Les Entretiens spirituels (page 7)

François de Sales · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Les Entretiens · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

20. action de manger votre repos est plus méritoire et plus agréable à Dieu que non pas de travailler.

O Dieu, combien d’exemples y a-t-il, ès Vies des saints Pères, de la pratique exacte de l’obéissance ès choses indifférentes! Comme ce Religieux à qui saint François dit qu’il ne fallait pas planter les choux la racine demeurant au-dessous, ains au-dessus; ce que le bon Religieux fit tout promptement, et le chou crût aussi beau que ceux qui étaient bien plantés, tant Notre-Seigneur favorise l’obéissance. Certes, en ces choses de peu de conséquence, ce serait une très grande imperfection de témoigner de la résistance à les faire, quand elles nous sont commandées; car elles sont uniquement propres pour nous tenir en humilité. L’obéissance, comme j’ai dit, étant une pièce principale de l’humilité, aime infiniment les commandements des choses les plus abjectes; bien que rien ne soit estimé peu ni de peu d’importance par le vrai obéissant, à cause qu’il regarde le tout comme des moyens propres pour s’unir à Dieu et à Notre-Seigneur qui n tant aimé l’obéissance, comme dit saint Bernard, qu’il n mieux aimé mourir que de manquer d’obéir.

Mais, me direz-vous, qu’est-ce qui m’arrivera de pratiquer si exactement cette obéissance amoureuse, avec ses trois conditions, qui sont de faire l’obéissance comme un aveugle, sans regarder à la personne qui commande, ni à la fin et au motif que l’on a de commander, pourvu que celui qui le fait en ait le pouvoir: ni moins s’enquérir trop des moyens qu’il faut tenir pour faire ce qui est commandé, ains se mettre en besogne, muni de la

confiance que Dieu, qui nous a fait ou fait faire le commandement, nous donnera bien le pouvoir de l’accomplir. Puis, obéir promptement, qui est la seconde condition; et enfin, obéir persévéramment, non pour un temps, ains pour tout le temps de notre vie. Qu’est-ce qui adviendra à celui-ci qui sera si heureux que de faire comme je viens de dire? Il jouira de la paix et tranquillité continuelle de l’âme, parce qu’il n’aura à rendre aucun compte de ses actions, puisqu’elles ont été toutes faites par obéissance, tant des Règles comme des Supérieurs. Car, pour dire un mot des Règles, le vrai obéissant les aime, les honore et les estime uniquement, comme le vrai chemin par lequel il doit s’acheminer à l’union de son esprit avec Dieu; et partant, il ne se retire jamais de cette voie ni de l’obéissance, tant des choses qui sont dites par forme de direction ou de conseil, comme de celles qui sont commandées. Le vrai obéissant rendra compte de quelques pensées, mais d’actions faites par obéissance, jamais. Il vivra doucement et paisiblement, comme un enfant qui est entre les bras de sa chère mère, lequel ne se met point en souci de ce qui lui pourra survenir; que la mère le porte sur le bras gauche ou sur le droit, il ne s’en soucie pas. De même le vrai obéissant, qu’on lui commande ceci ou cela, il ne s’en met point en peine; pourvu qu’on lui commande et qu’il soit toujours entre les bras de l’obéissance, je veux dire en l’exercice de l’obéissance, il est content. Et à ces obéissants, je leur puis bien assurer, de la part de Dieu, le Paradis tant pour la vie éternelle comme aussi durant le cours de leur vie mortelle.

Mais j’ai assez dit; demandez aussi quelque chose. S’il vous est venu quelque difficulté sur ce sujet, proposez-les maintenant.

Vous dites si tout ce que les Supérieurs vous disent qu’il faut que vous fassiez, si vous êtes obligée 21 peine de confession de le faire; comme quand vous rendez compte, s’il faut que vous teniez pour commandement tout ce que la Supérieure vous dit, propre 22 à votre avancement? — O non, ma chère fille; car de faire des fautes ou par oubli ou autrement quelquefois, en ce qui nous est commandé, il y a peu ou point de péché, sinon que la chose qui est commandée fût de très grande importance ; car en ce cas nous serions obligés d’appliquer fortement notre mémoire pour nous en ressouvenir, comme aussi si c’était quelque chose qui regardât le bon ordre de la Maison; d’autant qu’en ce cas-là, encore que ce qui est commandé soit fort léger, comme par exemple, d’éteindre tous les soirs In chandelle, c’est sans doute qu’une fille qui ne voudrait pas s’assujettir à cette obéissance, offenserait Dieu. Pour y manquer quelquefois par oubli, il n’y a point de mal ; d’en faire coutume, soit par négligence ou autrement, c’est cela qui fait le péché. Je dis bien plus : je suis obligé de dire mon Office tous les jours sur peine de péché mortel; il arrive qu’au temps que j’ai accoutumé de dire Complies, je suis détourné pour quelque affaire et je viens à m’oublier 23 de les dire ; le lendemain seulement je me ressouviens que je ne les avais pas dites. Je n’ai point péché néanmoins et ne m’en confesse pas, parce que la chose n’était

21. sous — 22. de convenable — 23. oublier pas de si grande importance que je fusse obligé d’aller toujours pensant que je n’avais pas dit Complies et qu’il me les fallait dire.

Les commandements de Dieu et de la sainte Eglise ne sont pas si rigoureux comme l’on pense; ils ne gênent pas tant les esprits comme l’on croit. La loi de Dieu est une loi toute d’amour et toute douce, ainsi l’assure David p ; les distractions involontaires ne rendent pas nos oraisons ni nos Offices moins agréables à Dieu, et c’en est de même de ce que vous dites du dormir; car tout ainsi que nous ne sommes nullement obligés de redire nos Offices parce que nous avons été distraits en les disant, nous n’avons d’obligation non plus à les redire quand nous y avons un peu dormi, pourvu que ce ne soit pas durant une notable partie de l’Office, et que vous ayez eu tout le soin que vous avez pu pour vous tenir réveillée : car si vous êtes négligente à cela, il y pourrait bien avoir matière de confession. J’ai commencé mon Office bien réveillé et avec intention de le bien dire selon mon devoir; parmi l’Office, il me vient un peu d’assoupissement, je dis néanmoins le verset que bien que mal 24 et cela durant le temps d’un ou deux Psalmes 25: que voudriez-vous faire à cela? Il ne s’en faut pas confesser pourtant, car vous ne sauriez quel remède y faire, non plus que d’éviter les distractions qui vous y surviennent.

Vous me dites maintenant que parce que vous avez un peu d’aversion à ce point des Règles d’avertir les Soeurs en charité, sous le prétexte que ce

p. Ps. CXVIII, 97, 103.

24. tant bien que mal — 25. Psaumes n’est pas chose d’importance, vous ne vous assujettissez pas à le bien observer.—A cela je réponds, ma chère fille, que si bien vous n’y êtes peut-être pas grandement obligée sur peine de péché, néanmoins, l’amour que vous devez porter à vos Règles vous y oblige. Certes, l’amour des Règles est de très grande importance, et partant il faut que chaque Soeur les embrasse cent fois le jour par grande tendreté de dilection; et ce qui est dans nos Règles à quoi nos coeurs répugnent et ont de l’aversion d’observer, c’est à quoi nous devons être plus fidèles, pour témoigner notre amour à Notre-Seigneur. Je dis de même de ceci comme des aversions que nous avons les unes aux autres; car s’il arrive qu’une Soeur ait quelque peu d’aversion à une autre, il faut, pour se surmonter, qu’elle la caresse 26 plus particulièrement que les autres, qu’elle cherche l’occasion d’être souvent près d’elle pour lui parler, pour lui rendre quelque petit service.

Revenons à notre propos, et disons qu’il ne faut point gêner les esprits par des vains scrupules, et partant je vais vous donner l’éclaircissement de ce que vous demandez. Les Supérieurs, non plus que les confesseurs, n’ont pas toujours l’intention d’obliger les inférieurs par les commandements qu’ils font; quand ils veulent le faire, ils usent du mot de commandement, sur peine de désobéissance, et lors les inférieurs sont obligés sur peine de péché, bien que le commandement fût fort léger; mais autrement, non. Car ils donnent des avis en trois sortes : les uns par forme de

26. la traite avec affection commandement, les autres par forme de conseil, les autres par forme de simple direction. Dans les Constitutions et Règles, c’en est tout de même, car il y a des articles qui disent : les Soeurs pourront faire telle chose, et des autres qui disent elles feront, ou bien, elles se garderont bien de faire. Les uns sont des conseils et les autres des commandements. Celles qui ne se voudraient pas assujettir aux conseils ni à la direction contreviendraient à l’obéissance amoureuse, mais si elles étaient bien fidèles à ce qui est commandé, on ne saurait que leur dire, parce qu’elles feraient ce à quoi elles sont obligées; bien que ceci serait fort difficile, parce que celui qui fait volontairement des petites fautes court grande fortune de tomber incontinent en des grandes. — C’est sans doute que vous n’êtes pas obligée d’avertir les Soeurs de leurs défauts si vous n’avez point la charge de le faire, parce que la Règle use du mot : elles pourront. Mais, ma chère fille, il y a un commandement de Dieu de se corriger les uns les autres, qui est encore de plus grande autorité que la Règle. Il est vrai que c’est en ce qui regarde le péché, car ce serait trop importuner de s’avertir à tous propos des légères imperfections à quoi par notre fragilité nous sommes tous sujets. Mais revenant à ce que nous disons, ne serait-ce pas je vous prie, témoigner une grande lâcheté de courage et avoir bien peu d’amour pour Dieu, que de ne vouloir faire que ce qui nous est commandé et rien davantage? Certes, celui qui voudrait observer les commandements de Dieu, ne voulant rien faire autre 27, c’est chose assurée qu’il ne serait pas

27. autre chose damné, mais il montrerait bien que ce n’est pas pour Dieu ni pour son amour qu’il obéit en les observant, mais pour lui-même, afin de n’être damné. C’est comme celui qui se vanterait de quoi il 28 n’est pas larron : Et bien, si vous n’êtes pas larron vous ne serez pas pendu, voilà votre récompense. — Vous obéissez aux commandements de Dieu qui vous sont faits : et bien, vous ne serez pas mis dehors 29 du monastère, mais aussi ne serez-vous pas tenu comme un fidèle serviteur de Dieu, nias comme mercenaire si vous ne faites rien de plus. Le serviteur qui ne voudrait rendre aucun service à son maître que celui pour lequel il a été pris, serait estimé comme un homme bien agreste. Bien, lui dirait le maître, s’il ne le chassait de la maison, vous vous arrêtez au service pour lequel je vous ai pris; mais je m’arrêterai aussi au gage que je vous ai promis, et n’aurez rien davantage.

Vous dites que vous voulez bien faire ce qui est conseillé et même ce qui vous est donné par forme de direction, mais que vous désirez savoir si, y manquant quelquefois, vous êtes autant obligée à vous en confesser comme de ce qui est commandé.— Nullement. Quand un homme se confesse à moi et me dit qu’il joue, et qu’ordinairement quand il joue il jure Dieu parce qu’il est sujet à se passionner, sur cela je lui commande de la part de Dieu de ne plus jouer; et à ce commandement que je lui fais, il est obligé d’obéir. Mais quand je lui demande : Jurez-vous toutes les fois que vous jouez? Il me dit : Non, pas ordinairement. Lors je lui dis : Mon fils, je vous conseille de ne plus

28. de ce qu’il — 29. hors jouer, parce que c’est un amusement vain et inutile. A ceci il n’est pas obligé d’obéir sur peine de péché; mais quand je lui dis par forme de direction : Mon enfant, vous devriez vous abstenir de jouer (parce que je ne suis pas obligé de lui défendre le jeu quand il ne lui arrive de se passionner ou jurer que fort rarement); alors il n’est nullement obligé de s’en abstenir. De même en est-il quand les Supérieurs disent quelque chose qu’ils ne commandent pas, bien que la perfection à laquelle nous prétendons nous doive faire estimer et embrasser tout ce qui peut servir à nous unir et conjoindre 30 à la divine Majesté, laquelle union doit être l’unique prétention de nos âmes et pour laquelle nous devons faire tout ce que nous faisons. Bien que nous ne contrevenions pas à l’obéissance que nous avons vouée, qui est celle des commandements, quand nous ne nous assujettissons pas à la suite des 31 conseils et de la direction, nous contrevenons néanmoins à l’obéissance amoureuse à laquelle nous prétendons, nous autres qui sommes à la Visitation; car, Dieu nous garde de n’avoir pas le courage d’embrasser la pratique de l’obéissance amoureuse, ainsi que nous l’avons dépeinte tantôt!

Vous dites, comme une âme qui n’a point du tout d’amour à l’obéissance peut faire pour l’acquérir ? — Hélas! ma chère fille, il n’y a rien autre à faire qu’à tâcher de l’aimer. Je veux dire, lorsqu’on vous commande quelque chose, d’embrasser et caresser 32 ce commandement, le mignoter 33 et

30. joindre inséparablement — 31. à suivre les — 32.

faire bon accueil à — 33. caresser délicatement

baiser; et puis quand il nous en est fait un autre, en faire de même, comme étant une chose très précieuse et agréable, faisant considération du bien qu’elle nous apporte, qui est l’union avec Dieu; et de celui-là à un autre. Ainsi faisant, vous accoutumerez votre coeur à l’aimer.

Mais vous dites si l’on ne pourrait pas bien penser, quand l’on nous, change de Supérieure, qu’elle n’est pas si capable que l’autre que nous avions, qu’elle n’a pas tant de connaissance du chemin par lequel il nous faut conduire. — Oh certes, nous ne pouvons pas nous empêcher que la pensée ne nous en vienne, mais de s’y arrêter, c’est ce qu’il ne faut point faire; car si Balaam fut bien instruit par une ânesse q, à plus forte raison devons-nous croire que Dieu, qui nous a donné cette Supérieure, fera bien qu’elle nous enseignera selon sa volonté, bien que peut-être ne sera-ce pas selon la nôtre. Notre-Seigneur n promis que le vrai obéissant ne se perdra jamais r non certes, celui qui suivra indistinctement la direction des Supérieurs que Dieu établira sur lui. Bien que le Supérieur fût un ignorant et conduisît ses inférieurs selon son ignorance, voire par des voies scabreuses et dangereuses, les inférieurs se soumettant en tout ce qui n’est point manifestement contre les commandements de Dieu et de la sainte Eglise, je vous peux assurer qu’ils ne pourront jamais errer. Le vrai obéissant, dit l’Ecriture Sainte s, rendra compte de plusieurs belles victoires, c’est-à-dire demeurera vainqueur en toutes

q. Num., XXII, 28-30. — r. Loco quo infra. — s. Prov.. XXI, 28. .

les difficultés où il sera porté par obéissance, et sortira des chemins qu’il enfilera 34 obéissance, à son honneur, pour dangereux qu’ils puissent être. Ce serait une plaisante façon d’obéir si nous ne voulions obéir qu’aux Supérieures qui nous seraient agréables. Aujourd’hui que j’ai une Supérieure qui est belle ou qui est fort estimée, tant par sa qualité comme par ses vertus, je lui obéirai; et demain que j’en aurai une qui sera laide et moins estimée, je ne voudrai pas lui obéir. — Vous lui rendez pareille obéissance qu’à l’autre, dites-vous, mais vous n’estimez pas tant ce qu’elle dit, ni ne le faites pas avec tant de satisfaction. — O mon Dieu, qui ne sait que vous obéissiez à l’autre par inclination, et non purement pour Dieu? car si cela n’était, vous auriez autant de plaisir et feriez autant d’estime de ce que cette-ci

35 vous dit, comme vous faisiez de ce que l’autre vous disait.

J’ai accoutumé de dire souvent une chose que toujours il est bon de dire, parce qu’il le faut toujours observer, qui est que j’entends parler quant à la partie supérieure; car c’est ainsi qu’il faut vivre en cette Maison, et non jamais selon nos sens et inclinations. C’est sans doute que j’aurai plus de satisfaction, quant à la partie inférieure de mon âme, de faire ce qu’une Supérieure me commande à laquelle j’ai de l’inclination, que non pas à faire ce que l’autre me dit à laquelle je n’en ai point du tout; mais pourvu que j’obéisse également quant à la partie supérieure, il suffit, et mon obéissance vaut mieux quand j’ai moins de plaisir à la faire, parce que c’est là où nous montrons que

34. auxquels il s’engagera — 35. celle-ci c’est pour Dieu et non pas pour notre plaisir que nous obéissons. Il n’y n rien de plus commun dans le monde que cette façon d’obéir, mais de l’autre elle est extrêmement rare et ne se pratique qu’en, Religion. Si l’on pouvait faire des Supérieures de cire ou au moule comme l’on voudrait, il semble qu’il y aurait bien du plaisir, car nous les plierions selon notre gré, et ainsi faisant, elles ne nous commanderaient que ce que nous voudrions faire.

Mais n’est-il jamais permis de désapprouver de ce que celle-ci ne baille pas si facilement des congés que l’autre, ni de le dire, ni penser pourquoi celle-ci fait telles ordonnances que l’autre ne faisait pas ? — Oh certes jamais, mes chères Filles. Il faut approuver tout ce que les Supérieurs font, ordonnent ou défendent, pourvu, comme j’ai déjà dit, qu’il ne soit point manifestement contre les commandements de Dieu; car alors il ne faut pas obéir, ni moins approuver cela. Mais hors de là, les inférieurs doivent toujours croire et faire confesser à leur propre jugement que les Supérieurs font très bien, et qu’ils ont très bonne raison de le faire; car autrement ce serait se faire supérieur et rendre le Supérieur inférieur, puisque vous vous rendriez examinateur de sa cause. Combien de fois arrive-t-il qu’un Pape défend une chose que celui qui vient après lui ordonne que l’on fasse? Faudrait-il que nous disions : Pourquoi fait-il cela ? Oh non, jamais, ains faut que nous pliions les épaules sous le joug de la sainte obéissance, croyant que tous deux ont eu bonne raison de faire le commandement qu’ils ont fait, quoique différent et contraire l’un à l’autre.

Dites-vous, s’il ne serait point loisible à une fille qui n déjà vécu longuement en Religion et qui n rendu de grands services, de se relâcher un peu de l’obéissance, au moins en quelques petites choses? — Que serait cela, sinon faire comme un maître pilote qui, ayant amené sa barque au port après avoir longuement et fort péniblement travaillé pour la sauver des périls de la tourmente, voudrait enfin, étant parvenu au bord, rompre son navire et se jeter lui-même dans In mer ? Ne le jugerait-on pas bien fol ? car s’il voulait faire cela, il ne devait pas tant travailler pour amener la barque au port. La Religieuse qui a bien commencé n’a pas tout fait si elle ne persévère jusqu’à la fin. Il ne faut pas dire: Il n’appartient qu’aux Novices d’être si exacts; car si bien l’on voit par toutes les Religions les Novices si exacts et mortifiés, ce n’est pas qu’ils soient plus obligés que les Profès; oh non, ains ils ne le sont nullement, mais oui bien les Profès. Les Novices sont exacts et persévèrent en obéissance pour parvenir à la grâce de la Profession, mais les Profès y sont obligés en vertu des voeux qu’ils ont faits, qu’il ne suffit pas d’avoir faits pour être Religieux, s’ils ne les observent. Ce serait ressembler à ceux qui paraissent si mortifiés le jour de Pâques parce qu’ils se confessent, et le lendemain, mondains comme devant 36. Le Religieux qui penserait se pouvoir relâcher en quelque chose après la Profession, voire après avoir vécu déjà longuement en Religion, se tromperait grandement. Notre-Seigneur se montra plus exact en sa mort que non pas en son enfance, à se

36. avant laisser manier et plier, ainsi que j’ai dit tantôt, parce que, étant dans le giron de sa chère Mère qui le voulait emmaillotter, il remuait bien un peu ses petites manons et ses petits pattons; mais en la croix, il ne fit nul remuement, se laissant clouer tout ainsi comme l’on voulut. C’est assez dit de l’obéissance pour nous y bien affectionner.

Passons outre, et disons quelque chose sur la question qui me fut faite un soir, à savoir s’il est loisible aux Soeurs de se dire l’une à l’autre qu’elles ont été bien mortifiées par la Supérieure ou la Maîtresse des Novices sur quelque occasion.— Ceci se peut dire en trois sortes. La première est qu’une Soeur peut aller dire : Mon Dieu, ma Soeur, que notre Mère vient de me bien mortifier, toute joyeuse de quoi la Supérieure lui a fait faire ce petit gain pour son âme, lui disant bien son fait sans l’épargner; et partant elle en donne la joie à sa Soeur afin qu’elle lui aide 37 à en bénir Dieu. La seconde façon en laquelle on le peut dire est pour se soulager; elle trouve la mortification ou la correction bien pesante, et elle s’en va un peu décharger sur sa Soeur à qui elle le dit, laquelle la plaignant un peu, lui ôtera une partie de sa charge; et celle-ci n’est déjà pas tant supportable que la première, parce que l’on commet une imperfection en se plaignant. Mais la troisième est tout à fait mauvaise, qui est de le dire par forme de murmure ou de dépit, et pour faire connaître que la Supérieure a eu tort; or, de cette façon, je crois bien que l’on ne le fait pas en cette Maison, par la grâce de Dieu.

37. l’aide

De la première, encore qu’il n’y ait point de mal de le dire, il serait pourtant très bien de ne le dire pas, ains s’occuper en soi-même à s’en réjouir avec Dieu. En la seconde façon, certes il ne le faut pas faire, car par le moyen de notre plainte nous perdons le mérite de la mortification. Savez-vous ce qu’il faut faire quand nous sommes corrigés et mortifiés ? il nous faut prendre cette mortification à pleines mains, comme une pomme d’amour, et la cacher en notre coeur, la baisant et caressant le plus tendrement qu’il nous est possible. Mais quant à aller dire : Je viens de parler à notre Mère, je suis aussi sèche que j’étais auparavant; il n’y a qu’à s’attacher à Dieu; pour moi je ne retire aucune consolation des créatures, je suis sortie moins consolée que je n’étais. La Soeur à qui on dit cela, devrait répondre tout doucement : Ma chère Soeur, que ne vous étiez-vous bien attachée à Dieu, ainsi que vous dites qu’il faut faire, avant que d’aller 38 parler à notre Mère, et vous n’auriez pas eu du mécontentement de quoi elle ne vous a pas consolée.— Dites-vous, mes chères Filles, en ce sens-là, qu’il se faut bien attacher à Dieu? Prenez garde que cherchant Dieu au défaut 39 des créatures, il ne se veuille pas laisser trouver, car il veut être cherché avant toutes choses et au mépris de toute chose. — Parce que les créatures ne me contentent pas, je cherche le Créateur. — Le Créateur mérite bien que je quitte tout pour lui; aussi veut-il que nous le fassions. Quand nous sortons de devant la Supérieure toute sèche, et sans avoir reçu aucune goutte de

38. avant d’aller — 39. à défaut consolation, il faut que nous emportions notre sécheresse comme un baume précieux, ainsi que j’ai dit qu’il faut faire des affections que l’on reçoit en la sainte oraison; comme un baume précieux, dis-je, afin que nous ayons un grand soin de ne pas laisser répandre cette liqueur céleste qui nous a été envoyée du ciel comme un don très grand, pour parfumer notre coeur de la privation de la consolation que nous pensions rencontrer ès paroles de la Supérieure.

Mais il y a une chose à remarquer sur ce sujet, qui est que quelquefois on porte un coeur dur et sec comme un rocher lorsque l’on va parler, lequel ne peut être capable d’être arrosé ni humecté de l’eau de la consolation, d’autant qu’il n’est nullement susceptible de ce que la Supérieure dit; et encore qu’elle parle fort bien selon votre nécessité, néanmoins il ne vous semble pas. Une autre fois que vous aurez le coeur tendre et bien disposé, elle ne vous dira que trois ou quatre paroles, beaucoup moins utiles pour votre perfection que les autres n’étaient pas, qui vous consoleront; et pourquoi cela ? parce que votre coeur était disposé à cela. Il vous semble que les Supérieurs ont la consolation sur le bord des lèvres et qu’ils la répandent facilement dans les coeurs de ceux qu’ils veulent, ce qui n’est néanmoins pas, car ils ne peuvent pas toujours être d’une même humeur, non plus que les autres. Bienheureux certes est celui qui peut garder une égalité de coeur parmi toutes ces inégalités de sujets ! Tantôt nous serons consolés, et d’ici à un peu nous aurons le coeur sec, en telle sorte que les paroles de consolation nous coûteront extrêmement cher à dire. Vous me demandâtes encore que j’eusse à vous dire quel est l’exercice propre pour faire mourir le propre jugement.— A quoi je réponds que c’est en lui retranchant fidèlement toutes sortes de discours aux occasions où il se veut rendre maître, lui faisant connaître qu’il n’est que valet; car, mes chères Filles, ce n’est que par des actes réitérés que nous acquérons les vertus bien qu’il y en ait eu quelques-uns à qui Dieu les a toutes données en un moment. Comme à sainte Catherine de Gênes, laquelle fut convertie en un moment étant devant son confesseur, si qu’une autre servante de Dieu, qui pour lors était en la même ville, admirait comme sainte Catherine avait été si promptement amendée de toutes ses imperfections;

au contraire, sainte Catherine l’admirait de quoi, après tant de temps qu’elle avait employé à s’amender, elle ne l’avait encore pu faire.

Quand il vous vient envie de juger si une telle chose est bien ou mal ordonnée, retranchez ce discours à votre propre jugement; et si tantôt l’on vous dit: Il faut faire une chose de telle façon, ne vous amusez point à discourir 40 si elle ne serait point mieux faite autrement qu’ainsi que l’on vous a dit. Si l’on vous donne un exercice, ne permettez pas à votre jugement de discerner s’il vous sera propre ou non. Mais prenez garde, que si bien vous faites la chose ainsi qu’elle est commandée, bien souvent le propre jugement n’obéit pas, car il n’approuve pas le commandement; ce qui est pour l’ordinaire cause de la répugnance que nous

40. examiner, raisonner en vous-même pour savoir avons à nous soumettre à faire ce que l’on veut de nous. Parce que l’entendement et le jugement représentent à la volonté que cela ne se doit pas, ou qu’il faut user d’autres moyens pour faire ce que l’on nous dit que non pas ceux qui nous sont marqués, la volonté ne peut se soumettre, d’autant qu’elle fait toujours plus d’état des raisons que le propre jugement lui montre que non pas d’aucune autre; car chacun croit que son propre jugement est le meilleur. Je n’ai jamais rencontré personne qui ne fît état de son jugement, sinon deux, dont l’un est de cette ville, et l’autre, je ne sais où il est. Mais ces deux me confessèrent qu’ils n’avaient point de jugement, et l’un me vint une fois trouver et me dit : Monseigneur, dites-moi, je vous prie, un peu une telle chose, car je n’ai point de jugement pour la pouvoir comprendre; ce qui m’étonna fort.

En notre âge 41, nous avons un exemple extrêmement remarquable de la mortification du propre jugement. Il y avait un grand docteur 42, docteur grandement renommé, qui fit un livre qu’il intitula : Des Dispensations et Commandements, lequel étant fait, tomba entre les mains du Pape.

42. Selon toute vraisemblance, le « grand docteur » n’est autre que Pierre de Villars, Archevêque de Vienne. Il avait publié un livre intitulé : Remonstrances, Advertissements et Exhortations sur les principales choses qui sont à réformer, establir et observer aux Heures Canoniales, etc. (Roussin, Lyon, 1598). Or, dans la « Conclusion » de ce livre étaient formulées au sujet des « Commendes » et des « Exemptions » certaines propositions qui désagréèrent au Pape Clément VIII. Les Soeurs qui ont recueilli le présent Entretien ont confondu « Commendes » et « Exemptions » avec Dispensations et Commandements; erreur qui s’explique assez facilement et qui n’infirme pas notre assertion.

Sa Sainteté jugea qu’il y avait quelques choses erronées, et l’écrivit à ce docteur afin qu’il eût à les rayer de dessus son 43 livre. Mais remarquez que le Pape n’y trouva rien d’hérétique, ains seulement quelques raisons erronées. Le docteur, recevant le commandement du Pape, soumit si absolument son jugement, qu’il ne voulut point éclaircir son affaire pour se justifier, mais au contraire crut qu’il avait tort et qu’il s’était laissé tromper à son jugement. Montant en chaire, il lut tout au long ce que le Pape avait écrit, prit son livre, le déchira en pièces, puis dit tout haut que ce que le Pape avait jugé sur ce fait avait été très bien jugé, qu’il approuvait de tout son coeur la censure et la correction paternelle qu’il avait daigné lui faire, comme étant très juste et très douce, à lui qui avait mérité d’être rigoureusement châtié, et qu’il s’étonnait grandement de ce qu’il avait été si aveugle que de se laisser tromper à son propre jugement en une chose si manifestement mauvaise. Il n’était nullement obligé de le faire, parce que le Pape ne commandait rien de tout cela, ains seulement qu’il eût à biffer de dessus son livre certaines choses. Il témoigna une très grande vertu en cette occasion, et une mortification du propre jugement admirable.

On en trouve rarement de bien mortifiés : faire avouer que ce qui est commandé est bon, l’aimer et l’estimer comme chose très bonne et très utile, c’est à cela que le jugement se trouve rétif; car il y en n encore plusieurs qui disent : Je ferai bien cela ainsi que vous dites, mais je vois qu’il serait

43. de son mieux autrement. Hélas ! que faites-vous ? Si vous nourrissez ainsi le jugement, sans doute il vous enivrera; car il n’y n point de différence entre une personne ivre et celui qui est plein de son propre jugement; vous feriez aussi peu déprendre l’un que l’autre de leur fantaisie. Un jour David t étant en la campagne avec ses soldats tout lassés 44 et ne trouvant plus de quoi manger, il envoya chez Abigaïl prier son mari qu’il lui envoyât quelques vivres pour lui et ses soldats. Mais les soldats de David qui étaient venus, trouvèrent ce pauvre homme ivre, lequel entendant ce que David demandait, commença à parler en ivrogne, car il refusa de leur donner aucune chose, disant que David, après avoir mangé ses voleries, les envoyait chez lui pour le ruiner comme les autres; et semblables choses. Ces gens ne manquèrent pas de faire le récit de tout ce qui s’était passé entre ce pauvre ivrogne et eux; à quoi David dit :

Vive Dieu! il me le paiera, le méconnaissant qu’il est du bien que je lui ai fait de sauver ses troupeaux. Abigaïl, sachant le dessein de David, s’en alla le lendemain au-devant de lui avec des présents pour l’apaiser, usant de ces termes : — Mon seigneur, que voudriez-vous faire à un ivrogne? Hier que mon mari était ivre, il parla mal, mais en ivrogne et comme un fol. Si vous veniez aujourd’hui chez lui, il vous recevrait certes de bon coeur et honorablement. Apaisez votre courroux, mon seigneur, et ne veuilliez mettre vos mains sur lui, car vous auriez regret toute votre vie d’avoir mis la main

t. I Reg., XXV, 4-25.

44. las

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sur un fol. — Il faut faire ces mêmes excuses d’une personne enivrée de son propre jugement, car elle n’est non plus capable de raison que l’autre. Il faut donc avoir un grand soin de l’empêcher de faire ces considérations, principalement en ce qui concerne l’obéissance.

Vous voulez encore savoir si vous devez avoir grande confiance et un grand soin à vous avertir en charité de vos défauts.— C’est sans doute, ma chère fille, qu’il le faut faire; car à quel propos verrai-je une tare 45 en ma Soeur que je ne tâche de lui ôter par le moyen d’un avertissement? II ne serait pas temps d’avertir et faire la correction à une Soeur tandis que je la verrai de mauvaise humeur ou pressée de mélancolie, car elle rejetterait d’abord la correction si je la lui présentais; il faut un peu attendre, et puis l’en avertir avec confiance et charité. Mais si une Soeur me dit des paroles qui ressentent le murmure, et que d’ailleurs elle ait un coeur doux, sans doute il faut que tout confidemment je lui dise Cela n’est pas bien; et quand je ne le dois pas dire, si je m’aperçois qu’il y ait quelque passion émue dans son coeur, alors il faut détourner le propos le plus dextrement 46 que l’on peut.

C’est sans doute que vous pouvez avertir des fautes qui se font à l’Office, encore que ce soit de la charge de l’Assistante; et ne faut pas attendre qu’une Soeur ait persévéré toute une semaine à faire une même faute, car dès la seconde fois, si vous pensez qu’elle n’en ait pas été avertie à la première, vous le devez dire. à l’Assistante; et

45. un défaut — 46. adroitement j’approuverais plutôt que l’on parle de cela à l’Assistante que non pas à la Soeur qui a fait la faute, bien qu’on le puisse faire avec charité, si l’on veut. Si l’Assistante l’en a déjà avertie, il ne lui coûtera guère de vous le dire doucement, car il ne faut pas être chiche de ses paroles.

Vous dites que vous craignez d’avertir si souvent des fautes que fait une Soeur à l’Office, parce que cela lui ôte l’assurance et la fait plutôt faillir à force de craindre.— O Dieu, il ne faut pas faire ce jugement des Soeurs de céans; car cela n’appartient qu’aux filles du monde de perdre l’assurance quand on les avertit de leurs défauts. Nos Soeurs aiment trop leur propre abjection pour faire cela; au contraire qu’elles s’en troublent 47 , elles prendront occasion d’avoir un plus grand courage et plus de soin de s’amender, non pas pour éviter d’être averties, puisque je présuppose qu’elles aiment souverainement tout ce qui peut les rendre viles et abjectes à leurs yeux propres, ains afin de faire toujours mieux leur devoir et se rendre capables de leur vocation.

47. loin de s’en troubler

TREIZIèME ENTRETIEN

SUR LE SUJET DE LA SIMPLICITé

La vertu de laquelle nous avons à traiter est si nécessaire que, quoique j’en aie souventes fois parlé, notre Mère a désiré néanmoins que j’en fasse un Entretien tout entier; et c’est de la simplicité de laquelle, bien que peut-être l’on n’en ait pas tant besoin céans qu’ailleurs, il est pourtant requis que ce soit céans que l’Entretien s’en fasse. Je pense bien que je redirai peut-être des choses que j’ai dites d’autres fois, mais il n’y aura pas grand mal de les redire encore. Or, avant d’ouvrir le discours de la simplicité et bailler ouverture à nos Soeurs de m’en faire des questions, il faut que nous disions premier, que 1 c’est que la vertu de la simplicité.

Vous savez que nous appelons communément une chose simple, quand elle n’est point brodée, doublée ou bigarrée; par exemple nous disons Voilà une personne qui est habillée bien simplement, parce qu’elle ne porte point de doublure ni de façon en son habit, je dis de doublure qui se voie; sa robe n’est que d’une étoffe, et cela est une robe simple. La simplicité donc n’est autre chose qu’un acte de charité pur et simple qui n’a qu’une seule fin, qui est d’acquérir l’amour de Dieu; et notre âme est simple lorsque nous n’avons point d’autre prétention en tout ce que nous faisons ou désirons. L’histoire tant commune des

1. premièrement, en premier lieu, ce que hôtesses de Notre-Seigneur, à savoir Marthe et Madeleine a, est grandement remarquable pour ce sujet : car ne voyez-vous pas que Marthe, bien que sa fin fut louable de vouloir bien traiter Notre-Seigneur, ne laissa pas d’être reprise par ce divin Maître, d’autant qu’outre la fin très bonne qu’elle avait pour son empressement, elle regardait encore Notre-Seigneur en tant qu’homme; et pour cela croyait qu’il fût comme les autres, auxquels un seul mets ou une sorte d’apprêt ne suffit pas ; c’était cela qui faisait qu’elle s’émouvait grandement afin de trouver des oranges, des citrons, du vinaigre et semblables choses pour réveiller l’appétit. Et par ainsi elle doublait cette première fin de l’amour de Dieu en son exercice, de plusieurs autres petites prétentions, desquelles elle fut reprise de Notre-Seigneur : Marthe, Marthe, tu le troubles de plusieurs choses, bien qu’une seule soit nécessaire, qui est celle que Madeleine a choisie et qui ne lui sera point ôtée. Cet acte de charité simple qui fait que nous ne regardons et n’avons autre mire 2 en toutes nos actions que le seul désir de plaire à Dieu, est la part de Marie qui est seule nécessaire, et c’est la simplicité, vertu laquelle est inséparable de la charité, d’au‘ tant qu’elle regarde droit à Dieu, sans que jamais elle puisse souffrir aucun mélange de propre intérêt; autrement ce ne serait plus simplicité, car elle ne peut souffrir nulle doublure des créatures, ni aucune considération d’icelles; Dieu seul y trouve sa retraite.

a. Luc., X, 38-42.

2. point de mire

Cette vertu est purement chrétienne, car les païens, voire ceux qui ont fort bien parlé des autres vertus, comme Platon et Aristote, n’en ont eu nulle connaissance, non plus que de l’humilité. De la magnificence, de la libéralité, de la prudence, de la constance, ils en ont fort bien écrit, mais de la simplicité et de l’humilité, point 3. Notre-Seigneur lui-même est descendu du Ciel pour en donner connaissance aux hommes, tant de l’une que de l’autre vertu, autrement ils eussent toujours ignoré cette doctrine si nécessaire. Soyez prudents comme le serpent b, dit-il à ses Apôtres, mais passez plus outre, et soyez simples comme la colombe. Comme s’il eût voulu dire: Apprenez de la colombe à aimer Dieu en simplicité, je veux dire, à procurer en vous l’augmentation de l’amour céleste en la simplicité de votre coeur, n’ayant qu’une seule prétention et une seule fin en tout ce que vous ferez; mais n’imitez pas seulement la simplicité de l’amour des colombes en ce qu’elles n’ont toujours qu’un paron 4 pour lequel elles font tout, auquel seul elles veulent complaire et craignent de déplaire ; mais imitez-les aussi en la simplicité qu’elles pratiquent en l’exercice et au témoignage qu’elles rendent de leur amour: car elles ne font point tant de choses ni tant de mignardises, ains elles font simplement leurs petits gémissements autour de leurs colombeaux, se tenant en cette confiance qu’ils sont tout assurés de leur amour et se contentent

b. Matt.. X, 16.

3. point du tout — 4. terme de fauconnerie se disait du père des oiseaux de proie.

de leur tenir compagnie quand ils sont présents. La simplicité bannit de l’âme tant de soin et de sollicitude que plusieurs ont inutilement pour rechercher quantité d’exercices et de moyens pour pouvoir aimer Dieu, ainsi qu’ils disent; et leur semble que, s’ils ne font tout ce que les Saints ont fait, ils ne sauraient être contents. Pauvres gens, qu’il y a grande pitié en eux! car ils se tourmentent à trouver l’art d’aimer Dieu, et ne savent pas qu’il n’y en a point d’autre que de l’aimer. Ils pensent qu’il y a une certaine finesse pour acquérir cet amour, lequel néanmoins ne se trouve qu’en la simplicité. Ce que nous disons qu’il n’y a point d’art, n’est pas pour mépriser certains livres, qui sont intitulés : L’art d’aimer Dieu; car ces livres mêmes enseignent qu’il n’y a point d’autre art que de se mettre à l’aimer, c’est-à-dire, se mettre en la pratique des choses qui lui sont agréables, qui est ce qui nous fait acquérir et trouver cet amour sacré; mais cette pratique s’entreprend en simplicité, sans trouble et sans inquiétude. La simplicité embrasse vraiment les moyens que l’on prescrit à chacun selon sa vocation pour acquérir l’amour de Dieu, mais cela se fait sans se détourner nullement de sa fin, qui est l’amour de Dieu, de sorte qu’elle ne veut point d’autre motif pour acquérir ou être incitée à la recherche de cet amour que sa fin même, autrement la simplicité ne serait pas parfaitement simple; elle ne peut souffrir aucun autre regard, pour parfait qu’il puisse être, que le pur amour de Dieu, qui est sa seule prétention. Par exemple, si l’on va à l’Office, et que l’on demande : Où allez-vous? — Je vais à l’Office, répondrait-on. — Mais pourquoi y allez-vous? pourquoi plutôt en cette heure qu’en une autre heure? — C’est parce que, la cloche ayant sonné, si je n’y vais pas je serai remarquée. — La fin d’aller à l’Office pour louer Dieu est très bonne, mais ce motif n’est pas simple, car la simplicité requiert que l’on y aille attirée du désir de plaire à Dieu, sans aucun autre regard; et ainsi de toutes choses.

Il nous faut, devant que 5 passer plus outre, découvrir une tromperie qui est en l’esprit de plusieurs touchant cette vertu; car ils pensent que la simplicité soit contraire à la prudence, et qu’elles soient opposées l’une à l’autre, ce qui n’est nullement: car jamais les vertus ne se contrarient l’une l’autre, ains ont une union très grande par ensemble. La vertu de simplicité est opposée et contraire au vice de l’astuce, vice qui est la source d’où procèdent les finesses, les artifices et les actes de duplicité. L’astuce est un amas d’artifices, de tromperies, de malices, et c’est par le moyen de l’astuce que nous trouvons des inventions pour tromper l’esprit du prochain et de ceux avec lesquels nous avons à faire, pour les faire venir au point que nous prétendons, qui est de leur donner à entendre que nous ne savons rien autre que ce que nous leur disons, et n’avons point d’autre sentiment ni connaissance sur le fait dont il s’agit, sinon celui que nous leur manifestons: chose qui est infiniment contraire à la simplicité, qui requiert que nous ayions l’intérieur conforme à l’extérieur.

Je n’entends pourtant pas de dire, ma chère

5. avant de fille, qu’il faille témoigner nos émotions et passions à l’extérieur comme nous les avons à l’intérieur;

car ce n’est pas contraire à la simplicité de faire bonne mine en ce temps-là, ainsi que vous pensez. Il faut toujours faire différence entre les effets de la partie supérieure de notre âme et les effets de notre partie inférieure. Il est vrai que vous avez une grande émotion en votre intérieur, ou sur la rencontre d’une correction, ou de quelque autre contradiction, mais cette émotion ne provient pas de votre volonté, ains tout ce ressentiment se passe en la partie inférieure ; la partie supérieure ne consent point à tout cela, ains elle agrée, accepte et trouve bonne cette rencontre. Nous avons dit que la simplicité a son regard continuel en l’acquisition de l’amour de Dieu; or l’amour de Dieu requiert de nous que nous retenions nos sentiments et que nous les mortifiions et anéantissions, c’est pourquoi il ne requiert pas que nous les manifestions et fassions voir au dehors. Ce n’est donc pas manquer de simplicité de faire bonne mine quand nous sommes mortifiés de quelque chose. — Mais vous trompez ceux qui vous voient, dites-vous, d’autant que, bien que vous soyiez fort immortifiées, ils croiront que vous êtes fort vertueuses. — C’est cette réflexion que vous faites sur ce que l’on dira ou pensera de vous qui est contraire à la simplicité; car nous avons dit qu’elle ne vise qu’à contenter Dieu et nullement les créatures, sinon en tant que l’amour de Dieu le requiert. Après que l’âme simple ou qui est ornée de la vertu de simplicité a fait une action qu’elle juge se devoir faire, elle n’y pense plus ; et s’il lui vient de ces fanfares, à savoir que l’on dira ou que l’on pensera d’elle, elle retranche promptement tout cela, parce qu’elle ne peut souffrir nul divertissement 6 en sa prétention, qui est de se tenir attentive à son Dieu pour accroître en elle son amour. La considération des créatures ne l’émeut point pour aucune chose, car elle réfère tout au Créateur.

De même en est-il de ce que vous dites, s’il n’est point permis de se servir de la prudence pour ne pas tout dire aux Supérieurs, mêmement quand nous penserions que ce que nous avons à leur dire les pourrait troubler, ou bien nous-mêmes en le disant : car la simplicité ne regarde sinon s’il est expédient de dire ou de faire une telle chose, et puis, dessus cela elle se met à la faire, sans tant perdre de temps à la considération que la Supérieure se trouble, ou bien moi encore si je lui dis quelque pensée que j’ai eue d’elle, ou qu’elle ne le fasse pas ni moi aussi. S’il est expédient pour moi de le dire, je ne laisserai pas de le dire tout simplement, en arrive après ce que Dieu voudra. Quand j’aurai fait mon devoir, je ne me mettrai pas en peine d’autre chose, car Dieu ne le veut pas.

Il ne faut pas toujours tant craindre le trouble, soit pour soi-même, soit pour autrui ; car le trouble de soi-même n’est point péché, ains le Combat spirituel veut qu’on l’aille chercher aucune fois pour s’exciter au combat quand il ne se rencontre pas. Si je sais qu’allant en telle compagnie l’on me dira quelque parole qui me troublera et m’émouvra, au contraire que je doive 7 éviter d’y

6. détour — 7. loin de devoir aller, je m’y dois porter armé de la confiance que je dois avoir en la protection divine, qui me fortifiera pour vaincre ma nature contre laquelle je veux faire la guerre. Le trouble ne se fait qu’en la partie inférieure de notre âme; c’est pourquoi il ne s’en faut nullement étonner quand il n’est pas suivi et voulu, je veux dire quand nous ne consentons point à ce qu’il nous suggère : cela, il ne le faudrait pas faire. Mais d’où pensez-vous que ce trouble vienne bien souvent, sinon du manquement 8 de simplicité? d’autant que l’on s’amuse à penser : Que dira-t-on, ou que pensera-t-on? au lieu de penser à Dieu et à ce qui nous peut rendre plus agréables à sa Bonté.

Mais si je dis une telle chose, j’en demeurerai plus en peine que devant que l’avoir dite. — Bien, si vous ne la voulez pas dire et qu’il ne soit pas nécessaire, n’ayant besoin d’instruction sur ce fait, résolvez-vous promptement et ne perdez pas du temps à considérer si vous la devez dire ou non; car il n’y aurait pas de l’apparence que, sous le prétexte de la prudence, nous voulussions faire une heure de considération sur toutes les menues actions de notre vie. — Si je dis à la Supérieure toutes les pensées qui me peuvent le plus mortifier, j’en demeurerai après bien en peine. Dites-vous, ma chère fille, s’il est expédient ou de nécessité de lui dire toutes celles qui vous mortifient le plus? — Quant à moi, je pense que oui, qu’il serait mieux de lui dire celles-là que non pas plusieurs autres qui ne servent de rien, sinon pour allonger l’entretien que vous faites avec elle; et

8. manque, défaut si vous demeurez en peine, ce n’est que l’immortification qui fait cela. A quel propos dire ce qui n’est pas nécessaire pour mon utilité, en laissant ce qui me peut le plus mortifier ? La simplicité, ainsi que nous avons déjà dit souventes fois, ne recherche que l’amour de Dieu. Or, l’amour de Dieu ne se trouve jamais si bien qu’en la mortification de nous-mêmes, et à mesure que la mortification croît en nous, nous approchons d’autant plus du lieu où nous devons trouver le divin amour. — Mais c’est que vous craignez de mortifier ou troubler la Supérieure. — Oh! ne vous en mettez pas en peine de cela, car les Supérieurs doivent être parfaits, ou du moins ils doivent faire les oeuvres des parfaits ; et partant, ils ont des oreilles ouvertes pour recevoir tout ce qu’on leur veut dire, et cela sans s’en mettre beaucoup en peine. La simplicité ne se mêle pas de ce que font les autres, elle pense à soi; encore n’a-t-elle pour soi que les pensées qui sont vraiment nécessaires, car quant aux autres, elle s’en détourne toujours promptement. Cette vertu a une grande affinité avec l’humilité, laquelle ne permet pas que l’on ait mauvaise opinion de personne que de nous-mêmes.

Vous voulez savoir maintenant comme quoi 8 il faut observer la simplicité, rondeur et naïveté en la conversation ou récréation, d’autant, dites-vous, que où il y a tant de diversité d’esprits, il ne se peut faire que ce que vous dites soit approuvé ou trouvé bon de tous.— Oh certes, cela serait bon que nous puissions toujours ajuster nos paroles au sentiment et à l’humeur d’un chacun que nul n’y

9. comment trouvât à redire, mais pourtant cela ne se peut; et aussi ne nous devons-nous pas mettre en peine de le faire, car il n’est pas nécessaire. — Mais faut-il faire des considérations sur chaque parole que je dois dire, pour éviter de fâcher quelqu’une? — Nullement, pourvu que vous observiez la Règle en ne parlant que de ce qui est requis, et qui sert à la récréation et à l’esprit de joyeuseté; car s’il vous venait en la pensée de dire quelque chose qui ne fût pas conforme à cela, il ne le faudrait pas dire, d’autant que la simplicité suit toujours la règle de l’amour de Dieu en toute chose; et si bien il faut être naïf en la conversation, il ne faut pourtant pas être inconsidéré, disant à tort et à travers tout ce qui vient en la fantaisie. — Mais je me trouve auprès d’une Soeur qui sera peut-être un peu mélancolique, et partant, elle ne prendra pas plaisir à m’ouïr parler, moi qui serai en humeur de me récréer.

— Quant à cela, ma fille, il n’y faut pas prendre garde, car qu’y feriez-vous? Elle est maintenant sérieuse ou mélancolique, et une autre fois, vous le serez; maintenant il faut que vous fassiez la récréation pour vous et pour elle, et une autre fois elle en fera autant pour vous. Mais ne serait-ce pas une belle chose à voir que, dès que nous avons dit quelques mots de récréation, nous nous missions à regarder toutes les Soeurs l’une après l’autre, pour voir si elles en rient et si elles l’approuvent, et que, voyant quelqu’une qui ne le fît pas, nous nous en missions bien fort en peine, et que pour cela nous crussions qu’elle ne l’a pas trouvé bon ou qu’elle en tire quelque mauvaise interprétation ? Oh certes, il ne faut pas faire ainsi; ce serait l’amour-propre qui nous ferait faire cette enquête, cela ne serait pas marcher simplement, car la simplicité ne court point après ses paroles ni ses actions, ains elle en laisse l’évènement à la divine Providence à laquelle elle s’attache souverainement. Elle ne se détourne ni à droite ni à gauche, ains elle suit simplement son chemin : si elle rencontre des occasions pour pratiquer quelque vertu elle s’en sert soigneusement comme d’un moyen propre pour parvenir à sa prétention qui est l’amour de Dieu, mais elle ne s’empresse point; elle ne méprise point d’occasions, mais elle ne se trouble pas aussi, ni ne s’empresse pour les rechercher; elle se tient coi et tranquille en la confiance qu’elle n que Dieu sait son désir, qui est de lui plaire, et cala lui suffit.

Mais comme peut-on accorder deux choses si contraires l’une à l’autre? L’on nous dit d’un côté que nous ayons un grand soin de notre perfection et avancement, et d’ailleurs, l’on nous défend d’y penser.— Sur quoi il faut remarquer la misère de l’esprit humain, car il ne s’arrête jamais à la médiocrité, ains il court ordinairement aux extrémités. Une fille à qui l’on aura défendu de sortir à 10 la rue dès qu’il est nuit ne manquera pas de dire : Mon Dieu, j’ai la plus terrible mère qui se peut dire! elle ne veut pas même que je sorte de la maison. — On ne lui a défendu de sortir que la nuit, et elle dit que c’est pour toujours. Une autre chantera trop haut, et on l’en avertira : Bien, dira-t-elle, l’on se plaint de quoi je chante trop haut; mais je chanterai si bas que

10. dans l’on ne m’entendra pas. — Ou bien une autre, de quoi elle marche trop vite, se mettra à marcher si doucement que l’on compterait bien tous ses pas. Et que ferait-on là? Il faut avoir patience, pourvu que l’on ne veuille pas nourrir ces défauts, et qu’ils ne se fassent pas par opiniâtreté. L’on ne peut pas toujours aller si justement que l’on ne choppe ou penche du côté des extrémités; pourvu que l’on se redresse le plus promptement qu’il se peut, il se faut contenter. Nous tenons ce défaut de notre bonne mère Eve, car elle en fit bien autant lorsque le malin esprit la tentait de manger du fruit défendu, lui disant seulement que Dieu leur avait défendu de le toucher c et non d’en manger.

Demandez-vous, ma chère Soeur, si vous devez répondre simplement quand une Soeur vous demande si vous avez été mortifiée de quelque chose qu’elle vous n dit ou fait ? — Bien qu’elle ne doive pas faire telle demande, si c’est une Soeur que vous voyez être assez capable pour ne perdre pas la confiance pour cela, et qu’il soit vrai, vous lui pouvez bien dire tout simplement que oui; mais ajoutez que vous la priez de ne laisser pas pour cela de vous employer toujours franchement, car vous lui en savez bon gré. Mais si vous doutiez qu’elle s’ombrageât de cela, vous pouvez bien prendre une petite intention pour lui répondre, en sorte qu’elle ait toujours la confiance de vous exercer.

Il y a une tromperie en l’esprit de plusieurs personnes, qui pensent que de faire des caresses et

c. Gen., III, 3.

rendre des témoignages d’amitié à ceux auxquels on a de l’aversion soient des actes de duplicité et d’artifice, ce qui n’est pourtant pas; car les aversions sont involontaires et ont leur siège en la partie inférieure de l’âme, la volonté les rejette, bien qu’elles ne s’en aillent pas. Les actes d’amour que nous faisons envers ceux à qui nous avons de l’aversion proviennent de la raison qui nous dit qu’il se faut mortifier et surmonter; et partant, quoique nous ayons un sentiment tout contraire à nos paroles et à nos actions, en cela nous ne manquons pas à la simplicité, car nous désavouons ces sentiments comme étrangers; et en effet ils le sont. La folie des gens du monde est grande, car ils se vantent d’avoir la simplicité en ce fait, parce qu’ils ne font point bonne mine à leurs ennemis, disant qu’ils sont francs et ne sont point dissimulés.

Il n’est pas mauvais non plus de faire semblant de n’avoir pas envie de faire quelque chose à laquelle nous avons une forte inclination, au moins pour le sujet que vous dites, qui est pour donner la confiance à une Soeur de se contenter en la faisant, et vous, de vous mortifier en vous ôtant l’occasion de la faire; car si bien vous désirez bien fort de la faire, ce désir n’est pourtant qu’en la partie inférieure, puisque vous voulez préférer, quant à la partie supérieure de votre âme, la consolation de votre Soeur à la vôtre. Enfin, il faut toujours entendre en toute chose que les productions de la partie inférieure et sensitive de l’âme n’entrent ou ne logent point en notre considération, non plus que si nous ne les apercevions pas.

Avons-nous encore quelque chose à dire de la simplicité? car il faudra dire un mot de la prudence, mais ce sera après, car de prudence il en faut peu, et de simplicité beaucoup.

Il est vrai, c’est manquer de simplicité de faire tant de considérations quand nous voyons faire des fautes les unes aux autres, pour savoir si ce sont des choses nécessaires à dire à la Supérieure; car, dites-moi, la Supérieure n’est-elle pas capable de cela et de juger s’il est requis d’en faire la correction ou non ? Ce n’est pas comme si vous en parliez à quelque autre qui n’y dût pas remédier. — Mais que sais-je moi, à quelle intention cette Soeur a fait telle chose? peut-être que son intention était bonne.— Il se peut bien faire ; mais dites-moi, l’action est-elle bonne ou mauvaise ? — Selon l’extérieur elle est mauvaise. — Et pourquoi ne la voulez-vous pas dire? car vous ne devez pas accuser son intention, ains seulement son action de quoi vous mettez-vous donc en peine ? — Dites-vous, ma fille, que vous pensez que la chose étant de peu de conséquence, elle ne vaut pas 11 d’aller mettre cette pauvre Soeur en trouble, et que possible 12 n’y retournera-t-elle plus. — Tout cela n’est pas simple, car la Règle qui vous ordonne de procurer l’amendement des Soeurs par le moyen des avertissements, ne vous commande pas d’être si considérée en ce point, comme si l’honneur des Soeurs dépendait de cette accusation. Je dirai bien plus : si je savais que cette personne que j’ai à corriger commettrait un péché véniel emmi le trouble que mon avertissement ou correction lui

11. ne vaut pas la peine — 12. peut-être causera, je ne devrais pas laisser de le faire. Beaucoup moins donc devrais-je laisser de le faire pour la seule considération du trouble, qui n’est point péché en soi, ains seulement ès mauvais effets qu’il produit. Seulement devrais-je, et il le faut observer, attendre le temps convenable, car, de faire les corrections sur-le-champ, c’est ce qui est dangereux. Si je pouvais prévoir qu’en attendant un peu, cette personne fût plus disposée, sans doute je devrais attendre; mais hors de là, il faut faire en simplicité ce que nous sommes obligés de faire selon Dieu, et cela sans scrupule. Car, si bien cette personne se passionne et se trouble après l’avertissement ou la correction que je lui fais, je n’en peux mais et n’en suis pas cause; ce n’est que son immortification. Et si elle commet sur l’heure un péché véniel, ce péché-là sera cause qu’elle en évitera plusieurs autres qu’elle eût commis en persévérant en son défaut. — Non pas, ma chère fille, la Supérieure ne doit pas laisser de corriger les Soeurs parce qu’elle sait qu’elles ont de l’aversion à la correction; car peut-être que nous en aurons toujours tant que nous vivrons, d’autant que c’est une chose totalement contraire à la nature de l’homme, d’aimer d’être avili: mais cette aversion ne doit pas être favorisée de notre volonté, laquelle doit aimer l’humiliation.

Les Règles le disent expressément que vous pouvez faire l’avertissement en particulier, si la faute est secrète. — Mais l’on vous verra parler en particulier et l’on vous en avertira. — C’est sans doute, car les Soeurs qui vous voient ne savent pas de quoi vous parlez ; mais quel intérêt y a-t-il ? Vous en serez bien mortifiée: eh! bien, Dieu en soit béni! cela vous humiliera d’autant. Vous devez être bien aise de quoi vous êtes reprise en faisant bien, car en cela vous êtes du parti de Notre-Seigneur, lequel n’ayant jamais fait mal, a néanmoins voulu être tenu et être mis à mort pour un malfaiteur. La vertu de simplicité embrasse amoureusement cette mortification comme un moyen propre pour lui aider à parvenir tant plus tôt 13 à sa prétention, qui est de s’unir à Notre-Seigneur par une totale conformité de vie et d’exercices.

Vous désirez de savoir encore si voyant que la Supérieure ne témoigne pas d’agréer qu’on lui parle des défauts que les Soeurs remarquent en elle, si l’on ne doit pas laisser de les lui dire en simplicité? — Qui en doute de cela? La Supérieure n’en doit pas témoigner de l’agrément aussi; et qu’est-il besoin de prendre garde si elle l’agrée ou non? La Supérieure vous écoute et vous prête l’oreille pour ouïr ce que vous lui voudrez dire; n’est-ce pas assez? — Mais elle ne me dit rien pour me témoigner qu’elle a trouvé bon que je le lui aie dit. — Et qu’importe? Ayant rendu votre devoir, pourquoi vous mettez-vous en peine du reste? — Peut-être qu’elle pensera que je l’ai dit à quelque intention autre que celle de la charité. — Tout cela, mes chères Filles, sont des retours fort contraires à la simplicité qui ne s’amuse qu’autour de Notre-Seigneur. Mais passons outre.

Certes, je ne sais pas quelle est l’intention de notre Mère, mais je crois qu’elle est telle que vous jugez, à savoir que nous disions quelque chose de

13. d’autant plus tôt la simplicité à nous laisser conduire selon l’intérieur, tant par Dieu même que par nos Supérieurs. Il y a des âmes qui sont, comme vous dites, si braves en elles-mêmes, qu’elles ne veulent être conduites que par l’Esprit de Dieu, et leur semble que tout ce qu’elles s’imaginent soient des inspirations et des mouvements du Saint-Esprit, qui les prend par la main et les conduit en tout ce qu’elles veulent faire, comme des enfants. En quoi certes elles se trompent fort, car je vous prie, y a-t-il jamais eu une vocation plus spéciale que celle de saint Paul, en laquelle Notre-Seigneur lui parla lui-même pour le convertir ? et néanmoins il ne le voulut pas instruire, ains le renvoya à Ananias, disant: Va, tu trouveras un homme qui te dira ce que tu as à faire d. Et bien que saint Paul eût pu dire: Seigneur, pourquoi non vous-même ne me le direz-vous pas bien? il ne le fit pas, ains s’en alla tout simplement faire comme il lui était commandé. Et nous autres, pensons-nous être plus favorisés de Dieu que saint Paul, croyant qu’il nous veut conduire lui-même, sans l’entremise d’aucune créature ?

Il y avait une fille qui s’était forgé cette opinion en son esprit, et c’est son confesseur même qui me l’a raconté. Elle s’imaginait qu’elle ne devait rien faire qu’à mesure que l’Epoux le lui dirait ou inspirerait, si que sa mère était bien empêchée 14, car si elle l’appelait pour aller à la Messe ou pour aller dîner, elle disait de tout qu’elle le ferait quand l’Epoux le voudrait; et fallait

d. Act., IX, 4-7.

14. embarrassée toujours ainsi attendre la voix de l’Epoux. Or, la voix de l’Epoux pour nous autres, mes chères Filles, ne doit être autre que la sainte obéissance, car hors de là il n’y a que tromperie.

— Mon Dieu, je suis attirée à une si grande simplicité intérieure, et cependant l’on m’en veut tirer pour me faire suivre les exercices que l’on donne aux autres par exemple, l’observance du Directoire qui marque les attentions particulières qu’il faut avoir en chaque exercice. — C’est une chose certaine que tous ne sont pas conduits par un même chemin, mais aussi n’est-ce pas à un chacun de nous de connaître par quel chemin Dieu nous appelle; cela appartient aux Supérieurs, lesquels ont la lumière de Dieu pour ce faire.

Il ne faut pas dire Ils ne me connaissent pas bien, car nous devons croire que si ; l’obéissance et la soumission sont toujours la vraie marque de la bonne inspiration. —Mais je n’ai pas de consolation aux 15 exercices que l’on me fait faire, et cependant j’en avais tant aux autres. — Il se peut bien faire, mais ce n’est pas par la consolation que l’on juge de la bonté de nos actions; il ne faut pas s’attacher à notre propre satisfaction, car ce serait s’attacher aux fleurs et non aux fruits. Vous retirerez plus d’utilité de ce que vous ferez suivant la direction de vos Supérieurs, que non pas en suivant vos instincts intérieurs, qui ne produisent pour l’ordinaire que de l’amour-propre qui, sous couleur de bien, recherche de se complaire en la vaine estime de nousmêmes.

C’est bien la vérité que notre bien dépend de

15. dans les nous laisser conduire et gouverner par l’Esprit de Dieu sans réserve; c’est cela que prétend la vraie simplicité que Notre-Seigneur n tant recommandée : Soyez simples comme la colombe e, dit-il à ses Apôtres; mais il ne demeure pas là, leur disant de plus : Si vous n’êtes faits simples comme petits enfants, vous n’entrerez point au Royaume de mon Père f Un enfant, tandis qu’il est bien petit, est réduit en une grande simplicité qui fait qu’il n’a autre connaissance que de sa mère; il a un seul amour qui est pour sa mère, une seule prétention qui est le sein de sa mère : étant appliqué et couché dessus ce sein bien aimé, il ne veut rien autre 16. L’âme qui n la parfaite simplicité n’a qu’un amour qui est pour Dieu; et en cet amour elle n’a qu’une seule prétention, qui est de reposer sur la poitrine du Père céleste, et là, comme un enfant d’amour, faire sa demeure, laissant entièrement tout le soin de soi-même à son bon Père, sans que jamais plus elle se mette en peine de rien, sinon de se tenir en cette sainte confiance; non pas même les vertus et les grâces qui lui semblaient être fort nécessaires ne l’inquiètent point à force de les désirer, ni n’a aucune sollicitude à la poursuite de la perfection. Elle ne néglige voire-ment rien de ce qu’elle rencontre en son chemin, mais aussi elle ne s’amuse point à rechercher d’autres moyens de se perfectionner que ceux qui lui sont prescrits. A quoi servent aussi les désirs des vertus dont la pratique ne nous est pas nécessaire ? La douceur, l’amour de notre abjection, l’humilité,

e. Ubi supra, p. 242. — f. Matt., xVIII, 3.

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