Les Controverses (page 4)
ARTICLE III DE LA SECONDE PROMESSE FAICTE A SAINT PIERRE ET JE TE DONNERAY LES CLEFZ DU ROYAUME DES CIEUX
Il fache tant aux adversaires qu’on leur propose le siege de saint Pierre comme une pierre de touche, a laquelle il faille faire l’espreuve des intelligneces, imaginations et fantasies quilz font es Escrittures, quilz renversent le ciel et la terre pour nous oster des mains les expresses parolles de Nostre Seigneur par les… Nostre Seigneur ayant dict a saint Pierre quil aedifieroit sur luy son Eglise, affin que nous sceussions plus particulierement ce quil vouloit dire, poursuit en ces termes : Et tibi dabo claves regni caelorum. On ne sçauroit parler plus clairement : il avoit dict, Beatus es Simon Barjona, quia caro, etc. Et ego dico tibi quia tu es Petrus, et tibi dabo, etc. ; ce tibi dabo se rapporte a celuy la mesme auquel il avoit dict, et ego dico tibi, c’est donq a saint Pierre. Mays les ministres tachent tant quilz peuvent de troubler si bien la clere fontayne de l’Evangile, que saint Pierre n’y puisse plus trouver ses clefz, et a nous degouster d’y boire l’eau de la sainte obeissance qu’on doit au Vicaire de Nostre Seigneur ; et partant ilz se sont avisés de dire que saint Pierre avoit receu ceste promesse de Nostre Seigneur au nom de toute l’Eglise, sans quil y ait receu aucun privilege particulier en sa personne. Mays si cecy n’est violer l’Escriture, jamays homme ne la viola ; car n’estoit ce pas a saint Pierre a qui il parloit ? et comme pouvoit il mieux exprimer son intention que de dire, Et ego dico tibi ; Dabo tibi ? et puysque immediatement il venoit de parler de l’Eglise, ayant dict, portae inferi non praevalebunt adversus eam, qui l’eust gardé de dire, et dabo illi claves regni, sil les eust voulu donner a toute l’Eglise immediatement ? or il ne dict pas illi, mays, dabo tibi. Que sil est permis d’aller ainsy devinant sur des paroles si claires, il ny aura rien en l’Escriture qui ne se puysse plier a tout sens : quoy que je ne nie pas que saint Pierre en cest endroit ne parlast en son nom et de toute l’Eglise, quand il fit ceste noble confession ; non ja comme commis par l’Eglise ou par les disciples (car nous n’avons pas un brin de marque de ceste commission en l’Escriture, et la revelation sur laquelle il fonde sa confession avoit esté faite a luy seul, sinon que tout le college des Apostres eut nom Simon Barjona), mays comme bouche, prince et chef des autres, selon saint Chrysostome (In hunc locum) et saint Cyrille (Lib 12 in Joan c 54 Al in cap 21, 15-17), et " pour la primauté de son apostolat ", comme dict saint Augustin (Tract ult in Joannem 5). Si que toute l’Eglise parla en la personne de saint Pierre comme en la personne de son chef, et saint Pierre ne parla pas en la personne de l’Eglise ; car le cors ne parle qu’en son chef, et le chef parle en luy mesme, non en son cors. Et bien que saint Pierre ne fut pas encor chef et prince de l’Eglise, ce qui luy fut seulement conferé apres la resurrection du Maistre, il suffit quil estoit deja choisi pour tel et quil en avoit les erres ; comme aussi les Apostres n’avoyent pas encores le pouvoir Apostolique, cheminans toute ceste benite compaignie plus comme disciples avec leur regent, pour apprendre les profondes leçons quilz ont par apres enseignëes aux autres, que comme Apostres ou envoyés, ce quilz firent depuys, lorsque le son de leur voix retentit par tout le monde (Ps 18, 5). Et ne nie pas nom plus que le reste des praelatz de l’Eglise n’ayent eu part a l’usage des clefz ; et quand aux Apostres, je confesse quilz y ont eu tout’authorité : je dis seulement que la collation des clefz est icy promise principalement a la personne de saint Pierre, et a l’utilité de toute l’Eglise ; car encor que ce soit luy qui les ayt receües, si est ce que ce n’est pas pour son prouffit particuier, mays pour celuy de l’Eglise. Le maniement des clefz est promis a saint Pierre en particulier et principalement, puys, en apres, a l’Eglise ; mays principalement pour le bien general de l’Eglise, puys, en apres, pour celuy de saint Pierre : comm’il advient en toutes charges publiques.
Mays on me demandera quelle difference il y a entre la promesse que Nostre Seigneur faict icy a saint Pierre de luy donner les clefz, et celle quil fit aux Apostres par apres ; car, a la verité, il semble que Nostre Seigneur explicant ce quil entendoit par les clefz, il dict : Et quodcumque ligaveris super terram erit ligatum et in caelis, et quodcumque solveris, qui n’est autre que ce quil dict aux Apostres en general, quaecumque alligaveritis. Si donques il promet en general ce quil promet a saint Pierre en particulier, il ni aura point de rayson de dire que saint Pierre soit plus qu’un des autres par ceste promesse.
Je respons qu’en la promesse, et en l’execution de la promesse, Nostre Seigneur a tousjours préféré saint Pierre, par des termes qui nous obligent a croire quil a esté chef de l’Eglise.
Et quand a la promesse, je confesse que par ces parolles, et quod cumque solveris, Nostre Seigneur n’a rien plus promis a saint Pierre quil fit aux autres par apres, quacumque aligaveritis super terram (Mat 18, 18), etc. ; car les paroles sont de mesme substance et signification en tous deux les passages. Je confesse ausy que par ces paroles, et quacumque solveris, dites a saint Pierre, il explique les praecedentes, tibi dabo claves ; mays je nie que ce soit tout un de promettre les clefz et de dire quodcumque solveris. Voyons voir donques que c’est que de promettre les clefz du royaume des cieux. Et qui ne sçait qu’un maistre partant de sa mayson, sil laisse les clefz a quelqu’un, que ce n’est sinon luy en laisser la charge et le gouvernement ? Quand les princes font leurs entrëeses villes, on leur presente les clefz, comme leur deferans la sauveraine authorité ; c’est donq la supreme authorité que Nostre Seigneur promet icy a saint Pierre. A la verité, quand l’Escriture veut ailleurs declairer une sauveraine authorité, elle a usé de semblables termes : en l’Apocalipse (1, 18), quand Nostre Seigneur se veut faire connoistre a son serviteur, il luy dict : Ego sum primus et novissimus, et vivus et fui mortuus, et ecce sum vivens in secula seculorum ; et habeo claves mortis et inferni ; qu’entend il par les clefz de la mort et de l’enfer, sinon la supreme puyssance et sur l’un et sur l’autre ? et la mesme (3, 7) quand il est dict de Nostre Seigneur, Haec dicit sanctus et verus, qui habet clavem David, qui aperit et nemo claudit et nemo aperit, que pouvons nous entendre que la supreme authorité en l’Eglise ? et ce que l’Ange dict a Nostre Dame (Luc 1, 32), Dabit illi Dominus sedem David patris ejus et regnabit in domo Jacob in aeternum ? le Saint Esprit nous faysant connoistre la royauté de Nostre Seigneur ores par le siege ou trosne, ores par les clefz. Mays sur tout, le commandement qui est faict en Isaïe (ch 22) pour Eliakim, s’apparie de toutes pieces a celuy que Nostre Seigneur faict icy a saint Pierre. La, donques, est descritte la deposition d’un sauverain Prestre et gouverneur du Temple : Haec dicit Dominus Deus exercituum : vade, ingredere ad eum qui habitat in tabernaculo, ab Sobnam, praepositum Templi, et dices ad eum : quid tu hic (vers 15, 16) ? et plus bas : deponam te (vers 19). Voilà la deposition de l’un, voici maintenant l’institution de l’autre : Ecce in die illa vocabo servum meum Eliakim, filium Helciae, et induam ilum tunica tua, et cingulo tuo confortabo eum, et potestatem tuam (dabo) in manus ejus, et erit quasi pater habitantibus Hierusalem et domui Juda ; et dabo clavem domus David super humerum ejus, et aperiet et non erit qui claudat, et claudet et non erit qui aperiat (vers 22). I a il rien de plus coignant que ces deux Escrittures ? Car, Beatus es, Simon Barjona, quia caro et sanguis non revelavit tibi, sed Pater meus qui in caelis est, ne vaut il pas bien pour le moins, Vocabo servum meum Eliakim filium Helciae ? et, Ego dico tibi quia tu es Petrus, et super hanc petram aedificabo Ecclesiam meam, et portae inferi, etc., ne vaut il pas tout autant, Induam illum tunica tua, et cingulo tuo confortabo eum, et potestatem tuam dabo in manus ejus, et erit quasi pater habitantibus Hierusalem et domui Juda ? et qu’est ce autre chose estre le fondement ou pierre fondamentale d’une famille, que d’y estre comme pere, y avoir la surintendence, y estre gouverneur ? Que si l’un a eu ceste asseurance, Dabo clavem David super humerum ejus, l’autre n’en a pas eu moins, qui a ceste promesse, Et tibi dabo claves regni caelorum ; que si quand l’un aura ouvert, personne ne fermera, quand il aura fermé personne n’ouvrira, aussi quand l’autre aura deslié personne ne liera, quand il aura lié personne ne desliera. L’un est Eliakim, filz d’Helcias, l’autre Simon, filz de Jonas ; l’un est revestu de la robbe pontificale, l’autre, de la revelation caeleste ; l’un a la puyssance en sa main, l’autre est un fort rocher ; l’un est comme pere en Hierusalem, l’autre est comme fondement en l’Eglise ; l’un a les clefz du Temple de David, l’autre, celles de l’Eglise Evangelique ; quand l’un ferme personne n’ouvre, quand l’un lie personne ne deslie ; quand l’un ouvre personne ne ferme, quand l’un deslie personne ne lie. Que reste il plus a dire, sinon que jamays Eliakim filz d’Helcias a esté chef au Temple Mosaique, Simon filz de Jonas l’a esté en l’Eglise Evangelique ? Eliakim repraesentoit Nostre Seigneur comme figure, saint Pierre le repraesente comme lieutenant ; Eliakim le repraesentoit a l’Eglise Mosaique, et saint Pierre, a l’Eglise Chrestienne.
Voyla que c’est qu’importe ceste promesse qui ne fut onques faitte aux Apostres : mays je dis que ce n’est pas tout un de promettre les clefz du Royaume, et de dire, quodcumque solveris, quoy que l’un soit explication de l’autre. Et quelle difference y a il ? certes, toute telle quil y a entre la proprieté d’une authorité et l’usage : il se peut bien faire qu’un roy vivant, il ait ou la reyne ou son filz qui ait tout autant de pouvoir que le roy mesme a chastier, absoudre, donner, faire grace ; il n’aura pourtant pas le sceptre, mays l’usage seulement ; il aura bien la mesm’authorité, mays nom pas quand a la proprieté, ains seulement quand a l’usage et l’exercice ; tout ce quil aura faict sera faict, mays il ne sera pas chef ni roy, ainbs faudra quil reconnoisse que son pouvoir est extraordinaire et par proprieté. Ainsy Nostre Seigneur promettant les clefz a saint Pierre, luy remet l’authorité ordinaire, et luy donne cest office en proprieté duquel il declaire l’usage quand il dict, Quodcumque, etc. ;or, par apres, quand il faict la promesse aux Apostres, il ne leur donne pas les clefz ou l’authorité ordinaire, mays seulement les authorise en l’usage quilz feront, et en l’exercice des clefz. Ceste difference est prise des termes propres de l’Escriture, car solvere et ligare ne signifie que l’action et exercice, habere claves, l’habitude. Voyla combien est differente la promesse que Nostre Seigneur fit a saint Pierre, de celle quil fit aux autres Apostres ; les Apostres ont otus mesme pouvoir avec saint Pierre, mays nom pas en mesme grade, d’autant quilz l’ont comme deleguez et commis, et saint Pierre, comme chef ordinaire et officier permanent. Et a la verité, il fut convenable que les Apostres, qui devoyent par tout planter l’Eglise, eussent tous plein pouvoir et entiere authorité d’user des clefz et pour l’exercice d’icelles ; et fut tres necessaire encores que l’un d’entr’eux en eust la garde par office et dignité, ut Eclesai quae una est, comme dict saint Cyprien, super unum, qui claves ejus accepit, voce Domini fundaretur. (Ep. Ad Jubianum 73 11)
ARTICLE IV DE LA TROYSIESME PROMESSE FAICTE A SAINT PIERRE
Auquel des autres fut il jamais dict : Ego rogavi pro te, Petre, ut non deficiat fides tua ; et tu aliquando conversus confirma fratres (Luc 22, 32) ? certes, ce sont deux privileges de grnade consequence que ceux ci. Nostre Seigneur, qui devoit maintenir la foy en son Eglise, n’a point prié pour la foy d’aucun des autres en particulier, mays seulement de saint Pierre comme chef : car, quelle rayson penserions nous en ceste praerogative, Expetivit vos (vers 31), tous tant que vous estes, ego autem rogavi pro te ? n’est ce pas le mettre luy tout seul en conte pour tous comme chef et conducteur de toute la troupe ? Mays qui ne voit combien ce lieu est pregnant a ceste intention ? Regardons ce qui precede, et nous y trouverons que Nostre Seigneur avoit declaré a ses Apostres quil y en avoit un entr’eux plus grand que les autres, qui major est inter vos, et qui praecessor (vers 26) ;
et tout d’un train Nostre Seigneur luy va dire que l’adversaire cherchoyt de les cribler, tous tant quilz estoyeny, et neantmoins quil avoit prié pour luy en particulier, affin que sa foy ne manquast. Je vous prie, ceste grace si particuliere et qui ne fut pas commune aux autres, tesmoin saint Thomas (Jean 20 ; 25, 27), ne monstre elle pas que saint Pierre estoyt celluy la qui major erat inter eos ? tous sont tentés, et on ne prie que pour l’un. Mays les paroles suivantes rendent tout cecy tres evident ; car quelque Protestant pourroit dire quil a prié pour saint Pierre en particulier pour quelque autre respect que l’on peut imaginer (car l’imagination fournit tousjours asses d’appuy a l’opiniastreté), non par ce quil fut chef des autres, et que la foy des autres fut maintenüe en leur pasteur : au contraire, Messieurs, c’est affin que, aliquando conversus confirmet fratres suos ; il prie pour saint Pierre comme pour le confirmateur et l’appuy des autres, et cecy qu’est ce, que le declairer chef des autres ? On ne sçauroit, a la verité, donner commandement a saint Pierre de confirmer les Apostres, qu’on ne le chargeast d’avoir soin d’eux ; car, comme pourroit mettre ce commandement en faict, sans prendre garde a la foiblesse ou fermeté des autres pour les affermir et rasseurer ? N’est ce pas le redire encor une fois fondement de l’Eglise ? sil appu e, rasseure, affermit ou confirme les pierres mesme fondamentales, comme n’affermira il tout le reste ? sil a charge de soustenir les colomnes de l’Eglise, comme ne soustiendra il tout le reste du bastiment ? sil a la charge de repaistre les pasteurs, ne sera il pas sauverain pasteur luy mesme ? Le jardinier qui voit les ardeurs du soleil continuelles sur une jeune plante, pour la praeserver de l’assechement qui la menace, ne porte de l’eau sur chasque branche, mais ayant bien trempé la racine croit que tout le reste est en asseurance, par ce que la racine va dispersant l’humeur a tout le reste de la plante : ainsy Nostre Seigneur ayant planté ceste saint’assemblëe de Disciples, pria pour le chef et la racine, affin que l’eau de la foy ne manquast point a celuy qui devoit en assaisonner tout le reste, et que par l’entremise du chef, la foi fust tousjours conservëe en l’Eglise ; il prie donques pour saint Pierre en particulier, mays au prouffit et utilité generale de toute l’Eglise.
Mays il faut avant que fermer ce propos, que je vous die que saint Pierre ne perdit pas la foy quand il nia Nostre Seigneur, mays la crainte luy fit desavouer ce quil croyoit ; c’est a dire, il ne s’oublia pas en la foy, mays en la confession de la foy ; il croyoiy bien, mais il parloit mal, et ne confessoit pas ce quil croyoit.
ARTICLE V DE L’EXHIBITION DE CES PROMESSES
Nous sçavons bien que Nostre Seigneur fit tres ample procure et commission, de son salut, quand il leur dict (Jean 20 ; 21-22) : Sicut misit me Pater, et ego mitto vos ; accipite Spiritum Sanctum, quorum remiseritis, etc. ; ce fut l’execution de sa promesse quil leur avoit faict en general (Mat 18, 18), quaecumque alligaveritis. Mays au quel des autres dict il jamais en particulier, Pasce oves meas ? ce fut le seul saint Pierre qui eut ceste charge ; ilz furent egaux en l’apostolat, mays quand a la dignité pastorale saint Pierre seul en a eü ceste institution, Pasce oves meas (Jean 21, 17). Il y a des autres pasteurs en l’Eglise ; chacun doit pascere gregem qui in se est, comme dict saint Pierre ( 1 Pierre 5, 2) ou celuy in quo eum posuit Spiritus Sanctus Episcopum, selon saint Pol (Act 20, 28) ; mays, Cui unquam aliorum sic absolute, sic indiscrete, dict saint Bernard (L 2 de Cons c 8), (totae) commissae sunt oves, Pasce oves meas ?
Et que ce soit bien a saint Pierre a qui ces paroles s’addressent, je m’en rapporte a la sainte Parole. Ce n’est que saint Pierre qui s’appelle Simon Joannis, ou Jonae (que l’un vault l’autre, et Jona n’est que l’abregé de Joannah), et affin qu’on sache que ce Simon Joannis est bien saint Pierre, saint Jan atteste (21, 15) que c’estoit Simon Petrus : Dicit Jesus imoni Petro, Simon Joannis, diligis me plus his ? c’est donq saint Pierre en particulier auquel Nostre Seigneur dict, Pasce oves meas. Mesme, que Nostre Seigneur en ceste parole met saint Pierre a part des autres, quand il le met en comparayson : diligis me, voyla saint Pierre d’un costé, plus his ? voyla les Apostres de l’autre ; et quoy que tous les Apostres n’y fussent pas, si est ce que les principaux y estoyent, saint Jaques, saint Jan, saint Thomas et autres (Jean 21, 2). Ce n’est que saint Pierre qui fut fasché, ce n’est que saint Pierre auquel la mort est praeditte (vers 17-18) ; quelle occasion donques y peut il avoir de douter si ceste parolle, Pasce oves meas, qui est jointe a toutes ces autres, s’addresse a luy seul ?
Or, que repaistre les brebis soit avoir la charge d’icelles, il appert clairement ; car qu’est ce avoir la charge de paistre les brebis que d’en estre pasteur et berger ? et les bergers ont pleyne charge des brebis, non seulement ilz les conduysent aux pasturages, mays les rameynent, les establent, les conduisent, les gouvernent, les tiennent en crainte, chastient et defendent. En l’Escriture, regir et paistre le peuple se prend pour une mesme chose, comm’il est aysé a voir en Ezechiel (34, 23), au second des Rois (5, 2 ; 7, 7) ; et es Psalmes en plusieurs endroitz, la ou, selon l’original, il y a pascere, nous avons regere, comme au Psalme second (vers 9), Reges eos in virga ferrea, et de faict, entre regir et paistre les brebis avec une holette de fer il ny a pas difference ; au Psalme 22 (vers 1), Dominus regit me, c’est a sçavoir, me gouverne comme pasteur ; et quand il est dict (Ps 77, 78-79) que David avoit esté esleu pascere Jacob servum suum, et Israel haereditatem suam ; et pavit eos in innocentia cordis sui, c’est tout de mesme que sil disoit, regere, gubernare, praeesse ; et c’est avec la mesme façon de parler que les peuples sont appellés brebis de la pasture de Nostre Seigneur (Ps 73, 1 ; 94, 8), si que avoir commandement de paistre les brebis Chrestiennes, n’est autre que d’en estre le regent et pasteur.
Maintenant, il est aysé a voir quelle authorité Nostre Seigneur baille a saint Pierre par ceste parole, Pasce oves meas ; car, a la verité, 1. le commandement y est si particulier quil ne s’addresse qu’a saint Pierre ; 2. la charge, si generale qu’elle comprent tous les fideles, de quelle condition quilz soyent. Qui veut avoir cest honneur d’estre brebis de Nostre Seigneur, il faut quil reconnoisse saint Pierre, ou celuy qui tient sa place pour berger : Si me amas, dict saint Bernard (L 2 de Cons c 8), pasce oves meas. Quas ? illius vel illius populos civitatis, aut regionis, aut certe regni ? oves meas, inquit. Cui non planum est non designasse aliquas, sed assignasse omnes ? nihil excipitur ubi distinguitur nihil : et forte praesentes caeteri condiscipuli erant cum, commitens uni, unitatem omnibus commendaret in uno grege et uno pastore, secundum illud : una est columba mea, formosa mea, perfecta mea (Cant 6, 8) ; ubi unitas, ibi perfectio. Quand Nostre Seigneur disoit, Cognosco oves meas, il entendoit de toutes : et qu’est ce autre chose dire, Pasce oves meas, que, a e soin de mon bercail, de ma bergerie, ou de mon par cet troupeau ? or, Nostre Seigneur n’a qu’un troupeau (Jean 10, 11 seq), il est donq totalement sous la charge de saint Pierre. Mays sil luy a dict, Repais mes brebis, ou il les luy recommandoit toutes, ou quelques unes seulement : si il n’en recommandoit que quelques unes, et quelles ? je vous prie ; n’eust ce pas esté ne luy en recommander point, de luy en recommander seulement quelques unes sans luy dire lesquelles, et luy donner en charge des brebis meconneües ? si toutes, comme la parole le porte, donques il a esté le general pasteur de toute l’Eglise ; et la chose va bien ainsy sans doute, c’est l’interpretation ordinayre des Anciens, c’est l’execution de ses promesses. Mays il y a du mistere en ceste institution, que nostre saint bernard ne permet pas ce que j’oublie, ja que je l’ay pris pour guide en ce point. C’est que par trois fois Nostre Seigneur luy recharge de faire office de pasteur, luy disant, pnt, Pasce agnos meos, 2nt, oviculas, 3nt, oves ; non seulement affin de rendre ceste institution plus solemnelle, mays pour monstrer quil luy donnoit en charge non seulement les peuples, mays les pasteurs et Apostres mesme, qui, comme brebis, nourrissent les agneaux et brebiettes, et leur sont meres.
Et ne faict rien contre ceste verité que saint Pol et les autres Apostres ayent repeu beaucoup de peuples de la doctrine Evangelique ; car estans tous sous la charge de saint Pierre, ce quilz ont faict luy revient encores, comme la victoire en general, quoy que les cappitaines ayent combatu.
Ni ce que saint Pol receut la main d’association de saint Pierre (Gal 2, 9) ; car ilz estoyent compaignons en la predication, mays saint Pierre estoit plus grand en l’office pastoral, et les chefz appellent les soldatz et cappitaines compaignons.
Ni ce que saint Pol est apellé l’Apostre des Gentilz, et saint Pierre, des Juifz (Ad Gal 2, 7) ; par ce que ce n’estoit pas pour diviser le gouvernement de l’Eglise, ni pour empecher l’un ou l’autre de convertir et les Gentilz et les Juifz indifferemment (Vide Act 9, 15 et Act 15, 7), mays pour leur assigner les quartiers ou ilz devoyent principalement travailler a la predication, affin que chacun attaquant de son costé l’impieté, le monde fust plus tost rempli du son de l’Evangile.
Ni ce quil semble quil ne conneust pas que les Gentilz deussent appartenir a la bergerie de Nostre Seigneur, qui luy estoit commise ; car ce quil dict au bon Cornelius (Act 10, 34-35), In veritate comperi quia non est personarum acceptor Deus, sed in omni gente qui timet eum et operatur justitiam acceptus est illi, n’est pas autre chose que ce quil avoit dict long temps au paravant, Omnis quicumque invocaverit nomen Domini salvus erit (Act 2, 21), et la praedication quil avoit expliquëe, In semine tuo benedicentur omnes familiae terrae (3, 25) ; mays il n’estoit pas asseuré du tems auquel il failloit commencer la reduction des Gentilz, suyvant la sainte parole du Maistre (Act 1, 8), Eritis mihi testes in Hierusalem, et in omni Judaea, et Samaria, et usque ad ultimum terrae, et celle de saint Pol (Act 13, 46), Vobis quidem oportebat primum loqui verbum Dei, sed quoniam repellitis, ecce convertimur ad Gentes : mesme que Nostre Seigneur avoit desja ouvert le sens des Apostres a l’intelligence de l’Escriture, quand il leur dict que oportebat praedicari in nomine ejus poenitentiam et remissionem peccatorum in omnes gentes, incipientibus a Hierosolima (Luc 29, 47).
Ni ce que les Apostres ont faict des diacres sans le comandement de saint Pierre, es Actes des Apostres (Act 6, 6) ; car saint Pierre y estant authorisoit asses cest acte : outre ce que nous ne nions pas que les Apostres n’eussent pleyne administration en l’Eglise, sous l’authorité pastorale de saint Pierre.
Ni ce que les Apostres envoyerent Pierre et Jan en Samarie (Act 8, 14) ; car le peuple envoya bien Phinëes, grand Praestre et superieur, aux enfans de Ruben et Gad (Jos 22, 13), et le Centurion envoya les senieurs et principaux des Juifz quil estimoit plus que luy mesme (Luc 7, 3 et 7) ; et saint Pierre se trouvant au conseil luy mesme, il y consentit et authorisa sa mission propre.
Ni, en fin, ce qu’on faict sonner si haut, que saint Pol a repris en face saint Pierre (Ad Gal 2, 11) ; car chacun sçait quil est permis au moindre de reprendre le plus grand et de l’admonester quand la charité le requiert : tesmoin nostre saint Bernard en ses livres De consideratione ; et sur ce propos le grand saint Gregoire dict ces paroles toutes dorëes : Factus est sequens minoris sui, ut in hoc etiam praeiret ; quatenus qui primus erat in apostolatus culmine, esset primus et in humilitate (In Ezech Hom 18).
ARTICLE VI PAR L’ORDRE AVEC LEQUEL LES EVANGELISTES NOMMENT LES APOTRES
C’est chsoe bien digne de consideration en ce faict, que jamais les Evangelistes ne nomment les Apostres ensemble avec saint Pierre, quilz ne le mettent tousjours au haut bout, tousjours en teste de la troupe : ce qui ne peut estre faict a cas et fortune ; tant par ce que c’est une observation perpetuelle es Evangiles, et que ce ne sont pas quatre ou cinq fois quilz sont nommés ensemble, mays tres souvent ou tous ou une partie, qu’aussi qu’es autres Apostres, les Evangelistes n’observent point d’ordre : Duodecim Apostolorum nomina sunt haec (Matt 10, 2), dict saint Matthieu : primus Simon, qui dicitur Petrus, et Andreas frater ejus, Jacobus Zebedoei et Joannes frater ejus, Philippus et Bartholomaeus, Thomas et Mathaeus publicanus, Judas Iscariotes qui tradidit eum. Saint Marc met saint Jaques second (Marc 3), saint Luc le met troysiesme (Luc 6 ; Act 1) ; saint Matthieu met… C’est chose bien digne de consideration en ce faict, que jamais les Evangelistes ne nomment ou tous les Apostres ou une partie d’iceux ensemble, quilz ne mettent tousjours saint Pierre au haut bout, tousjours en teste de la trouppe : ce qu’on ne sçauroit penser estre faict a cas fortuit, car c’est une observation perpetuelle entre les Evangelistes, et ce ne sont pas quattre ou cinq fois quilz sont nommés ainsy ensemble, mays tressouvent, et d’ailleurs, es autres Apostres, ilz n’observent point d’ordre : Duodecim Apostolrum nomina haec sunt, dict saint Matthieu (10, 2) : primus Simon, qui dicitur Petrus, et Anjdreas frater ejus, Jacobus Zebedoei et Joannes frater ejus, Philippus et bartholomaeus, Thomas et Mathaeus, Jacobus Alphaei et Thaddaeus, Simon Cananaeus et Judas Iscariotes. Il nomme saint André le second, saint Marc le nomme le 4. (Marc 3, 18), et, pour mieux monstrer quil n’importe, saint Luc qui l’a mis en un lieu (Luc 6, 14) le 2., le met en l’autre (Act 1, 13) le 4. ; saint Mathieu met saint Jan le 4., saint Marc le met le 3., saint Luc en un lieu le 4., en un autre le 2. ; saint mathieu met saint jaques 3., saint Marc le met 2nd : bref, il ni a que saint Philippe, saint Jaques Alphaei et Judas qui ne soient tantost plus haut tantost plus bas. Quand les Evangelistes nomment tous les Apostres ensemble, ailleurs, il ni a du tout point d’observation, sinon en saint Pierre qui va devant par tout. Or sus, imaginons que nous voyons, ces champs, es rues, es assemblëes, ce que nous lisons es Evangiles, et de vray est il encor plus certain que si nous l’avions veu ; quand nous verrions par tout saint Pierre le premier, et tout le reste pesle mesle, ne jugerions nous pas que les autres sont esgaux et compaignons, et saint Pierre, le chef et cappitaine ?
Mays, outre cela, bien souvent quand les Evangelistes parlent de la compaignie Apostolique, ilz ne nomment que Pierre, et mettent les autres en conte par accessoire et suite : Prosecutus est eum Simon, et qui cum illo erant ( Marc 1, 36). Dixit Petrus, et qui cum illo erant (Luc 8, 45). Petrus vero, et qui cum illo erant, gravati erant somno (Luc 9, 32). Vous sçaves bien que nommer une personne et mettre les autres en un bloc avec luy, c’est le rendre le plus apparent, et les autres, ses inferieurs.
Bien souvent encores on le nomme a part des autres ; comme l’Ange : Dicite discipulis ejus, et Petro (Marc 16, 7). Stans autem Petrus, cum undecim (Act 2, 14). Dixerunt ad petrum, et ad reliquos Apostolos (vers 37). Respondens autem Petrus et Apostoli, dixerunt (Act 5, 29). Nunquid non habemus potestatem sororem mulierem circumducendi, sicut caeteri Apostoli, et fratres Domini, et Cephas (1 Cor 9, 5) ? Qu’est ceci a dire, Dicite discipulis ejus, et Petro ? Pierre estoit il pas Apostre ? Ou il estoit moins ou plus que les autres, ou il estoit esgal : jamais homme, sil n’est du tout desesperé, ne dira quil fut moins ; sil est egal, et va a pair des autres, pourquoy le met on a part ? sil ny a rien en luy de particulier, pourquoy ne dict on aussi bien, Dicite discipulis, et Andreae, ou, Joanni ? Certes, il faut que ce soit quelque particuliere qualité qui soit en luy plus qu’es autres, et quil ne fut pas simple Apostre ; de maniere qu’ayant dict, Dicite discipulis, ou, Sicut caeteri discipuli, on peut encor demeurer en doute de saint Pierre, comme plus qu’Apostre et disciple.
Seulement une fois en l’Escriture saint Pierre est nommé apres saint Jaques : Jacobus, Cephas et Joannes dextras dederunt societatis (ad Gal 2, 9). Mays a la verité, il y a trop d’occasion de douter si en l’original et anciennement Pierre estoit nommé le premier ou le second, pour vouloir tirer aucune conclusion valable de ce seul lieu : car saint Augustin, saint Ambroise, saint Hierosme, tant au Commentaire (in Epist ad Gal) qu’au texte, ont escrit Pierre, Jaques, Jan, ce quilz n’eussent jamais faict silz n’eussent trouvé en leurs exemplaires ce mesm’ordre, autant en a faict saint Chrysostome, au Commentaire ; ce qui monstre la diversité des exemplaires, qui rend la conclusion de part et d’autre douteuse. Mays quand bien ceux que nous aurons maintenant seroyent originaires, on ne sçauroit que deduye de ce seul passage contre l’ordre de tant d’autres ; car il se peut faire que saint Pol tient l’ordre du tems auquel il a receu la main d’association, ou que, sans s’amuser a l’ordre, il ait escrit le premier qui luy revint. Mays saint Mathieu nous monstre clairement quel ordre il y avoit entre les Apostres, c’est a sçavoir, quil y en avoit un premier, tout le reste egal, sans second ni troysiesme : Primus, dict il, Simon, qui dicitur Petrus (Matt 10, 2) ; il ne dict poinct, secundus Andreas, tertius Jacobus, mays les va nommant simplement, pour nous faire connoistre que pourveu que saint Pierre fut premier, tout le reste estoient a mesme, et qu’entr’eux il ni avoit point de praeseance. Primus, dit il, Petrus, et Andreas : d’icy est tiré le nom de primauté ; car sil estoit primus, sa place estoit primiere, son rang, primier, et ceste sienne qualité, primauté.
On respond a cecy que si les Evangelistes ont nommé saint Pierre le premier, ç’a esté par ce quil estoit le plus avancé en aage entre les Apostres, ou pour quelques privileges qui estoyent en luy. Mays qu’est cecy, je vous prie ? dire que saint Pierre fut le plus viel de la troupe, c’est chercher a credit une excuse a l’opiniastreté : on voit les raysons toutes cleres en l’Escriture, mays par ce qu’on est resolu de maintenir le contrayre, on en va chercher avec l’imagination ça et la. Pourquoy dict on que saint Pierre fut le plus viel, puysque c’est une pure fantasie, qui n’a point de fondement en l’Escriture et est contraire aux Anciens (Epiphan Haer L I 17) ? que ne dict on plus tost quil estoit celuy sur lequel Nostre Seigneur fondoit son Eglise, auquel il avoyt baillé les clefz du royaume des cieux, qui estoit le confirmateur des freres ? car tout cecy est de l’Escriture : ce qu’on veut soustenir est soustenu, sil a fondement en l’Escriture ou non, il n’importe. Et quand aux autres privileges, qu’on me les cotte par ordre, on n’en trouvera point de particuliers en saint Pierre que ceux qui le rendent chef de l’Eglise.
ARTICLE VII DE QUELQUES AUTRES MARQUES QUI SONT SEMEES ES ESCRITURES DE LA PRIMAUTE DE SAINT PIERRE
Si je voulois apporter icy tout ce qui s’en trouve, je ferois aussi ceste grande preuve que je veux faire toute ceste Partie ; et ne me cousteroit guere, car cest excellent theologien Robert Belarmin me mettroit beaucoup de choses en main, mays sur tout le docteur Nicolas Sander a traité ce sujet si solidement et amplement, qu’il est malaysé d’en dire rien quil n’ayt dict et escrit en ses Livres De la Visible Monarchie (Lib 6, c2) : j’en praesenteray quelques pieces.
Si l’Eglise est comparee a un bastiment (Matt 16, 18), comm’elle l’est, son rocher et son fondement ministerial en est sainct Pierre.
Si vous la dites semblable a une famille (1 ad Tim 3, 15), il ny a que Nostre Seigneur qui paie tribut, comme chef de mayson, et apres luy saint Pierre, comme son Lieutenant (Mat 17, 26).
Si a une nasselle, saint Pierre en est le patron, et en celle la Nostre Seigneur enseigne (Luc 5, 3). Si a une pesche, saint Pierrey est le premier, les vrays disciples de Nostre Seigneur ne peschent qu’avec luy (Luc 5, 10 ; Jo 21, 11).
Si aux retz et aux filetz (Mat 13, 47), c’est saint Pierre qui les jette en mer, c’est saint Pierre qui les tire (Luc 5, 5-7), les autres disciples y sont coadjuteurs ; c’est saint Pierre qui les met a port, et presente les poissons a Nostre Seigneur (Jo 21, 11).
Dites-vous qu’ell’est semblable a une legation ? saint Pierre y est le premier (Matt 10, 2. 5).
Dites vous que c’est une fraternité ? saint Pierre y est le premier, le gouverneur et le confirmateur des autres (Luc 22, 32). Aimes vous mieux que ce soit un royaume ? saint Pierre en porte les clefz (Matt 16, 19).
Voules vous que ce soit un parc ou un bercail de brebis et d’aigneaux ? et saint Pierre en est le pasteur et berger general (Jo 21, 17).
Dites maintenant, en conscience, comme pouvoit Nostre Seigneur tesmoigner plus vivement son intention ? l’opiniastreté ne voit goutte parmi tant de lumieres ? Saint André vint le premier a la suite de Nostre Seigneur, ce fut luy qui y amena son frere saint Pierre (Jo 1, 41), et saint Pierre praecede par tout ; que veut dire cela, sinon que l’avantage que l’un avoit en tems, l’autre l’avoit en dignité ?
Mays passons outre. Nostre Seigneur est il monté au ciel, toute la sainte brigade Apostolique se retire chez saint Pierre, comme chez le commun pere de famille (Act 1, 15) ; saint Pierre se leve entr’eux et parle le premier (vers 16), enseigne l’interpretation d’une grave prophetie, a le premier soin de la restauration et creüe du nombre Apostolique, comme chef et colomnel (vers 21). C’est luy qui le premier proposa de faire un Apostre ; qui n’estoit pas un trait de petite authorité, car les Apostres n’ont pas tous eu des successeurs, et par la mort n’ont pas perdu leur dignité, mays saint Pierre, enseignant l’Eglise, monstre, et que Judas avoit perdu son apostolat et quil en failloit un autre en sa place, contre l’ordinaire de cest’authorité, qui continue es autres apres la mort, et delaquelle ilz feront encor exercice au jour du jugment, lhors quilz seront assis autour du Juge, jugeans les douze tribus d’Israel (Mat 19, 28).
Les Apostres et Disciples n’ont pas plus tost receu le Saint Esprit, que saint Pierre, comme chef de l’embassade Evangelique, estant avec ses onse compagnons, commence a proposer, selon sa charge, la sainte nouvelle de salut aux Juifz en Hierusalem (Act 2 , 14) : c’est le premier catechiste de l’Eglise, et qui preche la poenitence (vers 38) ; les autres sont avec luy, et on les interroge tous, mays saint Pierre seul respond pour tous, comme chef de tous.
Sil faut mettre la main au tresor des miracles concedé a l’Eglise, quoy que saint Jan y soit et soit invoqué, saint Pierre seul y met la main (Act 3, 6).
Faut il donner commencement a l’usage du glaive spirituel de l’Eglise, pour chastier le mensonge ? c’est saint Pierre qui assigne le premier coup, sur Ananie et Saphire (Act 5, 3) : de la vient la haine que tous les menteurs portent a son Saint Siege, par ce que, comme dict saint Gregoire (L II in Ezech. Hom. XVIII al 6, 9), Petrus mentientes verbo occidit.
C’est le premier qui reconnoit l’erreur et refute l’heresie, en Simon Magus (Act 8, 20) ; de la vient la hayne irreconciliable de tous heretiques a son Siege.
C’est le premier qui resuscita les morts, quand il prie pour la devote Tabite (Act 9, 40).
Est il tems de mettre la main a la moyson du paganisme ? c’est saint Pierre a qui s’en addresse la revelation, comm’au chef de tous les ouvriers et l’oeconome de la metairie (Act 10, 9). Le bon cappitaine italien Cornelius est il prest a recevoir la grace de l’Evangile ? on le revo e a saint Pierre, affin que par ses mains fust dedié et beny le Gentilisme (vers. 5). C’est le premier qui commande qu’on baptise les payens (vers. 48).
Se trouve l’on en un Concile general ? saint Pierre, comme praesident, y ouvre la porte au jugement et a la definition, et sa sentence est suyvie des autres, sa particuliere revelation y sert de loy (Act 15, 7).
Saint Paul confesse quil est venu expres en Hierusalem voir saint Pierre, et demeura quinze jours pres de luy (ad Gal 1, 18) ; il y vit saint Jaques, mays il n’estoit pas venu pour le voir, ains seulement saint Pierre. Qu’est ce a dire cecy ? que n’alloit il aussi bien pour voir le grand apostre et si signalé saint Jaques, que saint Pierre ? par ce qu’on regarde les gens en teste et en face, et saint Pierre estoit le chef de tous les Apostres.
Estant en prison, toute l’Eglise faict prieres continuelles pour luy (Act 12, 5).
Si cecy n’est pas estre le premier et chef des Apostres, je confesse que les Apostres ne sont pas Apostres, les pasteurs, pasteurs, ni les docteurs, docteurs ; car, en quelles autres plus expresses paroles et marques pourroit on faire connoistre un pasteur, un docteur, un Apostre, que celles que le Saint Esprit a mis es Escritures pour faire reconnoistre saint Pierre pour chef de l’Eglise ?
ARTICLE VIII LE TESMOIGNAGE DE L’EGLISE SUR CE FAICT
Pour vray, l’Escriture suffit, mays considerons qui la force et viole. Si nous commencions a la tirer en consequence pour la primauté de saint Pierre, on pourroit croire que nous la forçons ; mays quoy ? ell’est tres claire en ce faict, et a esté entendue de toute l’Eglise premiere en ce sens. Ceux la donques la forcent, qui y apportent un sens nouveau, qui la tirent contre la nature de ses paroles et contre le sens de l’antiquité ; ce que sil est loysible a chacun, l’Escriture ne servira plus que de jouët aux cerveaux fantasques et opiniastres. Que veut dire que l’Eglise ancienne n’a jamais tenu pour sieges patriarchaux sinon ceux de Rome, d’Alexandrie et d’Anticohe ? on peut faire mille fantasies, mays il ni a point d’autre rayson que celle que produit saint Leon (Ep LIII (hodie CVI) ad Anatolium cap II), par ce que saint Pierre a fondé ces trois sieges ilz ont estés appelllés et tenus pour patriarchaux ; comme tesmoignent le Concile de Nicëe (can 6) et celuy de Calcedoyne (Act 16), ou on faict grande difference entre ces trois sieges et les autres. Que quand a celuy de Constantinople et de Hierusalem, qui lira ces Conciles verra la difference en laquelle on les tient d’avec ces trois autres, fondés par saint Pierre ; non que le Concile de Nicëe parle du siege de Constantinople, car Constantinople n’estoit encores rien en ce tems la, n’ayant esté eslevëe que par le grand Constantin, qui la dedia et nomma l’an 25 de son Empire, mays le Concile de Nicëe traitte du siege de Hierusalem, et celuy de Calcedoine, de celuy de Constantinople. Par la preseance et la preeminence de ces trois sieges, l’Eglise ancienne a asses tesmoigné qu’elle tenoit saint Pierre pour son chef, qui les avoit fondés ; autrement, quen e mettoit elle encor en semblable rang le siege d’Ephese, fondé par saint Pol, confirmé et affermi par saint Jan, ou le siege de Hierusalem, auquel saint Jaques avoit conversé et praesidé ? Que tesmoignoit elle autre, quand, es lettres publiques et patentes quilz appelloyent anciennement formëes, apres la premiere lettre du Pere, Filz, et Saint Esprit, on y mettoit la premiere lettre de Petrus (Atticus In fine Concilii Calced.), sinon qu’apres Dieu tout puyssant, qui est le Roy absolu, l’authorité du lieutenant est en grand pris vers ceux qui sont bons Chrestiens ? Quand au consentement des peres sur ce faict, Sanderus a levé tout’occasion a la posterité d’en douter ; je produiray seulement les noms avec lesquelz les Peres l’ont appellé, qui monstrent asses leur creance. Ilz l’ont appellé Chef de l’Eglise, comme saint Hierosme (l I ad adversus Jovin 26), et saint Chrysostome, Hom. 56 (al 55), in Matheum. Optatus Milevitanus appellat Caput , l. 2 contra Parmen. Foelix Ecclesiae fundamentum, comme Saint Hilaire (in c 16 Math 7), et Caeli janitorem. Primum Apostolorum, comme saint Augustin (tract LVI in Joannem 1 et Tract 124 7) apres saint mathieu ( c 10, 2). Apostolorum os et verticem, comme Origene (in divers Hom II) et saint Chrysostome (Homil 54 al 54 in math 1). Os et principem Apostolrum, comme le mesme saint Chrysostome, Hom 88 in Joann. Curatorem fratrum et orbis terrarum, Idem ibid. Ecclesiae pastorem et caput adamante firmius, Id, Hom. 55 in Math. Basis Ecclesiae, Chrysost Hom 4. in c 6 Isaiae. Petram indelebilem, crepidinem immobilem, Apostolum magnum, primum discipulorum, primum vocatum et primum obedientem, idem, Hom 9 de Poenitentia (Hodie Hom 3, 4). Ecclesiaefirmamentum, Christianorum ducem et magistrum, spiritalis Israelis columnam, fluctuantium gubernatorem, caelorum magistrum, Christi os, summum Apostolorum verticem, Idem, Sermone in adoratione venerabilium catenarum et gladii sancti et Apostolorum principis Petri. Ecclesiae principem, Idem, Homil, in Sstos Pet. Et Paul et Heliam, portum fidei, orbis terrarum magistrum. Primum in Apostolatus culmine, Greg, Hom 18, in Ezech. Christianorum primum Pontificem, Euseb, in Chronico anni 44.. Magister militiae Dei, Idem, l 2. Hist c. 14. Caeteris praelatum discipulis, Bas., Serm de judicio Dei (Hodie inter Ascetica.) Orbis terrarum praepositus, Hom 56 (al 55) in Math, Chrysost. Dominum domus Domini et principem omnis possessionis ejus, Bernard, ep. 237 (al 238), ad Eugenium. Qui osera s’opposer a ceste societé ? ilz parlent ainsy, ilz entendent ainsy l’Escriture.
ARTICLE IX QUE SAINT PIERRE A EU DES SUCCESSEURS AU VICARIAT GENERAL DE NOSTRE SEIGNEUR
J’ay fermement prouvé cy dessus (pars Ia, c 3, a 1) que l’Eglise Catholique estoit une monarchie, en laquelle un chef ministerial gouvernoit tout le reste : ce n’a donq pas esté saint Pierre seulement qui en a esté le chef, mais faut que comme l’Eglise n’a pas manqué par la mort de saint Pierre, ainsy l’authorité d’un chef n’y ait pas manqué ; autrement elle ne seroit pas une, ni au train auquel son fondateur l’avoit mise.
Et de vray, toutes les raysons pour lesquelles Nostre Seigneur mit un chef en ce cors, ne demandent pas tant quil y fust en ce commencement, ou les Apostres qui gouvernoyent l’Eglise estoyent saints, humbles, charitables, amateurs d’unité et de concorde, qu’au progres et suite d’icelle, quand la charité rafredie chacun s’ayme soymesme, personne ne veut se tenir au dire d’autruy ni subir la discipline. Je vous prie, si les Apostres, a l’entendement desquelz le Saint Esprit esclairoit de si pres, si fermes et puyssans, avoient besoin de confirmateur et de pasteur pour la forme de leur union, combien plus maintenant l’eglise en a necessité, quand il y a tant d’infirmités et foiblesses es membres de l’Eglise ? la rayson de saint Hierosme (Vide supra art 2) a bien autrement lieu maintenant qu’au tems des Apostres, Inter omnes unus ilegitur, ut capite constituto schismatis tollatur occasio. La bergerie de Nostre Seigneur doit durer jusqu'à la consummation du monde (Matt 28, 20) en unité, l’unité donques d’un pasteur y doit encores durer, tout cecy a esté bien preuvé cy dessus : dont il s’ensuit manifestement que saint Pierre a eu des successeurs, en a encores, et aura jusqu'à la consummation du siecle.
ARTICLE X DES CONDITIONS REQUISES POUR SUCCEDER
Je ne fais pas ici profession de traitter les difficultés a fons de cuve, il me suffit d’avancer quelques principales raysons, et mettre au net nostre creance ; que si je voulois m’amuser aux objections qu’on faict sur ce point, j’aurois plus d’ennuy que de peyne, et la pluspart sont si legeres qu’elles ne meritent pas qu’on y perde le tems. Voyons quelles conditions sont requises pour succeder a une charge.
On ne succede qu’a celuy qui cede et quitte sa place, soit par deposition ou par la mort ; qui faict que Nostre Seigneur est tousjours Chef et sauverain Pontife de l’Eglise, et auquel personne ne succede, par ce quil est tousjours vivant, et n’a cedé ou quitté ce sacerdoce ou pontificat, quoy quil l’exerce en partie par ses ministres et serviteurs icy bas en l’Eglise militante : mays ces minsitres et lieutenantz, tout tant quil y a de pasteurs, peuvent ceder et cedent, soit par deposition ou par la mort, leurs offices et dignités. Or nous avons monstré (art 3) que saint Pierre a esté supreme chef ministeriel de l’Eglise, et que cest office ou dignité ne luy a pas esté baillé pour luy seulement, mays pour le bien et prouffit de toute l’Eglise, si que ce doit estre un office perpetuel en l’Eglise militante, ni mesme homme visible, qui est une condition requise pour administrer en l’Eglise visible. Reste a sçavoir comm’il a facit ceste cession, comm’il a quitté ce sien pontificat, si c’est ou par deposition faicte entre vivantz, ou par la mort naturelle ; puys on verra qui luy a succedé et par quel droit.
Et d’un costé, personne ne doute que saint Pierre n’ait continué en sa charge toute sa vie ; car ceste parole de Nostre Seigneur, Pasce oves meas (Joan 21, 17), luy fut non seulement une institution en ceste supreme charge pastorale, mais un commandement absolu, qui n’avoit point d’autre limitation que par le terme de sa vie, non plus que cest autre, Praedicate Evangelium omni creaturae (Marc 16, 15), a quoy les Apostres vacquerent jusques a la mort. Pendant donques que saint Pierre vesquit ceste vie mortelle, il n’eut point de successeur, et ne deposa point sa charge, ni n’en fut point deposé ; car il ne le pouvoit estre sinon par l’heresie, qui n’eut jamais acces chez les Apostres beaucoup moins chez leur chef, sinon que le Maistre de la bergerie l’en eust levé, ce que non.
Ce fut donques la mort qui le leva de ceste sentinelle et de ce guet general quil faisoit, comme pasteur ordinaire, sur toute la bergerie de son Maistre : mays qui succeda en sa place ? Et quand a ce point, toute l’antiquité est d’accord que c’est l’Evesque de Rome, avec ceste rayson : saint Pierre mourut Evesque de Rome, donques l’evesché de Rome fut le dernier siege du chef de l’Eglise, donques l’Evesque de Rome, qui fut apres la mort de saint Pierre, succeda au chef de l’Eglise, et, par consequent, fut chef de l’Eglise. Quel qu’un pourroit dire quil succeda au chef de l’Eglise quand a l’evesché de Rome, mays non quand a la monarchie du monde ; mays celuy la devroit monstrer que saint Pierre eut deux sieges, dont l’un fut pour Rome, l’autre pour l’univers, ce qui n’est point. Il eut bien, a la verité, en Antioche, mays celuy qui l’eut apres luy n’eut pas le vicariat general, par ce que saint Pierre vesquit long tems apres, et n’avoit pas deposé ceste charge ; mays ayant choisi Rome pour son siege, il en mourut Evesque, et celuy qui luy succeda, luy succeda simplement, et s’assit en son siege qui estoit siege general de tout le monde et de l’evesché de Rome en particulier, si que l’Evesque de Rome demeura general lieutenant en l’Eglise et successeur de saint Pierre : ce que je vais prouver maintenant si solidement qu’autre que les opiniastres n’en pourra douter.
ARTICLE XI QUE L’EVESQUE DE ROME EST VRAY SUCCESSEUR DE SAINT PIERRE ET CHEF DE L’EGLISE MILITANTE
J’ay praesupposé que saint Pierre ayt esté Evesque de Rome et soit mort tel ; ce que tous les adversaires nient, mesme que plusieurs d’entr’eux nient quil ayt jamais esté a Rome, les autres, que sil y a esté, quil y soit mort.
Mays je n’ay que faire de combattre toutes ces negatives par le menu, puysque, quand j’auray bien preuvé que saint Pierre a esté et est mort Evesque de Rome, j’auray suffisamment prouvé que l’Evesque de Rome est successeur de saint pierre ; outre ce que tous mes raysons et mes tesmoins portent en termes expres que l’Evesque de Rome a succedé a saint Pierre, qui est mon intention, delaquele neantmoins reussira une claire certitude que saint Pierre a esté a Rome et y est mort. Et voici mon premier tesmoin : saint Clement, disciple de saint Pierre, en l’epistre premiere quil a escrit ad Jacobum fratrem Domini (Concilia, anno 91), laquelle est si authentique que Ruffin en a esté traducteur il y a environ douze cens ans ; or il dict ces paroles : Simon Petrus, Apostolus primus, Regem seculorum usque ad Romanoe urbis notitiam, ut etiam ipsa salvaretur, invexit ; hic pro petate pati volens, apprehensa manu mea in conventu fratrum, dixit : Clementem hunc Episcopum vobis ordino, cui soli meae praedicationis et doctrinae Cathedram trado ;(et peu apres) Ipsi trado a Domino mihi traditam potestatem ligandi et solvendi. Et quand a l’authorité de cest’epistre, Damasus, in Pontificali, en la vie de Clement (Concilia, anno 91), en parle ainsy : In epistola quae ad Jacobum scripta est, qualiter Clementi commissa est a beato Petro Ecclesia reperies ;et Rufin, en la praeface sur les Livres Des Reconnoissances de saint Clement, en parle fort honorablement, et dict quil l’avoit mise en latin, et que saint Clement y tesmoignoit de son institution, et quod eum reliquerit successorem Cathedrae. Ce tesmoignage faict voir, et que saint Pierre a preché a Rome, et quil y a esté Evesque ; car sil n’y eust esté Evesque, comme eust il baillé la chaire a saint Clement quil n’y eust pas eüe ?
Le 2. saint Irenëe (Contra Haeres.), l 3 c 3 : Maximae et antiquissimae et omnibus cognitae, a duobus gloriosissimis Apostolis Petro et Paulo Romae fundatae Ecclesiae, etc. ; et peu apres : Fundantes igitur et instruentes beati Apostoli Ecclesiam, ejus administrandae episcopatum Lino tradiderunt ; succedit et Anacletus, post eum, tertio ab Apostolis loco episcopatum sortitur clemens.
Le 3. Tertullien, de Praescript (c 32) : Romanorum Ecclesia Clementem a Petro ordinatum edit, id est, per instrumenta et rationes publicas demonstrat ; et au mesme livre ( c 36) : foelix Ecclesia, cui totam doctrinam Apostoli cum sanguine suo profuderunt, et parle de l’Eglise Romayne, ubi Passioni Dominicae Petrus adaequatur : ou vous vo es que saint Pierre est mort a Rome, et y a constitué saint Clement, si que, joignant ce tesmoignage aux autres, on voit quil y a esté Evesque et y est mort enseignant. Le 4. saint Cyprien, ep 55 14, ad Cornelium : Navigare audent ad Petri Cathedram, atque ad Ecclesiam principalem, unde unitas sacerdotalis exorta est, et parle de l’Eglise Romaine.
Eusebe, in Chronico anni 44 : Petrus,natione Galilaeus, Christianorum Pontifex primus, cum primum Antiochenam Ecclesiam fundasset, Romam profiscitur; ubi Evangelium praedicans 25 annis, ejusdem urbis Episcopus perseverat.
Epiphanius, Haer. 27 6 : Episcoporum in Roma successio hanc habuit consequentiam: Petrus et paulus, Linus, Cletus, Clemens, etc.
Dorotheus, in Sinopsi 39:
Linus, post choripheum Petrum, Romae Episcopus fuit.
Optatus Milevitanus : Negare non potes scire te, in urbe Roma Petro primo Cathedram episcopalem esse collatam, in qua sederit omnium Apostolorum caput Petrus ; et peu apres : Sedit prior petrus, cui succedit Linus, Lino successit Clemens.
Hieronymus, ad Damasum (Epist 15, 2): Cum successore piscatoris et discipuli Crucis loquor; ego Beatitudini tuae, id est, Cathedrae Petri, communione consocior. Sanctus Augustinus, ep. 165 (al Ep.
53, 2), ad Generosum: Petro successit Linus, Lino, Clemens.
Au 4. Concile general de Calcedoine, Act 3., quand les legatz du Saint Siege veulent porter sentence contre Dioscorus, ilz disent en ceste façon : Unde sanctissimus et beatissimus magnae et senioris Romae Leo, per nos et praesentem sanctam Sinodum, una cum ter beatissimo et omni laude digno beato Petro Apostolo, qui est petra et crepido Ecclesiae Catholicae, nudavit eum tam episcopatus dignitate quam etiam a b sacerdotali alienavit ministerio. Notes un peu ces traitz : que le seul Evesque de Rome le prive par ses legatz et par le Concile, que ilz joignent l’Evesque de Rome avec saint Pierre ; car ilz monstrent que l’Evesque de Rome tient le lieu de saint Pierre.
Le Sinode d’Alexandrie, ou estoit Athanase, en sa lettre a Foelix 2d (Concil an 366 ; Corpus juris can., Decr Ia Pars, Dist. 16, c 12), dict merveilles a ce propos, et entr’autres choses raconte, qu’au Concile de Nicëe on avoit determiné quil n’estoit loisible de celebrer aucun Concile sans l’authorité du Saint Siege de Rome, mays que les canons qui avoyent estés faictz a ce propos avoyent estés bruslés par les haeretiques arriens. Et de faict, Jules I., in Rescripto contra Orientales pro Athanasio, c 2 et c 3, recite deux canons du Concile de Nicëe qui tirent sur ce propos ; lequel escrit de Jules I. a esté cité par Gratien il y a 400 ans, et par Isidore il y en a 900 (Corp. Juris Can.Decr. Ia pars Dist 17, c 2) et le grand pere Vincent Lirinois en faict mention il y a environ mill’ans (Commonit II 30) : ce que je dis par ce que tous les canons du Concile de Nicëe ne sont pas en estre, n’en estant demeuré que vingt ; mays tant de graves autheurs en citent tant d’autres outre les vingt que nous avons, que nous avons a croire ce que disnet ces bons Peres Alexandrins cy dessus, que les Arriens en ont faict perdre la pluspart.
Pour Dieu, jettons l’œil sur ceste tresancienne et trespure Eglise des six premieres centeynes, et la regardons de toutes pars ; que si nous la voyons croire fermement que le Pape fut successeur de saint Pierre, quelle temerité sera ce de le nier ? Voicy, ce me semble, une rayson qui ne demande plus auncun credit, mays consiste en beau content : saint Pierre a eu des successeurs en son vicariat ; et qui a jamais esté en reputation en l’Eglise ancienne, d’estre successeur de saint Pierre et chef de l’Eglise, que l’evesque de Rome ? Certes, tout tant quil y a d’autheurs anciens donnent tous ce tiltre au Pape, et jamais aux autres, et comme donques dirons nous quil ne le soit pas ? certes, c’est nier la verité conneüe. Ou quilz nous dient quel autre Evesque est chef de l’Eglise et successeur de saint Pierre : au Concile de Nicëe, en celuy de Constantinople et de Calcedoyne, on ne voit pas qu’aucun Evesque s’usurpe la primauté ; ell’est deferëe selon l’ancienne coustume au Pape, autre quelconque ny est nommé en pareil grade. Bref, jamays il ne fut dict ni douté d’aucun Evesque, es premiers cinq cens ans, quil fut chef ou superieur aux autres, que de celuy de Rome, duquel on ne douta voirement jamais, mays a on tenu pour tout resolu quil estoit tel : a quel propos donques, apres quinze cens ans passés, veut on mettre cest’ancienne tradition en compromis ? je n’aurois jamais faict si je voulois apporter sur table toutes les asseurances et recharges que nous avons de ceste verité es escritz des Anciens ; cecy cependant suffira, de ce costé, pour prouver que l’Evesque de Rome est successeur de saint Pierre, et que saint Pierre a esté et est mort Evesque a Rome.
ARTICLE XII BRIEFVE DESCRIPTION DE LA VIE DE SAINT PIERRE ET DE L’INSTITUTION DE SES PREMIERS SUCCESSSEURS
Il ny a point de question ou les ministres s’exercent si fort pour combattre l’antiquité qu’en cellecy, car ilz taschent, a force de conjectures, praesomptions, dilemmes, explications et par tous moyens, de monstrer que saint Pierre ne fut onques a Rome ; sauf Calvin (inst. L 4 c 6 15), qui voyant que c’estoit dementir toute l’antiquité, et que cela n’estoit pas requis pour son opinion, se contente de dire qu’au moins saint Pierre ne fut pas longtems Evesque a Rome : Propter scriptorum consensum, non pugno quin illic mortuus fuerit, sed Episcopum fuisse, praesertim longo tempore, persuaderi nequeo. Mays a la verité, quoy quil n’eust esté que fort peu de tems Evesque de Rome, sil y est mort Evesque, il y a laissé son siege et sa successsion : de façon que quand a Calvin, nous n’aurions pas grand cas a debattre, pourveu quil fut resolu de confesser fermement que saint Pierre est mort a Rome, et quil y estoit Evesque quand il mourut ; et quand aux autres, nous avons asses prouvé cy dessus que saint Pierre est mort Evesque a Rome.
Les discours que l’on faict au contraire sont plus ennuyeux que difficiles, et par ce que qui aura le vray discours de la vie de saint Pierre devant les yeux, aura asses dequoy respondre a toutes ces objections, j’en diray briefvement ce que j’en crois estre plus probable ; en quoy je suyvray l’opinion de ces excellents theologiens, Gilbert Genebrard, Archevesque d’Aix, en sa Chronologie (Lib III, ann 32-70), et Robert Belarmin, Jesuite, en ses Controverses (De Rom. Pont., l 2), qui suivent de pres saint Hierosme et Eusebe, in Chronico (S. Hieronymi interpret. Chronici Eusebii, anno 70).
Nostre Seigneur donques monta au ciel l’annëe 18 de Tibere, et commanda a ses Apostres quilz arrestassent en Hierusalem douze ans, selon l’ancienne tradition de Thraseas martir (Euseb. L 5 c 18), nom pas certes tous mais quelques uns, pour verifier la parole ditte par Isaïe (65, 1) et comme semble vouloir inferer saint Pol, et saint Barnabas (Act 13, 46-47), car saint Pierre fut en Lydde et Joppé avant que les douze ans fussent escoulés (Act 9, 32 et 10, 5), si que il suffisoit que quelques Apostres demeurassent en Hierusalem pour tesmoignage aux Juifz. Saint Pierre dionques demeura en Judëe environ cinq ans apres l’Ascension, praechant et annonçant l’Evangile, et sur la fin de la premiere annëe, ou bien tost apres, saint Pol fut converti (Act 9), lequel , trois ans apres, vint en Hierusalem voir saint Pierre, avec lequel il demeura quinze jours (ad Gal 1, 18), saint Pierre donques, ayant preché cinq ans environ en Judee, sur la fin de la cinquieme annëe il vint en Antioche, ou il demeura Evesque environ sept ans, c’est a dire, jusqu'à l’annëe 2de de Claudius, ne laissant pour cela de faire des courses evangeliques en Galatie, en Asie, en Cappadoce et ailleurs pour la conversion des peuples ; de la, l’annëe 7e de son pontificat en Antioche, ayant remis sa charge episcopale au bon Evodius, il revint en Hierusalem, ou estant arrivé, il fut emprisonné de la part d’Herodes en faveur des Juifz, environ le jour de Pasque (Act 12, 4). Mays sortant de prison bien tost apres par la conduitte de l’Ange, il vint ceste mesme annëe la, qui estoit la 2de de Claudius, a Rome, ou il posa son siege quil tint environ 25 ans, pendant lesquelz il ne layssa de visiter plusieurs provinces selon le besoin de la chose publicque Chrestienne, mays entr’autres, environ l’an 18 de la Passion et Ascension du Sauveur, qui fut le 9. de Claudius (Orosius, l 7 Hist. C 6 ; Suetonius in Claudio 25), il fut chassé, avec le reste des hebreux, de Rome (Act 18, 2), et s’en vint en Hierusalem, ou le Concile Hieroslimitain fut celebré (Act 15), auquel saint Pierre praesida. Puys, Claudius estant mort, saint Pierre s’en revint a Rome, recommençant son premier train d’enseigner et visiter par fois diverses provinces, la ou , en fin, Neron le poursuivant am ort avec son compaignon saint Pol (Amb, contra Auxent ), pour s’eschapper, selon les saintes importunations des fideles, il voulut sortir de nuict de la ville, et rencontrant pres la porte Nostre Seigneur, il luy dict : Domine, quo vadis ? Seigneur, ou alles vous ? Jesus Christ respondit : Je viens a Rome, pour y estre derechef crucifié ; responce laquelle saint Pierre conneut bien viser a sa croix (orig, l 3 in Genesim ; Athan, pro fuga sua 18) : de façon qu’apres avoir esté cinq ans environ en Judëe, 7 ans en Antioche, 25 ans a Rome, l’annëe 14 de l’empire de Neron il fut crucifié les pieds contremont (Hieron. De Vir Illus c 1, Euseb., in Chronico anno 70, Ado in martyrol. Libel. De fest. Apostol., in capite Martyrologii; Tertul. De praescript. C 36), et au mesme jour saint Pol eut la teste tranchee.
Mays avant que mourir, empoignant par la main son disciple saint Clement, il le constitua son successeur ; charge a laquelle saint Clement ne voulut pas entendre ni en faire exercice qu’apres la mort de linus et de Cletus, qui avoyent estés coadjuteurs de saint Pierre en l’administration de l’evesché Romaine ; si que, qui voudra sçavoir pourquoy quelques autheurs anciens mettent le premier au rang, apres saint Pierre, saint Clement, et quelques autres, saint Linus, je luy feray respondre par saint Epiphane, autheur digne de foy, et voicy ses paroles (Haer 27 6) : Nemo miretur quod ante Clementem Linus et Cletus episcopatum assumpserunt, cum sub Apostolis hic fuerit contemporaneus Petro et Paulo, nam et illi contemporanei Apostolorum fuerunt ; sive igitur adhuc ipsis superstitibus a Petro accepit impositionem manuum episcopatus, et eo recusato remoratus est, sive post Apostolrum successionem a Cleto Episcopo hic constituitur, non ita clare scimus. Parce donques que saint Clement avoit esté choisy par saint Pierre, comme luy mesme tesmoigne, et que neanmoins il ne voulut pas accepter la charge avant la mort de Linus et de Cletus, les uns, en consideration de l’election faite par saint Pierre, le mettent le premier en rang, les autres, eu esgard au refus quil en fit et a l’exercice quil en laissa a Linus et a Cletus, le mettent le 4e. Au reste, saint Epiphane peut avoir eu occasion de douter de l’election de saint Clement faite par saint Pierre, faute d’en avoir eu des preuves suffisantes, et se peut faire encores que Tertullien, plus ancien, que, Romanorum Ecclesia Clementem a petro ordinatum edit, id est, per instrumenta et rationes publicas demonstrat. Mays quand a moy, je me range volontiers, et avec rayson ce me semble, au parti de ceux qui asseurent : par ce que douter de ce qu’un homme de bien et d’entendement asseure resolument, c’est dementir le diseur ; au contrayre, asseurer ce dont un autre doute, n’’est que confesser que le douteux ne sçait pas tout, ce quil a confessé premierement luy mesme doutant, car douter n’est autre que ne sçavoir pas fermement la verité d’une chose.
Maintenant, ja que par ce petit discours de la vie de saint Pierre, qui est tres probable, vous aves veu que saint Pierre n’a pas tousjours esté pied coy a Rome, mays y ayant son siege n’a pas layssé de visiter plusieurs provinces, revenir en Hierusalem et faire l’office Apostolique, toutes ces frivoles raysons qu’on deduict de l’authorité negative des Epistres de saint Pol n’auront plus acces en vos jugemens ; car, si on dict que saint Pol ait escrit a Rome et dés Rome, et quil n’ait point faict de mention de saint Pierre, on ne le trouvera pas estrange, par ce qu’a l’adventure saint Pierre ny estoit pas alhors. Ainsy est il tout certain que la premiere Epistre de saint Pierre a esté escritte a Rome, comme atteste saint Hierosme (In Marco de Vir Illust c 8) : Petrus, dict il, in prima Epistola , sub nomine Babilonis figuraliter Romam significans, Salutat vos, inquit, Ecclesia quae est in Babilone coelecta (I Petri 5, 13) ; ce qu’au paravant avoit declaré le tres ancien Papias, disciple des Apostres, au recit d’Eusebe (l 2 c 15). Mays la consequence seroit elle bonne : saint Pierre en ceste Epistre la ne donne point de signe que saint Pol fut avec luy, donques il n’a jamais esté a Rome ? Ceste Epistre ne dict pas du tout, et si elle ne dict pas quil y fut, aussi ne dict elle pas quil n’y fut pas ; il est probable quil n’y estoit pas lhors, ou que sil y estoit, quil ne fut pas expedient de l’y nommer pour quelque rayson : autant en dis je de celles de saint Pol.
En fin ,pour adjuster le tems de la vie de saint Pierre aux empires de Tiberius, Caius Caligula, Claudius et Nero, on pourra les desduire a peu pres de ce qui en est, en ceste façon : au dixhuictiesme de Tibere, Nostre Seigneur monta au ciel ; cinq ans apres, qui fut en la derniere annëe de l’empire de Tibere, saint Pierre vint en Antioche, ou ayant demeuré environ sept ans, c’est a sçavoir, ce qui resta du tems de Tibere, 4 ans de Caius Caligula et 2 de Claudius, auquel les Juifz furent chassés de Rome, qui fit retirer saint pierre en Judëe ; environ cinq ans apres, Claudius estant mort, l’an 14 de son empire, Neron luy estant succedé, saint Pierre revint a Rome, ou il demeura jusqu’au martire, lequel il subit l’an 14 et dernier de Neron. Sont environ 37 ans que saint pierre vesquit apres la mort de son Maistre, desquelz il demeura environ douze, qu’en judëe qu’en Antioche, et 25 quil demeura Evesque de Rome.
ARTICLE XIII CONFIRMATION DE TOUT CE QUE DESSUS PAR LES NOMS QUE L’ANCIENNETE A DONNES AU PAPE
Oyes en peu de paroles ce que les Anciens pensoyent sur ce faict, et en quel rang ilz tenoyent l’Evesque de Rome. Voicy comm’ilz apellent, ores le Siege de Rome et son Eglise, ores le pape, car tout revient en un.
Petri Cathedram
Cyp., l I ep 3 aliter
Ecclesiam principalem
Ep. 55 ad Cornelium
Exordium unitatis sacerdotalis
Unitatis vinculum
L 3 ep 13 (Al ep. 67 3)
Sacerdotii sublime fastigium
L 4 ep 2 (Al ep. 52 8)
Ecclesia in qua est potentior principalitas
Ir. , l 3 c 3
Ecclesiae radix et matrix
Cyp l 4 ep 8 (al ep 45 3)
Sedes super quam Dominus universam construxit Ecclesiam
Anacletus, ep I ad omnes episcopos et cunctos fideles (Concilia anno 104)
Cardo et caput omnium ecclesiarum
Idem, ep I Ad omnes episcopos et sacerdotos (ibidem)
Episcoporum refugium
Marcellus, ep I, Ad episcopos Antiochenae provinciae (Ibid, an 304)
Summa sedes Apostolica
Sinodus Alexandrina, ep . ad Foelicem (Conc, an 366; cf art. 11); ubi Athanasius
Caput pastoralis honoris
Prosper, De ingratis Pars Ia lin. 40)
Apostolicae Cathedrae principatus
Aug., ep . 162 (al ep 43 7)
Principatus Apostolici sacerdotii
Prosp, De vocat gent. L 2 c 16 In praefatione Concilii Calcedonensis (Epistolae 25), Valentinianus Imperator
Caput omnium ecclesiarum
Victor Uticensis (Al Vitensis), De persec. Vand. L 2 (al vitensis). Imperator Justinianus, c. De Summa Trinitate.
Caput orbis et mundi religione
Leo, in nat Srum PP (Serm 82, c 1); et prosp, De Ingratis (pars Ia, linn. 41, 42)
Caeteris praelata ecclesiis
Sinod Rom sub Gelas (Conc an 494)
Ecclesia praesidens
Ignatius ep. Ad Romanos, in inscriptione
Prima sedes, a nemine judicanda
Sinodus Sinuessana, 300 episcop., tom. I Concil (anno 303)
Prima sedes omnium
Leo, ep 63 (Al ep. 120 1)
Tutissimus comunionis Catholicae portus
Hier. Ep 16 (Al ep. 127 5)
Fons Apostolicus
Innocent, ad Patres Concil Milevit, inter epistolas Aug 93 (al ep. 182 2)
Sanctissiame Catholicae Ecclesiae Episcopum
Cyp l 3 ep 11 (al ep 46 2)
Sanctissimus et beatissimus Patriarcha
Conc. Calced., act 3.
Universalis patriarcha
Caput Concilii Calcedonensis
Ibidem, in relatione (ad leonem Papam)
Caput universalis ecclesiae
In conc. Calced. , act 16
Beatissimus Dominus
Stephanus archiepisc. Carthagiensis, in epistola ad
Apostolico culmine sublimatus
Damasum (In inscriptione), nomine Concilii
Pater patrum
Carthaginensis
Summus omnium praesulum Pontifex
Summus sacerdos
Hier., praefatione Evangeliorum, ad Damasum.
Princeps sacerdotum
Id testatur tota antiquitas apud Valentinianum, ep. Ad Theodosium, initio Conc. Calcedon.
Rector domus Domini
Amb., in 1 Timot. 3 vers 15
Custos vineae Dominicae
Concil Calced, ep ad Leonem
Christi vicarius
Cyp. L 1 ep 3 (al ep. 55 5)
Fratrum confirmator
Bernard ep 190 (al Tract. De errore Abaelardi, in praefat.)
Sacerdos magnus
Summus Pontifex
Princeps episcoporum
Haeres Apostolorum
Primatu Abel
Gubernatu Noe
Patriarchatu Abraham
Ordine Melchisedech
Bernard, l. 2 De Consid. Ad Eug. C 8.
Dignitate Aaron
Authoritate Moises
Judicatu Samuel
Potestate Petrus
Unctione Christus
Ovilis Dominici Pastor
Claviger Domus Domini
Pastorum omnium Pastor
In plenitudinem potestatis vocatus
Je n’aurois jamais faict, si je voulois entasser les tiltres que les Anciens ont donné au Saint Siege de Rome et a son Evesque. Cecy doit suffire aux cerveaux mesme les plus bigearres, pour faire voit le magnifique mensonge que de Beze continue a dire, apres son maistre Calvin (instit l 4, c 7 17), en son traitté Des Marques de l’Eglise (p 19), ou il dict que phocas a esté le premier qui a donné authorité a l’Evesque de Rome sur les autres et l’a mis en primauté. Mays a quoy faire, dire un si gros mensonge ? Phocas vivoyt au tems de saint Gregoire le Grand, et tout tant que j’ay allegué d’autheurs sont plus anciens que saint gregoire, hormis saint bernard, lequel j’ay allegué aux Livres De Consideratione, par ce que Calvin les a pour si veritables quil luy semble que la verité mesme y ait parlé.
On objecte que saint gregoire ne vouloit estre appellé Evesque universel (l 4 ep 32 ou l 5 ep 20) : mays Evesque universel se peut entendre, ou d’un qui soit tellement Evesque de l’univers que les autres Evesques ne soyent que vicaires et substitués, ce qui n’est point, car les Eversques sont vrayement princes spirituelz, chefz et Evesques, non lieutenantz du Pape mais de Nostre Seigneur, dont il les apelle freres ; ou on peut entendre d’un qui est surintendant sur tous, et auquel les autres, qui sont surintendans en particulier, sont inferieurs voirement mays non pas vicaires ni substitués, et c’est ainsy que les Anciens l’ont appellé Evesque universel.
On produict le Concile de Carthage (l 2, c 26), qui defend que pas un ne s’appelle Princeps sacerdotum, ; mays c’est faute d’avoir autre entretien qu’on allegue cecy, car qui ne sçait que c’estoit un Concile provincial qui touche les Evesques de ceste province la, de laquelle l’Evesque de Rome n’estoit pas, la mer Mediterranëe est entredeux.
Restoit le nom de Pape, lequel j’ay reservé pour fermer ce discours, et qui est l’ordinaire duquel nous appellons l’Evesque de Rome. Ce nom estoit commun aux Evesquesques, tesmoin saint Hierosme, qui appelle ainsy saint Augustin, en une epistre (Ep 103), au bout : Incolumem te tueatur Omnipotens, domine vere sancte et suscipiende papa ; mays il a esté rendu particulier au Pape, par excellence, a cause de l’universalité de sa charge, dont il est appellé au Concile de Calcedoine (Act 16), " Pape universel ", et " pape ", tout court, sans addition ni limitation ; et ne veut dire autre ce mot que ayeul ou grand pere :
Pappos aviasque trementes Anteferunt patribus seri nova cura nepotes (Auson ad Nepot. Suum (idyllium IV)
Et affin que vous sachies combien est ancien ce nom parmi les gens de bien, saint ignace, disciple des Apostres, Epistola ad Mariam Zarbensem, Cum esses,dict il, Romae, apud Papam Linum ; ja de ce tems la il y avoit des papistes, et de quelle sorte ? Nous l’appellons Sa Sainteté ; et nous trouvons que saint Hierosme l’appelloit desja en ceste façon : Obtestor Beatitudinem tuam per Crucem (Ad Damasum Ep 16 subfinem), etc ., Ego nullum primum nisi Christum sequens, Beatitudini tuae,id est, Cathedrae Petri, communione consocior. Nous l’appellons Saint Pere ; mais vous aves veu que saint Hierosme appelle ainsy saint Augustin. Au reste, ceux qui, expliquans le second chapitre de la 2e aux Thessaloniciens, pour vous faire croire que le Pape est Antichrist vous auroyent dict quil se faict appeler Dieu en terre, ou Filz de Dieu, sont les plus grans menteurs du monde ; car tant s’en faut que les Papes prenent aucun tiltre ambitieux, que des le tems de saint gregoire se sont pour le plus appellés Serviteurs des serviteurs de Dieu (Jo. Diaconus, l 2 vitae Greg. C 1). Certes, ilz ne sont jamais appellés de la façon sinon au pris ordinaire, comme chacun le peut estre sil grade les commandemens de Dieu, selon le pouvoir concedé iis qui credunt in nomine ejus (Jean 1, 12) ; bien s’appellent, autant vaut il, enfans du diable (Jean 8, 44), ceux qui mentent si puamment comme font vos ministres.
ARTICLE XIV COMBIEN D’ESTAT ON DOIT FAIRE DE L’AUTHORITE DU PAPE
Ce n’est pour vray pas sans mistere, que souvent en l’Evangile ou il est question que le general des Apostres parle, saint Pierre parle seul pour tous. En saint Jan (6, 69), ce fut luy qui dict pour tous : Domine, ad quem ibimus ? verba vitae aeternae habes, et nos credimus et cognovimus quia tu es Christus, Filius Dei. Ce fut luy, en saint Mathieu (Mat 16, 16), qui, au nom de tous, fit comme chef ceste noble confession : Tu es Christus, Filius Dei vivi. Il demanda pour tous, Ecce nos reliquimus omnia (Matt 19, 27), etc. En saint Luc (12, 41) : Domine, ad nos dicis hanc parabolam an et ad omnes ? C’est l’ordinaire que le chef parle pour tout le cors, et ce que le chef dict, on le tient dict par tout le reste. Ne voyes vous pas qu’en l’election de saint Matthias c’est luy seul qui parle et determine (Act 1, 15 seqq) ? Les Juifz demanderent a tous les Apostres : Quid faciemus viri fratres ? saint Pierre respond seul pour tous Poenitentiam agite (Act 2, 38), etc. Et c’est a ceste rayson que saint Chrysostome (hom 55 al 54 in Math 1) et Origene (Hom 2 In divers) l’ont appellé Os et verticem Apostolorum, comme nous avons veu cy dessus (art 8), par ce quil souloit parler pour tous les Apostres ; et le mesme saint Chrysostome l’appelle Os Christi (Serm in adne venerab caten), par ce quil dict pour toute l’Eglise et a toute l’Eglise, comme chef et pasteur, ce n’est pas tant parole humaine de Nostre Seigneur : Amen, dico vobis, qui accipit si quem misero, me accipit (Jean 13, 20) ; dont ce quil disoit et determinoit ne pouvoit estre faux. Et de vray, si le confirmateur (Luc 22, 32) fut tumbé, tout le reste fut il pas tumbé ? si le confirmateur tumbe ou chancele, qui le confirmera ? si le confirmateur n’est pas ferme et stable quand les autres s’affoybliront, qui les affermira ? car il est escrit : Si l’aveugle conduict l’aveugle, ilz tumberont tous deux dans la fosse (Matt 15, 14) ; si l’instable et le foible veut soustenir et rasseurer le foible, ilz donneront tous deux en terre. Si que Nostre Seigneur donnant l’authorité et commandant a saint Pierre de confirmer les autres, il luy a quand et quand donné le pouvoir et les moyens de ce faire, autrement pour neant luy eut il commandé chose impossible. Or, les moyens necessaires pour confirmer les autres, de rasseurer les foibles, c’est de n’estre point sujet a la foiblesse soymesme, mays d’estre solide et ferme, comme une vraye pierre et un roch : tel estoit saint Pierre, entant que pasteur general et gouverneur de l’Eglise.
Ainsy quand saint Pierre fut mis au fondement de l’Eglise, et que l’Eglise fut asseurëe que les portes d’enfer ne prevaudroyent point contre elle (Matt 16, 18), ce ne fut pas asses dire que saint Pierre, comme pierre fondamentale du gouvernement et administration ecclesiastique, ne pouvoit se froisser et rompre par l’infidelité ou erreur, qui est la principale porte d’enfer ? car, qui ne sçait que si le fondement renverse, si l’on y peut porter la sappe, que tout l’edifice renversera ? Et quoy ? si le pasteur mettoit ses brebis es pasturages venimeux, le parc se perdroit il pas incontinent ? Les brebis vont suyvant le pasteur ; s’il erre, tout se perd. Et n’est pas raysonnable que les brebis… De mesme, si le pasteur supreme ministerial peut conduire ses brebis es pasturages veneneux, on voit clairement que le parc est pour estre bien tost perdu ; car, si le supreme pasteur ministerial (Jean 20, 21) conduit a mal, qui le redressera ? s’il s’egare, qui le ramenera ? a la verité, il faut que nous ayons a le suivre simplement, non a le guider, autrement les brebis seroyent pasteurs. Et de faict, l’Eglise ne peut pas tousjours estre ramassëe en un Concile general, et les trois premieres centeynes d’annëes il ne s’en fit point ; es difficultés donques qui surviennent journellement, a qui se pourroit on mieux adresser, de qui pourroit on prendre loy plus asseurëe, regle plus certaine que du chef general et du Vicaire de Nostre seigneur ?
Or tout cecy n’a pas eu lieu seulement en saint Pierre, mais en ses successeurs, car la cause demeurant l’effect demeure encore ; l’Eglise a tousjours besoin d’un confirmateur infallible auquel on puisse s’adreser, d’un fondement que les portes d’enfer, et principalement l’erreur, ne puysse renverser, et qye son pasteur ne puysse conduire a l’erreur ses enfans : les successeurs donques de saint Pierre ont tous ces mesmes privileges, qui ne suivent pas la personne, mays la dignité et la charge publique.
Saint Bernard (De Cons l 2 c 8) apelle le Pape un autre " Moise en authorité " : or, combien grande fut l’authorité de Moise il ni a personne qui l’ignore, car il s’assit et jugea de tous les differens qui estoyent parmi le peuple, et de toutes les difficultés qui survenoyent au service de Dieu ; il constitua des juges pour les affaires de peu d’importance, mays les grans doutes estoyent reservés a sa connoissance (Exodi 18, 13 19 26) ; si Dieu veut parler au peuple, c’est par sa bouche et par son entremise (Ex 31, 18 ; 32, 15 ; 33, 11 ; 34, 5). Ainsy donques le pasteur supreme de l’Eglise nous est juge competent et suffisant en toutes nos plus grandes difficultés, autrement nous serions de pire condition que cest ancien peuple, qui avoyt un tribunal auquel il pouvoit s’addresser pour la resolution de ses doutes, specialement en matiere de religion. Que si quelqu’un veut respondre que Moise n’estoit pas praestre ni pasteur ecclesiastique, je le renvoyeray a ce que j’en ay dict ci dessus (pars Ia c 1 art 3), car ce seroit estre enuyeux de faire ces repetitions.
Au Deuteronome (17, 10-12) : Facies quodcumque dixerint qui praesunt loco quem elegerit Dominus, et docuerint te juxta legem ejus ; sequerisque sententiam eorum, nec declinabis ad dextram nec ad sinistram : qui autem superbierit, nolens obedire sacerdotis imperio, judicis sententia moriatur. Que dira on icy ? Il falloit subir le jugement du sauverain Pontife ; qu’on estoit obligé de suivre le jugement qui estoit jouxte la loy, non l’autre ? ouy, mays en cela il failloit suivre la sentence du praestre, autrement si on ne l’eust pas suivie, ains examinee, c’eust esté pour neant qu’on fut allé a luy, et la difficulté et ambiguité n’eust jamais esté resolue parmi les opiniastres ; dont il est dict simplement, qui autem superbierit, nolens obedire sacerdotis imperio, judicis sententia moriatur; et en Malachie (2, 7) : Labia sacerdotis custodiunt scientam, et legem requirent ex ore ejus ; dont il s’ensuit que chacun ne pouvoit pas se resouvre es poins de la religion, ni produire la loy a sa fantasie, mais selon la proposition du Pontife. Que si Dieu a eu une si grande prouvoyance a la religion et tranquillité de conscience des Juifz, que de leur establir un juge sauverain a la sentence duquel ilz devoyent acquiescer, il ne faut pas douter quil ne nous a e prouveu, au Christianisme, d’un pasteur qui ayt ceste mesm’authorité, pour nous lever les doutes et scrupules qui pourroyent survenir sur les declarations des Escritures.
Que si le grand Praestre portoit le Rational du jugement en la poitrine (Ex 28, 30), ou estoyt le urim et Thummim, doctrine et verité comme interpretent les uns, ou les illuminations et perfections comme disent les autres, qui n’est presque qu’une mesme chose, puysque la perfection consiste en verité et la doctrine n’est qu’illumination, penserons nous que le grand Praestre de la Loy nouvelle n’en ayt pas encores les effectz ? a la verité, tout ce qui fut concedé de bon a l’ancienne Eglise et a la chambriere Agar, aura esté donné en beaucoup meilleure façon a Sara et a l’Espouse : nostre grand Praestre donques a encores le Urim et Thummim en sa poitrine. Or, soit que ceste doctrine et verité ne fust autre que ces deux motz escritz au Rational, comme semble croire saint Augustin (Q 118 in Exodum), et Hugues de Saint Victor l’asseure (Annot. In Exodum) , ou que ce fut le nom de Dieu, comme veut Rabbi Salomon, au recit de Vatable et Augustin evesque d’Eugubbium( Recognitio Vet Test. In hunc locum) ou que ce fussent les seules pierres du Rational par lesquelles Dieu tout puyssant reveloit ses volontés au Prestre, comme veut ce docte homme François Ribera (l 3 de Templo, c 12), la rayson pour laquelle le grand Praestre avoyt au Rational sur sa poitrine la doctrine et la verité, estoit sans doute par ce que judicabat judicii veritatem (Deut 17, 9) ; mesme que par le Urim et Thummim les prestres estoyent instruitz du bon plaisir de Dieu, et leurs entendemens esclairés et perfectionnés par la revelation divine, comme le bon de Lyra l’a entendu, et Ribera l’a asses suffisamment prouvé, a mon advis : dont quand David voulut sçavoir sil devoit poursuivre les Amalecites, il dict au Praestre Abiathar, Applica ad me ephod, ou, le superhumeraire (1 Rois 30, 7) ; ce quil fit sans doute pour reconnoistre la volonté de Dieu au Rational qui y estoit joint, comme va deduysant doctement ce docteur Ribera. Je vous prie, si en l’ombre il y avoit des illuminations de doctrine et des perfections de verité en la poitrine du Praestre, pour en repaitre et raffermir le peuple, qu’est ce que nostre grand prestre n’aura pas ? de nous, dis je, qui sommes au jour et au soleil levé ? Le grand Prestre ancien n’estoit que vicaire et lieutenant de Nostre Seigneur, nomplus que le nostre, mays il semble quil praesidoit a la nuict, par ses illuminations, et le nostre praeside au jour, par ses intructions ; ministeriellement tous deux, et par la lumiere du Soleil de Justice, lequel, bien quil soit levé, est neanmoins voilé a nos yeux par nostre propre mortalité, car le voir face a face ordinairement n’appartient qu’a ceux qui sont delivrés du cors qui se corrmpt (Exod 33, 20 ; Sap 9, 15).
Ainsy a creu toute l’Eglise ancienne, laquelle en ses difficultés a tousjours eu recours au Rational du Siege de Rome, pour y voir la doctrine et verité. C’est sur ce sujet que saint Bernard a appellé le Pape, Dignitate Aaron et " Haeritier des Apostres ", et saint Hierosme, le Saint Siege, Tutissimum communionis Catholicae portum ; car il porte le Rational pour en esclairer tout le Christianisme, comme les Apostres et Aaron, de doctrine et verité. C’est a ce propos que saint Hierosme dict au Pape Damase (Ep ad Dam 15 2) : Qui tecum non colligit, spargit ; hoc est, qui Christi non est, Antichristi est ; et saint Bernard dict (ep 190) quil faut rapporter les scandales qui se font, " principalement en la foy ", au Siege de Rome : Dignum namque arbitror ibi potissimum resarciri damna fidei, ubi non possit fides sentire defectum : cui enim alteri sedi dictum est aliquando, Ego pro te rogavi, ut non deficiat fides tua (Luc 22, 32) ? Saint Cyprien (ubi supra art 11) : Navigare audent ad Cathedram Petri, atque ad Ecclesiam principalem ; nec cogitare eos esse Romanos, ad quos perfidia habere non possit accessum. Ne voyes vous pas quil parle des Romains a cause de la Chaire de saint Pierre, et dict que l’erreur n’y peut rien ?
Les Peres du Concile Milevitain, avec le bienheureux saint Augustin (Ep 92 al 176 1,2), demandent secours et implorent l’authorité du Siege Romain contre l’haeresie pelagienne, escrivans au Pape Innocent en ceste sorte : Magnis periculis infirmorum membrorum Christi, pastoralem diligentiam, quasumus, adhibere digneris ; nova quippe haeresis, et nimium perniciosa tempestas, surgere inimicorum gratiae Christi coepit. Que si vous voules sçavoir pourquoy ilz s’addressent a luy, Quia, disent ilz, te Dominus, gratiae suae praecipuo munere , in Sede Apostolica collocavit. Voyla ce que croyoit ce saint Concile avec son grand saint Augustin ; auquel Innocent respondant, en une epistre qui suit la praecedente parmi celles de saint Augsutin (Hodie ep 182 2) : Diligenter et congrue, dict il, Apostolico consulitis honori ; honori, inquam, illius quem, praeter illa quae sunt extrinsecus, solicitudo manet omnium ecclesiarum super anxiis rebus quae sit tenenda sententia : antiquae scilicet regulae formam secuti, quam toto semper ab orbe mecum nostis esse servatam. Verum haec missa facio, neque enim hoc vestram credo latere prudentiam. Quid etiam actione firmastis, nisi scientes quod per omnes provincias de Apostolico fonte petentibus responsa semper emanent ? Praesertim quoties fidei ratio ventilatur, arbitror omnes fratres et coepiscopos nostros non nisi ad Petrum, id est, sui nominis et honoris authorem, referre debere, velut nunc relutit vestra dilectio, quod per totum mundum possit omnibus ecclesiis in commune prodesse. Voyes vous l’honneur et le credit auquel estoit le Siege Apostolique vers les Anciens les plus doctes et saints, voire mesme vers les Conciles entiers ? on y alloit comme au vray Ephod et Rational de la nouvelle Loy : ainsy y alla saint Hierosme, du tems de Damasus, auquel, pares avoir dict que l’Orient rompoit et mettoit en pieces la roubbe, entiere et tissue par dessus, de Nostre Seigneur (Jean 19, 23), et que les renardeaux gastoyent la vigne du Maistre (Cant 2, 15), Ut inter lacus contritos, dict il (Ep 15, 1), qui aquam non habent, difficile ubi fons signatus et hortus ille conclusus sit possit intelligi, ideo mihi Cathedram Petri et fidem Apostolico ore laudatam censui consulendam, etc.
Je n’aurois jamais faict si je voulois produire les belles sentences que les Anciens ont dictes sur ce faict ; qui voudra, les lise fidellement cottëes au grand Catechisme de Pierre Canisius (cap 3 quaes 9 de Praeceptis Eccl.), ou elles ont estëes estendues au long par Busaeus. Saint Cyprien rapporte toutes les haeresies et schismes au mespris qu’on faict de ce chef ministerial (Ep 65 et 69), aussi faict bien saint Hierosme (Advers Luciferianos). Saint Ambroise tient pour une mesme chose, communicare et convenire cum Episcopis Catholicis et convenire cum Ecclesia Romana (Oratione de obitu fratris Satiri l 1 47) ; il proteste de suivre en tout et par tout la forme de l’Eglise Romaine (De Sacram l 3 c 1 5). Saint Irenëe veut que chacun vienne joindre a ce Saint Siege, propter potentiorem principalitem (ubi supra art 13). Les Eusebiens y portent les accusations contre saint Athanase ; saint Athanase qui estoit en Alexandrie, siege principal et patriarchal, vint respondre a Rome, y estant appellé et cité ; les adversaires n’y voulurent pas comparoistre, sachans, dict Theodoret (l 2 Eccl Hist c 4 al 3), mendacia sua manifesto fore detecta : les Eusebiens confessent l’authorité du Siege de Rome quand ilz y appellent saint Athanase, et saint Athanase quand il s’y praesente ; mays sur tout les Eusebiens, haeretiques arriens, confessent asses combien son jugement est infallible, quand ilz n’y osent comparoistre de peur d’y estre condamnés. Mays qui ne sçait que tous les anciens haeretiques taschoyent a se faire avouer par le Pape ; tesmoins les Montanistes ou Cataphryges, qui deceurent tellement le Pape Zephyrin (sil faut croire a Tertullien (L contra Praxeam), nomplus celuy d’autrefois mays devenu haeretique en son faict propre) quil lascha des lettres de reunion en leur faveur, lesquelles neantmoins il revoca promptement par l’advis de Praxeas. En fin, qui mesprisera l’authorité du Pape, remettra sus les Pelagiens, Priscilliens et autres, qui n’ont estés condamnés que par les Conciles provnciaux avec l’authorité du Saint Siege de Rome.
Que si je voulois m’amuser a vous monstrer combien Luther en faysoit estat au commencement de son haeresie, je vous ferois esbahy d’une si grande mutation de ce vostre grand pere. Voyes le chez Cocleus : Prostratum me pedibus tuae Beatitudinis offero, cum omnibus quae sum et habeo ; vivifica, occide, voca, revoca, approba, reproba, vocem Christi in te praesidentis et loquentis agnoscam : ce sont ses paroles, en l’Epistre dedicatoire quil escrit au Pape Leon 10, sur certaines siennes Resolutions, l’an 1518. Mays je ne puys laisser en arriere ce que ce grand archiministre escrivit l’an 1519, en certaines autres Resolutions d’autres propositions ; car, en la 13ème, non seulement il reconnoit l’authorité du Saint Siege Romain, mays la prouve pour 6 raysons qui tient pour demonstrations : je le mettray en sommaire. La 1re, le Pape ne pourroit estre venu a ce grade et a ceste monarchie sans le vouloir de Dieu ; mays le vouloir de Dieu est tousjours venerable, donques il ne faut pas contredire a la primauté du Pape. La 2e, il faut plus tost ceder a son adversiare que de rompre l’union de charité ; donques il vaut mieux obeir au Pape que de se separer de l’Eglise. La 3e, par ce quil ne faut pas resister a Dieu qui nous veut presser et charger de plusieurs princes, selon le dire de Salomon en ses Proverbes (28, 2). La 4e, Il ny a point de puissance qui ne soit de Dieu (Rom 13, 1) ; donques celle du Pape, qui est tant establie, est de Dieu. La 5e n’est que la mesme. La 6e, par ce que tous les fidelles le croyent ainsy, entre lesquelz il est impossible que Nostre Seigneur ne soit : or il faut arrester avec Nostre Seigneur et les Chrestiens en tout et par tout. Il dict par apres que ces raysons sont insolubles, et que toute l’Escriture y vient battre. Que vous semble de Luther ? est il pas Catholique ? et neanmoins c’estoit au commencement de sa reformation.
Calvin vient a ce point, quoy quil aille embrouillant la matiere tant quil peut ; car, parlant du Siege de Rome, il confesse (L 4 c 6 n 16) que les Anciens l’ont tous honnorëe et reverëe, qu’elle a esté le refuge des Evesques, et plus constante en la foy que les autres sieges ; ce quil attribue a faute de vivacité d’entendement.
ARTICLE XV COMBIEN LES MINISTRES ONT VIOLE CESTE AUTHORITE
En l’ancienne Loy le grnad Prestre ne portoit pas le Rational sinon quand il estoit revestu des habitz pontificaux, et quil entroit devant le Seigneur (Exod 28, 29-30) : ainsy ne disons nous pas que le Pape en ses opinions particulieres ne puysse errer, comme fit Jean 22, ou estre du tout heretique, comme peut estre fut Honorius. Or, quand il est heretique expres, ipso facto, il tumbe de son grade hors de l’Eglise, et l’Eglise le doit ou priver, comme dient quelques uns, ou le declairer privé, de son Siege Apostolique, et dire, comme fit saint Pierre (Act 1, 20), Episcopatum ejus accipiat alter. Quand il erre en sa particuliere opinion, il le faut enseigner, adviser, convaincre, comm’on fit a Jean 22, lequel tant s’en vaut quil mourust opiniastre, ou que pendant sa vie il determinast aucune chose touchant son opinion, que pendant quil faysoit l’inquisition requise pour determiner en matiere de foy, il mourut, au recit de son successeur en l’Extravagante qui se commence, Benedictus Deus (Concilia anno 1334). Mays quand il est revestu des habitz pontificaux, je veux dire, quand il enseigne toute l’Eglise comme pasteur es choses de la foy et des mœurs generales, alhors il ny a que doctrine et verité. Et de vray, tout ce que dict un roy n’est pas loy ni edict, mays seulement ce que le roy dict comme roy, et determinant juridiquement ; ainsy tout ce que dict le Pape n’est pas Droit canon ni loy, il faut quil veuille determiner et donner loy aux brebis, et quil y garde l’ordre et forme requise. Ainsy disons nous quil faut avoir recours a luy non comme a un docte homme, car en cela il est ordinairement devancé par plusieurs autres, mays comme au chef et Pasteur general de l’Eglise, et, comme tel, honnorer, suivre et embrasser fermement sa doctrine, car alhors il porte en sa poitrine le Urim et Thummim, la doctrine et verité.
Et ne faut pas nomplus penser qu’en tout et par tout son jugement soit infallible, mays lhors seulement quil porte sentence en matiere de foy ou des actions necessaires a toute l’Eglise ; car es cas particuliers, qui dependent du faict humain, il y peut errer sans doute, quoy que nous autres devions le contreroller en cest endroit qu’avec toute reverence, submission et discretion. Les theologiens ont out dict en un mot, quil peut errer in quaestionibus facti, non juris, quil peut errer extra Cathedram, hors la Chaire de saint Pierre, c’est a dire, comme homme particulier, par escritz et mauvais exemples, mays non pas quand il est in Cathedra, c’est a dire, quand il veut faire une instruction et decret pour enseigner toute l’Eglise, quand il veut confirmer les freres comme supreme pasteur, et les veut conduyre es pasturages de la foy : car alhors ce n’est pas tant l’homme qui determine, resoult et definit, que c’est le benit Saint Esprit par l’homme, lequel, selon la promesse faicte par Nostre Seigneur a ses Apostres (Jean 16, 13), enseigne toute verité a l’Eglise, ou, comme dict le Grec et semble que l’Eglise l’entende en une collecte de Pentecoste, conduict et meyne son Eglise en toute verité : Cum autem venerit ille Spiritus veritatis, docebit vos omnem veritatem, ou, deducet vos in omnem veritatem.
Et comment est ce que le Saint Esprit conduict l’Eglise, sinon par le ministere et office de praedicateurs et pasteurs ? mays si les pasteurs ont des pasteurs encores, ilz les doivent suivre ; ainsy tous doivent suivre celuy qui est le supreme pasteur, par le ministere duquel nostre Dieu veut conduire, non les aigneuax seulement et brebiettes, mays les brebis et meres des aigneaux, c’est a dire, non les peuples seulement, mays les autres pasteurs encores, celuy qui succede a saint Pierre qui eut ceste charge, Pasce oves meas (Jean 21, 17). C’est ainsy que Dieu conduit son Eglise es pasturages de sa saint Parole, et ne l’exposition d’icelle ; qui cherche la verité sous autre conduite, la pert. Le Saint Esprit est conducteur de l’Eglise, il la conduict par son pasteur ; qui donques ne suit le pasteur, ne suit pas le Saint Esprit.
Mays le grand Cardinal Toletus remarque tresbien a propos sur ce lieu (Comment in Joannis Evangelium, in cap 16, 13), quil n’est pas dict, portabit Ecclesiam in omnem veritatem, mays, deducet, pour monstrer que quoy que le Saint Esprit esclaire a l’Eglise, si veut il qu’elle use de la diligence requise a tenir le bon chemin ; comme firent les Apostres, qui ayans a respondre sur une question d’importance, debattirent de part et d’autre, conferant les Escritures ensemble, ce qu’ayans faict diligemment, ilz conclurent par le Visum est Spiritui Sancto et nobis (Act 15, 28),c’est a dire, le Saint Esprit nous a esclairé, et nous avons marché, il nus a guidé, nous l’avons suivi jusques a ceste verité ; il faut employer les moyens ordinaires pour la recherche de la verité, et neanmoins reconnoistre la treuve et l’abord en icelle de l’assistence du Saint Esprit. Ainsy est conduit le troupeau Chrestien par le Saint Esprit, mays sous la charge et conduite de son pasteur ; lequel, neanmoins, ne court pas a la volëe, mays selon la necessité convoque les autres pasteurs, ou en partie ou generalement, regarde soigneusement la piste des devanciers, considere le Urim et Thummim de la Parole de Dieu, entre devant son Dieu par ses prieres et invocations, et s’estant ainsy diligemment enquesté du vray chemin, se met en campaigne hardiment et faict voile de bon cœur : heureux qui le suit et se range a la discipline de sa houlette, heureux qui s’embarque en son navire ; car il repaistra de sa verité, il surgira au port de la sainte doctrine.
Ainsy ne faict il jamais commandement general a toute l’Eglise es choses necessaires, qu’avec l’assistence du Saint esprit, lequel ne manquant mesme pas aux especes des animaux es choses necessaires, par ce quil les a establies, ne manquera pas aussi au Christianisme en ce qui luy est necessaire pour sa vie spirituelle. Et comment seroit l’Eglise une et sainte, telle que les Escritures et simboles la descrivent ? car, si elle suivoit un pasteur et que le pasteur errast, comme seroit elle sainte ? si elle ne le suivoit pas, comme seroit elle une ? et quelle desbauche verroit on parmi le Christianisme, pendant que les uns trouveroient et jugeroient une loy mauvayse, les autres, bonne, et que les brebis, au lieu de paistre et de s’engraisser es pasturages de l’Escriture et sainte Parole, s’amuseroyent a conteroller les jugemens du superieur ? Reste donq que selon la divine providence nous tenions pour fermé ce que saint Pierre fermera avec ses clefz, et pour ouvert ce quil ouvrira, estant assis en la chaire instruisant toute l’Eglise.
Que si les ministres eussent tansé les vices, remonstré l’inutilité de quelques censures et decretz, emprunté quelques saints advis des livres moraux de saint Gregoire, et de ceux de saint Bernard, De Consideratione, produit quelque bon moyen de lever les abuz qui ne sont survenuz en la prattique benficiaire pour la malice du tems et des hommes, et se fussent adressés a Sa Sainteté avec humilité et reconnoissance, tous les bons les eussent honnorés, et caressé leurs desseins : les bons Cardinaux Conterano, Theatino, Sadolet, et Polus, avec ces autres grans personnages qui praesenterent le Conseil de reformer les abus en ceste sorte (Cocleus in actis anni 39), en ont merité une immortelle recommandation de la posterité. Mays remplir l’air et la terre d’injures, invectives, outrages, calomnier le Pape, et non seulement en sa personne, ce qui ne se doit jamais faire, mays en sa dignité, attauqer le Siege que toute l’antiquité a honnoré, le vouloir juger contre le conseil de toute l’Eglise, apeller la dignité mesme antichristianisme, qui sera celuyt qui le pourra trouver bon ? Le grand Concile de Calcedoine trouva si estrange que Dioscorus, Patriarche, excommuniast le Pape Leon (Act 3 Epist ad Valent. Et Marcianum) ; et qui pourra souffrir l’insolence de Luther, qui fit une bulle ou il excommunie et le Pape, et les Evesques, et toute l’Eglise (Anno 22 apud Cocleum) ? Toute l’Eglise luy donne des tiltres honnorables, luy parle avec reverence : que dirons nous de ce beau commencement de livre que Luther adressa au Saint Siege ? Martinus Lutherus, Sanctissimae Sedi Apostolicae et toti ejus parlamento, meam gratiam et salutem. Imprimis, Sanctissima Sedes, creda et non frangere ob novam istam salutationem, in qua nomen meum primo et in supremo loco pono. Et apres avoir recité la bulle contre laquelle il escrivoit, il commence par ces ciniques et vilaines paroles : Ego autem dico, ad Papae et bullae hujus minas istud : qui prae minis moritur, ad ejus sepulturam compulsari debet crepitibus ventris. Et quand, escrivant contre le Roy d’Angleterre, Vivens, dict il, papatus hostis ero, exustus tuus hostis ero.
Que dites vous de ce grand pere ? sont ce pas des paroles dignes d’un tel reformateur ? j’ay honte de lire, et ma main se fache de praesenter ces vilaynies ; mays qui les vous cachera vous ne croires jamais quil soit tel quil est . Et quand il dict : Nostrum est non judicari ab ipso, sed ipsum judicare. Mays je vous entretiens trop sur un sujet qui ne demande pas grande inquisition. Vous lises les escritz de Calvin, de Zuingle, Luther ; je vous supplie, tries en les injures, calomnies, opprobres, medisances, risëes, bouffonneries qui y sont contre le Pape et le Saint Siege de Rome, et vous verres quil ny demeurera rien : vous o es vos ministres ; imposes leur silence quand aux injures, mocqueries, mesdisances, calomnies contre le Saint Siege, et vous aures vos preches la moitié plus cours. On dict mille folies sur cecy, c’est le rendes vous de tous vos ministres ; silz composent des livres, a tous propos, comme las et recreuz du travail, ilz s’arrestent sur les vices des Papes, disans bien souvent ce quilz sçavent bien n’estre point. De Beze, qui dict (De Veris Eccl notis, p 13) que des long tems il ny a eu aucun Pape qui se soit soucié de la religion ni qui ayt esté théologien, veut il pas tromper quelqu’un ? car il sçait bien qu’Adrien, Marcel et ces cinq derniers ont estés tres grans theologiens : a quo faire, mentir ? Mays disons quil y ait du vice et de l’ignorance : Cathedra tibi, vous dict saint Augustin (L 2 contra litt. Petil c 51), quid fecit Ecclesiae Romanae, in qua Petrus sedit et in qua hodie Anastasius sedet ? quare appellas cathedram pestilentiae Cathedram Apostolicam ? Si propter homines, quos putas legem loqui et non facere, numquid Dominus, Noster Jesus Christus propter Phariseos, de quibus ait (Matth 23, 3), Dicunt et non faciunt, cathedrae in qua sedebant ullam fecit injuriam ? nonne illam cathedram Moisi commendavit, et illos servato cathedrae honore redarguit ? ait enim : Super cathedram, etc. (vers 2). Haec si cogitaretis, non propter homines quos infamatis blasphemaretis Cathedram Apostolicam cui non communicatis ; sed quid est aliud quam nescire quid dicere, et tamen non posse nisi maledicere ?
CHAPITRE VII Que les Ministres ont violé l’authorité des Miracles 7e Règle de notre Foi ARTICLE PREMIER COMBIEN LES MIRACLES SONT PREGNANS POUR ASSEURER DE LA FOI
Affin que Moyse fust creu (Ex 4, 1), Dieu luy donna le pouvoir des miracles ; Nostre Seigneur, dict saint Marc, confirmoit ainsy la praedication Apostolique ; si Nostre Seigneur n’eust faict tant de miracles, on n’eust pas peché de ne le croire pas, dict le mesme Seigneur (Jean 15, 24) ; saint Pol tesmoigne que Dieu confirmoit la foy par miracles (Heb 2, 4) : donques le miracle est une juste rayson de croire, une juste preuve de la foy, et un argument pregnant pour persuader les hommes a creance ; car si ainsy n’estoit, nostre Dieu ne s’en fut pas servi. Et ne sert de rien de respondre que les miracles ne sont pas necessaires apres la foy semëe, car, outre ce que j’ay monstré le contraire cy devant (Pars Ia c 3 art 7), je ne dis pas maintenant quilz soyent necessaires, mays seulement que la ou il plaict a la bonté de Dieu d’en fayre pour confirmation de quelqu’article, nous sommes obligés de le croire. Car, ou le miracle est une juste persuasion et confirmation, ou non : si non, donques Nostre Seigneur ne confirmoit pas justement sa doctrine ; si c’est une juste persuasion, donques, en quel tems quilz se facent ilz nous obligent a les prendre pour une tres ferme rayson, aussy le sont ilz. Tu es Deus qui facis mirabilia, dict David (Ps 76, 14) au Dieu tout puyssant, donques ce qui est confirmé par miracles est confirmé de la part de Dieu ; or Dieu ne peut estre autheur ni confirmateur du mensonge, ce donques qui est confirmé par miracles ne peut estre mensonge, ains pure verité.
Et affin de couper chemin a toutes fantasies, je confesse quil y a des faux miracles et des vrais miracles, et qu’entre les vrays miracles il y en a qui font argument evident que la puyssance de Dieu y est, les autres, non, sinon par leurs circonstances. Les miracles que l’Antichrist fera seront tous faux, tant par ce que son intention sera de decevoir, que par ce que une partie ne seront qu’illusions et vaynes apparences magiques, l’autre partie ne seront pas miracles en nature mays seulement devant les hommes, c’est a dire, ne surpasseront pas les forces de nature, mays pour estre extraordianires sembleront miracles aux simples. Telz seront la descente quil fera faire du feu qui descendra in conspectu hominum (Apoc 13, 13), et ce quil fera parler l’image de la beste (vers 15), et guerira une plaïe mortelle (vers 3) ; desquelz la descente du feu en terre et le parler de l’image semble que ce seront des illusions, dont il adjouste, in conspectu hominum ; ce seront magies. La guerison de la pla e mortelle sera un miracle populaire, non philosophique ; car ce que le peuple croit estre impossible, il le tient pour miracle quand il le voit, mays il tient plusieurs choses impossibles en nature qui le sont, telles sont plusieurs guerisons. Or plusieurs playes sont mortelles en presence de quelques medecins, et incurables, qui ne le seront pas en praesence des autres qui sont plus suffisans et ont quelque remede plus exquis ; ainsy la plaïe sera mortelle selon le cours ordinaire de la medecine, mays le diable, qui a plus de suffisance en la connoissance des vertus des herbes, odeurs, minerales et autres drogues, que les hommes, fera ceste cure la par l’application secrette des medicamens inconneuz aux hommes : et semblera miracle a qui ne sçaura discerner entre la science humayne et diabolique, entre la diabolique et divine, en ce que la diabolique devance l’humayne de grande traitte, et la divine surpasse la diabolique d’une infinité ; l’humayne ne sçait qu’une petite partie de la vertu qui est en nature, la diabolique sçait beaucoup davantage mays dans les confins de nature, la divine n’a point d’autre limite que son infinité.
Je disoys qu’entre les vrays miracles il y en a qui font une certaine science et rayson que le bras de Dieu y opere, les autres non, sans la consideration et secours des circonstances. Cela apert par ce que j’ay dict ; et par exemple, les merveilles que firent les magiciens d’Egipte (Ex 7, 11-12) estoyent, quand a l’apparence exterieure, toutes semblables aux miracles que faysoit Moise (Ex 4, 3-8), mays qui considerera les circonstances, connoistra bien ayseement que les uns estoyent vrays magiciens, les autres faux, comme le confesserent les magiciens quand ilz dirent : Digitus Dei est hic (Ex 8, 19). Ainsy pourrois je dire, si Nostre Seigneur n’eust jamays faict autre miracle que de dire a la Samaritayne que l’homme qui habitoit avec elle n’estoit pas son mari (Jean 4, 18), et que de convertir l’eau en vin (ibid 2, 9), on eust peu penser quil y avoit de l’illusion et magie ; mays ces merveilles partant de la mesme main qui faysoit voir les aveugles, parler les muetz, ouir les sourds, vivre les mortz, il ny eschoit plus aucun scrupule. Car, ramener la privation en son habitude, le non estre a l’estre, et donner les operations vitales aux hommes, sont choses impossibles a toutes les puyssances humaynes, ce sont des coups du sauverain Maistre ; lequel quand puys apres il luy plaict faire des cures par sa toute puyssance, ou des mutations es choses, ne laysse pas de les faire reconnoistre pour miraculeuses, quoy que la nature secrette en peut faire pour autant, parce qu’ayant faict ce qui surpasse nature, il nous a ja rendus asseurés de sa qualité et de la valeur de la merveille : ainsy que quand un homme a faict un chef d’œuvre, quo quil face puys apres plusieurs ouvrages communs, on ne laisse pas pour maistre.
En somme, le miracle est une tres asseurëe preuve et confirmation en la creance quand c’est un vray miracle, et en quel tems quil soit faict ; autrement il faudroit renverser toute la praedication Apostolique. Il estoit raisonnable qu’estant la foy de choses qui surmontent nature, elle fust averëe par œuvres qui surpassent nature, et qui montrent que la praedication ou parole annoncëe part de la bouche et authorité du Maistre de nature, le pouvoir duquel n’est point limité, lequel se rend par le miracle comme tesmoin de la verité, soussigne et met son sceau a la parole portëe par le praedicateur. Or, semble il que les miracles soyent tesmoignanges generaux pour les simples et plus rudes : car chacun ne peut pas sonder l’admirable convenance quil y a entre les propheties et l’Evangile, la grande sapience de l’Escriture, et semblables marques illustres qui sont en la Religion Chrestienne, c’est un examen a faire aux doctes ; mays il ny a celuy qui n’apprehende le tesmoignage d’un vray miracle, chacun entend ce langage entre les Chrestiens. Il semble que les miracles ne soyent pas necessaires, mays ilz le sont a la verité ; et n’est pas en cause que la suavité de la divine providence en fournit a son Eglise en toutes les saysons , car entoutes saysons il y a des heresies, lesquelles bien qu’elles soyent suffisamment rabattues, voire a la capacité des moindres, par l’antiquité, majesté, unité, catholicisme, sainteté de l’Eglise, si est ce que chacun ne sçait pas priser ces " doüaires ", comme parle Optatus, a leur vraye valeur, chacun n’entend pas et ne penetre pas ce langage : mays quand Dieu parle par œuvres, chacun l’entend, c’est une parole commune a toutes nations ; comme l’escriture d’une sauvegarde n’est conneüe d’un chacun, mays si on y voit la croix blanche, les armes du Prince, chacun connoit que le tesmoignage et l’authorité sauveraine y court.
ARTICLE II COMBIEN LES MINISTRES ONT VIOLE LA FOY DEUE AU TESMOIGNAGE DES MIRACLES
Il ni a presqu’article de nostre Religion qui n’ait esté approuvé de Dieu par miracle. Les miracles qui se font en l’Eglise, monstrans ou est la vraye Eglise, font suffisante preuve de toute la creance de l’Eglise ; car Dieu ne porteroit jamays tesmoignage a une eglise qui n’eust la vra e foy et fust errante, idolatre, trompeuse : mays ceste bonté supreme ne s’arreste pas la ; elle a confirmé presque tous les pointz de la foy Catholique par tres illustres miracles, et, par une speciale providence de Dieu, nous trouvons que quasi sur tous les articles esquelz nous sommes en different avec les ministres, Nostre Seigneur a rendu tres illustre tesmoignage de la verité que nous prechons, par miracles irreprochables. Je mettray, sil vous plaict, quelques exemples.
Dum Agapitus, sanctae Romanae Ecclesiae pontifex, dict saint gregoire (Lib. III Dial. c 3), ad Justinianum principem proficisceretur in Graeciarum partibus, propinqui cujusdam muti et claudi obtulerunt eum Agapito curandum, dicentes se, in virtute Dei, ex auctoritate Petri, fixam salutis illius spem habere. Voilà la creance de ces bonnes gens ; ilz tenoyent le Pape pour successeur en l’authorité de saint Pierre, et partant quil avoyt quelque eminente authorité : un de vos ministres les eust tenuz pour superstitieux, l’Eglise Catholique eust tousjours dict, comm’elle faict maintenant, que leur creance estoit juste. Voyes ce qu’en tesmoigna Nostre Seigneur : Protinus venerandus vir, poursuit saint Gregoire, orationi incubuit, et Missarum solemnia exorsus, sacrificium in conspectu Dei omnipotentis immolavit ; quo peracto, ab altari exiens claudi manum tenuit, atque assistente et aspiciente populo eum mox a terra in propiis gressibus errexit ; cumque ei Dominicum Corpus in os mitteret , illa diu muta ad loquendum lingua soluta est. Mirati omnes, flere prae gaudio coeperunt, eorumque gentes illico metus et reverentia invasit, cum voidelicet cernerent quid Agapitus facere in virtue Domini ex adjutorio Petri potuisset : ce sont les paroles de saint gregoire. Que dites vous ? si vous me demandes qui a faict ce miracle, je vous repondray par les propres paroles de nostre Seigneur (matt 11, 5) : Caeci vident, claudi ambulant, leprosi mundantur, surdi audiunt, mortui resurgunt, pauperes evangelizatur. Quelle foy l’a demandé ? la foy que le Pape est successeur de saint Pierre, et en a l’eminente authorité. Par quelles actions a il esté obtenu ? par le tressaint Sacrifice de la Messe, et par la realité de l’exhibition du Cors de nostre Seigneur en la bouche du patient. En quoy s’est faict le miracle ? en ce que ce patient a esté remis de la privation a l’habitude, et une operation vitale luy a esté rendue, qui est l’ou e , car encor quil n’est pas dit quil fut sourd, si l’estoit il neanmoins, car le muet naturel est tousjours sourd. Que peut donques conclure sinon que, Digitus Dei est (Exod 8, 19), que Dieu a signé et scellé la creance en laquelle nous sommes pour l’article de la succession du Pape en l’authorité de saint Pierre, et pour l’article de la tressainte Messe ? qu’opposera on ? En quel tems s’est faict ce miralce ? en la plus pure et sainte Eglise, car, et Calvin et les Lutheriens confessent que la pureté de l’Eglise a duré jusqu’apres saint Gregoire.
Qui raconte ceste histoire ? un tressaint et docte personnage, par l’aveu mesme des adversaires qui le font le dernier bon Pape. Ou a esté faict le miracle ? en praesence de tout un peuple, Grec et non passionné pour le Saint Siege.
Ainsy nous preschons la realité du Cors de Nostre Seigneur et de son Sang au Sacrement de l’autel ; Nostre Seigneur l’a authorisé par la miraculeuse experience quil en fit voir a un Juif et une Juifve qui assistoyent a la messe de saint basile, tesmoin saint Amphilochius (In vita Basilii) qui vivoit en l’an 380. Une femme aussy qui avoit petri le pain qu’on devoit consacrer, venant a la sainte Communion, comm’elle vit saint Gregoire, tenant non plus le pain mais le tressaint Sacrement, venir a elle pour la communier, et dire, Corpus Domini Nostri Jesu Christi custodiat animam etc. , elle se prit a rire ; saint gregoire l’interroge pourquoy elle rioyt, elle respond que c’estoit parce qu’elle avoit petri le pain duquel saint Gregoire avoit dict que c’estoit le Cors de Nostre Seigneur ; saint Gregoire impetra par prieres que la sainte Eucharistie apparut au dehors ce qu’elle estoit au dedans, dont ceste pauvre femme fut reduite a la foy, et tout le peuple confirmé : c’est une histoire racontëe par le bon paulus Diaconus (In vita S. Greg. 23).
Nous prechons quil faut adorer Nostre Seigneur qui est realement au tressaint Sacrement : Gorgonia, seur de saint Gregoire Nazianzene, le fit, et incontinent elle guerit d’une maladie incurable, au rapport de son frere mesme (oratione in Gorgoniam 8) . Saint Chrysostome en raconte deux belles apparitions, ou une multitude d’Anges furent veus au tour du saint Sacrifice de l’autel, sic capite inclinatorum ut si quis milites, praesente rege, stantes videat ; id quod facile mihi ipse persuadeo, dict ceste bouche d’or (L 6 de Sacerdotio 4).
Nous prechons que c’est non seulement Sacrement, mais Sacrifice : et saint Augustin, parlant d’un lieu inhabitable par la violence des espritz malins, qui estoit a Hesperius, au territoire Fussalense, Perrexit unus, dict il , ex presbiteris, obtulit ibi Sacrificium Corporis Christi, orans quantum potuit ut cessaret illa vexatio, Deoque protinus miserante cessavit. Ce que j’ay rapporté de Agapitus vient joindre icy.
Nous prechons la sainte communion des Saintz, en la priere quilz font pour nous et en l’honneur que nous leur deferons : mays quand aurois je faict a vous produire les miracles qui se sont faict sur ceste creance ? Theodoret, De curandis Graec. Aff. (L 8), en raconte un tres certain miracle, en la conversion de saint Cyprien par l’intercession de Nostre Dame.
Nous honnorons leurs reliques : voyes comme saint Augustin (l 22 de Civ Dei, c 8 10 seq ) faict un long discours de tres certains miracles faictz aux reliques de saint Estienne ; et la mesme ( 2) encores en raconte il un, faict aux reliques de saint Gervais a Milan, d’un aveugle gueri, dequoy luy mesme faict le recit encores en ses Confessions (L 9 c 7), et sainct Ambroise (Amb. Serm 91 de inventione corporum Srum Gervasii et Protasii hodie ep 22). Nous produisons le signe de la Croix contre le diable : et saint Gregoire Nazianzene (Or I Contra Jul. 55, 56) tesmoigne que Julien l’Apostat, en un sacrifice faict aux idoles, voyant le diable, s’y signa de ce signe ; le diable s’en fuit, le sorcier et magicien dict a l’apostat que le diable s’en fuyoit non par crainte mais par abomination Abominationi, dict il, illis fuimus, non terrori. Vincit quod pejus est. Eusebe (In vita Constant. L 2 cc 6-15) faict foy des merveilles que Dieu a faict par ce saint signe au tems de Constantin le Grand.
En nos eglises nous avons des vases sacrés : et saint Chrysostome (l de Sto Babila, contra Gentiles 17) raconte que Julien, oncle de Julien empereur, avec un certain tresorier, les desroba et prophana, mays julien mourut incontinent, rongé par les vers, le tresorier creva sur place.
Nous faysons contre du saint Chresme dont on oint les baptisés pour la sainte Confirmation : et saint Optatus Milevitain (l 2 contra Donat. 19) raconte que la phiole ou ampoule du saint Chresme estant jettëe par les Donatistes sur des pierres, non defuit manus angelica quae ampullam spiritali subventione deduceret ; projecta casum sentire non potuit.
Nous confessons humblement nos pechés aux superieurs ecclesiastiques : et saint Jan Climacus raconte (L Scalae grad. 4 liber etiam dicitur Climax) que comme une personne tres vicieuse confessoit ses fautes, on vit un grand et terrible, qui rayoit d’un livre de contes les pechés, a mesure que cestuy ci les confessoit ; par ce, dict le mesme Climacus, que la confession bien delivre de l’eternelle confusion.
Nous avons des images en nos eglises : mays qui ne sçait les grans miracles qui furent faitz au crucifiement d’une image de Nostre Seigneur, que les juifz firent en Syrie en la ville de Berite ? non seulement le sang en sortit, mays ce sang guerit quicomque en fut touché, de toutes sortes de maladies ; c’est le grand saint Athanase qui le raconte (libello de Passione imaginis D. N. c 4). Nous y avons de l’eau beniste et du pain benit : mays saint Hierosme raconte (in vita Hilar. 30) que plusieurs pour guerir les malades prenoyent du pain benit par saint Hilarion ; et saint Gregoire dict (L 1 Dial. c 10) que saint Fortunat guerit un homme qui en une cheute de cheval s’estoit rompu la jambe, par la seule aspersion de l’eau benite. C’est asses.
Or quel mespris est ce de tant de miracles, de se mocquer et de se gauser de toute ceste doctrine, et de l’Eglise qui la praeche ? Si vous ne voules priser le tesmoignage de l’antiquité, Testimonium Dei majus est (1 Jean 5, 9). Qu’est ce que vous respondres ? Quand a moy, j’ay escrit icy les premiers miracles qui me sont venus en main ; que j’ay pris neanmoins des autheurs qui ont estés en la pure Eglise, car si je vous eusse apporté les miracles faictz au tems de saint bernard, de saint Malachie, de Bede, de saint François, vos ministres eussent incontinent crié que c’estoit des prodiges de l’Antichrist, mays puysque tous tant quilz sont confessent que l’Antichrist n’a point comparu sinon quelque tems apres saint Gregoire, et que ce je produis a tout esté faict auparavant, ou au tems de saint Gregoire, il n’y estoit point de difficulté. Les Aryens niyoent le miracle sur l’aveugle qui fut gueri par l’atouchement du bord du drap des reliques de saint Gervais et Protais, et disoyent quil n’avoyt pas esté gueri ; saint Ambroise respond (Ep 22, 17) : Negant caecum illuminatum, sed ille non negat se sanatum. Sed quaero, dict il peu apres ( 19, 20), quid non credant ? utrum a Martiribus possint aliqui visitari ? hoc est Christo non credere, ipse enim dixit : Et majora horum facietis (Jo 14, 12) . Et plus bas ( 22) il dict : Neque aliter Martirum operibus inviderent, nisi fidem in iis fuisse eam quam isti non habent judicarent, fidem illam majorum traditione firmatam, quam daemones ipsi negare non possunt, sed Arriani negant : non accipio a diabolo testimonium sed confessionem. Quelles circonstances ne rendent ces miracles irreprochables ? une partie sont restitutions des operations vitales, qui ne se peut faire par autre puyssance que la divine ; le tems auquel ilz se sont faitz estoit tout voysin a celuy de Nostre Seigneur, l’Eglise toute pure et sainte ; il ni avoit point d’Antichrist au monde, comme dient les ministres ; les personnes par la priere desquelles ilz se faysoyent, tres saintes ; la foy qui en estoit confirmëe estoit general e et tres Catholique ; les autheurs qui les recitent, tres asseurés.
Je veux icy mettre une piece empruntëe (Montaigne, Essais l 1 c 26) : " Quand nous lisons dans Bouchet (In opusc Miracula S. Hilarii) les miracles des reliques de saint Hilaire, passe ; son credit n’est pas asses grand pour nous oster la licence d’y contredire : mais de condamner d’un train toutes pareilles histoires semble singuliere impudence. Ce grand saint Augustin tesmoigne avoir veu, sur les reliques saint gervais et Protais a Milan, un homme aveugle recouvrer la veüe ; une femme a Carthage avoir esté guerie d’un cancer par le signe de la Croix qu’une femme nouvellement baptizëe luy fit ; Hesperius, un sien familier, avoir chassé les espritz qui infestoyent sa mayson, avec un peu de terre du Sepulchre de Nostre Seigneur, et ceste terre despuys transportëe a l’eglise, un paralitique y estant apporté avoir esté soudain gueri ; une femme en une procession ayant touché a la chasse saint Estienne d’un bouquet, et de ce bouquet s’estant frottëe les yeux , avoir recouvrëe la veüe qu’elle avoit pieça perdue ; et plusieurs autres miracles ou il dict luy mesme avoir assisté. De quoy accuserons nous et luy et deux Evesques, Aurelius et Maximinus, quil apelle pour ses recors ? sera ce d’ignorance, simplesse, facilité ? ou de malice et imposture ? est il homme, en nostre siecle, si impudent qui pense leur estre comparable, soit en vertu, soit en sçavoir, jugement et suffisance ? "
Autant en diray je des deux saints Gregoire que j’ay produit , de saint Amphiloche, de saint Hierosme, saint Chrysostome, Athanase, Climacus, Optatus, Ambroise, Eusebe. Dites, pour Dieu, ce quilz racontent est il pas tres possible a Dieu ? et sil est possible, come oserons nous nier quil n’ait esté faict, puysque tant de grans personnages en tesmoignent ? On m’a dict plus d’une fois, est ce article de foy de croire ces contes ? Ce n’est voirment pas article de foy, mays article de sagesse et de discretion ; car c’est une bestise trop notoire et une tres sotte arrogance de donner des dementies a ces anciens et graves personnages, sans autre fondement que parce que ce quilz disent n’est pas sortable a nos conceptions : sera il donq dict que notre petite cervelle bornera la verité et mensonge, et fera loy a l’estre et au non estre ?
CHAPITRE VIII Que les ministres ont violé la Raison naturelle 8ème Règle de notre Foi ARTICLE PREMIER EN QUELLE FAçON LA RAYSON NATURELLE EST UNE REGLE DE BIEN CROIRE, ET L’EXPERIENCE
Dieu est autheur en nous de la rayson naturelle, et ne hait rien de ce quil a faict (Sap 11, 25), si que, ayant marqué nostre entendement de ceste sienne lumiere (Ps 4, 7), il ne faut pas penser que l’autre lumiere surnaturelle quil depart aux fidelles, combatte et soit contraire a la naturelle ; elles sont filles d’un mesme Pere, l’une par l’entremise de la nature, l’autre par l’entremise de moyens plus hautz et eslevés, elles donques peuvent et doivent demeurer ensemble comme seurs tres affectionnëes. Soit en nature soit sur nature, la rayson est tousjours rayson, et la verité, verité ; aussy n’est ce que le mesme oeïl qui voit es obscurités d’une nuict bien sombre a deux pas devant luy, et celuy qui voit au beau jour de mydi tout le cercle de son horison, mays ce sont diverses lumieres qui luy esclairent : ainsy est il certain que la verité, et sur nature et en nature est tousjours la mesme, ce sont seulement diverses lumieres qui la montrent a nos entendemens ; la foy nous la monstre sur nature, et l’entendement en nature, mays la verité n’est jamais contraire a soymesme.
Item, Dieu, qui a donné a nos sens leurs propres sentimens et connoissances, pour seconder nature ne permet que jamais ilz soyent trompés quand ilz sont en une droitte application, et nostre experience prise a part, simple et nüe, ne bronche point. Item, nos sens ne se trompent pas sur leur propre object quand l’application est bien faitte, et nostre experience prise a part, simple et nüe, ne peut estre deceüe : ce sont propositions de la philosophie, qui ont ceste rayson bien asseurëe, c’est que Dieu est autheur de nos sens, et les dresse, comme saint ouvrier et infallible, a leur propre fin et but ; ce sont certes premiers principes, que ceux qui les leveroyent nous leveroyent tout discours et rayson. L’exemple nous fera bien entendre ces propositions. Mon œil se peut tromper, jugeant une chose plus grande qu’elle n’est ; mays la grandeur n’est pas le propre object de mon œil, car il est commun au toucher et a la main : et se peut tromper, estimant le mouvement estre ou il n’est point, comme ceux qui navigent le long de la rive voient, ce leur semble, les arbres et tours se remuer ; mays le mouvement n’est pas propre object de la veüe, le toucher y a part encores : il se peut encores tromper si l’application n’est pas pure ; car, sil y a du verre vert ou rouge en l’entredeux, il pensera vert ou rouge ce qui ne le sera pas.
Au reste, si au jugement du sens et a l’experience vous y adjoustes le discours et de la consequence, si vous vous y trompes ne vous en prenes plus au sentiment ni a l’experience, car elle n’est plus pure ni simple, qui est une des conditions que j’ay mises en mes propositions ; c’est le discours et la consequence que vous y aves attachëe qui vous a trompé. Ainsy les yeux ni l’experience ne trompoyent pas ceux qui voyoient et experimentoyent en Nostre Seigneur la forme et maniere humayne, car tout cela y estoit, mays quand ilz tiroient de la, consequence qu’il n’estoit pas Dieu, ilz se trompoyent. Le sens qui juge qu’a l’autel il y a la rondeur, la blancheur, le goust et saveur du pain, juge bien, mays le discours qui deduit de la que la substance du pain y est encores, tire une tres mauvaise et fause conclusion ; delaquelle le sens ne peut mais, qui ne prend point de connoissance sur la substance des choses, mais sur les accidens. De mesme, l’experience qui nous monstre que nous ne sçavons pas comme ces acidens sont sans leur substance naturelle, est tres veritable, mays si nostre jugement tire conclusion de la quil n’en soit rien, il se trompe et nous trompe encores ; et nostre experience n’en peut mais, qui n’a point touché a ceste consequence. L’experience donques et la connoissance des sens est tres veritable, mays les discours que nous en tirons nous trahissent : hors de la, qui combat la connoissance des sens et la propre experience, combat la rayson et la renverse, car le fondement de tout discours depend de la connoissance des sens et de l’experience. Or, combien vos ministres ayent combattu l’experience, la connoisance des sens et la rayson naturelle, je vous le feray paroistre tout maintenant, pourveu que vous mesmes ne veuilles combattre vostre propre jugement.
ARTICLE II COMBIEN LES MINISTRES ONT COMBATTU LA RAYSON ET L’EXPERIENCE
Quand Luther, en la preface de l’Assertion des articles condamnés par Leon, dict que " l’Escriture est tres aysëe, intelligible et claire a chacun ", et que chacun y peut connoistre la verité, et discerner entre les sectes et opinions quelle est la vraye, quelle est la fausse, dites, je vous prie, combat il pas la propre experience de tout le monde ? et quand vous aves creu ceste sottise, connoisses vous pas tout ouvertement le contraire ? Je ne sache homme si versé qui osast jurer, sil a point de conscience, quil sçait le vray sens, je ne dis pas de toute l’Escriture, mays de quelque partie d’icelle ; et si, n’ay je jamais veu homme entre vous qui entende le sens d’un chapitre tout entier.
Quand Calvin et Bucer nient que nous ayons aucune liberté en nostre volonté, non seulement pour les actions surnaturelles, mays encores pour les naturelles et es commerces purement humains, n’attaque il pas la rayson naturelle et toute la philosophie, comme luy mesme confesse, et tout d’un train l’experience, et de vous, si vous parles franchement, et de tout le reste des hommes ?
Et quand Luther dict que le croire, esperer, aymer ne sont pas operations et actions de nostre volonté, ne perd il pas tout en un coup le croire, l’esperer, l’aymer, et les change en estre creu, esperé et aymé, et combat le cœur de l’homme, qui connoist bien que c’est luy qui croit, ayme, espere, par la grace de Dieu ?
Item, quand Luther dict (L.
contra Coclaeum an. 1523.) que les enfans au Baptesme ont l’usage de l’entendement et rayson, et quand le sinode de Wittenberg (Anno 36.) dict (Apud Coclaeum, l. III Misce. Tract. Tr VIII 2) que les enfans au Baptesme ont des mouvemens et inclinations sembalbles aux mouvemens de la foy et de la charité, et ce sans entendre, n’est ce pas se moquer de Dieu, de nature, et de l’experience ?
Et quand on dict que nous pechons " incités, pousés, necessités, par la volonté, ordonance, decret et praedestination de Dieu ", n’est ce pas blasphemer contre toute rayson et contre la majesté de la supreme bonté ? Ah, voyla la belle theologie de Zuingle (Serm. De providentia, c V et VI), Calvin (l . I Inst c XVII et XVIII ; L. De aeter. Dei praedest. In Instruct. contra Libertinos) et Beze (Contra Castalionem, De aeterna Dei praed, in refut 2. calumniae) : At enim, dict Beze, dices, non potuerunt resistere Dei voluntati, id est, decreto : fateor ; sed sicut non potuerunt, ita etiam noluerunt. Verum non poterant aliter velle : fateor quoad eventum et energiam, sed voluntas tamen Adami coacta non fuit. Bonté de Dieu, je vous appelle a garant : vous m’aves poussé a mal faire, vous l’aves ainsy decreté, ordonné, voulu, je ne pouvois faire autrement, je ne pouvois vouloir autrement, qu’y a il de ma faute ? O Dieu de mon cœur, chastiés mon vouloir sil peut ne pas vouloir le mal et quil le veüille, mays sil luy est impossible de ne le vouloir pas, et vous luy so es cause de ceste impossibilité, qu’y peut il avoir de sa faute ? Si cecy n’est contre rayson, je confesse quil ny a point de rayson au monde.
" la loi de Dieu est impossible ", selon Calvin et les autres (Ant. Sess. VI Conc Trident.(ad cap XII) ; Luth. Lib. De Libertate Christiana) : que s’ensuit il de la, que Nostre Seigneur soit tiran, qui commande chose impossible ? si ell’est impossible, pourquoy la commande on ?
" A considerer exactement, les œuvres pour bonnes qu’elles soyent meritent plus l’enfer que le Paradis (ibidem) " : la justice donques de Dieu, qui donnera a chacun selon ses œuvres (Rom 2, 6), donnera a chacun l’enfer ?
C’est asses. Mays l’absurdité des absurdités, et la plus horrible deraison de toutes, c’est celle la, que, tenans que l’Eglise tout’entiere a e erré mill’ans durant en l’intelligence de la parole de Dieu, Luther, Zuingle, Calvin puyssent s’asseurer de la bien entendre ; bien plus, qu’un simple ministrot, prechant comme parole de Dieu que toute l’Eglise visible a erré, que Calvin et tous les hommes peuvent errer, ose trier et choysir entre les interpretations de l’Escriture celle qui luy plaict, et l’asseurer et maintenir comme parole de Dieu ; encores plus, que vous autres qui oyans dire que chacun peut errer au faict de la religion, et toute l’Eglise mesme, sans vouloir vous en chercher d’autre parmi mille sectes qui toutes se vantent de bien entendre la Parole de Dieu et la bien precher, cro es si opiniastrément a un ministre qui vous preche, que vous ne voules rien ouir autre. Si chacun peut errer en l’intelligence de l’Escriture, pourquoy non vous et vostre ministre ? j’admire que vous n’alles tousjours tremblantz et branslantz ; j’admire comme vous pouves vivre avec autant d’asseurance en la doctrine que vous suives, comme si vous ne pouvies tous errer, et que neanmoins vous tenes pour asseuré que chacun a erré et peut errer.
L’Evangile vole bien haut sur toutes les plus eslevees raysons de nature ; jamais il ne les combat, jamais ne les gaste ni défaict : mays ces fantasies de vos evangelistes ruynent et obscurcissent la lumiere naturelle.
ARTICLE III QUE L’ANALOGIE DE LA FOY NE PEUT SERVIR DE REGLE AUX MINISTRES POUR ESTABLIR LEUR DOCTRINE
C’est une voix pleyne de fast et d’ambition entre vos ministres, et qui leur est ordianire, quil faut interpreter l’Escriture et esprouver les expositions par l’analogie de la foy. Le simple peuple, quand il entend parler de l’analogie de la foy, pense que ce soit certain mot de secrette vigueur et force, et cabalistique, et admire tout’interpretation qui se faict, pourveu qu’on mette ce mot icy en campaigne . Ilz ont rayson, pour vray, quand ilz disent quil faut interpreter l’Escriture et esprouver les expositions d’icelle par l’analogie de la foy, mays ilz ont tort quand ilz ne font point ce quilz disent. Le pauvre peuple n’entend autre ventance que de ceste analogie de la foi, et les ministres n’ont faict autre que la corrompre, violer, forcer et mettre en pieces. Disons, je vous prie : vous dites que l’Escriture est aysëe d’entendre, pourveu qu’on l’adjuste a la regle et proportion ou analogie de la foy ; mays quelle regle de la foy peuvent avoir ceux qui n’ont point d’Escriture que toute glossee, toute estirëe et contournee d’interpretations, metaphores, metonimies ? si la regle est sujette au desreglement, qui la reglera ? et quelle analogie ou proportion de foy y peut il avoir, si on proportionne les articles de foy aux conceptions les plus esloignëes de leur naïfveté ? Voules vous que la proportion des articles de foy en leur naturelle taille, ne leur bailles point d’autre forme que celle quilz ont receüe des Apostres. Je vous laysse penser a quoy me servira le Simbole des Apostres pour interpreter l’Escriture, puysque vous le glosses en telle façon, que vous me mettes en autant de difficulté de son sens que je fus jamais de l’Escriture mesme. Si on demande comm’il se peut faire que le mesme cors de Nostre Seigneur soit en deux lieux, je diray que cela est aysé a Dieu, suyvant le dire de l’Ange (Luc 1, 37), Non est impossibile apud Deum omne verbum, et le confirmeray par la rayson de la foy, Credo in Deum Patrem omnipotentem ; mays si vous glosses, et l’Escriture et l’article de foy mesme, comme confirmeres vous vostre glosse ? a ce conte la il ny aura point de premier principe sinon vostre cervelle. Si l’analogie de la foy est sujette a vos glosses et opinions, il le faut dire franchement, affin qu’on sache vostre intention ; ainsy ce sera interpreter Escriture par l’Escriture et par l’analogie, le tout adjusté a vos interpretations et conceptions.
J’applique le tout a l’analogie de la foy. Ceste explication joint fort bien a la premiere praole du Simbole, la ou Credo nous oste toute la difficulté du discours humain.
L’Omnipotentem me confirme, la creation m’y recrëe ; car, qui ex nihilo fecit omnia, quare ex pane non faciet Corpus Christi ? Le nom de Jesus m’y conforte, car sa misericorde et magnifique volonté y est exprimëe ; ce quilz est Filz consubstantiel au Pere monstre son pouvoir illimité. Sa conception d’une Vierge hors le cours naturel, ce quil n’a point dedaigné de s’y loger pour nous , ce quil est né avec penetration de dimension, action qui surmonte et outrepasse la nature d’un cors, m’asseure et de la volnté et du pouvoir. Sa mort m’affermit, car, qui est mort pour nous, que ne fera il pas pour nous ? Son sepulchre me console, et sa descente aux enfers, car je ne douteray point quil ne descente en l’obscurité de mon cors, etc. Sa ressurection me ravive, car la nouvele pentration de la pierre, l’agilité, subtilité, clarté, impassibilité de son cors n’est plus sujette aux loix trop grossieres de nos cervelles. Son ascension me faict monter a ceste foy ; car si son cors penetre, s’esleve par sa seule volonté, et sa place sans place a la dextre du pere, pourquoy ne sera il encor ça bas ou bon luy semble, sans y occuper autre place qu’a sa volonté ? Ce qu’il sied a la dextre du Pere, me monstre que tout luy est soumis, le ciel, la terre, les distances, leslieux et les dimensions : ce que de la il viendra juger les vivans et les morts, me pousse a la creance de l’ilimitation de sa gloire, et que partant sa gloire n’est pas attachëe au lieu, mays ou quil soit il la porte avec soy ; dont au Tressaint Sacrement il y est sans laysser sa gloire ni ses perfections. Le Saint Esprit, par l’operation duquel il a esté conceu et est né d’une Vierge, pourra bien encores avec son operation fayre ceste admirable besoigne de la Transsubstantiation. L’Eglise, qui estant sainte ne peut induire a l’erreur,estant catholique n’est pas astreinte a ce miserable siecle, mays doit avoir son estendue en long des les Apostres, en large par tout le monde, en profondité jusqu’au Purgatoire, en hauteur jusqu’au ciel, a sçavoir, toutes nations, tous les siecles passés, les Saintz canonisés et nos ayeulz desquelz nous avons esperance, les prelatz, les Conciles recens et anciens, tout par tout chantent Amen, amen, a ceste sainte creance. C’est icy la parfaite Communion des Saintz, car c’est de la viande commune des Anges et saintes ames du Paradis et de nous autres, c’est le vray pain duquel tous les Chrestiens participent. La Remission des pechés, l’autheur de la remission y estant, est confirmëe, la semence de nostre Resurrection jettëe, la Vie aeternelle conferëe.
Ou trouves vous de la contrarieté a ceste sainte analogie de la foy ? tant s’en faut, que vrayement ceste creance du tressaint Sacrement, qui contient en verité, réalité et substance le vray et naturel Cors de Nostre Seigneur, est vrayement l’abbregé de nostre foy, suyvant le dire du Psalmiste (Ps 110, 4), Memoraim fecit. O saint et parfaict memorial de l’Evangile, o admirable recueil de nostre foy : qui croit o Seigneur, vostre praesence en ce tressaint Sacrement, comme preche vostre sainte Eglise, a recueilly et suce le doux miel de toutes les fleurs de vostre sainte Religion, a grand peyne quil puysse jamais mescroire.
Mays je reviens a vous, messieurs, et demande que c’est qu’on m’opposera plus a ces passages si clairs (Matt 26, 26 ; Marc 14, 22 ; Luc 22, 19 ; 1 Cor 11, 24), Cecy est mon cors. Que la chair ne prouffite de rien (Jean 6, 64) ? non pas la vostre ou lamienne qui ne sont que charoignes, ni nos sentimens charnelz ; nom pas une chair simple, morte, sans esprit ni vie : mays celle du Sauveur, qui est tousjours garnie de l’Esprit vivifiant (ibidem) et de son Verbe (Jean 1, 14), je dis qu’elle prouffite a tous ceux qui la reçoivent dignement pour la vie aeternelle. Que dires vous ? que les paroles de Nostre Seigneur sont esprit et vie, donques elles ne se doivent pas entendre de son cors ? Et quand il dict, Filius hominis tradetur ad illudendum et flagellandum, etc. (car je metz pour exemple les premieres venues) (Matt 20, 18-19) , ses paroles n’estoyent ce pas esprit et vie ? dites donques qu’il a esté crucifié en figure.
Quand il dict, Si ergo videritis Filium hominis ascendetem ubi erat prius (Jean 6, 63), s’ensuit il quil ny soit monté qu’en figure ? et toutes elles sont comprises avec les autres, dont il dict, spiritus et vita sunt. En fin, au Saint Sacrement, aussi bien qu’es saintes paroles de Nostre Seigneur, l’esprit y est, qui vivifie la chair, autrement elle ne proufitteroit de rien, mays la chair ne laisse pas d’y estre avec sa vie et son esprit. Que dires vous plus ? que ce Sacrement est appellé pain ? aussy est il, mays comme Nostre Seigneur l’explique : Ego sum panisvivus (vers. 51). C’est bien asses pour cest exemple.
Quand a vous, que produires vous de semblable ? je vous monstre un est, monstres moy le non est que vous pretendes, ou le significat ; je vous ay monstré le corpus, monstres moy le signe effectueux. Cherches, vires, revires, mettes vous sur vostre esprit de tournoyement (Is 19, 14) a grand randon, et vous ne le trouveres jamais. A tout rompre vous monstreres que qui voudroit un peu estirer ces paroles, il trouveroit quelques semblables phrases en l’Escriture que celle que vous pretendes estre icu, mays ad esse a posse c’est une lourde consequence ; je nie que vous le puyssies faire joindre, je dis que si chacun les manie a sa main, la pluspart les prendront a gauche. Mays bien, layssons voir un peu faire. Vous produises pour vostre creance : Verba quae ego loquor spiritus et vita sunt (Jean 6, 64), et y joignes, Quotiescumque manducabitis panem hunc (1 Cor 11, 26) ; vous y adjoustes, Hoc facite in meam comemorationem (Ibid 24, 26) ; vous y apportes, Mortem Domini annunciabitis donec veniat (Ibid 26) ; Me autem semper non habebitis (Jean 13, 6) ; mays consideres un peu quel rapport ont ces paroles les unes aux autres. Vous adjustes tout cecy a l’anormalogie de vostre foy, et comment ? Nostre Seigneur est assis a la dextre, donq il n’est pas icy. Monstres moy le fil avec lequel vous couses ceste negative avec ceste affirmative : par ce qu’un cors ne peut estre en deux lieux. Ah, vous disies que vous joindries ceste negative avec l’analogie par le fil de l’Escriture ; ou est cest’Escriture, qu’un cors ne puysse estre en deux lieux ? voyes un peu comme vous mesles la prophane apprehension d’une rayson purement humaine avec la sacree Parole. Ah, ce dites vous, Nostre Seigneur viendra juger les vivans et les morts des la dextre. Quoy pour cela ? sil estoit besoin quil vint pour se trouver present au Saint Sacrement, vostre analogie auroit de l’apparence ; mays non encores de la relaité, car alhors quil viendra juger, personne ne dict quil soit en terre, le feu precedera (Ps 96, 3). Voyla vostre analogie ; a sçavoir mon, qui a mieux travaillé, ou vous ou moy ? Si on vous laisse interpreter la descente de Nostre Seigneur aux enfers, du sepulcre, ou de l’apprehension de l’enfer et peyne des damnés, la sainteté de l’Eglise, d’une Eglise invisible et inconneüe, son universalité, d’une Eglise secrette et cachëe, la communion des Saintz, d’une seule bienveuilance generale, la remission des pechés, d’une seulle non imputation, quand vous aures ainsy proportionné le Simbole a vostre jugement, il sera quand et quand bien proportionné au reste de vostre doctrine ; mays qui ne voit l’absurdité ? le Simbole, qui est l’instruction des plus simples, seroit la plus obscure doctrine du monde, et devant estre regle a la foy, il auroit besoin d’estre reglé par une autre regle ; In circuitu impii ambulant (Ps 11, 9). Voicy une regle infallible de nostre foy : Dieu est tout puyssant ; qui dict tout n’exclud rien, et vous voules regler ceste regle, et la limiter a ce qu’elle ne s’estende pas a la puyssance absolüe, ou a la puyssance de placer un cors en deux lieux, ou le placer en un lieu sans quil y occupe l’espace exterieur. Dites moy donques, si la regle a besoin de reglement, qui la reglera ? Ainsy le Simbole dict que Nostre Seigneur est descendu en enfer, et Calvin le veut regler a ce quil s’entende d’une descente imaginaire (inst. L II c 16 10-12), l’autre le rapporte au sepulcre (Beza) : n’est ce pas traitter ceste regle a la Lesbienne, et plier le niveau sur la pierre au lieu de tailler la pierre au niveau ? Pour vray, comme saint Clement (ad Frat Domini) et saint Augustin (Serm 38) l’appelle clef, mays sil faut une autre clef pour ouvrir ceste clef, ou la trouverons nous ? monstres la nous ; sera ce le cerveau des ministres, ou quoy ? sera ce le Saint Esprit ? mays chacun se ventera d’en avoir sa part. Bon Dieu, en quelz laberinthes tumbent ceux qui s’escartent de la trace des Anciens. Je ne voudrois pas que vous pensassies que j’ignorasse que le seul Simbole n’est pas la totale regle et mesure de la foy ; car, et saint Augustin (contra Jul. Pelag, l I 22) et le grand Lirinensis (Cap II Commonit I) appellent encores regle de nostre foy le sentiment ecclesiastique. Le Simbole seul ne dict rien a descouvert de la Consubstantialité, des Sacremens, et autres articles de la foy, mays comprend toute la foy radicalement et fondamentalement ; principalement quand il nous enseigne de croire l’Eglise estre sainte et cathoique, car par la il nous renvo e a ce qu’elle proposera. Mays comme vous mesprisés toute la doctrine ecclesiastique, aussi mesprises vous ceste noble partie et si signalëe qui est le Simbole, luy refusant creance sinon apres que vous l’aures reduit au petit pied de vos conceptions. Ainsy violes vous ceste sainte mesure et proportion, que saint Pol propose (Rom 12, 6) pour estre suivie, voyre aux Prophetes mesme.
ARTICLE IV
CONCLUSION DE TOUTE CESTE 2E PARTIE PAR UN BRIEF RECUEIL DE PLUSIEURS EXCELLENCES QUI SONT EN LA DOCTRINE CATHOLIQUE, AU PRIS DE L’OPINION DES HAERETIQUES DE NOSTRE AAGE
Vous vogues ainsy donques, sans aiguille, bussole et timon, en l’ocean des opinions humaynes ; vous ne pouves attendre autre qu’un miserable naufrage. Ah de grace, pendant que ce jourdhuy dure, pendant que Dieu vous praesente l’occasion, jettes vous en l’esquif d’une serieuse poenitence, et venes vous rendre en l’heureuse navire, laquelle a plein voyle va surgir au port de gloire. Quand il ny auroit autre, ne connoisses vous pas quelz advantages et combien d’excellences la doctrine Catholique a sur vos opinions ?
La doctrine Catholique se fonde immediatement sur la parole de Deiu, ou escritte ou layssëe de main en main ; vos opinions ne sont fondëes que dessus vos interpretations.
La doctrine Catholique rend plus glorieuse et magnifie la bonté et misericorde de Dieu ; vos opinions la ravalent. Par exemple, ny a il plus de misericorde d’exhiber la relaité de son Cors pour nostre viande, que de n’en donner que la figure, commemoration et manducation fiduciaire ? n’est ce pas plus de justifier l’homme embellissant son ame par la grace, que sans l’embellir le justifier par une simple connivence ou non imputation ? n’est ce pas une plus grande faveur de rendre l’homme et ses œuvres aggreables et bonnes, que de tenir seulement l’homme pour bon sans quil le soit en relaité ? n’est ce pas plus d’avoir layssé sept Sacremens pour la justification et sanctification du pecheur, que de n’en avoir laissé que deux, dont l’un ne serve de rien et l’autre de peu ? n’est ce pas plus d’avoir laissé la puyssance d’absouvre en l’Eglise, que de n’en avoir point laissé ? n’est ce pas plus d’avoir laissé une Eglise visible, universelle, signalëe, remarquable et perpetuelle, que de l’avoir layssé petite, secrette, dissipëe, sujette a corruption ? n’est ce pas plus priser les travaux de Nostre Seigneur, de dire qu’une seule goutte de son sang suffisoit a racheter le monde, que de dire que s’il n’eut enduré les peynes des damnés il ni avoit rien de faict ? la misericorde de Dieu n’est elle pas plus magnifiëe, de donner a ses Saintz la connoissance de ce qui se faict dy bas, le credit de prier pour nous, se rendre exorable a leurs intercessions, les avoir rendu glorieux dans leur mort, que de les faire attendre et tenir " en suspens ", comme parle Calvin (instit l III c 25 6), jusqu’au jugement, les rendre sourds a nos prieres et se rendre inexorable aux leurs ? Cecy se verra plus clair en nos essais (in tertia Parte).
Nostre doctrine rend plus admirable le pouvoir de Dieu, au Sacrement de l’Eucharistie, en la justification et justice inhaerente, es miracles, en la conservation infallible de l’Eglise, en la gloire des Saintz.
La doctrine Catholique ne peut partir d’aucune passion, puysque personne ne s’y range sinon avec ceste condition, de captiver son intelligence sous l’authorité des pasteurs (1 Cor 10, 5) ; elle n’est point superbe, puysqu’elle apprend a ne se croire pas soymesme mays l’Eglise.
Que diray je plus ? connoisses la voix de la colombe au pres de celle du corbeau. Voyes vous pas ceste Espouse qui n’a autre que miel et laict sous sa langue (Cant 4, 11), qui ne respire que la plus grande gloire de son Espoux, son honneur et son obeissance ? Sus donques, Messieurs, voules vous estre mis come pierres vivantes es murailles de la celeste Hierusalem ? leves vous des mains de ces bastisseurs desreglés, qui n’adjustent pas leurs conceptions a la foy, mais la foy a leurs conceptions : venes et vous presentes a l’Eglise, qui vous posera, si a vous ne tient, en ce celeste bastiment, a la vraye regle et proportion de la foy : car, jamais personne n’aura place la haut, qui n’aura esté poli et mis en œuvre sous la regle et l’esquierre cy bas.
TROISIEME PARTIE
AVANT-PROPOS
Ces deux fautes fondamentales auxquelles vos ministres vous ont conduit d’avoir abandonné l’église et d’avoir violé toutes les vrayes Regles de la Religion Chrétienne, ne vous rendent pas excusables le moins du monde Messieurs; car elles sont si enormes que vous ne pouviez les meconnoistre, et sont si importantes que l’une des deux suffit pour vous faire perdre le vray Christianisme. Puisque la foy hors de l’église, ni l’église sans la Foi, ne sçauroit vous sauver, nomplus que l’oeil hors la teste, ni la teste sans l’oeil, ne sçauroit voir la lumiere.
Quiconque vous vouloit separer de l’église vous devoit estre suspect, et qui mesprisoit si fort les saintes Regles de la foy devoit estre fuy et mesprisé, quelle contenance qu’il tint, quoy quil allegast. Mays, ce me dires vous, ilz protestoyent de ne rien dire qui ne fut expres en la pure, simple et naifve Parole de Dieu. Ah mon Dieu, comme creutes vous si legerement ? Il ny eut donques heresie qui alleguast plus hors de propos la Parole de Dieu que celle cy, et qui en tirast des conclusions moins sortables, particulierement es principales disputes. Vous l’aures desja peu remarquer cy devant es deux premieres Parties de ce Memorial, mays je desire que vous le touchies au doigt, affin quil ne vous demeure aucune excuse de reste. Vous ne devies pas croire si legerement ; si vous eussies bien advisé a vos affaires, vous eussies veu que ce n’estoit pas la Parole de Dieu quilz avançoyent, mais leurs propres conceptions voylëes des motz de l’Escritture, et eussies bien connu que jamais un si riche habit ne fut faict pour couvrir un si vilain cors comme est ceste heresie.
Car, par supposition, faysons que jamais il ny eust Eglise, ni Concile, ni Pasteurs, ni Docteurs, des les Apostres, et que l’Escriture Sainte ne contient que les Livres quil plaict a Calvin, Beze et Martyr d’avouer, quil ny a point de Regle infallible pour la bien entendre, mays qu’elle est a la merci des conceptions de quicomque voudra maintenir quil interprete l’Escriture par l’Escriture et par l’analogie de la foy, comme on veut entendre Aristote par l’Aristote et par l’analogie de la philosophie ; confessons seulement que ceste Escriture est divine, et je maintiens devant tous juges equitables que, si non tous, au moins ceux d’entre vous qui avoyent quelque connoissance et suffisance sont inexcusables, et ne sçauroyent garentir leur religion de legereté et temerité.
Et voicy ou je me reduis. Les ministres ne veulent combattre qu’avec l’Escriture, je le veux ; ilz ne veulent de l’Escriture que les parties qu’il leur plaict, je m’y accorde : au bout de tout cela, je dis que la creance de l’Eglise Catholique l’emporte de tous pris, qu’elle a plus de passages pour soy que l’opinion contraire, et ceux qu’elle a, plus clairs, purs et simples, plus raysonnablement interpretés, mieux concluans et sortables.
Ce que je crois estre si certain, que chacun le peut sçavoir et connoistre, mays de monstrer cecy par le menu, ce ne seroit jamais faict ; il suffira bien, ce me semble, de le monstrer en quelques principaux articles.
C’est donques ce que je pretens faire en ceste troysiesme Partie, ou j’attaqueray vos ministres sur les Sacremens en general, et en particulier sur celuy de l’Eucharistie, de la Confession et Mariage, sur l’honneur et invocation des Saintz, sur la convenance des ceremonies en general, puys en particulier, sur la puyssance de l’Eglise, sur le merite de bonnes œuvres et la justification, et sur les indulgences ; ou je n’employeray que la pure et simple Parole de Dieu, avec laquelle seule je vous feray voir, comme par essay, vostre faute si a descouvert, que vous aures occasion de vous en repentir. Et toutefois, je vous supplie que si vous me voyes combattre, abattre et en fin surmonter l’ennemy avec la seule Escriture, vous vous representies alhors ceste grande et honorable suite de Martyrs, Pasteurs et Docteurs, qui ont tesmoigné par leur doctrine et au prix de leur sang que la doctrine pour laquelle nous combattons maintenant estoit la sainte, la pure, l’Apostolique, qui sera comme une surcharge de victoire : car, quand nous nous trouverions en pareille fortune avec nos ennemis, par la seule Escriture, l’ancienneté, le consentement, la sainteté de nos autheurs nous feroit tousjours triompher. Et a ceste occasion j’adjusteray tousjours le sens et la consequence que je produiray des Escritures, aux Regles que j’ay produites en la seconde Partie ; quoy que mon dessein principal ne soit que de vous faire essayer la vanité de vos ministres, qui ne faysans que crier, la Sainte Escriture, ne font rien plus que d’en violer les plus asseurëes sentences. En l’assemblëe des princes que se fit Spire l’an 1526, les ministres protestans portoyent ces lettres en la manche droitte de leurs vestements :V.D.M.I.AE; par lesquelles ilz vouloyent protester :Verbum Domini Manet in Aeternum(I Petri 1, 25). Ne diries vous pas que c’est bien eux qui seulz et sans compaignon, manient l’Escriture Sainte ? Ilz en citent a la verité des morceaux et a tous propos " en public, en privé ", en leurs discours, en leurs livres, es rues, es banquetz. Lises les opuscules de Paulus Samosatenus, de Priscillien, d’Eunomius, Jovinien et de ces autres pestes ; vous verres un grand amas d’exemples, et presque pas une pagëe qui ne soit fardëe et colorëe de quelques sentences du Viel et Nouveau Testament. Ilz font comme ceux qui veulent faire prendre quelque breuvage amer aux petitz enfans : ilz frottent et couvrent de miel le bord du gobelet , affin que ce simple aage, sentant premierement le doux, n’apprehende point l’amer. Mays qui sondera au fons de leur doctrine, verra clair comme le jour que ce n’est qu’une happelourde saffranëe, telle que celle le Diable produisoit quand il tentoit Nostre Seigneur, car il avançoit l’Escriture pour son intention. " o Dieu ", dit le mesme Lirinensis (Eodem Commonit. , cap 26), que fera il a l’endroit des miserables hommes, puisqu’il ose attaquer avec l’Escriture le Seigneur mesme de majesté ? Pensons de pres a la doctrine de ce passage, car comm’alors le chef d’un parti parla au chef de l’autre, ainsy maintenant les membres parlent aux membres, a sçavoir les membres du diable aux membres de Jesus-Christ, les perfides aux fideles, les sacrileges aux religieux, enfin les haeretiques aux catholiques. Mays comme le chef respondit au chef, ainsi pouvons nous faire, nous autres membres, aux membres : notre chef repoussa avec les passages mesme de l’Escriture repousons-les en mesme façon, et par des consequences solides et naifves, deduites de la Sainte Ecriture, monstrons la vanité et piperie avec laquelle ilz veulent couvrir leurs conceptions des paroles de l’Escriture.
C’est ce que je pretens ici, mays briefvement; et proteste que je produyray tres fidelement tout ce que je cuyderay estre de plus apparent de leur costé, puys par l’Escriture mesme les convaincray, affin que vous voyes que quoyque et eux et nous manions et nous armons de l’Escriture, nous en avons neanmoins la realité et droit usage, eux n’en ayant qu’une vaine apparence par maniere d’illusion; ainsy que non seulement Moise et Aaron, mays encores les magiciens animerent leurs verges et les convertirent en coloeuvres, mays la verge d’Aaron devora les verges des autres.
CHAPITRE PREMIER
DES SACREMENTS
ARTICLE PREMIER DU NOM DE SACREMENT
Ce mot de sacrement est bien expres en l’Escriture en la signification qu’il a en l’église Catholique, puysque Saint Pol, parlant du Mariage, l’apelle clair et net, sacrement (Ephes 5, 32). Mays nous allons voir cecy cy apres; il suffit maintenant contre l’insolence de Zuingle (Anno 25, L. De vera et falsa Rel.) et des autres qui ont voulu rejetter ce nom, que toute l’église ancienne en a e usé : car ce n’est pas avec une plus grand’authorité que le mot de Trinité, Consubstantiel, Personne, et cent autres sont demeurés en l’église comme saints et legitimes; et c’est une tres inutile et sotte temerité de vouloir changer les motz ecclesiastiques que l’antiquité nous a laissés, outre le danger quil y auroit, qu’apres le changement des motz, on n’alla au change de l’intelligence et creance, comme on voit ordinayrement que c’est l’intention de ces novateurs de paroles. Or, puysque les praetendus reformateurs, pour la plus part, quoy que ce ne soit sans gronder, layssent ce mot en usage par mi leurs livres, amusons nous aux difficultés que nous avons avec eux sur les causes et les effets des Sacremens, et voyons comm’ilz mesprisent l’Escriture et les autre Regles de la foy.
ARTICLE II
DE LA FORME DES SACREMENS
Commençons par Ici : l’Eglise Catholique tient pour forme des sacremens, des paroles consecratoires; les ministres pretendus ont voulu reformer ceste forme, disant que les paroles consecratoires sont charmes et que la vraie forme des sacremens est la predication. Qu’apportent les ministres de la Sainte Ecriture pour l’établissement de cette reforme ? Deux passages seulement, que je sache , l’un de saint Pol, l’autre de saint Mathieu. Saint Pol parlant de l’Eglise, dit que Nostre Seigneur l’a sanctifiée, mundas lavacro aquae in verbe (Ephes 5, 26); et Nostre Seigneur mesme, en saint Mathieu, fit ce commandement a ses disciples : docete hommes gentes, baptizantes eos in nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti(Mat ult 19). Voyla donc des passages bien clairs pour monstrer que la praedication est la vra e forme des sacremens ? May s qui leur a dict quil ni a point d’autre verbum vitae que la praedication? Je soustiens, au contraire, que ceste sainte invocation, Je te baptise au nom du Pere, et du Filz, et du Saint Esprit, est encores un verbum vitae comme l’ont dict saint Chrysostome et Theodoret; aussi sont bien les autres saintes prieres et invocations du nom de Dieu, qui ne sont pourtant pas praedications. Que si saint Hieros me, suyvant le sens mistique, veut que la praedication soit une sorte d’eau purifiante, il ne s’oppose pourtant pas aux autres Peres, qui ont s’oppose pourtant pas aux autres Peres, qui ont entendu le lavage d’eau estre le Baptesme précisément, et la parole de vie, l’invocation de la Tressainte Trinité, affin d’interpreter le passage de saint Pol par l’autre de saint Mathieu :
enseignes les gens les baptisans au nom du Pere, du Filz et du Saint Esprit. Et quand a ce dernier, personne ne nia jamays que l’instruction ne doive praeceder le Baptesme, a l’endroit de ceux qui en sont capables, suivant la parole de Nostre Seigneur qui place l’instruction avant le Baptesme. Mays nous arrestans a la mesme parole, nous mettons l’instruction devant, a part, comme disposition requise en celuy qui a l’usage de rayson, et le Baptesme a part encores; dont l’un ne peut estre la forme de l’autre, ni le Baptesme de la praedication, ni la praedication, du Baptesme. Que si neanmoins, l’un deva e estre la forme de l’autre, le Baptesme sera e plutost forme de la praedication que l’inverse; puysque la forme ne peut praeceder, ains doit survenir a la matiere et que la praedication praecede le Baptesme, et le Baptesme survient par apres la praedication : saint Augustin n’auroit pas bien dict quand il disoit : accedict verbum ad elementum (Tract LXXX in Joan 3), et fit sacramentum.
Il eut plutost deu dire : accedict elementum ad verbum. Ces deux passages ne sont donques pas advenans ni a propos pour votre reforme. Or toutefoys vos pretensions seroient en certaine façon plus tolerables, si nous n’avions en l’Escriture des raysons contraires, plus expresses que les vostres ne sont, hors de toute comparayson. Les voyci : qui crediderit et baptizatus fuerit (Marc c ult v 16); voyes vous la croyance qui na e en nous par la praedication, separëe du Baptesme ? Ce sont donques deux choses bien distinctes, la praedication et le Baptesme. Qui doute que saint Pol n’a e catechisé et instruict de la foy plusieurs Corinthiens qui ont estés baptisés ? Que si l’instruction et la praedication estoit la forme du Baptesme, saint Pol n’avoit pas de rayson de dire, gratias ego Deo quod neminem baptizavi nisi Crispum et Caium, etc. (1 Co 1, 14) car donner forme a une chose, n’est ce pas la faire ? Bien plus, que saint Pol met a part l’acte de baptizer du prescher : non me misit Chrsitus baptizare sed evangelizare (vers 17). Et pour monstrer que le Baptesme est de Notre Seigneur et non de celuy qui l’administre, il ne dict pas nunquid in predicationae Poli baptizati estis ? (vers 13) montrant que quoyque la praedication praecede, si elle n’est pas de l’essence du Baptesme, pour attribuer au praedicateur et catechiste le Baptesme comme il est attribué au nom de celuy qui est invoqué. Pour vray, a qui regardera de plus pres le premier Baptesme faict apres la Pentecoste, verra clair comme le jour que la praedication est une chose et le Baptesme une autre. His audictis, voyla la praedication d’un costé, compuncti sunt corde, et dixerunt ad Petrum et ade reliquos Apostolos: quid faciemus viri fratres ? Petrus vero ad illos : paenitentiam, inquit, agite et baptizetur unusquisque vestrum in nomine Jesu Christi, in remissionem peccatorum vestrorum (Act 2, 37-38). Voyla le Baptesme d’un autre costé mis a part. Autant on peut remarquer au Baptesme de ce devost eunuque d’Ethiopie (Act 8, 35-38), en celuy de saint Pol, quil n’y eut point de praedication, et en celuy du bon et religieux Cornélius. Et quant a la Tressainte Eucharistie, qui est l’autre sacrement que les ministres font semblant de recevoir, ou trouveront ilz jamays que Nostre Seigneur y a e usé de praedication ? Saint Pol enseigne aux Corinthiens comment il faut celebrer la Cene, mays on n’y trouve point quil y soit commandé de precher. Et affin que personne ne doutast que le rite quil proposoit fut legitime, il dict quil l’avoit appris ainsi de Nostre Seigneur: ego enim accepi a Domino, quod et tradibi vobis (1 Co 11, 23). Nostre Seigneur fit bien un admirable sermon apres la Cene, recité par saint Jan, mays ce ne fut pas pour le mistere de la Cene qui estoit ja complet. On ne dict pas quil ne soitvconvenable d’instruire le peuple des Sacremens qu’on lui confere, mays seulement que ceste instruction n’est pas la forme des Sacremens. Que si en l’institution de ces divins misteres, et en la prattique mesme des Apostres, nous trouvons de la distinction entre la praedication et les Sacremens, a quelles enseignements les confondrons nous ? Ce que Dieu a separé, pourquoy le conjoindrons nous ? En ce point donques, selon l’Escriture, nous l’emportons, et les ministres sont convaincus de violation de l’Escriture, qui veulent changer l’essence des Sacremens contre leur institution.
Ilz violent encores la Tradiction, l’authorité de l’Eglise, des conciles, des Papes et des Peres, qui tous ont cru et croient que le Baptesme des petitz enfans est vray et legitime: mays comment veut on que la praedication y soit employée ? Les enfans n’entendent pas ce que l’on dict, ilz ne sont pas capables de l’usage de rayson, a quoy bon les instruire ? On peut bien prescher devant eux mays ce sera pour rien, car leur entendement n’est pas encor ouvert pour recevoir l’instruction, comme instruction ; elle ne les touche point, ni ne peut leur estre appliquëe, quel effet donq peut elle faire en eux ? Leur Baptesme donq seroit vain puysqu’il seroit sans forme et signification ; la forme donq du Baptesme n’est pas la praedication. Luther repond que les enfans ressentent des mouvemens actuelz de la foy par la praedication : c’est violer et dementir l’expérience et le sentiment mesme. Item, la pluspart des Baptesmes catholiques se font sans praedication. Ilz ne sont donq pas vrays baptesmes puysque la forme y manque. Que ne rebaptises vous donques ceux qui vont de nostre Eglise a la vostre ? Ce seroit un anabaptisme.
Or sus, voyla, selon les Regles de la Foy, et principalement selon l’Escriture Sainte, comment vos ministres errent quand ilz vous enseignent que la praedication est forme des Sacremens; mays voyons si ce que nous en croyons est plus conforme a la sainte Parole. Nous disons que la forme des Sacremens est une parole consecratoire, et de benediction ou invocation. y a il rien si clair en l’Escriture : docete omnes gentes, baptizantes eos in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti(Matt 28, 19); ceste forme, au nom du Pere, etc. est elle pas invocatoire ? Certes le mesme saint Pierre qui dict aux juifs, poenitentiam agite et baptizetur unusquique vestrum in nomine Jesu Christi, in remissionem peccatorum vespetro (Act 2, 38), dict peu apres au boiteux devant la belle porte, in nomine Jesu Christi Nazareni, surge et ambula(Act 3, 6)". Qui ne voit que ceste derniere parole est invocatoire ? Et pourquoy pas la premiere, qui est de mesme substance ? Ainsi saint Pol ne dict pas calix praedicationis de quo praedicamus, nonne communicatio Sanguinis Christi est ?(1 Co 10, 16)"; mays au contraire calix benedictionis cui benedimus . On le consacroit donques et on le benissoit : ainsy au Concile de Laodicëe, c. 25, Non oportet Diaconum calicem benedicere.. Saint Denis, disciple de saint Pol les appelle " consecratoires " (De Eccl Hier c ult 3, 10) , et en sa description de la liturgie ou Messe, il ny met point la praedication, tant s’en faut quil la tint pour forme de l’Eucharistie. Au concile de Laodicée, où il est parlé de l’ordre de la messe, il ne se dict rien de la praedication, comme estant chose de decence mais non de l’essence de ce mistere. Justin le martyr decrivant l’office ancien que les Chretiens faysoyent le Dimanche, entr’autres choses, il dict ( Apol II al I 67) qu’apres les prieres generales, on offroit pain, vin et eaüe, et alors le prelat faisoit de tout son effort prieres et actions de graces a Dieu, le peuple benissoit, disant Amen.
His cum Eucharistia consecratis, unusquisque participat, eademque absentibus dantur diaconis perferrenda . Plusieurs choses sont icy remarquables, l’eau se mesloit au vin, on offroit, on consacroit, on en portoit aux malades : mays si nos reformateurs eussent esté la, il eust fallu lever l’eau, l’offrande, la consecration, et il eust fallu porter la praedication aux malades, ou alors c’eust esté pour neant; car comme dict Calvin misterii explicatio ad populum sola facit ut mortuum elementum incipiat esse sacramentum.. Saint Gregoire Nyssene dict : Recte nunc etiam Dei verbo sanctificatum panem in Verbi Corpus credimus immutari (Serm Catechetico c 37 De Sacramentis)et apres dict que ce changement se faict virtute benedictionis. Quo modo dict le grand saint Ambroise (De Sacram l 4 , c 4 14, 16), potest qui panis est Corpus esse Christi ? Consecratione ; et plus bas non erat Corpus Christi ante consecrationem, sed post consecrationem dico tibi quod jam est Corpus Christi, et voyes le bien au long, mays je me reserve sur ce sujet quand nous traitterons de la sainte Messe.
Mays je veux finir par ceste sentence de saint Augustin (L 3 de S. Trinit c 4) potuit Polussignificando praedicare Dominum Jesum Christum, aliter per sacramentum Corporis et Sanguinis ejus; nec linguam quippe ejus, nec membranas, nec atramentum, nec significantes , sonos linguas edictos, nec signa litterarum conscripta pelliculis, Corpus Christi et Sanguinem dicimus, sed illum tantum quod ex fructibus terrae acceptum, et prece mistica consecratum, rite sumimus.. Que si saint Augustin dict unde tanta vis aquae ut corpus tangat et cor abluat, nisi faciente verbe? Non quia dicitur, sed quia credictur, nous ne disons rien au contraire : car a la verité, les paroles de benediction et de sanctification avec lesquelles on forme et parfaict les Sacremens, n’ont poinct de vertu, sinon proferées sous la generale intention et creance de l’Eglise; car si quelqu’un les disoit sans ceste intention, elles seroient dictes visiblement pour rien, parce que non quia dicitur sed quia credictur.
ARTICLE III
DE L’INTENTION REQUISE EN L’ADMINISTRATION DES SACREMENS
Je n’ay jamais trouvé aucune preuve puysëe en l’Escriture, de l’opinion que vos predicans ont en cest endroit. Ilz disent que quoyque le ministre n’a e aucune intention de faire la Cene ou baptizer, ains seulement de se moquer et badiner, neanmoins, pourvu quil face l’exterieure action du sacrement, le sacrement y est complet. Tout ceci se dict a crédict, sans produire autre que certaines conséquences sans Parole de Dieu, par forme de chicanerie. Au contraire, le concile de Florence et celuy de Trente déclarent que si quelqu’un dict que l’intention au moins de faire ce que faict l’Eglise n’est pas requise pour les ministres quand ilz confèrent les Sacremens, il est anathème. "; ce sont les termes du Concile. Le Concile ne dict pas quil soit requis d’avoir l’intention particulière de l’Eglise, car autrement les Calvinistes, qui n’ont pas l’intention de laver le péché originel, ne baptizeroient pas bien, puysque l’Eglise a ceste intention la, mays seulement de faire en général ce que l’Eglise faict quand elle baptise, sans particulariser ni déterminer quoy ni comment. Item, le concile ne dict pas quil soit nécessaire de vouloir faire ce que l’Eglise romaine faict, mays seulement en général ce que l’Eglise faict sans particulariser qu’elle est la vraye église : ainsi qui, pensant que l’église prétendue de Genève fut la véritable, limitera e son intention a l’église de Genève, se trompera e si jamays homme se trompa en la connaissance de la vraye Eglise, mays son intention suffira e en cet endroit, puysque encore qu’elle se terminât a l’intention d’une église faussaire, si tant est qu’elle ne s’y terminera e que sous la forme et conception de la vraye Eglise, et l’erreur ne sera e que matérielle, non formelle, comme disent nos docteurs. Item, n’est pas requis que nous ayons ceste intention actuellement quand nous conférons le sacrement, mays il suffit qu’on puisse dire avec vérité que nous faisons telle et telle cérémonie, et disons telle et telle parole, comme verser l’eau disant " je te baptise au nom du Pere, etc. " en l’intention de faire ce que les vrays chrétiens font et que Nostre Seigneur a commandé, quoyque pour l’heure, nous ne soyons pas attentifs, et n’y pensions pas précisément. Comme il suffit pour dire que je prêche pour servir Dieu et pour le salut des âmes, si lorsque je veux me préparer, j’ai ceste intention, bien que quand je suis en chaire je pense a ce que j’ai a dire et a m’en tenir en mémoire, et ne pense plus en ceste première intention: ou comme celuy qui a résolu de donner cent écus pour l’amour de Dieu, puis, sortant de sa mayson pour ce faire, pense a d’autres choses, et neanmoins distribue la somme; car encore quil n’a e pas la pensée dressée actuellement en Dieu, si ne peut-on pas dire quil a e son intention en Dieu en vertu de sa première délibération, et quil ne fasse ceste œuvre de charité délibérément et a son escient. Telle intention est du moins requise et suffit aussi pour la collation des Sacremens.
Or, que la proposition du concile soit éclairée, voyons voir si elle est comme celle des adversaires, sans fondement de l’écriture. On ne peut raysonnablement douter que pour faire la Cene de Nostre Seigneur, ou le Baptesme, il ne faille faire ce que Nostre Seigneur a commandé pour cet effet, et non seulement quil faille le faire, mays quil le faut en vertu de ce commandement et institution; car on peut bien faire ces actions en vertu d’autre que commandement du Seigneur, comme fera e un homme, qui dormant, songera e et baptizera e, ou bien étant ivre; pour vray, les paroles y seroient et l’élément, mays elles n’auraient point de force, ne procédant pas du commandement de qui peut les rendre vigoureuses et efficaces; ainsi que tout ce qu’un juge dict et écrit ne sont pas sentences judiciaires, mays seulement ce quil dict en qualité de juge. Or, comment pourra e-on mettre une différence entre les actions sacramentelles étant faictes en vertu du commandement qui les rend prenantes, et des mesmes cations faictes a d’autres fins ? Certes, le différence n’y peut estre que par l’intention avec laquelle, on les emploie; il faut donques que non seulement les paroles soient proférées, mays proférées avec intention de faire le commandement de Nostre Seigneur en la Cene " hoc facite, (au Baptesme), baptizantes eos in nomine Patris, etc. " Mays a le dire franchement, ce commandement " hoc facite ", ne s’adresse-t-il pas au ministre de ce sacrement ? Sans doute! Or, n’est-il pas dict simplement, " hoc facite ", mays " facite in meam commemorationem "; et comment peut-on faire ceste action sacrée en commémoration de Nostre Seigneur, sans avoir l’intention d’y faire ce que celuy-ci nous a commandés, ou du moins ce que les Chrétiens, disciples de Nostre Seigneur font ? Affin que, sinon immédiatement, au moins par l’entremise de l’intention des Chrétiens ou de l’Eglise, on fasse ceste action en commémoration de Nostre Seigneur. Je crois quil est impossible d’imaginer un homme face a la Cene en commémoration de Nostre Seigneur, s’il n’a l’intention de faire ce que Nostre Seigneur a commandé, ou au moins de faire ce que font ceux qui le font en commémoration de Nostre Seigneur. Il ne suffit donques pas de faire ce que Nostre Seigneur a commandé quand il dict " hoc facite ", encoresfaut-il le faire avec l’intention que Nostre Seigneur l’a commandé, c’est a dire " in sui commemorationem "; sinon avec ceste intention particulière, au moins générale, sinon immédiatement, au moins médiatement, voulant faire ce que l’Eglise faict, laquelle a l’intention de faire ce que Nostre Seigneur a faict et commandé, si on s’en rapporte a l’intention de l’Epouse qui est ajustée au commandement de l’Epoux.
Pareillement, Nostre Seigneur ne dict pas qu’on dise ces paroles " ego te baptizo ", simplement, mays commanda que toute l’action du Baptesme se fit in nomine Patris, et que ceste authorité anime et revigore non seulement la Parole, mays toute l’action du sacrement, laquelle de soi n’auroit point de surnaturelle vertu. Or, comment peut-estre faicte une action au nom de Dieu, qui se faict pour se moquer de Dieu ? Pour vray, l’action du Baptesme ne dépend pas tellement des paroles, qu’elle ne se puisse faire en vertu et en authorité toute contraire aux paroles, si le cœur, qui est le moteur, des paroles et de l’action, les dresse a une fin contraire et intention. Bien plus, car ces paroles, au nom du Pere., peuvent estre dictes au nom de l’ennemi du Pere, comme ces paroles en vérité, peuvent et sont parfoys dictes en mensonge. Si donques Nostre Seigneur ne commande pas que l’on fasse l’action du Baptesme ni qu’on dise les paroles, mays que l’action se fasse et que les paroles se disent au nom du Pere, etc. Il faut avoir au moins l’intention générale de faire le Baptesme en vertu du commandement deNostre Seigneur, en son nom et de sa part; et quant a l’absolution, que l’intention y soit requise, il est plus qu’expresse : quorum remiseritis peccata, remittuntur eis, il laisse cela a leur délibération. Et c’est a ce propos que saint-Augustin : " unde tanta vis aquae, ut corpus tangat et cor abluat, nisi faciente verbe ? Non quia dicitur, sed quia credictur! " C’est a dire, les paroles de soi, étant proférées sans aucune intention ou créance, n’ont point de vertu, mays étant dictes en créance et vertu, et selon l’intention générale de l’Eglise, elles ont cet effet salutaire. Que s’il se trouve des histoires que certains Baptesmes faicts par jeu ont été approuvés, il ne le faut trouver étrange, parce qu’on peut faire en jeu plusieurs choses et neanmoins avoir l’intention de faire véritablement ce que l’on a voulu faire; mays on appelle jeu tout ce qui se faict hors de saison et de discrétion, quand il ne se faict pas par malice ou sans volonté.