Les Entretiens spirituels (page 4)
12. mélangés, mis en commun s’en vont, et combien vous devez toutes embrasser également, amoureusement et courageusement l’obéissance, tant en cette occasion comme en toutes autres, puisque celles qui demeurent auront part au travail et au fruit du voyage de celles qui s’en vont, comme celles-là auront part à la tranquillité et repos de celles qui demeureront.
Toutes, sans doute, mes chères Filles, avez besoin de beaucoup de vertus, ou de soin de les pratiquer, tant pour s’en aller que pour demeurer: car celles qui s’en vont ont besoin de beaucoup de courage et de confiance en Dieu pour entre prendre amoureusement et avec esprit d’humilité ce que Dieu désire d’elles, nonobstant tous les petits ressentiments 13 qui leur pourront venir de quitter la Maison en laquelle Dieu les a première ment logées, les Soeurs qu’elles ont si chèrement aimées et la conversation desquelles leur apportait tant de consolation en l’âme, les parents, les connaissances, et que sais-je moi ? plusieurs choses auxquelles la nature s’attache, tant que nous vivons en cette vie, et la tranquillité de leur re traite qui leur est si chère.
Celles qui demeurent ont de même besoin et nécessité de courage, tant pour persévérer en la pratique de la sainte soumission, humilité et tranquillité, comme aussi pour se préparer à sortir de céans, quand il leur sera commandé;
car, ainsi que vous voyez, votre Institut, mes chères Filles, va s’étendant de toutes parts et en tant de divers lieux. De même, devez-vous tâcher de croître et multiplier les actes de vertus, et devez agrandir vos courages
13. sentiments de chagrin pour vous rendre capables d’être employées selon la volonté de Dieu.
Il me semble, certes, quand je regarde et considère le commencement de votre Institut, qu’il représente l’histoire d’Abraham; car, comme Dieu lui eût donné parole que sa race serait multipliée comme le sablon de la mer 8, il lui commanda néanmoins de lui sacrifier son fils, par lequel la promesse de Dieu devait être accomplie. Abraham espéra et s’affermit en son espérance contre l’espérance même, et son espérance ne fut point vaine, ains fructueuse. De même, quand les trois premières Soeurs se rangèrent et embrassèrent votre sorte de vie, Dieu avait projeté de toute éternité de bénir leur génération t de leur en donner une qui serait grandement multipliée. Mais qui eût pu croire cela, puisqu’en les enserrant 14 dans leur petite maison nous ne pensions à autre chose que de les faire mourir au monde ? Elles furent sacrifiées, ains elles se sacrifièrent elles-mêmes volontairement; Dieu se contenta tellement de leur sacrifice, qu’il ne leur donna pas seulement une nouvelle vie pour elles-mêmes, ains une vie si abondante qu’elles la peuvent même communiquer, par la grâce de Dieu, à plusieurs âmes, ainsi que l’on voit maintenant.
Il me semble, certes, que ces trois premières Soeurs sont grandement bien représentées aux 15 trois grains de blé qui se trouvèrent emmi la paille qui était sur le chariot de Triptolémus, laquelle servait à conserver les amies; car étant
s. Vide loca supra, p. 99.— t. Ps. CXi, 2.
14. enfermant — 15. par les portés en un pays oit il n’y avait point de blé, ces trois grains furent pris et jetés en terre et en produisirent d’autres en telle quantité que, dans peu d’années, toutes les terres furent ensemencées. La providence de notre bon Dieu, jeta de sa main bénite 16 ces trois filles dans la terre de la Visitation, et après avoir demeuré un peu cachées aux yeux du monde, elles ont fait le fruit u que l’on voit maintenant, de sorte qu’il semble que, dans peu de temps, tous les pays seront faits participants de votre Institut. Oh qu’heureuses sont les âmes qui se dédient véritablement et absolument au service de Dieu, car il ne les laisse jamais stériles ni infructueuses! Pour un rien qu’elles quittent pour Dieu, il leur en donnera des récompenses incomparables, tant en cette vie qu’en l’autre. Quelle grâce, je vous prie, d’être employées au service des âmes que Dieu aime si chèrement, et pour lesquelles sauver il a tant enduré! Certes, c’est un honneur nonpareil, et duquel, mes très chères Filles, vous devez faire un très grand état : et pour vous y employer fidèlement, ne plaignez ni peine, ni soin, ni travail, car le tout vous sera chèrement
17 récompensé, bien qu’il ne faille pas se servir de ce motif pour vous encourager, ains de celui de vous rendre plus agréables à Dieu et d’augmenter d’autant plus sa gloire.
Allez donc, et demeurez courageusement en la pratique de vos exercices, et ne vous amusez pas à regarder que vous ne voyez point en vous
u. Joan., XII, 24, 25.
16. bénie — 17. largement ce qui est nécessaire, je veux dire les vertus propres aux charges auxquelles on vous mettra. Il est mieux que nous ne les voyons point en nous, car cela nous tient en humilité et nous donne plus de sujet de nous méfier de nos forces et de nous-mêmes, et fait que nous jetons plus absolument toute notre confiance en Dieu. Tant que nous n’avons pas besoin de la pratique d’une vertu, il est mieux que nous ne l’ayons pas 18; quand nous en aurons besoin, pourvu que nous soyons fidèles à celles dont nous avons maintenant la pratique, tenons-nous assurés que Dieu nous donnera chaque chose en son lieu et temps. Ne nous amusons point à désirer ni appréhender rien, laissons-nous tout à fait entre les mains de la divine Providence, qu’elle fasse de nous ce qu’il lui plaira; car, à quel propos désirer une chose plutôt qu’une autre? tout ne nous doit-il pas être indifférent? Pourvu que nous soyons à Dieu et que nous aimions sa divine volonté, cela nous est suffisant pour lui être agréable. Pour moi, j’admire comme il se peut faire que nous ayons plus d’inclination à être employées à une chose plutôt qu’à une autre, étant en Religion principalement, là où un office, une charge ou une besogne est autant agréable à Dieu que mille autres, puisque
18. Il est certain que la pensée de saint François de
Sales n’est ici ni bien comprise, ni exactement rendue. Le Saint n’a pas pu enseigner qu’il est préférable d’être privé des habitudes vertueuses que de les posséder, mais seulement qu’il se rencontre certaines occasions dans lesquelles l’expérience de sa propre faiblesse et l’humilité qui en résulte sont plus avantageuses que la possession de toute autre vertu. Cette doctrine est accentuée mieux encore dans l’Entretien De la Simplicité.
c’est l’obéissance qui donne le prix à tous les exercices de la Religion. Quand on nous donnerait le choix des plus abjects, et qu’ils seraient les plus désagréables, ce sont ceux qu’il faudrait embrasser plus amoureusement; mais cela n’étant pas en notre choix, embrassons les uns comme les autres d’un même coeur. Quand la charge que l’on nous donne est honorable devant les hommes, tenons-nous humbles devant Dieu; quand elle est abjecte devant les hommes, tenons-nous-en plus honorés devant la divine Bonté. Enfin, mes chères Filles, retenez chèrement 19 et fidèlement ce que je vous ai dit, soit pour ce qui regarde l’intérieur, soit pour ce qui regarde l’extérieur ne veuillez rien que ce que Dieu voudra pour vous, embrassez amoureusement les évènements et les divers effets de son divin vouloir, sans vous amuser nullement à autre chose.
Après ceci, que vous pourrais-je plus dire 20, mes chères Soeurs, puisqu’il semble que tout notre bonheur soit compris en toute cette aimable pratique ? Je vous présenterai l’exemple des Israélites v, avec lequel je finirai. Ayant demeuré longtemps sans avoir un roi, il leur prit un jour envie d’en avoir un. Qu’est-ce que de l’esprit humain ? comme si Dieu les eût laissés sans conduite, ou qu’il n’eût point eu soin de les régir, gouverner et défendre! Ils s’adressèrent donc au Prophète Samuel, lequel leur promit de le demander à Dieu, ce qu’il fit; et Dieu, irrité de leur
v. I Reg., VIII, 5-13.
19. avec beaucoup d’affection — 20. dire davantage, de plus demande, leur fit réponse qu’il le voulait bien, mais qu’il les avertissait que le roi qu’ils auraient prendrait telle domination et autorité sur eux, qu’il leur enlèverait leurs enfants : et quant aux fils, qu’il ferait les uns cuisiniers, les autres soldats et capitaines ; et quant aux filles, il ferait les unes cuisinières, les autres boulangères et les autres parfumeuses. Notre-Seigneur en fait de même, mes chères Filles, des âmes qui se dédient à son service; car, comme vous voyez, en Religion il y a diverses charges et divers offices. Mais qu’est-ce que je veux dire ? Rien autre, sinon qu’il me semble que sa divine Majesté a choisi celles qui s’en vont comme des parfumeuses ou parfumières 21: oui certes, car vous êtes commises 22 de sa part pour aller épandre 23 les odeurs suaves des vertus de votre Institut. Et comme les jeunes filles sont amoureuses des bonnes odeurs, ainsi que dit la sacrée amante au Cantique des Cantiques w, disant que le nom de son Bien-Aimé est une huile ou un baume qui répand de toutes parts des odeurs infiniment agréables, c’est pourquoi, ajoute-t-elle, les jeunes filles ont suivi l’attrait de ces divins parfums. Faites donc, mes chères Soeurs, que comme parfumeuses de la divine Bonté, vous alliez répandant de toutes parts l’odeur incomparable d’une très sincère humilité, douceur et charité, afin que plusieurs âmes soient attirées à la suite de vos parfums, et, par ce moyen, embrassent votre sorte de vie, par laquelle elles pourront jouir, comme vous,
w. Cap. i, 2.
21. qui font les parfums — 22. déléguées — 23.
répandre
en cette vie, d’une sainte et amoureuse paix et tranquillité de l’âme, pour, par après, aller jouir de la félicité éternelle en l’autre.
Votre Congrégation est comme une sainte ruche d’abeilles (ainsi qu’il vous fut déclaré si excellemment l’autre jour en une prédication), laquelle a déjà jeté divers essaims; mais avec cette différence néanmoins, que les abeilles sortent pour s’aller retirer en une autre ruche où, ayant commencé un ménage nouveau, elles choisissent toujours en chaque essaim un roi particulier sous qui elles militent et font leur retraite. Mais quant à vous, mes chères âmes, si bien vous allez dans une ruche nouvelle, c’est-à-dire que vous allez commencer une nouvelle Maison de votre Ordre, vous n’avez néanmoins qu’un même roi, qui est Notre-Seigneur crucifié, sous l’autorité duquel vous vivrez en assurance partout oit vous serez. Ne craignez pas que rien vous manque, car il sera toujours avec vous tandis que vous n’en choisirez point d’autre; ayez seulement un grand soin d’accroître 24 votre amour et votre fidélité envers sa divine Bonté, vous tenant le plus près de lui qu’il vous sera possible, et tout vous succèdera en bien. Apprenez de lui tout ce que vous aurez à faire, ne faites rien sans son conseil, car c’est l’Ami fidèle qui vous conduira, gouvernera et aura soin de vous, ainsi que de tout mon coeur je l’en supplie.
24. d’augmenter
SEPTIèME ENTRETIEN
PRéDICATION DES LOIS QUE MONSEIGNEUR NOUS A DONNéE EN L’OCTAVE DES ROIS (1)
(DE TROIS LOIS SPIRITUELLES)
L’Ecriture Sainte rapporte a que la fille de Jephté demanda à son père deux mois tout entiers pour pleurer sa virginité par les montagnes avant que l’on la fît mourir; puis après, à son imitation, les filles d’Israël pleuraient tous les ans en ce temps-là. Qui eut demandé à ces filles de quoi elles pleuraient, elles eussent répondu : Nous pleurons tous les ans parce que la fille de Jephté a pleuré une fois en ce temps ici. De même, qui demanderait pourquoi est-ce que l’on se réjouit tous les ans à la solennité des Rois, et que même en ces quartiers de deça les 2 Gaules, l’on fait élection d’un roi par forme de réjouissance, l’on pourrait répondre: Nous nous réjouissons tous les ans à cause que Notre-Dame et glorieuse Maîtresse s’est réjouie une fois en ce temps ici, lorsqu’elle vit venir de si loin les Rois pour adorer son Fils, lequel fut par ce moyen reconnu pour
a. Judic., XI, 37-40.
2. en deça des
Roi suprême et le Monarque de tout le monde. Le bonheur du sort m’étant arrivé d’être votre
roi 3, j’ai pensé que je vous devais donner des lois avant que l’octave se passe, après laquelle je ne serai plus roi. Les voici, je vous les apporte; vous les observerez le long de cette année, jusques à tant que Dieu vous envoie un nouveau roi ou une reine, qui vous en donneront aussi des nouvelles. Et pensant quelles lois je vous devais donner, qui vous fussent fort utiles et agréables, j’ai jeté les yeux de ma considération sur l’Evangile d’aujourd’hui, lequel fait mention du baptême de Notre-Seigneur et de la glorieuse apparition du Saint-Esprit en forme de colombe b, sur laquelle apparition je me suis arrêté. Et considérant que le Saint-Esprit est l’amour du Père et du Fils, j’ai pensé que je vous devais donner des lois toutes d’amour, lesquelles j’ai prises des colombes, en considération de ce que le Saint-Esprit avait bien voulu prendre sa forme, et d’autant plus aussi que toutes les âmes qui sont dédiées au service de la divine Majesté sont obligées d’être comme des chastes et amoureuses colombes. Aussi voit-on que I’Epouse, au Cantique des Cantiques c est souventes fois nommée de ce nom, et à bon droit certes, car il y a une
b. Matt., III, 13-17. — c. Cap. II, 10, 14 ; V, 2 ; VI, 8.
3. Avec la coutume traditionnelle de tirer le gâteau des rois, l’usage s’était introduit parmi les premières Religieuses de la Visitation, de réserver la part de leur Fondateur. En 1620, cette part contenait la fève; aussitôt la Communauté écrivit au Saint une protestation de fidélité et lui demanda des lois. Il répondit à cette requête le 13 janvier, en faisant à ses Filles la « Prédication » qui suit.
grande correspondance entre les qualités de la colombe et celles de l’amoureuse colombelle de Notre-Seigneur.
Les colombes ont des lois sans nombre, comme aussi tout le reste des animaux. Les lois des colombes sont infiniment agréables, et c’est une méditation très suave que de les considérer. Quelle plus belle loi, je vous prie, que celle de l’honnêteté 4 ? Car il n’y a rien de plus honnête 5 que la colombe, elle est propre à merveille; bien qu’il n’y ait rien de plus sale que les colombiers et les lieux où elles font leurs nids ; néanmoins on ne vit jamais une colombe salie, elles ont toujours leur pennage lisse et qu’il fait grandement beau voir au soleil. Considérez, je vous supplie, combien la loi de leur simplicité est agréable, car Notre-Seigneur même l’a louée, disant à ses Apôtres : Soyez simples comme colombes, et prudents comme le serpent d . Mais en troisième lieu, mon Dieu, que la loi de leur douceur est agréable ! car elles sont sans fiel et sans amertume. Et cent autres lois qu’elles ont, qui sont infiniment aimables et utiles à observer par les âmes dédiées en la Religion au service plus spécial de la divine Bonté.
Mais j’ai considéré que si je vous donnais des lois que vous eussiez déjà, vous n’en feriez pas grande estime : j’en ai donc choisi trois tant seulement 6, qui sont d’une utilité nonpareille étant bien observées, et qui apportent une très grande suavité à l’âme qui les considère, parce qu’elles
d. Matt., X, 16.
4. netteté — 5. net — 6. seulement sont toutes d’amour et extrêmement délicates pour la perfection de la vie spirituelle. Ce sont trois secrets qui sont d’autant plus excellents pour acquérir la perfection qu’ils sont moins reconnus 7 de ceux qui font profession de l’acquérir, au moins de la plus grande partie 8.
Mais quelles sont donc ces lois? La première que j’ai fait dessein de vous donner est celle des colombes qui font tout pour leur colombeau et rien pour elles ; il semble qu’elles ne disent autre chose sinon : Mon cher colombeau est tout pour moi, et moi je suis toute à lui e, il est toujours tourné de mon côté f pour penser en moi, et moi je m’y attends et m’y assure 9 : qu’il aille donc chercher, ce bien aimé colombeau, où il lui plaira, si n’entrerai-je point en défiance de son amour, ains je me confie pleinement en son soin. Vous aurez peut-être vu, mais non pas remarqué, que les colombes, tandis qu’elles couvent leurs oeufs, ne bougent de dessus jusques à ce que leurs petits colombeaux soient éclos, et quand ils le sont, elles continuent de les couver et fomenter tandis qu’ils en ont besoin. Et pendant tout ce temps-là la colombe ne va nullement à la cueillette pour se nourrir, ains elle en laisse tout le soin àson cher paron 10, lequel lui est si fidèle que non seulement il va à la quête des grains pour la nourrir, mais aussi il lui apporte de l’eau dans son bec pour l’abreuver; il a un soin nonpareil que
e. Cant., II, 16, VI, 2. — f. Ibid., VII, 10.
7. connus — 8. de la plupart — 9. j’y compte et j’en suis sûre
—10. Terme de fauconnerie; se disait plutôt du père des oiseaux de proie.
rien ne lui manque de ce qui lui est nécessaire, et si grand, que jamais il ne s’est vu de colombe morte faute de nourriture en ce temps-là. La colombe fait donc tout pour son colombeau : elle couve et fomente ses petits pour le désir qu’elle a de lui plaire en lui donnant génération, et le colombeau prend soin de nourrir sa chère colombelle qui lui n laissé tout le soin d’elle; elle ne pense qu’à plaire à son paron, et lui, en contre-échange, ne pense qu’à la sustanter.
Oh quelle agréable et profitable loi est celle-ci, de ne faire rien que pour Dieu et lui laisser tout le soin de nous-mêmes! Je ne dis pas seulement pour ce qui regarde le temporel, car je n’en veux pas parler ici où il n’y a que nous autres, cela s’entend assez sans le dire; mais je dis pour tout ce qui regarde le spirituel, l’avancement de nos âmes en la perfection. Et ne voyez-vous pas que la colombe ne pense qu’en son bien aimé colombeau et à lui plaire, en ne bougeant de dessus ses oeufs? et cependant, rien ne lui manque, lui, en récompense, prenant tout le soin d’elle. Oh ! que nous serions heureuses si nous faisions tout pour notre très aimable Colombeau qui est le Saint-Esprit! car il prendrait tout le soin de nous, et à mesure que notre confiance, par laquelle nous nous reposerions en sa providence, serait plus grande, plus aussi son soin s’étendrait sur toutes nos nécessités. Et ne faudrait jamais douter que rien nous manquât, car son amour est infini pour l’âme qui se repose en lui. Oh que la colombe est heureuse d’avoir tant de confiance en son cher paron ! c’est ce qui la fait vivre en
paix et en une merveilleuse tranquillité. Mille fois plus heureuse est l’âme qui, laissant tout le soin d’elle-même et de tout ce qui lui est nécessaire, à son cher et bien aimé Colombeau, ne pense qu’à couver et fomenter ses petits, pour lui plaire et lui donner génération; car elle jouit dès cette vie d’une tranquillité et d’une paix si grande qu’il n’y en n point de comparable, ni de repos égal au sien en ce monde, ains seulement là-haut au Ciel, où elle jouira à jamais pleinement des chastes embrassements de son céleste Epoux.
Mais qu’est-ce que nos oeufs, qu’il faut que nous couvions jusques à ce qu’ils soient éclos pour avoir des petits colombeaux? Nos oeufs sont nos désirs, lesquels étant bien couvés et fomentés, les colombeaux en proviennent, qui sont les effets de nos désirs; mais, entre nos désirs, il y en a un qui est suréminent au-dessus de tout autre et qui mérite grandement d’être bien couvé et fomenté pour plaire à notre divin Paron le Saint-Esprit, lequel veut toujours être appelé l’Epoux sacré de nos âmes, tant sa bonté et son amour est grand envers nous. Ce désir est celui que nous avons apporté entrant en Religion, qui est d’embrasser la perfection religieuse; c’est l’une des branches de l’amour de Dieu et l’une des plus hautes qui soit en cet arbre divin. Mais ce désir ne se doit pas étendre plus loin que les moyens qui nous sont marqués dans nos Règles et Constitutions, pour parvenir à cette perfection que nous avons prétendu d’acquérir en nous obligeant à la poursuite; ains il le faut couver et fomenter tout le temps de notre vie, afin de faire que ce désir devienne un beau petit colombeau qui puisse ressembler à son Père qui est la perfection même g. Et cependant, n’ayons autre attention que de nous tenir sur nos oeufs, c’est-à-dire ramassés 11 dans les moyens qui nous sont prescrits pour notre perfection, laissant tout le soin de nous-mêmes à notre unique et très aimable Colombeau, qui ne permettra pas que rien nous manque de ce qui nous sera nécessaire pour lui plaire.
C’est une grande pitié, certes, de voir des âmes, dont le nombre n’est que trop grand, qui, prétendant à la perfection, s’imaginent que tout consiste à faire une grande multitude de désirs, et s’empressent beaucoup à rechercher ores 12 ce moyen et tantôt un autre pour y parvenir, et ne sont jamais contentes ni tranquilles en elles-mêmes ; car dès qu’elles ont un désir elles tâchent vitement 13 d’en concevoir un autre, et semble qu’elles soient comme les poules, lesquelles n’ont pas sitôt fait un oeuf qu’elles en chargent
15 aussitôt un autre, laissant là celui qu’elles ont fait sans le couver, de sorte qu’il n’en réussi i’~ point de poussin. La colombe n’en fait pas de même, car elle couve et fomente ses petits jusques à tant qu’ils soient capables de voler et aller à la cueillette pour se nourrir. La poule, si elle a des petits, elle s’empresse grandement et ne cesse de closser 16 et mener du bruit; mais la colombe se tient coite et tranquille, elle
g. Matt., V, 48.
11. concentrés, recueillis — 12. maintenant — 13. vite — 14.
font — 15. sort — 16. glousser
ne closse ni ne s’empresse point. De même, il y a des âmes, lesquelles ne cessent de closser et s’empresser après leurs petits, c’est-à-dire après les désirs qu’elles ont de se perfectionner, et ne trouvent jamais assez de personnes pour en parler et demander des moyens nouveaux. Bref, elles s’amusent tant à parler de la perfection qu’elles prétendent d’acquérir, qu’elles oublient d’en pratiquer le principal moyen, qui est celui de se tenir tranquilles et de jeter toute leur confiance en Celui seul qui peut donner l’accroissement à ce qu’elles ont ensemencé et planté h. Tout notre bien dépend de la grâce de Dieu, en laquelle nous devons jeter toute notre confiance; et cependant il semble, par l’empressement qu’elles ont à beaucoup faire, qu’elles se confient en leur travail et en la multitude des exercices qu’elles embrassent, ne leur semblant jamais de pouvoir assez faire. Cela est bon, pourvu qu’il soit accompagné de paix et d’un soin amoureux de bien faire ce qu’elles font, et de dépendre néanmoins toujours de la grâce de Dieu et non point de leurs exercices; je veux dire, de n’attendre point aucun fruit de leur travail sans la grâce de Dieu.
Il semble que ces âmes empressées à la quête de leur perfection aient mis en oubli, ou qu’elles ne sachent pas ce que dit Jérémie i : O pauvre homme, que fais-tu de te confier en ton travail et en ton industrie? Ne sais-tu pas que c’est à toi voirement de bien cultiver la terre, de la labourer et ensemencer, mais que c’est à Dieu de donner
h. I Cor., III, 6, 7. — i. Cap. V, 24, IX, 23, XII, 13.
l’accroissement aux plantes, et faire que tu aies une bonne récolte et la pluie favorable à tes terres ensemencées ? Tu peux bien arroser, mais pourtant cela ne te servirait de rien si Dieu ne bénissait ton travail et ne te donnait, par sa pure grâce et non par tes sueurs, une bonne récolte : dépends donc entièrement de sa divine bonté. Il est vrai, c’est à nous de bien cultiver, mais c’est à Dieu de faire que notre travail soit suivi d’un bon succès. La sainte Eglise le chante en chaque fête des saints Confesseurs : Dieu a honoré vos travaux en faisant que vous en tirassiez du fruit j, pour montrer que de nous-mêmes nous ne pouvons rien sans la grâce de Dieu, en laquelle nous devons mettre toute notre confiance, n’attendant rien de nous-mêmes. Ne nous empressons point en notre besogne, je vous prie; car pour la bien faire il faut nous appliquer soigneusement, mais tranquillement et paisiblement, sans mettre notre confiance en icelle, ains en Dieu et en sa grâce. Ces anxiétés d’esprit que nous avons pour avancer notre perfection et pour voir si nous avançons, ne sont nullement agréables à Dieu, et ne servent qu’à satisfaire l’amour-propre, qui est un grand tracasseur qui ne cesse jamais d’embrasser beaucoup, bien qu’il ne fasse guère. Une bonne oeuvre bien faite avec tranquillité d’esprit vaut mieux que plusieurs faites avec empressement.
La colombe s’amuse simplement à sa besogne pour la bien faire, laissant tout autre soin à son cher colombeau : l’âme qui est vraiment
j. Sap., X, 10.
colombine, c’est à dire qui aime chèrement Dieu, s’applique tout simplement, sans empressement, aux moyens qui lui sont prescrits pour se perfectionner, sans en rechercher d’autres, pour parfaits qu’ils puissent être. Mon Bien-Aimé, dit-elle, pense pour moi, et je m’y attends; il a soin de moi, et je m’y confie; il m’aime et je suis toute à lui pour témoignage de mon amour.
Il y a quelque temps qu’il y eût des saintes Religieuses qui me dirent : Mon Dieu, que ferons-nous cette année? L’année passée nous jeûnâmes trois j ours de la semaine et nous faisions la discipline autant : que ferons-nous maintenant, le long de cette année? il faut bien faire quelque chose davantage, tant pour rendre grâces à Dieu de l’année passée, comme pour aller toujours croissant en l’amour de Dieu. C’est bien dit qu’il se faut avancer, répondis-je; mais notre avancement ne se fait pas comme vous pensez, par la multitude des exercices de piété, ains par la perfection avec laquelle nous les faisons, nous confiant toujours plus en notre cher Colombeau et nous défiant davantage de nous-mêmes. L’année passée vous jeûniez trois jours de la semaine et vous faisiez la discipline trois fois; si vous voulez toujours doubler vos exercices, cette année la semaine y sera entière, mais l’année qui vient comme ferez-vous? il faudra que vous fassiez neuf jours en la semaine, ou bien que vous jeûniez deux fois le jour.
Grande folie de ceux qui s’amusent à désirer d’être martyrisés aux Indes, et ne s’appliquent pas à ce qu’ils ont à faire selon leur condition ! mais grande tromperie aussi à ceux qui veulent plus manger qu’ils ne peuvent digérer. Nous n’avons pas assez de chaleur spirituelle pour bien digérer tout ce que nous embrassons, et cependant nous ne voulons pas retrancher ces anxiétés d’esprit que nous avons de désirer et vouloir beaucoup faire. Lire force livres spirituels, et surtout quand ils sont nouveaux, bien parler de Dieu et beaucoup, et des choses les plus spirituelles pour nous exciter, disons-nous, à la dévotion, bon; ouïr force prédications, faire des conférences et souvent, cela émeut; communier bien souvent, se confesser encore plus souvent, servir les malades, bien parler de tout ce qui se passe en nous pour manifester la prétention que nous avons de nous perfectionner au plus tôt qu’il se pourra, ne sont-ce pas là des choses fort propres pour parvenir au but de nos desseins? Oui, pourvu que tout se fasse selon qu’il est ordonné, et que ce soit toujours avec dépendance de la grâce de Dieu; c’est-à-dire que nous ne mettions point notre confiance en tout cela, pour bon qu’il soit, ains en Dieu, qui nous peut seul faire tirer le fruit de tous nos exercices k.
Mes chères Filles, je vous supplie, considérez un peu la vie de ces grands saints Religieux: un saint Antoine, qui a été honoré de Dieu et des hommes à cause de sa très grande sainteté, dites-moi, comment est-il parvenu à une si grande sainteté et perfection? est-ce à force de lire, ou par des fréquentes Communions, ou par la multitude des prédications qu’il entendait ? Nullement,
k. II Cor., IX, 10 ; I Tim., VI, 15.
ains il y parvint en se servant des exemples des saints ermites, prenant de l’un l’abstinence, de l’autre l’oraison, et ainsi il allait, comme une soigneuse abeille, picotant et cueillant les vertus des serviteurs de Dieu, pour en composer le miel d’une sainte édification. — Mais un saint Paul, premier ermite, parvint-il à la sainteté qu’il acquit par la lecture des bons livres? il n’en avait point. Etait-ce les Communions ou confessions qu’il faisait? il n’en fit que deux en sa vie. Etait-ce les conférences ou les prédications? il n’en eut point, et ne vit nul homme dans le désert que saint Antoine, qui l’alla visiter à la fin de sa vie. Savez-vous ce qui le rendit saint? Ce fut la fidélité qu’il eut à s’appliquer en ce qu’il entreprit au commencement, à quoi il avait été appelé, et ne s’amusant à autre chose.
Ces grands saints Religieux qui vivaient sous la charge de saint Pacôme, avaient-ils des livres, des prédications ? nulles. Des conférences ? ils en avaient, mais rarement. Communiaient-ils souvent ? rarement. Se confessaient-ils souvent? quelques fois aux bonnes fêtes. Oyaient-ils
17 force Messes ? les Dimanches et les fêtes; hors de là, point. Mais que veut dire donc que mangeant si peu de ces viandes spirituelles qui nourrissent nos âmes à l’immortalité, ils étaient néanmoins toujours en si bon point 18, c’est-à-dire si forts et courageux pour entreprendre l’acquisition des vertus, et parvenir à la perfection et au but de leur prétention? Et nous autres qui mangeons
17. entendaient-ils — 18. en si bon état de santé spirituelle beaucoup, sommes toujours si maigres, c’est-à-dire lâches et languissants à la poursuite de nos entreprises, et semble, sinon en tant que les consolations spirituelles marchent, que nous n’ayons nul courage ni vigueur au service de Notre-Seigneur. Il faut donc imiter ces saints Religieux, nous appliquant à notre besogne, c’est-à-dire à ce que Dieu requiert de nous selon notre vocation, fervemment et humblement, et ne penser qu’en cela, n’estimant pas de trouver nul moyen de nous perfectionner meilleur que celui-là.
Mais, me pourra-t-on répliquer, vous dites fervemment : mon Dieu, comme pourrai-je faire cela, car je n’ai point de ferveur? — Non pas de celle que vous entendez, quant au sentiment, lequel Dieu donne à qui bon lui semble et qu’il n’est pas en notre pouvoir d’acquérir quand il nous plaît. J’ajoute aussi humblement, afin que l’on n’ait point de sujet de s’excuser; car ne dites pas: Je n’ai point d’humilité, il n’est pas en mon pouvoir de l’avoir; car le Saint-Esprit, qui est la bonté même, la donne à qui la lui demande l. Non pas cette humilité, c’est-à-dire ce sentiment de notre petitesse, qui nous fait si fort humilier en toutes choses si gracieusement; mais je veux dire l’humilité qui nous fait connaître notre abjection et qui consiste à aimer souverainement cette abjection que nous avons reconnue être en nous; car cela est la vraie humilité.
Jamais on n’étudia tant que l’on fait maintenant. Ces grands Saints, Augustin, Grégoire, Hilaire, duquel nous faisons la fête aujourd’hui,
1. Luc., XI, 13.
n’ont point tant étudié, et n’eussent su le faire, composant tant de livres qu’ils ont faits, prêchant et faisant tout le reste qui appartenait à leurs charges; mais ils avaient une si grande confiance en Dieu et en sa grâce, et une si grande méfiance d’eux-mêmes, qu’ils ne s’attendaient 19 nullement et ne se confiaient en leur industrie ni en leur travail; si qu’ils firent toutes les grandes oeuvres qu’ils ont faites purement par la confiance qu’ils avaient mise en la grâce de Dieu et en sa toute-puissance. C’est vous, disaient-ils, ô Seigneur, qui nous faites travailler, et pour qui nous travaillons; ce sera vous qui bénirez nos sueurs et qui nous donnerez une bonne récolte. Ainsi leurs livres, leurs prédications rapportaient des fruits merveilleux; et nous autres, qui nous confions en nos belles paroles, en notre bien dire et en notre doctrine, toutes nos peines s’en vont en fumée et ne rendent autre fruit que de vanité. Il faut donc, pour conclusion de cette première loi que je vous donne, vous confier pleinement en Dieu et faire tout pour lui, quittant 20 entièrement le soin de vous-mêmes à votre cher Colombeau, lequel usera d’une prévoyance nonpareille sur vous; et d’autant que votre confiance sera plus vraie et plus parfaite, sa providence sera plus spéciale.
J’ai pensé de vous donner pour seconde loi la parole que disent les colombes en leur langage Plus l’on m’en ôte et plus j’en fais. Qu’est-ce à dire cela ? C’est que, lorsque leurs petits colombeaux sont un petit grossets 21, le maître du colombier les leur vient ôter, et soudain elles se
19. comptaient — 20. laissant — 21. un peu gros mettent à en couver des autres; mais si l’on ne les leur ôte pas, elles s’amusent après ceux-là longuement et partant elles en font moins. Elles disent donc : Plus on m’en ôte et plus j’en fais. Et pour vous mieux faire entendre ce que je veux dire, je vous présente un exemple. Job, ce grand serviteur de Dieu, qui a été loué de la bouche de Dieu même m, ne se laissa vaincre d’aucune 22 affliction qui lui survint; ains, plus Dieu lui ôtait ses petits colombeaux, plus il en faisait. Qu’est-ce qu’il ne faisait pas en sa première prospérité? Quelles bonnes oeuvres ne faisait-il pas? Il le dit lui-même en cette façon n : J’étais le pied du boiteux, c’est-à-dire je le faisais porter, ou je le mettais sur mon âne ou mon chameau; j’étais l’oeil de l’aveugle, en le faisant conduire; j’étais enfin le pourvoyeur du famélique et le refuge de tous les affligés. Maintenant voyez-le réduit en extrême pauvreté. Il ne se plaint point de Dieu qui lui a ôté les moyens qu’il avait de faire tant de bonnes oeuvres, ains il dit avec la colombe Plus on m’en ôte et plus j’en fais; non des aumônes, car il n’a pas de quoi, mais en ce seul acte de soumission et de patience qu’il fit, se voyant privé de tous ses biens et de ses enfants, il fit plus qu’il n’avait fait par toutes les grandes charités qu’il faisait durant le temps de sa prospérité, et se rendit plus agréable à Dieu en ce seul acte de patience qu’il n’avait fait en tant et tant de charités exercées durant sa vie;
car il fallait avoir un amour plus fort et généreux pour cet
m. Job, I, 8, II, 3, XLII, 7, 8. — n. Cap. XXIX, 15, 16.
22. par aucune acte seul, qu’il n’avait été besoin 23 pour tous les autres mis ensemble.
Il nous faut donc faire de même, pour observer cette aimable loi des colombes, nous laissant dépouiller par notre divin Maître de nos petits colombeaux, c’est-à-dire des moyens d’exécuter nos désirs, quand il lui plaît de nous en priver, pour bons qu’ils soient, sans nous plaindre ni lamenter jamais de lui, comme s’il nous faisait grand tort; ains nous devons nous appliquer à doubler, non nos désirs ni nos exercices, mais la perfection avec laquelle nous les faisons, tâchant par ce moyen de gagner plus par un seul acte, comme indubitablement nous ferons, que nous ne ferions pas avec cent autres faits selon notre propension et affection. Notre-Seigneur ne veut pas que nous portions sa croix sinon par le bout, et il veut être honoré comme les grandes dames, desquelles l’on porte la queue de leurs robes; il veut pourtant que nous portions la croix qu’il nous met sur les épaules, qui est la nôtre même. Mais hélas! nous n’en faisons rien, car quand sa Bonté nous prive de la consolation qu’il nous soulait 24 donner en nos exercices, il semble que tout est perdu, qu’il nous ôte les moyens de faire ce que nous avions entrepris.
Voyez, de grâce, cette âme, comme elle couve bien ses oeufs au temps de la consolation, laissant le soin d’elle-même à son cher et bien aimé Colombeau. Si elle est en l’oraison, quels saints désirs ne fait-elle pas de lui plaire ! elle s’attendrit en sa présence, elle s’écoule toute en son Bien-Aimé,
23. n’en avait eu besoin — 24. avait coutume de nous elle se laisse entièrement entre les bras de sa divine providence. Oh ! que ce sont des oeufs bien aimables ! et tout cela est bien bon. Mais venons aux effets, qui sont ses petits colombeaux. Qu’est-ce qu’elle ne fait pas? Ses oeuvres de charité sont en si grand nombre! sa modestie paraît devant tous les hommes o, si qu’elle est d’une édification nonpareille; elle se fait admirer de tous ceux qui la voient ou qui la connaissent. Les mortifications, dit-elle, ne me coûtaient rien durant ce temps-là, ains ce m’étaient des consolations; les obéissances m’étaient des allégresses; je n’avais pas sitôt ouï le premier son de la cloche que j’étais levée ; je ne laissais point passer de pratique de vertu, et tout cela je le faisais avec une paix et tranquillité très grande. Mais maintenant que je suis en dégoût et que je suis ordinairement en sécheresse à l’oraison, je n’ai nul courage, ce me semble, pour mon amendement, je n’ai point cette ardeur que je soulais avoir en mes exercices enfin, la gelée et la froidure est passée chez moi. — Hélas ! je le crois bien. Voyez, je vous prie, cette pauvre personne, comme elle se lamente de sa disgrâce ; son mécontentement paraît jusque sur son visage, elle a sa contenance refrognée, pensive, mélancolique et si confuse que c’est pitié. Hé, mon Dieu, qu’avez-vous? est-on contraint de lui dire. — Oh ! que j’ai ? je suis si alangourie 25! rien ne me peut contenter, tout m’est à dégoût, je suis maintenant si confuse ! — Mais de quelle confusion ? car il y en a de deux sortes : l’une
o. Philip., IV, 5.
25. languissante qui conduit à l’humilité et à la vie, et l’autre qui porte au désespoir et par conséquent à la mort p. — Je vous assure, dit-elle, que je le suis bien tant, que j’en perds presque le courage de passer outre en la prétention de ma perfection. — Mon Dieu, quelle faiblesse ! la consolation manque, et par même moyen le courage. Il ne faut pas ainsi faire; ains, plus Dieu nous prive de la consolation, et plus nous devons travailler pour lui témoigner notre fidélité. Un seul acte fait avec cette sécheresse d’esprit, vaut mieux que plusieurs faits avec grande tendreté, parce que, comme j’ai déjà dit en parlant de Job, il se fait avec un amour plus fort, quoiqu’il ne soit pas si tendre ni si agréable. Plus donc on m’en ôte et plus j’en fais: c’est la seconde loi que je désire grandement de vous voir observer.
La troisième loi des colombes que je vous présente, est qu’elles pleurent comme elles se réjouissent; elles ne chantent jamais qu’un même air, tant pour le cantique de leur réjouissance que pour ceux où elles se lamentent, c’est-à-dire pour se plaindre et manifester leur douleur. Voyez-les perchées sur des branches, où elles pleurent la perte qu’elles ont faite de leurs petits, quand la belette ou la chouette les leur a dérobés (car quand c’est quelque autre qui les leur prend que le maître de la colombière, elles sont fort affligées); voyez-les aussi quand le paron vient à s’approcher d’elles, elles sont toutes consolées; mais pourtant, elles ne changent point d’air, ains font le même grommellement
26. roucoulement leur contentement, qu’elles faisaient pour manifester leur douleur. C’est cette très sainte égalité d’esprit, mes chères âmes, que je vous souhaite je ne dis pas l’égalité d’humeur ni d’inclination, je dis l’égalité d’esprit; car je ne fais ni ne désire que vous fassiez nul état des tracasseries que fait la partie inférieure de notre âme, qui est celle qui cause les inquiétudes et les bizarreries, quand la partie supérieure ne fait pas son devoir en se rendant maîtresse, et ne fait pas bon guet pour découvrir ses ennemis, ainsi que le Combat spirituel dit qu’il faut faire, afin qu’elle soit promptement avertie des remuements et assauts que lui fait la partie inférieure, qui se sert de nos sens et de nos inclinations et passions pour lui faire la guerre et l’assujettir à ses lois. Mais je dis qu’il se faut tenir toujours fermes et résolus en la suprême partie de notre esprit, pour suivre la vertu de laquelle nous faisons profession, et se tenir en une continuelle égalité ès choses adverses comme aux prospères, en la désolation comme en la consolation, et enfin parmi les sécheresses comme emmi les tendretés.
Job, duquel nous avons déjà parlé en la deuxième loi, nous fournit encore d’un 27 exemple en ce sujet, car il chante toujours sur un même air tous les cantiques qu’il n composés, qui ne sont autres que l’histoire de sa vie. Qu’est-ce qu’il disait lorsque Dieu faisait multiplier ses biens, lui donnait des enfants et enfin lui envoyait à souhait selon qu’il l’eût pu désirer en cette vie ? que disait-il, sinon : Le nom de Dieu soit béni ?
27. un
C’était son cantique d’amour qu’il chantait en toute occasion; car voyez-le réduit à l’extrémité de l’affliction : qu’est-ce qu’il fait? Il chante son cantique de lamentation sur le même air que celui qu’il chantait pour sa réjouissance : Nous avons reçu les biens de la main du Seigneur, pourquoi n’en recevrons-nous les maux q ? Le Seigneur m’avait donné des enfants et des biens, le Seigneur me les a ôtés, son saint nom soit béni r Toujours: Le nom de Dieu soit béni. Oh que cette âme sainte était bien une chaste et amoureuse colombe, grandement chérie de son cher Colombeau!
Ainsi puissions-nous faire, mes chères Filles, qu’en toutes occasions nous prenions les biens et les maux, les consolations et les afflictions de la main du Seigneur, ne chantant toujours que le même cantique très aimable : Le nom de Dieu soit béni, et toujours sur l’air d’une continuelle égalité; car si ce bonheur nous arrive, nous vivrons avec une grande paix en toutes occurrences. Mais ne faisons point comme ceux qui pleurent quand la consolation leur manque, et ne font que chanter quand elle est revenue, en quoi ils ressemblent aux singes et marmots 28 qui sont toujours mornes et furieux quand il fait un temps pluvieux et sombre, et ne cessent de gambader et sauter quand le temps est beau.
Voilà donc les trois lois que, comme votre roi, je vous donne, lesquelles néanmoins étant lois toutes d’amour, n’obligent que par amour.
q. Cap. II, 10. — r. Cap. I, 21.
28. ancien nom du singe.
L’amour donc que nous portons à Notre-Seigneur, nous sollicitera de les observer et garder, afin que nous puissions dire, à l’imitation de la belle colombe du souverain Colombeau, qui est l’Epouse sacrée : Mon Bien-Aimé est tout mien, et moi je suis toute pour lui, ne faisant rien que pour lui plaire; il a toujours son coeur tourné de mon côté par prévoyance, comme j’ai le mien tourné de son côté par confiance s. Ayant fait tout pour notre Bien-Aimé dès cette vie, il aura soin de nous pourvoir de son éternelle gloire pour récompense de notre confiance; et là nous verrons le bonheur de ceux qui, quittant tout le soin superflu et inquiet que nous avons ordinairement sur 29 nous-mêmes et sur notre perfection, se seront adonnés tout simplement à leur besogne, s’abandonnant totalement entre les mains de la divine Bonté pour laquelle seule ils auront travaillé : leurs travaux seront enfin suivis d’une paix et d’un repos qui ne se peut expliquer, car ils reposeront pour jamais dans le sein de leur Bien-Aimé. Le bonheur aussi de ceux qui auront observé la deuxième loi sera grand ; car s’étant laissés dépouiller par le Maître, qui est Notre-Seigneur, de tous leurs petits colombeaux, et ne s’étant nullement fâchés ni dépités, ains ayant eu le courage de dire : Plus l’on m’en ôte et plus j’en fais, demeurant soumis au bon plaisir de Celui qui nous aura dépouillés, nous le bénirons d’autant plus au Ciel et multiplierons les actes de louanges et bénédictions, que nous aurons été humblement soumis en la
s. Vide loca supra, p. 121.
29. de privation des consolations que nous eussions pu désirer dans cette vie en nos exercices, lesquels, nonobstant le dégoût, la gelée et la sécheresse, nous n’aurons pas laissé de faire fidèlement. Et pour conclusion et finir notre discours, nous chanterons d’autant plus courageusement là-haut au Ciel, le cantique très aimable : Dieu soit béni t, dans les éternelles consolations, que nous l’aurons chanté de meilleur coeur parmi les désolations, langueurs et dégoûts de cette vie mortelle et passagère, durant laquelle il nous faut tâcher de conserver soigneusement la continuelle et très aimable égalité d’esprit. Amen.
t. Apoc.. V, 9-13, VII, 12. HUITIèME ENTRETIEN
DE LA DéSAPPROPRIATION
Les petites affections du tien et du mien sont encore des restes du monde où il n’y n rien de si précieux que cela; car c’est la souveraine félicité du monde d’avoir beaucoup de choses propres 1 et de quoi l’on puisse dire : mien. Or, ce qui nous rend affectionnés à ce qui est nôtre, c’est la grande estime que nous faisons de nous-mêmes; car nous nous tenons pour si excellents que, dès qu’une chose nous a touchés, nous l’en estimons davantage, et le peu d’estime que nous faisons des autres fait que nous avons à contre-coeur ce qui leur a servi. Mais si nous étions bien humbles et dépouillés de nous-mêmes, que nous nous tinssions pour un néant devant Dieu, nous ne ferions plus d’état de ce qui nous serait propre, et nous estimerions extrêmement honorés d’être servis de ce qui aurait été à l’usage d’autrui.
Mais il faut faire différence entre les inclinations et les affections ; car, quand ces choses ne sont que des inclinations et non des affections, il ne s’en faut point mettre en peine, parce qu’il ne dépend pas de nous de n’avoir point de mauvaises inclinations. Si donc il arrive que l’on change la robe d’une Soeur pour lui en donner une moindre,
1. en propre, dont on a la propriété que la partie inférieure s’émeuve un petit 2, cela n’est pas péché, pour ce qu’avec la raison elle l’accepte de bon coeur pour l’amour de Dieu; et ainsi de tous les autres sentiments 3 qui nous arrivent. Car si l’on me vient rapporter que quelqu’un n médit de moi, ou que l’on me fasse quelqu’autre contradiction, incontinent la colère s’émeut et je n’ai pas une veine qui ne se torde, parce que le sang bouillonne; mais si, au travers de 4 tout cela, je me retourne à Dieu et fais un acte de charité pour celui qui m’a offensé, il n’y a point de péché. Je dis, encore qu’il s’élève mille sortes de pensées contre cette personne-là et que la chose durât tout un jour,voire plusieurs; pourvu que de temps en temps je les désavoue, il n’y a point du tout de mal, car il n’est pas en mon pouvoir d’accoiser 5 mon sentiment. Mais si cette Soeur suivait le sentiment qu’elle a eu de ce changement de robe ou de cotte 6, sans doute cela serait fort mal, et aurait une grande infidélité envers Dieu et sa propre perfection. Or ces choses-là arrivent parce que l’on n’a pas mis toutes les volontés en commun, qui est pourtant une chose qui se doit faire en entrant en Religion; chaque Soeur devrait laisser sa volonté propre hors la porte, et n’avoir que celle de Dieu.
Bienheureux qui n’aurait point d’autre volonté que celle de la Communauté, et qui en prendrait chaque jour dans la bourse commune pour ce qui lui ferait besoin 7. C’est ainsi que se doit entendre
2. un peu. — 3. ressentiments, sentiments de peine — 4. au milieu de, malgré — 5. de calmer — 6. petit jupon joint à un corps —
7. ce dont il aurait besoin cette parole sacrée de Notre-Seigneur a : N’ayez point souci du lendemain; car elle ne regarde pas tant ce qui est du vivre et du vêtir, comme des exercices spirituels. Ainsi, qui vous viendrait demander : Que voulez-vous faire demain? vous répondriez : Je ne sais pas; aujourd’hui je ferai une telle chose que l’on m’a commandée, demain je ne sais pas que je ferai, parce que je ne sais pas ce que l’on me commandera. Qui ferait ainsi, n’aurait jamais de chagrin; car là où est l’indifférence vraie, il n’y peut avoir de déplaisir ni de tristesse. Mais c’est une vertu qui ne se peut pas acquérir en cinq ans, il en faut bien dix; c’est pourquoi il ne se faut pas étonner si nos Soeurs ne l’ont pas encore, puisqu’elles ont toutes une bonne volonté de l’acquérir. Si quelqu’une voulait avoir du tien et du mien, il le lui faudrait aller donner hors de la porte, car dedans il ne s’en parle point.
Il ne faut pas faire seulement en général la désappropriation, mais en particulier; car il n’y a rien de si aisé que de dire : Il faut aller à la Visitation. L’on dit de gros en gros : Il faut renoncer à vous-mêmes et quitter la propre volonté. — Oh ! nous ferons bien tout cela! — Mais quand ce vient 8 à la pratique et par le menu, c’est la difficulté. C’est pourquoi il faut faire considération sur sa condition et sur toutes les choses qui en dépendent.
Il faut bien prendre garde, quand nous sommes émus de quelque passion, de ne faire point
a. Matt., VI, 34.
8. on en vient d’action qui parte de notre mouvement; quand néanmoins il arrive en des choses de peu 9, comme serait de jeter une plume ou chose semblable avec un peu de sentiment, ce n’est pas matière de confession. Il s’en faut pourtant déclarer à la Supérieure et s’en amender; car autrement ce serait nourrir volontairement son imperfection.
Il faut regarder avec beaucoup d’honneur et d’estime toutes les choses de notre Institut, et toutes les actions de mortification, de piété et dévotion qui y sont conformes et que les Supérieurs permettent. Il arrive pourtant quelquefois que nous y avons de l’aversion par la mauvaise inclination de nos esprits; de façon que l’une se déplaira de voir seulement baiser terre, l’autre de voir dire une coulpe, ou quelque autre mortification. De les mépriser ou censurer ce serait une présomption trop insupportable; il se faut bien garder de le faire, car ce serait un trop grand mal : aussi n’arrive-t-il pas de cette sorte. Mais ce défaut est en toutes les personnes spirituelles que j’ai jamais connues, par la nonchalance et découragement. La nonchalance fait que nous n’avons pas le courage de faire les mortifications, ni de désirer que l’on nous y exerce, c’est pourquoi nous avons aversion à les voir faire aux autres; et le découragement nous fait ennuyer et dire : Mon Dieu, la grande peine! ce n’est jamais fait, je ne vis jamais tant de choses, c’est toujours à recommencer. Il ne faut donc pas se laisser ainsi aller selon ses inclinations ou aversions, mais suivre la raison et la conduite des Supérieurs.
9. de peu d’importance
Et pour ce qui est de quel esprit on doit recevoir les mortifications, si l’on nous y préparait en nous avertissant deux heures devant, il serait aisé de n’en être point ému; mais quand elles arrivent par surprise il est bien difficile. Les mortifications que nous choisissons, encore qu’elles soient répugnantes à notre nature, depuis que nous en avons fait l’élection il n’y a plus de difficulté, parce que notre nature en tire de la vanité; mais celle qui est faite par nos Supérieurs, il la faut recevoir comme de la main de Dieu, avec honneur et humilité. Les mortifications nous arrivent par l’ordre de la providence de Dieu et nous sont toujours faites avec charité, et faut le croire ainsi, car il ne nous appartient pas de juger si elles partent de la passion. Mais s’il arrivait que cela nous tombât en la pensée, il faut le recevoir par forme de tribulation, avec douceur, et regarder toujours la main de Dieu; car encore qu’il ne soit pas auteur du mal et de cette passion, puisqu’elle devait arriver, Notre-Seigneur la prend de sa main et la pose dessus nous, pour nous faire mériter par la souffrance de la tribulation.
Nous devons grandement aimer de faire et voir faire aux Soeurs tout ce qui leur peut profiter et les avancer à la perfection, et en faire beaucoup d’estime; car ces petites pratiques, encore qu’elles semblent de peu de valeur, sont plus utiles que les grandes. Les grandes se rencontrent rarement, et ces petites sont sans nombre et doivent être faites avec soin et affection: comme de parler bas, marcher doux 10 être proprement et nettement