Lettres (page 13)

François de Sales · Lettres

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Lettres, tomes 1 à 11 (édition d'Annecy) · 55 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

DCXLVIII - A LA MèRE DE CHANTAL (Billet inédit). - Les

Filles de saint Bernard chez les Filles du saint Evêque de Genève. - Promesse d'un bonsoir ou d'un bonjour ……………………………...239

DCXLIX - A M. DES HAYES (Inédite) - Une amitié constante.

- Mariage princier et les menaces d'une guerre ……………………………………………………………………………………………..246

ZZZ- A la Comtesse de Tournon 9 septembre 1610 Lettre primitivement rejetée, puis acceptée dans Vol.XV, ……………………………………………………………………………….( cf L5, p.7, n DCLIII).

DCL- A LA MèRE DE CHANTAL (Billet inédit)- Sollicitude pour la santé de la Mère de Chantal..247

DCLII - A Mlle DE BLONAY. - La grâce d'évangéliser n'est pas le privilège de tout le monde…….248

APPENDICE

LETTRES ADRESSEES A SAINT FRANçOIS DE SALES PAR QUELQUES CORRESPONDANTS

A- FACULTéS ACCORDéES PAR LA CONGRéGATION DU SAINT-OFFICE. (en latin)..249

B - LETTRES DE Mgr DE VILLARS, ARCHEVEQUE DE VIENNE

I………………………………………………………………………………..250

II………………………………………………………………………………...251

III………………………………………………………………………………..251

C - LETTRE DU P. JACQUES-PHILIBERT DE BONIVARD

DE LA COMPAGNIE DE JESUS………………………252

D- LETTRE DE Mlle FAVRE………………………………………………………………….253

E - LETTRE DU PRéSIDENT FREMYOT……………………………………………………253

F - LETTRE DU CARDINAL JEAN GARCIA MILLINO (en italien)………………………254

II

LETTRE DE SAINTE JEANNE-FRANçOISE DE CHANTAL

A Mgr JEAN PIERRE CAMUS…………………254

Glossaire des locutions et des mots surannés…………………………………………………256

Index des correspondants et des principales notes biographiques et historiques de ce volume…267

Fin……………………………………………………………………………………………288.

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www.JesusMarie.com Saint François de Sales

docteur de l'église catholique

1567 - + 28 décembre 1622

Lettres - tome 5 1611 - 1613

Tome XV de l'édition d'Annecy.

Index des notes historiques et biographiques p.262

AVANT-PROPOS Le recueil des Lettres écrites au cours des années 1611-avril 1613, contient plusieurs pièces inédites, , dont quelques-unes d'une originale et vigoureuse beauté. L'ensemble de la correspondance peut fournir de précieux documents sur la vie pastorale de l'Evêque; mais surtout les lettres adressées à la Mère de Chantal sont des pages incomparables qui nous livrent naïvement les plus touchantes confidences de sa vie intime et surnaturelle.

Il y avait encore, en 1611, beaucoup à faire dans le diocèse de Genève pour relever les ruines multipliées par les protestants sous prétexte de réforme : il fallait ramener les égarés, prêcher aux fidèles, enseigner le catéchisme aux enfants, réorganiser les paroisses démolies ou supprimées, rétablir les Ordres religieux dispersés et créer des Maisons nouvelles. Les Lettres de cette époque nous racontent avec quelle ardeur et quel succès, François de Sales se dévoue et se dépense pour cette œuvre de restauration religieuse.

Un terrain propice s'offrit à son cœur d'apôtre, quand il vint dans ce " petit bout " du royaume de France (lettre 821) qu'on appelait le pays de Gex. Il y séjourna en mai, novembre, décembre 1611 et du 14 au 31 juillet 1612. Si l'on excepte la mission du Chablais, nous ne croyons pas que, dans toute sa vie et parmi les divers quartiers de son grand diocèse, l'infatigable Pasteur ait exercé un apostolat plus laborieux. Pour faire revivre le culte catholique dans ce malheureux bailliage, il dut recourir à l'intervention des agents de la cour de France, et d'autre part, ménager l'esprit soupçonneux de Charles-Emmanuel qui s'alarmait toujours de ses voyages, en l'accusant de nourrir des " affections estrangeres (lettre 695) " ; mais surtout, il eut à lutter contre l'opiniâtreté subtile, inlassable des Genevois et des ministres. .

Tant de difficultés et de contradictions ne purent l'arrêter ; bien plus, elles faisaient sa joie. " Mon Dieu, ma tres chere Fille, que ce m'est une honnorable et douce peyne que celle-cy, " écrivait-il de Gex (lettre 688), au milieu des .plus inextricables embarras. Dès sa première visite, l'ardent Apôtre convertit un gentilhomme, réconcilie deux églises paroissiales ; en quatre sermons, il ébranle plusieurs hérétiques et leur fait " advoüer que la verité catholique " est " belle, quoy que difficile a comprendre (lettre 696). " Il disait encore (lettre 688), en parlant des calvinistes de ce pays : " Peut estre ne les reduirons-nous pas, parce que, pour l'ordinaire, les considerations humaines empeschent celles de leur salut, " mais " nous ne pensons pas peu faire quand nous leur faysons confesser que nous avons rayson. "

Dieu visita son Serviteur au champ même de ses fatigues, par des consolations et des lumières qui doublèrent son courage.

" Sa Bonté," confiait-il à la Mère de Chantal (lettre 688), " me fait savourer des douceurs, certes, extraordinaires et suaves et qui ressentent au lieu d'ou elles viennent. 0 que nostre Sauveur est bon et comme il traitte tendrement avec mon pauvre chetif courage ! "

Le 14 juillet 1612, notre Saint retournait à Gex pour entrer en possession des églises qui étaient encore occupées par les ministres. Il y demeura quinze jours, accompagnant de village en village les commissaires royaux, assistant à toutes les assemblées, défendant pied à pied les droits de ses ouailles contre les allégations des pasteurs. Le Procès-verbal de ces laborieuses tournées nous a été conservé, témoignage précieux et véridique journal du zèle d'un grand Apôtre.

Dans les premiers mois de 1611, Annecy avait vu se produire une conversion assez extraordinaire. Elle fit grand bruit parmi les catholiques et dans la cité de Calvin : ce fut le retour de Mme de Saint-Cergues à la vraie foi . Cette femme hardie, exaltée par une imagination ardente, avait quitté son mari pour suivre le nouvel évangile de Genève. Bientôt, elle se mit à prêcher avec une éloquence entraînante ; on l'appelait l'archi-ministresse. Un jour pourtant, malgré sa méfiance envers saint François de Sales, elle accepta d'entrer en propos avec lui. L'entretien dura quatre heures. La courtoisie, la modestie, la science du Saint eurent raison, après Dieu, de son aveuglement opiniâtre. Elle se sentit convaincue et se convertit pour toujours, après être demeurée vingt-quatre ans dans l'hérésie.

L'Evêque se préoccupait avec non moins de sollicitude de l'instruction des catholiques. Il devint le prédicateur de toutes les fêtes; il prêchait dans les paroisses, il prêchait dans les couvents. Ce fut lui qui présida aux " Grands Pardons" d'Annecy . Ces exercices lui apportèrent une " infinie multitude d'occupations (lettre 806), " mais aussi " mille consolations et point de peyne (lettre 817). "

Quelques mois auparavant, les fruits recueillis à Chambéry avaient dépassé ses espérances. Invité par le souverain Sénat de Savoie, à donner la station quadragésimale de 1612, il craignit un instant " de rencontrer trop de sagesse (lettre 686). " Mais nous savons, par le témoignage des contemporains et par l'aveu de François de Sales lui-même (lettre 767), que les auditeurs répondirent à son zèle par leur affluence et leur attention, et qu'ils furent remués par son éloquence. Il parla aux Chambériens des larmes de Jésus, de sa miséricorde, de sa Providence. Les fragments de discours qui nous restent de ce Carême (cf Serm 2, serm 86)), émeuvent encore à la simple lecture, tout refroidis et décolorés qu'ils sont, séparés des lèvres qui les firent entendre et de la ferveur d'amour qui les inspira. On y remarque de ces traits que seuls savent trouver les grands orateurs et les Saints. En parlant de l'étonnement des Juifs devant Jésus pleurant sur Lazare : " Ils virent, " dit-il, " l'amour pleurer. " Et encore : " On se mire avant que de sortir ; nul ne fait l'examen de sa conscience. "

Le bienheureux Evêque dénonçait à ses auditeurs de Chambéry les artifices de l'ennemi des âmes. " Oh ! ces prédicateurs ! " fait-il dire au tentateur, " oh! ces prédicateurs ! ils vous interdisent toute joie, toute nourriture, tout sourire, tout soin des biens temporels; ils vous veulent tout le jour à l'église, toujours dans le jeûne. " – " Ah ! traître à l'humanité, " reprend le Saint, " nous ne disons pas cela, mais : Nourris-toi de toute joie ; quant à la joie du péché, n'en use pas. " L'action, la pratique des vertus, c'est tout l'homme, disait-il encore, et c'est le dernier mot, ou du moins le principal de sa spiritualité. Ainsi, l'éminent Docteur prémunissait à la fois les âmes contre les séductions du sentimentalisme et contre l'orgueilleuse impassibilité des stoïciens.

La renommée de sa parole avait depuis des années franchi les modestes limites de la Savoie. On eût voulu l'entendre à Lyon, on eût voulu l'entendre à Paris ; mais il ne put s'y rendre. Le lecteur éprouvera quelque surprise en parcourant les lettres que le Saint écrivit à ce sujet pour demander à son souverain la permission de remplir ces ministères (lettres 675, 778). Charles-Emmanuel prenait ombrage de l'amitié et de l'estime que l'on avait en France pour l'Evêque de Genève, et refusa toujours son agrément. L'esprit méfiant du prince fit tort dans cette conjoncture à sa perspicacité. Sa connaissance des hommes et sa finesse, qui assurèrent tant de fois le succès de sa diplomatie, auraient dû l'avertir qu'il contristait par ses refus, et sans profit pour sa politique, le plus désintéressé de ses amis et le plus loyal de ses sujets.

A part les prédications qui reviennent aux grandes circonstances, il y a le train journalier de la vie d'un évêque que l'on voit pour ainsi dire en mouvement, en lisant les Lettres de saint François de Sales. Ce sont des catéchismes à faire, c'est un synode à présider, c'est un jugement ecclésiastique à prononcer; surtout, ce sont les visites à recevoir et qui parfois le surprennent au beau milieu d'une lettre qu'il est obligé d'abréger : " Bon jour encor, ma Fille; j'apperçois entrer nos plaideurs qui viennent interrompre la paix de mes pensees (lettre 693).

"

Cependant, l'occupation principale de sa vie d'alors, celle à laquelle il donne ses meilleurs loisirs et qui lui fut la plus chère, concerne la Congrégation qu'il venait d'établir. Dès la première heure, il veut que la Visitation ait ses Règles, ses armes, sa devise (lettre 693). On peut suivre presque jour par jour les nouvelles de la petite assemblée. Le Saint s'associe de cœur et d'âme à tous les évènements qui s'y produisent. Quelle joie pour lui d'admettre les prétendantes au noviciat ! " Il faut, " dit-il, " que j'aille estre l'aumosnier de nos Seurs de la Visitation pour la reception d'une fille de Dijon, de fort bonne famille et de tres bonne mine (lettre 786).

"

Il partage avec la Mère de Chantal le tracas d'une installation du Couvent dans une maison plus spacieuse et plus sortable; et quand tout est fini, il écrit avec un contentement visible : " Mercredi, nous logerons le Saint Sacrement en l'oratoire de la Visitation, dequoy toutes ces bonnes filles sont grandement en feste (lettre 825).

"

Quelle attention et quelle adresse pour se concilier la. bienveillance du duc de Nemours et des officiers de sa maison en faveur de sa chère famille ! Il y a là-dessus une lettre fort curieuse (lettre 842). Quel souci pour procurer à la Communauté des vocations solides et recommandables, et pour inculquer aux novices l'esprit tout particulier de l'Institut (lettre 747) ! Le recrutement des sujets n'était d'ailleurs pas facile ; le Saint l'avoue formellement et il en donne la raison : " Les humilités quil y faut exercer rebuttent quelquefois les filles (lettre 705)."

Au reste, le Fondateur se garde bien de circonscrire tout l'idéal de la vie religieuse dans le cadre de son cher Couvent de " Neci. " Il s'intéresse à toutes les autres formes de Congrégations régulières : il applaudit à l'établissement des Ursulines à Chambéry, il protège les Annonciades de Saint-Claude (lettre 797) ; il est l'ami, le conseil, le correspondant de tous les grands Ordres de l'époque.

La vie intérieure de saint François de Sales apparaît dans ses Lettres d'une manière plus expressive encore que sa vie du dehors et que ses œuvres extérieures. Ce qu'il dit quelque part (lettre 676), de " tant de personnes " qui lui ont remis " la clef de leurs cœurs " et qui en lèvent " la serreure devant " lui, afin qu'il " voye mieux tout ce qui est dedans, " lui arrive à lui-même en écrivant. Il se révèle d'abord avec les nobles qualités de son intelligence, une sagesse profonde qui sait mesurer d'un coup d'œil sûr et définitif la valeur et l'a-propos des opinions qui se contredisent.

En 1612, tout le monde dissertait sur le pouvoir temporel du Pape : c'était la question brûlante de l'époque. Or, de l'avis du Saint, la solution d'une pareille controverse est " difficile et inutile (lettre 761). " Avec une grande liberté et un sens admirable, il déclare à un ami (lettre 711) : " Je hais par inclination naturelle, par la condition de ma nourriture, par l'apprehension tiree de mes ordinaires considerations et, comme je pense, par l'inspiration celeste, toutes les contentions et disputes qui se font entre les Catholiques... mais sur tout en ce tems plein d'espritz disposés... aux mesdisances, aux censures et a la ruyne de la charité." A un Evêque italien, il disait encore (lettre 760) : " Si en France, les Prélats, la Sorbonne et les Religieux étaient bien unis, c'en serait fait de l'hérésie en dix ans. "

Cette rare sagesse, ce goût pour tout ce qui est sobre et modéré, notre Saint les portait jusque dans la critique littéraire. Le croirait-on ! il conseille à l'auteur d'une Somme de Théologie scolastique (lettre 724) de retrancher, en écrivant, les formules méthodiques, d'être bref sur les questions. inutiles, de n'user que de citations " preignantes et courtes." Il voudrait même qu'on traitât ces matières abstraites dans un "stile affectif. " Mais ce style, qui est la propre manière de François de Sales, ne l'a pas qui veut.

Oserons-nous maintenant pénétrer comme dans un sanctuaire, avec un regard respectueux et discret, dans le cœur du saint Evêque ? Pour cela, il suffit de lire les lettres adressées à la Mère de Chantal. La plupart de ces lettres sont plutôt des hymnes sacrés et des élévations mystiques, où l'âme du Saint, ravie par la grâce divine, chante avec joie, en compagnie d'une âme qui sait l'entendre et lui répondre, la gloire et l'amour de Jésus-Christ. Ainsi la Vierge, pleine du Saint-Esprit, courut chanter son bonheur à sa cousine Elisabeth ; ainsi le " Poverello " d'Assise chantait aux petits oiseaux les merveilles de l'amour divin. C'est l'amour divin qui unissait jusqu'à les confondre les deux cœurs de saint François de Sales et de sainte Jeanne-Françoise de Chantal. Leur amitié était d'un ordre inconnu à la philosophie païenne. C'est trop peu dire : elle était d'un ordre purement surnaturel, et toute spirituelle. " Ce feu sacré qui change tout en soy," écrivait un jour le Bienheureux à sa chère Fille (lettre 692), " veuille bien transmüer nostre cœur, affin qu'il ne soit plus qu'amour et qu'ainsy nous ne soyons plus aymans, mais amour ; non plus deux, mais un seul nous mesme, puisque l'amour unit toutes choses en la souveraine Unité. " Et une autre fois (lettre 713) : " Nostre Seigneur ne vous donne jamais de violentes inspirations de la pureté et perfection de vostre cœur, qu'il ne me donne la mesme volonté, pour nous faire connoistre qu'il ne faut qu'une inspiration... a un mesme cœur... Cette souveraine Providence veut que nous soyons une mesme ame pour la poursuite d'une mesme œuvre et pour la pureté de nostre perfection. "

Qu'ils sont heureux de parler ensemble des choses du Ciel ! " Mon Dieu, ma Fille, que je suis ayse de parler un peu de ces choses avec vous (lettre 838) ! " Ils ne se lassent pas de s'entretenir toujours sur le même propos : " Je retourne tous-jours a mes brebis, " dit naïvement le Saint (lettre 702). Cette amitié célèbre fut pour les deux Fondateurs une " mutuelle consolation et un reciproque avancement en " l'amour caeleste (lettre 718). "

Sans doute, saint François de Sales n'aima jamais aucune âme plus tendrement et plus généreusement que l'âme de sainte Jeanne-Françoise de Chantal, mais son cœur, dilaté comme à l'infini par la charité, avait encore des trésors d'amour pour toutes les âmes qu'il savait dédiées au service de Jésus-Christ. Dans les lettres qu'il leur envoie, il les appelle, mon Frere, ma Mere, ma Seur, ma Fille ; il veut qu'on l'appelle en retour, son frere et son filz. " Bien que les personnes que j'ayme soyent mortelles, " disait-il, " ce que j'ayme principalement en elles est immortel (lettre 711). " Aussi, comme il aimait les âmes chrétiennes, et pour mieux dire, comme il aimait tous les hommes ! Comme il aimait jusqu'à ses adversaires de religion !

Un médecin calviniste , étant venu de Genève pour soigner la Mère de Chantal : " Nostre bonne malade, " écrit saint François de Sales (lettre 754), " donneroit de bon cœur la vie pour la santé spirituelle de son medecin, et moy, pauvre, chetif pasteur, que ne donnerois-je pas pour le salut de cette deplorable brebis ! Vive Dieu, devant lequel je vis et je parle : je voudrois donner ma peau pour le vestir, mon sang pour oindre ses playes et ma vie temporelle pour l'oster de l'eternelle mort. "

Nous venons d'esquisser rapidement la vie extérieure de l'Evêque de Genève, et sa vie surnaturelle, comme il nous a semblé les saisir l'une et l'autre dans les Lettres du présent volume. Ces deux vies furent pour ainsi dire symbolisées dans les broderies que la Mère de Chantal avait faites de sa main, sur la chape dont elle fit présent à son cher Evêque . " 0 vrayement, " s'écrie le Saint après l'avoir vue (lettre 865), " elle est belle en extremité, la chappe que la plus chere mere qui vive envoye a son tres cher pere ; car elle est toute au nom de JESUS et de MARIE... Et les Phi (??)

redoublés signifient, comme lettres capitales, la Philothie et la Philanthropie, l'amour de Dieu et l'amour du prochain... ces divins amours, dont l'un remonte en Dieu et fait des Philothees, l'autre descend au prochain et fait des Philantropes... Benite soit a jamais la chere main de ma Mere qui a si bien sceu faire ce bel ouvrage ! "

Ces " Phi redoublés, " brodés non sans intention sur la chape de saint François de Sales, pourraient servir de devise ou d'épigraphe aux Lettres de ce nouveau recueil.

J.-J. NAVATEL, S. J.

Lyon, 1er mai 1908.

AVIS AU LECTEUR

Des Lettres publiées dans ce volume, un grand nombre ont été revues sur les originaux. La provenance indiquée à la fin de chaque pièce, est celle qui nous était connue au moment où elle nous a été communiquée. Lorsqu'un Autographe provient d'une Communauté française exilée ou dispersée, nous donnons l'ancienne adresse de celle-ci. Les Lettres qui ne sont suivies d'aucune indication sont celles dont, à défaut d'Autographes ou de copies authentiques, on a dû emprunter le texte à des publications antérieures. Les Editeurs sont seuls responsables de l'adresse et de la date qui précèdent chaque pièce ; l'une et l'autre sont répétées à la fin quand elles figurent sur l'original, ou qu'elles sont authentiques, quoique fournies par les textes imprimés. Les points remplaçant quelque énumération de la date indiquent que cette partie de la date est donnée, mais fautivement, par l'édition à laquelle notre texte est emprunté. Quand la date attribuée à une lettre n'est pas absolument sûre, elle est insérée entre []. Ces signes sont également employés pour les mots qu'il a fallu suppléer dans le texte. Les divergences qui existent entre quelques minutes et le texte définitif sont données au bas des pages. Le commencement de la variante est indiqué par la répétition en italique des mots qui la précèdent immédiatement au texte.. la fin est régulièrement marquée par la lettre de renvoi. Les passages biffés dam les Autographes sont enchâssés entre ? ?. Des points placés au commencement ou à la fin des lettres indiquent un texte incomplet. Quand les Autographes ont subi quelque mutilation, nous l'indiquons chaque fois. A la suite du Glossaire se trouve un Index, dans lequel il a été jugé à propos de fondre les noms des destinataires avec les titres des principales notes historiques et biographiques. Toutes les notes concernant le clergé de l'ancien diocèse de Genève sont tirées des Registres de l'époque ; elles sont désignées par les deux initiales R. E. Sauf indication contraire, tous les renseignements, relatifs à la noblesse savoisienne sont empruntés au monumental ouvrage du Comte Amédée de Foras, si dignement continué par le Comte de Mareschal de Luciane : Armorial et Nobiliaire de l'ancien Duché de Savoie.

LETTRES DE SAINT FRANçOIS DE SALES

DCLIII A LA COMTESSE DE TOURNON Comme l'Evêque de Genève entendait réduire un délinquant à l'obéissance; ses griefs contre une famille qui le protégeait. - Le plus grand désir du Saint.

Annecy, 9 septembre 1610.

Madame,

Dieu sçait que Le desir duquel je suis pressé de faire chastier messire Nicolas Nacot , n'a point d'autr'origine qu'en mon devoir, qui m'oblige de reduire a l'obeissance ceux qui la doivent et la refusent a l'authorité que je tiens. Que si ledit Nacot .eüt comparu estant appellé, il y a long tems que son innocence, sil en a, auroit esté honnorablement appreuvee. Mais de ne vouloir pas seulement comparoistre et me vouloir dire ses raysons teste a teste, sans autre reconnoiss'ance de son devoir qu'en paroles, c'est chose que je ne puis estimer raysonnable. Au demeurant, Madame, je ne puis non plus penser pourquoy vous tenes pour rigoureuse la poursuite faite contre cet homme là, puisqu'il y a plusieurs moys qu'il va mesprisant toutes citations impunément. Et encor suis-je plus estonné dequoy vous me tenes pour ombragé contre monsieur vostre mari, et me dites que beaucoup d'indices ne luy en ont donné que trop de connoissance ; car, en vray (sic) verité, je me suis tous-jours tenu pour fort honnoré de la bienveuillance que, de sa grace, il m'a portee; Et si mon impuissance et insuffisance ne m'a pas permis de la cultiver par mes services, ma connoissance pourtant ne m'a jamais permis de demeurer sans une tres forte affection de correspondre a cette faveur par tous les tesmoignages qu'il me seroit possible. Aussi, Madame, vous ne me marques que cette languissante, mais que neanmoins il vous plait d'appeller rigoureuse procedure ; et moi, pourveu que vous me permettiés de me defendre un peu librement contre vous, je vous diray que si le nœud du devoir que j'ay a monsieur vostre mari et a vous se pouvoit desfaire, vous m'auries tous deux grandement des-obligé en deux occasions.

L'un'est quand, sciemment, vous fistes prendre la licence de faire le mariage de monsieur et madame de Monthouz vos enfans, laquelle, pour un si grand empeschement, nous ne pouvions donner qu'abusivement . Mais, comme pouvoit-on ne faire pas ce qui estoit desiré d'un si bon lieu ?

Or, Madame, je serois extremement desplaysant si, sur la bienveuillance delaquelle vous me gratifiés, j'avois pensé seulement a tirer de vous chose qui vous deut donner le moindre repentir du monde, et jugerois de vous avoir grandement offencé si je l'avois fait esciemment.

L'autre fois, Madame, ça esté quand vous aves entrepris de soustenir la des-obeissance de cet homme d'Eglise pour lequel vous m'escrivés ; car de maintenir sa cause, au fond de l'affaire, vostre charité seule, sans autre consideration, vous en pouvoit donner une juste volonté. Mais ne vouloir seulement pas quil responde et se represente quand il est appellé, et vouloir encor que je sois condamné de rigueur et d'infidelité si je ne treuve bon cela, il me semble que c'est la rigueur mesme et que, tacitement, on prefere ce prestre et son injuste repos a l'authorité en laquelle je suis, et que, sans violer mon devoir, je puis vouloir en fin le ramener a la bergerie et sous la houlette. Ce pendant, Madame, je veux bien attendre encor quelque tems avant que de faire aucunes poursuites, pour apprendre de vous mesme, puisque vous me faites esperer le bien de vous voir si tost, les raysons de ce venerable personnage. Que si elles sont telles que je me doive humilier, je le feray de bon cœur ; mais si aussi il se treuve raysonnable qu'il s'humilie sous la justice que je fay exercer, je vous supplieray de ne point employer l'authorité de vostre bienveuillance pour l'en exempter, contre la necessité de ma charge.

Je me res-joüys que Sa Sainteté ayt ouctroyé le [remède]

requis au mal de l'action que fit messire Nacot, et seray encor plus ayse quand je sçauray quil aura esté legitimement appliqué ; car, honnorant tres cherement monsieur vostre mari et vous, Madame, comme je fay et feray toute ma vie, je desire que tout ce qui vous est praetieux vive entre les benedictions caelestes et que rien ne demeure jamais en vostre mayson qui les en puisse divertir. Madame, j'ay de l'affection et de lhonneur pour monsieur vostre mari, pour vous et pour les vostres autant que vous sçauries souhaiter d'homme qui vive ; mais le plus grand desir que je face, c'est que jamais Dieu ne soit abandonné, non pas mesme pour un moment.

Je le supplie donq quil vous conserve tous, quil vous prospere et benisse de ses plus grandes faveurs ; et vous, je vous conjure, Madame, faites moy le bien de me croire fermement, Vostre plus humble serviteur et parent, FRANçs, E. de Geneve.

9 septembre 1610, a Neci.

A Madame Madame la Contesse de Tornon (l'adresse n'est pas de la main du Saint.).

Revu sur l'Autographe appartenant à Mme la marquise Pensa, à Turin.

DCLIII bis (lettre MMXXVI du volume XXI reclassée) (1)

A LA MERE DE CHANTAL (FRAGMENT) (2) Deux sujets de sermons.

Annecy, [28 novembre 1610 (3).]

…………………………………………………………………………………… A Dieu, ma Fille. Je me suis consolé a prescher de la crainte de Dieu a mon .cher peuple, et je me consoleray a prescher de son amour a ma chaste troupe de colombelles, entre lesquelles je vous regarde comme la toute mienne en Celuy a qui nostre cœur est donné.

(1)Lettre découverte tardivement et reclassée à la date voulue (2) Ce fragment est emprunté au Catalogue de la " Collection vendue le 13 mai 1843, libraire Charon" ; mais l'Autographe, " collé sur soie, " devait être un billet complet, comme le prouvent ces mots du Catalogue : " On y remarque le passage suivant; A Dieu... " etc. (3) Le 1er dimanche de l'Avent 1610 (28 novembre) et 1611 (27 novembre) saint François de Sales parla " de la crainte de Dieu" à son peuple (L8, lettres 1342, 1347) ; la destinataire de ces lignes, qui est à coup sûr la Mère de Chantal, paraît être à Annecy. Or, en 1611, la Fondatrice ne revint de Bourgogne que pour Noël; c'est ce qui nous fait écarter cette date, quoiqu'à la fin de 1610 la " chaste troupe" ne se composât que de six membres. L'année 1612 pourrait encore être proposée, si nous avions la preuve que le saint Evêque traita le même sujet dans son premier sermon de l'Avent; mais le plan de ce sermon n'a pas été retrouvé.

DCLIII ter (Lettre MMXXVII du volume XXI reclassée) (1)

A MADAME BéATRIX DE MAILLARD PRIEURE DE NEUVILLE (2) (INéDITE) Deux lettres pour soutenir les droits de la destinataire. - Une âme " bonne et vrayement chrestienne ". - Progrès spirituels de l'ancienne Abbesse de Sainte-Catherine ; la consolation qu'elle désirait. - Regret de ne pouvoir écrire à Mme de la Verjonnière. - Veiller sur son cœur au milieu de l'embarras des affaires.

Annecy, 5 décembre 1610.

Madame, J'ay escrit tout a la haste deux lettres, dont l'une est addressee, selon vostre desir, au sieur advocat qui me conseille a Dijon (3), l'autre est de telle sorte que vous y pouves mettre l'inscription pour l'un de messieurs les presidens, selon que vos affaires le requerront ; mais l'un et l'autre escrittes de fort bonne encre, comme je suis obligé de faire pour vous, que je cheris et honnore de tout mon cœur en Nostre Seigneur. Et pour me donner plus de pouvoir de recommander vostre affaire, non seulement je remonstre qu'on vous a fait tort, et a vostre .Monastere (4), mais je me dis vostre parent, comme je puis faire a bonn' occasion telle qu'est celle ci, puisque je le suis, quoy que d'asses loin, et que si le tems et les successions nous esloignent quant au sang, la charité et dilection nous approchent selon l'esprit.

Au demeurant, j'ay esté grandement consolé de voir cett' ame bonne et vrayement chrestienne de monsieur l'Aumosnier de Belleville (5), lequel je n'eu pas loysir de beaucoup entretenir, par ce quil pressoit son retour ; mais en ce peu de tems, je vis en luy beaucoup de bonne et sainte affection pour vous et vostre Mayson, a laquelle il ne peut estre que fort utile.

Tout ce qui vous honnore de deça se porte bien, notamment la chere seur de Sainte Catherine (6), laquelle je n'ay pas veu il y a fort long tems, mais delaquelle j'ay souvent des nouvelles et que je verray dans trois jours. Elle fait merveilles en l'avancement de son ame envers Nostre Seigneur. Ell' esperoit de venir pour quelques jours demeurer avec les Dames de la Congregation de la Visitation de cette ville, pour se consoler, recreer et renforcer spirituellement avec elles, comme elle fit pour deux jours seulement cet esté ; mais je croy qu'elle attendra les environs du Caremprenant, quoy qu'elle en ayt un ardent desir pour le prouffit qu'ell' en receut l'autre fois. Si ce porteur m'eut donné un peu de loysir, je l'eusse advertie, affin qu'elle vous eut escrit, et moy j'eusse escrit a madame de la Vergeonniere(7), non seulement affin de m'acquiter de l'obligation en laquelle elle m'a mise (sic) par la peyne qu'elle a prise de m'escrire la premiere, mais pour le saint amour que je porte a ses vertus, desquelles ce m'est de la consolation d'avoir ouïr (sic) parler a monsieur l'Aumosnier. Or bien, ce sera a la premiere commodité, et tandis, je prie Nostre Seigneur quil la face abonder en la grace et benediction du Saint Esprit, et vous de mesme, ma tres chere Fille; car, que puis-je faire autre chose pour vous ?

Soyes donq tous-jours toute a Dieu, sans laisser emporter vostre cher cœur au torrent des distractions que les affaires, et sur tout les proces, produisent; prenes garde que vostre soin ne se convertisse en troublement et inquietude d'ame. Sur tout, n'oublies pas les affaires interieures pour les exterieures, mais donné tous-jours des parties plus praetieuses de vos jours et de vostre tems a Celuy qui vous veut donner son eternité. C'est pour luy et en luy que je suis tout vostre, ma Fille, et Vostre serviteur bien humble, FRANçs, E. de Geneve.

5 decembre 1610.

. M.onsieur de Vallon est a Thurin (8) ; monsieur et madame de Charmoysi sont au chams (9).

Revu sur l'Autographe appartenant à Mme de Lafayolle, à Saint-Germain-Lespinasse (Loire).

(1) Lettre découverte tardivement et reclassée à la date voulue (2) Pour suppléer à l'adresse coupée, une note du XVIIIe siècle jointe à l'Autographe, porte que cette lettre a été écrite à Madame de St Christophe, prieure a Neufville. Or, Gabrielle de Tenay-Saint-Christophe ne fut élue que le 07 mai 1671. Il y a donc erreur évidente pour le nom de la destinataire, mais non pour son titre, car tout l'ensemble du texte démontre qu'il s'adresse à Béatrix de Maillard (L6, note 699). Son élection au priorat eut lieu le 10 mai 1600, et ne fut ratifiée que le 17 août 1604 par l'Archevêque de Besançon, Abbé de Saint-Claude, collateur de Neuville. La sœur du comte de Tournon gouverna le prieuré jusqu'à sa mort, arrivée le 3 décembre 1623. (Archiv. dép. de l'Ain, H 689.)

(3) Il est presque hors de doute que le Saint veut désigner Philippe de Villers, avocat au Parlement de Bourgogne. (L3, note 36 ; L4, note 572)

(4) Vers cette époque les Dames de Neuville étaient en procès avec les propriétaires voisins au sujet des murs de clôture (une transaction est passée en 1615) ; en procès à propos de dimes ou de certains biens; en procès surtout, et à propos de tout, avec le Prieur de Neuville. Impossible de spécifier pour laquelle de ces affaires contentieuses on avait réclamé l'intervention de l'Evêque de Genève.

(5) Claude de Sevelinges (L5, note 625 ; L6, note 357). (6) L'ancienne Abbesse de Sainte-Catherine, Jéronyme de Maillard, sœur de la destinataire. (L4, note 101)

(7) Douzième des quatorze enfants de Louis de Seyturier, seigneur de la Verjonnière, etc., et de Claude de Candie, Marguerite dut entrer à Neuville après 1602, et mourir avant 1623, car elle ne figure pas à ces deux dates sur les listes assez précises des Religieuses, conservées aux Archives départementales de l'Ain. (Cf. Guichenon, Hist. de Bresse et de Bugey, Lyon, 1650, Partie III, p369 )

(8) Jacques de Gex, seigneur de Vallon (L2, note 282)

(9) Claude Vidomne de Chaumont, seigneur de Charmoisy, et sa femme, Louise du Chastel. (L2, note 239 ; L3, note 231)

DCLIII quater (Lettre MMXXVIII du volume XXI reclassée) (1)

A LA MèRE DE CHANTAL (INéDITE) Affectueuse sollicitude pour une chère santé compromise.

Annecy, [juin-août 1610-1612 (2)]

Vous estes donq bien enrumee, ma tres chere Fille, et moy bien marri dequoy vous l'estes. Tenes vous bien a couvert du serein, je vous prie, et du soleil aussi. Si vous estes a table, ne m'escrives point, car cela vous incommode trop ; et si vous n'estes pas a table, escrives moy bien peu, et cela de nostre chere santé. Bonsoir, ma tres chere Fille ; Nostre Seigneur nous veuille de plus en plus rendre tous siens par effect, comme par affection nous le sommes. Ce doux Sauveur vous benisse, ma tres chere Fille, que j'iray voir si tost que je pourray bonnement. VIVE JESUS ! A men.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mme la baronne Angleys, née du Bellair, à Chambéry.

(1) Lettre découverte tardivement et reclassée à la date voulue (2) L'appellation de " Fille ", ainsi que l'écriture de ce billet, lui assignent pour date flottante les années 1610-1612. La recommandation de se tenir " a couvert du serein... et du soleil aussi, " permet de proposer les mois de l'été.

ANNéE 1611

DCLIV A M. BéNIGNE MILLETOT (Inédite) L'Evêque de Genève recommande à son ami les négociations du vicaire général de son diocèse et lui donne des nouvelles de sa fille Marie-Marguerite, Religieuse à la Galerie.

Annecy, 3 janvier 1611.

Monsieur, L'honneur que j'ay d'estr'aymé de vous, servira de [simple ] praeface a ma supplication, laquelle je vous fay [d'estre] favorable protecteur de ce porteur, frere de monsieur le premier President de Savoye (Antoine Favre) et mon Vicayre general , pour les affaires qui le tirent vers vous, qui sont parties siennes et parties miennes ; mais, a mieux dire, siennes et miennes tout ensemble, puisque luy mesme est mien par une longue et bonn 'amitié. Au demeurant, nostre bonne fille se porte mieux icy que nous n'eussions presque sceu esperer; ell'a bien eü un petit acces de fievre ces jours passés, mais ce n'a esté que cela. Ce qui est le plus, c'est qu'ell'est toute pleyne de vraye bonté et pieté, qui la rend uniquement chere a toutes ses Seurs. Dieu luy donne la sainte perseverance et vous conserve longuement, Monsieur, selon le souhait de Vostre tres humble et tres affectionné serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

3 janvier 1611.

A Monsieur Monsieur Milletot, Conseiller du Roy au Parlement de Bourgoigne.

Revu sur l'Autographe conservé au Grand-Séminaire d'Autun.

DCLIV bis lettre MMXXIX du volume XXI reclassée) (1)

A LA SOEUR FICHET RELIGIEUSE DE LA VISITATION D'ANNECY (FRAGMENT) Le traitement du cœur et les chaînes pour lier nos passions.

[1611 ou 1612 (2)]

………………………………………………………………………….. Ma tres chere Fille, toutes les fois que vous treuveres vostre cœur hors de la douceur, ne faites que le prendre tout doucement avec le bout des doigtz pour le remettre a sa place, et non a pleins poings, comme l'on dit, ni brusquement. Il faut bien vouloir servir ce cher cœur dans ses maladies, ouy mesme il faut le caresser quelquefois, et lier nos passions et nos inclinations avec des chaisnes d'or, qui sont les chaisnes de l'amour, affin de les ranger en toutes choses selon le bon playsir de Dieu………………………

(1) Lettre découverte tardivement et reclassée à la date voulue (2) " Ce saint Directeur, " dit la biographe de la destinataire, " reconnoissant que nôtre chere Sœur avoit une grande activité naturelle et que ses ardeurs pour la perfection auroient pù, à la suite du tems, porter son zéle au delà des bornes d'une juste moderation, il prit un soin particulier pour lui faire comprendre que ce n'est que dans la douceur qu'on trouve la paix de l'ame ; et ce fut sur ce sujet qu'il lui écrivit ces paroles que nous avons copiées mot à mot. " (Annee Sainte des Religieuses de la Visitation, 1689, tome l, p, 5.) D'après ce témoignage, on peut supposer que le billet incomplet qu'on va lire fut adressé à la Sœur Marie-Adrienne dans l'une des premières années de sa vie religieuse, qu'elle entreprit le 6 janvier 1611.

DCLV A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-D'ORBE Témoignages d'affectueux dévoilement. - De belles et bonnes confitures.- Deux recettes pour rétablir entièrement la santé.

Annecy, 4 janvier 1611.

Si vostre lettre m'a comblé de joye, je le demande a mon cœur, qui a esté tout absorbé de consolation voyant et la souvenance que vous aves de moy et l'honneur que vous continues de me faire en m'aymant, mais tendrement et cherement, comme vous me le tesmoignes. Mais que puis-je faire ni dire, ma tres chere Seur, qui puisse dignement vous satisfaire sur ce sujet ? Je confesse ingenuement que je suis vaincu, et que, comme vous me devances infiniment de toutes partz, vous le faites tres particulierement en celle-ci, de me rendre les devoirs et les tesmoignages d'amitié pour celle-la avec laquelle je vous ayme. Je la sens si grande, si forte et si fidelle qu'il ne me semble pas qu'aucun autre me puisse devancer de ce costé ; mais je ne sçai comme mon malheur a voulu que je vous en aye rendu si peu de preuves cette annee passee. Il faut, ma chere Seur, l'attribuer aux occasions qui ne s'en sont pas presentees, et non jamais a nulle sorte de mesconnoissance des obligations que je vous ay, qui sont indicibles, puis qu'elles ne sont pas comprehensibles. Croyés, ma tres chere Seur, que mon cœur est fraternellement amoureux du vostre, et que si j'avois la commodité d'assouvir ses desirs, je serois bien tost en vostre solitude, laquelle, vous dites, je redoute pour son aspreté, mais laquelle j'ayme precisement pour mille sujetz, mais principalement pour l'amour de vous, qui, par vostre presence, me l'avés rendue ci devant plus douce et plus aggreable que ne furent jamais les plus delicieuses conversations des villes. Il ne faut pas oublier de dire quatre motz, avant de finir, de la chere seur qui a manqué de nous estre ravie ces jours passés par un brave et galant gentilhomme qui la recherchoit en mariage. Je seray tous-jours extremement ayse de son contentement; mais quand il sera de n'estre point mariee, cette joye redoublera en moy. Mon Dieu, ne nous verrons-nous jamais tretous ensemble ? J'en suis un peu, a dire vray, impatient; mais je ne croy plus qu'elle m'ayme, puisque non obstant que je luy escrivisse dernierement, je n'ay point de ses nouvelles que par vostre entremise. Or sus, si ne laisseray-je pas de luy escrire.

Vous connoistres bien, ma tres chere Seur, par la longueur de cette lettre, le playsir que j'ay de le faire et de m'entretenir avec vous ; mais il n'y a remede, vostre charité me pardonnera. Je n'ay pas tous les jours le bien de vous pouvoir entretenir ; quand j'en ay la commodité, il s'en faut prevaloir. Je ne vous parle point de [mon frere ] ni de madame de Chantal; ilz vous escrivent tretous.

Vous me dites sur la fin de vostre lettre je ne sçai quoy de vos belles et bonnes confitures, et desquelles, estant avec vous, j'ay si abondamment usé. Mais, ma chere Dame, vous estes, avec la petite seur , la souveraine friandise pour m'attirer par devers vous, tout le reste n'est qu'accessoire; ces deux personnes que je viens de nommer sont le principal.

Il faut finir en vous recommandant le soin de vostre santé, avec la joye interieure et la recreation exterieure, qui vous serviront pour un entier restablissement. Faites le, ma chere Seur, sinon pour vous, pour le moins en consideration de ceux qui la souhaitent entiere et parfaite. Je suis de ceux-la, et vous le croyés, n'est-ce pas ? Ma chere Seur, il faut bien le faire, et m'aymer absolument, presque sans reserve. Je suis en Nostre Seigneur, que je vous desire propice eternellement, ma tres chere Seur, Vostre FRANçs DE SALES.

Je suis serviteur tres humble de madame nostre bonne mere et de monsieur le baron d'Origny , et leur bayse les mains avec humilité.

Ce 4 janvier I611

DCLVI A MADEMOISELLE CLAUDINE DE CHASTEL A quelle condition les exercices de piété revigorent l'âme, même s'ils sont faits sans goût. - La variété et l'unité des sentiments; le monde et le Ciel.- Eloge de la future Mère de Chastel, alors novice.

Annecy, 4 janvier 1611.

J'ay de la consolation de voir en vostre lettre, ma chere Fille, que non obstant tous vos desgoutz et toute vostre tristesse, vous aves perseveré a faire vos exercices sans vous en estre oubliee que fort peu; car, pourveu qu'on fasse en consideration de l'amour de Dieu ce qu'on fait, bien que ce soit sans sentiment et sans goust, l'ame ne laisse pas de prendre force et vigueur en l'interieur et en la portion superieure et spirituelle. Cheminés donq avec courage et parfaite confiance en Nostre Seigneur, car il vous tiendra de sa main; et par la varieté des sentimens a laquelle nous sommes sujetz en ce miserable monde, il vous conduira au Ciel, ou nous n'aurons qu'un seul et invariable sentiment de la joye amoureuse de sa divine bonté, a laquelle je vous conjure de me recommander perpetuellement. La bonne seur que vous aves ici est vrayement une bonne Fille; et pourveu qu'il playse a la sainte providence de Nostre Seigneur de nous laisser quelque tems madame de Chantal, ainsy que nous l'esperons , j'ay confiance en ce mesme Sauveur que cette chere seur sera bien consolee en ce genre de vie qu'ell'a embrassé. Je vous prie d'avoir souvenance de tout cela en vos oraysons. Vostre tres affectionné serviteur en NostreSeigneur, FRANçs, E. de Geneve.

A Neci, 4 janvier 1611

A Madamoyselle de [Chastel].

DCLVII A LA MèRE DE CHANTAL ( INéDITE ) Ne rien regarder, ne rien aimer que dans la lumière et l'amour de NotreSeigneur. - Un " livret " qui a besoin d'une préface pour être plus intelligible. - Communication promise pour le jour même ou le lendemain.

Annecy, vers le 6 janvier 1611 .

Ma tres chere Fille, ma Seur, Il faut bien que mon cœur donne le bon jour au vostre de la part de Nostre-Seigneur. Je prie donq cette souveraine pureté et clarté qu'elle donne le jour de sa lumiere et de son amour a nostre cœur, affin quil chemine en cette lumiere et quil vive en cet amour, que rien ne soit regardé qu'en cette lumiere, ni rien aymé qu'en cet amour. . J'ay bien treuvé le livret duquel je vous parlay ; mais j'y ay rencontré des choses si dures, que je ne vous le veux bailler qu'apres vous avoir fait une praeface qui vous le rende plus intelligible et moins scabreux . Cependant, demeurés toute en Dieu, et le suppliés quil rende nostre cœur tout uniquement, simplement et purement sien. J'ay un petit projet a vous communiquer, qui tend a la gloire de Dieu et reduction d'une grande ame . Si je puis, ce sera ce jourd'huy; si je ne puis, ce sera demain. Bonjour donq, ma tres uniquement chere Seur, ma Fille ; Jesus soit tous-jours sur vostre cœur.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. de Longeville, à Besançon. DCLVIII A MADAME DE LA FLéCHèRE (INéDITE) Dans quels cas il ne faut pas s'abstenir de communier. - La variété des petits accidents de cette vie et l'état immobile de la sainte éternité. - Deux nouvelles recrues pour la Visitation.

Annecy, 7 janvier 1611.

Ma tres chere Fille,

J'ay trois de vos lettres qui ne sont point respondues, et si, je n'ay encor point de loysir maintenant. Seulement vous diray-je que la faute commise avec madame la Comtesse et M. du Coudrey m'a donné mille consolations en sa reparation, car vous la fistes extremement bien a mon gré ; et ne failloit pas pour cela quitter la tres sainte Communion, laquelle, au contraire, il faut employer pour remede a telz petitz defautz, qui ne viennent pas tant de mauvayse volonté, comme de surprise et faiblesse. Je me res-joüys dequoy vostre fievre a cessé avant que j'en aye sceu le commencement. Il faut ainsy cheminer par varieté de petitz accidens spirituelz et temporelz, tenans tous-jours neanmoins a Nostre Seigneur qui, en cette sorte, nous conduira par sa grace a l'estat immobile de la sainte eternité. Nostre Mme de Chantal a esté rudement malade (note 21), mais maintenant se porte beaucoup mieux et va tous les jours en amendant de santé, avec une continuelle memoyre de vous, qu'elle cherit et honnore de tout son cœur. Hier elle receut une nouvelle fille, qui fait la septiesme , et dans peu on attend la huitiesme . Elle se recommande a vostre charité. J'ay escrit nagueres a Bons, par une bonne commodité. Dieu vous benisse, ma chere Fille. Je suis immortellement tout vostre.

7 janvier 1611.

A Madame Madame de la Flechere.

Revu sur l'Autographe conservé au Grand-Séminaire de Dijon.

DCLIX A MADAME DE MONTFORT ( INéDITE ) Félicitations à l'occasion d'une naissance.

Annecy, 14 janvier 1611.

Madame ma chere Cousine, ça esté de tout mon cœur que je me suis res-joüy du contentement que Nostre Seigneur vous a donné et a monsieur de Monfort mon cousin, puisque l'affection avec laquelle je vous honnore me fait participer a tous vos ressentimens. Dieu vous face voir longuement cet enfant prouffiter es benedictions que luy souhaite,

Madame ma Cousine,

Vostre humble cousin et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

XIIII janvier 1611.

A Madame Madame de Monfort.

Revu sur l'Autographe conservé dans la sacristie de l'église paroissiale de Grasse. DCLX A LA MèRE DE CHANTAL La conversion de Mme de Saint-Cergues : la cérémonie se fera dans l'oratoire de la Galerie. - Pourquoi faut-il bien traiter son cœur et le " tenir en bon point." - Ou rien, ou Dieu. - Notre amour pour Dieu, jamais suffisant, jamais excessif.

Annecy, vers le 12 ou le 20 janvier 1611 .

Or sus, ma tres chere Fille, la plus grande gloire de Dieu, qui est la souveraine maistresse de nos affections, m'a retenu aupres de cette bonne dame de Saint Cergue, pour la reduction de laquelle vous aves prié (note 24); car l'ayant veué disposee a prendre les finales resolutions de son bonheur, je ne l'ay point voulu abandonner qu'elle ne les eust faites , dont je loüe Nostre Seigneut de tout mon cœur. Et vous, loüés-le aussi de tout vostre cœur, et nous le loüerons tous deux de tous nos cœurs. J'ay opinion que sa Majesté divine sera honnoree en cette conversion.

Je suis bien ayse qu'elle se soit un peu recreée aupres de vous, car voyes-vous, elle sentira tous-jours quelque petite tranchee de l'enfantement qu'elle va faire. Nous avons pris jour pour nous voir demain et commencer, a mon advis, sa confession et preparation a la sainte Communion, laquelle nous ferons Dimanche en vostre oratoire aussi ; car, ma tres chere Fille, puisque j'espere que les Anges, et sur tout la Reyne des Anges, regarderont le spectacle de la derniere action de la reduction de cette ame, je desire qu'elle se face autour de vostre chere petite trouppe, affin que nous soyons tous regardés avec une joye extraordinaire et qu'avec ces Espritz celestes, nous facions le festin d'allegresse sur cet enfant revenu (Lc 15,10).

Je prie nostre doux Sauveur qu'il respande sa douce et aggreable suavité sur vous, affin que vous reposies saintement, sainement, tranquillement en luy, et qu'il veille paternellement sur vous, puisqu'il est le tres souverain amour de nostre inseparable cœur. 0 Dieu, ma chere Fille, je le vous recommande, nostre pauvre cœur; soulagés-le, confortés-le, recreés-le le mieux et le plus que vous pourres, affin qu'il serve Dieu ; car c'est pour cette consideration qu'il nous le faut traitter. C'est l'aigneau d'holocauste qu'il nous faut offrir a Dieu, il le faut donq tenir en bon point et grasselet, s'il est possible ; c'est le lict de l'Espoux, pour cela le faut-il parsemer de fleurs (Ct 1,15). Consolés-le donq, ma chere Fille, ce pauvre cœur, et luy donnés le plus de joye et de paix que vous pourres. Helas ! qu'avons-nous autre chose aussi a souhaitter que cela ?

Vive Dieu ! ma Fille: ou rien, ou Dieu ; car tout ce qui n'est pas Dieu, ou n'est rien, ou est pis que rien. Demeurés bien toute en luy, ma chere Fille, et le priés que j'y demeure bien tout aussi, et la dedans aymons-nous puissamment, ma Fille, car nous ne sçaurions jamais trop ni asses [aimerJ. Quel playsir d'aymer sans craindre d'exces ! Or, il n'y en a jamais point ou on ayme en Dieu.

Je vous envoye ce Miroir d'amour , et apres vous je le verray, car j'en ay envie, estimant que cette traduction faite par les Chartreux sera parfaite.

……………………………………………………………………………………………………

DCLXI A LA PRéSIDENTE FAVRE Convalescence de la Mère de Chantal. - La "chere grande fille." - Quand les " embarassemens " d'une grande maison augmentent, " il faut tant plus appeller Nostre Seigneur a nostr'ayde. " - La plus grande consolation à la fin de la journée.

Annecy, 25 janvier 1611 .

Ma tres chere Seur, ma Fille, C'est tout couramment que je vous escris. J'iray ce soir voir Mme de Chantal (qui guerit fort lentement, sur tout des jambes et des bras, et qui vous bayse tres affectionnement les mains) pour conferer avec elle sur la reception de la fille dont vous m'escrives, delaquelle les bonnes qualités ne sont pas de peu de consideration . Nous verrons aussi la chere grande fille (Sœur Marie-Jacqueline Favre, fille de la destinataire), qui est certes fort aymable et le cœur gauche de Mme de Chantal.

J'ay dit, il y a des-ja quelque tems, a M. Pergod que je voulois estre son tresorier d'ores-en avant; bien que je desire que mon office finisse bien tost par la vente de cette mayson, laquelle me sembleroit utile plus que la conservation, pourveu qu'elle se vendit a bonnes enseignes . Mais il n'en faut pas faire grand bruit.

Ma tres chere Fille, je vous voy, ce me semble, bien enfoncee dans une multitude d'embarassemens, que la grandeur du mesnage ou vous estes vous met sur les bras. Mais, ma tres chere Fille, il faut tant plus appeller Nostre Seigneur a nostr'ayde et reclamer sa sainte assistence, affin que ce travail que vous deves supporter luy soit aggreable, et que vous l'embrassies pour son honneur et gloire. Voyes, ma chere Seur, que nos jours sont cours (Jb 14,5) et que, par consequent, le labeur que nous y avons ne peut estre long ; si que, moyennant un peu de patience, nous en sortirons avec honneur et contentement, car nous n'aurons point de si grande consolation a la fin de la journee que d'avoir beaucoup travaillé et supporté de peynes.

Bonsoir, ma tres chere Seur ; aymes fidellement ce frere et serviteur qui est tout vostre.

FRANçs, E de Geneve.

xxv janvier.

Je vous remercie bien humblement de la marmotte. A Madame Madame la premiere Presidente de Savoye.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Pignerol.

DCLXII A M. PHILIPPE DE QUOEX (FRAGMENT) La nouvelle ruche de la Visitation. - Une maladie inconnue à Galien. - Une mère abeille " trop aspre a la cueillette. " - La Mère de Chantal et les saintes veuves de l'Eglise.

Annecy, janvier ou février 1611 .

………………………………………………………………………………………………….. Je recommande a vos Sacrifices la santé de la mere abeille de nostre nouvelle ruche; elle est grandement travaillee de maladie, et nostre bon monsieur Grandis , quoy qu'il soit l'un des doctes medecins que j'aye veus, ne sçait qu'ordonner pour ce mal, qu'il dit avoir quelque cause inconneuë a Galien, docteur des medecins. Je ne sçai si le diable nous veut espouvanter par la, ou si elle n'est point trop aspre a la cueillette ; toutefois je sçai bien qu'elle n'a point de meilleur remede a son gré que de s'exposer au Soleil de justice (Mal ult, 2). Quoy que c'en soit, j'ay tant a cœur cette sainte entreprise, qui ne vient que d'en haut, que rien ne m'estonne en sa poursuite, et croy que Dieu rendra tout a fait cette Mere une sainte Paule, sainte Angele, sainte Catherine de Gennes et telles saintes vefves, qui, comme belles et odorantes violettes, ont esté si aggreables a voir dans le sacré jardin de l'Eglise. De telles espouses de Jesus Christ il est dit (Ps 44,9) : Un parfum de myrrhe, d'aloès et de cannelle sort de vos vêtements. etc. ………………………………………………………………………………….

Revu sur le texte inséré dans l'Histoire de la Fondation du 1er Monastère de la Visitation d'Annecy.

DCLXIII A LA MèRE DE CHANTAL La gloire de Dieu, maîtresse et régente des affections de François de Sales. Un défi entre deux Saints; leur unité d'âme et de cœur.

Annecy, [février 1611]

0 Dieu, ma toute chere Fille, je proteste, mais je proteste de tout mon cœur, qui est.plus vostre que mien, que je ressens vivement la privation que je souffre de vostre veüe pour ce jourdhuy. Nostre maistresse, la gloire de Dieu, l'a ainsy disposé, et vous sçaves, ma tres chere Fille, quelle fidelité nostre cœur tres uniquement un luy a voüee ; c'est pourquoy, sans reserve, je la laisse regenter au dessus de mes affections, es occasions ou je voy ce qu'elle requiert de moy. 0 demain, Dieu aydant, je vous iray entretenir une bonne heure avant le sermon, et nous parlerons de nostre desfy, lequel vous treuveres bien aggreable, ma chere Fille, et bien digne de nostre si inseparable cœur. Or sus donq, bon soir, ma toute mienne Fille. Je voudrois vous pouvoir dire le sentiment que ce jourdhuy j'ay eü, en communiant, de nostre chere unité, car il a esté grand ; parfait, doux, puissant, et quasi par maniere de vœu et de dedicace. Bon soir, la fille de mon cœur, ou plus tost, ma Fille et mon cœur. Soyes toute en paix, toute en repos et sur tout, toute en Dieu. Faites moy escrire deux motz, car ces messagers me sont suspectz.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Pistole.

DCLXIV

A M. BéNIGNE MILLETOT

(INéDITE) Mme de Chantal apprend la mort de son père. - Son " desplaysir " et sa " vertu " dans cette circonstance. - Eloge du défunt. - Le bruit de la future translation du saint Evêque à un autre siège n'est pas fondé.

Annecy, 26 février 1611.

Monsieur,

Il y a ja long tems que la triste nouvelle du trespas de feu monsieur le President Fremiot nous estoit arrivee , et quant et elle un regret extreme, selon les grans devoirs que nous luy avions et la grand'estime en laquelle nous l'avions ; mais nous avions empesché que la bonne Mme de Chantal n'en apperceut aucun bruit, parce que c'eust esté une cruauté de voir surcharger sa maladie d'un sentiment de si grande douleur, en un tems auquel elle estoit encor fort foible. Maintenant neanmoins, je luy ay porté moy mesme ce fascheux advis, en la reception duquel son desplaysir a grandement combattu sa vertu, laquelle sans doute, si elle n'eust esté fort solide et profonde, ell'eust esté vaincüe ; mays, Dieu mercy, elle en a tant tesmoigné, que ceux qui l'ont veuë en ce point de tristesse, en ont receu un exemple digne de memoyre .

Et moy j'ay receu de la consolation, ayant sceu que ce bon et digne seigneur defunct avoit eu aggreables les souhaitz que, selon ma naïfveté, j'avois marqués en ces dernieres lettres que je luy escrivis. C'est la verité, Monsieur, j'honnorois cet honnorable et grand personnage avec un amour tout particulier, lequel ne perira jamais en mon ame, non plus que, celuy que, de tout mon cœur, je vous ay dedié et que de rechef je vous consacre.

Je ne sçai comme ce bruit de ma future translation a un autre Evesché a peu courir autour de moy; sans qu'il y ayt eu de cela ni sentiment, ni desir, ni aucune sorte d'opinion en moy. Non, Monsieur, il n'y a point eu d'apparence en tous les discours qu'on en a fait ; de sorte que je persevereray au saint service que je suis obligé de rendre a la chere trouppe en laquelle vous aves un si bon gage . Dieu en soit loüé et vous face abonder en ses graces et consolations. Je suis en luy, Monsieur, Vostre plus humble et tres affectionné serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

A Neci, le XXVI febvrier 1611.

A Monsieur. Monsieur Milletot, Conseiller du Roy au Parlement de Bourgoigne.

Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Turin.

DCLXV A LA PRéSIDENTE BRULART Comment connaître l'intention de Notre-Seigneur à propos d'une vocation. - L'holocauste " en effect " et l'holocauste en " affection. " - Une " hantise " indiscrète et superflue. - Il est mieux, pour une femme du monde, d'ouïr la sainte Messe tous les jours que de faire l'oraison chez soi.- Santé et sainteté.

Annecy, 28 février 1611 .

Ma tres chere Seur, ma Fille, J'ay vos deux lettres, dont la premiere est de l'unziesme du mois passé et la seconde de l'unziesme de celuy-ci ; et j'ay tant a respondre a la premiere [qu'à la seconde], parce que je l'ay receuë seulement despuis peu et non gueres plus tost que la seconde.

Vous deves croire le confesseur de N. en ce qui regarde son entree en Religion, car vous ne sçauriés mieux apprendre l'intention de Nostre Seigneur que par l'advis de celuy qu'il a donné pour directeur a la fille dont il s'agit. Que [si] sa divine Majesté ne vouloit pas cet holocauste en effect final, mais seulement en affection et application commencee, comme il fit d'Isaac (Gn 22,10), c'est a dire, si cette chere Fille estant entree en l'Ordre, ne se treuvoit pas forte pour y perseverer, mon Dieu ! quel mal y auroit-il en cela ? Nul, sans doute; et en ce cas, il faudroit renoncer a nos goustz et plus secrettes affections pour acquiescer a la sainte volonté de Dieu.

Puis que donq maintenant elle est preste, au jugement de son Pere spirituel et des bonnes Meres Carmelines, et que monsieur son pere contribue son consentement, il semble qu'en toute asseurance vous en pouves faire l'offrande, et que Nostre Seigneur l'aura fort aggreable, sauf neanmoins a son bon playsir de disposer de sa perseverance en cet estat particulier, ou de sa sortie, selon que sa providence treuvera meilleur; a quoy nous nous conformerons tous-jours et sans replique, car il n'est pas raysonnable de prescrire a cette infinie Sapience la façon de laquelle il nous veut rendre siens. Voyla pour le premier point. .

Pour le second, je regrette infiniment que ce personnage se laisse si long tems tromper et trompe soy mesme en cette indiscrette et superfluë hantise, et sur tout puisqu'elle donne du scandale. 0 Dieu ! que ce leur seroit chose utile a tous deux de renoncer a ces inutiles et inconsiderees complaysances, et que ce seroit une grande charité de les en retirer ! Mais, quant a la personne que je connois , quoy que jadis elle fust aucunement interessee en ce mal, qui pour n'estre pas vicieux ne laisse pas d'estre perilleux, je ne treuve aucun inconvenient que quelquefois, selon les occurrences, elle se confesse en toute liberté a ce personnage-la, dans le cœur duquel, s'il y avoit quelque impureté, elle ne se glisseroit pas par la confession, mais ouy bien par les autres conferences et conversations, ou privautés et hantises. Qu'elle s'y confesse donq librement es occasions ; mais qu'elle ne luy parle pas hors de la, que courtement et promptement.

Pour le troysiesme, croyés fermement que vous n'avés ni retenés a vostre escient aucune affection contre la volonté de Dieu, c'est a dire pour le peché veniel, encor que plusieurs imperfections et mauvaises inclinations de tems en tems vous surprennent. Ne laissés pas de faire la Communion le jeudi et les festes sur semaine, et le mardi du Caresme ; mais cela n'en doutés plus, ains employés vostre cœur a estre bien fidele en l'exercice de la pauvreté emmi les richesses, de la douceur et tranquillité emmi le tracas, et de la resignation du cœur et de tout ce qui vous doit arriver en la providence de Dieu. Qu'est-ce qui nous peut manquer, ayant Dieu ?

Pour le quatriesme, il est mieux en toute façon que vous oyies la sainte Messe tous les jours et y faire l'exercice de la Messe, que de ne l'ouïr pas, sous pretexte de continuer l'orayson chez vous. Je dis qu'il est mieux, non seulement parce que cette reelle presence de l'humanité de Nostre Seigneur en la Messe ne peut estre suppleée par la presence mentale (bien que, pour quelque digne respect, on demeure esloigné d'icelle), mais aussi parce que l'Eglise desire fort que l'on assiste a la Messe. Et ce desir la tient lieu de conseil, auquel c'est espece d'obeissance de s'accommoder, quand on le peut bonnement, et par ce que vostre exemple est utile au simple peuple en la qualité que vous estes : or, il n'aura point d'exemple de ce que vous feres en vostre oratoire. Arrestés-vous donq a ceci, ma tres chere Fille.

Je ne prescheray ce Caresme qu'aux monasteres de cette ville : et cinq ou six fois en la grande eglise. Je suis plein de santé, a mon advis; fussé-je plein de sainteté, comme mon rang et ma charge le requierent ! .

La bonne madame de. Chantal a tesmoigné et tesmoigne une vertu toute particuliere en l'occasion du trespas de monsieur son pere, qu'elle n'a sceu que despuis troys jours, parce que, la voyant si affoiblie de sa maladie, je luy celay cette mauvaise nouvelle tant que je peus, sçachant bien que cela retarderoit le retour de sa santé (lettre 664). Vanité des vanités, et toutes choses sont vanité (Eccles 1,2), ma tres chere Fille, sinon d'aymer et servir Dieu. Cette bonne Seur a esté toute consolee d'entendre que son pere estoit mort en l'acte de repentance.

Demeurés toute en Dieu, ma tres chere Fille, vivés saintement joyeuse, douce et paysible. Je suis, mais fort absolument, Ma tres chere Fille, Vostre serviteur tres humble, FRANçs, E. de Geneve.

DCLXVI A LA MèRE DE CHANTAL (INEDITE) Un moyen de " recreer nostre pauvre cœur. " - La Mère de Chantal est avertie de ne pas se tenir à genoux pendant son oraison.

Annecy, [mars 1611 )]

Je suis bien content, ma tres chere Fille, que vous retourniés doucement a la sainte orayson, pour un peu recreer nostre pauvre cœur aupres de son Sauveur qui, comme l'arbre de bausme, distillera tous-jours quelque goute de sa sainte liqueur sur nous, qui demeurerons paysiblement en attention. Demeurés donq une demi heure au matin et un quart d'heure au soir, et ne vous opiniastrés pas a vous tenir a genoux, car il suffira bien d'estre assise. Vous pouves tres bien recevoir M. de la Tour ; Dieu luy face la grace de bien profiter en vostre conversation, et a monsieur le Baron d'Effrans , lequel il faut un peu que vous entreteniés sur ses exercices et sur …………………………………………….

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à la Visitation d'Annecy.

DCLXVII A MONSEIGNEUR JEAN-PIERRE CAMUS éVêQUE DE BELLEY Il faut beaucoup souffrir des enfants en bas âge. - Quatre mots de saint Paul, règle des prédicateurs. - La patience et la doctrine.

Annecy, 7 mars 1611 .

Monseigneur,

Je me res-jouis avec vostre peuple qui a le bien de recevoir de vostre bouche les eaux salutaires de l'Evangile, et m'en res-jouirois bien davantage, s'ïl les recevoit avec l'affection et reconnoissance qui est deuë a la peyne que vous prenes de les respandre si abondamment. Mays, Monseigneur, il faut beaucoup souffrir des enfans tandis qu'ilz sont en bas aage, et bien que quelquefois ilz mordent le tetin qui les nourrit, il ne faut pas pourtant le leur oster. Les quatre motz du grand Apostre (2 Tm 4,2) nous doivent servir d'epitheme : A temps et â contretemps,. avec toute la patience et la doctrine. Il met la patience la premiere, comme plus necessaire, et sans laquelle la doctrine ne sert pas. Il veut bien que nous souffrions qu'on nous treuve importuns, puisqu'il nous enseigne d'importuner par son " contretemps. " Continuons seulement a bien cultiver, car il n'est point de terre si ingrate que l'amour du laboureur ne fœconde. J'attendray cependant les livres quil vous plaist me promettre, qui tiendront en mon estude le rang convenable a l'estime que je fais de leur autheur, et a l'amour parfait avec lequel je luy porte et porteray toute ma vie honneur, respect et reverence. Je suis, Monseigneur, Vostre tres humble frere et tres obeissant serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

Le 7 mars 16. . .

DCLXVIII A LA MèRE DE CHANTAL Le nom que le Saint avait d'abord adopté pour ses chères filles ; pourquoi il le changea. - Sa dévotion à sainte Françoise Romaine. - Le " petit Batiste " et " Celse Benine. "

Annecy, 9 mars 1611.

Ouy, ma chere Fille, ouy sans opiniastreté, nous changerons le nom de Seurs Oblates , puisque cette expression desplait si fort a ces messieurs ; mais nous ne changerons jamais le dessein et le vœu eternel d'estre a jamais les tres humbles servantes de la Mere de Dieu. Renouvellés-en la promesse en vostre Communion ; j'en feray de mesme au Sacrifice de la Messe. Helas ! il y a aujourd'huy douze ans que j'eus la grace de celebrer dans le monastere de cette sainte vefve Romaine , avec mille desirs de luy estre devot toute ma vie. Comme elle est nostre sainte Patronne, il faut qu'elle soit nostre modele. Elle aymoit bien autant son petit Batiste que vous aymés vostre Celse Benine ; mais elle laissa a Dieu l'entiere disposition d'en faire a sa volonté, et il en fit un enfant de salut. Ainsy je l'espere du cher enfant de ma tres chere Mere.

Revu sur un ancien Ms. de l'Année Sainte, conservé à la Visitation d'Annecy. DCLXIX AU PRéSIDENT ANTOINE FAVRE Les " pauvres gens d'Estrembieres ; " prière de les défendre contre leurs frères rebelles.

Annecy, 10 mars 1611.

Monsieur mon Frere,

Je vous ayescrit par celuy qui m'a apporté ce matin vostre lettre ; mais ces pauvres gens d'Estrembieres me forcent, par leurs remonstrances, d'interceder pour eux, puisqu'ilz recourent a moy pour cela, en qualité, disent-ilz, de mes enfans les plus exposés a la persecution de leurs freres rebelles . Je vous supplie donq tres humblement, en ce qui pourra bonnement et saintement se faire, de les avoir en recommàndation. Je vous donne de rechef le bon jour tres affectionné, et suis…………………………………

Le 10 mars 1611.

DCLXX A LA MèRE DE CHANTAL (INéDITE ) Un arbitrage du Saint dans une querelle entre soldats.

Annecy, [mars] 1611 .

Je vous donne le bon jour, ma tres chere Fille, avec .cette mortification de ne vous pouvoir voir d'aujourdhuy, parce que je vay a deux lieuës d'icy pour accommoder certaine grande querelle qu'il y a entre nos François . Mays avant que de partir, je vay dire la Messe, tous-jours pour nostre cœur, que je supplie Nostre Seigneur remplir de mille et mille benedictions, et sur tout de celle de son tres parfait amour. Bon jour donq, ma tres chere Fille, et dites moy comme vous vous portes. Au moins, vivés joyeuse en ce Sauveur, au service duquel nous sommes trop heureux d'estre voüés sans reserve quelconque. Vive Jesus ! Amen.

Revu sur une copie conservée à la Visitation d'Annecy.

DCLXXI A LA MêME Le baume et les " basses herbettes " de la Croix. - Grandeur de saint Joseph; pourquoi pouvait-il faire envie aux Anges et défier le Ciel, - La veuve de Naïm et la mère de Celse-Bénigne.

Annecy, 17 mars 1611 ,

Ma chere Fi1le, tenons nous, je vous supplie, tout au bas bout de la Croix, trop heureux si quelque goutte de ce bausme qui distille de toutes pars tombe dedans nostre cœur, et si nous pouvons recueillir de ces basses herbettes qui naissent la autour.

0 je voudrois bien, ma tres chere Fille, vous entretenir un peu sur la grandeur de ce beni Saint que nostre cœur ayme, parce qu'il a nourri l'Amour de nostre cœur et le cœur de nostre amour. Sur ces paroles : Seigneur, faites bien aux bons et aux droitz de cœur (Ps 124,4), 0 vray Dieu, disje, qu'il falloit que ce Saint fust bon et droit de cœur, puisque Nostre Seigneur luy a fait tant de bien, luy ayant donné la Mere et le Filz ! Car, ayant ces deux gages, il pouvoit faire envie aux Anges et desfier le Ciel tout ensemble d'avoir plus de bien que luy ; car, qu'y a il entre les Anges, comparable a l.a Reyne des Anges, et en Dieu, plus que Dieu ?

Bon soir, ma toute chere Fille. Je supplie ce grand Saint, qui a si souvent dorloté nostre Sauveur et qui l'a si souvent bercé, qu'il vous face les caresses interieures qui sont requises a l'avancement de vostre amour envers ce Redempteur, et qu'il vous impetre abondance de paix interieure, vous donnant mille benedictions. Vive Jesus, vive Marie ! et encor le grand saint Joseph qui a tant nourri nostre Vie. A Dieu, ma Fille; la verve de Naim m'appelle aux funerailles de son cher filz (Lc 7,11). Ce n'est pas que, sur ce sujet, je ne pense a ce que vous m'escrives du vostre. A Dieu soyons nous sans fin, sans reserve, sans mesure. Jesus soit nostre couronne, Marie soit nostre miel.

Je suis, au nom du Filz et de la Mere, Vostre tres asseuré serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

DCLXXII AU PRéSIDENT ANTOINE FAVRE Compassion du Saint pour les misères du pays au printemps de 1611

Annecy, 19 mars 1611

Monsieur mon Frere, Le P. François et moy avons escrit a Thonon selon vostre derniere lettre, et ferons avec soin tout ce qui se presentera a faire sur ce sujet. Je vous escrivis l'autre jour des miseres de ce pais (lettre 659), non point contre la verité, qui est plus grande en cela qu'on ne sçauroit dire, mais bien contre mon gré, puisque le mal est irremediable , Mais, me treuvant chez M. le Prœsident de cette ville lhors qu'ilz despechoyent, je me treuvay engagé par sa priere, et des autres seigneurs du: Conseil , de joindre ma lettre a la leur. Je prie Nostre Seigneur quil soulage ce peuple de sa grace et le divertisse du desespoir, et les affaires publiques d'une totale ruine. Je suis, Monsieur mon Frere, Vostre plus humble frere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

XIX mars 1611.

A Monsieur Monsieur Favre, Baron de Peroges, Conseiller d'Estat de S. A., Premier President de Savoye..

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation du Mans.

DCLXXIII A UNE DAME INCONNUE Le monde et ses séductions. - Mépris extrême du Saint pour la gloire. Les exigences du Créateur et celles du monde.

Annecy, 22 mars 1611.

Helas, ma tres chere Fille, que ce miserable monde est puissant a nous traisner apres ses niaiseries et amusemens ! Or, je suis bien ayse que nous nous soyons un peu apprivoysés, monsieur vostre mary et moy. A cette intention, je luy parlay bien amplement de mes affaires et des occurrences qui me regardoyent et ne sçavois bonnement comme faire pour luy celer l'extreme mespris que Dieu m'a donné de toutes ces adventures qu'on appelle de fortune et d'establissement ; car il ne veut pas que cela soit mesprisé d'un si grand mespris comme est celuy que, graces a Nostre Seigneur, j'en ressens en mon ame. 0 Dieu, ma chere Fille, que ce monde est estrange en ses fantasies, et a quelle sorte de prix est il servi ! Si le Createur ordonnoit des choses si difficiles comme le monde, combien peu treuveroit-il de serviteurs. Or sus, demeurés en paix aupres de la tres sainte Croix, eslevee en ce tems pour enseignes de salut a nos ames. FRANçs, E. de Geneve.

Le 22 mars 1611.

DCLXXlV A MADAME DE LA FLéCHèRE Pourquoi les petites chutes et jmperfections ne doivent étonner ni l'âme chrétienne, ni son directeur.

Annecy, 22 mars 1611,

Ma tres chere Fille, Vous pouves penser qu'en ce tems je suis attaché icy, sans que je puisse executer le desir et dessein que j'avais de vous aller voir, sinon que quelque cas de necessité m'appellast a vostre service ; car alhors, rien ne me sçauroit retenir, estant si tres entierement et parfaitement vostre comme je suis. J'ay veu par vos lettres vos petites cheutes et imperfections, pour lesquelles ni vous ni moy ne devons aucunement nous estonner, car ce ne sont que des petiz advertissemens de nous tenir bas et humbles devant nos yeux, et pour nous esveiller en cette sentinelle en laquelle nous sommes. Il faut donq bien vivre courageuse, ma tres chere Fille, car en fin nous sommes a Dieu sans reserve, ni exception aucune. Demeures donq en paix, avec la grace et consolation du Saint Esprit. Je vous escris sans loysir, mays non pas sans un tres grand desir continuel de vostre grandeur spirituelle, estant, comme je suis, tres entierement et parfaitement vostre.

F. E. de G.

A Neci, le XXII mars 1611.

A Madame Madame de la Fleschere.

Revu sur l'Autographe conservé à Aoste, aux Archives de la Société académique.

DCLX.XV AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL 1er Paris, Chambéry, réclament l'Eveque de Genève pour le Carême de l'année suivante: que le duc de Savoie décide : le Saint se conformera à son désir.

Annecy, .3 avril 1611.

Monseigneur,

Je suis extremement recherché et pressé d'aller prescher le Catesme prochain a Paris. D'autre part, messieurs du Senat de Chamberi me font l'honneur de me desirer a mesme fin. Je supplie tres humblement Vostre Altesse de me commander ce qu'elle voudra, puisque je prendray mon inclination de la sienne et ma resolution de son commandement . Si Dieu exauce mes souhaitz, il comblera de ses plus cheres benedictions Vostre Altesse, de laquelle je suis d'un cœur non pareil, Le tres humble, tres obeissant et tres fidele serviteur, FRANçs., E. de Geneve.

A Neci, le jour de Pasques 1611.

DCLXXVI A L'ABBé D'ABONDANCE, VESPASIEN AIAZZA Humble récit des commencements de la Visitation. - Pourquoi Mme de Chantal est-elle venue " a son chetif pere. " - Sa prudence et sa force virile. - Jacqueline Coste. – " Un doux et gracieux refuge. " - L'esprit et la vie intérieure des premières Religieuses. - Dévouement de François de Sales à Dieu et à son Eglise. - Pour la charité, toute peine est bien aimée. - Un Saint qui avait le don d'ouvrir les cœurs.

Annecy, .3 avril 1611.

Monsieur mon tres cher Frere,

L'incroyable parfum d'une amoureuse suavité dont vostre lettre nompareille en douceur pour moy est pleine, me force doucement a condescendre a vos fraternelz desirs de sçavoir ce que je fay en ce recoin de nos montagnes, dont vous dites que l'odeur est montee jusqu'a vous. Je le croy facilement, mon tres cher Frere : puisque j'ay mis des holocaustes sur l'autel de Dieu, falloit-il pas qu'elles jettassent une odeur de suavité ? Voyci donq, non point ce que j'ay fait, mais ce que Dieu a fait l'esté passé.

Mon frere de Thorens alla querir en Bourgoigne sa petite femme et amena avec elle une belle mere qu'il ne merita jamais d'avoir, ni moy de servir ; vous sçaves desja quelque chose comme Dieu l'a rendue ma fille. Or, sachés donq que cette fille est venue a son chetif pere affin qu'il la fist mourir au monde, selon le dessein que je vous ay communiqué a nostre derniere entreveue. Pressee des desirs de Dieu, elle a tout quitté, et, avec une prudence et force non commune a son sexe fragile, elle a pourveu a son desengagement ; en sorte que les bons treuveront beaucoup de choses a loüer en cela, et les enfans malins du siec1e ne sçauront sur quoy s'attacher pour former leurs mesdisances.

Nous l'enfermasmes le jour de la tres sainte Trinité, avec deux compaignes et la servante que je vous fis voir, qui est une ame si bonne dans la rusticité de sa naissance, que, dans sa condition, je n'en ay point veu de telle. Despuis, il vient des filles de Chamberi, de Grenoble et Bourgoigne, pour s'associer a elles ; et j'espere que cette Congregation sera pour les infirmes un doux et gracieux refuge, car, sans beaucoup d'austerités corporelles, elles prattiquent toutes les vertus essentielles de la devotion. Elles disent l'Office de Nostre Dame, font l'orayson mentale ; elles ont une police de travail, silence, obeissance, humilité, exempte de toute proprieté, extremement exacte et autant qu'en monastere du monde (Lettres 4 note 507). Leur vie est amoureuse, interieure, paysible et de grande edification. Apres leur profession, elles iront servir les malades, Dieu aydant, avec grande humilité. Voyla, mon tres cher Frere, un petit sommaire de ce qui s'est fait icy. Quant a la reforme que vous projettés , je la passionne, et, faut advoüer la verité, vostre inclination m'incline et me tire tout a soy ; vos raysons sont preignantes et vostre authorité toute puissante pour moy. Non, pour Dieu, ne craignés point de m'importuner. J'ay sacrifié ma vie et mon ame a Dieu et a son Eglise : qu'importe-il que je m'incommode, pourveu que j'accommode quelque chose au salut des ames ? Traittés-moy donq fraternellement, puisque vous sçaves qu'entre nous tout se fait en charité et pour la charité.

Or, la charité n'a point de peyne qui ne soit bienaymee : " Là où il y a de l'amour, il n'est rien de pénible, ou bien, s'il y a de la peine, elle est bien aimée." (S.Aug De Bono Viduit. 21)

Si ce pauvre garcon ne m'eust rencontré ici pour se confesser a moy, il s'en alloit a Rome, ne treuvant personne a qui ouvrir a son gré confidemment son ame, ou, a la verite, j'ay treuvé moins de mal que je ne pensois, et incomparablement moins qu'il ne croyait. 0 mon Dieu, mon tres cher Frere, si Dieu, qui incline tant de personnes a me remettre la clef de leurs cœurs, voire a en lever la serreure devant moy affin que je voye mieux tout ce qui est dedans, pouvoit si bien fermer le mien que rien n'y entrast jamais que son divin amour et que rien ne l'ouvrist que la charité, hé, que vous m'aymeries suavement ! Priés fortement pour cela, et croyés fermement que je suis

Vostre tres obeissant frere et serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

Le 3 avril 1611.

DCLXXVII A LA MèRE DE CHANTAL (FRAGMENT INéDIT) Pourquoi faire ce qui est requis pour tenir sa santé un peu forte. - Ce que le Saint demandait à la Messe avec une " ardeur extraordinaire. " - Affectueux dévouement du Fondateur pour la Mère de ses chères filles.

Annecy, avril 1611 .

……………………………………………………………………………………………….. pas de vous faire bien ayder, tant quil se pourra, affin que ce mal vous soit utile; car voyes vous, ma chere Fille, il faut bien estre soigneuse de faire ce qui est requis pour nous tenir un peu forte et vaillante, puisque, comme vous le desires, il nous faut faire des effortz pour devenir saints et rendre des grans services a Dieu et au prochain. Or sus, j'attens donq un mot de vos nouvelles, que vous m'escrires comm'a moy, c'est a dire vous mesme. Ce pendant, mon cher enfant, ma mie, Dieu vous benisse, Dieu vous prospere, Dieu soit le tres uniqu'amour de nostre tres unique cœur. Il faut bien que je vous die que ce matin a la Messe, j'ay prié pour nostre avancement en la pureté, perfection et unité d'esprit avec, certes, un' ardeur extraordinaire ; mais en cela, les extraordinaires me sont presqu'ordinaires. Apres disné, le P. Prieur des Feuillans m'a donné beaucoup de consolation par la bonn'opinion quil a d'un grand progres de nostre Congregation. Bon soir, mon cher courage, mon enfant. Oüy, ma Fille, vous estes le courage de mon cœur et le cœur de mon courage en ce doux et triomphant Sauveur qui l'a ainsy voulu, et que je supplie employer le tout a sa gloire, unique praetention de mon cœur et de mon courage uniquement unique en luy. Le bon soir a nos cheres filles.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Poitiers.

DCLXXVIII A MONSEIGNEUR JEAN-PIERRE CAMUS éVêQUE DE BELLEY Recommandation en faveur d'un ancien serviteur d'Antoine Favre.

Annecy, 12 avril 1611.

Monseigneur,

Cet honnest'homrne parisien a servi longuement, fidelement et aggreablement monsieur le premier Prresident de Savoye, et pour quelque sujet hors de luy, il quitte maintenant ce service, et a desiré de moy cette lettre pour vous faire la reverence en vous la presentant, estimant que, si d'adventure vous avies besoin de quelque serviteur de sa sorte, par cett'occasion il pourroit entrer au bien de l'estre. Or, Monseigneur, cet (sic) ainsy sans artifice que je vous dis l'artifice louable de ce bon personnage, auquel je sçai bon gré dequoy, par ce moyen, je puis me ramentevoir en vostre sainte, sacree et inviolable bienveuillance, a laquelle je me recommande tres humblement, luy dediant mon obeissance et service perpetuel. Dieu vous conserve et comble de ses graces, Monseigneur, et je suis Vostre tres humble et tres obeissant frere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

XII avril 1611.

A Monseigneur Monseigneur le Rme Evesque et Seigr de Belley, Prince du St Empire.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Meaux.

DCLXXIX A M. ANTOINE DES HAYES Premiers projets de Denis de Granier ; son portrait. - Les jeunes gens et les difficultés. - Menaces de guerre.

Annecy, 13 avril 1611.

Monsieur,

Outre que je ne sçaurois pouvoir me ramentevoir en vostre bienveuillance et ne le faire pas, je suis bien ayse de vous donner advis comme, sur ce que M. de Charmoysi, mon cousin, m'avoit dit touchant vostre desir de me voir le Caresme prochain a Paris, j'ay escrit a son Altesse (lettre 675); en sorte que j'espere en peu de jours avoir une response absolue, laquelle, si elle est selon nostre gré, je pourray justement croire que Dieu l'aura voulu d'une volonté speciale, puisque la concurrence des affaires du inonde me sera peu favorable, comme je pense. Mais pensés, Monsieur, quel contentement pour moy de pouvoir encor une bonne fois jouir de la douceur de vostre presence, .

Au demeurant, j'ay avec moy un jeune homme d'Eglise, neveu de feu Monsieur le Reverendissime mon predecesseur , qui s'est immaginé qu'a l'adventure il pourroit entrer par dela au service de quelques jeunes seigneurs pour leur instruction, et par ce moyen estudier aussi ; et m'a tant pressé, sachant en quelle confiance je suis avec vous, que j'ay esté contraint de luy promettre de vous supplier de me donner quelque advertissement si cela pourroit estre. Mais j'adjouste pourtant, qu'encor que ce jeune homme soit de fort bonne mayson (mais mayson descheuë) et qu'il ait l'esprit fort gentil et bien estudié, si est-ce que c'est plus son jugement qui le porte a ce desir que non pas mon advis, qui est que son courage n'est pas pour entrer en ladite sujettion que telle condition requiert. Mais les jeunes gens devorent toutes les difficultés de loin et fuyent a toutes les difficultés de pres.

Or, Monsieur, il me suffira, s'il vous plaist, de m'escrire un mot qui le puisse aucunement desabuser, car il est force de traitter avec luy ; affin que, sans [se tourmenter] de vous prier , il attende que Dieu luy pourvoye des moyens de nager a ses despens ; ce qui sera bien tost, puisque j'en voy des-ja la semence paroistre sur le champ, qu'il seroit prest a recueillir des maintenant, si la jeunesse luy eust permis d'estre aussi arresté ci devant comme il est resolu de l'estre dores-en-avant. Monsieur, je m'interesse avec vous et use librement de ce petit artifice en faveur de ce jeune homme, que je dois affectionner pour l'esperance qu'il donne de devoir reüscir, et sur tout a la memoire que je dois a Monsieur son oncle. Vous interpreteres le tout en bonne part, comme d'un cœur qui prend toute confiance au vostre.

Nous, sommes icy sans nouvelles, mais non pas sans menaces [de ceux de Genève] de faire beaucoup de maux a. nos eglises ; mais la protection de laquelle ilz font profession de tirer leur force, ne leur sera, comme j'espere, jamais donnee pour ces miserables effectz. Dieu nous veuille donner " la paix que le monde ne peut donner " et vous conserve, Monsieur, longuement et heureusement, selon le souhait de

Vostre tres fidele et tres obeissant serviteur,

FRANçs, E. de Genève.

Ce 13 avril 1611.

DCLXXX A M. .JACQUES DE BAY Un père de famille désire que son fils achève ses études au collège de Savoie à Louvain. - Le Saint sollicite l'admission du jeune étudiant.

Annecy, 26 avril 1611.

Monsieur,

Le sieur Martinet, conseiller de Son Altesse et maistre de la Chambre des Comtes de Savoye , sachant avec combien de prudence et de soin les jeunes gens sont conduitz et gouvernés sous vostr'authorité et direction dans vostre college, il desireroit grandement que son filz, qui a des-ja fait son cours en philosophie, eüt le bien d'y estre receu et retiré, affin que plus heureusement il acheve ses estudes et cela, sans aucunement charger la despense du college, puisque pour icelle, il prouvoyeroit de la pension et fourniture requise. Or, estimant que, comme je vous honnore et cheris devant un chacun, aussi soys-je aymé et cheri de vous, il a desiré que j'intercedasse pour cet effect aupres de vous. Ce que je fays, vous priant, autant quil se peut, de recevoir ce filz-là a ma contemplation et comme filz d'un pere plein d'honneur et de merite ; en quoy vous accroistres le nombre des obligations que je vous ay, pour lesquelles je prie Nostre Seigneur vous combler de ses graces, et suis en luy, Monsieur, Vostre humble confrere et serviteur, FRANçs, Evesque de Geneve.

Annessi, le XXVI avril 1611.

A Monsieur Monsieur de Bai, Docteur et lecteur en theologie a Louvain, President du College de Savoye, Chancelier de l'Université, Doyen de St Pierre.

Revu sur l'Autographe conservé à Bruxelles, Bibliothèque des PP. Bollandistes.

DCLXXXI A LA MèRE DE CHANTAL L'échange du Cœur du Sauveur avec celui d'une " benite Sainte. " - François de Sales désire pour lui et souhaite à la Mère de Chantal la même faveur.

Annecy, 29 avril [1611]

Je m'en vay a l'autel, ma chere Fille, ou mon cœur respandra mille souhaitz pour le vostre ; ou plustost, nostre cœur respandra mille benedictions sur soy mesme ; car je parle plus veritablement ainsy. 0 Dieu, ma chere Seur, ma Fille bienaymee, a propos de nostre cœur, que ne nous arrive-il comme a cette benite Sainte de laquelle nous commençons la feste ce soir, sainte Catherine de Sienne, que le Sauveur nous ostast nostre cœur et mist le sien en lieu du nostre ! Mais n'aura-il pas plus tost fait de rendre le nostre tout sien, absolument, sien, purement et irrevocablement sien ? Oh qu'il le face, ce doux Jesus ! je l'en conjure par le sien propre et par l'amour qu'il y enferme, qui est l'amour des amours. Que s'il ne le fait (oh ! mais il le fera sans doute, puisque nous l'en supplions), au moins ne sçauroit-il empescher que nous ne luy allions prendre le sien, puisqu'il tient encor sa poitrine ouverte pour cela. Et si nous devions ouvrir la nostre, pour, en ostant le nostre, y loger le sien, ne le ferons-nous pas ? Qu'a jamais son saint nom soit beni !

DCLXXXII AU PRéSIDENT ANTOINE FAVRE Les appréhensions et les difficultés d'un voyage à Gex. - Les exigences du service de Dieu et des âmes, plus impérieuses encore.

Annecy, 30 avril 1611.

Monsieur mon Frere,

Ce porteur vous dira que j'ay un peu d'apprehension de faire le voyage de Gex, auquel neanmoins mon devoir m'oblige, puisque c'est pour le restablissement de l'eglise a Divonne, lieu fort important en ce païs-la. Le rencontre du bruit de guerre, qui n'est pas encor esteint , du refus des passages et de ces fausses nouvelles qui ont couru ces jours passés, me semble estre mal a propos pour cett'occasion d'aller hors l'Estat et parmi monsieur le Grand et monsieur de Lux ; mais je ne vois point de suffisant pretexte pour m'excuser de ce service de Dieu et des ames . Seulement, je m'essayeray d'estre court et revenir le plus vistement qu'il se pourra. J'en escris un mot a monsieur le Marquis de Lans, ad cautelam, si vous le treuves bon . J'oubliay de dire a mon frere de la Thuille que monsieur d'Abondance vouloit faire que le Pape prieroit Son Altesse de vouloir quil vous employast a la response du livret , et cela a mon advis, ira mieux. Je.suis sans fin ni reserve,

Monsieur mon Frere,

Vostre tres humble frere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

xxx avril 1611.

A Monsieur

Monsieur le premier President de Savoye .

Revu sur une copie conservée à Turin, Archives de l'Etat.

DCLXXXIII AU MARQUlS DE LANS Le Saint donne avis de son voyage à Gex.

Annecy, 30 avril 1611.

Monsieur,

Estant appellé pour restablir le saint exercice de la foy en une bourgade du pais de Gex (lettre 682), qui est de mon diocese, mais hors de l'obeissance de Son Altesse Serenissime, j'ay voulu, avant mon depart, donner connoissance a Vostre Excellence de ce petit voyage auquel ma charge m'oblige, affin qu'en toutes occasions j'observe tant quil me sera possible les loix de mon devoir. Dieu veuille a jamais benirVostre Excellence, delaquelle je suis, Monsieur, Tres humble et tres affectionné serviteur en Nostre Seigneur, FRANçs, E. de Geneve.

xxx avril 1611.

A Monsieur, Monsieur le Marquis de Lans, Lieutenant general, Chevalier de S. A. deça les monts.

Revu sur l'Autographe conservé à Florence, Bibliothèque Magliabecchiana (Autografi Gonnelli, n 8).

DCLXXXIV A MADAME DE VIGNOD, RELIGIEUSE DE L'ABBAYE DE SAINTE,.CATHERINE Divin échange, - Ce qu'il est utile d'imiter .dans la vie de sainte Catherine de Sienne. - Dieu seul mérite d'être servi et suivi avec passion. - La Communion fréquente et les âmes faibles. - Ce que font les bergers en Arabie.- L'obéissance assure la protection de Notre-Seigneur.

Annecy, 30 avril [1611 ]

Nostre Sauveur vous arrache le cœur, comme il fit a la devote sainte Catherine de Sienne de laquelle nous faysons ce jourdhuy la feste, pour vous donner le sien tres divin, par lequel vous viviés toute de son saint amour. Quel bonheur, ma tres chere Seur, si quelque jour, au sortir de la sainte Communion, je treuvois mon chetif et miserable cœur hors de ma poitrine, et qu'en sa place fut establi ce pretieux. cœur de mon Dieu ! Mais, ma chere Fille, puisque nous ne devons pas desirer des choses si extraordinaires, au moins souhaitte-je que nos pauvres cœurs ne vivent plus desormais que sous l'obeissance et les commandemens du cœur de ce Seigneur. Ce sera bien asses, ma chere Seur, pour, en ce fait, imiter utilement sainte Catherine ; et en cette sorte, nous serons doux, humbles et charitables, puisque le cœur de nostre Sauveur n'a point de loix plus affectionnees que celles de la douceur, humilité et charité (Mt 11,29).

Vous seres bienheureuse, ma tres chere Seur, ma Fille, si parmi toutes ces fadaises de partialités, vous vives toute en vous mesme pour Dieu (Dieu, qui seul aussi merite d'estre servi et suivi avec passion) ; car ainsy faysant, ma chere Seur, vous donneres bon exemple a toutes et gaignerés la sainte paix et tranquillité pour vous mesme.

Laissés, je vous supplie, philosopher les autres sur le sujet que vous aves de communier ; car il suffit pour vostre conscience, que vous et moy sçachions que cette diligence de revoir et de reparer souvent vostre ame est grandement requise pour la conservation d'icelle. Et si vous en voules rendre conte a quelqu'une, vous luy pourres bien dire que vous aves besoin de manger si souvent cette divine viande parce que vous estes fort foible et que, sans ce renforcement, vostre esprit se dissiperoit aysement. Cependant continués, ma tres chere Seur, a bien serrer ce cher Sauveur sur vostre poitrine; faites qu'il soit le beau et le suave bouquet dessus vostre cœur, en sorte que quicomque vous approche sente que vous en estes parfumee et connoisse que vostre odeur est l'odeur de la myrrhe (Ct 1,11).

Tenés vostre esprit en paix, non obstant cet embarrassement qui est autour de vous. Remettés a la plus secrette providence de Dieu ce que vous treuveres de malaysé, et croyés fermement qu'il fera une douce conduite de vous, de vostre vie et de toutes vos affaires. Sçavés-vous ce que font les bergers en Arabie quand ilz voyent esclairer, tonner et l'air chargé de foudres ? Ilz se retirent sous les lauriers, et eux et leurs troupeaux. Quand nous voyons que les persecutions ou contradictions nous menacent de quelque grand desplaysir, il nous faut retirer, et nous et nos affections, sous la sainte Croix,. par une vraye confiance que tout reviendra au prouffit de ceux qui ayment Dieu (Rm 8,28).

Or sus, ma chere Fille, ma Seur, tenés bien vostre cœur ramassé, gardés-vous fort des empressemens. Jettés souvent vostre confiance en la providence de Nostre Seigneur (Ps 54,23)

; soyés toute asseuree que plustost le ciel et la terre passeront (Mt 24,35), que Nostre Seigneur manque a vostre protection, tandis que vous serés sa fille obeissante, ou au moins desireuse d'obeir. Deux ou troys fois le jour, pensés si vostre cœur est point inquieté de quelque chose, et treuvant qu'il l'est, taschés soudain a le remettre en repos.

A Dieu, ma chere Fille; Dieu soit a jamais au milieu de vostre cœur.

FRANçs, E. de Geneve.

DCLXXXV A LA PRéSIDENTE BRULART Progrès spirituel de la Mère de Chantal. - Les tribulations et la sainteté. Qu'est-ce qui approche Notre-Seigneur de nos cœurs.

Annecy, avril 1611 .

Ma tres chere Seur,

Escrivant a monsieur vostre mary en recommandation d'un mien amy, chanoine de Lyon , je vous fay ce petit billet pour tout simplement vous saluer de tout mon cœur, non seulement en mon nom, mais de la part encor de la chere et bonne seur madame de Chantal, laquelle va de bien en mieux pour sa santé et, pour le dire encor entre nous deux, pour sa sainteté, a laquelle les tribulations et maladies sont fort propres pour donner de l'avancement, a cause de tant de solides resignations qu'il faut faire es mains de Nostre Seigneur. Vivés toute pour Dieu, ma chere Fille, et puisqu'il faut que vous vous exposies a la conversation, rendés-vous y utile au prochain par les moyens que souvent je vous ay escritz. Et ne pensés pas que Nostre Seigneur soit plus esloigné de vous tandis que vous estes emmi le tracas auquel vostre vocation vous porte, qu'il ne seroit si vous estiés dans les delices de la vie tranquille. Non, ma tres chere Fille, ce n'est pas la tranquillité qui l'approche de nos cœurs, c'est la fidelité de nostr' amour ; ce n'est pas le sentiment que nous avons de sa douceur, mais le consentement que nous donnons a sa sainte volonté, laquelle il est plus desirable qu'elle soit executee en nous, que si nous executions nostre volonté en luy. Bon jour, ma tres chere Seur, ma Fille. Je prie cette souveraine Bonté qu'elle nous face la grace de la bien chercher par amour, et suis en elle tout entierement, Madame,

Vostre tres humble serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

DCLXXXVI A LA PRéSIDENTE FAVRE ( INEDITE) L'ambition d'un prédicateur de Carême. - Les cœurs simples et humbles, et la Croix.

Annecy, 2 mai 1611.

Ce seroit une faute inexcusable, ma tres chere Seur, ma Fille, de laisser partir un porteur si fidelle sans luy donner une lettre, pour vous. Vrayement je m'en res-jouis aussi dequoy bien tost nous aurons le bien de vous voir icy, en attendant le Caresme prochain (lettres 675,676), auquel sans doute je porteray une extreme affection de gaigner beaucoup d'ames a Celuy qui, pour les gaigner toutes, voulut bien perdre sa tres digne vie sur la croix. Mais, ma chere Seur, voules vous bien que je vous die ma pensee ? Je crains infiniment de rencontrer trop de sagesse. Certes, c'est grand cas comme la Croix ayme les cœurs simples et humbles. Neanmoins, c'est le Sauveur que je presche (1 Co 1,23), lequel remplit les vallees et explane ou abbaisse les montagnes (Is 11,4 ; Lc 3,5). Dieu vous benisse, ma tres chere Seur, ma Fille. Je suis tout en luy, Vostre plus humble frere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

2 may 1611.

A Madame la premiere Presidente de Savoye.

Revu sur une copie conservée à la Visitation de Montélimar.

DCLXXXVII AU. PRéSIDENT ANTOINE FAVRE Le Saint s'en remet à son ami pour informer le Sénat qu'il accepte l'invitation de prêcher le Carême de 1611.

Annecy, 4 mai 1611.

Monsieur mon Frere, Voyla, dans cette lettre que j'addresse a Messieurs du Senat , la promesse que je leur fay du saint service qu'ilz ont desiré de moy . Monsieur de Monthouz m'a prié de la luy envoyer, affin quil la rende, puisqu'il a eu charge de me donner la demande: Mays vous en feres a vostre gré, car a cett'intention je vous confie le tout, vous estant des-ja tout confié moymesme, comme Dieu et les . hommes sçavent. J'escris simplement qu'ouy, et n'ay pas eu le courage, ou pour mieux dire la temerité, d'entreprendre de contrepointer les belles pointes de la lettre que j'ay receue en leur nom. Sil vous plait d'enrichir mon offrande de complimens, vous le pourres faire en asseurance, car vous ne devanceres point mon affection par tous les ornemens avec lesquelz vous l'exprimeres. Je pars demain pour Gex (lettre 682), avec le congé de monsieur le Marquis , et suis sans fin ni reserve, Vostre tres humble frere et serviteur, F., E. de Geneve.

4 may 1611.

A Monsieur Monsieur Favre, Baron de Peroges, Conseiller d'Estat de S. A., premier President de Savoye.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation du Mans.

DCLXXXVIII A LA MERE DE CHANTAL La religion catholique à Gex; espérance de l'y voir refleurir. - L'apostolat du Saint; un résultat qu'il n'estime pas médiocre.

Gex, vers 10 mai 1611 .

………………………………………………………………………………………………… Dieu, qui en cela m'assiste, veuille retirer et ma personne et mes actions a sa gloire et a son honneur, selon nostre souhait. ……………………….. .

Sa Bonté me fait savourer des douceurs, certes, extraordinaires et suaves et qui ressentent au lieu d'ou elles viennent. 0 que nostre Sauveur est bon et comme il traitte tendrement avec mon pauvre chetif courage ! Mays je suis bien resolu de luy estre fort fidele, et specialement au service de nostre cœur que, plus sensiblement que jamais, je voy et sens estre unique. 0 Dieu, ma chere Fille, qui pouvoit mesler si parfaitement deux espritz qui ne fussent qu'un seul esprit, indivisible, inseparable, sinon Celuy qui est unité par essence ?

Les affaires de la religion, qui s'accroissent icy tous les jours, me feront arrester plus longuement que je ne pensois, ma tres chere Fille ; mais certes tres aggreablement, puisque c'est pour la gloire de Dieu et le service des ames qu'il a rachetees, lesquelles, en divers lieux de ce balliage, demandent qu'on leur restablisse le saint exercice. Mon Dieu, ma tres chere Fille, que ce m'est une honnorable et douce peyne que celle-cy, qui me fait esperer que, sinon maintenant, au moins par ci apres, tout ce païs pourra estre purgé de tant d'infection que le malheur de l'heresie y avoit assemblé.

Hier nous restablismes le saint exercice a Divonne , gros et beau village. Ces jours suivans, il y a apparence d'en faire de mesme en deux autres , et outre cela, nous prescherons icy et parlerons a quelques ames desvoyees ; et bien que peut estre ne les reduirons-nous pas, parce que, pour l'ordinaire, les considerations humaines empeschent celles de leur salut, si est-ce que nous ne pensons pas peu faire quand nous leur faysons confesser que nous avons rayson, comme plusieurs ont fait jusques a present. Priés particulierement ce Sauveur, ma tres unique Fille, pour la conversion de ceux pour lesquelz j'ay commencé de travailler, affin qu'ilz voyent la sainte verité, sans laquelle ilz ne sçauroyent que se perdre.

Mille et mille fois le jour mon cœur se treuve chez vous, avec mille et mille souhaitz qu'il respand devant Dieu pour vostre consolation. Hé, Seigneur Jesus, vivés et regnés eternellement dans ce cœur que vous nous aves donné.

Vostre tres affectionné serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

DCLXXXIX A M. JEAN DE CHATILLON ( INéDlTB ) Recommandation en faveur d'un solliciteur dans la gêne.

Gex, 15 mai 1611.

Monsieur, Je vous prie d'avoir en recommandation ce porteur pour tout ce que justement il pourra desirer de vostre faveur . Sa pauvreté me porte a cette priere, comme vos merites me feront tous-jours tesmoigner que je suis,

Monsieur,

Vostre humble confrere en Nostre Seigneur, FRANçs, E. de Geneve.

xv may 1611, a Gex.

A Monsr Monsr de Chatillon, Docteur en theologie, Plebain de Thonon.

Revu sur l'Autographe conservé à Paris, chez les Dames de Saint-Maur.

DCXC AU GRAND-PRIEUR ET AUX RELIGIEUX DE SAINT-CLAUDE La chrétienté de Divonne et les frais du culte sont confiés au zè1e des Religieux de Saint-Claude.

Gex, 17 mai 1611.

Messieurs,

J'ay pris ma bonne part du contentement que messieurs vos confreres ont eu au restablissement du saint exercice en l'eglise d'Ivonne, ou je ne doute point que vous ne facies de plus en plus paroistre le zele que vous aves au service de Nostre Seigneur, comme je vous supplie faire au soin du redressement et ameublement de l'autel ; et de mesme en la diligence de prouvoir le curé de l'entretenement qui luy est requis, lequel, affin quil ne demandast que raysonnable, je luy ay taxé conformement a celuy que vous donnés au curé de Sessi . . Au demeurant, je prie sa divine Majesté qu'elle vous comble de ses plus desirab1es faveurs, et ay un tres grand desir de pouvoir un jour, ains toute ma vie, tesmoigner combien je vous honnore, et suis, Messieurs,

Vostre bien humble confrere et serviteur

en Nostre Seigneur, FRANçs, E. de Geneve.

A Gex, 17 may 1611.

A Messieurs, Messieurs les Grand Prieur et Religieux de St Claude.

Revu sur l'Autographe conservé à Paris, Bibliothèque nationale, Galerie Mazarine, vitrine xxxii, n 324.

DCXCI A LA MèRE DE CHANTAL Annonce du retour à Annecy.

Gex 19 mai 1611.

Je manque a ma parole, ma tres chere Fille, mais je ne manque pas au desir d'estre ce soir a Neci. Ce sera demain, Dieu aydant, car les affaires le requierent ainsy. Or sus, en attendant, bon soir, ma tres unique Fille; Nostre Seigneur vous comble de son amour. J'ay eu un peu de peyne pour la maladie de la petite tres chere seur , bien que j'en espere bonne issue. Je salue toutes nos filles. Mais vray, ma tres chere Fille, vous estes voyrement tout uniquement et veritablement moy mesme. Vive Jesus ! Amen.

19 may, a Gex.

DCXCII A LA MêME Effusions de ferveur. - Fruit du mystère de la Pentecôte. - L'esprit de force et l'esprit de sagesse ; l'amour sacré et la souveraine Unité.

Annecy, [22 mai 1611 .]

……………………………………………………………………………………….

Ostetoy d'icy autour ,ô vent de bise, et viens, o vent de midy, et souffle dans mon jardin, et les parfums en sortiront abondamment (Ct 4, ult). 0 ma tres chere Fille, que je souhaitte ce gracieux vent qui vient du midy de l'amour divin, ce Saint Esprit qui nous donne la grace d'aspirer a luy et de respirer pour luy.

Ah ! que je voudrois bien vous faire quelque don, ma chere Fille ; mays, outre que je suis si pauvre, il n'est pas convenable qu'au jour auquel le Saint Esprit fait ses presens, nous nous amusions a vouloir faire les nostres ; il ne faut entendre qu'a recevoir au jour de cette grande largesse. Mon Dieu, que j'en ay voyrement bien besoin de l'esprit de force ! car je suis, certes, foible et infirme, dequoy neanmoins je me glorifie, affin que la vertu de mon Seigneur habite en moy (2 Co 12,9). J'ayme mieux estre infirme que fort devant Dieu, car les infirmes, il les prend entre ses bras et les fortz il les mene par la main. La Sapience eternelle soit a jamais dans nostre cœur, affin que nous savourions les tresors de l'infinie douceur de Jesus Christ crucifié.

Dites a la grande fille (Sœur Marie-Jacqueline Favre), que, comme moy, elle se glorifie en sa foiblesse, qui est toute propre pour recevoir la force ; car, a qui donner la force qu'aux foibles ? Bon soir, ma tres chere Fille. Ce feu sacré qui change tout en soy, veuille bien transmüer nostre cœur, affin qu'il ne soit plus qu'amour et qu'ainsy nous ne soyons plus aymans, mais amour ; non plus deux, mais un seul nous mesme, puisque l'amour unit toutes choses en la souveraine Unité. A Dieu, ma chere Fille ; perseverons au desir de cette unité, de laquelle Dieu nous ayant fait jouir des icy, autant que nostre condition infirme le peut porter, il nous en fera plus parfaitement jouissans au Ciel.

FRANçs, E. de Geneve.

DCXCIII A LA MêME Les armes et la devise de la Visitation. - La Congrégation est " vrayement un ouvrage du cœur de Jesus et de Marie. " - Ses armes symbolisent la soigneuse mortification du cœur, propre à l'Institut.

Annecy, 10 juin 1611.

Bon jour, ma tres chere Fille. Un accommodement qu'il me faut faire ce matin entre deux de nos pasteurs de Gex , me prive de la consolation d'aller voir mes plus cheres brebis et de les repaistre moy mesme du Pain de vie. Voyla M. Rolland qui va suppleer a mon defaut. Toutefois, il n'est [pas] asses bon messager pour vous porter la pensee que Dieu m'a donné cette nuit que nostre maison de la Visitation est, par sa grace, asses noble et asses considerable pour avoir ses armes, son blason, sa devise et son cri d'armes. J'ay donq pensé, ma chere Mere, si vous en estes d'accord, qu'il nous faut prendre pour armes un unique cœur percé de deux flesches, enfermé dans une couronne d'espines, ce pauvre cœur servant d'enclaveure a une croix qui le surmontera, et sera gravé des sacrés noms de JESUS et MARIE Ma Fille, je vous diray a nostre premiere veuë mille petites pensees qui me sont venues sur ce sujet ; car vrayement, nostre petite Congregation est un ouvrage du cœur de Jesus et de Marie . Le Sauveur mourant nous a enfantés par l'ouverture de son sacré cœur ; il est donq bien juste que nostre cœur demeure, par une soigneuse mortification, tous-jours environné de la couronne d'espines qui demeura sur la teste de nostre Chef, tandis que l'amour le tint attaché sur le throsne de ses mortelles douleurs. Bon jour encor, ma Fille; j'apperçois entrer nos plaideurs qui viennent interrompre la paix de mes pensees.

DCXCIV AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL 1er Sollicitation de la grâce pour un coupable.

Annecy, 12 juin 1611.

Monseigneur,

Quelques vertueux gentilshommes et moy, ayans, Dieu merci, terminé les poursuites que le sieur de Blonnay faysoit a rayson de la perte de son filz contre le sieur de Saint Paul , par un amiable et chrestien appaysement de toute inimitié et dispute, j'ay creu que je devois en donner asseurance a Vostre Altesse, affin quil luy playse de plus facilement incliner sa clemence et donner sa grace a celuy qui, ayant la paix avec sa partie par cet accomodement, et le pardon de Dieu par la contrition et confession, n'a plus a rechercher que la remission de la peyne, que Vostre Altesse seule luy peut ouctroyer et que la debonnaireté d'icelle luy fait esperer. Et moy, je continue a reclamer la divine Bonté pour le parfait bonheur de Vostre Altesse, delaquelle je suis, Monseigneur, Tres humble, tres fidele et tres obeissant orateur et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

A Neci, le XII juin 1611.

Revu sur l'Autographe conservé à la Bibliothèque communale de Nantes (tome XVI, fol. 201, pièce 221).

DCXCV AU MêME Défense du Saint contre une calomnie. - Son inviolable fidélité au duc de Savoie. - Ce qu'il a fait à Gex. - Il a déjà rendu compte de tout ce qu'il a appris discrètement sur les projets des Français. - Une proposition du sieur de la Noue. - Les Suisses catholiques et le pays de Berne. - Vains efforts des brouillons et des calomniateurs pour représenter l'Evêque de Genève " avec des affections estrangeres. "

Annecy, 12 juin 1611.

Monseigneur,

Ayant esté adverti que l'on m'avoit chargé aupres de Vostre Altesse de fayre certains mauvais mesnages d'Estat avec les estrangers, j'en ay esté le plus estonné du monde, ne pouvant m'imaginer sur quell'apparence de fondement on peut bastir cette calomnie. Car encor que ces jours mon devoir m'ayt necessité d'aller a Gex et y arrester quelque tems (lettres 682,683), si est ce que non plus lâ qu'ailleurs je ne me suis meslé de fayre ou dire chose aucune que selon ma profession, preschant, disputant, reconciliant les eglises, consacrant les autelz, administrant les Sacremens .

Et non seulement je n'ay point fait de mesnage contre le service de Vostre Altesse (ce qui ne m'est jamais arrivé ni ne m'arrivera jamais, ni en effect, ni en pensee), mais au contraire, autant que la discretion et le respect que je doy a ma qualité me le permettent, j'ay observé tout ce que j'estimois estre considerable pour le service de Vostre Altesse, affin de luy en donner advis, comme j'eusse fait par escrit si, a mon retour, je n'eusse treuvé le commandement qu'elle me donnoit de les porter de bouche a monsieur le Marquis de Lans, auquel je parlay en toute franchise et naifveté; l'asséurant entr'autres choses, que les bruitz touchant le dessein des François sur Geneve n'estoyent que des vrayes chimeres, que quelques uns avoyent peut estre fabriquees pour rendre probables leurs prretendus services . Car, en vraye verité, les François n'avoyent eü aucun' intention de surprendre a force cette ville-la, ayans trop d'apprehension d'esmouvoir les humeurs des heretiques de France et de leur faire prendre les armes, comm'ilz feront, silz peuvent, toutes fois et quantes qu'on fera de telz coups contr'eux : tellement que ni monsieur le Grand de Bellegarde, ni monsieur de Lux n'oserent jamais y aller, quoy qu'ilz y fussent invités, de peur d'accroistre le soupçon que quelques uns en avoyent.

Vray est que le sieur de la Noüe proposa la dedans, par maniere de conseil, qu'il seroit expedient de remettre les murailles au Roy de France, pour eviter les perilz qu'elles couroyent a tous momens. Mays, soit quil donnast cett'atteinte par le commandement de la Reyne, soit quil la fit de son propre mouvement (dequoy je n'ay rien sceu apprendre de certain), elle fut si mal receüe, que ceux de la ville, en diverses occurrences, disoyent tout haut qu'ilz se donneroyent plustost au malin qu'a Vostre Altesse et plustost a Vostre Altesse qu'au Roy ; d'autant que, non seulement Vostre Altesse les recevroyt a meilleur marché que le Roy, mays quand elle voudroit alterer les conditions de leur donation, ilz auroyent plus de moyen de la rompre par l'assistence des voysins, que quand elle seroit faite en faveur du Roy. Et ne sçai si, pour ce regard, il vint point a propos qu'a mesme tems les Souisses qui revenoyent d'aupres de Vostre Altesse dirent en passant des merveilles en faveur des droitz qu'ell'a sur le pais de Vaux; dequoy ceux de Geneve furent extremement esmeuz.

Et sur ce propos, j'appris de divers discours des François, que si nostre Saint Pere se remuoyt un peu vivement envers les Soüisses catholiques et la Reyne, comm'il le doit faire en consideration de la religion, il n'y auroit point de difficulté de faire heureusement reuscir les prretentions de Vostre Altesse contre. les Bernoys, desquelz la grandeur est de longuemain ennuyeuse aux Suysses catholiques , et puisque la Reyne doit plus desirer l'amoindrissement du parti huguenot, que soupçonner l'aggrandissement de Vostre Altesse.

Je dis plusieurs autres particularités a monsieur le Marquis de Lanz, desquelles sans doute il aura eü bonne memoire pour les representer a Vostre Altesse, laquelle je supplie tres humblement de croire que j'ay gravé trop avant en mon cœur le devoir que je luy ay, pour jamais me relascher a faire chose qui puisse tant soit peu nuyre au service de ses affaires, et que j'ay une trop grande aversion au tracas des choses d'Estat, pour jamais y vouloir penser d'un'attention deliberee. Ni moy, Monseigneur, ni pas un de mes proches n'avons, ni en effect, ni en praetention, aucune chose hors l'obeissance de Vostre Altesse. Je ne sçai donq comment la: calomnie ose me representer avec des affections estrangeres, puisque mesme je vis, :Dieu merci, de telle sorte que, comme je ne merite voyrement pas d'estre en la bonne grace de Vostre Altesse, n'ayant qui puisse dignement correspondre a cet honneur la, aussi merite-je de n'estre jamais en sa disgrace, ne faysant ni n'affectionnant rien qui me puisse porter a ce malheur, que je ne crains aussi nullement, moyennant l'ayde de Nostre Seigneur, qui, en faveur de la veritable fidelité que je conserve a Vostre Altesse, ne permettra jamais que les brouillons et çalomniateurs m'ostent la gloire que j'ay d'estr'advoüé, Monseigneur, .

Invariable, tres humble, tres fidele et tres obeissant serviteur et orateur de Vostre Altesse, FRANçs., E. de Geneve.

A Neci, le XII juin 1611.

Revu sur l'Autographe conservé à Turin, Archives de l'Etat. DCXCVI A MONSEIGNEUR PIERRE FENOUILLET éVêQUE DE MONTPELLIER Le rétablissement du culte à Gex et part qu'y a prise le Chapitre de Genève. - Sollicitation du placet royal pour lui annexer un bénéfice. - Petites nouvelles. - Retour à la foi d'un gentilhomme. - Pourquoi la connaissance de la vérité n'est pas toujours suivie de la conversion.

Annecy, 15 juin 1611.

Monseigneur,

Nostre Chapitre de Geneve a plus cooperé aux commencemens de l'establissement de l'exercice catholique a Gex qu'aucuns ecclesiastiques ; car, outre que monsieur le Prevost , messieurs Grandis , Bochuti et Gottri , chanoynes dudit Chapitre, ont esté les premiers qui ont fait residence a leurs despens en ce pais-là durant un'annee, ce fut ce Chapitre qui fournit aux fraitz que je fis, estant encor Prevost, pour la sollicitation de la confirmation de l'establissement . En consideration de cela, un certain seigneur de Monluel, qui par longues annees avoit possedé un petit benefice simple audit Gex, de la valeur d'environ 20 ou 25 escus de revenu, ayant de son gré et par son election desiré que ce sien benefice fut uni a nostre dit Chapitre, je l'ay fait encor plus volontier, comme chose sainte et juste .

Mays d'autant qu'a l'adventure, les cours laiques, en cas quil y eut quelque controverse ci apres, requerront que les proviseurs ayent le placet ou brevet du Roy, et que la valeur du benefice n'est pas si grande qu'on puisse envoyer expres pour en faire la supplication a Sa Majesté a laquelle mesme, en tous evenemens, nous n'aurions aussi pas moyen d'avoir bon acces que par vostre entremise, partant nous vous supplions tres humblement tous, que si ce n'est point vostre incommodité, il vous playse impetrer ledit placet. La petitesse de la piece, le travail passé de ceux de ce Chapitre, vostre credit, nous rendent un'esperance certaine que cela ne sera pas fort malaysé; car, bien que nostre Chapitre reside maintenant, par emprunt, de deça, si est ce que naturellement il est de Geneve. Et Messieurs de Saint Claude , estrangers non seulement au regard du royaume, mays encor au regard du diocœse, ont bien obtenu plusieurs placetz pour divers benefices de ce pais-la de Gex, ou ilz' n'ont rendu, que je sache, aucun service comparable a celuy que nos chanoynes ont fait. Voyla, Monseigneur, ma requeste envers vous, et voyci mes petites nouvelles. Je fus l'autre jour a Gex, aupres de monsieur le Grand (Le duc de Bellegarde.) et monsieur de Lux, ou j'eu.la consolation de retirer un gentilhomme et cappitayne de la religion a la foy catholique , de reconcilier deux eglises parrochiales , et, en quatre sermons, d'esbransler plusieurs hœretiques, et leur fayre advoüer que la verité catholique estoit belle , quoy que difficile a comprendre. Mais comme ce n'est pas tous-jours l'erreur de l'entendement, ains le defaut de la volonté et l'impureté des affections qui tient les hommes hors de l'Eglise, aussi n'y rentrent-ilz pas tous-jours quand ilz connoissent la verité d'icelle. .

A cette consolation, messieurs le Grand et de Lux en adjoustoyent presque ordinairement une autre, qui estoit de me parler de vous et de vos merites comme l'honneur amoureux que je vous porte me pouvoit faire desirer. A mon retour, je treuvay que mon voyage n'avoit pas esté seulement fertile en consolation, selon sa petitesse, mais aussi, de ce costé de deça et de dela les mons, de soupçons et calomnies (lettre 695), que la verité neanmoins effacera, comme je pense, par la suite de quelques jours.

Il failloit dire ce mot de confiance avec vous, qui me donnés si abondamment le bonheur. de vostre amitié, que tout le monde s'en res-jouit avec moy, et particulierement ces seigneurs dont je viens de dire les noms. Continués, je vous supplie, Monseigneur, et croyés que je suis invariablement,

Vostre...

Revu en partie sur l'Autographe conservé à Issy (Paris), Maison de Philosophie de la Compagnie de Saint-Sulpice.

DCXCVII A UNE REL1GIEUSE En quoi consista la rare mortification de saint Jean-Baptiste. - Facilité de l'imiter par la communion spirituelle, à défaut de la Communion réelle.-Homme céleste ou ange terrestre. - Tout nous crie : Amour, amour ! -Des dames qui " font merveilles."

Annecy, [vers le 24 juin 1611 ]

......................................................................................................................................................... Or sus, ma chere Fille, si vous ne pouves bonnement communier souvent reellement, vous vous communieres tant que vous voudres spirituellement. .

Helas ! vous me demandes une bonne pensee sur saint Jean, et celle-cy m'est extremement douce en plusieurs occurrences (Lettres 3 p.142). Il avoit conneu Nostre Seigneur des le ventre de sa mere; tressaillant d'ayse de sa presence.et de la voix de la Mere d'iceluy (Lc 1,41), il tesmoigna bien des lhors le contentement qu'il auroit de le voir, de l'ouyr, de converser avec luy. Neanmoins il fut privé de tout cela, et en tout ce que l'Escriture tesmoigne, il ne luy parla jamais deux bonnes fois ; ains, sçachant que ce divin Sauveur preschoit et se communiquoit a tout le monde en Judee, il demeura solitaire dans un desert tout voysin, sans oser le venir voir reellement, quoy qu'il le vist tous-jours spirituellement. Fut-il jamais une mortification esgale, d'estre si proche de son unique et souverain Amour, et, pour l'amour de luy, demeurer sans le voir, sans l'ouyr, sans l'escouter (Lc 1,ult ; Jn 1,33) ? Et bien, ma chere Fille, vous en feres de mesme, proche du Sacrement ou Jesus est; car vous ne le gousteres qu'en esprit, comme saint Jean.

Mon Dieu ! on ne sçauroit dire si ç'a esté un homme celeste ou un ange terrestre. Sa casaque d'armes, faite de poil de chameau, representoit son humilité qui le couvroit par tout ; sa ceinture de peau morte, mise sur son ventre et sur ses reins, signifioit la mortification avec laquelle il restrecissoit et serroit toutes ses concupiscences. Il mangeoit des sauterelles, pour monstrer que si bien il estoit en terre, il sautoit neanmoins perpetuellement en Dieu. Le miel sauvage (Mt 3,4 ; Mc 1,6) luy servoit de saulce, parce que la suavité de l'amour de Dieu assaisonnoit toutes ses austerités ; mais cet amour estoit sauvage, parce qu'il ne l'avoit pas appris des maistres, ains des arbres et des pierres, comme dit saint Bernard (Vita Ia S.Bern.1,4).

Mon Dieu, ma Fille, mangeons et du sauvage et du domestique ; amassons de ce saint amour a toutes occasions, et par l'exemple de nos Seurs et par la consideration des autres creatures ; car tout crie aux aureilles de nostre cœur : Amour, amour. 0 saint amour, venés donq et possedés nos cœurs tres uniquement.

Vrayement, nos bonnes Dames de la Visitation font merveilles, et qui les void en est tout consolé. Vive Jesus ! Je suis en luy, extremement vostre, ma chere Fille.

FRANçs, E. de Geneve.

DCXCVIII A LA MèRE DE CHANTAL Louanges de saint Jean-Baptiste: plus que vierge, plus que confesseur et prédicateur, plus que docteur et martyr, plus qu'évangéliste et apôtre, plus que prophète et patriarche, plus qu'ange et plus qu'homme. - Ses prérogatives admirables. - Quelqu'un de plus grand encore.

Annecy, 24 juin [1611 ]

Helas, ma tres chere Fille, que n'ay-je quelque digne sentiment de joye pour cet homme angelique ou cet ange humain duquel nous celebrons la naissance ! Mon Dieu, que j'aurois de suavité de m'en entretenir moy mesme ! Mais je vous asseure que la grandeur de mon interieure pensee m'empesche de me donner cette satisfaction a moy mesme.

Je le treuve plus que vierge, parce qu'il est vierge mesme des yeux, qu'il a plantés sur les objetz insensibles du desert et ne sçait point par les sens qu'il y ait deux sexes ; plus que confesseur, car il a confessé le Sauveur (Jn 1,15) avant que le Sauveur se soit confessé luy mesme ; plus que predicateur, car il ne presche pas seulement de la langue, mais de là main et du doigt (Jn 1,29), qui est le comble de la perfection ; plus que docteur, car il presche sans avoir ouy la source de la doctrine ; plus que martyr, car les autres martyrs meurent pour Celuy qui est mort pour eux, mais luy meurt pour Celuy qui est encor en vie, et contreschange, selon sa petitesse, la mort de son Sauveur avant qu'il la luy ait donnee ; plus qu'evangeliste, car il presche l'Evangile avant qu'il ait esté fait ; plus qu'apostre, car il precede Celuy que les Apostres suivent (Lc 1,17) ; plus que prophete, car il monstre Celuy que les Prophetes predisent ; plus que patriarche, car il voit Celuy qu'ilz ont creu, et plus qu'ange et plus qu'homme, car les Anges ne sont qu'espritz sans cors, et les hommes ont trop de cors et trop peu d'esprit : celuy ci a un cors et n'est qu'esprit. J'ay un goust extreme a le regarder dans ce sombre, mais bienheureux desert (Lc 1,ult) qu'il parfume de toutes parts de devotion, et dans lequel il respand jour et nuit des soliloques et devis extatiques devant le grand objet de son cœur ; cœur qui, se voyant seul a seul, jouit de la presence de son Amour, treuve en la solitude la multitude des douceurs eternelles, la ou il succe le miel celeste qu'il ira par apres bien tost distribuer dans les ames des Israëlites aupres du Jourdain (Lc 3,3).

Mon Dieu, ma chere Fille, que voyla un admirable Saint ! Il naist d'une sterile (Lc 1,7), il vit dans les desertz, il presche au cœur aride et pierreux (Lc 3,4), il meurt parmi les martyrs, et parmi toutes ces aspretés il a son cœur tout plein de grace et de benediction. Mays cecy est encor admirable, que Nostre Seigneur ayant dit qu'entre tous ceux qui estoyent nés de femme, nul n'estoit plus grand que Jean, il adjouste : Voire, mais celuy qui est le moindre au Royaume des cieux, c'est a dire en l'Eglise, est plus grand que luy (Lc 7,28). 0 ma chere Fille, il est vray, car le moindre Chrestien communiant est plus grand en dignité que saint Jean. Et que veut dire que nous sommes si petitz en sainteté ?

Bon soir, ma chere Fille, et a toute la chere trouppe de nos Filles. Le bon saint Jean les veuille benir avec leur chere Mere.

FRANçs, E. de Geneve.

DCXCIX A LA MêME (FRAGMENT) Le mystère de la Visitation. - La très sainte Vierge en la maison de Zacharie ; effets miraculeux de sa présence.- Effusions d'humble amour pour le Verbe incarné.

Annecy, 1er ou 2 juillet [1611 .]

…………………………………………………………………………………. Je vous laisse a penser, ma Fille, quelle bonne odeur respandit en la maison de Zacharie cette belle fleur de lis, trois mois qu'elle y fut ; comme chacun en estoit embesoigné et comme avec peu, mais de tres excellentes paroles, elle versoit de ses sacrees levres le miel (Ct 4,11) et le bausme pretieux ; car, que pouvoit-elle espancher que ce dequoy elle estoit pleine ? Or, elle estoit pleine de Jesus. Mon Dieu, ma Fille, je m'admire tant que je suis encor si plein de moy mesme apres avoir si souvent communié ! Hé, cher Jesus, soyes l'Enfant de nos entrailles, affin que nous ne respirions ni ressentions par tout que vous. Helas ! vous estes si souvent en moy, pourquoy suis-je si peu souvent en vous ? Vous entres en moy, pourquoy suis-je tant hors de vous ? Vous estes dans mes entrailles, pourquoy ne suis-je dans les vostres pour y foüiller et recueillir ce grand amour qui enivre les cœurs ? Ma Fille, Je suis tout parmi cette chere Visitation, en laquelle nostre Sauveur, comme un vin tout nouveau, fait boüillonner de toutes parts cette affection amoureuse dedans le ventre de sa sacree Mere.

FRANçs, E. de Geneve.

DCC A M. ANTOINE DES HAYES Assurance réciproque d'invariable amitié. - Eloge du Prieur des Feuillants et pour quelles raisons particulières il s'est fait estimer du Saint.- Rupture d'un mariage princier. - Le deuil d'un ami. - Il n'est pas accordé à l'Evêque de Genève d'aller prêcher un Carême à Paris. - La marquise de Maignelay. - Derniers jours d'un poète.

Annecy, 11 juillet 1611.

Monsieur,

Hier seulement que ce digne porteur, le P. Prieur des Feuillans , m'arriva, je receu la lettre que vous m'escrivites par luy mesme le VI avril. C'est tous-jours avec mille joyes que tels tesmoignages de vostre bienveüillance m'adviennent, et quoy que vos lettres soyent vielles en dates, elles me donnent neanmoins des contentemens nouveaux.

Mays je voy en celle-ci, que vous aves longuement esté sans en avoir des miennes. J'avoüe sincerement mes fautes, mais celle ci, elle n'est pas mienne, ains des porteurs ; car je sçai bien que tous-jours, quand je puis, je vous escris de mes nouvelles, non seulement par ce que vostre desir a tout pouvoir sur ma volonté, mais aussi par ce que ma volonté a perpetuellement ce desir de vous parler, comm'il m'est possible de parler de vous et de vous oüir ou voir parler a moy. Je ne refuse pourtant pas l'amiable offre que vous me faites de ne changer jamais ni varier en l'amitié que vous me portés, soit que je vous escrive ou que je ne vous escrive point. Non, Monsieur, je vous en supplie, ne varies jamais en cette affection que vous aves pour moy; car croyes qu'aussi, soit que j'escrive, comme je feray Dieu aydant, ou que je n'escrive pas, je ne varieray jamais en la resolution que j'ay faite d'estre a jamais homme tres veritablement vostre et tout vostre, sans reserve ni exception. Je parle le langage de mon cœur et non pas celuy de ce tems. Or, selon mon sentiment, c'est tout dit quand je dis que je suis tout vostre, et peu dit si je dis moins que cela.

Ce Pere, que j'honnorois des-ja bien fort pour les fruitz que j'avois veu de son esprit, m'a lié a son amour et respect d'un lien indissoluble quand j'ay conneu en luy un si grand assemblage d'erudition, d'entendement, de vertu, de pieté, et, entre ses vertus, l'estime quil fait de la vostre et du bien de vostre conversation; car c'est une des maximes plus entieres de mon ame, que j'honnoreray quicomque vous honnorera et cheriray quicomque vous cherira.

Que de bruitz, que de vaynes esperances , que de vrayes afflictions avons nous eu par deça ! Mays, graces a Dieu, nous voyci maintenant avec grand'apparence de tranquillité. Nous avions longuement attendu quelle issue prendroit le traitté si longuement entretenu du mariage de Mlle d'Anet et de nostre Monsieur ; mays a ce qu'on nous dit, nous n'en devons plus rien attendre, puisque tout en est cassé. Et Dieu veuille que certaines nouvelles esperances qu'on nous propose soyent plus asseurees que celles que nous venons de perdre n'ont esté .

Nostre monsieur de Charmoysi est a Chamberi, il y a quelques jours, ou je luy ay envoyé la nouvelle de la perte de son second filz, mon fileul . Je croy quil la ressentira, car ayant retiré son cœur de la cour, il l'avoit mis en sa femme, ses enfans et ses amis. Je me res-jouis que Monsieur de Monpelier soit a Paris le Caresme suivant, a joüir de la douceur de vostre presence, a laquelle croyes que j'aspire souvent, mays pour neànt, puisque ayant. plusieurs foys fait demander congé a Son Altesse de pouvoir aller fair'un Caresme en vostre ville, je n'ay sceu jusques a present l'obtenir, ni mesm'autre response sinon quil y failloit penser. Mays nul ne me sçauroit empescher que d'esprit et de cœur je n'y sois journellement, aupres de vous, a vous honnorer, cherir et embrasser de toutes mes forces.

Madame la Marquise de Meneley (Lettres 4, note 265)

me fait trop de grace de se resouvenir de moy, et encor plus de desirer que j'aille là. Je suis son tres humble serviteur et porte singuliere reverence a son merite. Mays d'aller là, je n'en puis rien dire, sinon que ce sera quand je pourray; mays de sçavoir quand je pourray, il n'est pas en mon pouvoir. .

Monsieur Nouvelet , qui va petit a petit achevant le petit reste de sa vie, a desiré que je vous asseurasse de son humble affection. Sur tout, je vous asseure de la mienne, et vous souhaitant toute prosperité, je suis, Monsieur,

Vostre tres humble et fidele serviteur,

FRANçs, E. de Geneve. Monsieur, j'ay loüé Dieu quand on m'a fait sçavoir de Lion que vous esties gueri d'une grande maladie, avant que j'aye sceu que vous en ayes esté atteint. Dieu vous conserve, et je m'en res-jouis avec madame vostre femme, delaquelle je suis de mesme humble serviteur.

XI julliet 1611.

A Monsieur Monsieur des Hayes, Maistre d'hoste! du Roy, Gouverneur et Baillif de Montargis.

Revu sur l'Autographe conservé au 1er Monastère de la Visitation de Rouen. DCCI A MADAME DE BERTRAND DE LA PERROUSE (INéDITE) Les insistances d'un jeune gentilhomme. - Prudence et charité du Saint dans une affaire délicate.

Annecy, 27 juillet 1611

On est bien empesché avec ces amoureux, ma chere Fille ! Voyci ce jeune gentilhomme qui me demande une lettr'a vous pour vous rendre plus recommandables ses praetensions , et moy je me resouviens bien de ce que vous m'escrivistes lautrefois, quil faillait conduire l'affaire tout bellement et le presser a loysir. C'est pourquoy je ne vous prie sinon de luy donner les advis convenables a sa conduite pour ce regard, et a moy ceux [de] ce quil pourra esperer, affin que la poursuite ou la retraitte se face a cette mesure-là. Mays cependant, ma tres chere Fille, je suis bien ayse de vous escrire ainsy de tems en tems, et vous resouvenir de mon ame, qui ne cesse point de souhaitter mille perfections a la vostre, pour la gloire de Nostre Seigneur qui m'a rendu, Ma tres chere Seur, ma Fille, Vostre humble frere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

XXVII julliet I611, a Neci.

Je ne sçai si monsieur vostre mari est là; en ce cas, je le salue bien humblement, et suis son serviteur en tous cas.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mme la comtesse de Noailles, château de Buzet (Lot-et-Garonne).

DCCII A LA MèRE DE CHANTAL Mgr Camus annoncé pour une exhortation à la Galerie.

Annecy, [vers le 30 juillet 1611 ]

Nous avons donq pris cette matinee pour vous faire avoir l'exhortation de Monseigneur de Belley, qui tesmoigna hier de desirer de vous voir. Ce sera sur les neuf heures et demi, ma chere Fille et tres bonne Mere, a qui je donne mille fois le bon jour.

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat.

DCCIII AU PRéSIDENT ANTOINE FAVRE Message confié à un ami.

Annecy, 30 juillet 1611.

Monsieur mon Frere,

Je vous addresse ce paquet pour le peu d'asseurance que j'ay eu en ce porteur. Faites moy la grace de le faire porter a M. Gros, l'advocat , sil est encor a Chamberi. Que si de fortune il estait parti pour Thurin, ou il me dit quil devait aller, je vous supplie le luy faire aussi tenir ; car je suis certain quil n'ira ni ne demeurera sinon avec vostre congé, tant il fait profession d'estre vostre serviteur. Dieu soit a jamais vostre protecteur, et je suis, Monsieur mon Frere, Vostre tres humble serviteur et frere, FRANçs, E. de Geneve. xxx julliet 1611, a Neci, ou je salue humblement madame ma seur (La présidente Favre.).

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat. DCCIV A MADAME DE LA FLéCHèRE Ne rien rabattre de nos pratiques religieuses par respect humain. - Vouloir savoir d'où procèdent les sécheresses : curiosité superflue. - Nouvelles d'un Feuillant, d'un Cordelier, d'un Cistercien. - Une bonne "petite filleule " du Saint, " toute de succre".

Annecy, 5 août 1611.

Je n'ay pas plus tost veu monsieur vostre cher mari, que j'ay sceu son despart de cette ville. Cela a esté cause, ma tres chere Fille, que je n'ay peu luy donner cette lettre, par laquelle je veux respondre, quoy que couramment a mon accoustumee, aux dernieres lettres que j'ay receu de vous.

Sans doute, ma tres chere Fille, il ne faut pas une autre fois rien rabbattre des coustumes generales avec lesquelles nous professons nostre sainte religion, pour la presence de ces bigarrés huguenotz, et ne faut pas que nostre bonne foy ayt honte de comparoistre devant leur affeterie. Il faut en cela marcher simplement et confidemment (Pr 10,9). Mais aussi, le peché que vous fistes n'est pas si grand qu'il s'en faille affliger apres la repentance, car il ne fut pas commis en une matiere de commandement special, ni ne contient pas aucun desaveu de la verité, mais seulement un indiscret respect ; et, pour le dire clairement, il n'y eut en cela aucun peché mortel, ni, comme je pense, veniel, ains une simple froideur procedante de troublement et irresolution. Demeurés donq en paix de ce costé la.

Quant au bon Pere dom Guillaume de Sainte Geneviefve , il y a environ deux mois que ses Superieurs l'ont envoyé pour resider a Tolose. Le P. Galesius (Lettres 2, note118), a la verité dire, est excellent et fait merveilles pour establir des bonnes resolutions ; mais je crains fort qu'il ne soit des-ja attaché. Toutefois, on pourroit bien le faire traitter dextrement, et par mesme moyen luy faire entendre qu'on ne l'invite qu'au seul exercice de charité et en lieu ou il n'y a rien a gaigner que les ames. Que si cela ne peut reüscir, il nous faudra un peu considerer ou nous pourrons donner de la main. Le confesseur de Sainte Catherine, Pere Antenne , prescha il y a deux ans a La Roche, ou il donna une fort grande satisfaction ; et si, il confesse et, comme je croy, il n'est encor point arresté. Nous verrons donq un peu ce qui se pourra faire.

Ma tres chere Fille, vous faites tous-jours trop de consideration et d'examen pour connoistre d'ou les secheresses vous arrivent. Si elles arrivoyent de vos fautes, encor ne faudroit-il pas pour cela s'en inquieter, mais avec une tres simple et douce humilité les rejetter, et puis vous remettre entre les mains de Nostre Seigneur affin qu'il vous en fist porter la peyne, ou qu'il vous les pardonnast, selon qu'il luy plairait. Il ne faut pas estre si curieuse que de vouloir sçavoir d'ou procede la diversité des estatz de vostre vie ; il faut estre sousmise a tout ce que Dieu en ordonne et s'arrester la.

Et bien, au demeurant, voyla donq le cher mari qui s'en va, ma chere Fille. Puisque sa condition et son humeur mesme le porte au desir de paroistre es occasions , il faut humblement recommander son despart et son retour a Nostre Seigneur, avec confiance en sa misericorde qu'il en disposera a sa plus grande gloire.

Vives doucement, humblement et tranquillement, ma tres chere Fille, et soyes tous-jours toute a Nostre Seigneur, duquel de tout mon cœur je vous souhaitte la tres sainte benediction, et a vos petitz , mais particulierement a ma chere bonne petite filleule, qu'on me dit estre toute de succre. La chere cousine (Mme de Charmoisy.) est aux vendanges, et on me dit qu'elle se porte bien, comme fait madame de [Chantal], qui, a mon advis, s'avance fort en l'amour de Dieu, avec toutes ses Seurs.

Vostre humble compere et serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

Ce 5 aoust 1611.

DCCV A LA MèRE DE CHANTAL Le catéchiste de Notre-Dame.

Annecy, 11 août 1611 .

Ma tres chere Fille, A ce que vous me dites, je vois qu'il sera mieux de remettre jusques a lundi ; vous series trop precipitees toutes, et eux aussi, comme je pense ; et je seray bien ayse de ne point rompre l'assignation aux bonnes Seurs de Sainte Claire, qui ont demain leur grande feste, ni au catechisme de Nostre Dame, ou il faut que je sois catechiste , estant invité il y a dix du douze jours, a mon gré, la veille de Nostre Dame.

DCCVI A UNE DAME Le grand et l'unique bonheur d'une femme chrétienne.

Annecy, 17 août 1611.

Madame,

Le souvenir de vos vertus m'est si aggreable qu'il n'a pas besoin d'estre nourri par la faveur de vos lettres ; elles vous acquierent neanmoins une nouvelle obligation sur moy, puisque je reçois par icelles et beaucoup d'honneur et beaucoup de contentement, de voir que non seulement vous aves reciproquement memoire de moy, mais que vous l'aves aggreablement. Aussi n'en sçauries-vous conserver pour personne qui ayt plus de sincere affection pour vous, a qui je souhaitte continuellement devant Nostre Seigneur mille benedictions, et celle-la sur toutes et pour toutes, que vous soyés toute parfaitement sienne. Soyés-le, Madame, de tout vostre cœur, car c'est le grand, ains l'unique bonheur qui vous puisse arriver; et si, monsieur le Senateur n'en aura point de jalousie ; puisque vous n'en seres pas moins sienne, et en recevra de l'utilité, puisque vous ne sçauries donner vostre cœur a Dieu que le sien n'y soit engagé. Je suis, Madame, mais je suis de tout le mien, Vostre bien humble serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

17 aoust 1611

DCCVII A MADAME DE LA FLéCHèRE Quel profit tirer des chutes. - Servir Dieu parmi les sécheresses nous est chose plus dure, selon notre goût, mais plus profitable selon le goût de Dieu. - Les " viandes seches" et les hydropiques. - Exercer la débonnaireté à tout propos et sans propos.

Annecy, 17 août [1611 ]

Or sus, que voules vous que je vous die, ma tres chere Fille, sur le retour de vos miseres, sinon qu'au retour de l'ennemy, il faut reprendre et les armes et le courage pour combattre plus fort que jamais. Je ne voy rien de bien grand au billet. Mais, mon Dieu ! gardes-vous bien d'entrer en aucune sorte de desfiance, car cette celeste Bonté ne vous laisse pas tomber de ces cheutes pour vous abandonner, ains pour vous humilier et faire que vous vous tenies plus serree et ferme a la main de sa misericorde. Vous faites extremement a mon gré de continuer vos exercices emmi les secheresses et langueurs interieures qui vous sont revenues, car puisque nous ne voulons servir Dieu que pour l'amour de luy, et que le service que nous luy rendons parmi le travail des secheresses luy est plus aggreable que celuy que nous faysons parmi les douceurs, nous devons aussi, de nostre costé, l'aggreer davantage, au moins de nostre volonté superieure. Et bien que selon nostre goust et l'amour propre les suavités et tendretés nous soyent plus douces, les secheresses neanmoins, selon le goust de Dieu et son amour, sont plus proffitables, ainsy que les viandes seches sont meilleuies aux hydropiques que les humides, bien qu'ilz ayment tous-jours plus les humides.

Pour vostre temporel, puisque vous vous estes essayee d'y mettre de l'ordre et que vous n'aves peu, il faut donq maintenant user de patience et de resignation, embrassant volontier la croix qui vous est arrivee en partage, et selon que les occasions se presentent, vous prattiqueres l'advis que je vous avois donné pour ce regard.

Demeurés en paix, ma chere Fille ; dites souvent a Nostre Seigneur que vous voules estre ce qu'il veut que vous soyes et souffrir ce qu'il veut que vous souffries. Combattes fidellement vos impatiences en exerçant non seulement a tous propos, mais encor sans propos, la sainte debonnaireté et douceur a l'endroit de ceux qui vous sont plus ennuyeux, et Dieu benira vostre dessein.

Bon soir, ma tres chere Fille; Dieu soit uniquement vostre amour. Je suis en luy, de tout mon cœur, tout vostre.

F.

Ce 17 aoust.

DCCVIII A LA MèRE DE CHANTAL Souhaits à l'occasion de la Saint-Bernard. - Les vertus caractéristiques du grand Docteur, d'après saint François de Sales.

Annecy, 19 août 1610 ou 1611.

Je vous donne le bonjour, ma tres chere Seur, ma Fille, attendant a demain d'aller estre vostre aumosnier sur la feste du grand saint Bernard. Veüille sa sainte Maistresse nous communiquer quelque goutte de la suavité dont elle l'alaitta. Je pense que ce tems vous sera fort propice, a cause de son rafraichissement. Mon Dieu, ma tres chere Fille, que de graces et benedictions je vous souhaite ! La pureté d'esprit est la vertu particuliere et la louange speciale de saint Bernard. Souhaites-la bien a mon ame, tres chere Seur. Nostre cœur soit a jamais uni a Celuy pour lequel il est creé. Amen.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. Cassin de la Loge, à Angers.

DCCIX A LA MêME Une vocation à contrôler. -Sujet d'oraison conseillé pour des novices à la veille de leur profession.

Annecy, [vers le 29 août 1611]

Je vous remercie de vostre. beau grand present, ma tres chere Mere, ma Fille, et encor plus de vostre billet. Soyés asseuree que je me gouverneray bien et que je tiendray ce que je vous ay promis. La fille de Saint Claude ne viendra qu'apres avoir esté en N. On pourra la renvoyer consolee, sans pourtant s'engager de parole qu'a mesure qu'on le verra convenable. Si Mlle de Chapot ou les autres vont la voir, encouragés-la fort a se lier a Nostre Seigneur; elle a besoin de courage, et pour le reste, c'est une bonne fille. Bon jour, ma tres chere Mere. La tres sainte Vierge nostre Maistresse veuille bien naistre et resider en nos cœurs. Nos filles qui veulent faire les vœux pourront bien faire un peu d'orayson preparatoire sur les vœux de Nostre Dame et de tant de filles et femmes assemblees qui les firent a Nostre Seigneur et qui les gardent avec tant de fidelité, qu'elles souffrent plus volontier pour le divin Maistre que de s'en despartir. Helas, que je souhaitte de sainteté a cette chere trouppe de filles, et sur tout a cette tres unique, tres aymee et tres honnoree Mere, ma Fille, vrayement mienne ! Dieu la benisse et marque son cœur au signe eternel de son pur amour. Amen.

DCCX A MADAME DE LA FLéCHèRE ( INED1TE ) Jubilé de Thonon. - Lorsque, par charité, l'on dérange ses exercices de dévotion, Dieu ne cesse pas d'être servi.

Annecy, 1er septembre 1611.

Je vous dis en deux motz, ma tres chere Fille, que lundi, Dieu aydant, je pars tout a pied pour aller au Jubilé de Thonon , ou si je vous voy, ma consolation sera extremement plus grande. Pour le reste, c'est un'œuvre de charité que l'accompaignement que vous alles faire, et bien que ce soit avec un peu de detraquement des sains exercices de devotion, si est ce que ce n'est pas avec aucune perte du service de Dieu. Et puisque l'homme veut si soudainement partir, je vous donne mille benedictions, ma tres chere Fille, vous escrivant au parloir de la Visitation, ou Mme de Chantal vous salue tres cordialement comme moy, qui suis

Vostre plus humble compere et serviteur,

. FRANçs, E. de Geneve.

1er septembre 1611.

Revu sur l'Autographe appartenant à MM. Lyautey, château de Touchebredier (Eure-et-Loir).

DCCXI A MONSIEUR BéNIGNE MILLETOT Une réponse claire sur trois points. - Pourquoi l'amitié de saint François de Sales pour ses amis était plus forte que la mort. - Le critère des vraies amitiés. - Une main " exquise et rare" et une matière " de mauvais lustre. " - Pour quels motifs l'Evêque de Genève déteste les contentions et disputes entre catholiques. - Il n'a pas trouvé à son goût certains écrits de Bellarmin. - La pauvre mère poule et les poussins qui s'entrebecquettent. - Adroite et charitable critique.

Annecy, 1-5 septembre 1611.

Monsieur,

Vos lettres pleines d'amour et de confiance en mon endroit exigent de moy, avec une douce violence, une response claire sur trois pointz. Quant au premier, la bonne madame de [Chantal] vous dira tout ensemble son advis et le mien, de ce qui est requis pour l'entier establissement de vostre fille en cette Congregation . J'ay bien aussi prié cette mesme bonne dame de vous porter de ma part l'asseurance de ce qu'avec une faveur trop excessive vous m'aves par deux fois demandé ; mais il faut pourtant que je l'escrive icy de ma main, comme je le sens de tout mon cœur. C'est la vraye verité, Monsieur, qu'encor que mes amis meurent, mon amitié ne meurt point, ains, s'il s'y fait quelque changement, c'est pour une nouvelle naissance qui la voit plus vive et vigoureuse entre leurs cendres, comme un certain phœnix mystique (Serm 2, serm 154) ; car, bien que les personnes que j'ayme soyent mortelles, ce que j'ayme principalement en elles est immortel, et j'ay tous-jours estimé cet axiome fondamental pour la connoissance des vrayes amitiés, qu'Aristote (Moral. Eudem.7,2 ), saint Hierosme (Epist.3 ad Ruf.) et saint Augustin (Lib. De Amicitia) ont tant solemnisé : L'amitié qui a pu cesser, n'a jamais été véritable.

0 Dieu, le bon monsieur le President [Frémyot] est tous-jours vivant en mon cœur, et il y tient le rang que tant de faveurs receuës de luy et tant de dignes qualités reconneuës en luy, luy avoyent acquis. Mais, Monsieur, la reciproque communication qu'avec tant de confiance je ne faisois presque que commencer avec luy, est cessee et se treuve convertie en l'exercice des mutuelles prieres que nous faysons l'un pour l'autre : luy, comme sçachant combien j'en ay besoin, moy, comme doutant qu'il n'en ait besoin. Et donq, puisqu'il vous plaist, puisque vous le voules, je vous dis de toute mon affection : prenés la place, Monsieur, en cette communication, et mon cœur vous y regardera, vous y cherira, vous y envoyera ses pensees avec un amour qui ne violera point les loix de respect et un respect qui ne se separera jamais du devoir de l'amour.

Mais commençons donq par icy a parler comme il faut entre les amis parfaitz, et venons au troisiesme point, a ce que je vous dois respondre. Je vois en vostre livre deux choses : les traitz et la main de l'artisan d'un costé, et la matiere et sujet de l'autre. En verité, je treuve vostre main bonne, loüable, ains exquise et rare, mais la matiere me desplaist; s'il faut dire le mot que j'ay dans le cœur, je dis : la matiere me desplaist extremement. Pleust. a Dieu, dis je, que mon Polycletus , qui m'est si cher, n'eust point mis sa maistresse main sur un airain de si mauvais lustre !

Je hais par inclination naturelle, par la condition de ma nourriture, par l'apprehension tiree de mes ordinaires considerations et, comme je pense, par l'inspiration celeste, toutes les contentions et disputes qui se font entre les Catholiques, desquelles la fin est inutile, et encor plus celles desquelles les effectz ne peuvent estre que dissensions et differens, mais sur tout en ce tems plein d'espritz disposés aux controverses, aux mesdisances, aux censures et a la ruyne de la charité. Non, je n'ay pas mesme treuvé a mon goust certains escritz d'un saint et tres excellent Prelat, esquelz il a touché du pouvoir indirect du Pape sur les Princes ; non que j'aye jugé si cela est ou s'il n'est point, mais parce qu'en cet aage ou nous avons tant d'ennemis dehors, je croy que nous ne devons rien esmouvoir au dedans du cors de l'Eglise. La pauvre mere poule qui, comme ses petitz poussins, nous tient dessous ses aisles, a bien asses de peyne de nous defendre du milan, sans que nous nous entrebecquetions les uns les autres et que nous luy donnions des entorses. Enfin, quand les Rois et les Princes auront une mauvaise impression de leur Pere spirituel, comme s'il les vouloit surprendre et leur arracher leur authorité que Dieu, souverain Pere, Prince et Roy de tous, leur a donnee en partage, qu'en adviendra-il qu'une tres dangereuse aversion des cœurs ? Et quand ilz croiront qu'il trahit son devoir, ne seront ilz pas grandement tentés d'oublier le leur ?

Je n'ay pas voulu remarquer tout plein de choses qui me semblent devoir estre extremement addoucies , et me suis contenté de vous dire ainsy en gros et grossierement mon petit sentiment, ains, pour parler naïfvement, mon grand sentiment pour ce regard. Mais dites moy maintenant, Monsieur, si je m'excuse envers vous de vous parler ainsy franchement, repliqueres vous point que c'est aussi trop franchement ? Voyla pourtant comme je traitte avec çeux qui veulent que je contracte une entiere amitié avec eux. Ah ! je sçai, je croy, je jure par tout que vous aymés l'Eglise, que vous estes constamment son enfant asseuré ; mays le zele de l'authorité que vous aves si longuement et heureusement possedee vous a poussé un peu trop avant. Vive Dieu ! Monsieur, je vous cheris avec tout cela de tout mon cœur :

Les gens de bien ont toujours eu le droit de différer d'avis sur une question,

sans que leur amitié en soit blessée.

Que s'il vous semble que d'abord je devois user de plus de moderation, je vous supplieray de croire que je n'en sçai point en l'amitié, ni presque en rien qui en depende. Et quand donq peut elle user de ses droitz qu'en la ferveur de ses commencemens ? Au demeurant, Dieu sçait combien vostre chere fille m'est pretieuse, comme une propre seur, si je l'avois en cette vocation. Aussi, comme j'ay tous-jours fait avec feu monsieur (le Pdt Frémyot), je desire que par tout vous m'advoüiés,

Vostre filz et serviteur fidelle,

FRANçs, E. de Geneve.

DCCXII A LA MèRE DE CHANTAL Sollicitude pour la Mère de Chantal, alors absente de Savoie. - Les affaires : leur multiplicité ne doit pas troubler, ni leur difficulté émouvoir. - Nouvelles de Mlle. de Blonay. - Sermon sur la Nativité de la.très sainte Vierge. - Affection des deux Fondateurs pour la Sœur Favre.

Thonon, 10 septembre 1611.

Me voyci a Thonon despuis trois jours, ma tres chere Fille, ou je vins fort heureusement et sans ressentiment d'aucune lassitude. 0 Dieu ! ma tres chere Fille, je ne sçai quel chemin j'ay fait, ou celuy de Thonon, ou celuy de Bourgoigne , mays je sçai bien que je suis plus en Bourgoigne qu'icy. Ouy, ma Fille, puisqu'il plaist ainsy a la divine Bonté, je suis inseparable de vostre ame et, pour parler avec le Saint Esprit, nous n'avons meshuy plus qu'un cœur et qu'une ame (Ac 4,32) ; car ce qui est dit de tous les Chrestiens de la naissante Eglise, se treuve, graces a Dieu, maintenant entre nous. Or, demeurons donq bien ainsy en Nostre Seigneur, ma tres aymee (Ph 4,1).

Je suis tous-jours attendant des nouvelles du succes de vostre voyage, que je me prometz avoir esté bon, mais non pas sans crainte pourtant, a cause de la foiblesse de vostre santé et l'excessive chaleur qui a regné quelques heures de ces jours passés ; mais je veux croire qu'en ces heures-la vous aures sejourné, et aures employé les matinees et les soirs qu'il a tous-jours fait un peu de vent. Je prie Dieu qu'il vous conserve cherement et saintement comme ma propre ame. Hé, je vous supplie, ma tres chere Fille, tenés-vous bien a. Jesus Christ et a Nostre Dame et a vostre bon Ange en toutes vos affaires, affin que la multiplicité d'icelles ne vous trouble point et que leur difficulté ne vous estonne point. Faites l'un apres l'autre au mieux que vous pourres, et employés pour cela fidelement vostre esprit, mais doucement et suavement. Si Dieu vous en donne l'issue, nous l'en benirons ; s'il ne luy plaist pas, nous l'en benirons aussi. Et il vous suffira que, tout a la bonne foy, vous vous soyés essayee de reüscir, puisque Nostre Seigneur et la rayson ne requierent pas de nous les effectz et evenemens, mais nostre fidelle et franche application, employte et diligence ; car ceci depend de nous, mays non pas les succes. Dieu benira vostre bonne intention en ce voyage et en l'entreprise que vous aves faite de mettre en ordre les affaires de cette mayson-la pour vostre filz, et vous recompensera ou par une bonne issue, ou par une sainte humiliation et resignation. Mon cœur fera cependant mille millions de bons desirs pour le vostre comme pour soy mesme, et ne cesseray point d'implorer les prieres de la tres sainte Vierge en ce lieu qui est tout consacré a son honneur.

Je renvoye ce. jourd'huy nostre M. Michel aupres de nos filles, affin qu'elles ne demeurent pas tout a fait privees de quelqu'un en qui elles ayent confiance. J'escris a nostre Seur de Brechard une lettre pour toutes, affin de leur donner courage. Ma petite seur se porte bien, car la vostre petite, ma cousine , me l'escrit par une fille de chambre qu'elle a envoyee icy. Ce sont toutes nos nouvelles, ma chere Fille. De jour a autre, je vous tiendray advertie de ce que je feray.

Monsieur de Blonay depeschera sa fille pour vostre retour . Je la vis le jour de Nostre Dame ; elle a tousjours sa bonne mine et les marques de vertueuse fille. Ce jour-la, je preschay devant un grand peuple et force estrangers ; et la glorieuse Reyne du Ciel m'assista pour dire quelque chose de bon a sa gloire. Je me depescheray au plus tost en faveur de nos filles.

A Dieu, ma tres chere Fille, a Dieu soyons-nous a jamais. Que son amour soit eternellement l'unité de nostre cœur !

Je saluë d'une affection extreme ma tres chere grande fille , a laquelle je recommande tous-jours la santé de nostre douce Mere, et luy porte bien envie, sans luy desirer la privation de ce qu'elle possede. Elle vacquera cependant a rendre son cœur un peu fort et genereux contre la tendreté et delicatesse qui le tenoit a tous propos sujet au degoust. Vous sçaves, ma Fille, que nostre cœur ayme d'amour celuy de cette grande fille. Salués-la donq amoureusement de ma part, comme je la prie de saluer de la mienne madamoyselle de N. et toutes ces dames de la, specialement madame la Prieure et monsieur N. , car j'avois oublié ces petites particularités. Je saluë aussi monsieur de N. et madamoyselle N., mais tout a part, monsieur de N., pour le bonheur duquel je prie tous les jours, et monsieur de N. , et en fin monsieur [de Thorens] mon cher frere, auquel je recommande le service de sa mere, sa santé et sa consolation.

M. de Boisy a esté un peu estonné de la chaleur, mais il se remet, Dieu mercy.

A Thonon, le 10 septembre 1611.

Vive Jesus et Marie ! Dieu vous benisse, ma tres chere Fille. Je suis en luy, ce que luy seul sçait.

DCCXIII A LA MêME Comment traiter des affaires de la terre. - L'amour transforme tout. - Santé et sainteté de François de Sales. - Le moyen de parvenir. - Communauté de désirs et d'aspirations entre la Mère de Chantal et son Directeur. - La sainte Croix ; elle béatifie. ceux qui l'aiment et la portent.- L'autel des crucifiés.

Thonon, 14 septembre 1611 .

0 Dieu, ma tres chere Fille, si est-ce que je vous escris soigneusement a toutes les occasions. Or sus, beni soit Dieu qui vous a fait arriver au lieu ou les affaires qu'il vous avoit laissees sur les bras vous ont appellee. Ma tres chere Fille, appliqués le travail et tracas que vous y souffrires, a la gloire de la divine Majesté, pour l'amour de laquelle vous les subisses ; traittés des affaires de la terre avec les yeux fichés au Ciel. Je seray tous-jours present a vostre chere ame comme vous mesme, et respandray soigneusement la benediction des Sacrifices divins sur vostre peyne, affin qu'elle vous soit douce et utile au saint amour, pour lequel mieux prattiquer vous estes allee terminer les occasions de vos distractions. Ma chere Fille, tout ce qui se fait pour l'amour est amour; le travail, ouy mesme la mort n'est qu'amour, quand c'est pour l'amour que nous les recevons.

Or sus, parlons de nos affaires. J'ay achevé ce bout de visite asses heureusement, et avec esperance de quelque fruit pour .les ames. Je me porte extremement bien, a mon advis, et observe soigneusement vos ordonnances pour ma santé. Mays, pour ma sainteté, qui est ce que vous affectionnés le plus, je ne fay gueres de choses, sinon mille continuelz desirs et quelques prieres particulieres, affin qu'il plaise a Nostre Seigneur les rendre utiles et fructueuses pour tout nostre cœur, et, presque ordinairement, je me treuve plein d'une douce confiance que sa divine Bonté nous exaucera. Et puisqu'en verité nous desirons, en verité nous parviendrons ; car ce grand Amy de nostre cœur ne le remplit, ce me semble, de desirs que pour le combler d'amour, comme il ne charge les arbres de fleurs que pour les recharger de fruitz. Ah ! Sauveur de nostre ame, quand serons-nous autant ardans a vous aymer que nous le sommes a le desirer ?

Il me tarde, ma ires chere. Fille, que ce cœur que Dieu nous a donné, soit uniquement et inseparablement donné et lié a son Dieu par ce saint amour unissant qui est plus fort que la mort (Ct 8,6) et que tout. Mon Dieu ! ma tres chere Fille, remplissons nostre cœur de courage et faysons des-ormais des merveilles pour l'avancement de nostre cœur en cet amour celeste. Et remarquons que Nostre Seigneur ne vous donne jamais de violentes inspirations de la pureté et perfection de vostre cœur, qu'il ne me donne la mesme volonté, pour nous faire connoistre qu'il ne faut qu'une inspiration d'une mesme chose a un mesme cœur, et que, par l'unité de l'inspiration, nous sçachions que cette souveraine Providence veut que nous soyons une mesme ame, pour la poursuite d'une mesme œuvre et pour la pureté de nostre perfection. Or sus, ma tres chere Fille, ma Mere, il faut finir. C'est aujourd'huy le jour de la sainte Croix. 0 Dieu, qu'elle est belle. et qu'elle est aymable ! On donne des batailles pour en avoir le bois et on l'exalte sur le mont de Calvaire. Ma très chere Fille, helas ! que bienheureux sont ceux qui l'ayment et qui la portent ! Elle sera plantee au Ciel quand Nostre Seigneur viendra juger les vivans et les mortz (Mt 24,30), pour nous apprendre que le Ciel est l'autel des crucifiés. Aymons donq bien ces croix que nous rencontrons en nostre chemin.

Dieu vous benisse en l'amour de la sainte Croix.

DCCXIV AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL 1er Eboulement à Sixt - Détresse des habitants qui en est la suite. - Le Saint recommande ses diocésains à la charité du duc de Savoie.

Thonon, 16 septembre 1611.

Monseigneur,

Ayant veu a Six l'espouventable et irreparable accablement survenu il y a quelques annees, par la cheute d'une piece de montagne , je n'ay sceu refuser aux habitans du lieu, qui recourent a la clemence de Vostre Altesse pour, a proportion, estre deschargés des tailles, mon veritable tesmoignage en faveur de leur trop juste prœtention. C'est pourquoy j'asseure que ce malheur leur a osté une tres notable partie de leurs biens et, de miserables qu'ilz estoyent, les a rendus la misere mesme, sur laquelle, comme sur un dign'objet, la charité de Vostre Altesse exercera, comm'ilz esperent, son aumosne. Je supplie Nostre Seigneur quil benisse de ses grandes perfections et benedictions la couronne de VostreAltesse, de laquelle je suis invariablement, Monseigneur, Tres humble, tres obeissant et tres fidele orateur et serviteur, FRANçs, Evesque de Geneve.

A Thonon, le XVI septembre 1611

A Son Altesse Serenissime.

Revu sur l'Autographe conservé à Londres, au Musée Britannique.

DCCXV A M. MICHEL BRISSON (INéDITB) Regrets de ne pouvoir accepter de prêcher un Carême à Saint-Merry. - Témoignages d'estime au destinataire qui avait transmis l'invitation.

Thonon, 11 septembre 1611.

Monsieur,

J'avois certes grand desir de pouvoir servir ce Caresme prochain a l'instruction de la parroisse de Saint Mederic, puis que messieurs ses curé et marguilliers me font lhonneur de m'y souhaiter ; mais j'ay tant de besoigne taillee pour cett'annee, quil me seroit impossible d'en fendre la presse pour partir d'icy a irois moys, comm'il faudroit faire. Je vous supplie donq, Monsieur, tres humblement, de m'en excuser vers eux pour cett'annee ; et si, pour la suivante, les difficultés que vous sçaves se pouvoyent vaincre, je serois bien ayse de leur tesmoigner combien j'estime lhonneur de la semonce quilz me font faire par la personne du monde que j'honnore, respecte et cheris de toute l'estendue de mes forces, et a laquelle je suis sans reserve et sans fin, Monsieur,

Humble, fidele et tres affectionné serviteur,

FRANçs, E. de. Geneve.

Ce XVII septembre 1611.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. le comte de Chabrol, à Riom.

DCCXVI A LA SOEUR DE BRéCHARD, RELIGIEUSE DE LA VISITATION Notre.Seigneur saura bon gré à qui porte et supporte les âmes qui se trouvent faibles.

Bons, fin septembre ou commencement d'octobre 1611 .

Ma chere Niece, ma Fille, Ce n'est que pour simplement vous saluer et asseurer que je me presseray le plus que je pourray pour bien tost vous revoir, et espere que ce sera avec nostre mutuelle consolation et de toutes nos Seurs mes cheres filles. Ce pendant, perseverés courageusement a porter et supporter celles qui se treuveront foibles (Ga 6,2) ; et croyés moy, ma chere Fille, ma Niece, que Nostre Seigneur, a qui vous estes toute, vous en sçaura un grand gré . Je le supplie qu'il vous comble de force, de douceur et de benediction, et toute cette chere trouppe de filles qui me sont pretieuses comme la prunel1e de mes yeux. . A Dieu donq, ma tres chere Fille, ma Niece, continues d'aymer en Nostre Seigneur, celuy qui est en luy tres cordialement tout vostre.

F.

A Bons.

A Madame

Madame de Brechard. A la Visitation.

DCCXVII A LA SOEUR ROGET, RELIGIEUSE DE LA VISITATION ( INéDITE) Ce qu'il faut faire après " quelques petitz mauvais pas. "- Avoir le cœur franc envers les Supérieurs. - La " petite bienaymee Françon. "

[Septembre-octobre] 1611

Vous m'aves fait un grand playsir de m'escrire, ma chere Filleule, ma Fille. Mais vrayement, il faut estre bien brave a surmonter tous ces petitz chagrins et la melancholie qui les produit. Or, je sçay bien que vous estes fort fidelle pour ce regard, et que si vous faites quelques petitz mauvais pas, soudain vous vous releves humblement, doucement et sans vous estonner ; car il faut faire ainsy, ma chere Fille, pour devenir parfaitement sainte, qui est vostre pretention. C'est aussi bien fait d'avoir de la confiance en nostre Seur de Brechard, et c'est la grace de Dieu qui nous rend ainsy le cœur franc envers ceux a qui, pour son amour, nous obeissons. A Dieu, ma chere Fille, que j'ayme extremement en ce mesme Seigneur, pour lequel je suis tout vostre et a vostre mere , et a ma Seur Chastel , ma Seur Milletot , ma Seur Fichet , ma Seur Tiollier ; car, quant a ma petite bienaymee Françon (Françoise de Chantal), je la salue a part comme ma petite fille toute mienne. Dieu soit beni, ma chere Filleule, ma Fille. A ma chere Seur Roget, ma fille.

Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Turin.

DCCXVIII A LA MèRE DE CHANTAL Souhaits de bon et saint voyage. - Affectueux messages pour les compagnons, les parents et les amis de la Mère de Chantal.

Bons, 1er octobre 1611.

Le pied a l'estrier, je vous escris ces quatre motz, ma tres chere Fille mienne, seulement pour vous tenir asseuree de nostre santé. Et Dieu me donne les heureuses nouvelles que je souhaite aussi de vostre part, car jusques a present nous en jeunons encores. Or, j'espere en cette souveraine Providence, qu'elle vous conservera saintement et cherement pour nostre mutuelle consolation et reciproque avancement en son amour caeleste, pour lequel je fay sans fin des aggreables et desirables projetz, que je supplie le Saint Esprit nous faire suavement prattiquer. A Dieu, ma tres chere Mere, ma Fille mienne, a Dieu soyons nous a jamais, et a jamais vive Jesus Amen.

" Je salue du cœur que vous connoisses, nostre grande fille (La Sœur Favre) et luy recommande nostre chere et bonne Mere, comm'aussi monsieur de Thorens, que je cheris en qualité de mon frere et de vostre filz, qui veut dire excessivement. Je suis a Bons et parmi les chams soudain que ce devoir me le permettra, je seray a Neci, c'est a dire dans trois semaines. Je salue humblement monsier de Chantal et monsieur de Vauxcroissant (Lettres 4, note 338), et vous penseres bien que si je sçavois que vous fussies ou a Dijon ou aupres de Monsieur l'Archevesque , je vous supplierois de faire mes honneurs convenablement. Le doux Jesus, auquel et par lequel je suis autant vostre que vous mesme, vous veuille benir et conserver a jamais, ma tres chere Fille mienne. "

A Bons, le 1er d'octobre.

A Madame Madame de Chantal, m. A Montelon.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Autun.

DCCXIX AU BARON AMéDéE DE VILLETTE A propos de la mort d'une parente : regrets, condoléances, consolations, promesse de prières.

Saint-Julien, 12 octobre 1611.

Monsieur mon Oncle,

Quel desplaysir viens-je de recevoir en la triste nouvelle du trespas de madame ma tante , qui m'aymoit si tendrement et cherement, et a laquelle j'avois si justement voüé tant d'affection ! J'irois moy mesme vous tesmoigner ce ressentiment, si je croyois, par ce moyen, de pouvoir alleger le vostre, ou que cet engagement auquel je suis parmi les assignations de ma visite le me permist; mais au moins, voyla mon frere qui va recevoir vos commandemens pour luy et pour moy, et vous asseurer que, comme j'ay honnoré de tout mon cœur la vie de cette chere defuncte, aussi cheriray-je a jamais son honnorable memoire autant qu'aucun de ses parens et serviteurs qu'elle ayt laissés en ce monde.

Au demeurant, Monsieur mon Oncle, cette si fascheuse separation est d'autant moins dure qu'elle durera peu, et que non seulement nous esperons, mays nous aspirons a cet heureux repos auquel cette belle ame est, ou sera bien tost logee. Prenons, je vous supplie, en gré cette petite attente qu'il nous faut faire ici bas, et au lieu de multiplier nos souspirs et nos larmes sur elle, faysons les pour elle devant Nostre Seigneur, affin qu'il luy plaise haster sa reception entre les bras de sa divine Bonté, si des-ja il ne luy a fait cette grace.

Certes, pour moy, j'ay beaucoup de consolation en la connoissance que j'avois de l'interieur de cette bonne tante, laquelle plusieurs fois, avec extreme confiance, me l'avoit communiqué en la sacree confession ; car j'en tire une asseurance que cette divine Providence, qui luy avoit donné un cœur si pieux et chrestien, l'aura comblee de benedictions en ce despart qu'elle a fait d'entre nous. Benissons et loüons Dieu, Monsieur mon tres cher Oncle, adorons la disposition de ses ordonnances, reconnoissons la condition et instabilité de cette vie et attendons en paix la future.

Je m'en vay a l'eglise, ou, par le saint Sacrifice, je commenceray les recommandations de cette chere et pretieuse ame, et celle que je dois a jamais continuer pour vous et tout ce qu'elle aymoit le plus. Je suis sans fin et sans reserve, Monsieur mon Oncle, Vostre tres humble et tres fidele neveu et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

A Saint Julien, le 12 octobre 1611.

DCCXX AU PRéSIDENT ANTOINE FAVRE (INéDITE) La cure de Saint-Sigismond en 1611 : l'ami du destinataire en mériterait une meilleure.

Annecy, 29 octobre 1611.

Monsieur mon Frere, A mesme que monsieur Jacquier m'a rendu vostre lettre, monsieur Brunet m'est venu dire adieu ; [si] que j'ay retardé ce moment pour vous resaluer humblement et vous dire que, quant a la cure de Saint Sigismond, elle ne vaut sinon douze vingt florins, en un lieu tres aspre et hors de chemin . J'en desirerois une meilleure et plus a propos pour M. Charbonnet, que je dois affectionner pour tant de raysons . Neanmoins, s'il desire venir au concours de celle cy, ce sera le 4e de ce mois suyvant qu'elle est assignee ; marri que peut estre je ne pourray pas m'y treuver, si M. de Villette persevere de me sommer d'aller avec ses autres parens au commencement des obseques de feu Mme de Villette (lettre précédente) environ ce tems-la. . J'attendray le retour du sieur Jacquier, pour les chappelles, et vous saluant mille et mille fois de tout mon cœur, je suis sans fin, Monsieur mon Frere, Vostre tres humble frere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

XXIX octobre 1611.

A Monsieur Favre Baron de Peroges, Conseiller d'Estat de S. A.,

Premier President de Savoye.

Revu sur une copie conservée à la Visitation de Montélimar.

DCCXXI A LA SOEUR DE BRéCHARD, RELIGIEUSE DE LA VISITATION Un Père vigilant qui a peur d'être blâmé pour ne l'être pas assez. - Pourquoi ne faut-il pas emporter toutes les couronnes. - C'est encore de la charité que de laisser faire aux autres quelque chose. - De qui doit-on attendre l'issue des maladies.

Annecy, 29-31 octobre 1611 .

Ma tres chere Fille, ma Niece,

L'on m'a adverti que vous vous accables de peyne, que vous ne vous devestes point plusieurs nuitz de suite, que vous ne manges comme point, que vous faites les services plus penibles de l'infirmerie et puis retournes promptement soustenir le chant du chœur.. 0 ma Fille, ma Fille, je ne veux point que vous soyes si brave ; car voyes vous, que me diroit nostre Mere si en son absence il arrivoit quelque mal a cette tres aymee Jeanne Charlotte ? Certes, a son arrivee, je courrois fortune d'estre blasmé comme un pere peu vigilant sur sa tres chere fille.

Croyés le pauvre Pere : prenés du repos et du repas suffisamment; laissés amoureusement du travail aux autres et ne desirés pas d'emporter toutes les couronnes ; le cher prochain sera tout ayse d'en avoir quelques unes. L'ardeur du saint amour qui vous pousse a vouloir tout faire, vous doit aussi retenir et laisser faire aux autres quelque chose pour leur consolation.

Dieu nous sera bon, ma Niece, ma Fille : j'espere qu'il nous menace pour ne nous point frapper, et que la chere Peronne de nostre Mere luy ira au devant a son arrivee, avec sa tres chere lieutenante, ma fille tres aymee, que je desire qui travaille avec un esprit'ardent mais doux, fervent mais moderé, attendant le bon succes des maladies et affaires non de sa peyne, non de son soin, mays de l'amoureuse bonté de son Espoux. Qu'il la veüille benir eternellement, avec toute la trouppe de ma tres chere Mere absente et qui nous est si presente au cœur, en la presence de Celuy qui est l'unique tout du cœur de la Mere et des filles. . Priés-le aussi qu'ainsy soit du Pere, affin que tout soit saintement esgal en nostre pauvre chere petite Visitation. Amen.

DCCXXII A M. BéNIGNE MILLETOT La plus mauvaise façon de mal dire. - Il est presque impossible " de corriger l'immoderation moderement. "- Ce qui arrive souvent aux chasseurs. A César ce qui est à César, mais aussi à Dieu ce qui est à Dieu.

[Octobre] 1611 .

Monsieur,

Vous m'aves grandement obligé recevant en bonne part ma franchise, bien qu'a vray dire vous ne pouvies bonnement luy refuser ce gracieux accueil, puisqu'elle alloit vers vous avec le sauf conduit de vostre semonce et sous la faveur d'une vraye amitié (lettre 711)

; aussi n'avois-je garde de luy donner le vol autrement.

Je ne veux nullement repliquer sur la declaration qu'il vous plaist de me faire de vostre intention en l'edition du petit livre (note 169), car je serois marri si j'avois jamais eu un seul petit soupçon au contraire ; mays je diray seulement ce mot qui part de la condition de mon esprit. Si quelqu'un avoit immoderement parlé ou escrit de l'authorité, il auroit grand tort, car il n'y a point de plus mauvaise façon de mal dire que de trop dire. Si on dit moins qu'il ne faut dire, il est aysé d'adjouster ; mais apres avoir trop dit, il est malaysé de retrancher, et on ne peut jamais faire le retranchement si tost qu'on puisse empescher la nuisance de l'exces. Or, voyci le haut point de la vertu : de corriger l'immoderation moderement. Il est presque impossible d'atteindre a ce signe de perfection. Je dis presque, a cause de celuy qui dit : Je gardais la paix avec ceux qui haïssaient la paix. (Ps 119,ult) ; autrement, je pense que je ne l'eusse pas dit, car les chasseurs poussent par tout dans les buissons, et retournent souvent plus gastés que la beste qu'ilz ont cuidé gaster. La pluspart de ces propos mal mesurés qu'on dit ou qu'on escrit, sont plus heureusement repoussés par le mespris que par l'opposition. Mais, n'en parlons donq plus. A Cesar ce qui est a Cesar, mays aussi , a Dieu ce qui est a Dieu (Mt 22,21).

Je vous escris sans loysir. Vous me supporteres, s'il vous plaist, selon vostre bonté et ayant esgard a mon affection, qui est toute inclinee a vous honnorer et cherir tres specialement. Et sur cela, je prie Nostre Seigneur qu'il vous remplisse de la grace, paix et suavité de son Saint Esprit et donne sa sacree benediction a toute vostre famille, laissant au surplus pour ce porteur a vous dire comme nostre fille se porte bien. Je suis, Monsieur,

Vostre plus humble serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

DCCXXIII A UN INCONNU (FRAGMBNT INéDIT) Des bailliages qui n'avaient pas été visités " il y a plus de cent ans." - Bourgeois et bourgeoises de Genève aux vendanges et de quoi ils étaient étonnés, ayant ouï le Saint.

Annecy, novembre 1611 .

Monsieur,

Des la reception de vostre derniere lettre, qu'on me rendit sur le commencement de septembre, j'ay presque tous-jours esté aux chams pour faire la visite des baillages qui sont autour de Geneve, qui n'avoyent esté visités il y a plus de cent ans, pour avoir esté restablis seulement des douze ou quinze ans en ça au giron de la sainte Eglise. Plusieurs bourgeois et bourgeoises de Geneve qui estoyent venus aux vendanges, nous ont veu en cet exercice, et ont tesmoigné pour la pluspart d'en avoir pris bonne edification, et quelques uns qui m'ont. voulu ouïr, ont esté estonnés dequoy leurs ministres leur descrivoyent nostre creance tout autrement que nous ne la preschons pas ; chose…………..

Revu sur une copie conservée à la Visitation d'Annecy. DCCXXIV A DOM EUSTACHE DE SAINT-PAUL ASSELINE, FEUILLANT Amitié du Saint pour l'Ordre des Feuillants. - La disposition des matières dans une Somme de théologie ; moyen de rendre celle-ci " plus friande et plus aggreable. " - Les questions inutiles. - Souhaits et témoignages d'affection.

Annecy, 15 novembre 1611 .

Mon Reverend Pere, C'est la verite que j'ayme d'amour vostre Congregation, mais d'amour infructueux jusques a present. Dieu le rende autant effectif qu'il est affectif ; et non seulement a [Abondance (Lettres 2, note 376),] mais en deux ou trois insignes Monasteres de ce diocese , nous verrons refleurir la sainte pieté que le glorieux ami de Dieu et de Nostre Dame, saint Bernard, y avoit plantee.

Je voy bien en vostre lettre que vous languissés, puisque vous me dites : (Jn 11,3) Voici que celui que vous aimez est malade ; mais je n'en ay pourtant point de compassion qu'avec une extreme suavité, d'autant que (Jn 11, 4 ; 3,21 ; Ct 5,8) cette maladie ne va pas à la mort, mais elle est afin que les œuvres de Dieu soient manifestées ; car celui qui aime est malade, puisqu'il languit d'amour. Et partant, je suis bien content de faire l'office d'une fille de Hierusalem ; (id) et j'annoncerai à ton Bien-Aimé : Voici que celui qui vous aime et que vous aimez est malade.

Et vous, mon cher Pere, en contreschange, implorés pour moy et sur moy le secours duquel, entre les vens et les orages, j'ay tant besoin sur ces eaux : (Ps 3,7 ; 55,2 ; 143,7) Les grandes foules sont comme les grandes eaux. Sauvez-moi, mon Dieu, parce que l'homme m'a foulé aux pieds, et délivrez-moi de la multitude des eaux.

J'ay veu avec un extreme playsir le projet de vostre Somme de Theologie , qui est, a mon gré, bien et judicieusement faite. Si vous me favorises de m'envoyer un cahier, je le liray amoureusement, et vous diray franchement et naïfvement mon advis, a quel prix que ce soit. Et pour vous en donner quelque asseurance des maintenant, je vous dis que mon opinion seroit que vous retranchassies tant qu'il vous seroit possible toutes les paroles methodiques, lesquelles, bien qu'il faille employer en enseignant, sont neanmoins superflues et, si je ne me trompe, importunes en escrivant.

Qu'est-il besoin, par exemple : " Sur cette difficulté, trois questions se présentent : la première, qu'est-ce que la prédestination ; la seconde, qui sont ceux qui seront prédestinés ; la troisième , " etc. ? Car, puisque vous estes extremement methodique, on verra bien que vous faites ces choses l'une apres l'autre, sans que vous en advertissies auparavant.

De mesme : " Sur cette question, il y a trois opinions: la première est, " etc. Car, ne suffit-il pas de commencer sans préambule le recit des sentences, avec un nombre precedent, en cette sorte : " 1. Scot, Mayronis et leurs disciples, etc. ; 2. Ockam, Oriol et les Nominalistes;

3. mais saint Thomas et saint Bonaventure ; " et ainsy des autres. Puis, au lieu de dire : " Il faut donc répondre par trois conclusions, dont la première est, " ne suffit-il pas : " Je dis donc en premier lieu, etc. 2. Je dis, etc. 3. Je dis, "

Comme aussi de faire des prefaces pour continuer les matieres : " Après avoir traité de l'unité de Dieu, il convient maintenant d'expliquer ce qui regarde Dieu trine, ou la Trinité, " etc. Cela est bon pour des gens qui vont sans methode, ou qui ont besoin de faire connoistre leur methode parce qu'elle est extraordinaire ou embarrassee. Or, cela empeschera extremement vostre Somme de grossir ; ce ne sera que suc et moüelle, et selon mon sens, elle en sera plus friande et plus aggreable. J'adjouste qu'il y a une quantité de questions inutiles a tout, horsmis a façonner le discours. Certes, il n'est pas grand besoin de sçavoir, " si les Anges sont dans le lieu par leur essence ou par leurs opérations ; s'ils se meuvent d'un endroit à un autre sans passer par un milieu, " et semblables. Et bien que je voudrois qu'on n'oubliast rien, si est-ce qu'en telles questions il me semble qu'il suffiroit de bien exprimer vostre opinion et en jetter le vray fondement ; puis a la fin, dire simplement, ou au commencement, que " tel et tel ont pensé autrement, " affin de laisser plus de place pour s'estendre un peu davantage es questions de consequence, esquelles il faut regarder de bien instruire vostre lecteur.

Item : je sçay que quand il vous plaist, vous aves un stile affectif ; car je me resouviens fort bien de vostre Benjamin de Sorbonne . J'appreuverois qu'es endroitz ou commodement il se peut, vous fissies les argumens pour vos opinions en ce stile ; comme en la question : " Si le Verbe se fût incarné, au cas où Adam n'eût pas péché ? " Et en l'une et en l'autre opinion, on peut reduire les opinions en stile affectif. En celle : Si la prédestination se fait d'après la prévision des mérites, " soit que l'on tienne l'opinion des saintz Peres qui ont precedé saint Ambroyse, soit qu'on tienne celle de saint Augustin ou celle de saint Thomas ou celle des autres, on peut former les arguments en stile affectif, sans amplifier, ains en abbregeant ; et au lieu de dire : " Soit le second argument, " simplement mettre un chiffre, 2.

Au demeurant, c'est un grand ornement de mettre plusieurs bonnes authorités, quand elles sont preignantes et courtes ; si moins, peu avec renvoy. Or sus, mon cher Pere, que vous semble de mon cœur ? va-il pas bien a la bonne foy envers le vostre ? Mais croyés-moy, encores ne suis-je pas si simple, qu'avec un autre j'en usasse comme cela. Je me resouviens de vostre douceur naturelle, morale et surnaturelle ; j'ay mon imagination pleine de vostre charité, laquelle supporte tout (1 Co 13,7), et que, étant sensés, vous supportez volontiers les insensés; j'ai donc parlé avec ma simplicité ordinaire. (2 Co, 11, 19 et 21)

Dieu vous fasse prosperer en son saint amour. Je suis en luy, a toute extremité, Mon cher Pere, Vostre frere et serviteur plus humble et affectionné, FRANçs, E. de Geneve.

D'Annessy, ce 15 novembre...

DCCXXV A LA MèRE DE CHANTAL De quels principes doit s'inspirer la Mère de Chantal pour fixer la durée de son séjour en Bourgogne. - Comme le monde censure ce qui est fait pour Dieu. - Nouvelles de la Visitation.

Annecy, 15 novembre 1611 .

Ma tres chere Fille,

Je vous diray franchement que, quant a l'obligation de vostre conscience, je ne varie nullement et persevere a ce que je vous en ay dit il y a long tems, qui est en un mot, que si la necessité de la personne de ce bon seigneur (le baron de Chantal.) est telle que vous soyés requise en presence pour la secourir, vous deves arrester. Si ce n'est que la necessité du meilleur estat des biens, vous n'y estes pas voirement obligee ; mais pourtant, si cette necessité estoit extreme et grande et qu'elle ne peust estre remediee que par vous, c'est a dire que vous ne puissies suppleer par autruy aux affaires, vous pourries librement arrester le tems requis a cela, que je remetz a vostre discretion et prudence, ne pouvant dissimuler avec vous qu'en cette occasion je ne voye quelque sorte de tentation. Car sans doute, si vous vous fussies remariee a quelque chevalier du fond de Gascoigne ou de Bretaigne, vous eussies tout abandonné et on n'en eust rien dit. Maintenant que vous n'aves pas fait a beaucoup pres un si grand abandonnement et que vous aves reservé asses de liberté pour avoir un soin moderé de vostre mayson et de vos enfans, parce que ce peu de retraitte que vous aves fait est pour Dieu, il se treuve des gens qui taschent de le faire estimer mauvais et contre le devoir.

Ce que je ne dis pas pour ce bon chevalier qui vous souhaitte aupres de soy, car vrayement il a rayson de desirer le bien de vostre conversation, qui ne peut que luy estre fort aggreable ; mays pour ceux qui en parlent par maniere de conscience et de scrupule, qui, a mon advis, ne sont pas bien fondés en cela, bien qu'en la lettre de monsieur N. je les voye fort doctes et de grand esprit . Mais je reviens a vous dire que vostre discretion vous doit regler, selon ce que je vous en ay dit autrefois et que maintenant je repete.

Au demeurant, pendant vostre sejour, ces bonnes filles font au mieux qu'elles peuvent, affin qu'a vostre retour vous ne treuviés point de decadence en cette heureuse vie en laquelle Dieu les a mises sous vostre conduitte.

Je vous souhaitte mille et mille benedictions celestes pour l'avancement de vostre cœur au tres saint amour du Crucifix, auquel il est voüé et consacré eternellement. Je suis, comme vous sçaves, de toute mon ame, ma tres chere Fille, tout parfaitement vostre en Celuy qui, pour nous rendre siens, s'est fait tout nostre, Jesus Christ, qui vit et regne es siecles des siecles. Amen.

FRANçs, E. de Geneve.

DCCXXVI A M. PHILIPPE DE QUOEX Mlle de Blonay sera la bienvenue à Annecy; qu'elle y vienne sans attendre le retour de la Mère de Chantal.

Annecy, 28 novembre 1611.

Monsieur Partat est substitué pour aller a Aix. Je vous prie de faire tenir les presentes a M. de Blonay , et luy escrire que s'il luy plaist que sa fille vienne sans attendre le retour de madame de Chantal, elle sera la bienvenue (note 177). Ce que je dis, parce que madame de Chantal, peut estre, ne viendra pas avant Noël, puisqu'elle est resolue d'achever et demesler toutes ses affaires avant que de revenir, affin de n'avoir plus sujet de distraction. Je vous prie de faire la commission que je vous laissay, et de dire a M..de. Chastillon (Jean, note 108) qu'il face, pour les reconnoissances, selon qu'il m'escrivoit . J'envoye a madame d'Allemand un livre, selon que je luy avois promis. Je prie Dieu qu'il vous benisse, et me recommande a vos prieres.. Vostre plus humble confrere, FRANçs, E. de Geneve.

28 novembre 1611.

DCCXXVII AU MARQUIS DE LANS L'Evêque de Genève avertit le gouverneur de son départ pour Gex.

Annecy, 28 novembre 1611.

Monsieur,

Les ecclesiastiques et Catholiques de Gex me conjurant d'aller a leur ayde pour un affaire qui importe a la gloire de Dieu , je m'y en vay tout maintenant. Mays, avant que de partir, je vous en donne advis, remettant, apres mon retour, de fayre part a Vostre Excellence de ce qui se sera passé. Ce pendant, je supplie Nostre Seigneur quil la conserve, et suis, Monsieur, Vostre serviteur tres humble, FRANçs, E. de Geneve.

XXVIII novembre 1611, a Neci.

A Son Excellence.

Revu sur l'Autographe conservé à l'abbaye de Saint-Maurice en Valais.

DCCXXVIII A LA MèRE DE CHANTAL Ferveur nouvelle de charité et de zèle pour Notre-Seigneur. - La beauté de la foi transporte François de Sales d'amour et de gratitude ; il en voit plus clairement la grandeur, en pays hérétique.

Gex, 7 décembre 1611 .

Tres chere Fille,

Il sera force que vous souffries ma briefveté, car me voyci encor a Gex emmi tant d'affaires, que je ne sçay de quel costé me tourner, sur tout maintenant au despart. Or sus, qu'est-il besoin de parler ainsy a une ame qui me connoist comme elle mesme ? Je me porte fort bien, grace a nostre Sauveur ; qui me donne certain courage nouveau de l'aymer, servir et honnorer plus que jamais de tout mon cœur, de toute mon ame et de tout moy mesme ; mays je dis de tout moy mesme, ma tres chere Fille, m'estant advis que jusques a present je n'ay point eu l'ardeur ni le soin convenable au devoir que j'ay a cette immense Bonté. Helas ! je vois icy ces pauvres brebis errantes, je traitte avec elles et considere leur aveuglement palpable et manifeste. 0 Dieu, la beauté de nostre sainte foy en paroist si belle que j'en meurs d'amour, et m'est advis que je dois serrer le don pretieux que Dieu m'en a fait, dedans un cœur tout parfumé de devotion. Ma tres chere Fille, remerciés cette clarté souveraine qui respand si misericordieusement ses rayons dans ce cœur, qu'a mesme que je suis parmi ceux qui n'en ont point, je vois plus clairement et illustrement sa grandeur et sa desirable suavité. Faites donq actions de graces pour ce cœur, comme pour le vostre mesme. Dieu vous benisse de sa grande benediction ; c'est le continuel et invariable souhait de ce cœur qui est vostre en Jesus Christ. A Gex, le 7 decembre 1611, veille de ma consecration. A Madame

[Madame] la Baronne de Chantal.

Revu sur le texte inséré dans le 1er Procès de Canonisation.

DCCXXIX A M. JEAN DE CHATILLON Lettre d'affaires.

Annecy, 13 décembre 1611.

Monsieur,

Faites hardiment comme vous m'escrivistes l'autre jour, touchant les reconnoissances (lettre726). Et pour le mari de la Torta, vous vous addresseres a monsieur le senateur de la Valbonne , qui va lâ, affin qu'il luy parle authoritative ; et, en passant icy, je luy recommanderay l'affaire. Au demeurant, si ledit seigneur et senateur desire ouïr en tesmoignage aucuns ecclesiastiques, je vous prie de dire ausdits ecclesiastiques de ma part, qu'ilz ayent a tesmoigner, deposer et dire la verité, vous donnant, pour ce regard, tout pouvoir de le leur ordonner . J'escris sans loysir ; mais avec l'affection de laquelle je suis, Vostre humble confrere, FRANçs, E. de Geneve.

XIII decembre I611, a Neci.

A Monsieur Monsieur de Chastillon.

DCCXXX AU MARQUIS DE LANS L'Evêque de Genève expose au gouverneur le sujet et les résultats de son voyage à Gex. - Les commissaires, l'un " grand catholique, " et l'autre " grand heretique. " - Exécution de l'édit de Nantes à Gex. - Espérances fondées pour le prochain rétablissement du culte.

Annecy, 13 décembre 1611.

Monsieur,

Comme je donnay advis a Vostre Excellence de mon acheminement a Gex (lettre 727), je le luy donne aussi de mon retour que j'ay fait si tost qu'il m'a esté possible. Le sujet de mon voyage fut que les huguenotz ayant dressé des plaintes en leur assemblee de Saumeur sur l'inexecution de l'Edit de Nantes , le Roy de France, en son Conseil, a deputé des commissaires en toutes les provinees pour rendre par tout ledit Edit executé. Et pour la Bourgoigne, sous laquelle on comprend les païs eschangés, on commit le sieur de Mazuyer , vicomte d'Ambrieur, maistre des requestes, grand catholique et grand homme d'affaires, et le sieur de Vilarnos , beaufilz du sieur du Plessis Mornay , qui a la survivance de son beaupere au gouvernement de Saumeur, grand heretique, et au reste, gentilhomme de bonne sorte et bien qualifié..

L'un et l'autre estans arrivés a Gex, il fut proposé de venir aux effectz de leur commission, et par consequent, de me remettre toutes les eglises et tous les biens ecc1esiastiques possedés par les huguenotz, affin d'estre par moy pourveu en chasque lieu de pasteurs et services convenables. Mays parce que je n'estois pas la, la proposition se fit en mon nom par un tres bon et digne Pere Capucin, originaire de Beugey, mays natif de Chamberi , qui neanmoins n'ayant point de procuration, promit de me faire ratifier.

Sur cela, estant adverti et conjuré par les Catholiques de me rendre en praesence pour un coup de si grande importance, j'y allay nuit et jour, et me treuvay asses tost pour une assemblee generale de tout ce païs-la , ou je refis a vive voix mes requisitions et m'essayay de respondre aux allegations des ministres, qui n'ont rien oublié de leur costé pour empescher le fruit de cette commission demandee imprudemment par leurs confreres, qui ne prirent pas garde que, si ailleurs l'execution de l'Edit leur estoit favorable, a Gex elle leur estoit extremement contraire. Et en fin, apres trois ou quatre assemblees ainsy generales et publiques, la multitude des oppositions et allegations de nos adversayres fut cause que le tout a esté renvoyé au Conseil privé, pour estre par iceluy ordonné selon qu'il verra a faire; sauf pour le regard de l'eglise des Carmes de Gex, toute ruinee , et une chapelle jointe a icelle, fondee par un bastard de la mayson de nos Princes , comme encor de l'eglise d'Alemoigne , qui, sur le champ, m'ont esté remises. J'espere neanmoins que dans bien peu de moys on.me remettra tout le reste, ayant tant de rayson comme j'ay de mon costé; si bien que ce voyage n'aura pas esté infructueux.

Rien autre ne s'est passé, digne d'estre representé a Vostre Excellence, laquelle je supplie de m'honnorer tous-jours de sa bienveüi11ance, et de croire que de tout mon cœur je suis, Monsieur, Vostre tres humble serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

XIII decembre 1611, a Neci.

A Son Excellence. A Chamberi.

DCCXXXI A MADAME D'AIGUEBELETTE (INéDITE ) Le meilleur témoignage de fidélité. - Souffrance et action. - La mortification par élection et par acceptation. - Quel est le vrai temps de la moisson des affections. - Alerte provoquée par la Sœur de Chastel. - L'assistance des malades dans la maison de .la Galerie. - On " desseigne " à Dijon un monastère de la Visitation. .

Annecy, 15 décembre 1611 .

Ma tres chere Fille, Me voyci lautrefoys [de retour.] Je ne fus presque pas arrivé de la visite [en ce pays] de deça, quil me falut partir pour aller [par delà] le Rosne pour chose qui importoit au service de Dieu (lettre 730). Helas ! que nous serons heureux si nous nous dedions bien entierement a ce saint service, soit en allant ou en demeurant, soit en faysant le bien ou en souffrant le mal; mays sur tout en souffrant, car le tesmoignage de nostre fidelité est bien plus grand en la souffrance qu'en l'action: dont. les Martirs sont praeferés aux Confesseurs, et la Passion de nostre Sauveur a esté la grand'œuvre de nostre salut.

Ma tres chere Fille, vous ne pouvés guere plus dormir couchee ; il faut que vous reposies assisse, a cause du defaut d'aleyne. Mays voyla pas un bon exercice de mortification que Dieu vous donne, et lequel tant de Sains ont prattiqué par election ? Or il n'en vaudra pas moins, ains davantage, quand il sera prattiqué par acceptation. Acceptons-le donques avec tres profond'action de graces, de la main de ce Pere debonaire qui nous l'a imposé ; et si nous avons de la difficulté a respirer, il nous faut tant plus aspirer et souspirer en Dieu par des desirs continuelz de faire progres en son saint amour. Mon Dieu, tres chere Fille, que mon cœur souhaite de bien au vostre entre les afflictions de vostre cors ! Le tems des afflictions douleureuses [est] le vray tems de la moysson des vrayes affections [spirituelles.]

Nostre pauvre Seur de Chatel nous fit tellement peur [hier] au soir, que, par l'advis du medecin, nous luy donnasmes le Saint Huyle, qu'elle receut avec une foy et devotion [très grandes. Néanmoins]

cette nuit passee elle s'est si bien [reposée] ………..[que si ce n']est pas miracle, c'est au moins une speciale grace que [Dieu a] faitte aux prieres de ses cheres compaignes qui toutes estoyent des-ja en larmes ; si bien qu'a mon jugement, il ni a plus rien a craindre pour ce coup. Croyes que c'est une bonne fille et que Dieu la reserve pour s'en servir a bon escient. Sil vous plaît, ma chere Fille, vous feres donner cette nouvelle a nostre petite seur Claudine , affin qu'ell'en loüe Dieu et qu'elle ne se mette point en peyne, car cette malade est servie et assistee amoureusement, fervemment et fidelement, selon l'ordre de la compaignie ou ell'est.

Mme de Chantal doit arriver pour Noüel, sinon que quelqu'affaire d'importance luy soit survenu ; car je luy ay escrit (lettre 725) qu'elle n'espargnast pas le tems pour bien conclure tout ce qui est requis, affin qu'apres son retour elle demeure en plus grand repos. Et si, il faut que je vous die qu'elle m'escrit par sa derniere lettre que l'on desseigne a Dijon, ou ell'est, une mayson de la Visitation pareille a celle d'icy ; et faudra peut estre, dans quelque tems, y envoyer un couple ou troys des filles que nous aurons, pour y donner commencement . Mays il n'est pas requis que ceci se sache encor ; c'est pourquoy je le dis a vous.

La chere cousine (Mme de Charmoisy) est toute aupres de Mme de Lambert qui est malade, si que je ne l'ay point veu il y a trois semaines ; mais elle se porte bien.

Bonsoir, ma tres chere Fille ; continues a bien aymer Dieu, et moy pour l'amour de Dieu, puisque par ce mesm'amour je suis tres entierement tout vostre.

Vive Jesus !

xv [decembre], a Neci.

A Madame Madame d'Aiguebelette. A Chamberi.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Limoges.

DCCXXXII A LA SOEUR DE CHASTEL, RELIGIEUSE DE LA VISITATION Encourageantes paroles à une convalescente. - Consolation que le Saint souhaite à la Mère de Chantal pour son retour à Annecy.

Annecy, 15 décembre 1611.

Courage, au nom de Nostre Seigneur, ma pauvre tres chere fille Peronne Marie ! Remettons nous du tout en vigueur pour servir de nouveau nostre divin Maistre en sainteté et justice, tous les jours de nostre vie (Lc 1,74). Tenes vous doucement en repos en Dieu, pour reprendre vos forces de sa main, affin que quand nostre chere Mere reviendra, elle nous treuve tous braves. Qu'auroit-elle dit, cette bonne Mere, si en son absence nous eussions laissé mourir sa chere Peronne ? Sans doute, son cœur en eust esté maternellement affligé. Beni soit Dieu qui nous a visités en sa douceur (Lc 1,68), et qui nous a consolés ! Amen.

DCCXXXIII A MADAME DE MENTHON, ABBESSE DE SAINTE-CATHERINE Souhaits de bonne fête à une Abbesse, sa cousine. - Prédications et auditeurs du Saint.

Annecy, 26 décembre 1611 .

Certes, il n'y a pas moyen de tarder plus, parmi ces bonnes festes, d'aller saluer la tres chere Mere et Cousine et sçavoir comment elle se porte en ce grand froid . Bonjour selon tous mes devoirs.

0 Dieu, que j'ay pensé en vous devant la creche de Bethleem, et que j'ay prié pour nostre cœur le divin Enfant ! Il me semble que ses bontés s'aggrandissent pour nous de moment en moment. Croyes que j'eu bien d'auditeurs hier ; c'estoit chose prodigieuse, et je croy qu'il aura beny mon discours. Aujourd'huy, avec l'assistence de ses graces, j'espere de discourir de la conformité de nos volontés avec la sienne eternelle.

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à la Visitation d'Annecy.

DCCXXXIV A MADAME DE LA FLéCHèRE Comment témoigner la vraie fidélité à Notre-Seigneur. - Condition de la vie humaine. - Ce qui arrive entre les enfants des hommes.

Annecy, 28 décembre [1611 .]

Je ne doute point, ma treschere Fille, que vous ne soyes grandement exercee de diverses rencontres desplaysantes, sçachant une partie des sujetz qui vous en peuvent donner ; mays en quoy, et quand, et comment pouvons nous tesmoigner la vraye fidelité que nous devons a Nostre Seigneur, qu'entre les tribulations, es contradictions et au tems des repugnances ? Cette vie est telle qu'il nous faut plus manger d'absynthe que de miel ; mais Celuy pour lequel nous avons resolu de nourrir la sainte patience au travers de toutes oppositions, nous donnera la consolation de son Saint Esprit en saison. Gardés bien, dit l'Apostre (He 10,35), de perdre la confiance, par laquelle estans revigorés, vous souffrires et supporteres vaillamment le combat des afflictions, pour grand qu'il soit. J'ay esté certes marri quand j'ay sceu cette petite alteration survenue entre les deux chers cousins, pour ce morceau de pain laissé par la pauvre Mme de N. : ainsy arrive-il entre les enfans des hommes. Or sus, je suis pressé. Dieu nous donne la grace de bien et saintement commencer et passer cette nouvelle annee prochaine ; que puissions nous, en icelle, sanctifier le saint nom de JESUS et faire proffiter le sacré soin de nostre salut. Je suis immortellement tout vostre. . FRANçs, E. de Geneve.

Le jour des Innocens.

DCCXXXV A LA MèRE DE CHANTAL (INéDlTB) Condescendance du Saint pour une Religieuse malade. - Promesse d'une visite à la Galerie pour le lendemain.

Annecy, [1610-1611 ]

Voyla mon grand verre que j'envoye a nostre pauvre malade , affin qu'ell'y boive plus a souhait. Si je pouvois contribuer quelqu'autre chose a la recreation de son goust, je le ferois de tout mon cœur. Mays vous, ma tres chere mt. (Mienne toute?) Fille, dites moy, je vous prie, sera-il mieux que je vous aille revoir demain matin pour assister au disner de cette grande fille, et encor de la Jaquemaz , sil y escheoit, ou que j'y aille seulement apres Vespres pour la voir souper ? Mon opinion est que ce soit apres Vespres, par ce que j'auray plus de tems, comme j'espere, d'estre avec moy (je veux dire avec vous) et avec elle ; et lhors j'adjousteray aux tablettes le mot qui manque, car j'ay grand' envie d"estr'un jour homme de parole.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mlle Justine Magnin, à Saint-Michel de Maurienne (Savoie).

DCCXXXVI A LA MêME (INéDITE) Une journée très occupée. - C'est Notre-Seigneur qui unit les cœurs indissolublement.

Annecy, [1610-1611 .]

Saches, ma tres chere mienne Fille (mais vous le saves bien), que ça esté outre mon gré que j'ay passé cette journee sans vous voir. Toute la matinee s'en est allee en tracas, mais tracas necessaire, Soudain apres disné, qui estait le tems que j'avois reservé pour nostre cœur, mon bon cousin monsieur de Charmoysi m'est venu treuver jusques a troys heures, qui estait le terme que j'avois promis d'aller parler en particulier avec les bonnes Dames de Sainte Claire, d'ou je viens maintenant. C'est, de vray, un sevrement aux enfans de demeurer les jours entiers comme cela. 0, Dieu nostre Sauveur nous soit a jamais toute chose ! C'est en luy et par luy que nostr'unique cœur est indivisible ; qu'a jamais puisse-il tout vivre a son saint amour. Bonsoir, ma mienne tres chere Fille; mais bon soir millions de foys. Conservés vous doucement et prenes le repos requis a nostre cors. Demain ce sera sans nulle faute, sil n'arrive de l'impossibilité. Mon Dieu, ma tres chere mienne Fille, en fin, qui sommes nous, sinon ce que Nostre Seigneur a voulu que nous fussions ? Vive Jesus ! Amen.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. Coignet, château du Petit-Montreynaux, à La Tour-en-Jarret (Loire).

DCCXXXVII A LA MêME Les occupations du Saint privent la maison de la Galerie de ses entretiens. Une visite de la baronne de Thorens. - Charité délicate.

Annecy, [1610-1611 ]

Tirannisé de visites et entretiens importuns, me voyci a la fin du jour sans vous avoir veu, ma tres chere Fille. J'excepte pourtant la visite de la petite seur , qui vient de me laisser maintenant, et laquelle m'a laissé avec bon goust, par ce que nous avons parlé de bonnes choses. Mais ne laisses pas, ma chere Fille toute mienne, de me faire sçavoir comme vous vous portes cett'apres disner et apres souper, en :peu de lignes, de peur de vous travailler. 0, Dieu me donnera demain quelqu'heure pour vous voir. Croyes que ce ne sera pas si tost que je le souhaite. Vive Jesus ! Amen.

Revu sur l'Autographe qui, en 1900, était conservé à Milan, dans l'oratoire de l'Addolorata.

DCCXXXVIII A UNE DAME Où se révèle l'amour pur de Notre-Seigneur et l'amoureuse fidélité à son service. - Laissons Dieu façonner notre cœur tout à son gré. - Cinq élévations propres à sanctifier les souffrances. - Pourquoi et comment faut-il recourir aux remèdes. - Profit spirituel de la maladie.

[1610-1611.]

Ma chere Fille,

Laissons pour un peu la meditation (ce n'est que pour mieux sauter que nous reculons), et prattiquons bien cette sainte resignation et cet amour pur de Nostre Seigneur qui ne se prattique jamais si entierement qu'emmi les tourmens ; car d'aymer Dieu dedans le sucre, les petitz enfans en feroyent bien autant, mais de l'aymer dedans l'absinthe, c'est la le coup de nostre amoureuse fidelité. De dire VIVE JESUS sur la montaigne de Thabor, saint Pierre, tout grossier, en a bien le courage (Mt 17,4)

; mais de dire VIVE JESUS sur le mont de Calvaire, cela n'appartient qu'a la Mere et a l'amoureux fidelle qui luy fut laissé pour enfant (Jn 19,26).

Or sus, ma Fille, voyés-vous, je vous recommande a Dieu pour obtenir pour vous cette sacree patience, et n'est pas en mon pouvoir de luy proposer rien pour vous, sinon que tout a son gré, il façonne vostre cœur pour s'y loger et y regner eternellement ; qu'il le façonne, dis-je, ou avec le marteau, ou avec le ciseau, ou avec le pinceau: c'est a luy d'en faire a son playsir, non pas, ma chere Fille ? faut-il pas faire ainsy ?

Je sçai que vos douleurs se sont augmentees despuis peu, et a mesme mesure le desplaysir que j'en ay ; bien qu'avec vous, je louë et benis Nostre Seigneur de son bon playsir qu'il exerce en vous, vous faysant participer a sa sainte Croix et vous couronnant de sa couronne d'espines.

Mais, ce me dites vous, vous ne pouves gueres arrester vostre pensee sur les travaux que Nostre Seigneur a souffertz pour vous, tandis que les douleurs vous pressent. Et bien, ma chere Fille, il n'est pas aussi requis que vous le fassies, ains que tout simplement vous esleviés, le plus frequemment que vous pourrés, vostre cœur a ce Sauveur et que vous fassies ces actions : premierement, d'accepter le travail de sa main, comme si vous le voyies luy mesme vous l'imposant et fourrant en vostre teste ; secondement, vous offrant d'en souffrir encores davantage ; troisiesmement, l'adjurant par le merite de ses tourmens, d'accepter ces petites incommodités en l'union des peynes qu'il souffrit sur la croix ; quatriesmement, protestant que vous voules non seulement souffrir, mais aymer et caresser ces maux comme envoyés d'une si bonne et douce main ; cinquiesmement, invoquant les martyrs et tant de serviteurs et servantes de Dieu qui jouïssent du Ciel pour avoir esté fort affiigés en ce monde.

Il n'y a nul danger a desirer du remede, ains il le faut soigneusement procurer ; car Dieu, qui vous a donné le mal, est aussi l'autheur des remedes. Il faut donq les appliquer, avec telle resignation neanmoins, que si sa divine Majesté veut que le mal surmonte, vous y acquiescerés ; s'il veut que le remede vainque, vous l'en benirés.

Il n'y a point de danger, en faysant les exercices spirituelz, d'estre assise. Nullement, ma Fille; mais je dis pour beaucoup moins d'incommodités que celles que vous souffrés.

Mon Dieu, ma Fille, que vous estes heureuse si vous continues a vous tenir sous la main de Dieu, humblement, doucement et souplement ! Ah ! j'espere que ce mal de teste proffitera beaucoup a vostre cœur ; vostre cœur, dis-je, que le mien cherit d'un amour tout particulier. C'est maintenant, ma Fille, que, plus que jamais et a tres bonnes enseignes, vous pauves tèsmoigner a nostre doux Sauveur que c'est de toute vostre affection que vous aves dit et dires : VIVE JESUS !

Vive Jesus ! ma Fille, et qu'il regne parmi vos douleurs, puis que nous ne pouvons regner ni vivre que par celle de sa mort. Je suis en luy, tout entierement vostre.

FRANçs, E. de Geneve.

ANNéE 1612

DCCXXXIX A LA MèRE DE CHANTAL Le baume sacré du nom de Jésus; quels sont les cœurs qu'il pénètre de son parfum. - Pieuses aspirations - Souhaits pour la Mère de Chantal. - Le mystère de la Circoncision. - Prière au " divin Poupon. " - La circoncision spirituelle.

Annecy, 1er. janvier 1612.

0 Jesus, remplissés nostre cœur du bausme sacré de vostre nom divin (Ct 1,2), affin que la suavité de son odeur se dilate en tous nos sens et se respande en toutes nos actions. Mays pour rendre ce cœur capable de recevoir une si douce liqueur, circoncisés-le et retranchés d'iceluy tout ce qui peut estre desaggreable a vos saintz yeux. 0 nom glorieux, que la bouche du Pere celeste a nommé eternellement, soyés a jamais la superscription de nostre ame, affin que, comme vous estes Sauveur, elle soit eternellement sauvee. 0 Vierge sainte, qui, la premiere de toute la nature humaine, aves prononcé ce nom de salut, inspirés-nous la façon de le prononcer ainsy qu'il est convenable, affin que tout respire en nous le salut que vostre ventre nous a porté.

Ma tres chere Fille, il failloit escrire la premiere lettre de cette annee a Nostre Seigneur et a Nostre Dame ; et voyci la seconde par laquelle, 0 ma Fille, je vous donne le bon an et dedie nostre cœur a la divine Bonté. Que puissions-nous tellement vivre cette annee, qu'elle nous serve de fondement pour l'annee eternelle ! Du moins ce matin, sur le resveil, j'ay crié a nos oreilles : VIVE JESUS ! et eusse bien voulu espandre cet huyle sacré sur toute la face de la terre.

Quand un bausme est bien fermé dans une phiole, nul ne sçait discerner quelle liqueur c'est, sinon celuy qui l'y a mise ; mais quand on a ouvert la phiole et qu'on en a respandu quelques gouttes, chacun dit : C'est du bausme. Ma chere Fille, nostre cher petit Jesus estoit tout plein du bausme de salut, mays on ne le connoissoit pas, jusques a tant qu'avec ce couteau doucement cruel on a ouvert sa divine chair (Lc 2,21) ; et lhors on a conneu qu'il est tout bausme et huyle respandu (Ct 1,6), et que c'est le bausme de salut. C'est pourquoy saint Joseph et Nostre Dame, puis tout le voysinage commence a crier : JESUS, qui veut dire Sauveur (Mt 1,21).

Playse a ce divin Poupon de tremper nos cœurs dans son sang et les parfumer de son saint nom, affin que les roses des bons desirs que nous avons conceus soyent toutes pourprees de sa teinture et toutes odorantes de son unguent. Mon Dieu, ma Fille, que cette circoncision est a propos de nos petitz, mais grans renoncemens ! car c'est proprement une circoncision spirituelle .

Vostre tres affectionné pere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

DCCXL A M. BéNIGNE MILLETOT Souhaits de nouvel an.

Annecy, .1er janvier 1612.

Monsieur,

A ce commencement de nouvelle annee, je vous supplie de recevoir aggreablement le renouvellement des offres de mon bien humble service, qu'avec beaucoup d'affection, de sincerité et de reconnoissance je vous ay ci devant fait. Que si Nostre Seigneur exauce mes vœux, cet an vous sera l'an de prosperité, de contentement et de benediction sur vous, Monsieur, en vous et tout autour de vous, qui, par apres, en verres une grande suite de pareilz, lesquelz en fin aboutiront a l'annee eternelle, en laquelle vous jouires immortellement de l'Autheur de toute vraye prosperité et benediction. C'est le souhait, Monsieur, de Vostre tres humble et tres affectionné serviteur en Nostre Seigneur, FRANçs, E. de Geneve.

Le premier jour de l'an 1612.

DCCXLI AU PèRE NICOLAS POLLIENS, DE LA COMPAGNIE DE JéSUS Un " livret " dont le Saint aurait désiré avoir une copie. - Sa dévotion pour le bienheureux Pierre Favre et ce qu'il pensait de l'histoire de sa vie.

Annecy, 10 janvier 1612.

Mon Reverend Pere,

Il est bien tems que je vous rende le livret de la sainte Vie de nostre bienheureux Pierre Faber . J'ay esté si consciencieux que je n'ay pas osé le faire transcrire, parce que, quand vous me l'envoyastes, vous m'en parlastes comme chose qui estoit reservee pour encor a vostre Compaignie. J'eusse pourtant bien desiré d'avoir une copie d'une histoire de si grande pieté et d'un Saint auquel, pour tant de raysons, je suis et dois estre affectionné ; car c'est la verité que je n'ay pas la memoyre ferme pour les particularités de ce que je lis, ains seulement en commun. Mais je veux croire qu'en fin la Compaignie se resoudra de ne faire pas moins d'honneur a ce premier compaignon de son Fondateur qu'elle en a fait aux autres. Que si bien sa vie, pour avoir esté courte et en un tems auquel on ne remarquoit si exactement toutes choses, ne peut pas tant fournir de matiere a l'histoire comme celle de quelques autres, neanmoins ce qu'elle donnera ne sera que miel et sucre de devotion. Le bon monsieur Faber, nostre medecin de cette ville , a despuis peu treuvé au Reposoir une lettre de ce bienheureux Pere, escritte de sa main, que j'ay esté consolé de voir et bayser . Mais en fin, je vous remercie de la charitable communication qu'il vous a pleu me faire, et vous supplie me continuer tous-jours celle de vos prieres, puisque de tout mon cœur je suis, Mon Reverend Pere, . Vostre humble et tres affectionné confrere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

Le 10 janvier 1612.

DCCXLII A M. ANTOINE DES HAYES Bons effets que les amis du Saint attribuaient à ses lettres. - M. de Granier. Le duc de Nemours ne désire pas céder son hôtel.

Annecy, janvier 1612 .

Monsieur,

Je loüe Dieu de cette nouvelle santé, le retour de laquelle vous m'annoncés par vostre lettre du 6 decembre, avant que j'aye eu aucune sorte d'advertissement de vostre maladie. Veuille cette bonté du Seigneur, qui vous a esté propice et a moyen vostre guerison, nous favoriser longuement de sa duree et d'une constante consolation en cette sainte et douce amitié qu'elle a establie entre nous. Que si je sçavois que mes lettres eussent quelques secrettes vertus pour vous donner un bon portement, ainsy que vostre affection vous le fait estimer, croyés, Monsieur, que j'en escrirois jour et nuit, et ne vous escrirois point d'autre encre que celuy de mon sang, pour marquer des caracteres si aymables et pretieux [desquels] les effectz me seroyent si chers et desirables.

Ce grand Dieu, devant lequel je suis journellement offrant la divine Hostie de propitiation, sçait bien qu'en ce tems-la je luy nomme tous-jours vostre nom, avec l'humble recommandation. Si cela, comme je n'en doute point, a la force d'attirer les benedictions divines de son sein paternel, je veux esperer qu'il vous en comblera. . M. de Granyer est allé, comme je pense, en Languedoc, sans :passer icy ou nous l'attendions, plus pour apprendre les particularités des graces et traitz de vostre faveur, que pour autres raysons, bien que je sçai qu'elles sont grandes.

Ce que j'avois preveu de la volonté de Monseigneur de Nemours touchant son hostel, s'est treuvé plus que veritable ; car, outre ce que j'avois consideré, il y a de plus qu'il n'est nullement hors d'occasion d'aller peut estre plus tost que je ne pense a Paris : vous pouvés bien penser pourquoy, mays je dis cecy entre nous deux. Son Altesse luy a promis de rechef d'effectuer le mariage ou devant caresme prenant, ou apres Pasques ; le tems d'apres Pasques peut estre bien long. ……………………………………………………………………………….

DCCXLIII A LA MèRE DE CHANTAL Les cieux et le soleil comparés à la chair du Sauveur. - Contemplation angélique et Communion eucharistique. – Une sentence du grand saint Antoine. - Pourquoi Dieu nous abaisse et se cache.

Annecy, 17 janvier 1612 .

Voyla M. Michel qui va un peu plus tost que l'ordinaire, affin que vous puissies prendre vostre tablette au moins une heure avant disner. Mais, ma tres chere Fille, toutes deux, ces prises que vous feres, sont tablettes cordiales; sur tout la premiere, composee de la plus excellente poudre qui fut jamais au monde. Ouy, ma chere Fille, car nostre Sauveur a pris nostre vraye chair, qui est en somme poudre (Gn 3,19) ; mais en luy, elle est si excellente, si pure, si sainte, que les cieux et le soleil ne sont que poussiere au prix de cette poudre sacree. Or, la tablette de la sainte Communion est cela mesme qui a esté mis en tablette, affin que nous la puissions mieux prendre; bien que ce soit la tres divine et tres grande table que les Cherubins et Seraphins adorent et de laquelle ilz mangent par contemplation reelle, comme nous la mangeons par reelle Communion. 0 Dieu, quel bonheur que nostre amour, en attendant cette manifeste union que nous aurons avec Nostre Seigneur au Ciel, s'unisse par ce mystere si admirablement a luy !

Ma tres chere Fille, tenés vostre esprit en paix; ne regardés d'ou sa petite maladie luy vient, ni ne vous mettés nullement en peyne de le.guerir, mays divertissés le tant qu'il vous sera possible de retourner sur soy mesme. Le grand saint Anthoine, duquel les intercessions ont une extraordinaire influence [sur] cette journee, vous fera, par la bonté de Dieu, lever demain toute brave. C'est une grande joye au cœur que vous aves icy, de s'imaginer ce grand Saint entre ses hermites, tirer du fond de son esprit des sentences graves et sacrees, et les prononcer avec une veneration incomparable comme des oracles du Ciel; mais entr'autres, il me semble qu'il die a nostre ame ce qu'il disoit parmi ses disciples, pris de l'Evangile (Lc 12,22) : Ne soyés en souci de vostre ame, ou pour vo)stre ame : Non, ma chere Fille, demeurés en paix, car Dieu, a qui elle est, la soulagera.

Cependant, ma bienaymee Fille, je ne laysse pas, dans le fond de mon esprit, de prendre des saintes esperances qu'apres que par ces petitz abandonnemens, Dieu nous aura espreuvé et exercé en la mortification interieure, il ne nous vivifie par ses consolations sacrees. Il ne nous abbaisse, ce doux Amour de nostre cœur, que pour nous eslever (Mt 23,12 ; Lc 1,32) ;: il se musse et cache, et regarde par le treillis (Ct 2,9) quelle contenance nous tenons. Hé ! Seigneur Sauveur, j'entrevois, ce me semble, la clairté de vostre œil debonnaire qui nous promet le retour de vos rayons pour faire renaistre un beau printems en nostre terre (Ct 2,12).

Ah ! ma Fille, nous en avons bien passé de plus aspres : pourquoy n'aurons-nous pas le cœur de surmonter encores cette difficulté ?

Croyés, ma Fille, que je prie Nostre Seigneur pour vous avec tout nostre cœur ; car mon ame est collee a la vostre et je vous cheris comme mon ame, ainsy qu'il est dit de Jonathas et de David (1 R 18,1). Dieu soit a jamais propice a ce cœur, tout voüé, tout dedié, tout consacré au celeste amour.

DCCXLIV A MADAME FRANçOISE BOURGEOIS PRIEURE DU PUITS-D'ORBE L'appui des créatures et la protection de la providence. divine. - Quand il nous arrive quelque chose contre notre gré, que faire ? - Jugements et manquements qui ne sont pas mortels. - Message.

Annecy, 20 janvier 1612.

Il ne m'arrivera jamais, ma tres chere Seur, ma Fille, d'oublier vostre cœur, que le mien aymera perpetuellement en Nostre Seigneur. Je vois par vostre lettre, que vous ne vous appuyés pas asses en la sainte providence divine. Ma chere Fille, si elle retiroit vostre bonne seur , ce que nous devons esperer n'arriver pas si tost, vous ne laisseries pas pour cela d'estre sous la protection de ce tres bon Pere eternel qui vous couvriroit de ses aisles (Ps 16,8 ; 56,2 ; 60, 5). Nous serions miserables, ma Fille, si nous n'establissions nostre appuy en Dieu que par l'entremise des creatures que nous affectionnons. Mays avec cela, ma chere Seur, il ne se faut pas former des craintes inutiles ; il suffira bien de recevoir les maux qui de tems en tems nous arrivent, sans les prevenir par l'imagination (Mt 6, 56).

Pour la charge que vous aves, c'est une tentation de n'y avoir pas l'amour requis pour le tems auquel vous y seres. Au contraire, je voudrois, et Dieu voudroit, que vous l'exerçassies gayement et amoureusement, et par ce moyen il auroit soin du desir que vous aves d'estre deschargee et le feroit reüscir en son tems ; car notés une fois pour toutes, qu'il ne faut jamais s'aheurter avec une de nos volontés, ains quand il nous arrive quelque chose contre nostre gré, il le faut accepter de bon cœur, quoy que de bon cœur on desirast que cela ne fust point ; et quand Nostre Seigneur voit que nous sommes ainsy souples, il condescend a nos intentions.

J'escriray a vostre seur qu'elle vous face faire les services comme les autres, car cela est bon.

Quand les pensees nous arrivent du mal d'autruy et que nous ne les rejettons pas promptement, ains nous y amusons quelque peu, pourveu que nous ne facions pas un jugement entier, disant en nous mesmes : Il est vrayement ainsy, ce n'est pas peché mortel ; quand bien nous dirions absolument : Il est ainsy, pourveu que ce ne fust pas en chose d'importance ; car, quand ce dequoy nous jugeons nostre prochain n'est pas chose griefve, ou que nous ne jugeons pas absolument, ce n'est que peché veniel. De mesme pour avoir omis quelque verset de l'Office ou quelque ceremonie, il n'y a que peché veniel. Et quand la memoire de telle faute nous arrive apres la confession, il n'est pas requis de retourner vers le confesseur pour aller a la Communion ; ains est bon de n'y retourner pas, mays le reserver a dire pour l'autre confession suivante, affin de le dire si on s'en souvient.

Tandis que vostre seur n'a pas voulu recevoir vostre pension, il n'y a eu nulle faute pour vous ; mais ce sera chose bonne qu'elle la manie. Ma tres chere Seur, il ne faut point perdre courage ; encor que vous ne prattiquiés pas si fidellement les resolutions que vous faites, vous deves fortifier vostre cœur pour en venir a l'execution. Continués donq, tres chere Seur, ma Fille, et ne cessés point d'invoquer Dieu et d'esperer en luy, et il vous fera abonder en ses benedictions. Ainsy l'en supplie-je, par le merite de sa Passion et les intercessions de sa Mere et de sainte Françoise.

Nostre doux Sauveur soit donq avec vous, ma chere Seur, ma Fille, et je suis tout en luy, Vostre bien humble serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

La bonne Mere de Chantal, qui est malade sans danger , comme j'espere, vous saluë de tout son cœur. Je la recommande a vos prieres, et moy aussi, ma chere Seur, ma Fille. A Dieu.

Le 20 janvier 1612.

DCCXLV A M. PIERRE DE BéRULLE

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