gardent une partie des Escritures, et beaucoup d’heretiques encores, mays pour cela ilz ne sont pas colomnes et fermetés de la verité. L’escorce de la lettre n’est ni verité ni faulseté, mays selon le sens qu’on luy baille ell’est veritable ou faulse. La verité donques consiste au sens, qui est comme la mouelle, et partant, si l’Eglis’estoit gardienne de la verité, le sens de l’Escriture luy auroit esté remis en garde, il le faudroit chercher chez elle, et non en la cervelle de Luther, ou Calvin, ou de quelque particulier ; dont elle ne pourroit errer, ayant tousjours le sens des Escritures. Et de faict, mettr’en ce sacré depositoire la lettre sans le sens, ce seroit y mettre la bourse sans l’argent, la coquille sans le noyau, la gayne sans l’espëe, la boete sans l’unguent, les feuiles sans le fruict, l’ombre sans le cors. Mays dites moy, si l’Eglise a en garde les Escritures, pourquoy est ce que Luther les prit et les porta hors d’icelle ? et pourquoy est ce que vous ne prenes de ses mains aussy bien les Maccabëes, l’Ecclesiastique et tout le reste comme l’Epistr’aux Hebrieux ? car elle proteste d’avoir aussy cherement en garde les uns que les autres. Bref, les paroles de saint Pol ne peuvent souffrir ce sens qu’on veut leur bailler. Il parle de l’Eglise visible, car ou adresseroit il son Timothëe pour converser ? il l’apelle mayson de Dieu ; ell’est donq bien fondëe, bien ordonnee, bien couverte contre tous orages et tempestes d’erreur ; elle est colomne et fermeté de la verité ; la verité donques est en icelle, ell’y loge, ell’y demeure, qui la chech’ailleurs la pert. Ell’est bien tellement asseurëe et ferme que toutes les portes d’enfer, c’est a dire toutes les forces ennemies, ne sçauroient s’en rendre maistresses (Mat 16, 18) ; et ne seroit ce pas place gaignëe pour l’ennemy si l’erreur y entroit, es choses qui sont pour l’honneur et le service du Maistre ? Notre Seigneur est le chef de l’Eglise (Ephes 1, 22) ; a on point d’honte d’oser dire que le cors d’un chef si saint soit adultere, prophane, corrompu ? et qu’on ne die pas que ce soit l’Eglise invisible,car s’il y a point : d’Eglise visible (comme je l’ay montré cy dessus) Nostre Seigneur en est le chef ; oyes saint Pol (Eph 1, 22) : Et ipsum dedit caput supra omnem ecclesiam, non sur un’eglise de deux que vous imagines, mais sur tout’Eglise. La ou deux ou trois se trouveront assemblés au nom de Nostre Seigneur, il se trouve au milieu d’eux (Mat 18, 20) : ah, qui dira que l’assemblëe de l’universelle Eglise de tous tems ayt esté abandonnee a la merci de l’erreur et de l’impieté ?
Je conclus, donques, que quand nous voyons que l’Eglise universelle a esté et est en creance de quelqu’article, soyt que nous le voyons expres en l’Escriture, soyt quil en soit tiré par quelque deduction, ou bien par Tradition, nous ne devons aucunement conteroller ni disputer ou douter sur iceluy, ains prester l’obeissance et l’hommage a ceste celeste Reyne que Nostre Seigneur commande, et regler nostre foy a ce niveau. Que si c’eust esté impieté aux Apostres de contester avec leur Maystre, aussy le sera ce a qui contestera contre l’Eglise ; car si le Pere a dict du Filz, Ipsum audite (Mat 17, 5), le filz a dict de l’Eglise, Si quis Ecclesiam non audiverit, sit tibi tanquam etnicus et publicanus (Mat 18, 17).
ARTICLE VII LES MINISTRES ONT VIOLE L’AUTHORITE DE L’EGLISE
Je ne suys pas maintenant en grand peyne de monstrer combien vos ministres ont avily la sainteté et majesté de l’Eglise. Ilz crient haut et clair qu’ell’a demeuré 800 ans en adultere et antichrestienne, des saint gregoire jusqu’a Wiclef que Beze tient pour le premier restaurateur du Christianisme. Calvin se voudroit bien couvrir par une distinction, disant que l’Eglise peut errer en choses non necessaires au salut, non es autres, mays Beze confesse librement qu’ell’a tant erré qu’elle n’est plus Eglise ; et cela n’est ce pas errer en choses necessaires au salut ? mesme quil avoüe qu’hors l’Eglise il ni a point de salvation. Il s’ensuit donques de son dire, quoy quil se tourne et contourne de tous costés, que l’Eglis’a erré es choses necessaires au salut : car, si hors l’Eglise on ne trouve point de salut, et l’Eglise a tant erré qu’elle n’est plus Eglise, certes en elle ni a point de salut ; or est il qu’elle ne peut perdre le salut que se destournant des choses necessaires a salut, ell’a donq failly en choses necessaires a salut : autrement, ayant ce qui est necessaire a salut elle seroit la vra e Eglise, qui ne se peut. Et dict de Beze quil a apris ceste façon de parler de ceux qui l’ont instruit en sa religion praetendue, c’est a dire, de Calvin ; et de vray, si Calvin pensoit que l’Eglise Romayne n’eust pas erré es choses necessaires a salut il eust eu tort de s’en separer, car y pouvant faire son salut, et y estant le vray Christianisme, il eust esté obligé d’y demeurer pour son salut, lequel ne pouvoit estr’en deux lieux differentz.
On me dira peut estre que de Beze dict bien que l’Eglise Romayne qui est aujourd’huy erre en choses necessaires, et que partant il s’en est separé, mays quil ne dict pas que la vra e Eglise ait jamais erré. Mays on ne se peut eschapper de ce costé la : car, quell’Eglise i avoit il au monde il y a deux cens, trois cens, quatre cens et cinq cens ans, sinon l’Eglise Catholique Romayne, toute qu’ell’est a praesent ? il ni avoit point d’autre sans doute ; donques, c’estoit la vra e eglise et neantmoins erroit, ou il ni avoit point de vraye Eglise au monde : et en ce cas la encores est il contraint d’avoüer que cest aneantissement estoit venu par erreur intolerable et en choses necessaires a salut, car, quand a ceste dissipation de fideles et secrett’Eglise qui cuyde produire, j’en ay desja asses faict voir la vanité cy devant ; outrece que quand ilz confessent que l’Eglise visible peut errer, ilz violent l’Eglise a laquelle Nostre Seigneur nous adresse en nos difficultés, et que saint Pol apelle colomne et pilier de verité (1 tim 3, 15), car ce n’est que de la visible delaquelle s’entendent ces tesmoignages, sinon qu’on voulut dire que Nostre Seigneur nous eust renvoyé a parler a une chose invisible, imperceptible et du tout inconneüe, ou que saint Pol enseignat son Timothëe a converser en un ‘assemblëe delaquelle il n’eut aucune connoissance. Mays ce n’est pas violer tout le respect et la reverance deüe a ceste Reyne espouse du Roy celeste, d’avoir ramené sur ses terres quasi toutes les troupes que cy devant, avec tant de sang, de sueurs et de travaux, ell’avoyt par solemnelle punition bannies et chassées de ses confins, comme rebelles et conjurées ennemyes de sa coronne, j’entens, d’avoir remis sur pied tant d’heresies et fauses opinions que l’Eglise avoit condamnees comme entreprenans la sauverrayneté sur l’Eglise, absoulvans ceux qu’ell’a condamnés, condamnés ceux qu’ell’avoit absoutz ? Voyci des exemples.
Simon Magus disoit que Dieu estoit cause de peché, dict Lyrinensis ; mays Calvin et Beze n’en disent rien moins, le premier au traitté De l’eternelle praedestination, le second en la Responce a Sebastien Castalio. Quoy quilz nient le mot ilz suyvent la chose et le cors de cest’haeresie, si haeresie se doit appeler, non atheisme ; de quoy tant de doctes hommes les convainquent par leurs propres paroles que je ne m’y amuseray pas.
Judas, dict saint hierosme, pensoit que les miracles quil voyoit partir de la main de nostre Seigneur fussent operations et illusions diaboliques ; je ne sçay si vos ministres pensent ce quilz dient, mays que disent quand on produict les miracles sinon que ce sont sorceleries ? les glorieux miracles que Nostre Seigneur faict au Mondevis, au lieu de vous ouvrir les yeux, qu’en dites vous ?
Les Pepuziens, dict saint Augustin, ou Montanistes et Phriges comme les apelle le Code (De Haeret l I Tit V, 5) admettoyent a la dignité de prestrise les femmes ; qui ne sçait que les freres Anglois tiennent Elisabeth leur Reyne pour chef de leur eglise ?
Les Manicheens, dict saint hierosme, nioient le liberal arbitre : luther a faict un livre contre le liberal arbitre, quil apelle De servo arbitrio ; de Calvin je m’en rapporte a vous. Amb., Ep 83 , Manichaeos ob Dominicae diei jejunia jure damnamus. Les Donatistes croyoient que l’Eglise s’estoit perdue en tout le monde, et qu’elle leur estoit demeurëe seulement a eux ; vos ministres parlent ainsy. Encores croyoyent ilz qu’un mauvais homme ne peut baptiser ; Wiclef en disoit tout autant, que j’apport’en jeu par ce que de Beze le tient pour un glorieux reformateur. Quand a leurs vies, voicy leurs vertus : ilz donnoient le trespraetieux Sacrement aux chiens, ils jettoyent le saint Chresme a terre, ilz renversoyent les autelz, rompyent les calices et les vendoyent, ilz rasoyent la teste aux prestres pour lever la sacrëe onction, ilz levoyent et arrachoyent le voyle aux nonains pour les prophaner.
Jovinien, au tesmoignage de saint Augustin (I De haerisibus, ad quodvult Deus, c 82), vouloit qu’on mangeast en tout tems et contre toute prohibition toutes sortes de viandes, disoit que les jeusnes n’estoyent pas meritoires devant Dieu, que les sauvés estoyent esgaux en gloire, que la virginité n’estoit rien plus que le mariage, et que tous les pechés estoyent esgaux : chez vos maistres on enseigne le mesme.
Vigilance (comm’escrit saint Hierosme,
1. Adversus Vigilantium, et 2 epistolis adversus eunem) nia qu’on deut avoir en honneur les reliques des Saints, que les prieres des Saints fussent profitables, que les prestres deussent vivr’en caelibat, la pauvreté volontaire : que ne nies vous pas de tout cecy ?
Eustathius mesprisa les jeusnes ordinaires de l’Eglise, les Traditions ecclesiastiques, les lieux des saints Martirs et les basiliques de devotion. Le recit en est faict par le Concile Gangrense, in praefatione, ou pour ces raysons il fut anathemisé et condamné.
Voyes vous combien il y a qu’on a condamné vos reformateurs ?
Eunomius ne vouloit point ceder a la pluralité, dignité, antiquité, comme tesmoigne saint basile contre Eunomius. Il disoit que la seule foy suffisoit a salut et justifioit, Aug, haer 54. Quand au premier trait, voyes de Beze en son traitté Des marques de l’Eglise ; quand au second, n’est il pas d’accord avec ceste tant celebre sentence de Luther, que de Beze tient pour tresglorieux reformateur : Vides quam dives sit homo Christianus sive baptizatus, qui etiam volens non potest perdere salutem suam, quantiscumque peccatis, nisi nolit credere ?
Aerius, au recit de saint Augustin, nioit la priere pour les mors, les jeunes ordinaires, et la superiorité de l’Evesque par dessus le simple prestre ; vos ministres nient tout cela. Lucifer apelloit son eglise seulement la vra e eglise, et disoit que l’Eglise ancienne, d’Eglise estoit devenue un bordeau, Hier., Contra Lucif ; et que crient vos ministres tout le jour ?
Les Pelagiens se tenoyent asseurés et certains de leur justice (Hieron., adver Pel 1 III 17-18)), promettoyent le salut aux enfans des fideles qui mouroyent sans Baptesme (Aug 1. VI contra Julianum, c II et III), ilz tenoyent tous pechés pour mortelz (Hier 1. II). Quand au premier, c’est vostr’ordinaire langage, et celuy de Calvin in Antidoto, sess 6 ; le second et troysiesme est trop trivial parmi vous pour en dir’autre chose.
Les Manicheens rejettoyent les sacrifices de l’Eglise et les images ; et qu’ont faict vos gens ?
Les Messaliens mesprisoyent les ordres sacrés, les eglises et les autelz, comme dict saint Damascene, Haer 80 ; Ignatius (apud Theodoretum, Dialogo 3 qui dicitur Impatibilis) : Eucharistias et oblationes non admittunt, quod non confiteantur Eucharistiam esse carnem Servatoris nostri Jesu Christi, quae pro peccatis nostris passa est, quam Pater benignitate suscitavit ; contre lesquelz a escrit saint Martial, Epistola ad Burdegalenses. Berengaire volut dire le mesme long tems apres, et fut condemné par trois Conciles, aux deux derniers desquelz il abjura son haeresie.
Julien l’Apostat mesprisoit le signe de la Croix, Soc. 1. 3 c. 2 ; aussi faysoit Xenaïas, l. 16 c 27 ; les Mahumetains n’en font rien moins, Damascene, Haeresi centesima. Mays qui voudra voir cecy bien au long, quil voye Sander, l 8 c 57, De visib Monarch Eccl et Belarmin, in notis Ecclesiae. Voyes vous les moules sur lesquelz vos ministres ont jetté et formé leur reformation ?
Or sus, ceste seul’alliance d’opinions, ou pour mieux dire, cest estroit parantage et consanguinité, que vos premiers maistres avoyent avec les plus cruelz, enviellis et conjurés ennemis de l’Eglise, vous devoyt elle pas destourner de les suyvre et vous renger sous leurs enseignes ? Je n’ay cotté pas un’haeresie qui n’ait esté tenue pour telle en l’Eglise que Calvin et Beze confessent avoir esté vra e Eglise, a sçavoir, es premiers cinq cens du Christianisme. Ah, je vous prie, n’est ce pas fouler aux pieds la majesté de l’Eglise, que de produyre comme reformations et reparations necessaires et saintes, ce qu’ell’a tant abominé lhors qu’elle estoit en ses plus pures annëes, et qu’ell’avoyt terrassé comm’impieté, ruyne et degast de la vra e doctrine ? L’estomac delicat de ceste celeste Espouse n’avoit pieça peu soustenir la violence de ces venins, et l’avoit rejetté avec tel effort que plusieurs veynes de ses Martirs en estoyent esclattëes, et maintenant vous le luy repraesentes comm’une praecieusemedecine. Les Peres que j’ay cité ne les eussent jamais mis au roole des haeretiques q’ilz n’eussent veu le cors de l’Elise les tenir pour telz ; c’estoyent des plus orthodoxes, et qui estoyent confederés a tous les autres Evesques et Docteurs catholiques de leur tems, qui monstre que ce quilz tenoyent pour haeretique l’estoyt a bon escient. Imagines vous donques ceste venrabl’antiquité, au ciel au tour du maistre, qui regardebt vos reformatoyres ; iz y sont allés combattans les opinions que les ministres adorent, ilz ont tenuz pour haeretiques ceux dont vous suyves les pas ; penses vous que ce quilz ont jugé erreur, haeresie, blaspheme es Arriens, manicheens, en Judas, ilz le trouvent maintenat sainteté, reformation, restauration ? Qui ne voit que c’est icy le plus grand mespris qu’on peut fair’a la majesté de l’Eglise ? Si vous voules venir a la succession de la vra e et sainte Eglise de ces premiers siecles, ne contrevenes donq pas a ce qu’ell’a si sollemnellement establi et constitué . Personne ne peut estre heritier en partie, et en partie non ; acceptes l’heritage resolument : les charges ne sont pas si grandes qu’un peu d’humilité n’en face la rayson, dir’adieu a ses passions et opinions, et passer conte du different que vous aves avec l’Eglise ; les honneurs sont infinis, d’estr’heritiers de Dieu, cohaeritiers de Jesuchrist (Rom 8, 17),en l’heureuse compaignie de tous les Bienheureux.
CHAPITRE III Les Marques de l’Eglise ARTICLE PREMIER 1.
Combien de fois et en combien de lieux, l’Eglise, tant militante que triomphante, et au Viel et au Nouveau Testament, soit appelëe mayson et famille, il me sembleroit tems perdu d’en vouloir faire recherche, puisque cela est tant commun es Escritures que ceux qui les ont leües n’en douteront jamais, et qui ne les a leües, incontinent quil les lira, il trouvera quasi par tout ceste façon de parler. C’est de l’Eglise que saint Pol dict a son cher Thimotee (1 Tim 3, 15) : Ut scias quomodo oporteat te conversari in domo Dei, quae est Ecclesia, columna et firmamentum veritatis ; c’est d’icelle que David dict : (Ps 88, 5) Beati qui habitant in domo tua Domine ; c’est d’elle que l’Ange dict : Reganbit in domo jacob in aeternum ; c’est d’elle que Nostre Seigneur : In domo patris mei mansiones multae sunt (Jean 14, 2), Simile est regnum caelorum homini patrifamilias, Mat 20 ; et en cent mill’autres lieux.
Ores, l’Eglise estant une mayson et une famille, le maistre d’icelle il ne faut pas douter quil ni en a qu’un seul, Jesu christ, ainsy est elle appellëe mayson de Dieu. Mays ce Maistre et Pere de famille, s’en allant a la dextre de Dieu son Pere, ayant laissé plusieurs serviteurs en sa mayson, il voulut en laisser un qui fust serviteur en chef, et auquel les autres se raportassent ; ainsy dict Nostre Seigneur : Quis putas est servus fidelis et prudens, quem constituit Dominus super familiam suam ? Et de vray, sil ni avoit un maistre valet en une boutique, penses comme le trafiq iroit, sil ni avoit un roy en un roiaume, un paron en un navire, et un pere de famille en une famille, et de vray ce ne seroit plus une famille ; mays escoutes Nostre Seigneur : Omnis civitas vel domus divisa contra se non stabit (Mat 12, 25). Jamais une provinve ne peut estre bien gouvernëe d’elle mesme, principalement si ell’est grande. Je vous demande, Messieurs les clair voians, qui ne voules pas qu’en l’Eglise il y ait un chef, me sçauries vous donner exemple de quelque gouvernement d’apparence auquel tous les gouvernemens particuliers ne se soyent rapportés a un ? Il faut laisser a part les Macedoniens, Babiloniens, Juifz, Medes, Perses, Arabes, Siriens, François, Espagnols, Anglois, et un’infinité des plus remarquables, esquelles la chose est claire. Mays venons aux republiques : dites moy, ou aves vous veu quelque grande province qui se soit gouvernëe d’elle mesme ? jamais. La plus belle partie du monde fut une fois de la republique des Romains, mais une seule Romme gouvernoit, une seule Athenes, Cartage, et aisny des autres anciennes, une seule Venise, une seule Gennes, une seule Lucerne, Fribourg et autres. Jamais vous ne trouveres que toutes les parties de quelque notable et grande province se soient employëes a se gouverner soy mesme, mays falloit, faut et faudra que ou un homme seul, ou un seul cors d’hommes residens en quelque lieu, ou une seule ville, ou quelque petite portion d’une province, aye gouverné le reste de la province, si la province estoit grande. Messieurs qui vous playses es histoires, je suys asseuré de vostre voix, vous ne permettres pas qu’on m’en demente. Mays supposé, ce qui est tres faux, que quelque province particuliere se fust gouvernee d’elle mesme, comment est ce qu’on le pourroit dire de l’Eglise Chrestienne, laquelle est si universelle qu’elle comprend tout le monde ? autrement, il faudroit tousjours avoir un concile debout de toutes les eveschés, et qui l’advoera ? il faudroit que tous les Evesques fussent tousjours absens, et comme se pourroit faire cela ? Et si tous les Evesques estoient pareilz, qui les assembleroit ? Mays quelle peyne seroit ce, quand on auroit quelque doute en la foy, de fayre assembler un concile ? Il ne se peut nullement donques fayre, que toute l’Eglise, et chasque partie d’icelle, se gouverne elle mesme sans se rapporter l’une a l’autre.
Or, puysque j’ay suffisamment prouvé quil faut qu’une partie se rapporte a l’autre, je vous demande la partie a laquelle on se doit rapporter. Ou c’est une province : si c’est une province, ou est elle ? ce n’est pas l’Angleterre, car quand ell’estoit catholique, ou lui trouvez-vous ce droit ? si vous proposez une autre province, ou sera elle ? et pourquoy plustost celle la qu’un’autre ? outre ce que pas une province n’a jamais demandé ce privilege. Si c’est une ville, il faut que ce soit l’une des patriarchales : ores, des patriarchales il ni en a que cinq, Rome, Antioche, Alexandrie, Costantinople et Hierusalem ; laquelle des cinq ? toutes sont payennes fors Romme. Si donques ce doit estre une ville, c’est Romme, si un’assemblëe, c’est celle de Romme. Mais non ; ce n’est ni une province, ni une ville, ni une simple et perpetuelle assemblee, c’est un seul homme chef, constitué sur toute l’Eglise : Fidelis servus et prudens, quem constituit Dominus.
Concluons donques que Nostre Seigneur, partant de ce monde, affin de laisser unie toute son Eglise, il laissa un seul gouverneur et lieutenant general, auquel on doit avoir recours en toutes necessités.
2.
Ce qu’estant ainsy, je vous dis que ce serviteur general, ce dispensateur et gouverneur, ce maistre valet de la maison de Nostre Seigneur, c’est saint Pierre, lequel a rayson de cela peut bien dire : O Domine, quia ego servus (Ps 115, 6) ; et non pas seulement servus, mais doublement, quia qui bene praesunt duplici honore digni sunt (1 Tim 5, 17) ; et non seulement servus tuus, mais encores filius ancillae tuae. Quand on a quelque serviteur de race, a celluyla on se fie davantage, et luy baille on volontier les clefz de la mayson ; donques non sans cause j’introduis saint Pierre, disant O domine, etc., car il est serviteur bon et fidelle (Mat 25, 21-23) auquel, comme a serviteur de race, le Maistre a baillé les clefz : Tibi dabo claves regni caelorum (Mat 16, 19). Saint luc nous monstre bien que saint pierre est ce serviteur, car, apres avoir raconté (ch 12, 37) que Nostre Seigneur avoit dict par advertissement a ses disciples : Beati servi quos cum venerit Dominus invenerit vigilantes ; amen, dico vobis, quod praecinget se, et faciet illos discumbere, et transiens ministrabit illis, saint Pierre seul interrogea Nostre Seigneur (vers 41) : Ad nos dicis hanc parabolam an et ad omnes ? Nostre Seigneur, respondant a saint Pierre, ne dict pas : Qui putas erunt fideles, comm’il avoit dit beati servi, mais, Quis putas est dispensator fidelis et prudens, quem constituit Dominus super familiam suam ut det illis in tempore tritici mensuram ? Et de faict, Theophylacte dict que saint Pierre fit ceste demande comme ayant la supresme charge de l’Eglise, et saint Ambroise, l. 7 131 sur saint Luc, dict que les premieres paroles, beati, s’entendent de tous, mais les secondes, quis putas, s’entendent des Evesques, et beaucoup plus proprement du sauverain. Nostre Seigneur, donques, respond a saint Pierre comme voulant dire : ce que j’ay dict en general appartient a tous, mais a toi particulierement, car, qui penses tu estre le serviteur prudent et fidele ?
Et de vray, si nous voulons un peu espelucher ceste parabole, qui peut estre le serviteur qui doit donner le froment sinon saint Pierre, auquel la charge de nourrir les autres a estëe donnëe : Pasce oves meas (Jean 21, 17) ? Quand le maistre de la mayson va dehors, il donne les clefz au maistre valet et oeconome, et n’est ce pas a saint Pierre auquel Nostre Seigneur a dict : Tibi dabo claves regni caelorum ? (Mat 16, 19) Tout se rapporte au gouverneur, et le reste des officiers s’appuyent sur iceluy, quand a l’authorité, comme tout l’edifice sur le fondement. Ainsy saint Pierre est appelé pierre sur laquelle l’Eglise est fondëe : Tu es Cephas, et super hanc petram (vers 18) : or est il que Cephas veut dire en siriac une pierre, aussi bien que sela en hebreu, mais l’interprete latin a dict Petrus, pour ce qu’en grec il y a Petros, qui veut aussi bien dire pierre comme petra ; et Nostre Seigneur, en saint mathieu, 7, dict que l’homme sage faict sa mayson et la fonde sur le rocher, supra petram : en quoy le diable, pere de mensonge, singe de Nostre Seigneur, a voulu faire certaine imitation, fondant sa malheureuse heresie principalement en un diocese de saint pierre, et en une Rochelle. De plus, Nostre Seigneur demande que ce serviteur soit prudent et fidele, et saint Pierre a bien ces deux conditions : car, la prudence comme luy peut elle manquer, puysque ni la chair ni le sang ne le gouverne poinct, mais le Pere celeste (vers 17) ? et la fidelité comme luy pourroit elle fallir, puysque Nostre Seigneur dit : Rogavi pro te ut non deficeret fides tua (Luc 22, 33) ? lequel il faut croire que exauditus est pro sua reverentia (Heb 5, 7), de quoy il donne bien bon tesmoignage quand il adjouste (Luc ubi supra), Et tu conversus confirma fratres tuos, comme s’il vouloit dire : j’ay prié pour toy, et partant sois confirmateur des autres, car pour les autres je n’ay pas prié sinon quilz eussent un refuge asseuré en toy.
3.
Concluons quil falloit donques, que Nostre Seigneur abandonnant son Eglise quand a son estre corporel et visible, il laissast un lieutenat et vicaire general visible, et cestuy ci c’est saint Pierre, dont il pouvoit bien dire : O Domine, quia ego servus tuus. Vous me dires, ouy, mais Nostre Seigneur n’est pas mort, et d’abondant il est tousjours avec son Eglise, pourquoy donques luy bailles vous un vicaire ? Je vous respons que n’estant pas mort il n’a poinct de successeur, mais seulement un vicaire, et d’abondant, quil assite vrayement a son eglise en tout et par tout de sa faveur invisible, mais, affin de ne faire pas un cors visible sans un chef visible, il luy a encores voulu assister en la personne d’un lieutenant visible, par le moyen duquel, outre les faveurs invisibles, il administre perpetuellement son Eglise en maniere et forme convenable a la suavité de sa disposition.
Vous me dires encores, quil ni a poinct d’autre fondement que Nostre Seigneur en l’Eglise : Fundamentum aliud nemo potest ponere praeter id quod positum est, quod est Christus Jesus (1 Cor 3, 11). Je vous accorde que tant la militante que la triomphante Eglise sont fondëes sur nostre Seigneur comme sur le fondement principal, mays Isaïe nous praedict qu’en l’Eglise on devoit avoir deux fondements, au chap 28, 16 : Ecce ego ponam in fundamentis Sion lapidem, lapidem probatum, angularem, praetiosum, in fundamento fundatum. Je sçay bien comm’un grand personnage l’explique, mays il me semble que ce passage la d’Isaïe se doit du tout interpreter sans sortir du chap 16 de saint Mathieu, Evangile du jourdhuy (28, 13). La donques Isaïe, se plaignant des Juifz et de leurs prestres en la personne de Nostre Seigneur, de ce que ils ne voudroyent pas croyre, Manda, remanda, expecta, reexpecta, et ce qui s’ensuit, il adjouste : Idcirco haec dict Dominus, et partant le Seigneur a dict, Ecce ego mittam in fundamentis Sion lapidem.
Il dict in fund amentis, a cause qu’encores les autres Apostres estoyent fondements de l’Eglise : Et murus civitatis, dict l’Apocalipse (21, 14), habens fundamenta duodecim, et in ipsis duodecim, nomina duodecim Apostolorum Agni, et ailleurs (Ephes 2, 30), Fundati super fundamenta Prophetarum et Apostolorum, ipso summo lapide angulari Christo Jesu, et le Psalmiste (ps 86, 1)Fundamenta ejus in montibus sanctis ; mais entre tous il y en a un lequel par excellence et superiorité est apellé pierre et fondement, et c’est celuy auquel Nostre Seigneur a dict : Tu es Cephas, id est, Lapis.
Lapidem probatum. Escoutes saint mathieu (16, 13 seq) ; il dict que Nostre Seigneur y jettera une pierre esprouvëe : quelle preuve voules vous autre que cellela, Quem dicunt homines esse Filium hominis ? question difficile, a laquelle saint Pierre, expliquant le secret et ardu mistere de la communication des idiomes, respond si pertinement que rien plus, et faict preuve quil est vrayement pierre, disant, Tu es Christus, Filius Dei vivi.
Isaïe poursuit et dict : lapidem praetiosum. Escoutes l’estime que Nostre Seigneur faict de saint Pierre : Beatus es, Simon Bar Jona.
Angularem. Nostre Seigneur ne dict pas quil fondera une seule muraille de l’Eglise, mais toute, Ecclesiam meam. Il est donq angulaire in fundamento fundatum, fondé sur le fondement ; il sera fondement mais non pas premier, car il i aura ja un autre fondement, Ipso summo lapide angulari Christo (Ephes supra). Voila comme Esaïe explique saint Mathieu, et saint Mathieu, Isaïe.
Je n’auroys jamais faict si je voulois dire tout ce qui me vient au devant de ce sujet.
ARTICLE II L'EGLISE CATHOLIQUE EST UNIE EN UN CHEF VISIBLE
CELLE DES PROTESTANTS NE L'EST POINT ET CE QUI S'ENSUIT
Je ne m'amuseray pas beaucoup en ce point. Vous saves que tous, tant que nous sommes catholiques, reconnoissons le Pape comme Vicaire de Notre Seigneur : l'Eglise universelle le reconneut dernierement a Trente, quand elle s'adressa a luy pour confirmation de ce qu'elle avoit resolu, et quand elle receut ses deputés comme presidens ordinaires et legitimes du Concile. Je perdrois tems aussi de vous prouver que vous n'aves poinct de chef visible ; vous ne le nies pas. Vous aves un supresme Consistoire, comme ceux de Berne, Genève, Zurich et les autres, qui ne depend d’aucun autre. Vous estes si esloignés de vouloir reconnoistre un chef universel, que mesme vous n'aves poinct de chef provincial ; les ministres sont autant parmi vous l'un que l'autre, et n'ont aucune prerogative au Consistoire, ains sont inferieurs, et en science et en voix, au président qui n'est pas ministre. Quant à vos evesques ou surveillans, vous ne vous estes pas contentés de les ravaler jusqu'aux rangs de ministres, mais les aves rendus inferieurs, afin de ne rien laisser en sa place. Les Anglois tiennent leur Reyne pour chef de leur Eglise, contre la pure parole de Dieu : si ne sont ilz pas desesperés, que je sçache, qu'ilz veuillent qu'elle soit chef de l'Eglise Catholique, mais seulement de ces miserables pays.
Bref, il n'y a aucun chef parmi vous autres es choses spirituelles, ni parmi tout le reste de ceux qui font profession de contredire au Pape.
Voicy maintenant la suite de tout cecy : la vraye Eglise doit avoir un chef visible en son gouvernement et son administration ; la vostre n'en a point, donques la vostre n'est pas la vraye Eglise. Au contraire, il y a une Eglise au monde, vraye et legitime, qui a un chef visible, il n’yen a point qui en aye un que la nostre, la nostre donques seule est la vraye Eglise. Passons outre
ARTICLE III DE L'UNITE DE L'EGLISE EN LA FOI ET CREANCE LA VRAIE EGLISE DOIT ETRE UNIE EN SA DOCTRINE
Jesus Christ est-il divisé ? (1 Cor 1, 13) Non, en vrai, car Il est Dieu de paix non de dissention , comme Saint Pol enseignoit par toutes les Eglises(1 Cor 14, 33). Il ne se peut donques faire que la vraye Eglise soit en dissention ou division de creance et de doctrine, car Dieu n'en seroit plus autheur ni espoux, et , comme royaume divisé en soy mesme (Mat 12, 25), elle periroit. Tout aussi tost que Dieu prend un peuple a soy, comme il a faict l'Eglise, il luy donne l'unité de cœur et de chemin. L'Eglise n'est qu'un cors, duquel tous les fidelles sont membres, jointz et liés ensemble par toutes les jointures (Ep 4, 16) ; il n'y a qu'une foy et un esprit qui anime ce cors . Dieu est en son saint lieu, il rend sa maison peuplée de personnes de même sorte et intelligence (Ps 67, 6,7) ; donc la vraie Eglise de Dieu doit estre unie, liee, jointe et serree ensemble dans une mesme doctrine et creance.
ARTICLE IV L'EGLISE CATHOLIQUE EST UNIE EN CREANCE LA PRETENDUE REFORMEE NE L'EST POINT
" Il faut " , ce dict Saint Irenee (Contra Haeresiae, 1. III, c.iii), " que tous les fidelles s'assemblent et viennent se joindre a l'Eglise Romaine, pour sa plus puissante principauté ". " C'est la mere de la dignité sacerdotale " ce disoit Jules 1er. C'est " le commencement de l'unité de prestrise " (Epistolae I ad Orient., Vide Concil, an. 336), " c'est le lien d'unité ", se dit Saint Cyprien ; " Nous n'ignorons pas qu'il y a un Dieu, qu’un Christ et Seigneur, lequel nous avons confessé, un Saint-Esprit, un Evesque dans l'Eglise catholique ". Le bon Optatus disoit ainsy aux Donatistes : " Tu ne peux nier que tu ne sçaches qu'en la ville de Rome la principale chaire a esté premièrement conferee a saint Pierre, en laquelle a esté assis le chef de tous les Apostres, saint Pierre, dont il fut appellé Céphas, chaire en laquelle l'unité fut de tous gardee, affin que les autres Apostres ne voulussent pas se pretendre et defendre chacun la sienne, et que des ores celuy la fut schismatique et pecheur, qui voudroit se bastir une autre chaire contre ceste unique chaire. Donques en ceste unique chaire, qui est la premiere des prerogatives, fut assis premierement saint Pierre " (De Scism Donat , 1. II). Ce sont presque les paroles de cet ancien et saint Docteur.
Tous tant qu’il y a de Catholiques en cest aage sont en mesme resolution ; nous tenons l'Eglise Romaine pour nostre rendes vous en toutes nos difficultés, nous sommes tous ses humbles enfants et prenons nourriture du lait de ses mammelles, nous sommes branches de ceste tige si féconde et ne tirons aucun suc de doctrine que de ceste racine. C'est ce qui nous tient tous parés d'une mesme livrée de creance, car, sçachant qu'il y a un chef et lieutenant general en l'Eglise, ce qu'i l resoult et determine avec l'advis des autres Prelatz, lhors qu'il est assis sur la chaire de saint Pierre pour enseigner le christianisme, sert de loy et de niveau a nostre creance. Qu'on coure tout le monde et par tout on verra la mesme foy es Catholiques ; que s'il y a quelque diversité d'opinion, ou ce ne seroit pas en chose appartenant a la foy, ou ou tout incontinent que le Concile general ou le Siege Romain en aura determiné, vous verres chacun se ranger a leur definition. Nos entendemens ne s'esgarent point les uns des autres en leurs creances, ains se maintiennent tres estroittement unis et serrés ensemble par le lien de l'authorité superieure de l'Eglise, a laquelle chacun se rapporte en toute humilité, et y appuie sa foy comme sur la colomne et fermeté de la vérité (1 Timothée 3, 15) ; notre Eglise Catholique n'a qu'un langage et un mesme parler sur toute la terre.
Au contraire, Messieurs, vos premiers maistres n'eurent pas plus tost esté sur pied, ils n'eurent pas plus tost pensé de se bastir une tour de doctrine et de science qui allast toucher a descouvert dans le ciel, et leur acquist la grande et magnifique reputation de reformateurs, que Dieu, voulant empescher cest ambitieux dessein, permit entre eux une telle diversité de langage et de créance, qu'ilz commencerent a se cantonner qui ça qui là, que toute leur besoigne ne fut qu'une miserable Babel et confusion. Quelles contrarietés a produit la reformation de Luther : je n’aurois jamais faict si je les voulois tous mettre sur ce papier ; qui les voudra voir lira le petit livre de Frederic Staphyl, De Concordia Discordi, Sander, livre 7, de sa Visible monarchie, et Gabriel de Préau, en la Vie des hérétiques.Je diray seulement ce que vous ne pouves pas ignorer et que je vois maintenant de mes yeux.
Vous n'avez pas un mesme canon des Ecritures ; Luther n'y veut pas l'épître de Saint Jacques, que vous receves. Calvin tient estre contraire a l'Escriture qu'il y aye un chef en l'Eglise ; les Anglois tiennent le contraire. Les huguenotz françois tiennent que selon la Parole de Dieu les prestres ne sont pas moindres que les Esvesques ; les Anglois ont des Esvesques qui commandent aux prestres , et entre eux, deux Archevesques, dont l'un est appellé Primat , nom auquel Calvin veut si grand mal. Les Puritains en Angleterre tiennent comme article de foy qu'il n'est pas loysible de precher, baptizer, prier es eglises qui ont esté autrefois aux Catholiques, mais on n’est pas si despiteux de deça : mais notes que j'ay dict qu'ilz le tiennent pour article de foy, car ilz souffrent et les bannissements et les prisons plustost que de s’en desdire. Ne sçaves pas qu'a Geneve l’on tient pour superstition de celebrer aucune feste des Saintz ? et en Suisse on les fait, et vous en faistes une de Nostre Dame. Il ne s'agit pas icy que les uns le fassent , les autres non, car ce ne seroit pas contrarieté de religion, mays ce que vous et quelques Suisses observes, les autres le condamnent comme contraire a la pureté de la religion. Ne sçaves pas que l'un de vos plus grans ministres dict a Poissy que le " Cors de Nostre Seigneur estoit aussi loin de la cene que la terre du ciel " (Théodore de Bèze) ? et ne sçaves pas encores que cela est tenu pour faux par plusieurs des autres ? L'un de vos maistres n'a il pas confessé dernierement la realité du Cors de Notre Seigneur en la cene, et les autres la nient ilz pas ? Me pourres vous nier, qu’au fait de la justification vous soyes autant divisés entre vous que vous l'estes d'avec nous ? tesmoin l'Anonyme disputateur. Bref, chacun parle son langage a part , et de tant d’huguenotz auxquelz j'ay parlé, je n'en ay jamais trouvé deux de la mesme creance.
Mais le pire est que vous ne vous sçauries accorder ; car ou prendres vous un arbitre asseuré? Vous n'aves point de chef en terre pour vous addresser a luy en vos difficultés ; vous croyes que l'Eglise mesme peut s'abuser et abuser les autres ; vous ne voudries mettre votre ame en main si peu asseurée, ou vous n'en tenes pas grand conte.
L'Escriture ne peust estre vostre arbitre, car c'est de l'Escriture mesme dequoy vous estes en proces, voulans les uns l'entendre d'une façon, les autres de l'autre. Vos discordes et disputes sont immortelles si vous ne vous ranges a l'authorité de l’Eglise: tesmoin les colloques de Lunebourg, de Mulbrun, de Montbeliard et celui de Berne recemment, tesmoin aussi Tilmann Heshusius et Eraste, tesmoin Brence et Bulinger. Certes, la division qui est entre vous au nombre des Sacremens est ramarquable: maintenant, communement, parmi vous on ne met que deux sacremens ; Calvin en a mis trois, adjoustant au baptesme et cene, l'ordre ; Luther y met la penitence pour troisiesme puys dit qu 'il n'y en a qu'un. ; en fin les protestans au colloque de Ratisbonne, auquel se trouva Calvin, tesmoin Beze en sa Vie, confesserent qu'il y avoyt sept sacrements. En l'article de la toute puissance de Dieu, comment est ce que vous y estes divisé ? pendant que les uns nient qu'un cors puisse estre, voire par la vertu divine, en deux lieux, les autres nient toute puissance absolue, les autres ne nient rien de tout cela. Que si je voulois vous monstrer les grandes contrarietés qui sont en la doctrine de ceux que de Beze reconnoit tous pour glorieux reformateurs de l'Eglise, a savoir Hierosme de Prague, Jean Hus, Wiclef, Luther, Bucer,Oecolampade, Zuingle, Pomeran et les autres, je n'aurois jamais faict : Luther seul vous instruira asses de la bonne concorde qui est entre eux, en la lamentation qu'il faict contre les Zuingliens et Sacramentaires, qu'il appelle Absalons, Judas et espritz svermeriques (fanatiques), l'an 1527. Feu son Altesse de tres heureuse memoire, Emmanuel Philibert, raconta au docte Anthoyne Possevin qu'au colloque de Wormace, quand on demanda aux protestans leur confession de foy, tous, les uns apres les autres, sortirent hors de l'assemblee, poue ne se pouvoir accorder ensemble. Ce grand prince est digne de foy et il raconte cecy pour y avoir esté present. Toute ceste division a son fondement au mespris que vous faites d’un chef visible en terre, car, n'estans point lié pour l'interpretation de la Parole de Dieu a aucune superieure authorité, chacun prend le parti que bon luy semble : c'est ce que dit le Sage, les superbes sont toujours en dissension (Prov 13, 10) , qui est une marque de vraye heresie. Ceux qui sont divisés en plusieurs partis ne peuvent estre appellés du nom d'Eglise, parce que, comme dict saint Jean Chrysostome, " le nom d'Eglise est un nom de consentement et de concorde ".
Mays quant a nous autres, nous avons tous un mesme canon des Escritures, et un mesme chef, et pareille regle pour les entendre ; vous aves diversité de canon, et en l’intelligence vous aves autant de testes et de regles que vous estes de personnes. Nous sonnons tous au ton de la trompette d’un seul Gedeon, et avons tous un mesme esprit de foy au Seigneur et a son lieutenant, l’espee des decisions (Jud 7, 20) de Dieu et de l’Eglise, selon la parole des Apostres (Act 15, 28), Visum est Spiritui Sancto et nobis. Ceste unité de langage est en nous un vray signe que nous sommes l’armee du Seigneur, et vous ne pouves estes reconneus que pour Madianites, qui ne faites en vos opinions que criailler et hurler chacun a sa mode, chamailler les uns sur les autres, vous entr’esgorgeans et massacrans vous mesmes par vos dissentions, ainsy que dict Dieu par Isaïe : Les Egyptiens choqueront contre les Egyptiens, et l’esprit d’Egypte se rompra (ch 19,2-3) : et saint Augustin dict que " comme Donatus avoit tasché de diviser Christ, ainsy luy mesme par une journelle separation des siens estoit divisé en luy mesme. Ceste seule marque vous doit faire quitter vostre pretendue eglise, car, qui n’est avec Dieu est contre Dieu (Mat 12, 30) ; Dieu n’est point en vostre eglise, car il n’habite point qu’en lieu de paix, et en vostre eglise il n’y a ni paix ni concorde.
ARTICLE V DE LA SAINTETE DE L’EGLISE : MARQUE SECONDE
L’Eglise de Nostre Seigneur est sainte : c’est un article de foy. Nostre Seigneur s’est donné pour elle, affin de la sanctifier (Ephes 5, 26) ; c’est un peuple saint, dict saint Pierre ( 1 Pierre 2, 9) ; l’Espoux est saint, et l’Espouse sainte ; elle est sainte estant dediee a Dieu, ainsy que les aisnés en l’ancienne sinagogue furent appellés saintz, pour ce seul respect (Exod 13, 2 ; Luc 2, 23). Elle est sainte encores parce que l’Esprit qui la vivifie est saint (Jean 6, 64 ; Rom 8, 11), et parce qu’elle est le cors mistique d’un chef qui est tres saint (Ephes 1, 22-23). Elle l’est encores parce que toutes ses actions interieures et exterieures sont saintes ; elle ne croit, ni espere, ni ayme que saintement ; en ses prieres, praedications, Sacremens, Sacrifice, elle est sainte. Mais ceste Eglise a sa sainteté interieure, selon la parole de David (Ps 44, 14-15) , Toute la gloire de ceste fille royale est au dedans ; elle a encores sa sainteté exterieure, en franges d’or environnee de belles varietés. La sainteté interieure ne peut se voir ; l’exterieure ne peut servir de Marque, parce que toutes les sectes s’en vantent, et qu’il est mal aysé de reconnoistre la vraye priere, predication et administration des Sacremens. Mais, outre tout cela, il y a des signes avec lesquelz Dieu faict connoistre son Eglise, qui sont comme parfums et odeurs, comme dict l’Espoux es Cantiques (ch 4, 11) : L’odeur de tes vestemens comme l’odeur de l’encens ; ainsy pouvons nous, a la piste de ses odeurs et parfums (1, 3), quester et trouver la vraye Eglise, et le giste du filz de la licorne (Ps 28, 6).
ARTICLE VI LA VRAYE EGLISE DOIT RELUIRE EN MIRACLES
L’Eglise, donques, a le lait et le miel sous sa langue (Cant 4, 11), en son coeur, qui est la sainteté interieure laquelle nous ne pouvons voir ; elle est richement paree d’une belle robbe bien recamee et brodee a varietés (Ps 44, 10), qui est la sainteté exterieure laquelle peut se voir. Mays, parce que les sectes et heresies desguisent leurs vestemens en mesme façon sous une fause estoffe, outre cela elle a des parfums et odeurs qui luy sont propres, et ce sont certains signes et lustres de sa sainteté, qui luy sont tellement propres qu’aucune autre assemblee ne s’en peut vanter, particulierement en nostre aage : car, premierement, elle reluit en miracles, qui sont tres souëfves odeurs et parfums, signes expres de la presence de Dieu immortel ; ainsy les appelle saint Augustin (Confes, 1 9, 7) Et de faict, quand Nostre Seigneur partit de ce monde, il promit que l’Eglise seroit suivie de miracles : Ces marques, dict il, suivront les croyans : en mon nom ilz chasseront les diables, ilz parleront nouveaux langages, ilz osteront les serpens, le venin ne leur nuira point, et par l’imposition des mains ilz gueriront les malades (Marc 17, 18). Considerons, je vous prie, de pres ses paroles.
1. Il ne dict pas que les seulz Apostres feroient ces miracles, mais simplement ceux qui croiront. 2. Il ne dict pas que tous les croyans en particulier feroient des miracles, mais que ceux qui croiront seront suivis de ces signes. 3. Il ne dict pas que ce fust seulement pour dix ans, ou vingt ans, mais simplement que ces miracles accompagneront les croyans. Nostre Seigneur donques parle aux Apostres seulement, mais non pour les Apostres seulement ; il parle des croyans en cors et en general, a sçavoir de l’Eglise ; il parle absolument, san distinction de tems . Laissons ces saintes paroles en l’estendue que Nostre Seigneur leur a donnee : les croyans sont en l’Eglise, les croyans sont suivis de miracles, donques en tous tems il y a des miracles.
Mais voyons un peu pourquoy le pouvoir des miracles fut laissé en l’Eglise : ce fut sans doute pour confirmer la predication evangelique ; car saint Marc le tesmoigne, et saint Pol, qui dict (Heb 2, 4) que Dieu donnoit tesmoignage a la foy qu’il annonçoit , par miracles. Dieu mit en mains de Moyes ces instrumens affin qu’il fust creu (Exod 4), dont Nostre Seigneur dict que s’il n’eust faict des miracles les Juifz n’eussent pas esté obligés de le croire (Jean 15, 24). Or sus, l’Eglise doit elle pas tousjours combattre l’infidelité ? et pourquoy donques luy voudries vous oster ce bon baston que Dieu luy a mis en main ? Je sçay bien qu’elle n’en a pas tant de necessité qu’au commencement ; apres que la sainte plante de la foy a prins bonne racine on ne la doit pas si souvent arrouser ; mais aussi, vouloir lever en tout l’effect, la necessité et cause demeurant en bonne partie, c’est tres mal philosopher.
Outre cela, je vous prie, monstres moy quelque saison en laquelle l’Eglise visible aye esté sans miracles, des qu’elle commença jusqu’a present. Au tems des Apostres se firent infinis miracles, vous le sçaves bien ; apres ce tems la, qui ne sçait le miralce recité par Marc Aurele Anthonin, faict par les prieres de la legion des soldatz Chrestiens qui estoyent en son armee, laquelle pour cela fut appellee Fulminante ? Qui ne sçait les miracles de saint Gregoire Thaumaturge, saint Martin, saint Anthoyne, saint Nicolas, saint Hilarion, et les merveilles qui arrivèrent aux theodose et Constantin ? dequoy les autheurs sont irreprochables, Eusebe, Rufin, saint Hierosme, Basile, Sulpice, Athanase. Qui ne sçait encores ce qui advint en l’invention de la sainte Croix, et au tems de julien l’Apostat ? Au tems de saint Chrysostome, Ambroise, Augustin, on a veu plusieurs miracles qu’eux mesmes recitent. Pourquoy voules vous , donques, que la mesme Eglise cesse maintenant d’avoir des miracles ? quelle rayson y auroit il ? Pour vray, ce que nous avons tousjours veu, en toutes sortes de saisons, accompagner l’Eglise, nous ne pouvons que nous ne l’appellions proprieté de l’Eglise : la vraye Eglise donques faict paroistre sa sainteté par miracles. Que si Dieu rendoit si admirable et le Propitiatoire, et son Sinaï, et son buisson ardent, parce qu’il y vouloit parler avec les hommes, pourqouoy n’a il rendu miraculeuse son Eglise, en laquelle il veut a jamais demeurer ?
ARTICLE VII L’EGLISE CATHOLIQUE EST ACCOMPAGNEE DE MIRACLES ET LA PRETENDUE NE L’EST POINT
Icy maintenant je desire que vous vous monstries raysonnables, sans chicaneries et opiniastreté. Informations prinses deüement et authentiquement, on trouve que, sous le commencement de ce siecle, saint François de Paule a fleuri en miracles indubitables, comme est la ressuscitation des mortz ; on en trouve tout autant de saint Diegue d’Alcala : ce ne sont pas bruits incertains, mais preuves assignees, informations prinses.
Oseries vous nier l’apparition de la Croix faicte au vaillant et catholique capitaine Albuquerque et a toutes siennes gens en Camarane, que tant d’historiens escrivent (Vide Maffaeum, Hist Ind l 5), et a laquelle tant de gens avoyent eu part ?
Le devot Gaspard Berzee, es Indes, guerissoit les malades priant seulement Dieu pour eux a la Messe, et si soudainement qu’autre que la main de Dieu ne l’eust peu faire. Le bienheureux François Xavier a gueri des paralitiques, sourds, muetz, aveugles, a ressuscité un mort, son cors n’a peu estre consumé quoy qu’il eust esté enterré avec de la chaux, comme ont tesmoigné ceux qui l’ont veu entier quinze mois apres sa mort (Maff l 15) ; et ces deux derniers sont mortz des 45 ans en ça.
En Meliapor on a trouvé une croix, incise sur une pierre, laquelle on estime avoir esté enterree par les Chrestiens du tems de saint Thomas : chose admirable neantmoins veritable, presque toutes les annes, environ la feste de ce glorieux Apostre, ceste croix-la sue abondance de sang, ou liqueur semblable au sang, et change de couleur, se rendant blanche pasle, puys noire, et tantost de couleur bleue resplendissante et tres aggreable, en fin elle revient a sa couleur naturelle ; ce que tout le peuple voit, et l’Evesque de Cocine en a envoyé une publique attestation, avec l’image de la croix, au saint Concile de Trente (Maff l 2). Ainsy se font les miracles es Indes ou la foy n’est encores du tout affermie ; desquelz je laisse un monde, pour me tenir en la briefveté que je dois.
Le bon pere Louys de Grenade, en son Introduction sur le Symbole, recite plusieurs miracles recens et irreprochables. Entre autres, il produit la guerison que les Roys de Frnace catholiques ont faict, de nostre ange mesme, de l’incurable maladie des escrouelles, ne disant autre que ces paroles : " Dieu te guerit, le Roy te touche ", n’y employant autre disposition que de se confesser et communier ce jour la.
J’ay leu l’histoire de la miraculeuse guerison de Jaques, filz de Claude André, de Belmont, au balliage de Baulme, en Bourgogne : il avoit esté huit annees durant muet et impotent ; apres avoir faict sa devotion en l’eglise de saint Claude le jour mesme de la feste, huitiesme Juin 1588, il se trouva tout soudainement sain et gueri. Cela l’appelles vous pas miracle ? Je parle de chose voisine, j’ay leu l’acte public, j’ay parlé au notaire qui l’a receu et expedié, bien et deüement signé, Vion ; il n’y manqua pas de tesmoins, car il y avoit du peuple a milliades. Mays que m’arreste je faire a vous produire les miracles de nostre aage ? saint Malachie, saint Bernard et saint François estoyent ilz pas de nostre Eglise ? Vous ne le sçauries nier ; ceux qui ont escrit leurs vies sont tres saintz et doctes, car mesme saint Bernard a escrit celle de saint Malachie, et saint Bonaventure celle de saint François, auxquelz ni la suffisance ni la conscience ne manquoyent point, et neantmoins ilz y racontent plusieurs grans miracles : mays sur tout les merveilles qui se font maintenant, a nos portes, a la veüe de nos Princes et de toute nostre Savoye, pres de Mondevis, devroyent fermer la porte a toutes opiniastretés.
Or sus, que dires vous a cecy ? dires vous que l’Antichrist fera des miracles ? Saint Pol atteste qu’ilz seront faux (2 Thess 2, 9), et pour le plus grand que saint Jan produit (Apoc 13, 13), c’est qu’il fera descendre le feu du ciel. Satan peut faire telz miracles, ains en a faict sans doute ; mais Dieu laissera un prompt remede a son Eglise, car a ces miracles la les serviteurs de Dieu, Helie, Enoch, comme tesmoignent l’Apocalipse (11, 5-6) et les interpretes, opposeront des autres miracles de bien autre estoffe, car, non seulement ilz se serviront du feu pour chastier miraculeusement leurs ennemis, mais auront pouvoir de fermer le ciel a fin qu’il ne pleuve point, de changer et convertir les eaux en sang, et de frapper la terre du chastiment que bon leur semblera ; trois jours et demy apres leur mort ilz ressusciteront et monteront au ciel, la terre tremblera a leur montee. Alhors donq, par l’opposition de vrays miracles, les illusions de l’Antichrist seront descouvertes, et comme Moïse fit en fin confesser aux magiciens de Pharaon, Digitus Dei est hic (Exod 8, 19), ainsy Helie et Enoch feront en fin que leurs ennemis dent gloriam Deo caeli (Apoc 11, 13). Helie fera en ce tems la de ses saintz tours de prophete, qu’il faisoit jadis pour dompter l’impieté des Baalites et autres religionnaires (3 Rois 18).
Je veux donq dire, 1. que les miracles de l’Antichrist ne sont pas telz que ceux que nous produisons pour l’Eglise, et partant ne s’ensuit pas que, si ceux la ne sont pas Marque d’Eglise ceux cy ne le soyent aussi, ; ceux la seront monstrés faux et combattus par des plus grans et solides, ceux cy sont solides, et personne n’en peut plus opposer de plus asseurés. 2. Les merveilles de l’Antichrist ne seront qu’une bouttade de trois ans et demy, mais les miracles de l’Eglise luy sont tellement propres que des qu’elle est fondee elle a tousjours esté reluisante en miracles ; en l’Antichrist les miracles seront forcement, et ne dureront pas, mais en l’Eglise ilz y seront naturellement en sa surnaturelle nature, et partant ilz sont tousjours, et tousjours l’accompagnent, pour verifier la parole, ces signes suivront ceux qui croiront (Marc, ult 17).
Vous diries volontiers que les Donatistes ont faict miracles, au rapport de saint Augustin (De Unit Eccles c 19) ; mais ce n’estoyent que certaines visions et revelations, desquelles ilz se vantoyent sans aucun tesmoignage : certes, l’Eglise ne peut estre prouvee vraye par ces visions particulieres ; au contraire, ces visions ne peuvent estre prouvees ou tenues pour vrayes sinon par le tesmoignage de l’Eglise, dict le mesme saint Augustin. Que si Vespasien a gueri un aveugle et un boiteux, les medecins mesmes, au recit de Tacitus (Hist l 4 81), trouverent que c’estoit un aveuglement et une perclusion qui n’estoyent pas incurables ; ce n’est donques pas merveille si le diable les sceut guerir. Un juif estant baptizé se vint presenter a Paulus, evesque novatien, pour estre rebaptizé, dict Socrates (Lib 7 c 17) ; l’eau des fons tout incontinent s’esvanouit : ceste merveille ne se fit pas pour la confirmation du Novatianisme, mays du saint Baptesme, qui ne devoit pas estre reiteré. Ainsy " quelques merveilles se sont faictes ", dict saint Augustin (De civ Dei l 10, c 15), " chez les payens " : non pas pour preuve du paganisme, mays de l’innocence, de la virginité et fidelité, laquelle, ou qu’elle soit, est aymee et prisee de son autheur ; Or ces merveilles ne se sont faites que rarement ; donques on n’en peut rien conclure : les nuees jettent quelques fois des esclairs, mays ce n’est que le soleil qui a pour marque et proprieté d’esclairer. Fermons donques ce propos. L’Eglise a tousjours esté accompagnee de miracles solides et bien asseurés, comme ceux de son Espoux, donques c’est la vraye Eglise ; car, me servant en cas pareil de la rayson du bon Nicodeme (Jean 3, 2), je diray : Nulla societas potest haec signa facere quae haec facit, tam illustria aut tam constanter, nisi Dominus fuerit cum illa (Jean 3, 2) ; et comme disoit Nostre Seigneur aux disciples de saint Jan, Dicite, caeci vident, claudi ambulant, surdi audiunt (Matt 11, 4-5 ; Luc 7, 22), pour monstrer qu’il estoit le Messie, ainsy, oyant qu’en l’Eglise se font de si solemnelz miracles, il faut conclure que vere Dominus est in loco isto (Gen 28, 16).
Mais quant a vostre pretendue Eglise, je ne luy sçaurois dire autre sinon, Si potest credere, omnia possibilia sunt credenti (Marc 9, 22) ; si elle estoit la vraye Eglise elle seroit suivie de miracles. Vous me confesseres que ce n’est pas de vostre mestier de faire des miracles, ni de chasser les diables ; une fois il reussit mal a l’un de vos grans maistres qui s’en vouloit mesler, ce dict Bolsec (In vita Calvini, c 13) : Illi de mortuis vivos suscitabant, ce dict Tertullien (De Praes c 30), istis de vivis mortuos faciunt. On faict courir un bruit que l’un des vostres a gueri une fois un demoniaque ; on ne ndict toutefois poinct, ou, quand, comment, la personne guerie, ni quelque certain tesmoin. Il est aysé aux apprentifz d’un mestier de s’equivoquer en leur premier essay ; on faict souvent courir certains bruitz parmi vous pour entretenir le simple peuple en haleyne, mays n’ayans point d’autheur ne doivent avoir point d’authorité : outre ce que, au chassement du diable, il ne faut tant regarder ce qui se faict, comme il faut considerer la façon et la forme comme on le faict ; si c’est par oraisons legitimes et invocations du nom de Jesus Christ. Puys, une hirondelle ne faict pas le printems ; c’est la suite perpetuelle et ordinaire des miracles qui est Marque de la vraye Eglise, non accident : mais ce seroit se battre avec l’ombre et le vent, de refuter ce bruit, si lasche et si debile que personne n’ose dire de quel costé il est venu.
Toute la responce que j’ay veüe chez vous, en ceste extreme necessité, c’est qu’on vous faict tort de vous demander des miracles : aussi faict on, je vous promets ; c’est se mocquer de vous, comme qui demanderoit a un mareschal qu’il mist en oeuvre une emeraude ou diamant. Aussi ne vous en demande je point ; seulement je vous prie que vous confessies franchement que vous n’aves pas faict vostre apprentissage avec les Apostres, Disciples, Martyrs et Confesseurs, qui ont esté maistres du mestier.
Mays quand vous dites que vous n’aves besoin de miracles parce que vous ne voules establir une foy nouvelle, dites moy donq encores si saint Augustin, saint Hierosme, saint Gregoire, saint Ambroise et les autres preschoyent une nouvelle doctrine, et pourquoy donq se faisoit il tant de miracles et si signalés comme ilz produisent ? Certes, l’Evangile estoit mieux receu au monde qu’il n’est maintenant, il y avoit de plus excellens pasteurs, plusieurs martyres et miracles avoyent precedé, mays l’Eglise ne laissoit pas d’avoir encores ce don des miracles, pour un plus grand lustre de la tres sainte Religion. Que si les miracles doivent cesser en l’Eglise, c’eust esté au tems de Constantin le Grand, apres que l’Empire fut faict Chrestien, que les persecutions cesserent, et que le Christianisme estoit bien asseuré, mais tant s’en faut qu’ilz cessassent alhors, qu’ilz multiplierent de tous costés. Au bout de la, la doctrine que vous presches n’a jamais esté annoncee, en gros, en detail ; vos predecesseurs heretiques l’ont preschee, auxquelz vous vous accordes avec chacun en quelque point et avec nul en tous, ce que je feray voit cy apres. Vostre eglise ou estoit elle, l y a 80 ans ? elle ne faict que d’esclore, et vous l’appelles vielle.
Ha, ce dites vous, nous n’avons point faict nouvelle eglise, nous avons frotté et espuré cette vielle monnoye, laquelle, ayant long tems demeuré couverte es masures, s’estoit toute noircie, et souïlle de crasse et moisi. Ne dites plus cela, je vous prie, que vous aves le metail et calibre ; la foy, les Sacremens, sont ce pas des ingrediens necessaires pour la composition de l’Eglise ? et vous aves tout changé, et de l’un et de l’autre ; vous estes donques faux monnoyeurs, si vous ne monstres le pouvoir que vous pretendes de battre sur le coin du Roy telz calibres. Mais ne nous arrestons pas icy : aves vous espuré ceste Eglise ? aves vous nettoyé ceste monnoye ? monstres nous, donques, les caracteres qu’elle avoit quand vous dites qu’elle cheut en terrre, et qu’elle commença a se rouiller. Elle tomba, ce dites vous, au tems de saint Gregoire ou peu apres. Dites ce que bon vous semblera, mais en ce tems la elle avoit le caractere des miracles ; monstres le nous maintenant, car, si vous ne vous monstres bien particulierement l’inscription et l’image du Roy en vostre monnoye, et nous la vous monstrons en la nostre, la nostre passera comme loyale et franche, la vostre, comme courte et rognee, sera revoyee au billon. Si vous nous voules representer l’Eglise en la forme qu’elle avoit au tems de saint Augustin, monstres la nous non seulement bien disnate mais bien faisante en miracles et saintes operations, comme elle estoit alhors. Que si vous voulies dire qu’alhors elle estoit plus nouvelle que maintenant, je vous respondrois, qu’une si notable interruption comme est celle que vous pretendes, de 900 ou mille ans, rend ceste monnoye si estrange que si on n’y voit en grosses lettres les caracteres ordianires, l’inscription et l’image, nous ne la recevrons jamais. Non, non, l’Eglise ancienne estoit puissante en toute saison, en adversité et prosperité, en oeuvres et en paroles, comme son Espoux, la vostre n’a que le babil, soit en prosperité ou adversité ; au moins qu’elle monstre maintenant quelques vestiges de l’ancienne marque, autrement jamais elle ne sera receue comme vraye Eglise, ni fille de ceste ancienne Mere. Que si elle s’en veut vanter davantage, on luy imposera silence avec ces saintes paroles : Si filii Abrahae estis, opera Abrahae facite (Jean 8, 39) : la vraye Eglise des croyans doit tousjours estre suivie de miracles, il n’y a point d’Eglise en nostre aage qui en soit suivie que la nostre, la nostre donques seule est la vraye Eglise.
ARTICLE VIII L’ESPRIT DE PROPHETIE DOIT ESTRE EN LA VRAYE EGLISE
La prophetie est un tres grand miracle, qui consiste en la certaine connoissance que l’entendement humain a des choses sans experience ni aucun discours naturel, par l’inspiration surnaturelle ; et partant, tout ce que j’ay dit des miracles en general doit estre employé en cecy : mays, outre cela, le prophete Joël predict (ch 2, 28-29) qu’au dernier tems, c’est a dire, au tems de l’Eglise evangelique, comme interprete saint Pierre, Nostre Seigneur respandroit sur ses serviteurs et servantes de son Saint Esprit, et qu’ilz prophetiseroient (Act 2, 17) ;
comme Nostre Seigneur avoit dict : Ces signes suivront ceux qui croiront (Marc, ult 17). Donques, la prophetie doit tousjours estre en l’Eglise, ou sont les serviteurs et servantes de Dieu, et ou il respand tousjours son Saint Esprit.
L’Ange dict, en l’Apocalipse, que le tesmoignage de Nostre Seigneur c’est l’esprit de prophetie (ch 19, 10) : or, ce tesmoignage de l’assistance de Nostre Seigneur n’est pas seulement donné pour les infidelles, mais principalement pour les infidelles, ce dict saint Pol (1 Cor 14, 22) ; comme donques diries vous que Nostre Seigneur l’ayant donné une fois a son Eglise il le luy leva par apres ? le principal sujet pour lequel il luy a esté concedé y est encores, donques la concession dure tousjours. Adjoustes, comme je disois des miracles, qu’en toutes les saisons l’Eglise a eu des prophetes ; nous ne pouvons donques dire que ce ne soit une de ses proprietés et une bonne piece de son douaire. Jesus Christ, montant aux cieux, il a mené la captivité captive, il a donné des dons aux hommes ; car il a donné les uns pour apostres, les autres pour prophetes, les autres pour evangelistes, les autres pour pasteurs et docteurs (Ephes 4, 8-11) : l’esprit apostolique, evangelique, pastoral et doctoral est tousjours en l’Eglise, et pourquoy luy levera on encores l’esprit prophetique ? c’est un parfum de la robbe de ceste Espouse (Cant 4, 11).
ARTICLE IX L’EGLISE CATHOLIQUE A L’ESPRIT DE PROPHETIE LA PRETENDUE NE L’A POINT
Il n’y a presque point eu de Saintz en l’Eglise qui n’ayent prophetisé. Je nommeray seulement ceux cy plus recens : saint Bernard, saint François, saint Dominique, saint Anthoyne de Padoue, sainte Brigitte, sainte Catherine de Sienne, qui furent tres asseurés Catholiques ; les Saintz desquelz j’ay parlé cy dessus sont du nombre, et en nostre aage, Gaspard Berzee et François Xavier. Il n’y a celuy de nos ayeux qui ne racontast tres asseurement quelque prophetie de Jehan Bourgeois, plusieurs desquelz l’avoyent veu et ou . Le tesmoignage de Nostre Seigneur c’est l’esprit de prophetie (Apoc, ut supra). Produises nous maintenant quelqu’un des vostres qui ait prophetisé pour vostre eglise. Nous sçavons que les Sybilles furent comme les prophetesses des Gentilz, desquelles parlent presque tous les Anciens ; Balaam aussi prophetisa (Num, 22-24), mais c’estoit pour la vraye Eglise ; et partant leur prophetie n’authorisoit pas l’eglise ; en laquelle elle se faisoit, mais celle pour laquelle elle se faisoit : quoy que je ne nie pas qu’entre les Gentilz il n’y eust une vraye Eglise de peu de gens, ayans la foy d’un vray Dieu et l’observation des commandemens naturelz en recommandation, par la grace divine ; tesmoin Job en l’ancienne Escriture, et le bon Cornelius, avec ces autres soldatz craignant Dieu (Act 10, 2, 7), en la nouvelle. Ores, ou sont vos prophetes ? et si vous n’en aves point, croyes que vous n’estes pas du cors pour l’edification duquel Nostre Seigneur les a laissés, au dire de saint Pol (Ephes 4, 11-12) ; aussi, Le tesmoignage de Nostre Seigneur c’est l’esprit de prophetie. Calvin a voulu, ce semble, prophetiser, en la preface sur son Catechisme de Geneve, mais sa prediction est tellement favorable pour l’Eglise Catholique, que quand nous en aurons l’effect nous sommes contens de le tenir pour tel quel prophete.
ARTICLE X LA VRAYE EGLISE DOIT PRATTIQUER LA PERFECTION DE LA VIE CHRESTIENNE
Voici des rares enseignemens de Nostre Seigneur et de ses Apostres. Un jeune homme riche protestoit d’avoir observé les commandemens de Dieu de sa tendre jeunesse ; Nostre Seigneur, qui voit tout, le regardant l’ayma, signe qu’il estoit tel qu’il avoit dict, et neanmoins il luy donne cest avis : Si tu veux estre parfaict, va, vens tout ce que tu as, et tu aurasun tresor au ciel, et me suis (Marc 10, 17-21 ; Matt 19, 16-21) . Saint Pierre nous invite avec son exemple et de ses compaignons : Voici, nous avons tout laissé et t’avons suivi ; Nostre Seigneur recharge avec ceste solemnelle promesse : Vous qui m’aves suivi seres assis sur douze chaires, jugeans les douze tribus d’Israël, et quiconque laissera sa mayson ,ou ses freres, ou ses soeurs, ou son pere, ou sa mere, ou sa femme, ou ses enfans, ou ses champs, pour mon nom, il en recevra le centuple, et possedera la vie eternelle (Matt 19, 27-29) . Voyla les paroles, voicy l’exemple. Le filz de l’homme n’a pas lieu ou il puisse reposer sa teste (Ibid, 8, 20) ; il a esté tout pauvre pour nous enrichir (2 Cor 8, 9) ; il vivoit d’aumosnes, dict saint Luc (8, 3) : Mulieres aliquae ministrabant ei de facultatibus suis ; en deux Psalmes (Pss 108, 22 ; 39, 18) qui touchent proprement sa personne, comme interpretent saint Pierre (Act 1, 20) et saint Pol (Heb 10, 7), il est appelé mendiant ; quand il envoye prescher ses Apostres, il les enseigne, Nequid tollerent in via nisi virgam tantum, et qu’ilz ne portassent ni pochette, ni pain, ni argent a la ceinture, mays chaussés de sandales, et qu’ilz ne fussent affeublésde deux robbes (Marc 6, 8-9). Je sçay que ces enseignemens ne sont pas commandemens absolus, quoy que le dernier fust commandement pour un tems ; aussi n’en veux je rien dire autre sinon que ce sont tres salutaires conseilz et exemples.
En voicy encores d’autres semblables, sur un autre sujet. Il y a des eunuques qui sont aisny nés du ventre de leur mere, il y a aussi des eunuques qui ont esté faitz par les hommes, et il ya des eunuques qui se sont chastrés eux mesmes pour le royaume des cieux ; qui potest capere, capiat (Mat 19, 12). C’est cela mesme qui avoit esté predict par Isaïe : Que l’eunuque ne dise point, voicy je suis un arbre sec, parce que le Seigneur dict ainsy aux eunuques : qui garderont mes Sabaatz, et choisiront ce que je veux, et tiendront mon alliance, je leur bailleray, en ma mayson et en mes murailles, une place et un nom meilleur que les enfans et les filles, je leur bailleray un nom sempiternel qui ne perira point. Qui ne voit icy que l’Evangile va justement joindre a la prophetie ? Et en l’Apocalipse (14, 3,4), ceux qui chantoyent un cantique nouveau, qu’autre qu’eux ne pouvoit dire, c’estoyent ceux qui ne s’estoyent point souillés avec les femmes, parce qu’ilz estoyent vierges ; ceux la suivent l’Aigneau ou qu’il aille. C’est icy ou se rapportent les exhortations de saint Pol : Il est bon a l’homme de ne point toucher la femme (1 Cor 7, 1). Or je dis a qui n’est pas marié, et aux vefves, qu’il leur sera bon de demeurer ainsy, comme moy (vers 8). Quant aux vierges, je n’en ay point de commandement, mais j’en donne conseil, comme ayant receu misericorde de Dieu d’estre fidele (vers 25). Voicy la rayson : Qui est sans femme, il est soigneux des choses du Seigneur, comme il plaira a Dieu, mais qui est avec sa femme, il a soin des choses du monde, comme il agreera a sa femme, et est divisé ; et la femme non mariee et la vierge pensent aux choses du Seigneur, pour estre saintes de cors et d’esprit, mais celle qui est mariee pense aux choses mondaines, comme elle plaira a son mary. Au reste, je dis cecy pour vostre prouffit ; non pour vous mettre des laqs, mais pour ce qui est honneste, et qui vous facilite le moyen de servir Dieu sans empeschemens (vers 32-35). Apres : Donq qui joint en mariage sa pucelle il faict bien, et qui ne la joinct point faict mieux (vers 38). Puys, parlant de la vefve : Qu’elle se marie a qui elle voudra, pourveu que ce soit en Nostre Seigneur, mais elle sera plus heureuse si elle demeure ainsy, selon mon conseil ; or pense que j’ay l’esprit de Dieu (vers ult). Voyla les instructions de Nostre Seigneur et des Apostres, et voicy l’exemple de Nostre Seigneur, de Nostre Dame, de saint Jan Baptiste, de saint Pol, saint Jan et saint Jaques, qui ont otus vescu en virginité, et, en l’Ancien Testament, Helie, Helisee, comme ont remarqué les Anciens.
En fin, la tres humble obeissance de Nostre Seigneur, qui est si particulierement notee es Evangiles, non seulement a son Pere (Jean 6, 38), a laquelle il estoit obligé, mays a saint Joseph (Luc 2, 51), a sa Mere, a Cesar auquel il paya le tribut (Matt 17, ult), et a toutes creatures, en sa Passion, pour l’amour de nous : Humiliavit semetipsum, factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis (Philip 2, 8). Et l’humilité qu’il monstre d’estre venu enseigner, quand il dict : Le filz de l’homme n’est pas venu pour estre servi, mays pour servir (Matt 20, 28). Je suis entre vous comme celuy qui sert (Luc 22, 27). Ne sont ce pas des perpetuelles repliques et expositions de ceste tant douce leçon, Apprenes de moy que je suis debonnaire et humble de courage (Matt 11, 29) ? et de ceste autre, Si quelqu’un veut venir apres moy, qu’il renonce a soy mesme, qu’il prenne sa croix tous les jours, et qu’il me suive (Luc 9, 23) ? Qui garde les commandemens il renonce asses a soy mesme pour estre sauvé, c’est bien asses s’humilier pour estre exalté (Mat 23, 12), mais d’ailleurs il reste une autre obeissance, humilité et renoncement de soy mesme, auquel l’exemple et les enseignemens de Nostre Seigneur nous invitent. Il veut que nous apprenions de luy l’humilité, et il s’humilioit, non seulement a qui il estoit inferieur entant qu’il portoit evidemment, car, sur le modelle de la perfection de vie qu’ont tenue et conseillee les Apostres, une infinité de Chrestiens ont si bien formé la leur que les histoires en sont pleines. Qui ne sçait combien sont admirables les rapportz que faict Philon le Juif de la vie des premiers Chrestiens en Alexandrie, au livre intitulé De vita supplicum, ou Traitté de saint Marc et ses disciples ? comme tesmoignent Eusebe, Nicephore, saint Hierosme et, entre autres, Epiphane qui dict que Philon escrivant des Jesseens il parloit des Chrestiens, qui pour quelque tems apres l’Ascencion de Nostre Seigneur, pendant que saint Marc preschoit en Egypte, furent ainsy appellés, ou a cause de Jessé, de la race duquel fut Nostre Seigneur, ou a cause du nom de Jesus, nom de leur Maistre et qu’ilz avoient tousjours en bouche : or, qui verra les livres de Philon, connoistra en ces Jesseens et therapeutes, guerisseurs ou serviteurs, une tres parfaicte renonciation de soy mesme, de sa chair et de ses biens. Saint Martial, disciple de Nostre Seigneur, en une epistre qu’il escrit aux Tholosains, raconte qu’a sa predication la bienheureuse Valeria, espouse d’un roy terrestre, avoit voüé la virginité de cors et d’esprit au Roy celeste.
Saint Denis, en son Ecclesiastique Hierarchie (ch 6 1,3), raconte que les Apostres ses maistres appelloient les religieux de sont tems therapeutes, c’est a dire, serviteurs ou adorateurs, pour le special service et culte qu’ilz faisoyent a Dieu, ou moynes, a cause de l’union a Dieu en laquelle ilz s’avançoyent. Voyla la perfection de la vie evangelique bien pratiquee en ce premier tems des Apostres et leurs disciples, lesquelz ayant frayé ce chemin du ciel si droit et montant, y ont esté suivis a la file de plusieurs excellens Chrestiens.
Saint Cyprien garda la continence et donna tout son bien aux pauvres, au recit de Pontius diacre ; autant en firent saint Pol premier hermite, saint Anthoyne et saint Hilarion, tesmoin saint Athanase et saint Hierosme, saint Paulin Evesque de Nole, tesmoin saint Ambroise, issu d’illustre famille en Guyenne, donna tout son bien aux pauvres, et, comme deschargé d’un pesant fardeau, dit adieu a son pays et a son parentage, pour servir plus attentivement son Dieu ; de l’exemple duquel se servit saint Martin, pour quitter tout et pour inciter les autres a mesme perfection. Georges, Patriarche Alexandrin, recite que saint Chrysostome abandonna tout et se rendit moyne. Potitianus, gentilhomme africain, revenant de la cour de l’Empereur, raconta a saint Augustin qu’en Egypte il y avoit un grand nombre de monasteres et religieux, qui representoyent une grande douceur et simplicité en leurs moeurs, et comme il y avoit un monastere a Milan, hors ville, garni d’un bon nombre de religieux, vivans en grande union et fraternité, desquelz saint Ambroise, Evesque du lieu, estoit comme abbé ; il leur raconta aussi, qu’aupres de la ville de Treves il y avoit un monastere de bons religieux, ou deux courtisans de l’Empereur s’estoyent rendus moynes, et que deux jeunes damoiselles, qui estoyent fiancees a ces deux courtisans, ayans ou la resolution de leurs espoux, voüerent pareillement a Dieu leur virginité, et se retirerent du monde pour vivre en religion, pauvreté et chasteté : c’est saint Augustin qui faict ce recit (Conf l 8 c6). Possidius en raconte tout autant de luy, et qu’il institua un monastere, ce que saint Augustin luy mesme recite en une sienne epistre (211). Ces grans Peres ont esté suivis de saint Gregoire, Damascene, Bruno, Romuald, Bernard, Dominique, François, Louis, Anthoyne, Vincent, Thomas, Bonaventure, qui tous, ayans renoncé et dict un eternel adieu au monde et a ses pompes, se sont presentés en un holocauste parfaict a Dieu vivant.
Maintenant, concluons : ces consequences me semblent inevitables. Nostre Seigneur a faict coucher en ses Escritures ces advertissemens et conseilz de chasteté, pauvreté et obeissance, il les a prattiqués et faict prattiquer en son Eglise naissante ; toute l’Escriture et toute la vie de Nostre Seigneur n’estoit qu’une instruction pour l’Eglise, l’Eglise donques devoit en faire son prouffit, ce devoit donques estre un des exercices de l’Eglise que ceste chasteté, pauvreté et obeissance ou renoncement de soy mesme ; item, l’Eglise a tousjours faict cest exercice en tous tems et en toutes saisons, c’est donques une de ses proprietés : mays a quel propos tant d’exhortations si elles n’eussent deu estre prattiquees ? La vraye Eglise donques doit reluire en la perfection de la vie Chrestienne ; non ja que chacun en l’Eglise soit obligé de la suivre, il suffit qu’elle se trouve en quelques membres et parties signalees, affin que rien ne soit escrit ni conseillé en vain, et que l’Eglise se serve de toutes les pieces de la Sainte Escriture.
ARTICLE XI LA PERFECTION DE LA VIE EVANGELIQUE EST PRATTIQUEE EN NOSTRE EGLISE, EN LA PRETENDUE ELLE Y EST MESPRISEE ET ABOLIE
L’Eglise qui est present, suivant la voix de son Pasteur et Sauveur, et le chemin battu des devanciers, loüe, approuve et prise beaucoup la resolution de ceux qui se rangent a la prattique des conseilz evangeliques, desquelz elle a un tres grad nombre. Je ne doute point que si vous avies hanté les congregations de Chartreux, Camaldulenses, Celestins, Minimes, Capucins, Jesuites, Theatins, et autres en grand nombre esquelles fleurit la discipline religieuse, vous ne fussies en doute si vous les devries appeller anges terrestres ou hommes celestes, et ne sçauries quoy plus admirer, ou en une si grande jeunesse une si parfaicte chasteté, ou parmi tant de doctrine une si profonde humilité, ou entre tant de diversité une si grande fraternité ; et tous, comme celestes abeilles, menagent en l’Eglise et y brassent le miel de l’Evnagile avec le reste du Christianisme, qui par predications, qui par compositions, qui par leçons et disputes, qui par le soin des malades, qui par l’administration des Sacremens sous l’authorité des pasteurs.
Qui obscurcira jamais la gloire de tant de religieux de tous Ordres et de tant de prestres seculiers qui, laissans volontairement leur patrie, ou pour mieux dire leur propre monde, se sont exposés au vent et a la maree pour accoster les gens du Nouveau Monde, a fin de les conduire a la vraye foy et les esclairer de la lumiere evangelique ? qui, sans autre appointement que d’une vive confiance en la providence de Dieu, sans autre attente que de travaux, misere et martyre, sans autre attente que de travaux, misere et martyre, sans autres pretentions que de l’honneur de Dieu et du salut des ames, ont couru parmi les cannibales, Cnariens, negres, Bresiliens, Moluchiens, Japonnois et autres estrangeres nations, et s’y sont confinés, se banissans eux mesmes de leurs propres pays terrestres, affin que ces pauvres peuples ne fussent bannis du Paradis celeste. Je sçay, quelques ministres y ont esté, mais ilz sont allés avec appointement humain, lequel quand il leur a failli, ilz s’en sont revenus sans faire autre, parce qu’un singe est tousjours singe ; mais les nostres y sont demeurés en perpetuelle continence, pour feconder l’Eglise de ces nouvelles plantes, en extreme pauvreté, pour enrichir ces peuples du traffiq evangelique, et y sont mortz en esclavage, pour mettre ce monde la en liberté chrestienne.
Que si, au lieu de faire vostre prouffit de ces exmples et conforter vos cerveaux a la suavité d’un si saint parfum, vous tournes les yeux devers certains lieux ou la discipline monastique est du tout abolie, et n’y a plus rien d’entier que l’habit, vous me contraindres de dire que vous cherches les cloaques et voiries, non les jardins et vergers. Tous les bons Catholiques regrettent le malheur de ces gens, et detestent la negligence des pasteurs et l’ambition des aises de laides ames, qui, voulans tout manier, disposer et gouverner, empeschent l’election legitime et l’ordre de la discipline pour s’attribuer le bien temporel de l’Eglise. Que voules vous ? le Maistre y avoit semé la bonne semence, mais l’ennemy y a sursemé la zizanie (Matt 13, 24-25) ;
cependant l’Eglise, au Concile de Trente, y avoit mis bon ordre, mais il est mesprisé par ceux qui le devoient mettre en execution, et tant s’en faut que les docteurs Catholiques consentent a ce malheur, quilz tiennent estre grand peché d’entrer en ces monasteres ainsy desbordés.
Judas n’empescha point l’honneur de l’ordre apostolique, ni Lucifer de l’angelique, ni Nicolas du diaconat ; ainsy ces abominables ne doivent empescher le lustre de tant de devotz monasteres que l’Eglise Catholique a conservés, parmi toute la dissolution de nostre siecle de fer, affin que pas une parole de son Espoux ne demeurast en vain, sans estre prattiquee.
Au contraire, Messieurs, vostre eglise pretendue mesprise et deteste tant qu’elle peut tout cecy ; Cavin au livre 4 de ses Institutions, ne vise qu’a l’abolissement de l’observation des conseilz evangeliques. Au moins, ne m’en sçauries vous monstrer aucun essay ni bonne volonté parmi vous autres, ou jusques aux ministres chacun se marie, chacun traffique pour assembler des richesses, personne ne reconnoist autre superieur que celuy que la force luy faict advoüer ; signe evident que ceste pretendue eglise n’est pas celle pour laquelle Nostre Seigneur a presché, et tracé le tableau de tant de beuax exemples : car, si chacun se marie, que deviendra l’advis de saint Pol, Bonum est homini mulierem non tangere (1 Cor 7,1) ? si chacun court a l’argent et aux possessions, a qui s’adressera la parole de Nostre Seigneur, Nolite thesaurizare vobis thesauros in terra (Matt 6, 19), et l’autre, Vade, vende omnia, da pauperibus (19, 21) ? si chacun veut gouverner a son tour, ou se trouvera la prattique de ceste si solemnelle sentence, Qui vult venire post me abneget semetipsum (Luc 9, 23) ? Si donq vostre eglise se met en comparaison avec la nostre, la nostre sera la vraye Espouse, qui prattique toutes les paroles de son Espoux, et ne laisse pas un talent de l’Escriture inutile ; la vostre sera fause, qui n’escoute pas la voix de l’Espoux, ains la mesprise : car il n’est pas raisonnable que, pour tenir la vostre en credit, on rende vaine la moindre syllabe de l’Escriture, laquelle, ne s’adressant qu’a la vraye Eglise, seroit vaine et inutile si en la vraye Eglise on n’employoit toutes ses pieces.
ARTICLE XII DE L’UNIVERSALITE OU CATHOLICISME DE L’EGLISE MARQUE TROISIEME
Ce grand pere Vincent le Lirinois, en son tres utile Memorial, dict que sur tout on doit avoir sion de croire " ce qui a esté creu par tout (toujours, de tous) (.....manque une partie de l’article dans le manuscrit d’origine) comme les fourbeurs et chaudronniers, car le reste du monde nous appelle Catholiques ; que si on y adjouste Romaine, ce n’est sinon pour instruire les peuples du siege de l’Evesque qui est Pasteur general et visible de l’Eglise, et ja du tems de saint Ambroise (Vide lib De excessu Sat., 47), ce n’estoit autre chose estre Romains de communion qu’estre Catholiques. Mays quant a vostre eglise, on l’appelle par tout huguenote, calvinique, zuinglienne, heretique, pretendue, protestante, nouvelle ou sacramentaire ; vostre eglise n’estoit point devant ces noms, ni ces noms devant vostre eglise, parce qu’ilz luy sont propres : personne ne vous appelle Catholiques, vous ne l’oses pas quasi faire vous mesmes. Je sçai bien que parmi vous vos eglises s’appellent reformees, mais autant ont de droit sur ce nom les lutheriens, ubiquitistes, anabaptistes, trinitaires et autres engences de Luther, et ne le vous quitteront jamaid. Le nom de Religion est commun a l’eglise des Juifz et des Chrestiens, a l’ancienne Loy et a la nouvelle ; le nom de Catholique c’est le propre de l’Eglise de Nostre Seigneur ; le nom de reformee est un blaspheme contre Nostre Seigneur, qui a si bien formé et sanctifié son Eglise en son sang, qu’elle ne devoit jamais subir autre forme que d’espouse toute belle (Cant 4, 7), de colomne de fermeté et de verité (1 Tim 3, 15). On peut reformer les peuples et particuliers, mais, non ,l’Eglise ni la Religion, car, si elle estoit Eglise et Religion elle estoit bien formee, la difformation s’appelle heresie et irreligion ; la teinture du sang de Nostre Seigneur est trop vive et fine pour avoir besoin de nouvelles couleurs : vostre eglise donques, s’appelant reformee, quitte sa part a la formation que le Sauveur y avoit faitte. Mais je ne puis que je ne vous die ce que de Beze, Luther et Pierre Martyr en entendent : Pierre Martyr appelle les lutheriens, lutheriens, et dict que vous estes freres avec eux, vous estes donques lutheriens ; Luther vous appelle svermeriques et sacramentaires ; de Beze vous appelle lutheriens, consubstantiateurs et chimiques, et neantmoins les met au nombre des eglises reformees. Voyla donques les nouveuax noms que ces reformateurs advoüent les uns pour les autres ; vostre eglise, donques, n’ayant pas seulement le nom de Catholique, vous ne pouves dire en bonne conscience le Symbole des Apostres, ou vous vous juges vous mesme, qui, confessans l’Eglise Catholique et universelle, persistes en la vostre qui ne l’est pas. Pour vray, si saint Augustin vivoit maintenant, il se tiendroit en nostre Eglise laquelle, de tems immemorable, est en possession du nom de Catholique.
ARTICLE XIII LA VRAYE EGLISE DOIT ESTRE ANCIENNE
L’Eglise pour estre catholique doit estre universelle en tems, et pour estre universelle en tems il faut qu’elle soit ancienne ; l’ancienneté donques est une proprieté de l’Eglise, et en comparaison des heresies elle doit estre plus ancienne et precedente, parce que, comme dict tres bien Tertullien (Apologet c 43 ; Adv Marc, l 4, c 5), la fauseté est une corruption de verité, la verité doit donques preceder. La bonne semence est semee devant l’ennemy, qui a sursemé la zizanie bien apres (Matt 13, 24-25) ; Moyse devant Abiron, Datan et Coré ; les anges devant les diables ; Lucifer fut debout au jour avant qu’il cheut es tenebres eternelles ; la privation doit suivre la forme. Saint Jan dict des heretiques : Ilz sont sortis de nous ( 1 Jean 2, 19), ilz estoyent donques dedans avant que de sortir ; la sortie, c’est l’heresie, l’estre dedans, la fidelité. L’Eglise donques precede l’heresie : ainsy la robbe de Nostre Seigneur fut entiere avant qu’on la divisast (Jean 19, 23-24), et bien qu’Ismaël fust devant Isaac, cela ne veut dire que la fauseté soit devant la verité, mays l’ombre veritable du Judaïsme devant le cors du Christianisme, comme dict saint Pol (Heb 10, 1).
ARTICLE XIV L’EGLISE CATHOLIQUE EST TRES ANCIENNE LA PRETENDUE TOUTE NOUVELLE
Dites nous maintenant, je vous prie, cottes le tems et le lieu ou premierement nostre Eglise comparut des l’Evangile, l’autheur et le docteur qui la convoqua : j’useray des mesmes paroles d’un Docteur et Martyr de nostre aage, dignes d’estre bien pesees (Bx Edm. Campion, Decem Rationes, 7, Historia). " Vous nous confesses, et n’oseries faire autrement, que pour un tems l’Eglise Romaine fut Sainte, Catholique, Apostolique : lhors qu’elle merita ces saintes louanges de l’Apostre : Vostre foy est annoncee par tout le monde (Rom 1, 8). Je fais sans cesse memoire de vous (vers 9). Je sçay que, venant a vous, j’y viendray en abondance de la benediction de Jesus Christ (15, 29). Toutes les eglises en Jesus Christ vous saluent (16, 16). Car vostre obeissance a esté divulguee par tout le monde ; lhors que saint Pol, en une prison libre, y semoit l’Evangile (Act, ult, 30, 31 ; 2 Tim 2, 9) ; lhors qu’en icelle saint Pierre gouvernoit l’Eglise ramassee en Babylone (1 Pierre 5, 13)
; lhors que Clement, si fort loüé par l’Apostre (Philip 4, 3), y estoit assis au timon ; lhors que les Cesars prophanes, comme Neron, Domitien, Trajan, Anthonin, massacroyent les Evesques romains, et lhors mesme que Damasus, Siricius, Anastasius, Innocentius y tenoyent le gouvernail apostolique : mesme au tesmoignage de Calvin, car il confesse librement qu’en ce tems la ilz ne s’estoient encore point esgarés de la doctrine evangelique. Or sus donques, quand fut ce que Rome perdit ceste foy tant celebree ? quand cessa elle d’estre ce qu’elle estoit ? en quelle saison, sous quel Evesque, par quel moyen, par quelle force, par quel progres, la religion estrangere s’empara elle de la cité et de tout le monde ? quelles voix, quelz troubles, quelles lamentations engendra elle ? hé, chacun dormoit il par tout le monde pendant que Rome, Rome, dis je , forgeoit de nouveaux Sacremens, nouveaux Sacrifices, nouvelles doctrines ? ne se trouve il pas un seul historien, ni grec ni latin, ni voisin ni estranger, qui ayt mis ou laissé quelques marques en ses commentaires et memoires d’une chose si grande ?
Et certes, ce seroit grand cas si les historiens, qui ont esté si curieux de remarquer jusque aux moindres mutations des villes et peuples, eussent oublié la plus notable de toutes celles qui se peuvent faire, qui est de la religion, en la ville et province la plus signalee du monde, qui est Rome et l’Italie. Je vous prie, Messieurs, si vous sçaves quand nostre Eglise commença l’erreur pretendu, dites le nous franchement, car c’est chose certaine que, comme dict saint Hierosme (Adv Lucif 28), Haereses ad originem revocasse, refutasse est. Remontons le cours des histoires jusqu’au pied de la Croix, regardons deça et dela, nous ne verrons jamais, en pas une saison, que ceste Eglise Catholique ait changé de face, c’est tousjours elle mesme en doctrine et en Sacremens.
Nous n’avons pas besoin contre vous, en ce point, d’autres tesmoins que des yeux de nos peres et ayeux, pour dire quand vostre Eglise commença. L’an 1517 Luther commença sa tragedie, Zuingle et Calvin furent les deux principaux personnages. Voules vous que je cotte par le menu comment, par quelz succes et actions, par quelles forces et violences, cette reformation s’empara de Berne, Geneve, Lausanne et autres villes ? quelz troubles et lamentations elle a engendrés ? vous ne prendries pas playsir a ce recit, nous le voyons, nous le sentons : en un mot , vostre eglise n’a pas 80 ans, son autheur est Calvin, ses effectz, le malheur de nostre aage. Que si vous la voules faire plus ancienne, dites ou elle estoit avant ce tems la : ne dites pas qu’elle estoit mais invisible, car, si on ne la voyoit point qui peut savoir qu’elle ait esté ? puys Luther vous contredit qui confesse qu’au commencement il estoit tout seul.
Or, si Tertullien, ja de son tems, atteste que les Catholiques debouttoyent les heretiques par leur posteriorité et nouveuaté, quand l’Eglise mesme n’estoit qu’en son adolescence (Solemus, haeriticos, compendi gratia, de posterioritate praescribere)(Adv Hermog, c 1), combien plus d’occasion avons nous maintenant ? Que si l’une de nos deux eglises doit estre la vraye, ce tiltre demeurera a la nostre qui est tres ancienne, et a vostre nouveauté, l’infame nom d’heresie. Ques a la consommation du siecle (Mat 28, 20) ? Si ce conseil, dict Gamaliel, ou ceste oeuvre est des hommes elle se disssipera, mays si elle est de Dieu vous ne sçauries la dissoudre (Act 5, 38-39) : l’Eglise est oeuvre de Dieu, qui donques la dissipera ? laisses la ces aveugles, car toute plante que le Pere celeste n’a pas plantee sera arrachee (Mat 15, 13-14), mays l’Eglise a esté plantee de Dieu et ne peut estre arrachee.
Saint Pol dict que tous doivent estre vivifiés chacun a son tour ; les premices ce sera Christ, puys ceux qui sont de Christ, puys la fin(1 Cor 15, 23-24) : il n’y a point d’entre deux entre ceux qui sont de Christ et la fin, d’autant que l’Eglise doit durer jusques a la fin. Il falloit que Nostre Seigneur regnast au milieu de ses ennemis jusqu’a ce qu’il eust mis sous ses pieds et assujetti tous ses adversaires (Ps 109, 1-2 ; 1 Cor 15, 25), et quand les assujettira il tous sinon au jour du jugement ? mays ce pendant il faut qu’il regne parmi ses ennemis sinon ça bas ? et ou regne il sinon en son Eglise ?
Si ceste espouse fust morte apres qu’ elle eut receu la vie du costé de son Espoux endormi sur la Croix, si elle fust morte, dis-je, qui l’eust resuscitee ? La resurrection d’un mort n’est pas moindre miracle que la creation : en la creation Dieu dict, et il fut faict (Ps 148, 5), il inspira l’ame vivante (Gen 2, 7), et si tost qu’il l’eut inspiree l’homme commença a respirer ; mays Dieu voulant reformer l’homme il employa trente trois ans, sua le sang et l’eau, et mourut sur l’oeuvre. Qui donques dict que l’Eglise estoit morte et perdue, il accsue la providence du Sauveur ; qui s’en appelle reformateur ou restaurateur, comme Beze appelle Calvin, Luther et les autres, il s’attribue l’honneur deu a Jesus Christ, et se faict plus qu’apostre. Nostre Seigneur avoit mis le feu de sa charité au monde (Luc 12, 49), les Apostres avec le souffle de leurs predications l’avoyent estendu et faict courir par l’univers : on dict qu’il estoit esteint par l’eau de l’ignorance et superstition ; qui le pourra rallumer. Le souffle n’y sert de rien ; il faudroit donques peut estre rebattre denouveau avec les clouz et la lance sur Jesus Christ, pierre vivante, pour en faire sortir un nouveau feu ? sinon que l’on veuille mettre Luther et Calvin pour pierre angulaire du bastiment ecclesiastique. " O voix impudente ", dict saint Augustin contre les Donatistes (In Ps 101, Sermo 2, 7), " que l’Eglise ne soit point parce que tu n’y es pas ". " Non, non " dict saint bernard (Sermo 79 in Cant), " les torrens sont venus, les vens ont soufflé (Matt 7, 25) et l’ont combattue, elle n’est point tombee, parce qu’elle estoit fondee sur la pierre, et la pierre estoit Jesus Christ (1 Cor 10, 4).
Quoy donques ? tous nos devanciers sont ilz damnés ? ouy pour vray, si l’Eglise estoit perie, car hors l’Eglise il n’y a point de salut. O quel contrechange ; nos Anciens ont tant souffert pour nous conserver l’heritage de l’Evangile, et maintenant on se mocque d’eux et les tient on pour folz et insensés.
" " Que nous dites vous de nouveau ? " dict saint Augustin (De unit eccl, " faudra il encores une fois semer la bonne semence, puysque des qu’elle est semee elle croist juqu’a la moisson (Mat 13, 30) ? Que si vous dites que celle que les Apostres avoyent semee est par tout perdue, nous vous respondrons, lises nous cecy es Saintes Escritures, et vous ne le lires jamais que vous ne rendies faux ce qui est escrit, que la semence qui fut semee au commencement croistroit jusqu’au tems de moissonner. La bonne semence ce sont les enfans du Royaume, la zizanie sont les mauvais, la moisson c’est la fin du monde (vers 38, 39). Ne dites pas donques que la bonne semence soit abolie ou estouffee, car elle croist jusques a la fin du monde.
L’Eglise donques ne fut pas abolie quand Adam et Eve pecherent ; car, ce n’estoit Eglise ains commencement d’Eglise : outre ce qu’ilz ne pecherent pas en la doctrine ni au croire, mais au faire.
Ni quand Aaron dressa le veau d’or ; car, Aaron n’estoit pas encores sauverain Prestre ni chef du peuple, c’estoit Moyse, lequel n’idolatra pas, ni la race de Levi qui se joignirent a Moyse. Ni quand Helie se lamentoit d’estre seul (3 Rois 19, 14) ; car, il ne parle que d’Israël, et Juda estoit la meilleure et principale partie de l’Eglise : et ce qu’il dict n’est qu’une façon de parler pour mieux exprimer la justice de sa plainte, car au reste il y avoit encores sept mille hommes qui ne s’estoyent encores point abandonnés a l’idolatrie (vers 18). Ce sont donques certaines expressions vehementes, accoustumees es propheties, qui ne doivent se verifier en general pour un grand desbordement, comme quand David disoit (Ps 13, 4) : Non est qui faciat bonum, et saint Pol : Omnes quaerunt quae sua sunt. (Philip 2, 21)
Ni ce qu’il faut que la separation et devoyement vienne (2 Thess 2, 3), lhors que les sacrifice cessera (Dan 12, 11), et qu’a grand peyne le Filz de l’homme trouvera foy en terre (Luc 18, 8) ; car, tout cecy se verifiera es trois ans et demi que l’Antichrist regnera, durant lesquelz toutefois l’Eglise ne perira point, mays sera nourrie es solitudes et desers, comme dict l’Escriture.
ARTICLE XVI NOSTRE EGLISE EST PERPETUELLE ; LA PRETENDUE NE L’EST PAS
Je vous diray, comme j’ay dict cy dessus (art 14), montres moy une dizaine d’annees, des que Nostre Seigneur est monté au ciel, en laquelle nostre Eglise n’ayt esté :
ce qui vous garde de sçavoir dire quand nostre Eglise a commencé, c’est parce qu’elle a tousjours duré. Que s’il vous plaisoit vous esclaircir a la bonne foy de cecy, Sanderus, en sa Visible Monarchie, et Gilbert Genbrard, en sa Chronologie, vous fourniroient asses de lumiere, et sur tous le docte Cesar Baron, en ses Annales. Que si vous ne voules pas de premier abord abandonner les livres de vos maistres, et n’aves point les yeux sillés d’une trop excessive passion, si vous regardes de pres les Centuries de Magdebourg, vous n’y verres autre par tout que les actions des Catholiques ; car, dict tres bien un docte de nostre aage (Bx Edm Campion, ubi supra, art 14, p 124), " s’ilz ne les y eussent recueillies ilz eussent laissé mille et cinq cens ans sans histoire. " Je diray quelque chose de cecy cy apres (Art 18, 20). Or, quant a vostre eglise, supposons ce gros mensonge pour verité, qu’elle ayt esté du tems des Apostres, si ne sera elle pas pourtant l’Eglise Catholique : car, la Catholique doit estre universelle en tems, elle doit donques tousjours durer ; mais dites moy ou estoit vostre eglise il y a cens, deux cens, trois cens ans, et vous ne le sçauries faire, car elle n’estoit point ; elle n’est donques pas la vraye Eglise. Elle estoit, ce me dira peut estre quelqu’un, mais inconneüe : bonté de Dieu, qui ne dira le mesme ? Adamites, Anabaptistes, chacun entrera en ce discourw ; j’ay ja monstré (ch 2 art 1) que l’Eglise militante n’est pas invisible, j’ay monstré qu’elle est universelle en tems, je vais monstrer qu’elle ne peut estre inconneüe.