Les Entretiens spirituels (page 3)
1. inconvenante — 2. c’est-à-dire — 3. entretiennent avoir de l’amitié, puisqu’elles sont irraisonnables elles ont de l’amour entre elles, à cause de quelque correspondance naturelle; oui même elles ont de l’amour pour l’homme, ainsi que l’expérience s’en fait tous les jours voir et que divers auteurs en ont écrit des choses admirables comme celle qu’ils disent d’un dauphin, lequel aimait si éperdûment un jeune enfant qu’il avait vu par plusieurs fois sur le bord de la mer, sachant que cet enfant était mort, mourut lui-même de déplaisir. Mais cela ne se doit pas appeler amitié, d’autant qu’il faut que la correspondance de l’amour se trouve entre les deux qui s’aiment, et que cette amitié se contracte par l’entremise de la raison. Ce que je dis pour montrer que les hommes font des amitiés, lesquelles n’ayant pas une bonne fin, ni ne se conduisant pas par la raison, ne méritent nullement le nom d’amitié. Par exemple, en ce temps de Carême prenant 4, vous trouverez une troupe de jeunes fols 5 lesquels s’assembleront et porteront une amitié grande; ils s’appelleront frères et n’oublieront rien pour se faire accroire qu’ils s’aiment fort; ce qui n’est pourtant pas, d’autant que le fondement de leur amitié n’est autre que le dessein qu’ils ont fait de faire plusieurs choses contraires à la raison, sans laquelle il ne peut y avoir de vraie amitié.
Il faut, outre l’entremise de la raison, qu’il y ait une certaine correspondance, ou de vocation, ou de prétention, ou de qualité, entre ceux
4. les trois jours qui précèdent le mercredi des Cendres
— 5. tous
qui contractent de l’amitié -par ensemble, ce qui est d’autant plus véritable que l’expérience nous l’enseigne. Car remarquez, je vous supplie, qu’il n’y a point de plus vraie amitié ni de plus forte que celle qui est entre les frères; c’est pourquoi les anciens chrétiens de la primitive Eglise s’appelaient tous frères;
et cette première ferveur s’étant refroidie entre le commun des chrétiens, l’on a institué les Religions, dans lesquelles l’on a ordonné que les Religieux s’appelleraient tous frères et soeurs, pour marque de la sincère et vraie amitié cordiale qu’ils se portent ou qu’ils se doivent porter. L’on n’appelle pas amitié l’amour que les pères portent à leurs enfants, ni que les enfants ont pour leur père, parce qu’il n’y a pas de la correspondance, ains sont différents : l’amour des pères étant un amour d’autorité et majestueux, et celui des enfants pour leurs pères, un amour de respect et de soumission. Mais entre les frères, la correspondance de leur amour, à cause de la correspondance de leur condition, fait une amitié ferme, forte et solide, et n’y en a point de comparable à celle-ci; car toutes les autres amitiés sont ou inégales, ou bien faites avec artifice, ainsi que celles que les personnes mariées ont par ensemble, lesquelles sont faites par des contrats écrits et prononcés par des notaires, ou bien par des promesses simples et ainsi tout cela est artificiel. Comme aussi certaines amitiés que les mondains contractent par ensemble, ou pour quelque intérêt particulier, ou pour quelque sujet frivole, et partant ce sont des amitiés grandement sujettes à périr et à se dissoudre ; mais celle qui est entre les frères est tout au contraire, car elle est sans artifice, et partant grandement recommandable. Cela donc étant ainsi, nous dirons que c’est pour ce sujet que les Religieux s’appellent tous frères, et partant ont un amour qui mérite vraiment le nom d’amitié, mais non d’amitié commune, ains d’amitié cordiale.
Mais, me direz-vous, qu’est-ce à dire cordiale? — Cela est autant à dire 6 qu’une amitié qui a son fondement dans le coeur. Or, il faut que nous sachions que l’amour a son siège dans le coeur, et que jamais nous ne pouvons trop aimer notre prochain et ne pouvons excéder les termes de la raison en cet amour, pourvu qu’il réside dans le coeur; mais quant aux témoignages de cet amour, nous pouvons bien faillir et excéder, passant outre les règles de la raison. Le glorieux saint Bernard dit que « la mesure d’aimer Dieu est de l’aimer sans mesure » et que, en notre amour, il n’y doit avoir nulle borne, ains lui faut laisser étendre ses branches autant loin comme 7 il pourra le faire. Ce qui se dit pour Dieu se doit entendre de même pour ce qui regarde l’amour du prochain, pourvu toutefois que l’amour de Dieu surnage toujours au-dessus et tienne le premier rang : mais après, nous devons aimer nos Soeurs de toute l’étendue de notre coeur et ne nous contenter pas de les aimer comme nous-même, ainsi que les Commandements de Dieu nous obligent; mais nous les devons aimer plus que nous-même pour observer les
6. veut dire, signifie — 7. aussi loin qu’il règles de la perfection évangélique qui requiert 8 cela de nous. Notre-Seigneur l’a dit lui- même . Aimez-vous les uns les autres, ainsi que je vous ai aimés a. C’est une chose grandement considérable : aimez-vous ainsi que je vous ai aimés cela veut dire, plus que vous-même. Et tout ainsi que Notre-Seigneur nous a toujours préférés à lui-même, il le fait encore autant de fois que nous le recevons au très saint Sacrement, se faisant notre viande, de même veut-il que nous ayons un amour tel les uns pour les autres, que nous les préférions toujours à nous, et, qu’ainsi qu’il a fait tout ce qui se pouvait pour nous, excepté de se damner (car il ne le devait ni ne le pouvait faire, ne pouvant pécher, qui est ce qui nous conduit à la damnation), il veut, et la règle de la perfection le requiert, que nous fassions tout ce que nous pouvons les uns pour les autres, excepté de nous damner; mais hors de là, notre amitié doit être si ferme, cordiale et solide, que nous ne refusions jamais de faire ou de souffrir quoi que ce soit pour notre prochain et pour nos Soeurs.
Cet amour cordial doit être accompagné de deux vertus, dont l’une s’appelle affabilité, et l’autre bonne conversation. L’affabilité est celle qui répand une certaine suavité emmi les affaires et communications sérieuses que nous avons les unes parmi les autres; et la bonne conversation est celle qui nous rend gracieux et agréables emmi les récréations et conversations moins
a. Joan., XIII, 34, XV, 12.
8. demande sérieuses que nous avons avec notre prochain. Toutes les vertus, ainsi que nous avons dit d’autres fois, ont deux vices contraires qui sont les extrémités de la vertu; comme par exemple : la libéralité a la prodigalité d’un côté, et de l’autre l’avarice et chicheté. L’homme, quand il donne plus qu’il ne doit, tombe dans le vice de la prodigalité; et au contraire, quand il ne donne pas selon qu’il pourrait, il se rend avare et chiche. La vertu d’affabilité est tout de même au milieu de deux vices, c’est à savoir, de la gravité et trop grande sériosité 9, et de l’autre côté, d’une trop grande mollesse à caresser et dire des paroles fréquentes qui tendent à la flatterie. Or, la vertu de l’affabilité se tient entre le trop et le trop peu, faisant des caresses quelquefois selon la- nécessité de ceux avec qui l’on traite, et conservant une gravité suave néanmoins quand il est requis, selon les personnes ou les affaires desquelles on traite. Je dis qu’il faut user quelquefois de caresses (je le dis tout de bon et ne me ris pas) en certains temps, comme quand une fille est malade ou affligée et un peu mélancolique, car cela leur fait si grand bien! Il ne serait pas à propos, certes, d’être auprès d’une malade et y être autant sérieuse que l’on serait ailleurs, ne la voulant non plus 10 caresser que si elle était en pleine santé. Il ne faudrait pas aussi vouloir user si fréquemment de caresses à tous propos et dire des paroles toujours emmiellées, les jetant à belles poignées sur les premiers que l’on rencontre; car tout ainsi que si l’on mettait trop de
9. air trop sérieux — 10. pas plus sucre en quelque viande elle retournerait 11 à dégoût, à cause qu’elle serait trop douce et trop fade, de même les caresses trop fréquentes seraient rendues dégoûtantes 12 et ne rendraient nul fruit; l’on ne s’en soucierait plus, sachant que cela se fait par coutume. Les viandes auxquelles l’on mettrait du sel dessus à grosses poignées, seraient désagréables à cause de leur acrimonie, ainsi que celles où il y aurait trop de sucre à cause de leur douceur. Ces mêmes viandes où le sel et le sucre est mis par mesure, sont rendues agréables au goût et appétissantes; les caresses qui sont faites par mesure et discrétion, sont rendues profitables et agréables à celle à qui on les fait.
La vertu de bonne conversation requiert que l’on contribue à la joie sainte et modérée, et que, aux heures des récréations, l’on contribue aux entretiens gracieux et qui peuvent servir de consolation ou de récréation au prochain; en sorte que nous ne lui causions point de l’ennui par nos contenances refrognées et mélancoliques, ou bien refusant de nous récréer au temps qui est destiné pour ce faire; faisant comme ceux. qui ne veulent rien faire que par mesure, et ne veulent parler qu’en faisant une longue considération sur chaque parole qu’ils ont à dire pour voir si tout est bien compassé et s’il n’y aura rien à redire, tant ils ont peur que rien qu’ils fassent ou qu’ils disent soit sujet à la censure; et font leur examen à tous propos, non pas pour savoir s’ils ont point offensé Dieu, mais pour voir s’ils n’ont point
11. tournerait — 12. désagréables baillé sujet à personne de les mésestimer. Oh certes, telle sorte de gens se rendent grandement désagréables à ceux avec qui ils conversent, et manquent bien fort à la pratique de la vertu de bonne conversation, laquelle requiert que l’on communique rondement et gracieusement avec le prochain, contribuant ce que nous pourrons à ce qui est requis ou pour son utilité, ou pour sa consolation.
Nous avons déjà traité de cette vertu en un autre Entretien touchant la Modestie, c’est pourquoi je passe outre, et dis que c’est une chose fort difficile de rencontrer toujours le blanc auquel on tire et auquel on vise. C’est bien la vérité que nous devons tous avoir cette prétention d’atteindre et donner droit dans le blanc de la vertu, laquelle nous devons désirer chèrement, soit l’humilité, soit la cordialité, ou des autres mais pourtant, ni nous ne devons perdre courage quand nous ne rencontrons pas droitement l’essence de la vertu, ni nous en devons étonner, pourvu que nous donnions au rond, c’est-à-dire au plus près que nous pourrons; car c’est une chose que les Saints mêmes n’ont pas su faire en toutes les vertus et n’y a jamais eu que Notre-Seigneur et Notre-Dame qui l’aient pu faire. Les Saints les ont pratiquées avec une différence très grande. Quelle différence, je vous prie, n’y a-t-il pas entre l’esprit de saint Augustin et celui de saint Jérôme ? on le remarque par leurs écrits. Il n’y a rien de plus doux que saint Augustin, ses écrits sont la douceur et suavité même;
au contraire, saint Jérôme avait une sévérité étrange, et semblait qu’il fût tout rébarbatif. Voyez-le avec sa grande barbe, sa pierre en main, de laquelle il frappe sa poitrine ; en ses épîtres, il se courrouce quasi toujours. Néanmoins, tous deux étaient grandement vertueux, mais l’un excédait en douceur et l’autre en austérité de vie; tous deux, quoique non pas également ni doux ni rigoureux, ont été de grands Saints. Saint Paul et saint Jean ont été des grands Saints, mais non pas également doux et suaves, car la différence de leurs esprits se fait voir en leurs Epîtres. Saint Jean ne témoigne que suavité et douceur; aussi appelle-t-il toujours mes petits enfants ceux auxquels il écrit, à cause de la grande tendreté qu’il avait pour eux. Saint Paul les aimait d’un amour qui n’était pas sans doute si tendre, mais qui était néanmoins fort et solide. Ainsi nous voyons qu’il ne nous faut pas étonner si nous ne sommes pas également doux et suaves, pourvu que nous aimions de cet amour du coeur notre prochain, selon toute son étendue et comme Notre-Seigneur nous a aimés : c’est à-dire plus que nous-mêmes, le préférant toujours à nous en toutes choses, et ne refusant aucunes choses que nous puissions contribuer
13 pour son utilité, excepté de nous damner, ainsi que nous avons déjà dit. Il faut pourtant tâcher de rendre, autant que nous pouvons, les témoignages extérieurs de notre affection, nous conformant autant que la raison le requiert ou permet avec un chacun : rire avec les riants et pleurer avec ceux qui pleurent b.
b. Rom., XII, 15.
13. faire pour notre part
Je dis qu’il faut témoigner que nous aimons nos Soeurs (et ceci est la seconde partie de la question) sans user de familiarité indécente : la Règle le dit, mais voyons voir ce qu’il faut faire en ceci. Rien autre, sinon que la sainteté paraisse en notre familiarité et témoignage d’amitié, ainsi que dit saint Paul en l’une de ses Epîtres : Saluez-vous, dit-il, les uns les autres, avec le baiser saint c. C’était la coutume d’user de baisers quand les amis se rencontraient ; Notre-Seigneur usait envers ses Apôtres de cette forme de salutation, ainsi que nous apprenons en la trahison de Judas; car il usa de cet artifice pour faire prendre Notre-Seigneur, disant : Celui que je baiserai, c’est celui-là, prenez-le d. Les saints Religieux d’autrefois, lorsqu’ils se rencontraient, disaient : Deo gratias, pour preuve du grand contentement qu’ils recevaient en se voyant l’un l’autre; comme s’ils eussent dit ou voulu dire: Je rends grâce à Dieu, mon cher frère, de la consolation qu’il me donne de vous voir. Ainsi, mes chères Filles, il faut témoigner que nous aimons nos Soeurs et nous plaisons avec elles, pourvu que la sainteté accompagne toujours les témoignages que nous leur rendons de nos affections, et que Dieu n’en puisse non seulement pas être offensé, mais qu’il en puisse être glorifié et loué. Le même saint Paul, qui nous enseigne de faire que nos affections soient témoignées saintement, veut et nous enseigne de le faire gracieusement, car il nous en donne l’exemple : Saluez, dit-il écrivant aux Ro
c. Ibid., XVI, 16; I Cor., XVI. 20: II Cor.. XIII, 12. — d. Matt., XXVI, 48, 49.
mains e, un tel qui sait bien que je l’aime du coeur, et un tel, qui doit être assuré que je l’aime comme mon frère, et en particulier sa mère, qui sait bien qu’elle est la mienne aussi.
Dites-vous, ma chère fille, si vous vous devez soucier de rire au choeur et au réfectoire quand les autres y rient, parce que l’on dit que vous êtes trop sérieuse, ou bien craignant de manquer de cordialité si vous ne le faites ? — A cela je réponds que, quant au choeur, il ne faut nullement contribuer à la joie que les autres y ont quand elles se portent à rire, car ce n’en est pas le lieu. Mais au réfectoire, quand je m’apercevrais que toutes rient, je voudrais rire avec elles; mais s’il y en avait une douzaine qui ne rient point, je ne me mettrais pas en peine de contribuer à la joie des autres.
Il y a toujours un petit mot à dire sur le sujet des aversions, bien que non pas pour nous -arrêter beaucoup, car nous l’avons déjà dit d’autres fois. Il ne se faut pas étonner si. l’on ne rit pas de si bonne grâce que si l’on n’en avait point, non plus que quand on se trouve mal; car en ces deux occasions, pourvu que l’on se sourie 14 un peu et que l’on ne tienne pas sa contenance refrognée quand on nous parle, nous nous devons contenter, car, quand la passion est fort émue, il est bien difficile de faire meilleure mine, au moins avec ceux auxquels nous avons de l’aversion, ou quand le mal nous presse. Or bien, nous avons souventes fois dit ceci, c’est pourquoi il suffit
e. Cap. XVI, 5-13.
14. l’on sourie que nous sachions qu’il faut marcher selon la partie supérieure en la voie de notre perfection, et ne nous pas soucier des émotions de la partie inférieure; car autrement nous serions en perpétuel chagrin et inquiétude d’esprit et ne ferions pas grand avancement. Il la faut laisser gronder et ne pas suivre ses volontés, faisant toujours régner la raison, qui veut que nous nous surmontions en toutes les occasions pour plaire à Dieu et observer le point de nos Règles qui dit qu’il se faut aimer cordialement.
Vous désirez savoir, ma chère fille, si vous n’oseriez plus témoigner d’affection à une Soeur que vous estimez plus vertueuse, que non pas à une autre ?— A cela je vous dis que, si bien nous sommes obligés d’aimer plus ceux qui sont plus vertueux de l’amour de complaisance, nous ne les devons pas pourtant plus aimer de l’amour de bienveillance, et ne leur devons pas rendre plus de témoignages d’amitié; et cela pour deux raisons. La première est que Notre-Seigneur ne l’a pas fait, ains semble qu’il ait plus aimé les imparfaits que non pas les autres, car il a dit qu’il n’était pas venu pour les justes, ains pour les pécheurs». Ceux qui ont plus besoin de nous, nous les devons assister et leur témoigner notre amour plus particulièrement, car c’est là où nous montrons que nous aimons par charité, et non pas à aimer ceux qui nous donnent plus de consolation que de peine. En ceci il faut faire selon que l’utilité du prochain requiert; mais hors de là, il faut tâcher de faire que nous aimions également, puisque
e. Matt., IX, 13.
Notre-Seigneur n’a pas dit : Aimez ceux qui sont plus vertueux, ains indifféremment : Aimez-vous les uns les autres ainsi que je vous ai aimés f, sans en exclure aucun, pour imparfait qu’il soit.
La seconde raison pour laquelle nous ne devons pas rendre des témoignages d’amitié aux uns plus qu’aux autres, ni ne nous devons pas laisser aller à les aimer davantage, est que nous ne pouvons pas juger quels sont ceux qui sont plus parfaits et qui ont plus de vertus, car les apparences extérieures sont trompeuses, et bien souvent ceux qui nous semblent être les plus vertueux ne le sont pas devant Dieu, qui est celui-là qui seul les peut connaître. Il se peut faire qu’une Soeur laquelle vous verrez chopper fort souvent et commettre prou d’imperfections, sera plus vertueuse et plus agréable à Dieu, ou pour la grandeur du courage qu’elle conserve emmi ses imperfections, ne se laissant point troubler ni inquiéter de se voir si sujette à tomber, ou bien par l’humilité qu’elle en retire et amour de son abjection, que non pas une autre, laquelle aura une douzaine de vertus ou naturelles ou bien acquises, et laquelle aura moins d’exercice et de travail, et, par conséquent, peut-être moins de courage et d’humilité que non pas l’autre que l’on voit être si sujette à faillir. Saint Pierre fut choisi de Notre-Seigneur pour être le chef des Apôtres, quoiqu’il fût grandement sujet à beaucoup d’imperfections, en sorte que à tous propos il en commettait à tort et à travers, suivant ses passions et propres affections (je dis, avant qu’il
f. Ubi supra, p. 66.
eût reçu le Saint-Esprit, car dès lors je n’en parle pas); mais parce que, nonobstant ces défauts, il avait toujours un grand courage et ne s’en étonnait point, Notre-Seigneur le rendit son successeur, et le favorisa par dessus tous les autres, de sorte que nul n’eût eu raison de dire qu’il ne méritait pas d’être tant aimé que saint Jean ou les autres Apôtres, ni qu’il n’était pas si vertueux et agréable à Dieu.
Il faut donc nous tenir en l’affection que nous devons avoir pour nos Soeurs le plus également qu’il se peut, tant pour la première que seconde raison que nous en avons donnée. Toutes doivent savoir que nous les aimons de cet amour du coeur, et partant il n’est pas besoin d’user de tant de paroles, que nous les aimons chèrement, que nous avons certaine inclination à les aimer particulièrement, et que sais-je moi ? choses semblables car, pour avoir une inclination pour l’une plus que pour les autres, l’amour que nous lui portons n’en est pas plus parfait, ains, peut-être, plus sujet au changement à la moindre petite chose qu’elle nous fera. Si tant est qu’il soit vrai que nous ayons de l’inclination à en aimer une plus que l’autre, nous ne nous devons amuser 15 à y penser et encore moins à le lui dire, car nous ne devons pas aimer par inclination, ains nous devons aimer notre prochain ou parce qu’il est vertueux, ou bien par l’espérance que nous avons qu’il le deviendra.
Or, pour bien témoigner que nous l’aimons chèrement, il faut lui procurer tout le bien que nous
15. occuper, perdre le temps pouvons tant pour l’âme que pour le corps, priant pour lui et le servant cordialement quand l’occasion s’en présente; d’autant que l’amitié qui se termine en des belles paroles n’est pas grand’chose, et n’est pas s’aimer comme Notre.. Seigneur nous a aimés, lequel ne s’est pas contenté de nous assurer qu’il nous aimait, mais a voulu passer plus outre, en faisant tout ce qu’il a fait pour preuve de son amour.
Mais il faut que je dise encore ceci : c’est que, à l’amour cordial est attachée une vertu qui est comme un appendice de cet amour, laquelle est une confiance toute enfantine. Les enfants, quand ils ont une belle plume ou telle autre chose qu’ils estiment jolie, ne sont pas en repos qu’ils n’aient rencontré tous leurs petits compagnons pour leur montrer leur plume et faire qu’ils aient part à leur joie; comme aussi ils veulent qu’ils aient part à leur douleur, car dès lors qu’ils ont un peu de mal au bout du doigt, ou qu’ils ont été piqués d’une abeille, ils ne cessent de le dire à tous ceux qu’ils rencontrent, afin que l’on les plaigne et que l’on souffle un peu sur leur mal. Je ne veux pas dire qu’il faille être tout à fait comme ces enfants, mais je dis ainsi : cette confiance doit faire que les Soeurs ne soient - pas si chiches de communiquer leurs petits biens et petites consolations à leurs Soeurs, non plus que de ne vouloir que leurs imperfections soient remarquées par elles. Je sais bien que si l’on avait quelque grande chose, l’oraison de quiétude, ou que sais-je moi quoi, qu’il ne faudrait pas s’en vanter; mais quant à nos petites consolations, nos petits biens, je voudrais qu’on ne fît pas tant les renchéries et réservées, mais que, quand l’occasion s’en présenterait, non par forme de jactance ou vanterie, ains de simple confiance enfantine, l’on communiquât rondement et naïvement les unes parmi les autres. Et pour ce qui regarde nos défauts, que nous ne nous missions pas en si grande peine de les couvrir, car, pour dire que nous ne les laissons pas voir au dehors, ils n’en sont pas meilleurs pourtant ; les Soeurs ne croiront pas que vous n’ayez point d’imperfections pour cela, ains elles seront peut-être plus dangereuses et plus mauvaises que si elles étaient découvertes et qu’elles vous causassent de la confusion, ainsi qu’elles font à celles qui sont plus légères à les laisser paraître à l’extérieur. Il ne se faut donc point étonner ni décourager de quoi nous commettons des imperfections et des défauts devant nos Soeurs; ains au contraire, il faut être bien aises que nous soyons reconnues pour telles que nous sommes. J’ai fait une faute ou une sottise, il est vrai, mais c’est devant nos Soeurs qui m’aiment chèrement, et partant qui me sauront bien supporter en mon défaut, et en auront plus de compassion sur moi que de passion contre moi. Et par ainsi, cette confiance nourrirait grandement la cordialité et tranquillité de nos esprits, qui sont sujets à se troubler quand nous sommes reconnues défaillantes en quelque chose, pour petite qu’elle soit, comme si c’était grande merveille que de nous voir imparfaits.
Enfin, pour conclusion de ce discours de la cordialité, il se faut toujours ressouvenir 16 que,
16. souvenir, rappeler pour quelque petit manquement de suavité que l’on commet quelquefois par mégarde, l’on ne se doit pas fâcher, ni juger que l’on n’ait point de cordialité pourtant, car l’on ne laisse pas d’en avoir. Un acte par ci par là, pourvu qu’il ne soit pas fréquent, ne fait pas l’homme vicieux, spécialement quand on a la volonté bonne de s’amender.
[DE L’ESPRIT D’HUMILITé]
Ce que vous me demandez maintenant est une grande chose, ma chère fille, à savoir mon, que c’est faire toutes choses en esprit d’humilité, ainsi que nos saintes Constitutions nous ordonnent de faire. Mais avant cela, il faut que je dise quelque chose qui vous le fera mieux entendre.
Il y a différence entre l’orgueil, la coutume de l’orgueil et l’esprit d’orgueil : vous faites un acte d’orgueil, voilà l’orgueil; vous faites des actes d’orgueil à tous propos et à tous rencontres, cela est la coutume de l’orgueil; mais si vous vous plaisez aux actes d’orgueil et vous les recherchez, cela est l’esprit de l’orgueil. De même, il y a différence entre l’humilité, la coutume de l’humilité et l’esprit de l’humilité : car l’humilité est de faire quelque acte pour s’humilier; la coutume est d’en faire à tous rencontres et à toutes occasions qui s’en présentent; mais l’esprit d’humilité est de se plaire en l’humiliation, de rechercher l’abjection et l’humilité emmi toute autre chose, c’est-à-dire que, en tout ce que nous faisons ou désirons, notre but principal soit de nous humilier et avilir, et que nous nous plaisions à rencontrer notre propre abjection en toutes occasions, en aimant chèrement la pensée. Voilà ce que c’est faire toutes choses en esprit d’humilité, et c’est autant que qui dirait, rechercher l’humilité et l’abjection en toutes choses.
Vous demandez si c’est un manquement d’humilité de rire des coulpes que les Soeurs disent, ou du manquement que la lectrice fait à la table. — Hé, nullement, ma chère fille, car le rire est une passion qui s’émeut sans notre consentement, et n’est pas en notre pouvoir de nous en empêcher, d’autant que nous rions et sommes émus à rire pour des occasions imprévues. C’est pourquoi Notre-Seigneur ne pouvait rire, car rien ne lui était imprévu, sachant toutes choses avant qu’elles arrivent, mais oui bien se sourire 17, ce qu’il faisait à dessein. Les fols rient à tous propos, parce que toutes choses les surprennent ne les ayant nullement prévues; mais les sages ne sont pas si légers à rire, parce qu’ils se servent mieux de la considération qui fait que nous prévoyons les choses qui nous doivent arriver. Or cela étant ainsi, ce n’est point contre l’humilité de rire, pourvu néanmoins que l’on ne passe point plus avant, s’entretenant en son esprit ou bien avec quelqu’un du sujet qui nous a émus à rire; car de cela 18 il ne le faut pas faire, surtout quand il s’agit de l’imperfection du prochain. Ce serait contraire à la demande que vous m’avez faite, à savoir, comme l’on doit faire pour conserver ou concevoir en nous une bonne estime du prochain, laquelle ne se peut ni concevoir ni
17. sourire — 18. cela conserver que par la fidélité à la remarque de ses vertus et à la fuite de ses imperfections; car tandis que nous n’en avons point de charge il ne faut jamais tourner nos yeux de ce côté-là, ni moins notre considération : La charité, dit le saint Apôtre, fuit le mal g.
Il faut interpréter toujours en la meilleure part qu’il se peut ce que nous lui voyons faire, car quant au simple soupçon, il faut entièrement en détourner nos esprits; je veux dire, aux choses douteuses il nous faut persuader que ce n’est point le mal que nous avons aperçu, ains que c’est notre imperfection qui nous cause telle pensée, afin d’éviter les jugements téméraires sur les actions d’autrui, qui est un mal très dangereux et lequel nous devons souverainement détester. L’exemple de saint Joseph est grandement aimable en ce sujet : il voyait Notre-Dame grosse, il ne savait point comme quoi; et néanmoins il ne la voulut jamais juger, ains en laissa le jugement à Dieu. Es choses palpablement mauvaises, il nous en faut avoir compassion et nous humilier des défauts de nos Soeurs comme des nôtres mêmes, et prier Dieu d’un même coeur pour leur amendement, que nous ferions pour le nôtre si nous étions sujettes aux mêmes défauts.
Que nous reste-t-il plus à dire? — Dites-vous comme nous pourrons faire pour acquérir cet esprit d’humilité tel que nous avons dit tantôt? —Hélas! mes chères Filles, il n’y a point d’autre moyen que de considérer la beauté de cette vertu
g. Cf. I Cor., XIII, 5.
19. dans les et son utilité, pour nous affectionner à la pratiquer fidèlement en toutes occurrences; car il n’y a point d’autre finesse pour l’acquérir que pour toutes les autres vertus, qui ne s’acquièrent que par des actes réitérés.
Maintenant, avant que nous finissions, il faut que je die que nous ne devons pas prendre les choses que nous disons par simple direction comme si elles étaient d’obligation et que l’on n’y dût jamais faire des fautes. Par exemple : ce que nous dîmes dernièrement qu’il fallait manger les viandés que l’on nous donne en même ordre que l’on nous les donne, ne se doit pas entendre rigoureusement; de sorte que si l’on donnait de la bouillie au premier service et qu’il y eût une fille qui ne l’aimât pas chaude, elle la pourrait bien laisser pour attendre qu’elle se refroidît; comme de même celle qui ne l’aimerait pas froide, pensant qu’elle aurait le goût de la colle, la pourrait bien manger chaude. Il ne faut pas se plaindre de notre Père en disant : Il a dit ceci, il a dit cela; car le pauvre Père ne dit pas que l’on se brûle la langue, et si, l’on ne laisse pas de le faire. Il faut aller simplement. Une fille qui serait bien dégoûtée ne devrait pas observer de prendre sans choix, ains devrait prendre ce de quoi elle pourrait le mieux manger. Celles qui feront ceci que nous disons ou que nous dîmes dernièrement feront bien, celles qui ne le voudront pas n’y ont nulle obligation.
De même en est-il pour ce que j’ai dit qu’il faut rendre notre amour si égal envers toutes les Soeurs que nous n’en ayons point plus pour une que pour l’autre: cela veut dire, autant que nous le pourrons, car il n’est pas à notre pouvoir d’avoir autant de suavité en l’amour que nous avons pour les unes, avec lesquelles nous avons moins d’alliance ou de correspondance d’humeur, qu’avec les autres auxquelles nous avons de la sympathie. Le grand saint Bernard, sur les paroles du Psalme h, Ecce quam bonum : Oh! qu’il est bon, dit-il, de voir les frères demeurer par ensemble, car leur union ressemble l’onguent 20 précieux que l’on répandait sur le chef du grand-prêtre Aaron, lequel était composé de toutes les huiles odoriférantes que l’on pouvait rencontrer. Il veut dire ainsi : l’amour cordial que les Religieux ont par ensemble, cette union qu’ils ont entre tous fait un onguent précieux, qui est composé des vertus d’un chacun en particulier; car il n’y a celui, tant chétif qu’il soit, qui n’ait quelques vertus, lesquelles sont comme des huiles odoriférantes; et ces vertus sont unies par l’amour cordial et font un onguent si précieux, qu’il est propre, pour sa bonne odeur, pour être répandu sur le chef du grand-prêtre, qui est Notre-Seigneur. Il répand devant lui une suavité non pareille, et fait que les Soeurs qui demeurent en cette très désirable union, lui sont infiniment agréables et dignes de leur vocation.
h. Ps. CXXXII, 1, 2.
20. ressemble à l’onguent
LE TOUT SOIT A LA LOUANGE ET GLOIRE
DE JéSUS-CHRIST, DE LA BIENHEUREUSE VIERGE
MARIE ET DU GLORIEUX SAINT JOSEPH. CINQUIèME ENTRETIEN
SUR LE SUJET DE LA GéNéROSITé
Pour bien entendre que c’est et en quoi consiste cette force et générosité d’esprit que vous me demandez, il faut que je réponde premièrement à une question qui m’a été fort souventes fois faite : savoir mon 1, en quoi consiste la parfaite humilité, d’autant que, en résolvant ce point, je me ferai mieux entendre parlant du second, qui est ce que vous désirez savoir maintenant, en quoi consiste cette force et générosité d’esprit qu’il faut avoir pour être fille de la Visitation.
L’humilité n’est autre chose qu’une parfaite reconnaissance que nous ne sommes rien qu’un pur néant, et nous fait tenir en cette estime de nous-mêmes. Ce que pour mieux entendre, il faut que nous sachions qu’il y a en nous deux sortes de biens : les uns qui sont en nous et de nous, et les autres qui sont en nous, mais non pas de nous. Quand je dis que nous avons des biens qui sont de nous, je ne veux pas dire qu’ils ne viennent de Dieu et que nous les ayons de nous-mêmes, car en vérité, de nous-mêmes nous n’avons autre chose que la misère et le néant : mais je veux dire que ce sont des biens que Dieu a tellement mis en nous qu’ils semblent être de nous; et ces biens sont la santé, les richesses, les sciences que nous
1. à savoir avons acquises, la beauté et semblables choses. Or, l’humilité nous empêche de nous glorifier et estimer à cause de ces biens, d’autant qu’elle ne fait non plus d’état de tous ces biens que nous venons de nommer que d’un néant et d’un rien; et en effet, cela se doit par raison, n’étant point des biens stables et qui nous rendent plus agréables à Dieu, ains muables et sujets à la fortune. Et qu’il ne soit ainsi, y a-t-il rien de moins assuré que les richesses, qui dépendent du temps et des saisons ? La beauté se ternit en moins de rien : il ne faut qu’une dartre sur le visage pour en ôter l’éclat; et pour ce qui est des sciences, un petit trouble de cerveau nous fait perdre et oublier tout ce que nous en avions. C’est donc avec très grande raison que l’humilité ne fait point d’état de tous ces biens ici; mais d’autant plus qu’elle nous fait abaisser et humilier par la connaissance et reconnaissance de ce que nous sommes de nous-mêmes, comme un rien et un néant, par le peu d’estime qu’elle fait de ce qui est en nous et de nous, elle nous fait estimer grandement d’ailleurs à cause des biens qui sont en nous et non pas de nous, qui sont la foi, l’espérance et le peu d’amour que nous avons, comme aussi une certaine capacité que Dieu nous a donnée de nous unir à lui par le moyen de la grâce;
et entre nous autres, de notre vocation, qui nous donne assurance, en tant que nous la pouvons avoir en cette vie, de la possession de la gloire et félicité éternelle. Et cette estime que fait l’humilité de tous ces biens ici, à savoir la foi, l’espérance et la charité, est le fondement de la générosité d’esprit.
Voyez-vous, ces premiers biens dont nous avons parlé, appartiennent à l’humilité pour son exercice, et ces seconds à la générosité. L’humilité croit de ne pouvoir rien, eu égard à la connaissance de notre pauvreté et faiblesse, en tant que de nous-mêmes; et au contraire, la générosité nous fait dire avec saint Paul : Je puis tout en Celui qui me conforte a 2. L’humilité nous fait défier de nous-mêmes, et la générosité nous fait confier en Dieu. Voyez-vous, ces deux vertus d’humilité et de générosité sont tellement jointes et unies l’une avec l’autre qu’elles ne sont jamais ni ne peuvent être séparées. Il y en a qui s’amusent
3 à certaine fausse et niaise humilité qui les empêche de regarder rien 4 en eux qui soit bon. Ils ont grand tort; car les biens que Dieu met en nous veulent être reconnus, estimés et grandement honorés, et non pas tenus au même rang de la basse estime que nous devons faire de ceux qui sont en nous et qui sont de nous. Non seulement les vrais chrétiens ont reconnu qu’il fallait regarder ces deux sortes de biens qui sont en nous, les uns pour nous humilier, et les autres pour glorifier la divine Bonté qui nous les a donnés, mais aussi les philosophes; car cette parole qu’ils disent : « Connais-toi toi-même, » se doit entendre de non seulement reconnaître notre vileté et misère, ains aussi reconnaître l’excellence et la dignité de nos âmes, lesquelles sont capables d’être unies à la Divinité par la divine Bonté, qui a mis en nous un certain instinct lequel nous
a. Philip., IV, 13.
2. fortifie — 3. perdent le temps — 4. ne rien regarder fait toujours tendre et prétendre à cette union en laquelle consiste tout notre bonheur.
L’humilité qui ne produit point la générosité est indubitablement fausse. Après qu’elle a dit Je ne puis rien, je ne suis rien qu’un pur néant, elle cède tout incontinent la place à la générosité, laquelle dit : Il n’y n ni peut avoir rien que je ne puisse, d’autant que je mets toute ma confiance en Dieu qui peut tout; et dessus cette confiance elle entreprend courageusement de faire tout ce qu’on lui commande ou conseille, pour difficile qu’il soit. Et je vous puis assurer que, comme elle ne juge pas même que faire des miracles lui soit impossible, lui étant commandé, si elle se met en la pratique en simplicité de coeur, Dieu en fera, plutôt que de manquer de lui donner le pouvoir d’accomplir son entreprise, vu que ce n’est point par la confiance qu’elle a en ses propres forces qu’elle l’entreprend, ains fondée sur l’estime qu’elle fait des dons que Dieu lui a faits.
Elle fait ce discours en elle-même : Si Dieu m’a appelée à un état de perfection si haut qu’il n’y en a point de plus relevé en cette vie, qu’est-ce qui me pourra empêcher d’y parvenir, puisque je suis très assurée que Celui qui a commencé l’oeuvre de ma perfection la parfera b ? Mais prenez garde que tout ceci se fait sans aucune présomption, d’autant que cette confiance n’empêche pas que nous ne nous tenions sur nos gardes de crainte de faillir; ains elle nous rend plus attentives sur nous-mêmes, plus vigilantes et soigneuses de faire ce qui nous peut servir pour l’avancement de notre perfection.
b. Philip., I, 6.
L’humilité n’est pas seulement de nous défier de nous-mêmes, ains aussi de nous confier en Dieu; la défiance de nous et de nos propres forces produit la confiance en Dieu, et de cette confiance naît la générosité d’esprit dont nous parlons. La très sainte Vierge Notre-Dame nous a montré un exemple de ceci très remarquable lorsqu’elle prononça ces mots: Voici la servante du Seigneur, me soit fait selon votre parole c; en ce qu’elle dit qu’elle est servante du Seigneur, elle fait un acte d’humilité le plus grand qu’il se pût jamais faire, d’autant qu’elle oppose aux louanges que l’Ange lui donne, qu’elle sera mère de Dieu, que l’enfant qui sortira de ses entrailles sera appelé le Fils du Très-Haut d, dignité plus grande que l’on eût pu jamais imaginer, elle oppose, dis-je, à toutes ces louanges et grandeurs, sa bassesse et son indignité, disant qu’elle est servante du Seigneur. Mais prenez garde que dès qu’elle a rendu le devoir à l’humilité, tout incontinent elle fait une pratique de générosité très excellente, disant : Me soit fait selon ta parole. Il est vrai, voulait-elle dire, que je ne suis nullement capable de cette grâce, eu égard à ce que je suis de moi-même, mais en tant que ce qui est de bon en moi est de Dieu et que ce que vous me dites est sa très sainte volonté, je crois qu’il se peut et qu’il se fera; et partant, sans aucun doute, elle dit : Me soit fait ainsi que vous dites.
Il se fait fort peu d’actes de vraie contrition, d’autant qu’après s’être humiliés et confondus devant la divine Majesté en considération de nos
c. Luc., I, 38. — d. Ibid., v. 32.
grandes infidélités, nous ne venons pas à faire cet acte de confiance, nous relevant le courage par une assurance que nous devons avoir que la divine Bonté nous donnera sa grâce pour désormais être fidèles et correspondre plus parfaitement à son amour. Après cet acte de confiance, se devrait immédiatement faire celui de générosité, disant Puisque je suis très assurée que la grâce de Dieu ne me manquera point, je veux encore croire qu’il ne permettra pas que je manque à correspondre à sa grâce; car l’on peut faire cette réplique: Si je manque à la grâce, elle me manquera. — Il est vrai. — Mais si c’est ainsi, qui m’assurera que je ne manquerai point à la grâce désormais, puisque je lui ai manqué tant de fois par le passé?
— La générosité fait que l’âme dit hardiment et sans rien craindre : Non, je ne serai plus infidèle à Dieu; parce qu’elle ne sent en son coeur nulle volonté de l’être, partant elle entreprend sans rien craindre tout ce qu’elle sait qui la peut rendre plus agréable à Dieu, sans exception d’aucune chose; et entreprenant tout, elle croit de pouvoir tout, non d’elle-même, ains en Dieu auquel elle jette toute sa confiance, et pour lequel elle fait et entreprend tout ce qu’on lui commande ou conseille.
Mais vous me dites s’il n’est jamais permis de douter de n’être pas capable de faire les choses qui nous sont commandées. A cela je réponds que la générosité d’esprit ne nous permet jamais de le faire. Mais je désire que vous entendiez ceci comme j’ai’ accoutumé 5 de vous dire
5. j’ai coutume ordinairement, qu’il faut distinguer la partie supérieure de notre âme d’avec l’inférieure. Ce que je dis donc, que la générosité ne nous permet point de douter, c’est quant à la partie supérieure, car il se pourra bien faire que l’inférieure sera toute pleine de ces doutes et aura beaucoup de peine de recevoir la charge que l’on vous donne; mais de tout cela, l’âme qui est généreuse s’en moque et n’en fait nul état, ains se met simplement en l’exercice de cette charge, sans dire une seule parole, ni faire nulle action pour témoigner le sentiment qu’elle a de son incapacité. Mais nous autres, nous sommes si aises de témoigner que nous sommes bien humbles et que nous avons une basse estime de nous-mêmes, et semblables choses qui ne sont rien moins que la vraie humilité, laquelle ne nous permet jamais de résister au jugement de ceux que Dieu nous n donnés pour nous conduire.
J’ai mis un exemple qui est à mon sujet et qui est fort remarquable dans le livre de l’Introduction : c’est du roi Achaz d, lequel étant réduit à une très grande affliction par la rude guerre que lui faisaient deux autres rois, lesquels avaient assiégé Jérusalem, Dieu commanda au prophète Isaïe de l’aller consoler de sa part, et lui promettre qu’il emporterait 6 la victoire et demeurerait triomphant de ses ennemis. Et Isaïe lui dit que, pour preuve de la vérité de ce qu’il disait, il demandât à Dieu un signe du ciel ou bien en la terre, et qu’il le lui donnerait. Lors, Achaz se méfiant
d. Is., VII, 3-12.
6. remporterait de la bonté et libéralité de Dieu, dit : Non, je ne le ferai pas, d’autant que je ne veux pas tenter Dieu. Mais le misérable ne dit pas cela pour l’honneur qu’il portât à Dieu, car au contraire, il refusait de l’honorer, parce que Dieu voulait être glorifié en ce temps-là par des miracles, et Achaz refusait de lui en demander un qu’il lui avait signifié qu’il désirait de faire. Il offensa Dieu en refusant d’obéir au Prophète qu’il lui avait envoyé pour lui signifier sa volonté.
Nous devons donc ne mettre jamais en doute que nous ne puissions faire ce qui nous est commandé, d’autant que ceux qui nous commandent connaissent bien notre capacité. — Mais vous me dites que, possible, vous avez beaucoup plus de misère intérieure et de grandes imperfections que vos Supérieurs ne connaissent pas, et qu’ils se fondent seulement sur les apparences extérieures par lesquelles vous avez peut-être trompé leur esprit. — Je vous dis qu’il ne vous faut pas toujours croire quand vous dites, poussées peut-être d’un peu de découragement, que vous êtes tant misérables et remplies de tant d’imperfections; non plus qu’il ne faut pas croire que vous n’en ayez point quand vous n’en dites rien, vous êtes ordinairement telles que vos oeuvres vous font paraître. Vos vertus se connaissent par la fidélité que vous avez à les pratiquer, et de même les imperfections se reconnaissent par les actes. L’on ne saurait, pendant qu’on ne sent point la malice en son coeur, tromper l’esprit des Supérieurs.
Mais vous me pourriez dire que l’on voit tant de Saints qui ont fait tant de résistance pour ne pas recevoir les charges qu’on leur voulait donner. Or, ce qu’ils en ont fait n’a pas été seulement à cause de la basse estime qu’ils faisaient d’eux-mêmes, mais principalement à cause de ce qu’ils voyaient que ceux qui les voulaient mettre en ces charges se fondaient sur des vertus apparentes, comme sont les jeûnes, les aumônes, les pénitences et âpretés du corps, et non sur les vraies vertus intérieures qu’ils tenaient encloses
7 et couvertes sous la très sainte humilité; ils étaient poursuivis et recherchés par des peuples qui ne les connaissaient point que par réputation. Il serait, ce semble, permis de faire un peu de résistance; mais savez-vous à qui? à une fille de Dijon, par exemple, à qui une supérieure d’Annecy enverrait le commandement d’être Supérieure, ne l’ayant jamais vue ni connue. Mais une fille de céans, à qui on ferait le même commandement, ne devrait jamais se mettre en devoir d’apporter aucune raison pour témoigner qu’elle répugne au commandement (je dis toujours quant à la partie supérieure); ains se devrait mettre en l’exercice de sa charge avec autant de paix et de courage comme 8 si elle se sentait fort capable de s’en bien acquitter. Mais j’entends bien la finesse : c’est que nous craignons de n’en pas sortir à notre honneur; nous avons notre réputation en si grande recommandation, que nous ne voulons être tenues pour apprenties en l’exercice de nos charges, ains pour maîtresses qui ne font jamais de fautes.
7. cachées — 8. que
Vous entendez donc assez bien ce que c’est l’esprit de force et générosité que nous avons tant d’envie qui 9 soit céans, afin d’en bannir toutes niaiseries et tendretés fades et pleureuses, qui ne servent qu’à nous arrêter en notre chemin et nous empêchent de faire progrès en la perfection. Ces tendretés se nourrissent des vaines réflexions que nous faisons sur nous-mêmes, principalement quand nous avons bronché en notre chemin par quelque faute; car céans, par la grâce de Dieu, l’on ne tombe jamais du tout 10, nous ne l’avons encore point vu, mais l’on bronche et, au lieu de s’humilier tout doucement et puis se relever courageusement, comme nous avons dit, l’on entre en la considération de sa pauvreté, et dessus cela, on commence à s’attendrir sur soi-même : Hé, mon Dieu, que je suis misérable! je ne suis propre à rien. Et par après l’on passe au découragement qui nous fait dire: Oh non, il ne faut plus rien espérer de moi, je ne ferai jamais rien qui vaille, c’est perdre le temps que de me parler; et dessus cela, nous voudrions quasi que l’on nous laissât, comme si l’on était- bien assuré de ne pouvoir jamais rien gagner avec nous. Mon Dieu, que toutes ces choses sont éloignées de l’âme qui est généreuse, et qui fait une grande estime, comme nous avons dit, des biens que Dieu a mis en elle! Car elle ne se trouble point, ni de la difficulté de ce qu’elle a à faire, ni de la grandeur de l’oeuvre, ni de la longueur du temps qu’il y faut employer, ni enfin du retardement 11 qu’elle
9. tant envie qu’il — 10. tout à fait — 11. retard, action de différer
voit à la perfection de l’oeuvre qu’elle a entreprise.
Les Filles de la Visitation sont toutes appelées à une grande perfection, leur entreprise est la plus haute et la plus relevée que l’on saurait penser; d’autant qu’elles n’ont pas seulement prétention de s’unir à la volonté de Dieu, comme doivent avoir tous les chrétiens, mais de plus elles prétendent de s’unir à ses désirs, voire même à ses intentions, je dis avant qu’elles soient presque signifiées; et s’il se pouvait penser quelque chose de plus parfait, qu’il se pût trouver un degré de plus grande perfection que de se conformer à la volonté de Dieu, à ses désirs et à ses intentions, elles l’entreprendraient sans doute, puisqu’elles ont une vocation qui les oblige à cela. Et partant, la dévotion de céans doit être une dévotion forte et généreuse, comme nous avons dit plusieurs fois.
Mais outre ce que nous avons dit de cette générosité, il en faut dire encore ceci, qui est que l’âme qui la possède reçoit également les sécheresses comme les tendretés des consolations, les ennuis intérieurs, les tristesses, les accablements d’esprit, pour grand que tout cela puisse être, comme les ferveurs, les prospérités d’un esprit bien plein de paix et de tranquillité. Et cela, parce qu’elle considère que Celui qui lui a donné les consolations est Celui-là même qui lui envoie les unes et les autres, poussé d’un même amour qu’elle reconnaît être très grand, parce que en l’affliction intérieure et de l’esprit il prétend de la tirer 12 à une très grande perfection, qui est
12. l’entraîner l’abnégation de toutes sortes de consolations en cette vie, demeurant très assurée que Celui qui l’en prive ici-bas ne l’en privera point éternellement là-haut au Ciel.
Mais vous me dites que l’on ne peut pas, emmi ces grandes ténèbres, faire ces considérations, vu qu’il vous semble que vous ne pouvez pas seulement dire une parole à Notre-Seigneur. — Certes, vous avez raison de dire qu’il vous semble, d’autant qu’en vérité cela n’est pas. Le sacré Concile de Trente n déterminé cela, et nous sommes obligés de croire que Dieu et sa grâce ne nous abandonnent jamais en telle sorte que nous ne puissions recourir à sa Bonté et protester que, contre tout trouble de notre âme, nous voulons être tout à lui et que nous ne le voulons point offenser. Mais remarquez que tout ceci se fait en la suprême partie de notre âme; et parce que notre partie inférieure n’en aperçoit rien et demeure toujours en sa peine, c’est cela qui nous trouble et qui nous fait estimer bien misérables et sur cela, nous commençons à nous attendrir dessus nous-mêmes, comme si c’était une chose bien digne de compassion que de nous voir sans consolations. Hé, pour Dieu! considérons que Notre-Seigneur et notre Maître a bien voulu être exercé par des ennuis intérieurs, mais d’une façon incomparable. Ecoutez ces paroles qu’il dit sur la Croix : Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné e? Il était réduit à l’extrémité, car il n’y avait que de la fine pointe 13 de son esprit qui ne fût accablée de
e. Matt., XXVII, 46.
13. la partie suprême langueurs ; aussi parla-t-il langoureusement. Mais remarquez qu’il se prend à parler à Dieu, pour nous montrer qu’il ne nous serait pas impossible de le faire.
Vous voulez savoir ce qui est mieux en ce temps-là, de parler à Dieu de notre peine et de notre misère, ou bien de lui parler de quelque autre chose ?— Je vous dis que, en ceci comme en toutes sortes de tentations, il est mieux de divertir notre esprit de son trouble et de sa peine, parlant à Dieu de quelque autre chose, que non pas de lui parler de notre douleur; car, indubitablement, si nous le voulons faire, ce ne sera point sans l’agrandir tout de nouveau par le moyen d’un attendrissement que nous ferons sur notre coeur, notre nature étant telle qu’elle ne peut voir ses douleurs sans en avoir une grande compassion. — Mais vous me dites que, si vous n’y faites point d’attention, vous ne vous en souviendrez pas pour le dire. — Et qu’importe? Nous sommes certes comme les enfants, lesquels sont si aises d’aller dire à leur mère qu’ils ont été piqués d’une abeille, afin que la mère les plaigne et souffle sur le mal qui est déjà guéri; car nous voulons aller dire à notre Mère que nous avons été bien affligées, et agrandir notre affliction en la racontant tout par le menu, sans oublier une petite circonstance qui nous peut~ faire un peu plaindre. Or ne voilà pas des enfances très grandes ? Si nous avons commis quelque infidélité, bon de le dire ; si nous avons été fidèles, il le faut aussi dire, mais courtement, sans exagérer ni l’un ni l’autre, car il faut tout dire à ceux qui ont la charge de nos âmes.
Vous dites à cette heure que lorsque vous avez eu quelque grand sentiment de colère ou bien quelque autre sorte de tentation, qu’il vous vient toujours du scrupule si vous ne vous confessez. Il le faut faire en votre revue, mais non pas par manière de confession, ains pour tirer instruction comme l’on s’y doit comporter : je dis quand l’on ne voit pas clairement d’avoir donné quelque sorte de consentement; car si vous allez dire : Je m’accuse de quoi, durant deux jours, j’ai eu des grands mouvements de colère, mais je n’y ai pas consenti, vous dites vos vertus au lieu de dire vos défauts. — Mais il me vient en doute que je n’y ai fait quelque faute. — Il faut regarder mûrement si ce doute n quelque fondement; peut-être, environ un quart d’heure, durant ces deux jours, vous avez été un peu négligente à vous divertir de votre sentiment : si cela est, dites tout simplement que vous avez été négligente, durant un quart d’heure, à vous divertir d’un mouvement de colère que vous avez eu, sans ajouter que la tentation a duré deux jours, si ce n’est que vous le vouliez dire ou pour tirer de l’instruction de votre confesseur, ou bien pour ce qui est de vos revues, et alors il est très bon de le dire; mais pour les confessions ordinaires il serait mieux de n’en point parler, puisque vous ne le faites que pour vous satisfaire; et si bien il vous en vient un peu de peine en ne le faisant pas, il la faut souffrir , comme une autre à laquelle vous ne pourriez pas mettre remède.
VIVE JéSUS
LA GLORIEUSE VIERGE NOTRE DAME ET LE GLORIEUX SAINT JOSEPH ! SIXIèME ENTRETIEN
SUR LE SUJET DES FONDATIONS 1
(DE L’ESPéRANCE)
Entre les louanges que les Saints donnent à Abraham, saint Paul relève celle-ci au-dessus de toutes les autres, de ce qu’il espéra contre toute espérance a. Dieu lui avait promis que sa génération serait multipliée comme les étoiles du ciel et les sablons de la mer b, et cependant il reçut le commandement de tuer son fils Isaac c. Le pauvre Abraham ne perd point son espérance pourtant, ains il espère contre l’espérance même, que si bien il obéit au commandement qui lui est fait de tuer son fils, il ne lairra 2 pas pourtant de lui tenir parole. Grande certes fut son espérance, car il ne voyait rien en aucune façon sur quoi il la pût appuyer, sinon sur la parole que Dieu lui avait donnée. Oh que c’est un vrai et solide fondement que la parole de Dieu, car elle est infaillible. Abraham sort donc pour accomplir la volonté de Dieu avec une simplicité non pareille, car il ne fit non plus de considération ni de réplique que
a. Rom., IV,18.— b. Gen., XV, 5 ;XXII, 17.— c. Ibid.,XXII,2.
1. C’est le départ de la Mère Claude-Agnès Joly de la Roche et de plusieurs autres Religieuses de la Visitation d’Annecy, envoyées en juillet 1620 à la fondation du Monastère d’Orléans, qui fournit à saint François de Sales l’occasion de faire cet Entretien.
2. laissera lorsque Dieu lui dit qu’il sortît de sa terre et de sa parenté d, et qu’il allât au lieu qu’il lui montrerait, sans le lui spécifier, afin qu’il s’embarquât plus simplement dans la barque de sa divine providence. Marchant donc trois jours et trois nuits avec son pauvre Isaac, lequel étant chargé du bois pour le sacrifice, il demanda à son père où était l’holocauste; à quoi le bon Abraham répondit : Mon fils, le Seigneur y pourvoira e. O mon Dieu, que nous serions heureux si nous pouvions nous accoutumer à faire cette réponse à nos coeurs lorsqu’ils sont en souci de quelque chose : Le Seigneur y pourvoira; et qu’après cela nous n’eussions plus d’anxiété, de trouble ni d’empressement, non plus qu’Isaac! car il se tut, croyant que le Seigneur y pourvoirait, ainsi que son père lui avait dit.
Grande est certes la confiance que Dieu requiert que nous ayons en son soin paternel et en sa divine providence. Mais pourquoi ne l’aurons-nous pas, vu que jamais personne n’y a pu être trompé ? Nul ne se confie en Dieu, qui ne retire les fruits de sa confiance. Je dis ceci entre nous autres, car quant aux gens du monde, bien souvent leur confiance est accompagnée de présomption; c’est pourquoi elle n’est de nulle valeur devant Dieu. Considérons, je vous supplie, ce que Notre-Seigneur et notre Maître dit à ses Apôtres pour établir en eux cette sainte et amoureuse confiance: Je vous ai envoyés par le monde sans besace, sans argent et sans nulles provisions, soit pour vous nourrir, soit pour vous vêtir;
d. Gen., XII, 1. — e. Ibid., XXII, 6-8.
quelque chose vous a-t-elle manqué ? Ils dirent Non j. Allez, leur dit-il, et ne pensez point à ce que vous mangerez ou boirez, ni de quoi vous vous vêtirez g, ni même ce que vous aurez à dire devant les grands seigneurs et magistrats des provinces par où vous passerez; car en chaque occasion votre Père céleste vous pourvoira de tout ce qui vous sera nécessaire. Ne pensez point à tout ce que vous aurez à dire h. — Mais je suis si incivile, dites-vous, je ne sais point comme il faut traiter avec les grands, je n’ai point de doctrine. —C’est tout un, allez et vous confiez en Dieu, car il a dit i que quand bien la femme oublierait son enfant, si ne nous oubliera-t-il jamais, car il nous porte gravés sur son coeur et sur ses mains. Pensez-vous que Celui qui a bien soin de pourvoir de nourriture aux 3 oiseaux du ciel et aux animaux de la terre, qui ne sèment ni ne recueillent j, vienne jamais à oublier de pourvoir de tout ce qui sera nécessaire à l’homme 4 qui se confiera pleinement en sa providence, puisque l’homme est capable d’être uni à Dieu notre souverain Bien?
Ceci, mes très chères Soeurs, m’a semblé être bon à vous dire sur le sujet de votre départ; car si bien vous n’êtes pas capables de la dignité apostolique à cause de votre sexe, vous êtes néanmoins capables de l’office apostolique, à cause du mérite apostolique. Mais pour ne pas user de ce mot de mérite entre nous autres (car j’ai toujours
f. Luc., XXIX, 35, 36.— g. Ibid., XXX, 22, 29. — h. Ibid., v. 11 ; Matt., X, 19, 20.— i. Is., XLIX, 15, 16.— j. Matt., VI, 26; Luc., XXI, 24.
3. les — 4. nécessaire l’homme un peu de répugnance à me servir de ce mot-là pour nous exciter au bien), je vous dirai que vous pouvez rendre autant de service à Dieu en certaine façon, et procurer l’agrandissement de sa gloire comme les Apôtres. Certes, mes chères Filles, ceci vous doit être un motif de grande consolation, de voir qu’il se veuille servir de vous pour une oeuvre si excellente que celle à laquelle vous êtes appelées, et vous vous en devez tenir grandement honorées devant la divine Majesté. Car, qu’est-ce que Dieu désire de vous sinon ce qu’il ordonna à ses Apôtres (et c’est pourquoi il les envoya par le monde), qui n’était autre chose que ce que Notre-Seigneur même était venu faire en ce monde, qui fut pour donner la vie aux hommes ? et non seulement cela, dit-il, mais afin qu’ils vécussent d’une vie plus abondante k et qu’ils reçussent une vie meilleure, ce qu’il a fait en leur donnant sa grâce. Les Apôtres furent envoyés de Notre-Seigneur par toute la terre pour le même sujet, car Notre-Seigneur leur dit l : Ainsi que mon Père m’a envoyé, je vous envoie ; allez et donnez la vie aux hommes. Mais ne vous contentez pas de cela : faites qu’ils vivent d’une vie plus parfaite par le moyen de la doctrine que vous leur enseignerez ; ils auront la vie en croyant à ma parole que vous leur exposerez, mais ils auront une vie plus abondante par le moyen du bon exemple que vous leur donnerez. Et n’ayez nul souci si votre travail sera suivi du fruit que vous en prétendez. car ce n’est pas à vous que l’on demandera le fruit, ains seulement si vous vous serez
k. Joan., X, 10. — l. Ibid., XX, 21.
employés fidèlement à bien cultiver ces terres stériles et desséchées; l’on ne vous demandera pas si vous avez recueilli, ains seulement. si vous avez eu soin de bien ensemencer.
De même, mes chères Filles, êtes-vous maintenant commandées 5 d’aller ça et là en divers lieux, pour faire que les âmes aient la vie et qu’elles vivent d’une meilleure vie: car, qu’est-ce que vous allez faire, sinon tâcher de donner connaissance de la perfection de votre Institut, et par le moyen de cette connaissance, attirer plusieurs à embrasser toutes les observances qui y sont comprises et encloses 6 ? Mais, dites-moi, sans prêcher, conférer les Sacrements et remettre les péchés, comme faisaient les Apôtres, n’est-ce pas donner la vie aux hommes? mais, pour parler plus clairement, aux filles, puisque peut-être cent et cent filles qui se retireront à votre exemple dans votre Religion, se fussent perdues demeurant au 7 monde, lesquelles iront jouir au Ciel, pour toute l’éternité, de la félicité éternelle. Et n’est-ce pas par votre moyen que la vie leur sera donnée? Mais de plus, ne sera-ce pas par votre moyen qu’elles vivront d’une vie plus parfaite et agréable à Dieu, vie qui les rendra plus capables de s’unir plus parfaitement à la divine Bonté, puisqu’elles recevront de vous les instructions nécessaires pour acquérir le vrai et pur amour de Dieu, qui est cette vie plus abondante que Notre-Seigneur est venu apporter aux hommes? J’ai apporté le feu en la terre, qu’est-ce que je demande ou que je
5. vous fait-on maintenant le commandement, vous donne-t-on l’ordre — 6. renfermées — 7. dans le
prétends sinon qu’il brûle m ? Et en un autre endroit, il commande que le feu brûle incessamment sur son autel n et que pour cela il ne soit jamais éteint, pour montrer avec quelle ardeur il désire que le feu de son amour soit toujours allumé sur l’autel de notre coeur. O Dieu, quelle grâce est celle que Dieu vous fait! Il vous rend apôtresses, non en la dignité, mais en l’office et au mérite. Vous ne prêcherez pas, car votre sexe ne le permet pas, bien que sainte Madeleine et sainte Marthe sa soeur l’aient fait; mais vous ne laisserez pas d’exercer l’office apostolique en la communication de votre Institut et manière de vie, ainsi que je viens de dire.
Allez donc, pleines de courage, faire ce à quoi vous êtes appelées, mais allez en simplicité ; s’il vous arrive des appréhensions, dites à votre âme : Le Seigneur y pourvoira o ; si les considérations de votre faiblesse vous travaillent, jetez-vous en Dieu et vous confiez en lui. Les Apôtres, pour la plupart, étaient pêcheurs et ignorants; Dieu les rendit saints selon qu’il était nécessaire pour la charge qu’il leur voulait donner. Confiez-vous en lui, appuyez-vous sur sa providence et n’ayez peur de rien. Ne dites pas : Je n’ai point de talent pour bien parler. N’importe, allez sans soin et sans retours, car Dieu vous donnera ce que vous aurez à dire et à faire quand il en sera temps. Que si vous n’avez point de vertu, ou que vous n’en aperceviez point en vous, ne vous mettez pas en peine; car si vous entreprenez pour la gloire de Dieu et pour satisfaire à
m. Luc., XII, 49. — n. Levit., VI, 12. — o. Gen., XXII, 8.
l’obéissance la conduite des âmes ou quel autre exercice quel qu’il soit, Dieu aura soin de vous et sera obligé de vous pourvoir de tout ce qui vous sera nécessaire, tant pour vous que pour celles que Dieu vous donnera en charge.
Il est vrai, c’est une chose de grande conséquence et de grande importance que celle que vous entreprenez, mais pourtant vous auriez tort si vous n’en espériez un bon succès, vu que vous ne l’entreprenez pas par votre choix, ains pour satisfaire à l’obéissance. Sans doute, nous avons grand sujet de craindre quand nous recherchons les charges et les offices, soit en Religion, soit ailleurs, et qu’elles nous sont données sur notre poursuite; mais quand cela n’est point, ployons humblement le col 8 sous le joug et acceptons de bon coeur le fardeau ; humilions-nous, car il le faut toujours faire, mais ressouvenons-nous 9 toujours d’établir la générosité sur les actes de l’humilité, car autrement ces actes ne vaudraient rien.
J’ai un extrême désir de graver en vos coeurs et en vos esprits une maxime qui est d’une utilité non pareille: Ne demander rien et ne refuser rien; recevez ce que l’on vous donnera, et ne demandez point ce que l’on ne vous voudra pas donner en cette pratique vous trouverez la paix pour vos âmes p. Oui, mes très chères Soeurs, tenez vos coeurs en cette sainte indifférence à recevoir tout ce que l’on vous donnera et à ne point désirer ce que l’on ne vous donnera pas. Je vous dis en un mot, ne désirez rien, ains laissez-vous vous-
p. Matt., XX, 29.
8. cou — 9. souvenons-nous mêmes et toutes vos affaires, pleinement et parfaitement, au soin de la divine Providence; laissez-lui faire de vous tout de même que les enfants se laissent gouverner à leurs nourrices : qu’elle vous porte sur le bras droit ou sur le gauche, laissez-lui faire, car un enfant ne s’en formaliserait point; qu’elle vous couche ou qu’elle vous lève, laissez-lui faire, car c’est une bonne mère qui sait mieux ce qu’il vous faut que vous-mêmes. Je veux dire, si la divine Providence permet qu’il vous arrive des afflictions, des contradictions ou des mortifications, ne les refusez point, ains acceptez-les de bon coeur, amoureusement et tranquillement; que si elle ne vous en envoie point ou qu’elle ne permette pas qu’il vous en arrive, ne les désirez point, ni ne les demandez point. De même, s’il vous arrive des consolations, recevez-les avec esprit de gratitude et de reconnaissance envers la divine Bonté; si vous n’en avez point, ne les désirez point, ains tâchez de tenir votre coeur préparé pour recevoir les divers évènements de la divine Providence, et d’un même coeur, autant qu’il se peut; car il faut toujours savoir qu’il y a deux vouloirs et non vouloirs, dont l’un ne doit nullement être regardé: c’est celui qui tire à la sensualité. Si l’on vous donne des obéissances en Religion qui vous semblent dangereuses, comme sont les supériorités, ne les refusez pas ; si l’on ne vous en donne point, ne les désirez point, et ainsi de toute autre chose. Vous ne sauriez croire, sans en voir l’expérience, combien cette pratique apportera de profit à vos âmes; car au lieu de nous amuser à désirer ces moyens et puis ces autres pour nous perfectionner, nous nous appliquerons plus simplement et fidèlement à ceux que nous rencontrerons en notre chemin.
Jetant mes yeux sur le sujet de votre départ et sur les ressentiments
10 inévitables que vous aurez toutes en vous séparant les unes des autres, j’ai pensé que je vous devais dire quelque petite chose qui pût amoindrir cette douleur; non que je veuille dire qu’il ne soit loisible de pleurer un peu, car il le faut faire, d’autant qu’on ne s’en pourrait pas tenir, ayant demeuré si doucement et amoureusement déjà assez longtemps assemblées dans la pratique des mêmes exercices, ce qui a tellement uni vos coeurs, qu’ils ne peuvent sans doute souffrir nulle division ni séparation. Aussi, mes très chères Filles, ne serez-vous point divisées ni séparées, car toutes s’en vont et toutes demeurent : celles qui s’en vont demeurent et celles qui demeurent s’en vont. Celles qui demeurent s’en vont, non en leurs personnes, ains en la personne de celles qui s’en vont; et de même celles qui s’en vont, demeurent en la personne de celles qui demeureront. C’est un des principaux fruits de la Religion que cette sainte union qui se fait par la charité, union qui est telle que de plusieurs coeurs il n’en est fait qu’un, et de plusieurs membres il n’en est fait qu’un corps q : tous sont tellement faits un en Religion, que tous les Religieux d’un même Ordre ne sont qu’un même Religieux. Par exemple : tous sont supérieurs en
q. Cf. Act., IV, 32.
10. regrets la personne du Supérieur, comme de même tous sont cuisiniers en la personne du cuisinier; toutes les Soeurs de céans sont sacristaines en la personne de la Sacristaine, et ainsi de tous les autres offices. Les Soeurs domestiques chantent l’Office divin en la personne de celles qui sont dédiées pour le faire, comme celles qui le font apprêtent le dîner en la personne de celles qui l’apprêtent. Et pourquoi cela? La raison en est toute évidente, d’autant que si celles qui sont au choeur pour chanter les Offices n’y étaient pas, les autres seraient à leur place; s’il n’y avait point de Soeurs domestiques pour apprêter le dîner, les Soeurs du choeur y seraient employées; si une telle Soeur n’était pas Supérieure, il y en aurait une autre. De même, celles qui s’en vont demeurent et celles qui demeurent s’en vont, car si celles qui sont nommées pour s’en aller ne le pouvaient pas faire, celles qui demeurent s’en iraient en leur place.
Mais ce qui nous doit faire aller et demeurer de bon coeur, mes chères Filles, c’est la certitude presque infaillible que nous devons avoir que cette séparation ne se fait que quant au corps, car quant à l’esprit, nous demeurerons toujours très uniquement unis. C’est peu de chose que cette séparation corporelle, aussi bien la faudra-t-il faire un jour, veuillons-le ou non; mais la séparation des coeurs et désunion des esprits, c’est cela seul qui est à redouter.
Or, quant à nous autres, non seulement nous demeurerons toujours unis par ensemble, mais bien plus, car notre union s’ira toujours perfectionnant dans les doux et aimables liens de la charité et sera toujours de plus en plus renouée à mesure que nous nous avancerons en la voie de notre propre perfection r, car nous rendant plus capables de nous unir à Dieu, nous nous unirons davantage les unes aux autres; et à chaque Communion que nous ferons notre union sera rendue plus parfaite, car nous unissant avec Notre-Seigneur nous demeurerons toujours plus unies ensemble aussi la réception sacrée de ce Pain céleste et de ce très adorable Sacrement, s’appelle Communion, c’est-à-dire commune union. O Dieu, quelle union est celle qu’il y a entre chaque Religieux d’un même Ordre! union telle, que les biens spirituels sont autant pèle-mêlés 12 et réduits en commun comme les biens extérieurs. Les Religieux n’ont rien en particulier, à cause du voeu sacré qu’ils ont fait de la pauvreté volontaire; et par la profession sainte qu’ils font de la très sainte charité, toutes leurs vertus sont communes, tous sont participants des bonnes oeuvres les uns des autres, et jouiront des fruits d’icelle, pourvu qu’ils se tiennent toujours en charité et en l’observance des Règles de la Religion en laquelle Dieu les a appelés : de sorte que celui qui est en la cuisine ou en quelque autre exercice que ce soit, contemple en la personne de celui qui est en oraison; celui qui se repose participe au travail de l’autre qui est en exercice par le commandement du Supérieur.
Voilà donc, mes chères Filles, comme celles qui s’en vont demeurent et celles qui demeurent
r. Ephes., IV, 2, 3 ; Coloss., III, 14.