Lettres (page 14)

François de Sales · Lettres

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Lettres, tomes 1 à 11 (édition d'Annecy) · 55 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

M. de Marillac porteur d'une lettre de M. de Bérulle.

- Sympathies du Saint pour la Congrégation de l'Oratoire. - L'hôtel du duc de Nemours n'est pas libre.- Offre de services et remerciements pour l'envoi de deux livrets.

Annecy, 20 janvier 1612.

Monsieur,

J'ay receu toutes les lettres que vous me marques par celle quil vous pleut m'addresser par les mains de monsieur de Marillac , et m'estonne comm'il est arrivé que vous n'ayes pas eu mes responses que j'ay quelquefois dupliquees, de peur de manquer au devoir que je vous ay et pour l'extreme contentement que je prens en la prattique de vostre sainte amitié. En toutes, je m'essayois de vous tesmoigner l'ardent desir que j'aurois de rendre quelque sorte de service pour l'erection, institution et avancement de vostre Congregation , laquelle j'estime devoir estre un (sic) des plus fructueuses et apostoliques œuvres qui ayt esté faite en France, il y a long tems. Mays, Monsieur, je voy bien que je n'auray pas ce bonheur d'y contribuer chose quelcomque, sinon mes bons souhaitz et mes vœux ; car, quant a l'hostel de Nemours , il n'en faut nullement parler, puisque Monseigneur de Nemours fait profession expresse, et de ne vouloir jamais se retirer du tout de France, et d'avoir cette commodité de mayson, plus praetieuse que tout'autre chose.

Monsieur de Marrillac passa loin d'icy une journee et m'envoya homm'expres qui m'apporta vostre lettre, sur laquelle j'en escrivis un'autre a un de mes amis qui a grand part au maniment des affaires de ce Prince, affin quil servit monsieur de Marillac en cett'occasion. Mays l'homme qui la porta n'arriva pas asses tost pour treuver ledit seigneur de Marillac qui passoit en diligence ; car cet amy a qui j'avois escrit, m'a veu despuis et m'a dit quil avoit parlé avec luy, sans que pourtant il tesmoignast d'avoir aucun'affaire de luy.

Voyla comment je vous ay en tout et par tout esté inutile, mays certes je n'ay esté ni seray jamais sinon tres affectionné, mesm'en ce dessein qui est tant a la gloire de Nostre Seigneur et avancement de la pieté. Si donques il se presentoit jamais occasion de vous rendre service, ne laisses pas, je vous supplie, de m'employer en qualité, Monsieur, de

Vostre tres asseuré et humble serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

xx janvier 1612, a Neci.

Monsieur, j'ay voirement receu les deux livretz qui me furent renduz Par monsieur de Sauzea , et pleut a Dieu que vostre commodité fut de m'en envoyèr encor deux autres, car je les employerois utilement. A Monsieur Monsieur de Berulle.

Revu sur l'Autographe conservé à Paris, au Carmel de la. rue Denfert-Rochereau.

DCCXLVI A MADEMOISELLE ACARIE La sainte bienveillance d'une Bienheureuse pour l'Evêque de Genève. - Pourquoi aurait-il désiré faire le voyage de Paris ? - Sentiment de François de Sales sur l'Oratoire naissant : regrets de n'avoir pu prêter son concours à M. de Bérulle. - Souhaits pour la nouvelle Congrégation.

Annecy, 21 janvier 1612.

Madamoyselle,

Croyes, je vous supplie, que je ressens tous-jours une tres particuliere consolation quand vous me faites le bien de m'envoyer de vos nouvelles et de m'asseurer de vostre sainte bienveuillance. Si vous m'aves souhaité par dela, j'ay bien correspondu de mon costé, estimant que un voyage seroit grandement utile, non aux autres, mays a moy qui, par la conference que j'aurois avec tant de gens de bien, rafraichirois les resolutions et l'esprit qui m'est necessaire en ma vocation. J'eusse desiré plus quil ne se peut dire, d'estre utile au service de la sainte Congregation. qui esclost maintenant sous la direction de monsieur de Berulle , laquelle j'ay opinion devoir estre l'une des plus fructueuses qui ayt jamais esté a Paris ; mais je ne puis en point de façon, Nostre Seigneur ne m'en treuvant pas digne, et l'affaire pour laquelle ledit seigneur Berulle m'escrivit, impossible, a laquelle neanmoins j'eusse volontier contribué tout mon pouvoir, sil y eut eu apparence de la voir reuscir . Dieu, qui par sa misericorde est autheur de cette benite assemblee, la logera, la protegera et dilatera pour le salut et perfection de plusieurs. Ainsy l'en supplie-je, et quil vous face de plus en plus abonder en son saint amour, auquel je vous supplie de me recommander continuellement, comme une personne qui est a [jamais ], Madamoyselle, ………………………………………………………………………………. XXI janvier 1612, a Neci, ou je suis aussi plus humble serviteur de monsieur vostre mari et de monsieur vostre filz .

A Madamoyselle Madamoyselle Acarie. - A Paris.

Revu sur l'Autographe conservé à Paris, an Carmel de la rue Denfert-Rochereau.

DCCXLVII A LA MèRE DE CHANTAL Entre les deux Fondateurs, il n'y avait " ni second, ni premier. "- Modèle d'exhortation destinée à des prétendantes avant leur vêture. - Ce qu'on enseigne aux Novices. - Sœur Jeanne-Charlotte de Bréchard leur maîtresse ; obéissance qu'on lui doit. - Une illusion que les Novices ne sauraient avoir.

Annecy, 24 janvier 1612 .

Je vous seconderay le plus doucement quil me sera possible, ma tres chere Fille, en vostre juste intention, bien qu'entre nous il ny a ni second ni premier, ains un (sic) simple unité. Ce matin, m'estant esveillé un peu a bonn'heure, j'ay pensé que peut estre il seroit a propos demain, qu'avant que de venir a la sainte Messe, vous fissies appeller toutes nos filles vers vous, et puis que vous fissies venir les deux qui doivent estre receües , et qu'en presence des autres, vous leur dissies trois ou quatre paroles en ce sens :

" Vous nous aves demandé d'estre receües entre nous pour y servir Dieu en unité de mesm'esprit et de mesme volonté;

et, esperans en la Bonté divine que vous vous rendres bien affectionnees a ce dessein, nous sommes pour vous recevoir ce matin au nombre de nos Seurs novices, pour, selon l'avancement que vous feres en la vertu, vous recevoir par apres aux oblations, dans le tems que nous aviserons. Mays, avant que de passer plus outre, penses bien derechef en vous mesme a l'importance de ce que vous entreprenes ; car il seroit bien mieux. de n'entrer pas parmi nous, qu'apres y estr'entrees donner quelqu'occasion de n'estre point receues aux oblations. Que si vous aves bonne volonté, vous deves esperer que Dieu vous favorisera. .

Or, entrant ceans, saches que nous ne vous y recevons que pour vous enseigner, tant que nous pourrons, par exemple et advertissemens, a crucifier vostre cors par la mortification de vos sens et appetitz de vos passions, humeurs, inclinations et propres volontés, en sorte que tout cela soit desormais sujet a la loy de Dieu et aux. Regles de cette Congregation (Const.33). Et a cet effect, nous avons. commis la peyne et le soin particulier de vous exercer et instruire a ma Seur de Brechard (note 293) ci presente, a laquelle partant vous seres obeissantes, et l'escouteres avec respect et tel honneur, qu'on connoisse que ce n'est pas pour la creature que vous vous sous-mettes a la creature, mays pour l'amour du Createur que vous reconnoisses en la creature. Et quand nous commettrions un'autre pour estre vostre Maistresse, quelle qu'elle fut, vous devries luy obeir avec toute humilité pour la mesme rayson, sans regarder en la face de celle qui vous gouvernera, mais en la face de Dieu qui l'a ainsy ordonné.

Vous entreres donques en cett'escole de nostre Congregation, pour apprendre a bien porter la croix de Nostre Seigneur, par abnegation, renoncement de vous mesme (Mt 16,24), resignation de vos volontés, mortification de vos sens (Const 44). Et moy je vous cheriray cordialement comme vostre seur, mere et servante ; toutes nos Seurs vous tiendront pour leurs seurs tres aymees, et ce pendant vous aures ma Seur de Brechar (sic) pour Maistresse, a laquelle vous obeires, et suivres ses adyertissemens avec l'humilité, sincerité et simplicité que Nostre Seigneur requiert en toutes celles qui se rangent en cette Congregation. Vous vous tromperies bien si vous pensies estre venues pour avoir plus grand repos qu'au monde, car au contraire, nous ne sommes icy assemblees que pour travailler diligemment a desraciner nos mauvaises inclinations, corriger nos defautz, acquerir les vertus; mays bienheureux est le travail qui nous donnera le repos eternel . " Or, je ne dis pas, ma chere Fille, que vous disies ni ces paroles, ni tout ceci, mays ce que vous verres a propos, plus pour l'edification et reveil des autres, que pour celle (sic) ci. Je treuverois encor bon qu'apres que vous aures tiré quelque promesse d'elles, qu'elles se comporteront bien, vous adjoustassies :

" Benites seront celles qui vous donneront bon exemple et qui vous consoleront en vostre entreprise. Amen. "

Voyla ce que j'ay pensé, si vous estimes a propos. Bon soir, ma tres chere Mere, ma Fille vrayment mienne. Vive Jesus et Marie ! Amen. Je me porte fort bien.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Aurillac. DCCXLVIII A LA MêME Le très grand saint Paul. - Un désir du Saint. - Pourquoi Dieu soustrait ses douceurs. - Prière à Jésus. - A quelle classe de personnes la douce charité profite davantage.

Annecy, 25 janvier 1612 .

Le tres grand et miraculeux saint Paul nous a resveillés de grand matin, ma tres chere Fille, si fort il s'est escrié aux oreilles de mon cœur et du vostre : Seigneur, que vou/es vous que je fasse ? (Ac 9,6). Ma tres chere Mere et toute chere Fille, quand sera-ce que, tous mortz devant Dieu, nous revivrons a cette nouvelle vie (Col 3,3) en laquelle nous ne voudrons plus rien faire, ains laisserons vouloir a Dieu tout ce qu'il nous faudra faire, et laisserons agir sa volonté vivante sur la nostre toute morte ?

Or sus, ma chere Fille, tenés vous bien a Dieu ; consacrés luy vos travaux, attendés en patience le retour de vostre beau soleil. Ah ! Dieu ne nous a pas forclos de la joüissance de sa douceur, il l'a seulement soustraite pour un peu, affin que nous vivions a luy (2 Co 5,15) et pour luy, et non pour ses suavités ; affin que nos Seurs travaillees treuvent chez nous un secours compatissant et un support suave et amoureux ; affin que, d'un cœur tant escorché, mort et matté, il reçoive l'odeur aggreable d'un saint holocauste. 0 Seigneur Jesus, par vostre tristesse incomparable, par la desolation nompareille qui occupa vostre cœur divin au mont Olivet (Mt 26,37 ; Lc 22,23) et sur la croix (Mt 27,46), et par la desolation de vostre chere Mere, qu'elle eut tandis qu'elle fut. privee de vostre presence, soyés la joye, ou au moins la force de cette fille, quand vostre Croix et Passion est tres uniquement conjointe a son ame.

Je vous envoye cet eslan de nostre cœur, ma tres chere Fille, que le grand saint Paul benisse. Je pense qu'il vous faut caresser la seur de nostre Seur N. , car en fin la douce charité est la vertu qui respand le bon odeur edificatif, et les personnes moins eslevees la reçoivent avec plus de prouffit.

DCCXLIX A LA MêME (BILLET INéDIT) Une résolution finale à prendre pour l'emplacement de l'oratoire de la Visitation.

Annecy, [Janvier-février] 1612 .

Le Pere Jaques vous ira revoir demain, ma tres chere Mete, justement a sept heures de matin, pour prendre resolution finale. Il gouste aucunement qu'on face l'oratoire en la grande tour, ainsy quil vous dira plus amplement; et moy, je ne vous diray plus sinon bon soir, pour ce coup. Bonsoir donq, ma tres chere et tres bonne vraye Mere. Dieu vous conserve et rende toute sainte.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. l'abbé Louvier, curé des Pontets (Doubs).

DCCL A LA MêME Un remède souverain : les prières de la Mère de Chantal et la relique de sainte Apolline. - Preuve sensible de la communion des Saints.

Annecy, 9 février 1612.

Ma tres chere Fille,

Voyla vostre sacré remede que je puis dire m'avoir esté souverain , puisque Dieu a agi avec moy selon vostre foy, vostre esperance et vostre charité, et je dois confesser a la gloire de Jesus Christ et de sa sainte Espouse, que je ne croyois pas de pouvoir dire Messe aujourd'huy a cause de la grande enflure de ma jouë et du dedans de ma bouche ; mais, m'estant appuyé sur mon prie Dieu et ayant posé la relique sur ma jouë, j'ay dit : " Mon Dieu, qu'il me soit fait comme mes filles le desirent, si c'est vostre sainte volonté ; " et tout aussi tost, mon mal a cessé. Nostre Seigneur m'a donné pendant ce tems-la plusieurs bonnes pensees sur le ruminement que la sainte Espouse dit qu'elle faysoit entre ses dens (Ct 7,9 ; TAD 6,2). Au sortir de la, chacun m'a dit que ma jouë estoit desenflee, et je le sentais fort bien moy mesme. 0 vive Dieu ! ma Fille, il est admirable en ses saintes espouses et en tous ses Saintz (Ps 67, ult). Il a voulu que ce mal me soit venu aujourd'huy, pour nous faire honnorer son espouse Apollonie et pour nous donner une preuve sensible de la communion des Saintz.

Revu sur un ancien Ms. de l'Année Sainte, conservé à la Visitation d'Annecy.

DCCLI A LA PRéSIDENTE BRULART Ce qui rend profitable la nourriture corporelle et spirituelle. - Sentiments d'humilité proposés à une âme privée de la Communion fréquente.- Sentir qu'on est tout à Dieu et " en train de l'orayson " ne dispense pas de s'exercer aux vertus et de mortifier ses passions.

Annecy, 11 février 1612.

Vous aves maintenant, ma tres chere Fille, ma response a la lettre que [Mme de Chantal] m'apporta ; et voyci celle que je fay a la vostre du quatorziesme janvier.

Vous aves bien fait d'obeir a vostre confesseur, soit qu'il vous ayt retranché la consolation de communier souvent pour vous espreuver, soit qu'il l'ayt fait parce que vous n'avies pas asses de soin de vous corriger de vostre impatience. Et moy, je croy qu'il l'a fait pour l'un et l'autre, et que vous devés perseverer en cette penitence tant qu'il vous l'ordonnera, puisque vous aves tout sujet de croire qu'il ne fait rien qu'avec une juste consideration. Et si vous obeisses humblement, une Communion vous sera plus utile en effect que deux et troys faites autrement ; car il n'y a rien qui nous rende la viande si prouffitable, que de la prendre avec appetit et apres l'exercice. Or, la retardation vous donnera l'appetit plus grand, et l'exercice que vous feres a mortifier vostre impatience revigorera vostre estomach spirituel.

Humiliés-vous cependant doucement, et faites souvent l'acte de l'amour de vostre propre abjection. Demeurés pour un peu en la posture de la Chananee : Ouy, Seigneur, je ne suis pas digne (Mt 8,8) de manger le pain des enfans ; je suis vrayement une chienne qui rechigne et mords le prochain sans propos, par mes paroles d'impatience ; mais si les chiens ne mangent le pain entier, au moins [ont-ilz] les miettes de la table de leurs maistres (Mt 15,26). Ainsy, 0 mon doux Maistre, je vous demande, sinon vostre digne Cors, au moins les benedictions qu'il respand sur ceux qui en approchent par amour. C'est le sentiment que vous pourrés faire, ma tres chere Fille, es jours que vous soulies communier et que vous ne communieres pas. Le sentiment que vous aves d'estre toute a Dieu n'est point trompeur ; mais il requiert que vous vous amusiés un peu plus a l'exercice des vertus et que vous ayés un soin special d'acquerir celles esquelles vous vous treuves plus defaillante. Relisés le Combat spirituel et faites une speciale attention aux documens qui y sont : il vous sera fort a propos. Les sentimens de l'orayson sont bons, mais il ne faut pas pourtant s'y complaire tellement, qu'on ne s'employe diligemment aux vertus et mortification des passions.

Je prie tous-jours pour la bonne issue des cheres filles . De vray, puisque vous estes en train de l'orayson et que la bonne Carmeline vous assiste, il suffit. Je me recommande a ses prieres et aux vostres, et suis sans fin ni reserve, tres parfaitement vostre.

Vive Jesus ! Amen.

Ce 11 fevrier 1612.

DCCLII A LA REINE MèRE, MARIE DE MéDICIS ( MINUTE) L'ambassadeur de l'Evêque de Genève et du petit peuple catholique de Gex auprès de la reine mère.

Annecy, 12 février 1612.

Madame,

Ce porteur est le predicateur ordinaire de Gex, Religieux fort zelé, devot, discret, extremement sortable au lieu et a la cause qu'il sert . Ce petit peuple catholique et moy le presentons en toute humilité a Vostre Majesté comme un cahier animé, contenant les moyens plus convenables pour la reduction de ceux de la religion pretendue et pour l'accroissement de la foy catholique au bailliage de Gex ; affin que, si tel est le bon playsir de Vostre Majesté, dont je la supplie tres humblement, elle en sçache par luy toutes les particularités. plus clairement. Et tandis, j'invoqueray Nostre Seigneur a ce qu'il soit la couronne et la gloire de Vostre Majesté au Ciel et en la terre, selon le continuel desir, Madame, de Vostre tres humble, tres obeissant et tres fidelle orateur et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

A Neci, le 12 fevrier 1612.

DCCLIII A M. JEAN DE CHATILLON Une pauvre demoiselle recommandée à la Sainte-Maison de Thonon.

Annecy, 14 février 1612 .

Monsieur,

Cette pauvre damoyselle desireroit que la Sainte Mayson fit l'une de ses aumosnes pour la retraite d'un de ses enfans , selon que quelques uns des Peres de la Mission luy ont donné esperance qu'elle le pourroit impetrer. Sa qualité et extreme necessité la me rend recommandable ; c'est pourquoy, autant que je puis, je la vous recommande aussi, et priant Dieu quil vous benisse, je suis, Monsieur, Vostre humble, tres affectionné confrere, FRANçs, E. de Geneve.

XIIII febvrier 1612, a Neci.

A Monsieur,

Monsieur de Chatillon,

Plebain de l'eglise de Tonon.

Revu sur l'Autographe conservé au Grand-Séminaire d'Annecy.

DCCLIV A M.. PHILIPPE DE QUOEX Zèle de la Mère de Chantal et du Saint pour la conversion d'un médecin.- Brebis errantes et troupeau fidèle. - Préoccupations et résignation du Fondateur de la Visitation.

Annecy, [vers le 24 février] 1612 .

Monsieur mon tres cher Confrere

et mon parfait Amy, C'est par le retour de ce pauvre medecin , qui n'a sceu guerir nostre Mere et que je n'ay sceu guerir, que je vous fay ce mot. Ah ! faut il qu'un filz empesche de vivre l'ame du pere de son cors ? Nostre bonne malade donnerait de bon cœur la vie pour la santé spirituelle que son medecin, et moy, pauvre, chetif pasteur, que ne donnerois-je pas pour le salut de cette deplorable brebis ! Vive Dieu, devant lequel je vis et je parle : je voudrois donner ma peau pour le vestir, mon sang pour oindre ses playes et ma vie temporelle pour l'oster de l'eternelle mort.

Pourquoy vous dis-je cecy, mon cher Amy, sinon pour vous encourager a bien prendre garde que les loups voysins ne se jettent parmi vos brebis (Jn 10,12), ou, pour dire plus paternellement selon les sentimens de mon ame, sur ces pauvres Genevois. Prenés garde que quelques unes de mes brebis galeuses et errantes n'infectent et ne fassent errer le cher et bienaymé troupeau ; travaillés doucement a l'entour de cette bergerie et dites leur souvent : Que la charité fraternelle demeure en Vous. (He 13,1) et sur tout, priés Celuy qui a dit : Je suis le bon Pasteur. (Jn 10,11), affin qu'il anime nostre soin, nostre amour et nos paroles. Je recommande a vos prieres ce pauvre medecin malade ; dites trois Messes a cette intention, affin qu'il puisse guerir nostre Mere et que nous le puissions guerir. Elle est bien malade, cette bonne Mere, et mon esprit, un peu en peyne sur sa maladie. Je dis un peu, et c'est beaucoup. Je sçai neanmoins que si le souverain Architecte de cette nouvelle Congregation veut arracher du fondement la pierre fondamentale qu'il y a jetté, pour la mettre dans la sainte Hierusalem, il sçait ce qu'il veut faire du reste de l'edifice . Dans cette veuë, je demeure en paix, et

Vostre humble serviteur et confrere,

F. E. de Geneve.

Revu sur le texte inséré dans l'Histoire de la Fondation du Ier Monastere de la Visitation d'Annecy.

DCCLV AU PèRE JACQUES-PHILIBERT DE BONIVARD DE LA COMPAGNIE DE JéSUS (FRAGMENT) Grave maladie de la Mère de Chantal. - Une oraison prolongée et répétée sur la troisième demande du Pater. -- La résignation et la confiance d'un Fondateur.

Annecy, [vers le 26 février] 1612 .

Mon cher Pere, Je vous demande une neuvaine pour la santé de nostre madame de Chantal. Il y a dix ou douze jours que sa griefve maladie me fait faire mon orayson sur la troisiesme petition du Pater: Fiat voluntas tua (Mt 6,10). Je suis tout sousmis a cette volonté divine. S'il luy plaist de prendre cette Mere, je la luy offre; s'il luy plaist de nous la laisser, son saint nom soit beni (Jb 1,21) ! S'il luy plaist que nostre ouvrage se fasse, il nous en laissera la matiere, sinon, il la serrera dans son cabinet eternel. Il faut que je vous advoue,. mon cher Pere, selon les loix de nostre inviolable, paternelle, fraternelle et filiale dilection, que la conduitte de Dieu sur tous ses desseins me tient en admiration, mays avec certaine esperance intime qu'il mene sur le bord de la mort pour vivifier ; je dis plus, qu'il tue pour resusciter (Dt 32,39 : 1 R 2,6 ; Sg 16,13) . Je fais finir toutes mes pensees par : Fiat voluntas [ tua ]. ………………………………………………………………………..

Revu sur le texte inséré dans l'Histoire de la Fondation du 1er Monastère, de la Visitation d'Annecy.

DCCLVI A MADAME DE SAINT-CERGUES Les amitiés qui ont Dieu pour auteur, et la distance des lieux. - Une occupation agréable et précieuse pour l'Evêque de Genève.

Annecy, [26] février 1612.

Mais quand sera-ce donq que j'auray ce contentement de vous revoir, ma tres chere Seur ? car je me voy presqu'a la veille de mon despart pour Chamberi ; et apres Pasques, on ne quitte pas volontier les chaires. Or sus, je voy bien que nous ne serons jamais guere ensemble, si ce n'est en esprit; aussi est-ce l'Esprit de Dieu qui est l'autheur de la sainte amitié dont vous m'affectionnés, qui, par la distance des lieux, ne peut estre empesché qu'il ne face sa sacree operation dans nos cœurs. Que vous veut cependant dire ce petit mot de nos nouvelles ? La Reyne de France m'escrit qu'elle nous rendra toutes nos eglises et tous nos benefices de Gex occupés par les ministres ; dont je prevoy que cet esté je seray grandement occupé a servir a cette besoigne , mays occupation aggreable et pretieuse. Et qui sçait, si nous nous humilions devant Dieu, que sa sainte misericorde ne nous ouvre point un jour la porte de nostre Geneve, affin que nous y rapportions la lumiere que tant de tenebres en avoyent bannie ? Certes, j'espere en la souveraine bonté de Nostre Seigneur, qu'en fin il nous donnera cette grace ; mais prions et veillons (Mt 26,47 ; 1 P 4,7) pour cela. Ma tres chere Seur, perseverés a me cherir cordialement, puisque je suis sans fin et sans reserve, Vostre plus humble, fidelle frere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve. Je salue bien humblement M. de Saint Cergues .

Le… febvrier 1612.

DCCLVII A SA SAINTETé PAUL V (MINUTE en Latin) A quoi servent les canonisations ; le Saint les jugeait presque nécessaires pour le temps où il vivait. - Il demande au Pape de canoniser le bienheureux Amédée ; motifs qu'il fait valoir en faveur de sa supplique.

Annecy 7 mars 1612.

Très Saint Père,

Il a toujours été à propos que ceux qui ont servi Dieu par une sainteté de vie particulière et plus éclatante, fussent mis au nombre des Saints par l'autorité publique de l'Eglise et selon le rite consacré. Ainsi Dieu est plus exalté dans ses Saints, les peuples mettent plus d'empressement à celébrer leurs louanges et l'Eglise plus de magnificence à publier leur gloire (Variante : ... l'Eglise raconte avec plus de profit leur gloire. On a honte de ne pas imiter aussi facilement ce qu'on aime à exalter; car leur vie nous porte plus généreusement à l'imitation, lorsque leur sainteté ne fait plus de doute, et enfin le fruit que nous retirons de leur intercession est proportionné à la confiance avec laquelle nous vénérons leurs mérites.). De même, quand nous honorons leurs mérites avec plus de confiance, nous recevons de leurs intercessions plus de fruit. Enfin, nous trouvons une exhortation bien plus vivement efficace dans les exemples, lorsque la sainteté des personnes ne peut plus être mise en doute.

Or, Très Saint Père, ce qui a toujours été, " et en tous lieux, juste et louable, " doit paraître non seulement utile, mais presque nécessaire en notre temps où la charité, à cause du débordement de l'iniquité, s'est refroidie chez plusieurs (Mt 24,12) et à peu près chez toutes les âmes. Aussi, puisqu'il n'y a plus de saint (Ps 11,2)en ce monde, il faut, d'entre les justes qui ont été rachetés (Ps 106,2)de la terre, évoquer le souvenir, et ramener au milieu de nous la pensée de ceux dont la vie a jeté le plus d'éclat par le rayonnement de la sainteté. Qu'ils servent, comme l'a dit l'un d'eux (S.Jér.Com. in Mt 5), de miroir et d'exemple à la vie des hommes; qu'ils en soient de quelque manière le condiment, afin qu'ils vivent parmi nous, même après leur mort, et qu'ils appellent et ressuscitent à la vraie vie beaucoup de chrétiens d'entre ceux qui, quoique vivants, sont morts (1 Tm 5,6).

Je sais donc, Très Saint Père, qu'un grand nombre de personnages de tout rang ont demandé instamment à Votre Sainteté qu'Elle daignât inscrire au catalogue des Saints (Variante : Or, Très Saint Père, ce n'est pas seulement dans ces provinces qui sont soumises au sérénissime duc de Savoie, c'est aussi dans les autres que jouit d'une très grande'popularité le souvenir du bienheureux Amédée, troisième duc de Savoie. Elle est due autant à ses éclatants exemples de piété et de vraie sainteté, qu'aux miracles obtenus par son intercession ; et ceux-ci sont très grands et très remarquables en. nombre et en qualité. Aussi, sachant que les Révérendissimes Evêques de Turin [Mgr Broglia, Lettres 2,note250 et lettre 782] et de Verceil [Mgr Goria], et beaucoup d'autres personnages de tous les ordres avaient supplié Votre Sainteté de [vouloir bien inscrire] quelque jour dans le catalogue des 'Saints, ce très brillant candidat à la sainteté...) , le bienheureux Amédée, troisième duc de Savoie (Lettres 4, note 284).

Or, ni ma volonté, ni mon devoir ne pouvaient me faire omettre d'adresser en toute humilité la même supplique à la providence apostolique de Votre Sainteté.

En désirant cette grâce, il me semble que tout conspire pour la solliciter avec moi. Cette demande instante, la majesté du Dieu tout-puissant vous la fait, non par une prière, mais de plein droit, car elle apparaîtra plus manifestement admirable dans ce bienheureux Prince. La Jérusalem céleste, notre mère, attend aussi cette faveur, à cause de la joie qu'elle aura de voir l'un de ses habitants honoré par nos justes hommages. C'est encore l'ardent souhait de notre Jérusalem d'ici-bas, que préside Votre Sainteté, car elle se réjouira que le nom d'un tel fils, écrit dans le Ciel, soit glorifié sur la terre. Cette grâce est exigée pour faire suite aux beaux actes de Votre Sainteté ; car si naguère, d'entre les princes de l'Eglise, Elle a canonisé le bienheureux Charles , Elle doit lui joindre un prince séculier, afin que, dans l'un et l'autre rang, il y ait un modèle à imiter. Cette requête vous est adressée par la famille des sérénissimes ducs de Savoie, dont la constance dans la foi et les glorieux exploits de vaillance ont jadis et jusqu'à ce jour apporté à l'Eglise une. grande consolation. Voici la province entière de Savoie qui vous fait la même supplication, mais surtout ce diocèse de Genève qui, se sentant ennobli par la naissance d'un si grand prince, aura à juste titre, une grande confiance en son intercession. Enfin, c'est ce que demandent les mérites et les miracles du bienheureux Amédée lui-même, très grands et très illustres en qualité et en nombre.

Faites-nous donc cette grâce, Très Saint Père, et ne laissez pas plus longtemps sous le boisseau cette lampe allumée par le feu divin, mais placez-la sur le chandelier, afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. (Mt 5,15) Sanctifiez le nom de celui qui a sanctifié le nom de Dieu avec tant de charité et l'a fait glorifier par tant de miracles ; annoncez à toute l'Eglise qui est sur la terre que le Seigneur a exalté son Saint dans les Cieux, pour nous exaucer quand nous crierons vers lui.(Ps 4,4). (Variante :…Annoncez à toute l'Eglise des voyageurs ce qui s'est fait dans l'Eglise des compréhenseurs, à savoir, que le Seigneur a exalté son Saint et qu'il exaucera ses prières quand celui-ci criera vers lui.)

Ce sont les vœux de celui qui désire de toutes ses forces que Votre Sainteté soit longtemps et heureusement, et pour leur bien, à la tête de tous les chrétiens.De Votre Sainteté, Le très humble et très obéissant serviteur et fils, FRANçOIS, Evêque de Genève.

Annecy en Genevois, le 7 mars 1612

Revu sur l'Autographe appartenant au marquis Chigi-Malvezzi, à Sienne (Toscane).

DCCLVIII A LA SOEUR FAVRE, RELIGIEUSE DE LA VISITATION Questions et conseils.- Comment " la grande Fille" du Saint devait gouverner son cœur et l'encourager souvent. - Le souverain bonheur de l'âme.

Chambéry, 10 mars 1612,

Nous parlons icy de vous si souvent et avec tant de playsir , ma chere Fille, que vous ne deves pas avoir soin de nous en rafraichir la memoyre. Mays ce n'est pas cela que je vous veux dire, car j'ay d'autres choses a vous demander.

Dites moy donq vous mesme, ma chere Fille, le pauvre cœur bienaymé comme se porte-il ? Est-il pas tous-jours vaillant et vigilant pour s'empescher des surprises de la tristesse ? Je le vous recommande au nom de Nostre Seigneur, ne le tormentés point, je dis mesme quand bien il auroit fait quelque petit detour ; mays reprenés le doucement et le ramenes en son chemin. Car il est bon ; certes, ce chetif petit cœur de ma grande fille ; et pourveu qu'elle le traitte bien, qu'elle demeure un peu soigneusement en attention sur luy, que souvent elle le r'encourage par des petites oraysons jaculatoires, par des petites conferences de ses bons souhaitz avec nostre Mere et avec moy, par des petites bonnes cogitations faites sur ce sujet en diverses occasions, vous verres, ma chere Fille, que ce cœur deviendra un vray cœur selon le cœur de Dieu. Seigneur Jesus, c'est pour cela que deux foys le jour je vous fay priere particuliere.

Vives joyeuse, ma tres chere Fille ; Dieu vous ayme et vous fera la grace que vous l'aymeres : c'est le souverain bonheur de l'ame pour cette vie et pour l'eternelle.

La belle seur est une perle ; le frere est bienheureux de l'avoir treuvee et prise avant qu'ell'eut conneu nostre petite Congregation, car autrement ell'eut esté vostre seur, mais non pas vostre belle seur. Dieu la conduira pourtant en ce chemin auquel il l'a mise, a quelque bon point de vraye perfection, puisqu'ell'en a tant de desir.

Le x mars 1612.

A Madame

Madame Favre.

A la Visitation.

Revu sur l'Autographe conservé. au 2d Monastère de la Visitation de Marseille.

DCCLIX A MADAME DE PEYZIEU (INéDITE) Une mère du Saint, par alliance spirituelle, - Compliments et paroles d'affection.

Chambéry, 17 mars 1612 ,

Madame ma tres chere et- tres honnoree Mere,

L'honneur que vos deux lettres m'ont donné ne peut estre dignement remercié par celle ci. Elle vous tesmoignera seulement que j'ay un extreme sentiment du bonheur que vous m'aves departi, m'advoüant pour vostre filz, me voyant tous les jours arriver des nouveaux ruysseaux de faveur qui descoulent de cette vive fontaine. Car voyes-vous, Madame ma Mere, ne dois-je pas estre fort glorieux de me treuver maintenant receu en la bienveüillance de monsieur et de madame de Cerviere, vos chers enfans , comme presque cet autre frere qui, impatient d'estre privé de la douceur de vostre presence, s'en reva si vitement aupres de vous, a laquelle il donnera, Dieu merci, des bonnes nouvelles de la santé de cette bonne seur , que je veux servir et honnorer de tout mon cœur en l'absence des autres meilleurs freres . En un mot, Madame ma Mere, je n'oublie jamais a l'autel les recommandations que vous me commandastes d'y fere, car je suis fidellement et sans reserve,

Vostre tres obeissant filz et serviteur,

FRANçs, E. de Geneve. Mon Dieu, que j'ay de contentement de voir en cette chere seur qui est icy, non seulement l'air de vostre visage, mais, ce qui est le plus beau, les traitz de vostre esprit et de vos affections. J'en loüe Nostre Seigneur, Madame ma Mere.

A Chamberi, le 17 mars.

A Madame Madame de Pezieu.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mme la marquise de Mailly, au château de la Roche-Mailly (Sarthe). DCCLX A MONSEIGNEUR ANASTASE GERMONIO ARCHEVêQUE DE TARENTAISE (EN ITALIEN) La controverse sur le pouvoir temporel des Papes et l'autorité des Conciles. - De quel côté penchent les parlementaires et les hommes d:Etat. - Esprit et tendance du siècle. - Un remède plus efficace que les discussions des théologiens. - Ce que doivent faire les prédicateurs. - L'entente des Prélats, de la Sorbonne et des Religieux, bientôt mortelle à l'hérésie.- Moyens de ménager cette union.

Chambéry, vers le 20 mars 1612 .

Par des avis particuliers reçus de Paris et de Dijon et par des opuscules imprimés dans ces deux villes , on voit clairement que la discussion touchant l'autorité du Très Saint Père sur les rois s'étend de plus en plus ; de même en est-il de celle qui a pour objet de comparer les Conciles avec les Souverains Pontifes. Il est clair que la majeure partie des Parlements et des hommes d'Etat, même catholiques, penchent du côté le moins favorable, ou, pour mieux dire, le plus contraire à l'autorité papale, cette opinion leur paraissant mieux s'accorder avec l'autorité royale et la servir plus utilement. Si cet état de choses persévère, il est à craindre qu'il n'en résulte pour ce royaume un dommage considérable et une déplorable division; d'autant plus que le roi devant prendre dans trois ou quatre ans l'administration de l'Etat, il sera facile au parti hostile à l'autorité du Saint-Siège de tourner ce prince du côté où celui-ci verra quelque apparence d'étendre ses droits, tant est grande l'inclination des hommes à dominer sans aucune dépendance. C'est ce qu'on remarque surtout à notre époque ; à plus forte raison chez la jeunesse, qui de sa nature est téméraire et hardie. On peut croire cependant, que le roi a des dispositions excellentes et très chrétiennes. Cette tendance à secouer tout joug est encore un mal des plus contagieux ; aussi s'insinuerait-il petit à petit de royaume en royaume, d'une couronne à une autre couronne, comme il est arrivé pour d'autres maux semblables. Le danger semble donc bien grand.

Faire discuter la question par d'habiles théologiens, ne paraît pas être le bon remède, car plus les débats seront brûlants, plus aussi les esprits s'échaufferont et la discorde ne fera qu'augmenter. Il faut ajouter que les raisons des adversaires flattent l'oreille des grands, non pour leur justesse, mais parce qu'elles favorisent leurs vues ; il ne manquera pas non plus de théologiens qui, pour diverses considérations, embrasseront le parti de la division. Le remède le plus efficace serait donc que pendant la régence, l'on traitât à l'amiable avec la reine et le Conseil, de la part de Sa Sainteté. Se plaindre d'abord de ce que, tandis qu'aucun différend ne s'est élevé entre Sa Béatitude et le roi, tandis que le Pape a témoigné en toute occasion un cœur vraiment paternel, très affectionné et très sympathique au bien et à. l'affermissement de la prospérité de cet Etat, on voit maintenant surgir certains esprits piquants, inquiets et ennemis de la sainte union qui existe entre Sa Sainteté et Sa Majesté; ils viennent impudemment mettre en doute l'affection du Saint-Père pour cette couronne, soulèvent ces disputes oisives et inopportunes, et engendrent par ce moyen dans les esprits malades et faibles, une sorte de défiance pour l'attachement sincère de Sa Béatitude à l'égard du roi et du royaume. Que Sa Majesté veuille donc imposer silence à ces téméraires et séditieuses contestations. De son côté, le Saint-Père imposera, s'il en est besoin, silence à ces disputes aussi importunes qu'infructueuses. Inutiles pour les catholiques, ces divisions sont encore funestes aux hérétiques ; elles détournent et retardent leur conversion, et de plus, leur fournissent la matière d'un triomphe. En un mot, il serait nécessaire, pour le moment, d'arrêter et d'étouffer ces discussions dans le silence, d'un côté comme de l'autre. Sans doute, il faut louer le zèle des prédicateurs qui se sont opposés à l'insolence des adversaires ; mais puisqu'on voit que par la continuation des plaidoyers, des controverses, des altercations, le feu s'allume au lieu de s'éteindre, le silence sera bien plus avantageux que la discussion elle-même. Il eût été préférable aussi de ne pas en venir aux hypothèses, mais d'inculquer fortement les thèses où les hypothèses sont renfermées implicitement. Dans cette guerre, une pieuse adresse. la prudence et la douceur sont certainement plus fructueuses que le feu de la doctrine et l'ardeur du zèle.

" Telle chose qu'on méprise tombe dans l'oubli ;

Si l'on s'en irrite, elle acquiert de l'importance. " (Tacite, Annales 4,34)

Pourvu que les thèses soient bien établies, la meilleure réponse qui se puisse faire aux importunités de ces esprits turbulents, est de ne pas les juger dignes de réponse. Aussi faudrait-il que maintenant en France, tous les prédicateurs prissent à tâche d'inculquer suavement, et non violemment, l'unité de l'Eglise et le dévouement des catholiques pour le Pasteur suprême, sans entrer dans la discussion de son autorité particulière sur les princes.

Quant à ceux qui parlent en mauvaise part de l'autorité pontificale, on ne devrait pas leur répondre directement, mais indirectement ; se plaindre de ce qu'ils font cela sans nécessité et avec la maligne intention de rendre odieux le Saint-Siège, lequel néanmoins n'a pour ce royaume que les sentiments d'une mère très douce et très aimante. Au lieu de répondre à leurs propositions, il vaudrait donc mieux attaquer leurs intentions, afin de les rendre odieux eux-mêmes, comme perturbateurs de la paix ; et parmi de tels discours, insinuer doucement ces deux points : l'unité ecclésiastique et chrétienne, et l'amour ou le dévouement pour le Saint-Siège, lien de cette union et communion ecclésiastique.

Il serait bon aussi de ménager, par l'entremise de Prélats dévoués et prudents, l'union et la bonne intelligence entre la Sorbonne et les Pères Jésuites, afin que, réunissant deux bœufs sous un même joug, on pût travailler dans le champ sacré d'une manière plus efficace. Ce but, on pourrait l'atteindre si l'on en traitait adroitement et prudemment avec la reine, lui montrant que, par ce moyen, l'hérésie serait considérablement affaiblie. Ceci est très vrai, car si en France, les Prélats, la Sorbonne et les Religieux étaient bien unis, c'en serait fait de l'hérésie en dix ans. Cette union n'est pas si difficile à ménager, pourvu qu'on en fasse bien saisir l'importance à la reine, qu'on ait des hommes capables d'aider adroitement Mgr le Nonce et de se familiariser les uns avec les autres. Ce qui pourrait aussi faciliter le succès, serait de recommander l'affaire aux Provinciaux et aux Généraux d'Ordres, d'adresser des Brefs pleins de bienveillance aux Universités, en particulier à la Sorbonne, et aussi aux Prélats, témoignant en tous avec quelle affection paternelle Sa Sainteté souhaite la conservation de ce royaume, et combien elle désire que tous dressent les peuples à la vraie et sincère obéissance et soumission que les sujets doivent à cette couronne, Mais avant d'en arriver là, on devrait d'abord en avoir traité avec la reine et le Conseil ; il serait aussi très utile que Sa Sainteté en conférât à Rome avec l'ambassadeur et les Cardinaux français , témoignant un ardent désir de voir finir ces scandaleuses discussions.

" Le remède vient trop tard, lorsque, par de longues négligences,

le mal a fait des progrès. " (Ovide Remedia amoris 89)

J'ai écrit tout ceci pour agréer à Votre Seigneurie Illustrissime et Révérendissime, dont je baise les mains, priant Dieu notre Seigneur d'accorder à votre zèle sincère pour le service de l'Eglise, la récompense qui lui est due sur la terre et au Ciel. A mon très honoré, Illustrissime et Révérendissime Seigneur, Mgr l'Archevêque de Tarentaise .

Revu sur l'Autographe conservé à Rome, à la bibliothèque Barberini.

DCCLXI A LA PRéSIDENTE BRULART Une solution également difficile et inutile. - Etat des esprits en 1611 et en 1612.- Zèle que le Saint jugeait inopportun.- Dangers de certaines discussions agitées par des docteurs incompétents. - Souveraine autorité spirituelle du Pape; droits qu'elle lui confère.- Devoirs corrélatifs des chrétiens envers le Pape et l'Eglise. - Triple alliance qui doit exister entre le Pape et les rois. - Les deux autorités ne se contrarient pas, mais " s'entreportent l'une l'autre. "

Chambéry, [mars 1612

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Je veux bien, ma tres chere Fille, respondre a la demande que vous me faites sur la fin de vostre lettre ; mais ayés aggreable que je vous parle comme le grand saint Gregoire fit a une vertueuse dame nommee, comme luy, Gregoire, et laquelle estoit dame de chambre de l'Imperatrice (Lib 6, lettre 22). Elle l'avoit prié d'obtenir de Dieu la connoissance de ce qu'elle devoit devenir, et il luy dit : " Quant a ce que vostre douceur me demande et qu'elle dit ne vouloir point cesser de m'importuner jusques a tant que je le luy aye octroyé, vous requeres de moy une chose esgalement difficile et inutile. " Je vous en dis de mesme, ma chere Fille. Quant a ce que vous me demandes, quelle authorité le Pape a sur le temporel des royaumes et principautés, vous desires de moy une resolution " esgalement difficile et inutile. " Difficile, non pas certes en elle mesme, car au contraire, elle est fort aysee a rencontrer aux espritz qui la cherchent par le chemin de la charité ; mays difficile, parce qu'en cet aage qui redonde en cervelles chaudes, aiguës et contentieuses, il est malaysé de dire chose qui n'off'ence ceux qui, faysant les bons valetz, soit du Pape, soit des Princes, ne veulent que jamais on s'arreste hors des extremités, ne regardant pas qu'on ne sçauroit faire pis pour un pere que de luy oster l'amour de ses enfans, ni pour les enfans que de leur oster le respect qu'ilz doivent a leur pere.

Mais je dis inutile, parce que le Pape ne demande rien aux Rois et aux Princes pour ce regard. Il les ayme tous tendrement, il souhaitte la fermeté et stabilité de leurs couronnes, il vit doucement et amiablement avec eux, il ne fait presque rien dans leurs Estatz, non pas mesme en ce qui regarde les choses purement ecclesiastiques, qu'avec leur aggreement et voloonté. Qu'est-il donq besoin de s'empresser maintenant a l'examen de son authorité sur les choses temporelles, et par ce moyen ouvrir la porte a la dissension et discorde ?

Certes, icy je suis dans l'Estat d'un Prince qui a tousjours fait tres particuliere profession d'honnorer et reverer le Saint Siege apostolique ; et neanmoins, nous n'oyons nullement parler que le Pape se mesle, ni en gros ni en detail, de l'administration temporelle des choses du pais, ni qu'il interpose ou pretende aucune authorité temporelle sur le Prince, ni sur les officiers, ni sur les sujetz en façon quelconque : nous nous donnons plein et entier repos de ce costé la et n'avons aucun sujet d'inquietude. A quel propos nous imaginer des pretentions, pour nous porter a des contentions contre celuy que nous devons filialement cherir, honnorer et respecter comme nostre vray Pere et Pasteur spirituel ?

Je vous le dis sincerement, ma tres chere Fille : j'ay une douleur extreme au cœur de sçavoir que cette dispute de l'authorité du Pape soit le jouet et sujet de la parlerie parmi tant de gens qui, peu capables de la resolution qu'on y doit prendre, en lieu de l'esclarcir la troublent, et en lieu de la decider la deschirent, et, ce qui est le pis, en la troublant, troublent la paix de plusieurs ames, et en la deschirant, deschirent la tres sainte unanimité des Catholiques, les divertissans d'autant de penser a la conversion des heretiques.

Or, je vous ay dit tout cecy pour conclure que, quant a vous, vous ne deves en façon quelconque laisser courir vostre esprit apres tous ces vains discours qui se font indifferemment sur cette authorité, ains laisser toute cette impertinente curiosité aux espritz qui s'en veulent repaistre, comme les cameleons du vent. Et pour vostre repos, voyci des petitz retranchemens dans lesquelz vous retirerés vostre esprit a l'abri et a .couvert.

Le Pape est le souverain Pasteur et Pere spirituel des Chrestiens, parce qu'il est le supreme Vicaire de Jesus Christ en terre ; partant, il a l'ordinaire souveraine authorité spirituelle sur tous les Chrestiens, Empereurs, Rois, Princes et autres, qui, en cette qualité, luy doivent non seulement amour, honneur, reverence et respect, mais aussi ayde, secours et assistance envers tous et contre tous ceux qui l'offencent, ou l'Eglise, en cette authorité spirituelle et en l'administration d'icelle. Si que, comme par droit naturel, divin et humain, chacun peut employer ses forces et celles de ses alliés pour sa juste defense, contre l'inique et injuste aggresseur et offenseur, aussi l'Eglise ou le Pape (car c'est tout un) peut employer ses forces et celles de l'Eglise et celles des Princes chrestiens, ses enfans spiritu:elz, pour la juste defense et conservation des droitz de l'Eglise contre tous ceux qui les voudroyent violer et destruire. Et d'autant que les Chrestiens, Princes et autres ne sont pas alliés au Pape et a l'Eglise d'une simple alliance, mays d'une alliance la plus puissante en obligation, la plus excellente en dignité qui puisse estre; comme le Pape et les autres Prelatz de l'Eglise sont obligés de donner leur vie et subir la mort pour donner la nourriture et pasture spirituelle aux Rois et aux royaumes chrestiens, aussi les Rois et les royaumes sont tenus et redevables reciproquement de maintenir, au peril de leurs vies et Estatz, le Pape et l'Eglise, leur Pasteur et Pere spirituel . Grande, mais reciproque obligation entre le Pape et les Rois; obligation invariable, obligation qui s'estend jusques a la mort inclusivement, et obligation naturelle, divine et humaine, par laquelle le Pape et l'Eglise doivent leurs forces spirituelles aux Rois et aux royaumes, et les Rois, leurs forces temporelles au Pape et a l'Eglise. Le Pape et l'Eglise sont aux Rois pour les nourrir, conserver et defendre envers tous et contre tous spirituellement; les Rois et les royaumes sont a l'Eglise et au Pape pour les nourrir, conserver et defendre envers tous et contre tous temporellement : car les peres sont aux enfans et les enfans aux peres.

Les Rois et tous les Princes souverains ont pourtant une souveraineté temporelle en laquelle le Pape ni l'Eglise ne pretendent rien, ni ne leur en demandent aucune sorte de reconnoissance temporelle ; en sorte que, pour abbreger, le Pape est tres souverain Pasteur et Pere spirituel, le Roy est tres souverain prince et seigneur temporel. L'authorité de l'un n'est point contraire a l'autre, ains elles s'entreportent l'une l'autre ; car le Pape et l'Eglise excommunient et tiennent pour heretiques ceux qui nient l'authorité souveraine des Rois et Princes, et les Rois frappent de leur espee ceux qui nient l'authorité du Pape et de l'Eglise, ou s'ilz ne les frappent pas, c'est en attendant qu'ilz s'amendent et humilient. .

Demeurés la : soyés humble fille spirituelle de l'Eglise et du Pape, soyés humble sujette et servante du Roy. Priés pour l'un et pour l'autre, et croyés fermement qu'ainsy faysant, vous aures Dieu pour Pere et pour Roy.

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FRANçs, E. de Geneve.

DCCLXII A LA MèRE DE CHANTAL La plus heureuse salutation qui fut jamais. - Les souhaits de l'Ave Maria.

Chambéry, 25 mars 1912 .

Quoy qu'extremement occupé, comment pourrois-je m'empescher de saluer ma tres chere Fille, au jour de la plus heureuse salutation qui fut jamais faite ? Hé ! je supplie cette glorieuse Vierge qui fut aujourd'huy saluee, qu'elle nous impetre quelque part a la tres sacree consolation qu'elle receut. Mais Dieu vous benie, vous remplisse de graces ; Dieu soit avec nous, ma tres chere Fille, car je n'ay pas davantage de loysir, grace a Nostre Seigneur, lequel nous fait la faveur de nous employer icy et la, a son tres saint service; car c'est a cela que je suis occupé en diverses sortes, de maniere que le cœur de ma tres chere Fille, comme le mien, en sera bien ayse. Salut a toutes nos filles tres cherement, [et] a la chere petite seur , a qui j'escriray au premier rencontre de loysir. Ce matin, jour de l'Annonciation.

A Madame de Chantal. A la Visitation.

DCCLXIII AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL 1er. Requête en faveur d'un prisonnier innocent.

Chambéry, 26 mars 1612.

Monseigneur,

Vostre Altesse est suppliee par le sieur Chapperon de luy vouloir donner la delivrance de là prison en laquelle il se treuve presentement. Et parce qu'en divers voyages qu'il a fait par deça je n'ay jamais reconneu en luy qu'un esprit franc, candide et vrayement chrestien, et que d'ailleurs plusieurs bons Religieux et gens de bien de cette ville m'ont conjuré de le secourir de ma tres humble intercession aupres de Vostre Altesse Serenissime, je la supplie en toute reverence qu'il luy playse accorder laditte delivrance, tant en consideration de l'innocence du pauvre prisonnier, que les Peres Capucins attestent n'avoir aucunement cooperé a la sortie du. P. Bonaventure , seul sujet apparent de son emprisonnement, qu'en faveur de ce saint tems de Caresme, auquel le divin Aigneau d'innocence a si bonteusement delivré nos ames coulpables de la perdition. Vostre Altesse fera sans doute une justice charitable en cela , pour laquelle Dieu accroistra les recompenses qu'il luy a preparees. Je prie continuellement cette souveraine Bonté qu'il luy playse combler de ses graces vostre Altesse Serenissime, et suis inviolablement, Monseigneur, Vostre tres humble, tres obeissant et tres fidele orateur et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

XXVI mars 1612, a Chamberi.

A Son Altesse Serenissime.

Revu sur l'Autographe conservé à Turin, Archives de l'Etat. DCCLXIV A LA MèRE DE CHANTAL L'insensibilité spirituelle: en quoi consistait cette épreuve pour la Mère de Chantal. - Conseils appropriés. - Le haut point de la sainte résignation. - Les ténèbres au pied de la Croix.

Chambéry, 28 mars 1612.

Or sus, ma tres chere, tres unique, ma Fille, il est bien tems que je responde, si je puis, a vostre grande lettre. Helas ! ouy, ma tres chere, toute vrayement tres chere Fille ; mays si faut-il que ce soit en courant, car j'ay fort peu de loysir, et n'estoit que mon sermon, que je vay tantost faire, est des-ja tout formé dans ma teste, je ne vous escrirois autre chose que le billet ci-joint.

Mais venons a l'exercice interieur duquel vous m'escrivès. Ce n'est autre chose qu'une vraye insensibilité qui vous prive de la jouissance, non seulement des consolations et inspirations, mais aussi de la foy, esperance et charité. Vous les aves pourtant et en fort bon estat, mais vous n'en jouisses pas, ains estes comme un enfant qui a un tuteur qui le prive du maniement de tous ses biens, en sorte que, tout estant vrayement a luy, neanmoins il ne manie et ne semble posseder ni avoir rien que sa vie, et, comme dit saint Paul (Ga 4,1), estant maistre de tout, il n'est point different du serviteur en cela ; car ainsy, ma tres chere Fille, Dieu ne veut pas que vous ayés le maniement de vostre foy, de vostre esperance et de vostre charité, ni que vous en jouissiés, sinon justement pour vivre et pour vous en servir es occasions de la pure necessité.

Helas, ma tres chere Fille, que nous sommes heureux d'estre ainsy serrés et tenus de court par ce celeste Tuteur ! Et ce que nous devons faire, n'est sans doute autre chose que ce que nous faysons, qui est d'adorer l'aymable providence de Dieu, et puis nous jetter entre ses bras et dedans son giron. Non, Seigneur, je ne veux point davantage de jouissance de ma foy, ni de mon esperance, ni de ma charité, que de pouvoir dire en verité, quoy que sans goust et sans sentiment, que je mourrois plustost que de quitter ma foy, mon esperance et ma charité. Helas ! Seigneur, si tel est vostre bon playsir que je n'aye nul playsir de la prattique des vertus que vostre grace m'a conferees, j'acquiesce de toute ma volonté, quoy que contre les sentimens de ma volonté.

C'est le haut point de la sainte resignation de se contenter des actes nuds, secs et insensibles, exercés par la seule volonté superieure ; comme ce seroit le superieur degré de l'abstinence de se contenter de ne manger jamais sinon avec desgoust, a contrecœur, et non seulement sans goust ni saveur.

Vous m'aves fort bien exprimé vostre souffrance, et n'aves rien a faire pour remede que ce que vous faites, protestant a Nostre Seigneur, en paroles mesme vocales, et quelquefois encor en chantant, que vous voules mesme vivre de la mort et manger comme si vous esties morte, sans goust, sans sentiment et connoissance. En fin, ce Sauveur veut que nous soyons si parfaitement siens, que rien ne nous reste, pour nous abandonner entierement a la mercy de sa providence, sans reserve.

Or, demeurons donq ainsy, ma tres chere Fille, parmi ces tenebres de la Passion. Je dis bien parmi ces tenebres, car je vous laisse a penser : Nostre Dame et saint Jean estans au pied de la Croix, emmi les admirables et espouvantables tenebres qui se firent, ilz n'oyoyent plus Nostre Seigneur, ilz ne le voyoyent plus et n'avoyent nul sentiment que d'amertume et de detresse, et bien qu'ilz eussent la foy, elle estoit aussi en tenebres, car il failloit qu'ilz participassent a la dereliction du Sauveur. Que nous sommes heureux d'estre esclaves de ce grand Dieu qui, pour nous, se rendit esclave (Ph 2,7). !

Mais voyla l'heure du sermon. A Dieu, ma tres chere Mere, ma Fille en ce Sauveur. Vive sa divine Bonté ! J'ay une ardeur incomparable pour l'avancement de nostre cœur, pour lequel je resigne tous mes autres contentemens entre les mains de sa souveraine et paternelle providence. Bon soir de rechef, ma tres chere Fille. Jesus, le doux Jesus, cœur unique de nostre cœur, nous benisse de son saint amour. Amen.

FRANçs, E. de Geneve.

Le 28 mars 1612.

DCCLXV AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL 1er Supplique du Saint au nom d'un gentilhomme qu'il avait assisté à ses derniers moments.

Chambéry, 29 mars 1612

Monseigneur,

Ayant rendu quelque sorte d'assistence a feu monsieur de Lambert en l'extremité de sa vie pour la consolation de son ame, selon ma vocation, il m'a conjuré de presenter cette supplication tres humble a Vostre Altesse. C'est, Monseigneur, qu'il vous playse luy continuer lhonneur de vostre bienveuillance encor apres son trespas, comm'a un serviteur fidele et ancien de Vostre Altesse, qui, en la vie et en la mort, n'avoit rien eü de plus entier en son ame que la tres humble obeissance qu'il devoit a vostre couronne ; et que, ne pouvant plus exercer cette sienn'affection en ce monde, il avoit fait choix du filz aysné du sieur de Chenex pour le nommer son heritier, affin qu'avec ce peu de biens qu'il luy laisse, il puisse estre eslevé et nourri en la vertu et en la puissante inclination du service de Vostre Altesse, a laquelle, outre son originaire devoir, le nom et les armes de Lambert, qu'il luy ordonne de porter, le rendront absolument hipothequé et consacré . En suite dequoy, il supplioyt aussi tres humblement Vostre Altesse de recevoir ce sien heritier sous la protection de sa bonté et de l'avoir en recommandation particuliere, affin que, croissant a l'ombre de cette faveur, il devienne plus capable de prattiquer un jour le service de Vostre Altesse auquel il a esté dedié.

M'estant donques rendu depositaire de ces derniers souhaitz de ce bon defunct, je rens mon depost a Vostre Altesse, a laquelle il estoit addressé, la conjurant par sa propre bonté de departir ce bonheur a ce jeune gentilhomme, pour ne point rendre vain le contentement que celuy qui l'a fait son heritier prenoit en l'extremité de ses jours, en l'esperance qu'il avoit que Vostre Altesse ne l'esconduiroit point en cette tres humble supplication que je luy fay maintenant de sa part. Et tandis, continuant les vœux que je doys et fay pour la prosperité de Vostre Altesse, je demeure, Monseigneur , Vostre tres humble, tres obeissant et tres fidele orateur et serviteur, FRANçs, E. de Genevd.

A Chamberi, le XXIX mars 1612.

Revu sur une copie conservée à Turin, Archives de l'Etat.

DCCLXVI A M. ANTOINE DES HAYES Le nid du Saint. - Messages et nouvelles.

Chambéry, 29 mars 1612.

Monsieur,

Ce porteur, qui est filz d'un tres bon pere et lequel est de mes meilleurs amis , n'a pas voulu retourner a Paris sans vous rapporter de mes lettres comm'il m'en avoit apporté des vostres, estimant que, comm'il desire, il vous en seroit plus aggreable. Je luy suis fort obligé de cette bonne pensee, fondee sur la creance qu'il a de la parfaitte bienveuillance dont vous me favorisés, qui est une persuasion laquelle, comm'elle m'est fort honnorable, elle m'est aussi fort douce et aymable. Il vous dira toutes nos nouvelles, qui, a mon advis, consiste (sic) en ce que nous n'en avons point. Pour moy, je tire chemin en ce Caresme, affin de me retirer dans mon nid soudain apres Pasques.

J'ay pensé avoir lhonneur de voir Monsieur le Cardinal de Mantoüe a son retour ; mays on nous dit quil prend le chemin d'Allemaigne. On avoit aussi donné du bruit du passage de monsieur le Duc d'Espernon , mais il s'esvanoüit aussi. Quant aux mariages , vous sçaves qu'en tems de Caresme ce n'en est pas la sayson; aussi n'en dit-on plus mot.

Nous attendons le passage du sieur de Granier, qui nous dira ce quil aura pris d'argent sur vostre faveur , et soudain, Dieu aydant, je l'envoyeray, voulant meshuy donner commencement a la satisfaction de tant de devoirs pecuniaires que je vous ay ; car quant aux autres, je ne pourray ni ne voudray jamais en estre quitte, ayant un extreme playsir d'estre par obligation ce que je suis si absolument par inclination: c'est, Monsieur, Vostre tres humble frere serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

XXVI1I1 mars 1612, a Chamberi.

Je ne cesseray jamais de recommander a Nostre Seigneur la prosperité de toute vostre mayson, et suis tres humble serviteur de madame la mere de famille d'icelle, que je salue de toute mon affection. Monsieur le premier president Favre me tient icy en consolation, en parlant souvent de vous selon mon desir.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Reims.

DCCLXVII A M. CLAUDE DE QUOEX (INéDITE) " La pauvre dame Jaqueline. " - Dureté de M. Gilette. - Le P. de Bonivard, S. J., prédicateur du Carême à Annecy. - Contentement mutuel du Religieux et du bon peuple annécien. - Affluence des Chambériens aux sermons de saint François de Sales.

Chambéry, 1er avril 1613

Monsieur,

J'apporteray tout le soin quil me sera possible pour la pauvre dame Jaqueline, a laquelle j'ay extreme compassion, et ne sçaurois neanmoins rien avancer que le sieur Gilette ne soit de retour de Piemont ou il est. Il m'a des-ja tant ennuyé par la dureté avec laquelle il traitte cette pauvre femme, que s'il ne fait autre chose, je la veux prendre avec luy le plus asprement que je pourray, et ne doute point qu'il ne soit en mon pouvoir de le ruyner, si je m'y resous.

Ce m'est un extreme contentement que nostre cher Annessi gouste si franchement le bonheur qu'il a d'ouïr ce grand homme de Dieu, le P. Bonnivard, duquel de toutes pars chascun me fait festes. Je sçavois bien qu'un si bon peuple ne pouvait qu'avoir un playsir infini d'un predicateur qui a tant de bonnes parties. Il m'escrit reciproquement qu'il est tout plein de consolation de voir que la terre qu'il cultive reçoit si utilement la graine sacree de la divine parole, et treuve que la promesse que je luy en avois faite est surmontee par les effectz .

Pour moy, je vay devuidant le reste de Caresme, faysant au mieux que je puis, et ayant jusques a present occasion de me loüer de l'affluence et de l'attention de mes auditeurs . Dieu soit a jamais loüé du fruit qui en naistra, si tant est qu'il luy playse benir l'intention que j'ay de son saint service en ce petit travail.

Les deux freres que vous aymes vous honnorent et cherissent affectionnement, et parlent fort souvent de vous en ce sens et avec ce goust, mays celuy ci particulierement qui, vous saluant de tout son cœur, et madame ma chere bonne seur , est invariablement, Monsieur, Vostre tres affectionné plus humble serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

1er avril 1612, a Chamberi.

A Monsieur de Quoëx, collateral, etc.

Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Turin.

DCCLXVIII AUX RELIGIEUSES DE LA VISITATION D'ANNECY Pourquoi saint François de Sales se résignait à vivre en ce misérable monde. - Abeilles mystiques et mouches libertines : le bonheur et les exercices des unes et des autres mis en. parallèle. - Un festin plus délicieux que celui d'Assuérus. - Les spirituelles saillies sur les collines de Calvaire, d'Olivet, de Sion, de Thabor. - Bonheur de la vie religieuse.

Chambéry, 1"' avril 1612 .

Seroit-il bien possible que mon esprit oubliast jamais les chers enfans de ses entrailles (Is 49,15) ? Non, mes. tres cheres Filles, ma chere joye et ma couronne (Ph 4,1)

vous le sçavés bien, je m'en asseure ; et vos cœurs vous auront bien respondu pour moy que si je ne vous ay pas escrit jusques a present, ce n'est sinon parce que, escrivant a nostre tres unique et bonne Mere, je sçavois bien que je ne vous escrivois pas moins qu'a elle, par cette douce et salutaire union que vos ames ont avec la sienne ; et. encor, parce que le saint amour que nous nous portons reciproquement, est escrit, ce me semble, en si grosses lettres dans nos cœurs, qu'on y peut bien lire presque nos pensees de Neci jusques icy.

Je suis avec un peu plus de monde que quand je suis en nostre sejour ordinaire aupres de vous ; et plus j'en voy de ce miserable monde, plus il m'est a contrecœur, et ne croy pas que j'y peusse vivre, si le service de quelques bonnes ames en l'advancement de leur salut ne me donnoit de l'allegement.

Mon Dieu, mes cheres Filles, que je treuve bien plus heureuses les abeilles, qui ne sortent de leur ruche que pour la cueillette du miel, et ne sont associees que pour le composer, et n'ont point d'empressement que pour cela, et dont l'empressement est ordonné, et qui ne font dans leurs maysons et monasteres sinon le mesnage odorant du miel et de la cire ! Qu'elles sont bien plus heureuses que ces guespes et mouches libertines, qui, courans si vaguement et plus volontier aux. choses immondes qu'aux honnestes, semblent ne vivre que pour importuner le reste des animaux et leur donner de la peyne, en se donnant a elles mesmes une perpetuelle inquietude et inutile empressement. Elles vont par tout furetant, sucçant et picorant tandis que leur esté et leur automne dure, et l'hiver arrivé, elles se treuvent sans retraitte, sans munition et sans vie; ou nos chastes abeilles, qui n'ont pour objet de leur veuë, de leur odorat, de leur goust, que la beauté, la suavité et la douceur des fleurs rangees a leur dessein, outre la noblesse de leur exercice ont une fort aymable retraitte, une munition aggreable et une vie contente parmi l'amas de leur travail passé.

Et ces ames amoureuses du Sauveur, qui le suivent en nostre Evangile (Jn 6,1) jusques sur le haut du desert, y font un plus delicieux festin sur l'herbe et les fleurs, que ne firent jamais ceux qui jouissoyent de l'appareil somptueux d'Assuerus (Es 1,3), ou l'abondance estouffoit la jouissance parce que c'estoit une abondance des viandes et des hommes.

Vivés joyeuses, mes tres cheres Filles, entre vos saintes occupations. Quand l'air vous sera nubileux, entre les secheresses et aridités, travaillés au dedans de vostre cœur par la prattique de la sainte humilité et abjection ; quand il sera beau, clair et serein, allés, faites vos spirituelles saillies sur les collines de Calvaire, d'Olivet, de Sion et de Thabor, et, de la montaigne deserte ou Nostre Seigneur repaist sa chere trouppe aujourd'huy, volés jusques au sommet de la montaigne eternelle du Ciel et voyés les immortelles delices qui y sont preparees pour vos cœurs (Is 64,4 ; 1 Co 2,9).

Hé, qu'ilz sont heureux ces cœurs bienaymés de mes filles, d'avoir quitté quelques annees de la fause liberté du monde, pour jouir eternellement de ce desirable esclavage auquel nulle liberté n'est ostee que celle qui nous empesche d'estre vrayement libres ! Dieu vous benisse, mes tres cheres Filles, et vous face de plus en plus avancer en l'amour de sa divine eternité, en laquelle nous esperons de jouir de l'infinité de ses faveurs pour cette petite, mais vraye fidelité, qu'en si peu de chose, comme est cette vie presente, nous voulons observer moyennant sa grace. La dilection du Pere, du Filz et du Saint Esprit soit a jamais au milieu de vos cœurs, et que les mammelles de Nostre Dame soyent pour tous-jours nostre refuge. Amen.

Le 1er avril....

Dieu m'a favorise d'avoir peu escrire tout d'une haleyne, quoy que presque sans haleyner, ces quatre petitz motz a mes tres cheres filles, qui, mises ensemble comme fleurs en un bouquet, sont delices a la Mere de la Fleur de Jessé (Is 11,1) et la fleur des meres. Hé, Seigneur, que ce soit en odeur de suavité. Amen. Vive Jesus, en qui je suis Vostre tres affectionné serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

DCCLXIX AU BARON BERNARD DE CHEVRON Envoi d'une lettre d'affaires.

Chambéry, 2 avril 1612.

Monsieur mon Cousin,

Voyla une lettre de monsieur de Bonvilars nostre oncle , a laquelle je ne puis faire autre-response que celle que vous m'ordonneres. Cependant je demeureray, de vous et de madame ma cousine ,

Tres affectionné, plus humble cousin et serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

A Chamberi, le 2 avril 1612,

A Monsieur

Monsieur le Baron de Chivron,

Chevalier du souverain Senat de Savoye ,

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Pignerol.

DCCLXX A M. CLAUDE DE QUOEX Le Saint s'emploie pour obtenir l'expédition d'un procès.

Chambéry, [vers le 20 avril 1612 ]

Monsieur,

Le P. Recteur de Chambery me dit que l'expedition de son proces vous estant recommandee, il l'aura ou demain ou, au plus long aller, passé demain. Monsieur, je luy ay promis que j'y employerois ma priere, et je le fay avec confiance par ces deux motz, au bout desquelz j'adjouste un tres affectionné bon soir pour vous, Monsieur, et pour madame ma seur , estant et de vous et d'elle,

Serviteur et frere bien humble,

FRANçs E. de Geneve.

Revu sur l'Autographe conservé à Chambéry, Archives du Sénat de Savoie.

DCCLXXI A LA MèRE DE CHANTAL (BILLET INéDIT) Cent mille bonjours.

Annecy, 30 avril [1612 ]

Dieu vous donne cent mille bonjours et la santé tres heureuse, ma tres chere Fille, que je recommanderay de tout mon cœur a sainte Catherine de Siene, puisque c'est aujourdhuy sa feste. Bonjour, ma tres chere Fille.

Revu sur une copie conservée à la Visitation d'Annecy.

DCCLXXII A LA MêME Visite promise; visite annoncée.

Annecy, 7 mai 1612 .

Ma tres chere Fille,

Je vous donne le bonjour, et peut estre iray-je vous donner le bon soir en personne, cependant, si je puis; et mesme par ce que Mme l'Ancienne est venue, laquelle, on m'asseure, ira vers vous avec intention d'avoir plus de commodité de me parler ; bien que je voye qu'ell'en aura peu ou que ce soit, a rayson de nostre Sinode, duquel les abors commencent demain Bonjour, ma tres chere Fille, et priés pour moy.

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat.

DCCLXXIII A MADAME DE MAILLARD ANCIENNE ABBESSE DE SAINTE-CATHERINE Recommandations pour la Sœur de Vignod. : Notre-Seigneur est jaloux des âmes qu'il favorise.

Annecy, [vers le 8 mai] 1612 .

Ma tres chere Fille, Je salue vostre cœur de toute mon ame. J'ay dit a ce porteur ce qui m'a semblé a propos, qui est quil regardast a treuver parti tout a loysir, affin de sortir de ce service auquel il est, plus convenablement. Ma fille [de Vignod ] doit estre bien sur ses gardes pour ne donner aucun sujet aux hommes de soupçon, par aucun desreglement de contenance, ou amusement, ni sujet de jalousie a l'Espoux celeste, qui est, a la verité, jaloux des ames qu'il favorise, affin qu'on ne distraise de son amour aucune affection pour l'appliquer a la creature. J'ay veu sa seur de Bons a Chamberi, et ell'a [fait] fort devotement et confidemment sa revëue [depuis] que je l'ouys en confession en son abbaye. Dieu vous comble de ses benedictions, ma tres [chere] Cousine, ma Fille, et je salue nostre Seur de [Vignod] et toutes nos autres Seurs.

Revu sur l'Autographe conservé au 1er Monastère de la Visitation de Marseille.

DCCLXXIV A LA MèRE DE CHANTAL (INéDITE) Charité attentive et minutieuse du Saint pour la Mère de Chantal.- Le régime d'une convalescente.

Annecy, vers le 10 mai 1612 .

Ce livre la est bon, mais non pas pour l'affaire presente ; nous en chercherons un'autre plus court et le treuverons, Dieu aydant. Cependant, ma tres chere Mere, reposés un peu bien, manges un peu de choses bonnes et ne mettes pas du tout tant d'eau au vin ; car je voy que ces foiblesses proviennent d'abbatement d'estomach et .de froideur de teste. Du moins, trempes un peu vostre nez et vos poulz de vin, et manges une douzaine de raysin Damas apres souper. Je suis bien ayse que cette bonne damoyselle soit si brave ; je l'ayme bien, je vous asseure. Demain, sil se peut, j'iray au moins a 9 heures. Dieu vous benisse, ma tres chere Mere, et vous comble de son tressaint et pur amour. La bonne Madame l'Ancienne m'a escrit tout ce qu'ell' avoit a me dire . Vives joyeuse, avec Nostre Seigneur vivant et regnant en nostre cœur. Amen.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mme Revel de Mouxy, à Brest.

DCCLXXV A M. BéNIGNE MILLETOT Le Saint revendique son droit, qui était contesté, de conférer les bénéfices dans certaines paroisses situées en France.

Annecy, 13 mai 1612.

Monsieur mon Frere,

Ce porteur est chanoine de mon eglise cathedrale , sujet du Roy et regnicole. Il est appellé devant la cour pour un abus que sa partie pretend avoir esté .commis par moy en l'endroit d'une provision de la chappelle . Je croy que l'on considerera qu'il n'y a pas de loy au monde qui m'ayt privé de l'usage de mon authorité ecclesiastique en la provision des benefices de mon diocese; et que, comme M. l'Archevesque de Lyon pourvoit en Bourgoigne Comté, M. l'Evesque de Grenoble en Savoye et a Chamberi mesme, non obstant leur residence au royaume, de mesme dois-je jouir de l'authorité de pourvoir dans le royaume, quoy que je sois habitant en Savoye. Je me persuade que cela est, et neanmoins je croy que j'ay besoin de vostre protection, laquelle pour cela je reclame, puisque je suis, Monsieur mon Frere, Vostre tres humble frere et tres affectionné serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

Le 13 may 1612, a Neci.

A Monsieur Milletot,

Seigneur de ViIly,

Conseiller du Roy au Parlement de Bourgoigne.

DCCLXXVI .

A MADAME DE LA FLéCHèRE L'aveuglement des duellistes; pourquoi et comment le Saint en avait une grande compassion .

Annecy, 15 mai 1612.

Ma tres chere Fille,

Vostre derniere lettre m'a donné mille consolations, et a madame [de Chantal] a qui je l'ay communiquee, n'y ayant rien veu qui ne peust,estre monstré a une ame de cette qualité la et qui vous cherit si saintement. Or, je vous escris sans loysir, pour un depesche qu'il me faut faire pour Bourgoigne. Mays mon Dieu, ma tres chere Fille, que dirons-nous de ces hommes qui apprehendent tant l'honneur de ce miserable monde et si peu la beatitude de l'autre ? Je vous asseure que j'ay eu des estranges afflictions de cœur, me representant combien pres de la damnation eternelle ce cher cousin s'estoit mis , et que vostre cher mary l'y eust conduit. Helas, quelle sorte d'amitié de s'entreporter les uns les autres du costé de l'enfer ! Il faut prier Dieu qu'il leur fasse voir sa sainte lumiere et avoir grande compassion d'eux. Je les voy, certes, avec un cœur plein de pitié, quand je considere qu'ilz sçavent que Dieu merite d'estre preferé, et n'ont pas neanmoins le courage de le preferer quand il en est tems, crainte des paroles des mal advisés. Cependant, affin que vostre mary ne croupisse pas en son peché et en l'excommunication , voyla un billet que je luy envoye pour se confesser et faire absoudre. Je prie Dieu qu'il luy envoye la contrition requise pour cela. Or sus, demeurés en paix ; jettés vostre cœur et vos souhaitz entre les bras de la Providence celeste, et que la benediction divine soit a jamais entre vous. Amen.

Le 15 may 1612, a Neci.

DCCLXXVII A MADAME DE LA VALBONNE (FRAGMENT) Quels sont ceux que le Sauveur n'abandonne jamais. Un nouveau filleul du Saint.

Annecy, 22 mai 1612 .

…………………………………………………………………………… Or je ne doute point de cela, ma tres chere Fille, ma Niece, que ce mesme Sauveur qui vous a prise par la main ne vous conduise jusques a la perfection de son saint amour ; car j'espere que vous ne vous secoueres point d'une si douce et suave conduite et n'abandonneres jamais Celuy qui, par son infinie bonté, n'abandonne jamais ceux qui ne veulent pas l'abandonner. Vray Dieu, que nous serons heureux si nous sommes fideles a cette immense douceur qui nous attire ! Mme de Limogeon me pria il y a bien sept mois, de luy tenir ce dernier enfant qu'elle a fait, et je le pris en fort grand honneur ; mais je le treuve encor plus grand et plus aggreable, puisque c'est avec cette heureuse rencontre que vous le deves tenir avec moy ; ce que je prens a presage qu'un jour je pourray bien avoir la consolation d'en tenir un des vostres . Mais, en tout evenement, nous nous entretiendrons l'un l'autre par la sainte dilection qui me fera tous-jours estre, Ma tres chere Niece, ma Fille, Vostre plus humble oncle et serviteur,

FRANçs, E.de Geneve.

22 may 1612.

Mon cœur salue le vostre et est son serviteur. J'ay annoncé la festede Pentecoste a monsieur Favre qui l'attend en devotion, et nous tous .

DCCLXXVIII AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL 1er Pourquoi le Saint désire obtenir l'agrément du duc de .Savoie pour les prédications qu'on lui demande à Lyon.

Annecy, 26 mai 1612.

Monseigneur,

Je suys conjuré de la part de messieurs les doyen et Comtes de Saint Jean de Lion (lettre 792), de leur accorder mes praedications pour le Caresme prochain. La qualité de cett'eglise-lâ, qui est si honnorable entre toutes celles de France, le voysinage et perpetuel commerce de ceux de ces pais ci avec les Lionnois, lhonneur que ces seigneurs m'ont fait de m'envoyer expres monsieur le Comte de Saconay, originaire sujet et vassal de Vostre Altesse et lequel tient un rang fort principal entr'eux , me convie a ne point refuser en une si affectionnee et digne recherche. Seulement ay-je reservé le bon playsir de Vostre Altesse, sous lequel je veux tous-jours vivre; qui me fait la tres humblement supplier de me fayre sçavoir ce qu'ell' aura aggreable pour ce sujet (lettre 792), tandis que je continueray mes vœux pour sa prosperité, comme doit, Monseigneur, Son tres humble, tres-obeissant et tres fidele orateur et serviteur, FRANçs, Evesque de Geneve.

Neci, le XXVI may 1612.

Revu sur l'Autographe conservé à Turin, Archives de l'Etat.

DCCLXXIX A LA MèRE DE CHANTAL (BILLET INEDIT) " Nostre fievre " et " nostre teste ". - Les bonnes dispositions des syndics pour les agrandissements de la Visitation.

Annecy, 27 mai 1612 .

Ma tres chere Mere,

Comme vous portes vous, je vous prie, a ce matin ? car hier vous fustes toute lasse et attachee de nostre fievre ; et je puis bien mieux dire de nostre fievre que ma Seur Milletot de nostre teste, Helas ! mon cœur vous donne mille fois le bonjour, aymant uniquement le vostre comme soy mesme. Je fis hier vostre ordonnance envers Messieurs de la ville que, sans mentir, nous obligent tout plein en l'estime et l'amour quilz tesmoignent a nostre Mayson. Je vous diray la resolution demain , Dieu aydant ; et cependant, conserves vous bien fort, ma tres chere Mere, je vous en conjure, et mille mille fois bon jour.

Revu sur l'Autographe appartenant à M, le marquis de la Prunarède, à Montpellier.

DCCLXXX A LA MêME (FRAGMENT INéDIT) Une postulante qui avait de la répugnance pour l'abjection; comment traiter avec elle,

Annecy, vers fin mai 1612

……………….. et il y a un quart d'heure un'autre fois, En somme, je suis le meilleur de vos peres et le plus brave de vos enfans, Il me sembla que vous m'eussies marqué le jour de saint Claude. Il me semble qu'il ne faut pas estonner cette fille si ell'est tentee , ains seulement la bien examiner sur le desir d'estre de la Congregation, et si on la treuve foible, luy donner loysir d'y penser, affin qu'elle se resoulve sans praecipitation ; car il m'est advis que ce soit une bonne fille, mais qui a repugnance a l'abjection, et par ce qu'ell'a l'esprit fort, elle ne peut bonnement le plier du tout pour encor. Bon jour, ma tres chere Mere, vives saintement. Je prie Dieu pour nostre fille , que je sceu seulement hier estre malade; Dieu soit nostre cœur et nostre vie.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.

DCCLXXXI A LA MêME Beauté du Ciel après l'Ascension du Sauveur. - Aspirations pieuses. - La seule chose qui donne du prix à l'éternité des biens, d'après saint François de Sales. - La glorification du corps de Notre-Seigneur et de notre corps.

Annecy, [31 mai 1612 ]

Je vous donne .la joye dequoy nostre Sauveur est monté au Ciel, ou il vit et regne, et veut qu'un jour nous vivions et regnions avec luy. 0 quel triomphe au Ciel et quelle douceur en la terre ! Que nos cœurs soyent ou est leur thresor (Mt 6,21), et que nous vivions au Ciel, puis que nostre vie (Col 3,4)

est au Ciel.

Mon Dieu, ma Fille, que ce Ciel est beau, maintenant que le Sauveur y sert de soleil (Is 60,19 ; Ap 21,23) et la poitrine d'iceluy, d'une source d'amour de laquelle les Bienheureux boivent a souhait (Is ult. 11) ! Chacun se va regarder la dedans et y void son nom escrit d'un caractere d'amour, que le seul amour peut lire et que le seul amour a gravé (Is 62,2 ; Ap 2,17).

Ah Dieu ! ma chere Fille, les nostres y seront-ilz pas ?

Si seront, ,sans doute ; car bien que nostre cœur n'a pas l'amour, il a neanmoins le desir de l'amour et le commencement de l'amour. Et le sacré nom de Jesus n'est-il pas escrit en nos cœurs ? il m'est advis que rien ne le sçauroit effacer. Il faut donq esperer que le nostre sera escrit reciproquement en celuy de Dieu. Quel contentement quand nous verrons ces divins caracteres marqués de nostre bonheur eternel !

Pour moy, je n'ay rien sceu penser ce matin qu'en cette eternité de biens qui nous attend, mais en laquelle tout me sembleroit peu ou rien, si ce n'estoit cet amour invariable et tous-jours actuel de ce grand Dieu qui y regne tous-jours. Mon Dieu, ma chere Mere, que j'admire la contrarieté qui est en moy, d'avoir des sentimens si purs et des actions si impures ! car vrayement il m'est advis que le Paradis seroit emmi toutes les peynes d'enfer si l'amour de Dieu y pouvoit estre, et si le feu d'enfer estoit un feu d'amour, il me semble que ces tourmens seroyent desirables. Je voyois ce matin tous les contentemens celestes estre un vray rien aupres de ce regnant amour. Mays d'ou m'arrive-il que je n'ayme pas bien, puisque des maintenant je puis bien aymer ? 0 ma Fille, prions, travaillons, humilions-nous, invoquons cet amour sur nous.

Jamais la terre ne vit le jour de l'eternité sur son rond jusques a cette sainte feste, que Nostre Seigneur, glorifiant son cors, donna, comme je pense, envie aux Anges d'avoir de pareilz cors, a la beauté desquelz les cieux et le soleil ne sont pas comparables. Ah ! que nos cors sont heureux d'attendre un jour la participation a tant de gloire, pourveu qu'ilz servent bien a l'esprit en cette vie mortelle!

FRANçs, E. de Geneve.

DCCLXXXII AUX éMINENTISSIMES CARDINAUX DE LA SACRéE CONGRéGATION DES RITES ( MINUTE EN ITALIEN) L'une des opinions maudites de Calvin. - Dévotion des catholiques de Savoie au bienheureux Amédée. - Pourquoi les membres de la Sacrée Congrégation des Rites doivent faire avancer sa canonisation.

Annecy, 2 juin 1612.

Mes très vénérés, Illustrissimes et Révérendissimes Seigneurs, L'une des opinions maudites et réprouvées que l'infâme Calvin enseigna avec plus d'ardeur et d'impudence dans la malheureuse cité de Genève, ce fut le mépris des Saints qui règnent au Ciel avec Jésus-Christ. Dans ce but, il tâcha par tous les moyens d'effacer le souvenir de leur nom, de profaner leurs reliques, de tourner en ridicule leurs intercessions, de blasphémer contre leurs mérites et les honneurs qui leur sont dus.

C'est pourquoi, par une sorte de réaction, les populations catholiques du reste de ce diocèse s'appliquent avec une ferveur spéciale à honorer et à invoquer les Saints. Parmi ceux-ci, le bienheureux Amédée, troisième duc [de Savoie,] fut de la part de nos ancêtres l'objet d'une très grande dévotion : c'est ce qu'attestent ses images, vénérées en plusieurs lieux dans les églises avec les attributs de la sainteté.

Mais, parce qu'il n'est pas canonisé, on ne lui rend pas cet honneur public et solennel qui est dû à l'éminence et à la réalité de ses mérites. De fait, en plusieurs circonstances, un grand nombre de personnes ont éprouvé l'efficacité de son intercession en faveur de ceux qui, avec une vraie confiance en Dieu, recourent à ses prières; d'autres cependant n'osent l'invoquer tant que la sainte Eglise ne l'a pas mis au nombre des Saints. Aussi, voyant avec quelle ardeur cet évènement est désiré dans tous les Etats du sérénissime duc de Savoie ; et particulièrement par les Révérendissimes Archevêque de Turin et Evêque de Verceil , je viens à mon tour supplier de toutes les forces de mon âme le Saint-Siège Apostolique, afin qu'il daigne accorder cette faveur à tous les peuples environnants.(lettre 757) Or, comme d'ordinaire Sa Béatitude ne fait rien en de telles occasions sans l'avis et l'assentiment de la Sacrée Congrégation de Vos Seigneuries Illustrissimes et Révérendissimes, je les supplie également de vouloir bien servir et favoriser une œuvre de si haute piété. Elle causera aux ennemis des Saints une grande confusion, consolera grandement les âmes dévotes, éveillera dans les princes le désir d'imitation, enfin elle sera un sujet d'allégresse et de bénédiction pour toute l'Eglise, mais surtout pour ce diocèse désolé où naquit et fut élevé ce grand Prince qui, ainsi que son nom même l'atteste, fut tant aimé de Dieu et l'aima si ardemment.

Il exalta de tout son cœur le nom divin, mais en retour, la divine Majesté a glorifié le sien, et par une telle multitude de vrais miracles, qu'on verra clairement, au moment des informations, que cette canonisation a été différée jusqu'ici par une providence de Dieu. Dans ces pays, en effet, les hérétiques ont un grand mépris pour les Saints ; il est donc fort à propos de mettre devant leurs yeux cette lampe (Eccl 26,22 ; Mt 5,15)

qui brilla jadis parmi leurs ancêtres : ils y verront une vie d'une piété admirable et des miracles d'une merveilleuse évidence. Je ne doute point que Vos Seigneuries Illustrissimes et Révérendissimes ne prennent plaisir à faire avancer cette cause si justement désirée ; aussi, leur offrant mes humbles hommages, je prie Dieu notre Seigneur qu'il leur donne la sainte plénitude de ses grâces.

D'Annecy, le 2 juin 1612.

CCLXXXIII A DOM PIERRE DE SAINT-BERNARD DE FLOTTES FEUILLANT Un grand désir du Saint. - Envoi d'un ouvrage.- Les PP. Capucins en Savoie.

Annecy, 10 juin 1612 . Certes, mon Reverend Pere, je desire grandement de pouvoir tirer de la presse de mes inutiles occupations quelque petite besoigne de devotion, qui, en quelque sorte, corresponde aux augures que vostre charité en fait ; mays il est tres vray que je n'ose nullement esperer cela pour maintenant. Ce que j'ay de plus prest, qui regarde la conduite des ecclesiastiques de ce diocese , je le remettray, Dieu aydant, a ce porteur, non seulement par ce qu'il est mon diocesain et quil a des-ja esté employé en semblable occasion, mays par ce aussi que vous le voules, puis que je suis de tout mon cœur,

Mon Reverend Pere, et tres asseurement, Vostre tres humble et tres affectionné frere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve. Mon Reverend Pere, je vous escris tout a fait sans loysir et presque sans haleine, ce matin de la Pentecoste. Presque toutes nos chaires sont occupees par les RR. Peres Capucins, qui ont huit Maysons, la plus part nouvellement fondees ; et si, je vous puys dire que, excepté celle de cette ville, je n'oserois en presenter une a quelque predicateur qui, pour y venir, eut besoin de faire une journee. Au R. P. en N. S.

Le Pere Dom Pierre de St Bernard,

Predicateur Feuillentin. - A Lion.

Revu sur l'Autographe appartenant à M, Léon Clugnet, à Fresnes-les-Rungis (Seine).

DCCLXXXIV A MONSEIGNEUR PELLEGRINO BERTACCHI éVêQUE DE MODèNE (EN ITALIEN) Renseignements demandés sur un étranger apostat, en faveur de sa femme convertie.

Annecy, 12 juin 1612.

Mon très honoré, Illustrissime et Révérendissime Seigneur, Nous avons dans ce diocèse un certain Crispiliani. originaire de Modène. Venu à Genève, il y a quelque temps, il y abjura la sainte foi catholique, et, livré en proie à l'hérésie, il professa la philosophie dans cette ville maudite . Ayant ensuite quitté Genève pour se retirer sur les terres de ce diocèse qui dépendent de la France, il prit, dans une famille très honorable, une femme également hérétique . Celle-ci, étant aujourd'hui devenue catholique par la grâce de Dieu, conçoit des scrupules au sujet de son mariage, parce que quelques personnes lui ont dit que ce Crispiliani de Crassy avait été prêtre ou religieux profès. Je viens donc supplier Votre Seigneurie Illustrissime et Révérendissime de vouloir bien faire éclaircir ce doute : chose facile, à mon avis, pour peu qu'on fasse la moindre enquête dans sa ville natale. Outre la charité que Votre Seigneurie exercera à l'égard de cette pauvre femme dudit Crispiliani, elle me donnera grande ouverture pour convertir celui-ci et m'accordera une faveur dont je lui demeurerai très obligé. Dans cet espoir, je baise les mains sacrées de Votre Seigneurie Illustrissime et Révérendissime, et souhaite que Dieu notre Seigneur lui donne tout vrai contentement. De Votre Seigneurie Illustrissime et Révérendissime, L'humble et très affectionné serviteur, françois, evêque de Genève.

D'Annecy, le 12 juin 1612.

Au très honoré, Illustrissime et Révérendissime Seigneur, Mgr l'Evêque de Modène. A Modène.

Revu sur l'Autographe conservé à Modène, Archives capitulaires.

DCCLXXXV AU CHANOINE AIMé ROUGE, SOUS-PRIEUR DE PEILLONNEX Renseignements fournis sur un jeune prêtre.

Annecy, 15 juin 1612.

Monsieur le Sousprieur,

Nos messieurs les examinateurs ont estimé que nous devions donner courage a M. de Marteret , puisqu'il a rendu un grand tesmoignage de vouloir dores-en-avant faire merveilles et quil est parti avec vostre licence, ainsy que vous tesmoignes par vostre lettre, me le renvoyant quant au dimissoire. Je me recommande a vos prieres, et suis Vostre bien humble tres affectionnéconfrere, FRANçs, E. de Geneve.

XV juin 1612, a Neci.

A Monsr

Monsr le Sousprieur de Pellionnex.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Montélimar.

DCCLXXXVI A MADAME DE CORNILLON, SA SOEUR Une prétendante " de fort bonne famille et de tres bonne mine. "

Annecy, 17 juin 1612.

Vive Jesus ! ma tres chere Seur, ma Fille. Je [n'écris que deux mots, car] je suis sans loysir ; mesme que demain il faut que j'aille estre l'aumosnier de nos Seurs de la Visitation pour la reception d'une fille de Dijon, de fort bonne famille et de tres bonne mine, qui y est arrivee ce matin avec sa mere et asses bien accompaignee. C'est un acquest que

M. de Millet et mes filles ont fait en leur voyage .

Je voudrois, mays je ne puis escrire a M. de la Forest sur sa convalescence; ce sera donq a la premiere commodité. Gloire soit au Pere et au Filz et au Saint Esprit, dont nous celebrons la foy aujourd'huy . Vostre tres humble frere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

17 juin 1612.

DCCLXXXVII A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-D'ORBE ( INéDITB ) Condoléances et consolations. - Le seul prix de cette vie mortelle. - Pour mourir, tous les moments sont "heureux" à ceux qui craignent Dieu. L'Abbesse désire faire un voyage en Savoie ; le Saint ne sait ni le lui conseiller, ni l'en dissuader.

Annecy, 18 juin 1612.

Hier bien tard cette bonne dame arriva , et ce matin elle prend mes lettres. Helas, ma chere Seur, que j'aurois bien besoin d'un peu plus de loysir pour laysser reprendre mon cœur, tout fasché de cette nouvelle que je viens de recevoir du trespas de madame nostre chere mere ! Mays puisque je ne puis, que vous diray-je, ma tres chere Seur, sinon que voyla comme cette miserable vie mortelle est incertaine parmi nous, et que nous sommes encor plus miserables qu'elle, si nous l'estimons pour autre sujet que pour ce qu'elle nous sert de passage a l'eternelle ; eternelle, ma tres chere Fille, a laquelle nous devons sans cesse aspirer, en laquelle nos proches et nos amis se treuveront reunis avec nous d'une societé indissoluble.

Mon Dieu, je voy, ce me semble, vostre pauvre cœur fort affligé, car je sçai que vous l'aves fort sensible en telles occasions. Mays, ma Fille, ayons patience; bien tost nos jours finiront, et nous passerons avec les autres, desquelz alhors nous treuverons la separation fort courte. Certes, si je ne connoissois l'ame de nostre defuncte et que je n'eusse sceu qu'ell' estoit bonne et craignoit Dieu, j'eusse esté plus estonné de la façon de son trespas que de son trespas mesme, tant j'ayme l'esprit au dessus de tout le reste. Mays une si bonne conscience est tous-jours asses preste, et ny a rien a craindre pour ceux qui craignent Dieu : tous les momens leur sont heureux. Je prieray Dieu, selon mon devoir, et pour son repos et pour vostre consolation.

Et sur le sujet de vostre voyage par deça, je ne sçaurois vous le conseiller, pour l'apprehension que j'ay quil ne vous incommode en vostre foible santé, ni ne sçaurois vous le dissuader, pour le tres singulier contentement que j'aurois a vous tenir un peu parmi nous, en ces desertz. Je ne voy point de tems qui ne soit propre, pourveu que le voyage que M. le Grand doit faire a Gex ne me contraigne d'absenter de cette ville quand vous series de deça ; et c'est chose delaquelle je ne me puis rien promettre. Mais necessayrement il faut que je sois icy des le commencement de septembre jusques au 20, pour la celebration d'un Jubilé que nous y avons de sept ans en sept ans . Vous verres donq le tems que vous aggreeres, et m'en advertires, affin qu'autant quil me sera possible je m'essaye de disposer mes affaires pour me treuver icy. Mays pour vostre santé, je vous en laisse la consideration, et a vos medecins de dela .

Je pensois, mais je ne puis escrire a madame la Prieure nostre chere seur ; vous l'asseureres bien de ma fidelité. En vraye verité, vous n'aves point de cœur qui soit plus vostre que le mien. Dieu soit a jamais vostre consolation. Amen.

Vostre plus humble, tres fidele frere et serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

XVIII juin 1612.

Mme de Chantal, n'ayant nul loysir, vous bayse les mains de tout son cœur et n'oubliera pas de rendre le devoir a Mme la chere defuncte. Que j'escrirois volontier a monsieur d'Origni ! mays je suis si pressé du depart de cette bonne dame, que je suis forcé de vous conjurer que ce soit par vostre entremise que je luy offre mon humble tres affectionné service. A Madame

Madame l'Abbesse du Puys d'Orbe.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Nancy.

DCCLXXXVIII AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL 1er Remerciements pour une grâce obtenue.

Annecy, 18 juin 1612.

Monseigneur,

Apres que le sieur Chapperon a eü receu la liberté par la bonté et equité de Vostre Altesse (lettre 763), il a voulu aller a ses pieds pour luy en porter le tres humble remerciment quil en doit. Et moy, Monseigneur, qui ay intercedé pour luy, je l'accompaigne encor en cett' action de graces, et suppliant Nostre Seigneur qui! comble de prosperité Vostre Altesse, je demeure, Monseigneur, Vostre tres humble, tres obeissant et tres fidele orateur et serviteur, FRANçs, E. de Geneve. A Son Altesse Serenissime XVIII juin 1612, a Neci..

Revu sur l'Autographe appartenant à M. l'abbé Bianchetta, curé de l'Annonciade, à Turin.

DCCLXXXIX A MONSEIGNEUR MICHEL D'ESNE, éVêQUE DE TOURNAI ( INEDlTE ) L'lntroduetion à la Vie devote attire à son auteur les louanges d'un Prélat étranger. - Gratitude du Saint.. - Son oraison pour Genève. - Remerciements pour un envoi de traductions.

Annecy, 21 juin 1612.

Monseigneur,

Je cheriray des-ormais le pauvre petit livret de l'Introduction a la Vie devote plus tendrement que je n'ay fait, puis qu'il m'a acquis lhonneur de vostre sainte bienveuillance, et me sentiray de plus fort obligé au P.Irenee qui, le premier, m'a donné la consolation de me le faire sçavoir. Mays c'est enfin a vostre bonté a laquelle j'en dois le tres humble remerciment, qui s'est rendüe si favorable et a l'œuvre pour l'appreuver et a l'autheur, pour l'aymer. Je vous en fay donq tres humblement action de graces, et des bons souhaitz que vous faites pour mon restablissement dedans ma miserable ville de Geneve, pour laquelle je fay cette courte orayson : (4e Dim Avent)) Seigneur, ou qu'elle se convertisse, ou qu'elle soit détruite ; mais, par votre miséricorde, qu'elle se convertisse plutôt, et " ce que nos péchés retardent, puisse-t.il bientôt s'accomplir par l'indulgence de votre propitiation. "

Je garderay pretieusement les traductions qu'il vous a pleu m'envoyer , non seulement par ce que ce genre d'escritz m'est fort aggreable, mais par ce que ce me sera un tiltre du bien que j'ay de participer a vos bonnes graces, lesquelles je vous supplie, Monseigneur, me conserver comm'a un homme qui les estime et revere autant que nul autre, et lequel, confessant quil ne les a jamais meritees, espere neanmoins quil ne meritera jamais de les perdre, puisque liberalement elles luy ont esté concedees. Dieu multipliera vos ans si mes vœux sont exaucés, et en vos ans, ses celestes benedictions, et tous-jours vous m'aymeres affectionnement, comme celuy qui est et sera invariablement, Monseigneur, Vostre tres humble et tres-obeissant indigne confrere et tres fidele serviteur en Nostre Seigneur, FRANçs, E. de Geneve.

Jour de la Feste Dieu 1612, a Neci.

A Monseigneur

Monseigneur le Rme Evesque de Tournay.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. le comte de Nédonchel, à Tournai (Belgique).

DCCXC A M. CLAUDE DUPANLOUP, CURé DE LA MURAZ Le saint métal et la dévotion à saint Théodule.

Annecy, 21 juin 1612.

Monsieur le Curé,

Voyla du saint metail que j'envoye pour vos parroissiens, qui, esperans des benefices par l'intercession de saint Theodule qui l'a beni (Lettres 3 note 353), devront tascher d'assister a la .Messe qui se celebrera a son honneur au jour que nous avons marqué de sa feste au Manuel . Vous feres reposer ledit metail dans l'eglise jusques a ce qu'il le faille jetter , ce que vous feres avec la chappe, [ou] au moins avec le surplis et l'estole. Je me recommande a vos prieres et de vos parroissiens, et suis Vostre confrere tres affectionné, FRANçs, E. de Geneve.

A Neci, le jour Feste Dieu 1612.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. le Marquis Costa de Beauregard, à Paris.

DCCXCI A LA MèRE DE CHANTAL La rose, symbole des vertus de saint Jean-Baptiste. - Son amour pour la Sainte Vierge et son Enfant. - Deux lis dans une rose.

Annecy, [24 juin 1612 ]

Voyés vous une rose, ma très chere Fille ? Elle represente le glorieux saint Jean, duquel la vermeille charité est plus esclattante que la rose, a laquelle encor il ressemble parce que, comme elle, il a vescu emmi les espines de beaucoup de mortifications. Mays pensés comme ce grand homme avoit gravé au milieu de son cœur la Sainte Vierge et son Enfant despuis le jour de la Visitation, auquel il ressentit, le premier des mortelz, combien la Mere de cet Enfant et l'E'nfant de cette Mere estoyent aymables. Hors de cette Mere et de cet Enfant, rien ne doit occuper le cœur de ma Fille et de son pere. Qu'a jamais ce glorieux et divin Jesus vive et regne en nos espritz, entre les bras de sa sainte Mere, comme en son throsne fleurissant ! Et voyla donq, ma tres chere Fille, un bouquet spirituel ou vous voyes deux lys dans une rose, l'un qui est né dans l'autre, et qui tous deux benissent, de l'odeur de leur suavité et de la perfection de leur beauté, la rose des cœurs qui, par une parfaitte mortification poignante, vivent nuds, despouillés et quittes de toute autre chose pour eux. Hé, qui nous fera la grace que nous savourions bien le miel que cette Mere abeille fait au milieu de cette fleur aymable ? . Bon soir, ma tres chere Mere ; le bon soir a toutes nos Seurs.

FRANçs, E. de Geneve.

DCCXCII A MESSIEURS LES CHANOINES DE SAINT-JEAN DE LYON (MINUTE) Le Saint voudrait bien accepter l'invitation du Chapitre, mais à cause du silence du duc de Savoie, il se dégage de sa promesse.

Annecy, .25 juin 1612.

Messieurs,

Je prens a tant d'honneur la recherche quil vous a pleu de faire de mes predications pour l'Advent et Caresme prochain, que si vostre rang en l'Eglise et le merite de tant de personnages signalés desquelz vostre compaignie est composee ne m'avoit des-ja obligé a vous honnorer et respecter, je ne laisserois pas de l'estre extremement par cette favorable semonce que, de vostre grace, vous m'aves faitte, a laquelle je vous supplie de croire que j'ay fidellement correspondu par un sincere desir d'y satisfaire. Et a cet effect, ne pouvant bonnement partir de cette province ou ma charge me tient lié, sans l'aggreement de Son Altesse, non seulement j'ay fait supplication pour l'obtenir (lettre778), mais ay conjuré un de ceux que je croyois estre plus propre, affin d'en solliciter l'enterinement.

Or, voyant que jusques a present je n'ay aucune response et que si, par adventure, je la recevois negative dans quelque tems, la faveur que vous m'aves faitte de me souhaitter seroit suivie du desplaysir de n'avoir ni mes sermons, ni peut estre ceux des autres predicateurs sur lesquelz, a mon defaut, vous pourries avoir jetté les yeux, d'autant que ce pendant ilz se pourroyent engager ailleurs : cela, Messieurs, fait que je vous supplie de ne plus continuer envers moy l'honneur de vostre attente et de colloquer ce vostre choix en quelqu'autre qui ayt plus de liberté que moy pour l'accepter. Vous ne pourres que beaucoup gaigner au change, si l'on a esgard a la suffisance, puisqu'en cette partie-la je suis inferieur a tous les predicateurs qui hantent les bonnes villes et montent es grandes chaires, comme la vostre. Mais quant a l'affection de vous rendre du service et du contentement, je pense que malaysement eviteries vous de la perte, puisqu'en verité j'ay le cœur tout plein d'amour et de reverence pour vous, et d'ardeur et de zele pour l'avancement de la vraye pieté en vostre ville.

Que si, apres ces longueurs qui sont ordinaires es cours, la response de Son Altesse m' arrivoit selon vostre desir et le mien, et qu'il vous pleust me conserver l'eslection que vous avies faite de moy pour une autre annee, je vous asseure, Messieurs, que je conserveray de mon costé la volonté que j'avois prise de suivre la vostre ; volonté que je vous offre des maintenant avec un bien humble remerciement, pour demeurer toute ma vie, Messieurs, Vostre bien humble et tres affectionné confrere et serviteur en Nostre Seigneur, FRANçs, E. de Geneve.

Le 25 juin 1612, a Neci.

DCCXCIII AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL 1er Recommandation en faveur d'un gentilhomme offensé qui demande justice.

Annecy, 30 juin 1612.

Monseigneur,

Ce gentilhomme, qui a en ce païs plusieurs alliés dignes de recommandation, recourt a la justice de Vostre Altesse Serenissime pour tirer rayson d'un homme qui est maintenant a Thurin, des-ja remarqué pour desloyal , ainsy qu'on luy a fait entendre. Et bien que la justice ne soit desniee a personne, si est ce que, si Vostre Altesse le reçoit en sa speciale protection pour ce regard, il espere qu'il jouira beaucoup plus tost des fruitz qu'il en pretend ; et pour cela, il implore sa bonté, a quoy j'adjouste ma tres humble intercession, qui suis, Monseigneur, Tres humble, tres obeissant et tres fidele orateur et serviteur de Vostre Altesse Serenissime, FRANçs. E. de Geneve.

A Son Altesse Serenissime. 30 juin 1612, a Neci.

Revu sur l'Autographe conservé à Turin, Archives de l'Etat.

DCCXCIV A MADAME DE LA FLéCHèRE Les Constitutions de la Visitation. - Messages variés.

Annecy, 13 juillet 1612.

Ces quattre motz vous feront grand bien, ma tres chere Fille, pour vous dire que j'ay receu vostre lettre derniere et que je pars demain de grand matin pour, si je puis, me rendre au giste a Gex . Je suis marri que la copie. que je vous envoyay des Constitutions de la Visitation est si incorrecte; mais je pense que vous entendres bien le sens, Je ne puis monter a Sainte Catherine ; j'escriray un mot a propos, et vous verres Madame l'Ancienne a Rumilly , ainsy qu'on m'a dit. Demeures en paix aupres de Nostre Seigneur, que je supplie vous benir et rendre toute sienne. Amen. Ce porteur estant tout mien et l'un des plus vertueux et devotz prestres, je luy ay dit quil vous donnast en main ce billet. . La chere cousine est a Presle des il y a, je pense, dix ou douze jours, et je ne l'avois pas veu (sic) dix ou douze jours au paravant, de sorte quil y a long tems que je ne l'ay pas veüe ; mays elle se porte pourtant [bien] et est tous-jours fort desireuse de s'avancer au service de Nostre Seigneur, Madame de Chantal vous salue tres cordialement, estant un peu enbesoignee pour faire accommoder la nouvelle mayson . Je m'en vay tantost luy dire a Dieu, et je vous le dis aussi, suppliant sa divine Bonté que de plus en plus elle vous face abonder en ses graces. Amen. Vive Jesus ! . Au cher mari mille salutations, et autant de benedictions a ma petite filleule .

XIII julliet 1612.

Madame Madame de la Flechere.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mgr Nunès, Archevêque d'Evora (Portugal).

DCCXCV AU PèRE NICOLAS POLLIENS, DE LA COMPAGNIE DE JéSUS (INEDITE) Une bonne fille qui ne pourra pas être si tôt consolée. " Le livret " que prépare le Saint.

Gex, 17 juillet 1612.

Mon Reverend Pere,

J'affectionne extremement de donner satisfaction a la bonne fille pour laquelle vous m'escrives; son oncle, et sur tout vostre tesmoignage m'y oblige . La petitesse, neanmoins, du logis et l'incommodité des Filles de la Visitation ne permettront pas encor sitost qu'elle soit consolee. Faites moi ce bien, mon Reverend Pere, de m'escrire en quelz termes nous en demeurasmes a Chamberi, par ce que n'en ayant pas distincte memoire, selon mon imbecillité, je n'en puis pas si bien parler a ces Dames quil seroit requis. Je travaille apres le livret que vous souhaites , et seres des premiers a qui j'en dedieray une copie, si jamais Dieu me le fait voir au jour. Je suis, plus que vous ne sçauries croire, Mon Reverend Pere, Vostre plus humble confrere et serviteur,

FRANçs, E. de Geneve

XVII julliet 1612.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Montélimar.

DCCXCVI A MADAME DE TRAVERNAY Ce qui donnait à François de Sales " un particulier contentement. " - Pourquoi et comment les tracas sont utiles au progrès spirituel. - Un sentiment qui rend légers tous les déplaisirs.

Du pays de Gex, 20 juillet 1612.

Madame,

Sçachés que j'ay un particulier contentement, quand je reçois de vos lettres, de voir que, parmi beaucoup d'empeschemens et de contradictions, vous conserves la volonté de servir Nostre Seigneur; car c'est la verité que si vous estes bien fidele entre ces traverses, vous en aures d'autant plus de consolations que les difficultés que vous aves auront esté grandes. Je pense en vous quand moins vous le pensés, et vous voy avec un cœur de compassion, sçachant bien combien vous aves de rencontres en ce tracas parmi lequel vous vivés, qui vous peuvent divertir de la sainte attention que vous .desires avoir a Dieu. Pour cela, je ne veux point cesser de recommander a sa divine Bonté vostre necessité ; mays je ne veux pas aussi laisser de vous conjurer de la rendre utile a vostre avancement spirituel.

Nous n'avons point de recompense sans victoire, ni point de victoire sans guerre. Prenés donq bien courage, et convertissés vostre peyne, qui est sans remede, en matiere de vertu. Voyés souvent Nostre Seigneur qui vous regarde, pauvre petite creature que vous estes, et vous voit emmi vos travaux et vos distractions ; il vous envoye du secours et benit vos afflictions. Vous deves, a cette consideration, prendre patiemment et doucement les ennuis qui vous arrivent, pour l'amour de Celuy qui ne permet cet exercice vous arriver que pour vostre bien.

Eslevés donq souvent vostre cœur a Dieu, requerés son ayde, et faites vostre principal fondement de consolation au bonheur que vous aves d'estre sienne. Tous les objetz de desplaysir vous seront peu de chose, quand vous sçaurés d'avoir un tel Amy, un si grand support et un si excellent refuge.

Dieu soit tous-jours au milieu de vostre cœur, Madame ma tres chere Fille, et je suis de tout le mien, Vostre humble et tres affectionné compere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

Le 20 julliet 1612.

DCCXCVII A L'ARCHIDUC D'AUTRICHE, ALBERT VII (EN LATIN) Supplique en faveur de l'établissement d'un monastère à Saint-Claude. - Le sort ordinaire de ceux qui recherchent l'intimité de Dieu. - Comment les âmes qui prient servent leur pays et leur époque.

Gex, 29 juillet 1612.

Très auguste Prince, Pendant cette saison d'été, je passais en revue les affaires religieuses de ce pays de Gex, lorsque, de la ville voisine de Saint Claude, quelques petites vignes, qui auparavant répandaient une odeur de piété très suave, ont exhalé soudain l'amère douleur de leur âme.(Ct 2,13)

Ce sont quelques jeunes filles de cette cité. très dévotes et très désireuses d'entrer en Religion ; mais voyant qu'elles étaient si loin des monastères de femmes, qu'à peine pourraient-elles jamais jouir des noces tant désirées du céleste Epoux, elles ont pensé à bâtir un monastère en ce lieu. La chose, agréée de tous les gens de bien, allait, semble-t-il, prendre commencement ; mais tout à coup, elle a été dérangée par les hommes. C'est d'ailleurs le sort ordinaire de ceux qui cherchent d'un peu plus près le royaume et la gloire de Dieu, d'avoir à subir des traverses sur mer et des traverses sur terre, et surtout de la part des faux frères,(2 Co 12,26) c'est-à-dire des renardeaux qui détruisent les vignes.(Ct 2,15) Oui, Sérénissime Prince, cette association de jeunes filles, quoiqu'elle désirât prendre un Institut approuvé par l'Eglise et depuis longtemps établi en Bourgogne, a rencontré bien des contradicteurs parmi les enfants de ce siècle (Lc 16,8 ; 20,34) qui bien souvent, par une effroyable malice, renversent la piété au nom de la piété même ; et ainsi, cette œuvre si sainte n'a pu aucunement se faire.

Dans un tel embarras, plusieurs ont essayé d'enlever tout espoir à des âmes si simples ; toutefois, celles-ci ont repris confiance, et non sans raison, lorsque jetant les yeux sur l'éminente piété de Votre Altesse, elles ont pensé à bon titre en obtenir sans peine le secours qui écarterait tous les obstacles. Mais parce que la pudeur est la compagne inséparable de ce sexe et de la virginité, elles n'ont pas eu la hardiesse de se présenter à vos pieds sans être introduites par quelque prêtre. Aussi m'ont-elles prié, comme étant l'Evêque le plus voisin, de recommander par lettres à Votre très dévote Altesse, et leurs personnes et leur religieux désir .

Je le fais avec de très instantes prières, mais on ne doit pas croire pour cela que je veuille marcher en grandeur (Ps 130,1) si je marche avec assurance, c'est que je marche avec simplicité (Pr 10,9), bien persuadé que ma requête sera appuyée par plusieurs intercesseurs très influents auprès de Votre Altesse. Je trouverai en effet pour m'aider à plaider ma cause, la douceur qui est naturelle à Votre Altesse, l'esprit de piété qui lui a été départi, la dévotion qu'elle a acquise et enfin la malheureuse condition de notre temps, qui exige bien des prières, et partant beaucoup d'âmes qui prient. C'est pourquoi, ce nouvel essaim d'abeilles mystiques qui se préparent à composer le miel de l'oraison, sera, je crois, d'autant plus agréable à Votre Altesse, qu'elle a résolu de s'employer avec plus de générosité et de profit au service de notre époque.

Vivez, très grand et Sérénissime Prince, d'une très longue, très heureuse et très sainte vie, et, d'un œil favorable, regardez, agréez, comblez le vœu de ces très humbles pieuses filles, comme l'a très humblement exposé à Votre Altesse…………………….

DCCXCVIII A LA MèRE DE CHANTAL Un bonjour du " grand saint Pierre. " - La délivrance des liens spirituels – " Mignardise d'amour " de Notre-Seigneur. - La marque de l'amour fidèle. - Il faut mourir ou aimer. – " Une jolie pensee. " - Les jeunes apprentis et les vieux maîtres en l'amour de Dieu. - Où tendait l'amitié mutuelle qui unissait l'âme du Saint et celle de la Mère de Chantal.

Annecy, 1er août 1612 .

Nostre grand saint Pierre, resveillé de son sommeil par l'Ange, vous donne le bon jour, ma tres chere Mere. Combien de douceurs en l'histoire de cette delivrance (Ac 12,3) ! car son ame en est tellement saysie qu'il ne sçait s'il songe ou s'il ne songe pas. Que puisse nostre Ange toucher ce jourdhuy nostre flanc, nous donner le resveil de l'attention amoureuse a Dieu, nous delivrer de tous les liens de l'amour propre et nous consacrer a jamais a ce celeste amour, affin que nous puissions dire : Maintenant je sçai, certes, que Dieu a envoyé son Ange et m'a delivré.

Helas ! qu'il fut heureux, nostre cher saint Pierre, car ce fut par mignardise d'amour que Nostre Seigneur luy demanda si souvent : Pierre, m'aymes-tu (Jn 21,15 ; TAD 6,14) ? Non point qu'il en doutast, mais pour le grand playsir qu'il prend a nous souvent ouyr dire et redire et protester que nous l'aymons. Ma chere Mere, aymons-nous pas le doux Sauveur ? Ah ! il sçait bien que si nous ne l'aymons, pour le moins desirons-nous de l'aymer. Or si nous l'aymons, paissons ses brebis et ses aigneaux : c'est la, la marque de l'amour fidele. Mays dequoy faut-il repaistre ces cheres brebiettes ? De l'amour mesme, car, ou elles ne vivent pas, ou elles vivent.d'amour : entre leur mort et l'amour, il n'y a point d'entredeux. Il faut mourir ou aymer, car qui n'ayme, dit saint Jean (1 Jn 3,14), il demeure en la mort.

Mais sçaves vous une jolie pensee ? Nostre Seigneur va dire a son cher saint Pierre : Quand tu estais jeune, tu mettais ta ceinture et allais ou tu voulais ; mais quand tu seras vieil tu estendras ta main, et un autre te ceindra et te menera ou tu ne veux pas (Jn 21,18). Les jeunes apprentifz en l'amour de Dieu se ceignent eux mesmes : ilz prennent les mortifications que bon leur semble, ilz choisissent leur penitence, resignation et devotion et font leur propre volonté parmi celle de Dieu ; mais les vieux maistres au mestier se laissent lier et ceindre par autruy et se sousmettent au joug qu'on leur impose, et vont par les chemins qu'ilz ne voudroyent pas selon leur inclination. Il est vray qu'ilz tendent la main ; car, malgré la resistance de leurs inclinations, ilz se laissent gouverner volontairement contre leur volonté, et disent qu'il vaut mieux obeir que faire des offrandes (1 R 15,22 ; Eccl 4,ult) : et voyla comm'ilz glorifient Dieu, crucifiant non seulement leur chair (Ga 5,24), mais leur esprit. ..

Vrayement hier, tandis que l'on chantoit 1'lnvitatoire et qu'on disoit : " Vive le Roy des Apostres ! Venes et adorés le , " j'eus un si doux et amiable sentiment que rien plus, et soudain je desirois qu'il s'espanchast sur tout nostre cœur.

0 Dieu ! nostre Sauveur nous soit a jamais toute chose. Tenes le cœur en haut, dans le sein amoureux de la divine Bonté et Providence, car c'est le lieu de son repos (Ps 131,14).

C'est luy qui m'a rendu tout vostre, et vous toute mienne, affin que nous fussions plus purement, parfaitement et uniquement siens. Ainsy soit il.

DCCXCIX AU MARQUIS DE LANS Rentré à Annecy, l'Evêque de Genêve rend compte de ses négociations dans le pays de Gex. - Eloge d'un commissaire. - Sentiments des Genevois.

Annecy, 2 août 1612.

Monsieur,

Ayant esté remis en la possession de toutes les eglises de Gex (note 319) qui estoyent occupees par les ministres , hormis de celles que ceux de Geneve detiennent , pour le regard desquelles j'ay esté renvoyé au Conseil du Roy de France, je suis revenu a mon ordinaire residence, en laquelle je vous salue tres humblement et vous supplie me conserver lhonneur de vostre bienveuillance. Le commissayre deputé pour me mettre en ladite possession est un simple conseiller de la cour de Parlement de Digeon , qui vint luy troysiesme ; et neanmoins, s'est fort bien sceu fair'obeir, non obstant toutes les allegations et repugnances des heretiques. Ceux de Geneve ont esté estonnés et marri (sic) qu'on ayt mis en compromis la restitution des biens quilz tiennent dans la souveraineté de France, et n'ont pas manqué d'avancer que Son Altesse les traittoit mieux pour ce regard. Rien autre ne s'est passé qui soit digne de vous estre representé ; c'est pourquoy, priant Nostre Seigneur quil vous face de plus en plus abonder en sa grace, je me nommeray en toute verité, Monsieur, Tres humble et tres affectionné sèrviteur de Vostre Excellence, FRANçs, E. de Geneve.

2 aoust 1612, a Neci. A Son Excellence.

A Chamberi.

Revu sur l'Autographe conservé à Turin, Archives de l'Etat.

DCCC A LA REINE MèRE MARIE DE MéDICIS (MINUTE) Remerciements à la reine régente et souhaits pour son fils et pour elle, en retour de son intervention pour le rétablissement du culte à Gex.

Annecy, commencement d'août 1612 .

Apres avoir rendu graces a Dieu du restablissement de son Eglise es lieus et biens ci devant occupés et detenus par les ministres de la religion praetendue, au balliage de Gex (variante : qui anciennement estoyent destinés pour l'exercice de la foy catholique), j'en remercie tres humblement Vostre Majesté, de la royale providence et pieté delaquelle ce bonheur nous est arrivé (note 319). Dieu eternel veuill'a jamais establir la royauté du Roy vostre filz, puysque vous aves si grand soin du restablissement de celle de son Filz, Roy des roys (1 Tm 6,14 ; Ap 17,14 ; 19,16) ; Dieu remplisse vostre royale personne de ses benedictions, puisque, par l'authorité quil vous a donnee, vous faites benir son saint nom en tant d'endroitz esquelz il estoit prophané. Ce sont les continuelz souhaitz que, par un' immortelle obligation, fait et fera tous-jours, Madame, Vostre tres humble et tres obeissant orateur et serviteur, FRANçs, Evesque de Geneve.

Revu sur l'Autographe conservé à. la Visitation du Mans.

DCCCI A UN GENTILHOMME La mort d'une fille spirituelle du Saint, âme " belle et devote. "

Annecy, 7 août 1612 .

Monsieur,

Je viens d'apprendre par M. le medecin Grandis (note 41)

le douloureux mais bienheureux trespas de madame vostre chere espouse. Certes, mon cœur en a esté autant vivement touché que de perte que j'aye faite il y a long tems ; car la bonté, la pieté et la vertu que j'avais veuës en cette belle ame m'avoyent tellement rendu obligé a l'honnorer, que des-ormais j'en faysois une profession solemnelle. Qu'elle est heureuse, cette chere dame, d'avoir, parmi tant de douleurs et de travaux, conservé la fidelité qu'elle devoit a son Dieu, et que ce m'a esté de consolation d'avoir sceu une partie des paroles de charité que son esprit a lancees, avec ses derniers souspirs, dans le sein de la misericorde divine ! .

Mays, Monsieur, n'auray je pas une immortelle obligation a la faveur qu'elle me faysoit, puisqu'en cette extremité de sa vie mortelle, elle a si souvent tesmoigné qu'elle avoit memoire de moy, comme de celuy qu'elle sçavoit luy estre tout dedié en Nostre Seigneur ? Jamais cette souvenance ne sortira de mon ame, et ne pouvant luy offrir le service tres fidele que j'avois juré a sa vertu et devotion, je vous conjure, Monsieur, de l'accepter et recevoir avec celuy que l'honneur de vostre bienveuillance avoit des-ja acquis sur mes affections. Et cependant, en cette occasion, employés la grandeur de vostre courage pour moderer la grandeur du desplaysir que la grandeur de vostre perte vous aura donné. Acquiesçons, Monsieur, aux decretz de la Providence souveraine, decretz qui sont tous-jours justes (Ps 118,137), tous-jours saintz, tous-jours adorables, bien qu'impenetrables et obscurs a nostre connoissance.

Cette belle et devote ame est decedee en un estat de conscience auquel si Dieu nous fait la grace de mourir, nous serons trop heureux de mourir en quelque tems que ce soit. Aggreons cette grace que Dieu luy a faitte, et ayons doucement patience pour ce peu de tems que nous avons a vivre icy bas sans elle, puisque nous avons esperance de demeurer avec elle eternellement au Ciel, en une societé indissoluble et invariable.

Monsieur, je respandray toute ma vie des benedictions sur madame vostre chere defuncte, et seray invariablement

Vostre plus humble, tres affectionné

et fidele serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

D'Annessi, ce 7 aoust 1612.

DCCCII A LA MERE DE CHANTAL L'aube du jour éternel. - Souhaits pour la petite Congrégation. - Un sentiment fort particulier qu'éprouve le Saint la veille de l'Assomption. - La divine Fruitière. - En descendant de chaire.

Annecy, 15 août 1612 .

Hé, que belle est cette Aube du jour eternel, laquelle montant devers le Ciel, va, ce semble, de plus en plus croissant es benedictions de son incomparable gloire (Ct 6,9) ! Qu'a jamais les odeurs d'eternelle suavité (Ct 3,5) esparses sur les cœurs de ses devotz, remplissent celuy de ma tres chere Mere comme mon cœur propre, et que nostre chere petite Congregation, toute voüee a la loüange de son Filz et des mammelles sacrees qui l'ont alaité, jouisse des benedictions preparees aux ames qui l'honnorent.

Hier au soir, j'eus un sentiment fort particulier du bien que l'on a d'estre enfant, quoy qu'indigne, de cette glorieuse Mere, Estoile de mer, belle comme la lune, esleuë comme le soleil (Ct 6,9). 0 mon Dieu ! ma tres chere Mere, j'ay eü une speciale consolation de voir comme elle donna une belle robe d'une blancheur nompareille a son serviteur saint Hildephonse, Evesque de Tolede ; car, pourquoy n'en donnera-elle pas une a nostre cher cœur ? Voyes-vous, je retourne tous-jours a mes brebis.

Entreprenons des grandes choses sous la faveur de cette Mere, car si nous sommes un peu tendres en son amour, elle n'a garde de nous laisser sans l'effect que nous pretendons. 0 Dieu, quand je me resouviens qu'aux Cantiques (Ct 2,5), elle dit : Entourés moy de pommes, je voudrois volontier luy donner nostre cœur ; car, quelle autre pomme peut desirer de moy cette belle Fruitiere ?

Je viens du sermon, ou je voudrois bien avoir plus saintement et amoureusement parlé de nostre glorieuse et sacree Maistresse ; je la supplie qu'elle me veuille pardonner. Dieu nous face la grace de nous voir un jour consommés au divin amour. Ce pendant, bon jour, ma tres chere Mere.

Le 15 aoust, jour de la glorification de nostre tres honnoree Maistresse, qui soit a jamais nostre amour.

FRANçs, E. de Geneve.

DCCCIII A M. ANTOINE DES HAYES Par " humeur ", le Saint aime la discrétion- Service demandé en faveur du Chapitre de Genève. - Phénomènes célestes.

Annecy, 31 août 1612.

Monsieur,

Il faut que l'asseurance que j'ay de vostre bienveuillance soit infiniment asseuree, puisque a tous propos et avec tant de liberté, je prens la confiance de vous supplier pour les affaires ecclesiastiques que maintenant il me faut avoir de dela ; car, certes, de mon humeur, j'ayme la modestie. Or, voyla une requeste pour obtenir une revision en faveur du Chapitre de mon Eglise , C'est un' affaire, comme je pense, ordinaire et que je ne vous devrois pas donner la peyne de faire ; mays vostre amitié en mon endroit est si universelle, que volontier elle me favorise en toutes occurrences, grandes et petites. Aussi puis-je jurer que mon affection pour vous est si absolue, generale et invariable, que vous n'en aures jamais de plus entiere de personne du monde. Je vous escris sans loysir, a cause du soudain despart de ceux qui portent ce pacquet a Lion. Aussi n'ay-je rien de nouveau des la derniere lettre que je vous escrivis, sinon que nous avons veu en cette ville plusieurs colomnes enflammees sur Geneve, et la veille de l'Assomption, entre midi et un'heure, en un jour fort clair, un'estoile asses proche du soleil, aussi brillante et resplendissante qu'est la bell'estoile en une nuit bien seraine . Je suis, Monsieur, Vostre tres humble fidele serviteur, et de madame vostre chere espouse, FRANçs, E. de Geneve.

31 aoust 1612.

A Monsieur Monsieur des Hayes, Maistre d'hostel du Roy, Gouverneur et Baillif de Montargis.

Revu sur l'Autographe conservé au 1er Monastère de la Visitation de Rouen.

DCCCIV A LA MèRE DE CHANTAL Avis charitable.

Annecy, [1611-septembre 1612 .]

Ma chere Fille,

Je vous advertis que madamoyselle d'Escrilles est de la mesme parentee que M. de Corselles , affin que vous ne luy disies pas ce que nous dismes de la bisayeule. Mais Dieu la benie, la bonne madamoyselle d'Escrilles, et je prie sa Majesté qu'elle vous benisse aussi infiniment.

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat.

DCCCV A MADAME DE GENEVE, ABBESSE DE BAUME-LES-DAMES ( INEDITE) Offre conditionnelle d'une postulante, fille de Gallois de Sales. - Ce qui rebutait quelquefois les prétendantes à la Visitation. - Portrait de la nièce du Saint.

Annecy, 19 septembre 1612.

Madame ma tres chere Mere,

Je fus certes en peyne de vostre chemin d'icy a La Roche , voyant que [le] tems s'aigrissoit un peu; et Dieu soit loüe dequoy vous l'aves passé-asses heureusement. Vostre conseil a este tres bon d'envoyer prendre le carosse, et ce pendant donner la consolation de vostre veüe a madame la Comtesse vostre seur .

J'ay veu despuis vostre depart Mme de Chantal, qui vous honnore d'un honneur fort particulier et desire que tous-jours je vous supplie de la tenir en vostre bonne grace ; ce que je fay de tout mon cœur.

Au demeurant, soudain apres vostre despart, mes freres entrerent en un'ambition d'obtenir une place de Religieuse en vostre l\lonastere pour un'unique niece, fille de nostr'aysné , que nous avons ; et m'a fallu leur promettre que je vous en supplierois, de cette grace. C'est pourquoy je le fay, avec la reserve de vostre bon playsir, pour le tems et pour toutes autres conditions, et encor pour la chose mesme, laquelle je ne veux vouloir qu'a mesure que cela se pourra faire sans vostre incommodité, vostre contentement m'estant plus cher que tout l'honneur qui pourroit arriver a ma niece, laquelle, pour ne rien celer a ma tres chere et tres honnoree Mere, je m'essayeray de gaigner pour la Visitation ; mais par ce que les humilités quil y faut exercer rebuttent quelquefois les filles, si je ne puis la tourner de ce costé la, j'imploreray encor de plus fort vostre faveur. La fille est bien jolie et d'asses bon esprit, et fille d'une mere que je puis nommer sainte, et damoyselle de bon lieu .

J'eusse bien voulu que je vous eusse fait la supplication a bouche et en presence, car je vous eusse encor mieux tesmoigné combien je desire qu'elle ne soit respondüe sinon avec toute consideration de la commodité ou incommodité qu'il y peut avoir, vous asseurant que je n'ay null'affection a cela sinon entant que vous le jugeres a propos et le treuveres bon, et que vous pouves user de ma volonté en ceci et en tout'autre occurrence a vostre gré, librement et franchement, comme doit et peut faire une mere envers

Son tres humble filz et tres fidele serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

19 septembre 1612.

A Madame

Madame l'Abbesse de Baume.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mme de la Garde, à Besançon.

DCCCVI AU BARON AMéDéE DE VILLETTE Le regard des princes et les rayons du soleil. – " Petite harengue " présentée à une Abbesse. - Une cousine du Saint lui dit. son petit cas : pourquoi elle ne songeait pas à la Visitation.

Annecy, 21 septembre 1612.

Monsieur mon Oncle,

Je vous remercie tres humblement, quoy que plus tard que je ne devois, de la faveur de vostre lettre, que monsieur de Gie, mon cousin , m'apporta entre cette infinie multitude d'occupations que nos grans Pardons me donnerent .

Je ne doutois point que Son Altesse ne vous regardast comme les grans Princes ont accoustumé de voir leurs grans fideles serviteurs. Dieu veüille que ses mains vous soyent aussi liberales que ses yeux ! Il seroit bien raysonnable que, comme les Princes s'estiment les soleilz de ce bas monde, ilz rendissent les rayons de leurs regars effectifz, ainsy que ceux du soleil le sont sur la terre.

Nous avons eu la bonne Madame de Baume , que mon cousin salua, et luy fit une petite harengue sur le sujet de sa maistresse , qu'elle aggrea extremement; et me dit que si elle luy pouvoit rendre quelque sorte de bon office en ses amours, elle le feroit de tout son cœur, m'asseurant que cette damoyselle dont il est question estoit une perle en bon naturel, en bonn'humeur et en vertu: qui me fait d'autant plus loüer le choix que vous en aves fait pour la consolation de vostre viellesse future, et voudrois bien pouvoir contribuer quelque service a ce dessein, comm'aussi a tous les autres qui regarderont vostre contentement.

Et a ce propos, hier ma chere petite cousine me vint voir, qui m'expliqua son intention pour le regard de la vocation religieuse, et me dit son petit cas si honnestement et gentilment, que j'en demeuray fort edifié et consolé. Ce fut qu'elle desireroit bien d'avoir la volonté d'estre Religieuse a la Visitation, mays qu'elle ne pouvoit s'y resoudre, par ce qu'elle ne pouvait se ranger a une si grande perfection et ne luy estoit pas advis qu'elle la puisse entreprendre. Mays par ce qu'elle me dit qu'elle vous en avoit escrit fort amplement, je ne vous diray point le reste de nos discours, desquelz la conclusion fut qu'elle me prioit de vous faire aggreer de la supporter en son imperfection. Je croy bien que la pauvre petite ne pense nullement au mariage et qu'elle s'accommoderoit a une autre sorte de vie, pourveu qu'on n'observast pas une regle si absolue comm' on fait a la Visitation. Certes, je la treuve si bonne fille, que je ne puis m'empescher d'esperer que, de quel costé que se tourne, elle ne vous donne de la satisfaction.

Pour moy, priant Nostre Seigneur qu'il vous conserve a longues annees pour les vostres et pour moy, qui suis le plus humble, je demeure, Monsieur mon Oncle, Vostre tres affectionné fidele serviteur et neveu, FRANçs, E, de Geneve,

21 septembre 1612, a Neci.

A Monsieur

Monsieur le Baron de Vilette,

Conseiller d'Estat et Maistre d'hostel de S, A.

Revu sur l'Auto,graphe conservé à la Visitation d'Annecy

DCCCVII A M. CLAUDE DE BLONAY Le voyage de Milan n'est plus désespéré. - Un Saint qui a soin de ses dévots.- Plan du voyage; compagnon à retenir.

Annecy, 25 septembre 1612.

Monsieur,

Je desesperois du voyage de Milan , par ce que je n'estimois pas avoir les finances requises; mays voyci que tout a coup, il m'arrive un'inopinee esperance d'avoir plus de moyens quil ne m'en faut, pourveu que je ne parte pas de troys semaines. N'est ce pas le saint Archevesque que nous voulons aller reverer, qui a soin de ses devotz ? Mays l'importance est de sçavoir qu'est ce qu'en dira monsieur nostre Abbé , qui doit estre nostre Raphael en cette peregrination. Je vous supplie de l'apprendre de luy, car sil treuve quil soit a propos, nous arriverions pour la feste du Saint et serons de retour pour les Advens. Et advertisses moy, je vous prie, au plus tost, car sil faut aller, nous irons; que sil est jugé plus a propos, nous retarderons jusques au primtems (note 482). Voyla le sujet que j'ay de vous escrire sans loysir, vous asseurant que si monsieur Carrel n'est parti, il recevra la commission desiree, car monsieur de la Roche m'en fit donner advis des avant hier au soir.

Vostre plus humble tres affectionné confrere,

FRANçs, E. de Geneve,

25 septembre 1612,

A Monsieur Monsieur de Blonnay, Curé de Siez,

Revu sur l'Autographe conservé au château de Marin (Chablais), Archives de Blonay,

DCCCVIII A MADAME DE TRAVERNAY Comment accommoder les prières avec beaucoup d'occupations du matin jusqu'au soir. - Les oraisons jaculatoires. - Les afflictions du cœur. Quelles sont les âmes que Dieu aime.

Annecy, 29 septembre 1612.

Madame ma tres chere Fille,

Vous sçaures par cette si digne porteuse parmi quelle multitude de tracas je vous escris ; qui me servira d'excuse si je ne vous parle pas si amplement comme je desirois.

Vous deves mesurer la longueur de vos prieres a la quantité de vos affaires ; et puis qu'il a pleu a Nostre Seigneur de vous mettre en une sorte de vie en laquelle vous aves perpetuellement des distractions, il faut que vous vous accoustumies a faire vos oraysons courtes, mays qu'aussi vous les vous rendies si ordinaires, que jamais vous ne les layssies sans grande necessité.

Je voudrois que le matin, au lever, vous pliassiés les genoux devant Dieu pour l'adorer, faire le signe de la Croix et luy demander sa benediction pour toute la journee ; ce qui se peut faire au tems que l'on diroit un ou deux Pater noster. Si vous aves la Messe, il suffira qu'avec attention et reverence vous l'escouties, ainsy qu'il est marqué dans l'Introduction (Part II, ch 14), en disant vostre Chappelet. Le soir, avant souper ou environ, vous pourries aysement faire un peu de prieres ferventes, vous jettant devant Nostre Seigneur autant comme on diroit un Pater ; car il n'y a point d'occasion qui vous tienne si sujette, que vous ne puissiés desrober ce petit bout de loysir. Le soir, avant qu'aller coucher, vous pourrés, faysant autres choses, en quel lieu que ce soit, faire la reveuë de ce que vous aurés fait parmi la journee, de gros en gros, et, allant au lict, vous jetter briefvement a genoux, demander pardon a Dieu des fautes que vous aures commises, et le prier de veiller sur vous et vous donner sa benediction : ce que vous pourrés faire courtement, comme pour un Ave Maria. Mais sur tout je desire qu'a tous propos, parmi la journee, vous retiriés vostre cœur en Dieu, luy disant quelques courtes paroles de fidelité et d'amour.

Quant aux afflictions de vostre cœur, ma chere Fille, vous discerneres aysement celles auxquelles il y a du remede et celles esquelles il n'yen a point. Ou il y a du remede, il faut tascher de l'apporter doucement et paysiblement ; celles ou il n'y en a point, il faut que vous les supportiés comme une mortification que Nostre Seigneur vous envoye pour vous exercer et rendre toute sienne.

Prenés garde a ne vous relascher gueres aux plaintes, ains contraignés vostre cœur de souffrir tranquillement. Que s'il vous arrive quelque sorte de saillie d'impatience, soudain que vous vous en appercevres, remettés vostre cœur en la paix et douceur. Croyés-moy, ma chere Fille, Dieu ayme les ames qui sont agitees des flotz et tempestes du monde, pourveu qu'elles reçoivent de sa main le travail et, comme vaillantes guerrieres, s'essayent de garder la fidelité emmi les assautz et combatz. Si je puis, je diray quelque chose sur ce sujet a cette chere seur tant aymable , affin qu'elle vous le redie ; et je m'en vay pour l'accommodement d'une querelle chaude, qu'il faut empescher.

Je suis, mais d'un cœur fort entier, Madame, Vostre humble et tres affectionné compere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

Ce 29 septembre 1612.

DCCCIX A LA MèRE DE CHANTAL Une âme à consoler.

Annecy, [1611-octobre 1612 ]

Cette bonne femme desire un peu de consolation; vous la pourres faire monter a vous, ma tres chere Mere, que je verray aujourdhuy, si je puis.

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat.

DCCCX A M. ANTOINE DES HAYES Une amitié à l'abri de toute défiance. - Pourquoi, dans l'intention de prêcher à Saint-Benoît, le Saint préparait " un cœur tout nouveau, " après dix ans de ministère épiscopal. - Opposition résolue du duc de Savoie aux prédications de François de Sales à Paris. - Perplexités d'un évêque.

Annecy, 5 octobre 1612 .

Monsieur,

Je pense que vous ne douterés jamais de mon affection a l'accomplissement de vos volontés et desirs, car l'excellente amitié delaquelle vous m'honnorés est arrivee jusques a ce point de perfection, qu'ell'est exempte de toute desfiance et de tout doute. Mays en l'occasion d'aller en nostre chaire de Saint Benoist , ce n'est pas vous, Monsieur, seulement qui n'en deves pas douter, c'est tous ceux qui s'entendent tant soit peu en mes inclinations.

Dieu sçait bien que je praeparois un cœur tout nouveau, plus grand, ce me semble, que le mien ordinaire, pour aller-là prononcer ses saintes et divines paroles : premierement, pour, en une si belle et dign'occasion, rendre de la gloire a sa divine Majesté ; puis, pour donner du contentement a celuy qui m'y appelloit avec tant de cœur et de courage. Et si, je me promettois, par un certain exces d'amour a ce dessein, que preschant maintenant un peu plus meurement, solidement et, pour le dire tout en un mot entre nous, un peu plus apostoliquement que je ne faysois il y a dix ans, vous eussies aymé mes praedications, non seulement pour ma consideration, mais pour elles mesmes.

Or, voyci a quoy je me treuve a present : Son Altesse a esconduyt la Reyne, ainsy que monsieur de Roascieu vous aura dit, et un ami que j'ay en court m'advertit que rien ne proffitera en ce sujet, auquel Son Altesse est resoluë de ne se laisser point plier. J'avois presque resolu de passer jusques a Thurin pour voir si je pourrois, par declarations de mes intentions bonnes et franches, esbransler son esprit. Mays voyci que de toutes pars on m'asseure qu'elle vient dans peu de jours avec Monseigneur le Prince a Chamberi , et nostre monsieur le premier President Favre estime que sadite Altesse me retient de deça pour m'y treuver a sa venue : de sorte que me voyla en perplexité, car si le Pape mesme me commandoit d'aller, et Son Altesse, estant de deça, me retenoit avec promesses que le Pape n'auroit pas des-agreable, je serais bien en peyne, comme vous pouves penser. Et quant a l'expedient du proces que j'ay au Conseil privé , il m'est advis, sauf le vostre meilleur, quil seroit extremement pressant et sujet a estre soupçonné d'affectation de mon costé et a donner de l'avantage a mes parties.

Monsieur de Charmoysi qui, apres moy, desiroit le plus mon voyage, est en peyne comme treuver une bonne sortie de ces considerations. Certes, si Son Altesse ne venait point, l'authorité du Pape seroit toute puissante , car j'employeroys son commandement sans prendre congé que par lettres ; mais son Altesse estant icy, j'aurois peyne a me desmesler des repliques qui me seroyent faites et ne croys pas que je le puisse. Ce pendant, le tems court et nous va mettre dans peu de semaynes a la veille du Caresme ; si que il sera meshuy malaysé de treuver un praedicateur sortable a vostre chaire.

Il faut confesser la verité, j'ay un'extreme passion en cet'occurrence, et ne sçais bonnement me resoudre sinon a ce point, que tout ce que vous me dires je le feray de tres bon cœur, quoy qu'il en doive arriver ; et de plus, que si jamais je vay a Paris faire le Caresme, ce ne sera que pour vostre seule consideration, soit que vous ayes la charge de l'eglise ou que vous ne l'ayes pas.

Je vous asseure, Monsieur, que je vous escris sans sçavoir presque que je fay, tant il me fasche de ne pouvoir pas, avec entiere liberté, vous dire : Je vay. Vous m'excuseres donques, sil vous plait, en mon stile, et croyres qu'avec un cœur invariable et immortel, je suis et seray Monsieur, Vostre tres humble et tres fidele serviteur, FRANçs. E. de Geneve.

V octobre 1612, a Neci.

Monsieur des Hayes, Maistre d'hoste! du Roy, Gouverneur et Baillif du chasteau et ville de Montargis.

Revu sur l'Autographe conservé au 1er Monastère de ]a Visitation de Rouen.

DCCCXI A M. JACQUES DE BAY Recommandations en faveur de trois étudiants de Savoie. - Nouvelles religieuses.

Annecy, 8 octobre 1612.

Monsieur,

Outre le desir que j'ay de me ramentevoir en vostre bienveuillance par un' occasion si asseuree comm' est celleci, je suis aussi obligé de gratifier les parens de ces jeunes gens par la tres affectionnee recommandation que je vous fay en la faveur d'iceux. Ilz sont, certes, tous troys enfans de personnes de bonne qualité et pour lesquelles je voudroys beaucoup de bien et de satisfaction ; mays en particulier l'un d'entr'eux, nommé Grillet, est filz d'une mere qui m'appartient en sang et d'un pere que, pour sa probité, j'affectionne estroittement . C'est pourquoy, vous suppliant de tout mon cœur de les recevoir tous entre les bras de vostre charité, je vous supplie plus particulierement pour celuy là .

Les parens aussi de M. Jean de Rua m'ont prié de le vous recommander ; ce que je fay bien affectionnement, quoy que je ne doute pas que sil se comporte aussi modestement au college comm'il a fait tandis quil a esté icy, il ne vous soit asses recommandable de luy mesme, sans que j'y employe mon intercession.

Nous avons ces moys passés retiré environ 25 eglises des mains des huguenotz autour de Geneve , que j'espere repeupler de bons pasteurs, comm' encor d'en retirer davantage, s'il plait a Dieu de toucher le cœur des Princes affin qu'ilz conspirent a la sanctification de son saint nom. Ce sont les seules nouvelles dont je vous puis servir et, comme je pense, les plus agreables et qui vous donneront tant plus de courage de favoriser ce diocaese, eslevant aux lettres et a la pieté ceux qui vous sont envoyés, et priant Nostre Seigneur pour moy qui, reciproquement, vous souhaite toute sainte prosperité et demeure, Monsieur, Vostre humble tres affectionné confrere et serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

VIII octobre 1612, a Neci.

A Monsieur Monsieur de Bay, Docteur regent et Chancelier de l'Université de Louvain, Doyen de St Pierre, Praesident du College de Savoye.

Revu sur l'Autographe conservé à Bruxelles, Bibliothèque des PP. Bollandistes.

DCCCXII A LA MèRE DE CHANTAL Une jeune fille écartée de la Visitation pour cause de maladie.

Annecy, [août-octobre] 1612 .

Ma tres chere Mere, Nostre Seigneur vous donne l'abondance de ses graces. Hier M. de Vilette me parla, et luy dis la difficulté de la maladie dont je vous avois parlé . Il ne treuva point mauvais cela ; de sorte que sil vous plaît, en luy tesmoignant de la charité, luy dire que les Seurs seroyent trop troublees si telz accidens arrivoyent, et quil seroit requis qu'on luy fit les remedes necessaires tandis qu'ell'est chez luy, je ne doute point quil ne le treuve bien doux, ouy mesme toute sorte de dilation a luy bailler l'habit apres qu'elle sera receüe, et que cela demeure en nostre discretion. C'est par ce quil me dit hier quil vous iroit voir, que je vous donne cet advis, et par ce que je suis bien ayse de saluer un peu ce matin le cœur de ma tres chere Mere, qui est le mien propre, bien que j'espere de le saluer ce soir, Dieu aydant. Bonjour donq, ma tres chere Mere ; Nostre Seigneur soit a jamais beni !

Revu sur l'Autographe appartenant à M, le chanoine Collonges, aumônier de la Visitation de Chambéry.

DCCCXIII AU BARON AMéDéE DE VILLETTE La contagion au pays de Vaud.- La petite cousine aimée tendrement de la Mère de Chantal.

Annecy, 11 octobre 1612.

Monsieur mon Oncle,

Sachant bien que vostre si soudain despart ne peut estre que pour quelqu'affaire de grand'importance , je prieray tant plus soigneusement Nostre Seigneur quil vous assiste de son saint esprit de conseil et de force, pour persuader les choses justes et convenables a ceux qui, peut estre, n'y sont pas beaucoup disposés. Monsieur le maistre Carrel , revenant de Chablaix, m'a dit que la contagion s'estoit respandue en cinq ou six endroitz du païs de Vaux ; cela pourroit rendre vostre passage difficile, mais vostre prudence remediera a cet empeschement, prenant les destours propres a vostre conservation que, sur toute chose, je vous supplie avoir en recommandation. Quant a ma petite cousine , elle vous donnera en tous evenemens sujet de contentement ; car, bien qu'elle n'ayt point son esprit incliné a la vie retiree et religieuse, si a elle une ferme resolution de se rendre de plus en plus vertueuse et devote, et avec cela, vous ne sçauries recevoir d'elle que beaucoup de satisfaction. Madame de Chantal l'ayme tendrement et a esperance que par tout elle fera fort bien. Pour moy, j'ay commencé a la tenir pour ma fille, et ne veux jamais cesser, avec vostre congé toutefois, comme je suis invariablement, Monsieur mon Oncle, Vostre tres humble neveu et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

XI octobre 1612 a Neci.

A Monsieur

Monsieur le Baron de Vilette,

Conseiller d'Estat et Maistre d'hoste! de S. A.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. le marquis Marsigli, à Bologne.

DCCCXIV A MADAME D'ESCRILLES Affection des Religieuses de la Galerie pour la destinataire. - Les satisfactions sèches et les consolations savoureuses. – Messages.

Annecy, 13 octobre 1612

Il me tardoit, certes, d'avoir quelqu'asseuree commodité de vous escrire, ma tres chere Fille ; ne doutant point que mes lettres ne vous soyent a consolation, selon la sainte dilection que Dieu a creëe entre nous.

La bonne Mme de Chantal se porte fort bien a mon gré, comme j'ay veu ce matin que j'ay dit la sainte Messe a la Visitation ; et c'est la ou ce porteur m'a treuvé que je sortois du parloir, ou j'estois descendu pour la saluer et dire deux ou trois motz d'affaires. Je m'asseure qu'elle vous respondra selon vostre desir, et la pensee qui vous est venue au contraire est une vayne pensee ; car vrayement ces bonnes filles ont des cœurs tout plains de tres saint et ferme amour pour vous, de qui elles receurent une grande consolation en la sorte avec laquelle vous fistes vostre demande.

Au reste, demeures en cette paix et tranquillité que Nostre Seigneur vous a donnee. La paix de Dieu, dit saint Paul (Ph 4,7) qui surpasse tout sentiment, conserve vostre cœur et vostr'esprit en Jesus Christ Nostre Seigneur. Voyes vous pas, ma chere Fille, quil dit que la paix de Dieu surpasse tout sentiment ? C'est pour vous apprendre que vous ne deves nullement vous troubler de n'avoir point d'autre sentiment que celuy de la paix de Dieu. Or, la paix de Dieu, c'est la paix qui prouvient des resolutions que nous avons prises pour Dieu et par les moyens que Dieu nous ordonne. Marchés fermement en ce chemin auquel la providence de Dieu vous a mise, sans regarder ni a droite ni a gauche : c'est le chemin de la perfection pour vous. Cette satisfaction d'esprit, quoy que sans goust, vaut mieux que mille consolations savoureuses. Que si Dieu vouloit que vous eussies un peu de difficulté au demeslement de vos affaires, il faudroit recevoir cela de sa main, laquelle vous ayant saysye, ne vous abandonnera point qu'elle ne vous ayt reduite au point de vostre perfection. Nous verrons de conduire tout bellement l'esprit des freres , et attendray que vous me facies sçavoir ce que vous aures fait avec la bonne mere . Vous verres bien, ma tres chere Fille, que la providence de Dieu fera par tout faire place a vostre intention, puis qu'ell'est toute conforme a la sienne ; il faut seulement avoir un courage un peu vigoureux et resolu. J'appreuve que vous retourniés avant le Caresme, affin que vous puissies au plus tost vous desprendre de tout embarassement, et rencontrer le beni jour auquel vous luy tesmoigneres que ce n'est que luy que vous cherches.

J'ay escrit au P. Recteur de Chamberi sur le sujet du logement de vostre cher enfant , et ne doute point que vous ne treuvies tout'assistence. Et quant a moy, ma chere Fille, je ne pourray jamais vous oublier ni en mes Sacrifices ni en mes prieres, ni en aucun'occasion de l'avancement de vostre ame, puis que son Createur a gravé si profondement en la mienne une parfaite affection pour vous. Je supplie nostre Sauveur et sa Mere quilz vivent et regnent a jamais au milieu de vostre cœur. Amen. Je suis invariablement, ma tres chere Fille, Vostre plus humble parent et tres asseuré serviteur, F. E. de Geneve.

13 octobre 1612 a Neci.

Vous m'escrires bien encor apres vostre retour de Chamberi : et si vous passies a la Bastie, je vous prie de saluer madamoyselle de Saint Pierre , a laquelle j'ay escrit et que j'ayme cordialement.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mme A. Richard-Cottin, à Lyon.

DCCCXV A MADAME DE LA FLéCHèRE Ce que réservait le Saint dans ses demandes à Dieu. - Petites nouvelles. Annonce du départ de la Galerie.

Annecy, 21 octobre 1612.

Je vous fis response l'autre jour, ma chere Fille, sitost que j'eu leu vostre lettre ; mais le garçon qui l'avoit apportee ne revint pas prendre la mienne, laquelle je vous envoye encores toute telle que je la fis.

Certes, j'ay esté en peyne de la pauvre chere Francine , laquelle j'espere devoir estre une bonne servante de Nostre Seigneur et qui ne laissera pas, moyennant la grace cœleste, d'aller au Ciel apres avoir rendu des bons services a Dieu entre les hazars de cette vie mortelle. C'est pourquoy, sa divine Bonté soit loüee de la nous avoir encor laissee, comme je l'en ay supplié, avec la reserve de la sainte resignation, que je n'oublie jamais en choses de telle qualité.

J'ay fait tenir vostre lettre au P. Gardien , et celle de Mme l'Ancienne sera rendue demain. Ce fut avant-hier seulement que je receu vos lettres bien tard, que la chere cousine (Mme de Charmoisy), a qui elles avoyent esté portees, m'envoyâ. J'envoyay a M.

des Crilles ce qu'elle desiroit de moy (lettre 814), et croy que vous aures fait tenir a nostre seur de Bons la lettre que je vous addressay. Dieu vous benisse de sa grande benediction, ma tres chere Fille, et tout ce qui vous est plus cher.

Hier monsieur vostre mari et M. de Charmoysi allerent coucher a Thoreng parmi un tres mauvais tems. Mme de Chantal vous salue mille foys, des l'autre jour que je la vis. Lundi prochain, ell' ameyne sa trouppe dans la ville . Voyla le P. Gardien qui m'appelle, et je m'yen vay, vous laissant avec la paix et grace du Saint Esprit.

Je suis tres veritablement et tres parfaitement tout vostre. F. Vostre plus humble tres affectionné compere et serviteur, F. E. de G.

Le 21 octobre 1612.

A Madame

Madame de la Flechere.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. de Scitivaux, à Vilet-les-Nancy (Nancy). DCCCXVI A MADAME DE GRANDMAISON Comment le Saint entend témoigner sa sainte amitié. - Messages divers

Annecy, 25 octobre 1612.

Madame ma tres chere Seur,

Je n'ay pas de quoy respondre aux paroles d'honneur extraordinaire que vous employés en ma faveur es deux lettres que, de vostre grace, j'ay receues de vostre part des que vous nous laissastes icy le desir de vostre presence . Mays j'ay bien pourtant une si forte et sincere affection pour vostr'ame, que si vous me le permetties, je revoquerois en doute, par maniere de desfy, que vous eussies asses de bienveuillance pour y correspondre. Dieu vous le fera sçavoir, au plus tard, apres cette vie mortelle ; car ce sera devant luy et ses Sains que je feray les principaux exercices de la sainte amitié qu'il m'a donné pour vous, jettant souvent mes tres humbles souhaitz devant son eternelle Bonté, affin qu'elle remplisse vostre cœur de son amour plus parfait.

La distance de nos sejours limite presqu'a ce seul effect la volonté que j'ay sans limite de vous rendre fidele et humble service, et ne me reste, ce semble, aucun autre moyen de la tesmoigner, si ce n'est par le commerce des lettres que je vous envoyeray souvent, pour vous rafraichir la memoire de mon ame qui a tous-jours tant de besoin d'estre secourue de vos oraysons, et qui recevra tous-jours beaucoup de consolation de sçavoir de tems en tems des bonnes nouvelles de la vostre. Mais, que suis tres parfaitement vostre, cela soit dit une fois pour toutes.

Alles donq maintenant, ma tres chere Seur, en vostre mayson et au pres de ce cher mari qui vous attend ; je vous suivray en esprit, et respandray sur vous et sur luy les vœux de beaucoup de benedictions. Et puis qu'il faut que bien tost apres vostre arrivee vous souffries de rechef son absence pour le voyage quil doit faire a la court, continués bien en vos exercices spirituelz, tenes vous bien serree a Nostre Seigneur, et il suppleera, sans doute, le manquement de la desirable presence du mari, par celle qui est incomparable de son Saint Esprit, lequel, habitant au milieu de vostr'ame, la comblera de sa suavité nompareille. Ainsy soit-il et ainsy soyes-vous benite a jamais.

Je suis, Madame ma tres chere Seur, et, si vous le treuves bon, ma tres chere Fille, je suis de tout mon cœur, Vostre plus humble, tres affectionné frere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

25 octobre 1612, a Neci, ou je salue humblement monsieur vostre mari et me dis par tout son serviteur. Je le suis aussi de monsieur vostre frere et de madame vostre seur .

J'escris un billet a M. de Medio, chanoyne de Saint Nizier ((Lettres 2, note 62), qui est celuy qui me fera recevoir de vos lettres quand il vous playra de m'en gratifier, et en son absence, monsieur Vulliat, contrerolleur de la mayson de.Monseigneur le Duc de Nemours . J'escris un mot aussi au bon P. Anselme , mon grand ami.

J'envoyeray les lettres desquelles vous gratifiés ma seur de Mayrens et madame de Charmoysi, laquelle est aux chams, aussi bien que mon frere de Boysi , qui sera bien marri de ne s'estre pas treuvé icy pour vous remercier luy mesme. La seule Mme de Chantal vous escrit, encor bien courtement.

Si vous le treuves a propos, je salueray bien humblement par vostre entremise madame de Tremon , que vous m'aves obligé d'honnorer beaucoup par le recit que vous m'aves fait de ses merites. Dieu vous soit guide et conducteur, ma tres chere Seur, et a vostre cher pouppon, que pour maintenant je nommeray encor Pierre , qui est si joly, a ce qu'on me dit.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Mâcon.

DCCCXVII A MADAME DE PEYZIEU Le nom du cœur. - Les consolations du Jubilé. - Témoignages d'amitié pour la destinataire et sa famille. - Affliction fâcheuse et affliction courageuse- La modération des affections ménagères, grandement utile à la piété. Une imperfection dont peu de gens s'abstiennent. - Les cœurs faibles et les cœurs forts.

Annecy, 26 octobre 1612.

Madame ma tres chere Mere,

Vostre lettre pleyne de termes d'honneur, d'amour et de confiance, me raviroit du tout a vous, si des long tems je n'y estois tout dedié. Mais, ma tres chere Mere, vous m'espargnes un peu trop le nom de filz, qui est le nom du cœur, pour me donner un nom respectueux, qui est bien aussi nom du cœur, mais non pas du maternel, qui est celuy de mes delices. C'est la verité, ma chere Mere, que nous eusmes icy une grande assemblee a nostre Jubilé et, ce qui importe, qu'il se fit quelque fruict. J'en eu mille consolations et point de peyne, ce me semble ; seulement eusse-je bien voulu que madame de Grandmayson ma chere seur, vostre fille bienaymee et bien aymable, ou fust venue trois ou quatre jours devant, ou eust arresté quatre ou cinq jours apres, affin que j'eusse eu plus de commodité de luy rendre plus de tesmoignages du devoir que je luy ay et de la sainte inclination que j'ay a son cœur, que je treuve tout a mon gré pour bien servir Nostre Seigneur. Que si nous eussions eu le contentement et l'honneur de vous avoir vous mesme, certes, c'eust esté un comble de bonheur, Madame ma tres chere Mere, et vous eussies receu l'hommage que sept ou huit de mes freres et seurs ne vous ont encor point fait, en qualité de vos humbles enfans et serviteurs. Mais puis quil ne se veut d'autre façon, je vous approcheray souvent en esprit pour, avec vous conjointement demander a Nostre Seigneur quil luy playse consoler vostre ame de sa benediction, la faisant abonder en son saint amour et en la sacree humilité et douceur de cœur, qui ne sont jamais sans ce saint amour, non plus que le saint amour sans elles. Et pour vous parler selon nostre confiançe, ma tres chere Mere, ne vous faschés point, ni ne vous estonnés point de voir encor vivre en vostre ame toutes les imperfections que vous m'aves confiees. Non, je vous supplie, ma chere Mere, car bien quil les faille rejetter et detester pour s'en amender, si ne faut-il pas s'en affliger d'une affliction fascheuse, mais d'une affliction courageuse et tranquille, qui engendre un propos bien rassis et solide de correction ; et ce propos, ainsy pris en repos et avec meureté de consideration, nous fera prendre les vrays moyens pour l'executer, entre lesquelz je confesse que la moderation des affections mesnageres est grandement utile. Je ne dis pas le total abandonnement, mais je dis la moderation ; car par cette moderation, nous sçavons treuver les heures franches pour l'orayson, pour un peu de lecture devote, pour eslever a diverses rencontres nostre cœur a Dieu, pour reprendre de tems en tems le maintien interieur et la posture cordiale de la paix, de la douceur, de l'humilité. Mais le grand secret en ceci, c'est d'employer toutes choses.

Laissés sept ou huit jours pour bien rasseoir vostre ame et luy faire prendre profondement ces resolutions. Sur tout, ma tres chere Mere, il faut. bien combattre la haine et les mescontentemens envers le prochain, et s'abstenir d'une imperfection insensible, mais grandement nuisible, de laquelle peu de gens s'abstiennent ; qui est que s'il nous arrive de censurer le prochain ou de nous plaindre de luy (ce qui nous devroit rarement arriver), nous ne finissons jamais, mais recommençons tous-jours et repetons nos plaintes et doleances sans fin ; qui est signe d'un cœur piqué et qui n'a encor point de vraye santé. Les cœurs fortz et puissans ne se deulent que pour des grans sujetz, et encor, pour ces grans sujetz, ne gardent ilz guere le ressentiment, au moins avec trouble et empressement.

Vostre bon Curé , qui me plaist fort, m'a parlé de vostre desir et je lui ay dit ma pensee. Prenes courage, ma tres chere Mere, que ces petites annees que nous avons a couler icy bas nous seront, Dieu aydant, les meilleures et les plus advantageuses pour l'eternité. Je seray ce pendant invariablement, Madame ma tres chere Mere, Vostre tres humble filz et tres fidele serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

J'ay eu peur de faire trop retarder ce porteur ; c'est pourquoy je vot\s ay escrit sans autres considerations que celles que la sincerité de mon affection filiale m'a fourni.

A Neci, le 26 octobre 1612.

Revu sur une ancienne copie appartenant à Mme la marquise de Mailly, au château de La Roche-Mailly (Sarthe).

DCCCXVIII AU MARQUIS DE LANS Intercession en faveur d'un capitaine dans la gêne et dans la vieillesse.

Annecy, .31 octobre 1612.

Monsieur,

Me voyci tous-jours aux requestes pour ces pauvres gens de Geneve, desquelz meshuy je seray le referendaire general aupres de Vostre Excellence. Le capitaine La Rose est de ceux qui, les premiers, sortirent de cette ville la et de l'heresie qui y regne , Son Altesse Serenissime luy a donné un appointement par aumosne, tant en consideration de sa viellesse que de sa famille, laquelle nous avons icy en grande disette ; mays, a ce qu'il me fait sçavoir, il demeurera privé de l'effect de ce benefice, si Vostre Excellence n'anime le commandement de Son Altesse par le sien. C'est pourquoy il m'a, conjuré de vous supplier, Monsieur, en sa faveur pour ce regard ; ce que je fay tres humblement, et d'autant plus volontier que la bonne feste nous invite au secours des affligés . Je prie Dieu, Monsieur, qu'il face de plus en plus abonder Vostre Excellence en prosperité. Vostre tres humble serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

A Neci, le 31 octobre 1612.

DCCCXIX A LA SŒUR DE BLONAY, NOVICE DE LA VISITATION Ce qui rend certaines tentations inoffensives.- La petitesse et l'enfance spirituelle.

Annecy, [octobre ou novembre 1612]

Il n'y a point de danger en ce qui vous est arrivé, puisque vous le communiques ; mays notés, ma tres chere Fille, que Dieu a commencé ses visitations en vostre ame sur le sentiment et l'exercice de la petitesse, bassesse et humilité , pour appreuver l'advis qui vous est donné de bien vous reduire a ce point et d'estre vrayement une petite fille : je dis toute petite, en vos yeux, en vos exercices, en obeissance, naïfveté et abjection de vous mesme; petite, et un vray enfant, qui ne cache ni son bien ni son mal a son pere, a sa mere, a sa nourrice . C'est en attendant que nous en parlions plus amplement. Dieu soit tous-jours au milieu de vostre cœur, ma tres chere Fille.

DCCCXX A LA MèRE DE CHANTAL (BILLET INEDIT) Annonce de visiteuses.

Annecy, [novembre 1612 ]

Ma tres chere Mere,

Cette bonne dame est ma chere tante et digne de caresses ; sil vous plaist, elle pourra bien entrer et ses filles . Mais ne vous lasses pas. Les deux Religieuses de Bon et de Bonlieu ont envie d'arrester ce soir avec vous ; vous leur pourres faire cette charité. Bon soir, ma tres chere Mere, a laquelle je suis tout en Dieu et tout vostre.

Revu sur l'Autographe qui, en 1895, appartenait à S. E. le Cardinal Sanfelice.

DCCCXX bis (lettre MMXXX du volume XXI reclassée) (1)

A M. JACQUES DE VALLON ( 2 ) (INéDITE) Les desseins de Dieu dans la maladie. - Souhaits de santé.

Annecy, 7 novembre 1612.

Monsieur mon Cousin,

Je n'ay pas plus tost sceu vostre maladie que vostre guerison, Je loüe Dieu de l'un et de l'autre, puisque sans doute c'est sa mesme main paternelle qui nous abbat pour nous faire rentrer en nous mesme, et nous releve pour nous faire [entrer en luy (3)] regarder a luy. Mays je supplie pourtant. sa sainte providence que, puys qu'elle vous a acheminé a la santé, il luy playse la vous establir et confirmer pour long tems. Et ce pendant, aymes tous-jours cordialement, je vous supplie, .Monsieur mon Cousin,

Vostre humble, tres affectionné cousin et serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

VII novembre 1612

A Monsieur Monsieur de Vallon,

Gentilhomme de la Chambre de Monseigneur le Duc de Nemours,

Revu sur l'Autographe conservé à Baaksem (I.imbourg Hollandais), dans les Archives des RR. PP. Jésuites de la Maison d'Exaten.

(1) Lettre découverte tardivement et reclassée à la date voulue (2) Jacques de Gex, seigneur de Vallon (L2, note 282) (3) Mots biffes par le Saint.

DCCCXXI AU DUC DE BELLEGARDE ( MINUTE) Menaces et prétentions des pasteurs protestants. - Précaution que propose l'Evêque de Genève pour les atténuer. - Eloge de M. Milletot.

Annecy, 10 novembre 1612.

Monsieur,

Je laisse a monsieur Milletot le contentement de vous representer l'heureux sucees de la commission que le Roy luy avoit donné pour l'execution de l'edit de Nantes a Gex (lettres 799, 800), et me reserve seulement de vous faire un tres humble remerciment pour le soin continuel que vostre zele a du restablissement de la gloire de Dieu en ce miserable balliage, ou l'heresie, qui a si longuement foulé aux piedz la pieté, nous menace encor maintenant, aussi effrontement que jamais, de rendre vaine l'esperance que nous avons en vostre protection ; comme si le credit des pretendues eglises de France estoit plus puissant pour nous empescher le renversement de l'effectuelle jouissance de nostre juste pretention, que la justice de la Reyne et vostre intercession pour faire maintenir un arrest si equitable et si saint, comm'est celuy en vertu duquel l'edit a esté execute.

Mais, Monsieur, comme c'est nostre bonheur d'avoir une foy contraire a celle des huguenotz, aussi nous glorifions-nous d'avoir une esperance opposee a leur presomption ; a rayson dequoy, tous les Catholiques de Gex, et moy, plus que tous, esperons et espererons tousjours de voir tous les jours quelque progres de nostre sainte religion en ce petit bout de royaume qui. est si heureux d'estre sous vostre gouvernement. A quoy ne serviroit pas peu si monsieur Milletot, qui a si dignement prattiqué sa commission, avoit quelque charge particuliere d'ordonner et connoistre de tout ce qui en dependroit, par maniere de surintendance aux officiers de la justice ; car iceux estans de contraire religion a la nostre, ce nous seroit un grand bien d'avoir qui eust un soin particulier de nous, comme auroit ledit sieur Milletot, qui certes a tesmoigné une grande prudence et bonn 'affection en cette occurrence, Mais, Monsieur, vostre sagesse vous suggerera ce qui sera plus a propos sur ce point, et moy, ce pendant, je continueray mes souhaitz devant Nostre Seigneur pour vostre prosperité, affin qu'il luy plaise vous en combler a jamais, Je suis…………………………….

.

Ce 10 novembre 1612

Revu sur le texte inséré dans le 1er et le 2e Procès de Canonisation,

DCCCXXII A M. GILLES LE MAZUYER L'église de Gex ; espérances qu'elle donne. - Une difficulté et une impossibilité se rencontrent dans les lettres de naturalité obtenues pour les curés - Une " viande friande " au XVIIe siècle. - Remerciements du Saint. Il ne fait pas le " refuseur, " mais jamais il ne sera " praetendeur. " - Les francs serviteurs de Dieu, peu nombreux.

Annecy, 14 novembre 1612.

Monsieur,

Nostre pauvre Gex est tous-jours presque en mesme estat (lettre 821) ; ce quil y a de plus, ne sont que certaines dispositions qui nous font promesse de mieux a l'advenir . .Mays il faut loùer Dieu, car aussi bien ne meritons-nous pas quil face une transmutation momentanee de ces cœurs là, qui serait un miracle en la grace, comme fut la transmutation de l'eau au vin (Jn 2,7), en la nature.

Je m'essayeray de faire que rien ne manque de ma part, autant que mon pouvoir s'estendra.

Voyla, Monsieur, la copie des lettres de naturalité que vostre bonté a impetrees pour nos pauvres cures, esquelles je treuve une difficulte et un'impossibilite. L'impossibilité est que ces bons prestres obtiennent de Romme un brevet par lequel nostre Saint Pere accordera que les benefices de ces cures venans a vaquer en cour de Romme, il n'en sera prouveu qu'a la nomination du Roy, ou par les Ordinaires. Juges je vous supplie, Monsieur, si cela est en la puissance ni des curés ni de moy ; car, ou ces benefices estans enclaves au royaume sont par la en cette condition, et lhors, qu'est il besoin d'obtenir le brevet mentionné ? ou ilz ne le sont pas, et lhors, quelle temerité a des pauvres ecclesiastiques decousuz, de demander au Pape une chose de telle consequence ? car vous sçaves, Monsieur, que les grans estiment leurs droitz cherement, et que ce n'est pas a des chetifs curés d'impetrer telles choses. Cela donq me semble impossible aux curés et a moy qui voudrois m'engager pour eux.

La difficulté est en ce qu'on les veut astraindre que sil failloit playder pour les tiltres et possessions desditz benefices ; ilz poursuivront les proces par devant les officiers du Roy et non ailleurs. Car, Monsieur, ne pourroyent ilz pas playder, ou au petitoire, ou, pour les tiltres, devant mon official forain resident dans le royaume, ou devant Monsieur l'Archevesque de Vienne, nostre Metropolitain ? Il m'est advis qu'en France les tribunaux ecc1esiastiques ne sont pas inhabilités a decider de telles causes ; neanmoins je ne le sçai pas bonnement. Mays icy en Savoye, ou on suit le stile des cours des Parlemens de France, nous connoissons du petitoire, et par consequent des tiltres ; et a Vienne, je sçai qu'on en playde aussi. Voyla donq ma difficulté.

Or, je vous represente l'un et l'autre, affin quil vous playse, Monsieur, si vous le juges raysonnable et que je ne me soys pas trompé en mon discours, d'oster l'un et l'autre, en sorte que les lettres puissent estr'utiles a ceux pour lesquelz vostre faveur les a obtenues ; car il ne manquera pas d'entrepreneurs qui, par le manquement de l'execution de telles charges, attaqueront ces pauvres curés pour avoir leurs benefices, viande si friande en ce tems, que les plus incapables en veulent plus avoir. Et a ce propos, je vous remercie humblement de la bonne pensee que vous avies faite pour moy avec monsieur des Hayes, si je fusse allé a Paris (lettre 810). Je ne meriteray jamais cette faveur, si mes desirs et intentions ne tienne (sic) lieu de merite. Dieu, qui de sa grace a esté jusques a present avec moy en ce chemin ecclesiastique par lequel je chemine, m'a donné du pain a manger et de l'eau a boire et des vestemens pour m'affeubler : c'est bien assés pour m'obliger a le tenir pour mon Dieu, a luy dresser des autelz (Gn 28,20 ; 1 Tm 6,8)

a Gex, en France et par tout ou il luy playra employer ma misere pour la gloire de sa misericorde . Je ne dis pas cela, Monsieur, pour faire le refuseur, mays seulement pour dire avec confiance que vostre amitié, que je ne seray jamais praetendeur. Rien ne suffit à celui auquel ce qui suffit ne suffit pas. (TAD 8,8).

Je ne laisse pas pourtant, Monsieur, de vous estre extremement obligé, et ne me puis empesché (sic) de desirer que je puisse, un iour vous l'aller tesmoigner a Paris. Et tandis, remettant cela au bon playsir de Nostre Seigneur, je le supplie quil vous comble de ses benedictions et madame vostre bonne mere , delaquelle j'honnore de tout mon cœur la pieté, et me sens, honnoré de sa bienveuillance que le P.

François m'a attestee. C'est un rejallissement de la vostre, pour laquelle je suis sans fin, Monsieur, Vostre plus humble tres affectionné serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

XIIII novembre 1612, a Neci.

Monsieur, je vous supplie humblement d'avoir soin, puisquil vous plait le me promettre, de ma requeste contre ceux de Geneve . Je crains la prudence de ce siecle, laquelle, selon Dieu, est une mere imprudence (1 Co 1,20). 0 combien cette divine Majesté a peu de francs Serviteurs ! Vous estes bienheureux, Monsieur, d'estre de ce petit nombre. A Monsieur . Monsieur Le Mazuyer, Viscomte d'Ambrieux, Conseiller du Royen ses Conseilz d'Estat et privé et Maistre des requestes de l'hostel de Sa Majesté. A Paris.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Toulouse.

DCCCXXIII A M. ANTOINE DES HAYES Requête de François de Sales. - A la diète de Bade. - Obstination des Bernois. - Un déplaisir du Saint.

Annecy 14 novembre 1612.

Monsieur,

Je ne puis pas perdre cett'occasion de vous ramentevoir mon affection qui vous honnore au dessus de toutes les pensees que vous en sçauries jamais avoir. J'escris a monsieur Le Masuyer (lettre 822), tous-jours pour nos affaires de Gex, et luy recommande ma requeste contre ceux de Geneve, delaquelle il luy a pleu me promettre d'avoir soin . Ce n'est pas que j'espere rien de cette poursuite en un siecle si plein de considerations humaines, mays au moins empescheray-je la praescription ; et si Dieu nous envoye une sayson plus pieuse, ce sera tous-jours un advantage d'avoir demandé.

Nos ambassadeurs de deça sont revenus de la diete de Bades, ou ilz pensoyent que l'authorité du Roy et l'entremise des Cantons catholiques auroyent disposé les Bernois a la restitution du païs de Vaux, ou au moins a convenir d'arbitres pour un journee amiable ; mays ilz ont treuvé tout au contraire, car les Bernois n'ont quasi pas voulu entendre la proposition, et nul n'a parlé en nostre faveur , Reste que Son Altesse prenne une bonne et salutaire resolution d'attendre que Dieu face naistre un'occasion propre pour tirer sa rayson. Je suis marri de ce succes a cause de la religion, qui est si peu regardee et favorisee, et j'ay encor mon interest particulier pour 25 ou trente parroisses de ce pais-la, qui sont de mon diocœse.

Voyla nos nouvelles, et n'est pas besoin que je vous die que je ne desire pas que l'on sache que je les escrive, car aussi ne les escrirois-je pas a un autre qu'a vous, a qui je suis tout extraordinairement, Monsieur, Serviteur tres fidele et tres humble, FRANçs E. de Geneve.

Monsieur, je ne parle plus du deplaysir que j'ay eu de n'aller pas vers vous, mays je ne le puis oublier (lettres 810,822). A Monsieur [Monsieur]'des Hayes, Maistre d'hostel du Roy,

Gouverneur et Baillif du chasteau et ville de Montargis.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mlle Venant, à Lincelles (Nord).

DCCCXXIV A LA PRéSIDENTE FAVRE Une âme qui va bien. - L'amour de Dieu et la paix. - Les voies du Ciel. - Précaution contre les " babillardz ". - Ce que pensait le Saint des Ursulines et des institutrices chrétiennes. - Les entreprises extraordinaires qui ne sont pas hasardées. - Un monastère de seize bonnes filles, où rien n'abonde ni ne manque. - La pauvre Thiollier.

Annecy, 18 novembre 1612.

Ma tres chere Seur,

J'ay receu vos deux lettres, toutes douces et de bonnes nouvelles ; car vostre chere ame va bien, puisqu'elle veut bien s'avancer au saint amour de Nostre Seigneur. Faysons bien cela, ma tres chere Fille, car en fin, tout le reste n'est que vanité (Eph 1,2 ; 12,8). Et parce que l'amour ne loge qu'en la paix, soyes tous-jours soigneuse de bien conserver la sainte tranquillité de cœur que je vous recommande si souvent. Que nous sommes bienheureux, ma chere Seur, d'avoir des travaux, des peynes et des ennuis ! car ce sont les voyes du Ciel, pourveu que nous les consacrions a Dieu.

Je vous renvoye les papiers de devotion, que je treuve bien utiles ; mays si on les imprimoit, je ne voudrois pas que vostre nom y fust descouvert, pour ne point donner lieu aux babillardz d'en parler, et sur tout l'œuvre estant si courte.

Vous pouves bien, ce me semble, choisir ce bon Pere la pour vostre confesseur , puisqu'aussi bien le Pere Recteur est souvent empesché.

Nos bonnes Dames de la Visitation font extremement bien, et quand leur logement sera du tout accommodé, elles seront tres bien ou elles sont maintenant (notes 448, 516). Vostre fille chemine fort devotement et se porte tres bien. La bonne Mere de Chantal est presque guerie et a aujourd'huy esté a la sainte Messe .

Ce seroit un tresgrand bien qu'a Chamberi il y eust des Ursulines et voudrois bien y pouvoir contribuer quelque chose ; car en fin, bonheur a ceux qui nourrissent les enfans pour l'amour, crainte et service de Dieu. Il ne faut que trois filles ou femmes courageuses pour commencer; Dieu donnera l'accroissement. Nos Dames de la Visitation doivent donner courage d'entreprendre, a celles qui seront tant soit peu disposees. Selon mon jugement, ce n'est pas hazarder que de se confier un peu extraordinairement a Nostre Seigneur es desseins de son service. .

Ma tres chere Seur, ma Fille, aymés tous-jours bien mon ame, qui ayme tant la vostre. Je suis en Nostre Seigneur, tout vostre. Vostre tres humble et tres obeissant frere et serviteur, FRANçs, E. de Genève.

18 novembre 1612, a Neci.

La bonne Thiollier sera, a mon advis, fort consolee en cette Congregation , laquelle se treuvera composee, mercredi prochain, de seize bonnes filles , laissant a part celles qui sont receuës et qui ne peuvent encor venir. Des-ormais on sera en peyne a refuser, et neanmoins il le faudra faire, si ce n'est pour quelque personne qui puisse rendre quelque extraordinaire service a Nostre Seigneur. Et quant aux moyens, rien n'y abonde et rien n'y manque ; Dieu a soin de ses servantes et Nostre Dame les pourvoit.. Il vous faut tous-jours dire des nouvelles de cette petite assemblee, laquelle, comme je croy, vous est chere. La pauvre Thiollier estoit si empressee, qu'elle oublia le pacquet de la bonne madame d'Aiguebelle , a laquelle partant je ne sçaurois respondre. Je salüe de tout mon cœur ma tres chere niece .

A Madame

Madame la premiere Presidente de Savoye. .

DCCCXXV A MADAME D'ESCRILLES Nouvelles de la Mère de Chantal. - Oratoire de la Visitation.

Annecy, 18 novembre 1612 .

Vostre filz sera bien, je m'asseure, chez M. de Genesia . Il sera bon de faire comme vous dites, et envoyer le quart ou le tier de la pension, selon qu'elle se donne aux autres lieux. Nostre bonne .Mme de Chantal se porte beaucoup mieux , avec un (sic) tres chere souvenance de vous et de vostre dilection. Mercredi nous logerons le Saint Sacrement en l'oratoire de la Visitation , dequoy toutes ces bonnes filles sont grandement en feste. Quand vous seres a Saint Joyre je treuveray bien commodité de vous escrire, et, ou que vous soyes, je vous auray tous-jours fort present'en ce peu de prieres que je presente a Nostre Seigneur, que je supplie tenir vostre cœur de sa main et vous combler de son saint amour. Je suis, Ma tres chere Fille, Vostre plus humble tres dedié serviteur, F. E. de G.

XVIII novembre 1612.

Revu sur l'Autographe conservé à Turin, à la Maison-Mère des PP. Salésiens de Don Bosco.

DCCCXXVI A LA MèRE DE CHANTAL (INéDITE) Affectueuse gronderie. - La Mère de Chantal au milieu des tracas d'une installation. - Pourquoi doit-elle garder ses forces.

Annecy, 20 novembre 1612.

Dites moy donq, mais dites en conscience, ma tres chere, comme vous vous portes du tracas que vous fistes hier parmi cette nouvelle mayson. A peu que je ne fus scandalisé, ou au moins fasché ; car, quell'apparence, au sortir de tant de foiblesses, s'aller travailler et rompre parmi cette fabrique ? Neanmoins, j'attens de sçavoir comme cett'exercice vous sera reusci, car selon cela, ou je me courrouceray en qualité de pere, ou je dissimuleray la faute en qualité de filz. Et ce pendant, vous sçaves bien que vous ne deves pas jeuner aujourdhuy, car nostre glorieuse Reyne et Maistresse a besoin de ce peu de forces qui vous restent pour d'autres services qu'elle veut des-ormais tirer de vous. Or sus, bon jour, ma tres chere Mere; demeures non seulement en paix, mais en repos. Dieu soit a jamais l'unique praetention de nostre cœur. Amen.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. l'abbé Giraud, Aumônier du Noviciat des Frères des Ecoles chrétiennes, à Moulins. DCCCXXVII A MADAME' DE LA FLéCHèRE Les bancs des femmes dans les chœurs des églises. - Elles peuvent toutefois y entrer. - Nouvelles de la Mère de Chantal et de la Congrégation- Pourquoi il est mieux d'avoir moins.

Annecy, 22 novembre 1612.

Il est vray que nous fismes un décret, il y a environ trois [ans] , ma tres chere Fille, que tant qu'on pourroit, on osteroit les bancs a femmes des chœurs de toutes les eglises, parce que cela est juste, bien seant et conforme aux anciennes coustumes des chrestiens. Mais il ne fut pas dit, ni ne le devoit estre, que les femmes n'entrassent pas au chœur ; car, pour plusieurs occasions, il est raysonnable qu'elles y entrent, pourveu que ce soit avec la modeste que la sainteté du lieu requiert. Prenés donq discrettement la place, pour vos prieres, qui vous sera plus propre, pourveu que ce soit sans banc ; car je ne voudrois pas que vostre banc fust aupres, de l'autel, a cause [ de] la messeance. Vous sçaves bien qu'en cette ville et en nostre Office le plus .solemnel, les femmes se mettent bien dans le chœur et aux treilles. La bonne madame de Chantal se va remettant, mais fort foiblement ; elle fut hier a la Messe et a l'exhortation. Ell'a un cœur admirable envers Dieu et vous cherit parfaitement. La petite Congregation va croissant, ce me semble, en vertu comm'en nombre des filles. Nous avons accommodé les differences du cher mari et du beaupere au mieux que nous avons sceu. Il est mieux d'avoir moins et de l'avoir en paix. Dieu vous benisse, ma tres chere Fille, et je suis en luy, Vostre plus humble et tres affectionné serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

DCCCXXVIII A LA PRéSIDENTE FAVRE ( INED1TE ) Les Ursulines et les petites filles de Chambéry. - Un défaut de l'éducation maternelle, assez fréquent, d'après le Saint.

Annecy, 28 novembre 1612.

Ma tres chere Seur,

Je vous salue mille fois de tout mon cœur, et prie Dieu que le vostre soit a jamais rempli de paix, douceur et devotion. Faites moy le bien de m'advertir, je vous supplie, quand Mme d'Alufen sera arrivee a Chamberi, et encor si l'envie que le bon Pere Thimothee a d'introduire a Chamberi l'Institut des Urselines pourra reuscir (note 560). Ce seroit sans doute un grand bien pour ces pauvres petites filles, qui souvent, sous les caresses de leurs meres, aprenent beaucoup de vanités qui croissent avec elles et plus qu'elles. Hier, monsieur le Comte de Saint Alban et madame la Contesse sa femme passerent icy, mays nous n'eusmes pas le bien de les voir. . Dieu vous benisse de sa grande benediction, ma tres chere Seur, ma Fille, et je suis a jamais Vostre plus humble tres affectionné frere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

. XXVIII novembre 1612, a Neci.

Je salue tres cherement ma bonne niece , que j'aime et honnore de tout mon cœur.

A Madame

Madame la premiere Presidente de Savoye.

Revu sur une photographie de l'Autographe appartenant à M. le comte d'Yrsch, à Freiharn, près Munich (Haute-Bavière).

DCCCXXIX A M. CLAUDE DE NEUVECELLE Recommandation réitérée en faveur d'une pauvre fille.

Annecy, 28 novembre 1612.

Monsieur,

La pauvre fille pour laquelle je vous parlay et vous me promistes quelque secours, se plaint a moy dequoy elle ne reçoit aucun fruit de mon intercession, ni de la bonne volonté qu'alors il vous pleut me tesmoigner. Ayes .aggreable sur cela, je vous prie, Monsieur, que je vous en donne souvenance, et vous die que Dieu vous recompensera de tout ce que vous feres pour cette sienne pauvre creature, bien que ce soit par rayson d'equité et de vray devoir. Je m'asseure que vostre charité et bon naturel :vous solliciteront assés, sans que personne s'y employe davantage. C'est pourquoy je me contenteray de vous l'aves (sic) rememoré, en vous conjurant. de m'aymer tous-jours, puis que vous souhaitant toute sorte de bonheur, et mesme en vostre digne mariage dont on m'a donné la nouvelle ces jours passés, je demeureray, Monsieur, Vostre bien humble affectionné serviteur en. Nostre Seigneur, FRANçs, E. de Geneve.

XXVIII novembre 1612, a Neci.

A Monsieur Monsieur de Noveselle.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mme Favet, à Nice.

DCCCXXX A LA MèRE DE CHANTAL Comment recevoir les remèdes imposés par l'obéissance et la raison. - Les croix qui répugnent aux sens et à la nature. - Dans la maladie, la Mère de Chantal doit être " brebis " et " colombe. "

Annecy, .30 novembre 1612 .

Je vous asseure, ma tres chere Mere, ma Fille, que je voudrois bien porter en mon cors et en mon cœur toutes les peynes que vous aures parmi vos remedes (lettres 826,827); mais ne pouvant ainsy vous en descharger, embrassés saintement ces petites mortifications. recevés ces abjections en esprit de resignation, et, s'il se peut, d'indifference. Accommodés vostre imagination a la rayson, vostre naturel a l'entendement, et armés cette volonté de Dieu en ces sujetz d'eux mesmes desaggreables, comme si elle estoit en des sujetz les plus aggreables. Vous ne recevés pas vos remedes par vostre eslection ni par sensualité ; c'est donq par obeissance et par rayson : y a-il rien de si aggreable au Sauveur ? Mais il y a de l'abjection. Et saint André et tant de Saintz ont souffert la nudité par maniere de croix. 0 petite croix, tu es aymable, puisque ni les sens ni la nature ne t'ayment point, ains la seule rayson superieure. Ma tres chere Mere, mon cœur saluë le vostre filialement et plus que filialement, au dessus de toute comparayson. Soyés une petite brebis, une petite colombe, toute simple (Mt 10,16), douce et aymable, et sans replique ni retour. Dieu vous benisse, ma tres chere Mere; qu'a jamais nostre cœur soit en luy et a luy. N'occupés pas vostre esprit es affaires, et recevés humblement et amiablement les petitz traittemens que vostre infirmité requiert. Vive Jesus et Marie ! Je suis celuy que ce mesme Jesus a rendu vostre.

FRANçs, E. de Geneve.

DCCCXXXI A LA MEME Une auditrice que François de Sales a vue au sermon ; pourquoi il n'a pas osé l'aborder. - Un sermon " fait hardiment et passionnement." - Le dixième anniversaire d'un sacre. - Prédicateurs de l'Avent.

Annecy, 9 décembre 1612 .

J'ay bien veu au sermon nostre bienaymee fille Françoise , mais je n'ay pas osé luy demander comme ma tres chere Mere se portoit ; car il y avoit trop de gens qui m'eussent oüy, et eussent esté en peyne de curiosité pour sçavoir quell'estoit cette tres chere Mere, autre que Dieu et ses Anges et ses Saintz, et nostre cœur, ne sachant combien l'affection qui me rend pere, filz et une mesm'ame avec vous, est suffisante et plus que suffisante pour faire cela. Je donne donq la charge a ce petit billet de vous demander de vostre santé, et a nostre chere petite fille de vous redire quelque chose du sermon, lequel j'ay fait hardiment et passionnement. Et entr'autres choses, ayant differé hier de parler de mon sacre, a cause qu'aujourduy j'aurais plus de gens , j'ay dit quil y avoit dis ans que j'avois esté consacré, c'est a dire que Dieu m'avoit osté a moymesme pour [me] prendre a luy et puis me donner au peuple (Lettres 4, lettre 494) ; c'est a dire, qui! m'avoit converti de ce que [j'étais ] pour moy en ce que je fusse pour eux. Mays pour ce qui nous regarde, vous sçaves que Dieu m'a osté a moy mesme, non pas pour me donner a vous, mais pour me rendre vous mesme. Ainsy puisse-il advenir, qu'ostés a nous mesme, nous soyons convertis en luy mesme par la souveraine perfection de son saint amour. Amen.

Bon soir, ma treschere Mere, et plus que Mere; le bonsoir a nos filles. .

Non, ce n'est pas le P. Archange du Tillet , c'est le P. Constantin de Chamberi qui sera nostre prœdicateur le reste de cet Advent, et moy je seray souvent celuy de nos cheres Seurs, car ce n'est pas souvent, soit tousjours, que je suis le vostre.

Revu sur l'Autographe conservé au 2d Monastère de la Visitation de Rouen. DCCCXXXII A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-D'ORBE Un voyage en Bourgogne empêché par un voyage à Turin. - Pour s'avancer dans l'amour de Dieu, une jambe infirme est meilleure que l'autre.!

Annecy, 18 décembre 1612.

Sans doute, ma tres chere Seur, que je ne passeray jamais en Bourgoigne sans aller voir vostre ame bien-aymee, qui est tous-jours presente a la mienne ; mais je ne suis pas prest pour aller en ces quartiers la. Il faut que je me treuve a Turin pour le saint Caresme. Monsieur [de Sauzea] m'escrit que vostre Mayson s'avance fort a la pieté , dont je me res-jouis selon la mesure avec laquelle je vous souhaitte toute sainteté. Hier je receus vostre billet, et j'y respons hastivement ce matin. Mais je ne sçai nulles nouvelles de vostre santé, c'est a dire de l'estat de vostre pauvre jambe, de laquelle vous ne me faites nulle mention, non plus que si vous n'esties pas ma chere Fille, et que cette jambe ne fust pas la meilleure des deux pour vous avancer en la perfection de l'amour divin. Et vous sçavés, ma tres chere Fille, que je vous ay tous-jours dit que vous m'escrivissies plus amplement par l'entremise de madame la Presidente (Mme Brûlart.), qui aura bien le soin de m'envoyer vos lettres, comme aussi de vous faire tenir les miennes.

M. l'Abbé de Saint Maurice ne donne pas la survivance pour le prieuré de Semur, ne le pouvant pas faire ; mais en toute occurrence de vacance, je feray tout ce qui me sera possible pour monsieur vosfre frere . Je suis plus que jamais, ma tres chere Fille, d'un cœur invariable,

Vostre tres humble serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

18 decembre 1612, a Neci.

DCCCXXXIII A MADAME DE PEYZlEU A propos du dernier et du premier jour de l'an. - Souhaits de piété. Exhortation à la douceur et humilité. - Le saint nom de Jésus et " l'odeur d' son parfum "

Annecy, 31 décembre [1612 ]

Ma tres chere Mere, Nous voyci maintenant a la fin de l'annee, et demain, au commencement de la suivante. Faut-il pas loüer Dieu de tant de graces que nous avons receuës, et le supplier de respandre le sang de sa Circoncision sur l'entree de l'annee prochaine, affin que l'Ange exterminateur (Ex 12,7) n'ayt point d'acces en icelle sur nous ? Ainsy soit il, ma chere Mere, et que, par ces annees passageres, nous puissions heureusement arriver a l'annee permanente de la tres sainte eternité. Employons donq bien ces petitz momens perissables a nous exercer en la sacree douceur et humilité que l'Enfant circoncis nous vient apprendre, affin que nous ayons part aux effectz de son divin nom, lequel je ne cesse point d'invoquer sur vostre chere ame, ma tres chere et tres bonne Mere, a ce qu'il la remplisse de l'odeur de son parfum (Ct 1,2), et, avec elle, celles de tous les vostres, Je suis, toutes les annees de ma vie, Vostre bien humble,

FRANçs, E, de Geneve.

DCCCXXXIV A LA REINE-MERE MARIE DE MéDICIS (MINUTE) Requête en faveur des catholiques de Gex, pour obtenir en leur ville le rétablissement d'un ancien monastère de Carmes.

[1612]

Madame,

Les Catholiques de Gex, qui ne peuvent respirer qu'en l'air de vostre royale faveur, sçachans qu'en leur ville il y avoit jadis un monastere de Carmes , lequel estant restabli rendroit beaucoup de bons effectz pour l'accroissement de la foy, ilz supplient tres humblement Vostre Majesté d'aggreer les poursuites qu'ilz en font et de les faire reuscir selon le saint zele dont elle est animee. Et je joins ma tres humble supplication a la leur, avec mille souhaitz qu'il playse a Nostre Seigneur combler de ses graces et benedictions Vostre Majesté, de laquelle je suis sans fin, Madame,

Tres humble, tres obeissant et tres fidele serviteur et orateur,

FRANçs, E. de Geneve.

DCCCXXXV A LA MèRE DE CHANTAL (INéDITE) Une mère alarmée. - Avis charitable donné à un visiteur inopiné.

Annecy, [1612 .]

Je ne sçai comme j'ay laissé aller M. Colom sans vous prevenir, affin que vous ne receussies point d'alarme. Mays, ma tres chere Mere, je pensois que le desir de sçavoir vostre Celse Benine Feüillens , vous osteroit toute autr'apprehension, mesmement si vous voyies M. Colom arriver avec un visage joyeux, comme je l'en avois averti. Or sus, bonjour, ma tres chere Mere, que je supplie Dieu benir eternellement de ses plus cheres faveurs. Il vous faut laisser entretenir pour le present avec vos lettres, avec vos nouvelles et avec la santé si bien revenue au filz.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. l'abbé Aguas, de l'église nationale des Espagnols de Montserrat, à. Rome.

DCCCXXXVI A UNE DAME (FRAGMBNT INéDIT) La dévotion et la maladie. - En quoi consiste et ne consiste pas l'amour divin.

[1612 .]

…………………………………………………………………………… Or sus, il faut estre. comme Dieu dispose que nous soyons et, comme saint Paul, prendre force en l'infirmité (2 Co 12,9). Helas ! donq, il n'est pas vray que vostre devotion soit malade quand vous l'estes. Non certes, ma tres chere Fille, mais vous n'en sentes pas la consolation si souvent, et ne pouves pas faire les actions exterieures ; en quoy ne consiste pas l'amour divin, mais en la resolution du cœur, qui veut a jamais et inseparablement demeurer uni de toutes partz a la volonté divine. Ces petitz accidens. . . . . ne sont tous-jours rien, et ne s'en faut nullement estonner.

Revu sur l'Autographe conservé au 1er Monastère de la Visitation de Madrid.

DCCCXXXVII A MADAME DE LA FLéCHèRE Les solides consolations. - La crainte et l'amour devant Dieu. - L'émondage spirituel. - Condition d'une parfaite retraite.

[1610-1612 ]

Il est certes vray, ma chere Fille, vos consolations me consolent grandement, mais sur tout quand elles sont fondees sur une si ferme pierre comme est celle de l'exercice de la presence de Dieu. Cheminés donq tousjours ainsy aupres de Dieu, car son ombre est plus salutaire que le soleil. Ce n'est pas mal fait de trembler quelquefois devant Celuy en la presence duquel les Anges mesmes tremoussent quand ilz le regardent en sa majesté ; a la charge, toutefois que le saint amour, qui predomine en toutes ses œuvres, tienne aussi tous-jours le dessus, le commencement et la fin de vos considerations. Voyla donq qui va fort bien, puisque ces petitz esclairs de vostre esprit ne font plus leurs saillies si soudaines, et que vostre cœur est un peu plus doux. Soyés tousjours fidele a Dieu et a vostre ame. Corrigés-vous tousjours de quelque chose ; mais ne faites pas ce bon office par force, ains taschés d'y prendre playsir, comme font les amateurs des exercices champestres a esmonder les arbres de leurs vergers. . Nostre Seigneur sans doute suppleera a tout ce qui vous de faudra d'ailleurs, affin que vous puissiés faire une plus parfaite retraitte aupres de luy, pourveu que ce soit luy que vous aymiés, que vous cherchiés, que vous suiviés. Aussi faites vous, je le sçài, ma Fille; mais faites le donq bien tous-jours, et me recommandés a sa misericorde, puisque de tout mon cœur je suis

Vostre tres affectionné serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

DCCCXXXVIII A LA MèRE DE CHANTAL L'oraison de la Mère de Chantal trouvée bonne par le Saint et agréable à Dieu. - Pourquoi et comment doit-elle se garder des fortes applications de l'entendement. - Se tenir en la présence de Dieu et s'y mettre : deux choses différentes. - Allégorie de la statue dans sa niche. - Marie-Madeleine. - Bonheur de vouloir aimer Notre-Seigneur. - Le sommeil empêche-t-il de se tenir en la présence de Dieu ?

[1611-1612 .]

Ma tres chere Fille,

Vostre façon d'orayson est bonne ; soyés seulement bien fidelle a demeurer aupres de Dieu en cette douce et tranquille attention de cœur, et en ce doux endormissement entre les bras de sa providence, et en ce doux acquiescement a sa sainte volonté, car tout cela luy est aggreable. Gardés vous des fortes applications de l'entendement, puis qu'elles vous nuisent, non seulement au reste, mais a l'orayson mesme, et travaillés autour de vostre cher objet avec les affections tout simplement, et le plus doucement que vous pourres. Il ne se peut faire que l'entendement ne face quelquefois des eslancemens pour s'appliquer, et il ne faut pas s'amuser a s'en tenir dessus sa garde, car cela serviroit de distraction ; mais il faut se contenter que, vous en appercevant, vous retournies simplement aux actions de la volonté.

Se tenir en la presence de Dieu et se mettre en la presence de Dieu, ce sont, a mon advis, deux choses ; car pour s'y mettre, il faut revoquer son ame de tout autre objet et la rendre attentive a cette presence actuellement, ainsy que je dis dans le livre (IVD part II, ch 2).

Mais apres qu'on. s'y est mis, on s'y tient tous-jours, tandis que, ou par l'entendement, ou par la volonté, on fait des actes envers Dieu, soit le regardant, ou regardant quelqu'autre chose pour l'amour de luy ; ou ne regardant rien, mais luy parlant; ou ne le regardant ni parlant a luy, mais simplement demeurant ou il nous a mis, comme une statue dans sa niche. Et quand, a cette simple demeure, se joint quelque sentiment que nous sommes a Dieu et qu'il est nostre Tout, nous en devons bien rendre graces a sa Bonté.

Si une statue que l'on auroit mise en une niche au milieu d'une salle, avoit du discours et qu'on luy demandast : Pourquoy es tu la ? Parce, diroit-elle, que le statuaire mon maistre m'a mis icy. Pourquoy ne te remues tu point ? Parce qu'il veut que j'y demeure immobile. Dequoy sers tu la ? quel profilt te revient il d'estre ainsy ? Ce n'est pas pour mon service que j'y suis, c'est pour servir et obeir a la volonté de mon maistre. Mais tu ne le vois pas. Non, dira-elle, mais il me voit et prend playsir que je sois ou il m'a mis. Mais ne voudrois tu pas bien avoir du mouvement pour aller plus pres de luy ? Non pas, sinon qu'il me le commandast. Ne desires tu donq rien ? Non, car je suis ou mon maistre m'a mis, et son gré est l'unique contentement de mon estre.

Mon Dieu, chere Fille, que c'est une bonne orayson et que c'est une bonne façon de se tenir en la presence de Dieu, que de se tenir en sa volonté et en son bon playsir ! Il m'est advis que Magdeleine estoit une statue en sa niche, quand, sans dire mot, sans se remuer, et peut estre sans le regarder, elle escoutoit ce que Nostre Seigneur disoit, assise a ses pieds ( Lc 10,39).

Quand il parloit, elle escoutoit; quand il entrelaissoit de parler, elle cessoit d'escouter, et cependant elle estoit tous-jours la (TAD liv 6, ch 8). Un petit-enfant qui est sur le sein de sa mere dormante, est vrayement en sa bonne et desirable place, bien qu'elle ne luy die mot, ni luy a elle.

Mon Dieu, ma Fille, que je suis ayse de parler un peu de ces choses avec vous ! Que nous sommes heureux, quand nous voulons aymer Nostre Seigneur ! Aymons le bien donq, ma Fille; ne nous mettons point a considerer trop par le menu ce que nous faysons pour son amour, pourveu que nous sachions que nous ne voulons jamais rien faire que pour son amour. Pour moy, je pense que nous nous tenons en la presence de Dieu mesmement en dormant, car nous nous endormons a sa veuë, a son gré et par sa volonté, et il nous met la sur le lit, comme des statues dans une niche; et quand nous nous esveillons, nous treuvons qu'il est la aupres de nous, il n'en a point bougé, ni nous aussi : nous nous sommes donq tenus en sa presence, mais les yeux fermés et clos (TAD liv 6, ch 11).

Or, voyla. qu'on me presse. Bon soir, ma chere Seur, ma Fille, vous aures de mes nouvelles le plus souvent que je pourray. Croyés que la premiere parole que je vous escrivis fut bien veritable, que Dieu m'avait donné a vous (Lettres 2, note 288) ; les sentimens en sont tous les jours. plus grans en mon ame. Ce grand Dieu soit a jamais nostre Tout.

Je salue ma chere petite fille ma seur , et toute la mayson , Tenés ferme, chere Fille, ne doutés point; Dieu nous tient de sa main et ne nous abandonnera jamais. Gloire luy soit es siec1es des siec1es. Amen.

Vive Jesus et sa tres sainte Mere ! Amen. Et loüé soit le bon Pere saint Joseph ! Dieu vous benisse de mille benedictions.

DCCCXXXIX A LA MêME D'où vient l'amertume spirituelle. - Jésus-Christ est un Dieu de douceur.

Annecy, [1611-1612 ]

Bon soir, ma tres cherement unique Fille. Tenés bien Jesus Christ crucifié entre vos bras, car l'Espouse l'y tenoit comme un bouquet de myrrhe (Ct 1,12), c'est a dire d'amertume ; mais, ma tres chere Fille, ce n'est pas luy qui nous est amer, c'est luy seulement qui permet que nous, nous soyons amers a nous mesmes. Voyci, dit Ezechias, que neanmoins, emmi mes travaux, ma tres amere amertume est en paix (Is 38,17). O le Dieu de douceur veuille addoucir vostre cœur, ou au moins faire que vostre amertume soit en paix. Cette bonne Religieuse desire vous communiquer un peu au large son cœur , mais elle dit qu'elle ne sçait comme faire ; il faudra donq l'ayder, et luy pourres dire que je vous l'ay dit. Dieu soit beni. Amen.

DCCCXL A LA MêME (FRAGMENT) La parole de Dieu et comment il faut la recevoir dés uns et des autres.

Annecy, [1611 ou 1612 ]

……………………………………………………………………………. J'oubliay hier de vous reprendre dequoy vous ne recevies pas en simplicité la parole de Dieu, ains avies des aversions qui vous la rendoyent moins suave des uns que des autres. Oh ! l'humilité et douceur de l'amour de l'Espoux fait demeurer les espouses humblement et doucement attentives a recevoir sa sainte parole. Vive Jesus, ma tres chere Mere, en tout ce que nous sommes, selon l'unité qu'il a fait de nous.

DCCCXLI A MADAME DE LA FLéCHèRE La tristesse des séparations. - Pleurons un peu, non toutefois beaucoup, " nos chers trespassés. " - Les âmes chrétiennes doivent supporter doucement la perte des parents.- L'oraison et la variété des affections qui viennent s'y mêler. - Particulariser les résolutions. - Le langage des yeux.

Annecy, [1611-mars 1613 ]

Or sus, ma tres chere Fille, on me vient de dire que la chere seur est partie , nous laissant encor icy bas avec les passions ordinaires de la tristesse qui a accoustumé d'attaquer les demeurans en telles separations. O Dieu ! je n'ay garde, ma tres chere Fille, de vous dire : Ne pleurés pas. Non, car il est bien juste et raysonnable que vous pleuries un peu ; mais un peu, ma chere Fille, en tesmoignage de la sincere affection que vous luy porties, a l'imitation de nostre cher Maistre qui pleura bien un peu sur son amy le Lazare (Jn 11,35), et non pas toutefois beaucoup, comme font ceux qui, colloquans toutes leurs pensees aux momens de cette miserable vie, ne se resouviennent pas que nous allons aussi a l'eternité, ou, si nous vivons bien en ce monde, nous nous reunirons a nos chers trespassés pour ne jamais les quitter. Nous ne sçaurions empescher nostre pauvre cœur de ressentir la condition de cette vie et la perte de ceux qui estoyent nos delicieux compaignons en icelle ; mais il ne faut pourtant pas desmentir la solemnelle profession que nous avons faitte de joindre inseparablement nostre volonté a celle de nostre Dieu.

Qu'elle est heureuse, cette chere seur, d'avoir veu venir petit a petit et de loin cette heure de son despart, car ainsy elle s'est preparee pour le faire saintement.

Adorons cette Providence divine et disons : Ouy, vous estes benite, car tout ce qui vous plaist est bon. Mon Dieu, ma tres chere Fille, que ces petitz accidens doivent estre receus doucement de nos cœurs ! nos cœurs, dis-je, qui meshuy doivent avoir plus d'affection au Ciel qu'en la terre. Je prieray Dieu pour cette ame et pour la consolation des siens. Ne vous mettes pas en peyne de vostre orayson ni de cette varieté de desirs qui vous viennent, car la varieté des affections n'est pas mauvaise, ni le desir de plusieurs vertus distinctes. Pour vos resolutions, vous les pouves bien particulariser en cette sorte : Je veux donq plus fidellement prattiquer les vertus qui me sont necessaires ; comme, en telle occasion qui se presente, je me prepare a prattiquer telle vertu ; et ainsy des autres. Il n'est pas besoin d'user de paroles mesme interieures ; il suffit d'eslancer son cœur ou de le reposer sur Nostre Seigneur. Il suffit de regarder amoureusement ce divin Amoureux de nos ames, car entre les amans, les yeux parlent mieux que la langue.

Je vous escris sans loysir et en la presence du laquay. Bon soir donq, ma tres chere Fille ; fondés et versés le trespas de la seur en celuy du Sauveur, ne regardés point cette mort de la seur qu'en celle du Redempteur. Qu'a jamais sa volonté soit glorifiee. Amen. Vive Jesus !

Vostre humble serviteur et compere, FRANçs, E. de Geneve.

DCCCXLII A LA MèRE DE CHANTAL Un visiteur annoncé. Il faut lui faire un accueil dévotement agréable. Personne ne se repentira d'avoir aidé la Visitation.

Annecy, mai 1612-février 1613

Dieu vous comble de son saint amour, ma tres chere Fille, ma Mere. Hier Mme la Presidente me dit que M. Berthelot vous vouloit aller voir avec elle, et croy que ce sera aujourdhuy. Or, ainsy qu'elle me parla, il a tout plein de bonne volonté pour nostre Congregation ; c'est pourquoy il le faut recevoir avec un accueil saintement et devotement aggreable et aggreablement devot et saint, et luy tesmoigner que des-ja la Congregation a beaucoup d'obligation a Monseigneur de Nemours (quil faut nommer Monsieur tout court), a cause de la bonne volonté quil a eu, tant pour les laouds de ce que vous acheteries de son fief, que pour le four; et que puis quil a pleu a Dieu de donner commencement a cette petite Congregation dans sa ville principale, vous voules avoir une speciale devotion pour son salut et prosperité, et le tenir comme special protecteur. Qu'il ne se pourra qu'en plusieurs occasions vous n'ayes besoin de ses graces et faveurs, et que vous pries ledit sieur Berthelot de vous y vouloir assister de sa charité et intercession. Que la Congregation s'essayera de fair'en sorte que personne n'aura du repentir de l'avoir aydee ; et semblables petites choses. Ledit sieur Berthelot est un jeun'homme fort eveillé ; mais il ne faut pas laisser de le traitter devotement et de l'entretenir selon le loysir que vous en aures. Il dit que luy mesme contribuera, si

M. de la Bretonniere se peut resoudre de faire nostre chapelle.

Bonjour, ma tres chere Fille ; pour ce jourdhuy je n'iray pas vers vous, voulant laisser le loysir a cet (sic) autre visite. Dites moy si vous vistes hier Mme de Mirebel ; je pense l'aller voir aujourdhui.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.

DCCCXLIII AU DUC DE BELLEGARDE (MINUTE INéDITE) Gratitude et humilité du Saint.

Annecy, [fin 1612-mars 1613 ]

Monsieur,

Lhonneur qu'il vous a pleu de me faire en m'escrivant, m'estonne egalement par sa grandeur et me ravit par sa douceur. Je l'appellerois excessif, si je considerois seulement l'indignité de celuy qui le reçoit ; mais je voy bien que la source d'ou il procede, Monsieur, ne permet pas que l'on puisse nommer ainsy cette faveur, quoy qu'elle excelle au dessus de toutes autres, puis que vous me favorisés selon ce que vous estes, Monsieur, et non selon ce que je suis, qui certes ne suis rien, sinon en l'affection avec laquelle je revere Vostre Grandeur, pour la prosperité de laquelle je respans plusieurs bons souhaitz devant ce grand Dieu du Ciel, qui gratifie volontier les grans de la terre qui gratifient les petitz et qui leur sont doux, gracieux,et favorables ainsy que vous m'estes, Monsieur, et que je vous supplie de m'estre tous-jours ; me regardant comme

Vostre tres obligé, tres affectionné et tres obeissant serviteur.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. Defrance, à Villers-devant-Orval (Belgique).

DCCCXLIV A LA MèRE DE CHANTAL Lumières et sentiments que recevait le Saint pour écrire le Traitté de l'Amour de Dieu.

Annecy, [1612-1613 ]

Ma chere Fille,

Benissés Dieu du loysir qu'il me donne ces deux jours pour faire un peu d'orayson extraordinaire ; car vrayement sa Bonté a respandu dans mon esprit tant de lumieres et dans mon pauvre cœur tant d'affection pour escrire en nostre cher livre du saint amour, que je ne sçay ou je prendray des paroles pour exprimer ce que j'ay conceu, si le mesme Dieu qui m'a fait concevoir ne me fait enfanter.

Revu sur le texte inséré dans le IId Procès de Canonisation.

ANNéE 1613 DCCCXLV A MADAME DE TRAVERNAY Attitude de l'esprit humain en face des évènements. - Considérations sur une mort prématurée. - Notre-Seigneur meilleur juge que nous de nos intérêts. - Consolations à la mère de l'enfant devenu un " brave petit saint. "

Annecy, 3 janvier 1613 .

Je vous asseure, ma tres chere Fille, que vostre affliction m'a touché vivement , ne doutant point qu'elle ne vous ayt esté fort rude, d'autant que vostr'esprit, comme celuy du reste des hommes, ne voyant: pas la fin et intention pour laquelle les choses arrivent, il ne les reçoit pas en la façon qu'elles sont, mais en la façon quil les sent.

Voyla, ma chere Fille, que vostre filz est en asseurance, il possede le salut eternel ; le voyla eschappé et garanti du hazard de se perdre, auquel nous voyons tant de personnes. Dites moy, je vous supplie, ne pouvoit-il pas devenir avec l'aage fort desbauché ? Ne pouvies vous pas recevoir beaucoup de desplaysir de luy a l'advenir, comme tant d'autres meres en reçoivent des leurs ? car, ma chere Fille, on en reçoit souvent de ceux desquelz on en attend le moins. Et voyla que Dieu l'a retiré de tous ses (sic) perilz, et luy a fait recueillir le triomphe sans battaille et moyssonner les fruitz de la gloire sans labeur. A vostr'advis, ma chere Fille, vos vœuz et vos devotions ne sont ilz pas bien recompensés ? Vous les faysies pour luy, mais affin quil demeurast icy avec vous, en cette vallee de miseres ; Nostre Seigneur, qui entend mieux ce qui est [bon] pour nous que nous mesme, a exaucé vos prieres en faveur de l'enfant pour lequel vous les faysies, mais au despens des contentemens temporelz que vous en prœtendiés. En verité, j'appreuve bien la confession que vous faites, que c'est pour vos pechés que cest enfant s'en est allé, par ce qu'elle procede d'humilité ; mais je ne croy pas pourtant qu'elle soit fondee en verité. Non, ma chere Fil1e, ce n'est pas pour vous chatier, c'est pour favoriser cet enfant que Dieu l'a sauvé de bonn'heure. Vous aves de la douleur de cette mort, mais l'enfant en a un grand prouffit ; vous en aves receu du desplaysir temporel, et l'enfant un playsir eternel. A la fin de nos jours, lhors que nos yeux seront desillés, nous verrons que cette vie est si peu de chose quil ne failloit pas regretter ceux qui la perdoyent bien tost : la plus courte est la meilleure, pourveu qu'elle nous conduise a l'eternelle.

Or sus, voyla donq vostre petit enfant au Ciel, avec les Anges et les saintz Innocens ; il vous sçait gré du soin que vous avés eu de luy ce peu de tems quil a ésté en vostre charge, et sur tout des devotions faites pour luy. En contrechange, il prie Dieu pour vous et respand mille souhaitz sur vostre vie, affin qu'elle soit de plus en plus conforme a la volonté celeste, et que par icelle vous puissies gaigner celle dont il jouit. Demeures en paix, ma chere Fille, et tenes bien vostre cœur au Ciel, ou vous aves ce brave petit saint ; perseveres a vouloir tous-jours plus fidelement aymer la bonté souveraine du Sauveur, et je le prie quil soit a jamais vostre consolation.

Je salue de tout mon cœur ma chere petite fileule bienaymee ; mon ame luy souhaite mille benedictions. Mme de Chantal se porte mieux , et ne doute point qu'elle ne vous escrivit si ell'estoit avertie, Je suis sans fin,

Vostre plus humble, tres affectionné et fidele compere et serviteur,

FRANçs, E, de Geneve.

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