Lettres (page 37)

François de Sales · Lettres

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Lettres, tomes 1 à 11 (édition d'Annecy) · 55 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

C - LETTRES PATENTES DE HENRI DE SAVOIE, DUC DE NEMOURS,

EN FAVEUR DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION D'ANNECY ……………258 D - REQUêTE DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION D'ANNECY AU DUC DE SAVOIE ..259 Glossaire des locutions et des mots surannés…………………………………………………….260 Bibliographie ……………………………………………………………………………………267 Index des correspondants et des principales notes biographiques et historiques de ce volume …268 Fin………………………………………………………………………………………………..288 www.JesusMarie.com

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www.JesusMarie.com Saint François de Sales

docteur de l'église catholique

1567 - + 28 décembre 1622

Lettres - tome 9 1619 - 1620

Tome XIX de l'édition d'Annecy.

Sigles, Notes (mode d'emploi) p. 8 Glossaire p. 259 Index historique p. 268

AVIS AU LECTEUR

Des Lettres publiées dans ce volume, un grand nombre ont été revues sur les originaux. La provenance indiquée à la fin de chaque pièce, est celle qui nous était connue au moment où elle nous a été communiquée. Lorsqu'un Autographe provient d'une Communauté française exilée ou dispersée, nous donnons l'ancienne adresse de celle-ci.

Les Lettres qui ne sont suivies d'aucune indication sont celles dont, à défaut d'Autographes ou de copies authentiques, on a dû emprunter le texte à des publications antérieures. Voir l'Avant-Propos du tome XI..

Les Editeurs sont seuls responsables de l'adresse et de la date qui précèdent chaque pièce ; l'une et l'autre sont répétées à la fin quand elles figurent sur l'original, ou qu'elles sont authentiques, quoique fournies par les textes imprimés. Les points remplaçant quelque énumération de la date indiquent que cette partie de la date est donnée, mais fautivement, par l'édition à laquelle notre texte est emprunté.

Quand la date attribuée à une lettre n'est pas absolument sûre, elle est insérée entre []. Ces signes sont également employés pour les mots qu'il a fallu suppléer dans le texte. Des points placés au commencement ou à la fin des lettres indiquent un texte incomplet. Quand les Autographes ont subi quelque mutilation, nous l'indiquons chaque fois.

A la suite du Glossaire se trouve un Index, dans lequel il a été jugé à propos de fondre les noms des destinataires avec les titres des principales notes historiques et biographiques. Toutes les notes concernant le clergé de l'ancien diocèse de Genève sont tirées des Registres de l'époque ; elles sont désignées par les deux initiales R. E.

Sauf indication contraire, tous les renseignements relatifs à la noblesse savoisienne sont empruntés au monumental ouvrage du Comte Amédée de Foras, si dignement continué par le Comte de Mareschal de Luciane .. Armorial et Nobiliaire de l'ancien Duché de Savoie.

Indications sur "Sigles, Notes" : Voir L6 (Lettres6), p.6

NOTES ET RENVOIS Les chiffres en italique renvoient aux numéros de lettres ou de sermons ; les chiffres ordinaires renvoient aux numéros des notes de bas de page , exemples : "S1, 25, XX" = Sermons 1 (vol 7), note de bas de page 25, sermon n XX "L4, 210, 247, 390, 401" = Lettres 4 (vol 14), notes de bas de page 210 et 247 , lettres n 390 et 401

LETTRES DE SAINT FRANCOIS DE SALES

ANNéE 1619 (Suite)

MDXLI A MADAME DE LAMOIGNON Compassion pour une âme. - Souhaits pieux.

Paris, 7 août 1619.

Voyla, ma tres chere Fille, pour la bonne madame de Vaugrenant , a laquelle j'ay beaucoup de compassion, la considerant ainsy environnee d'affaires, elle qui, a mon advis, n'est pas accoustumee a cela. Mays Dieu l'assistera et la tiendra de sa main, ainsy que j'en supplie sa souveraine Bonté, que je ne cesseray jamais non plus de vous souhaiter propice et secourable, ma tres chere Fille, demeurant a jamais Vostre tres humble et tres affectionne serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

7 aoust 1619, a Paris.

A Madamoyselle

Madamoyselle de Lamoignon.

MDXLII A MADAME ANGéLIQUE ARNAULD, ABBESSE DE PORT-ROYAL A MAUBUISSON Cinq avis au sujet d'une confession générale. - Par quel motif la faire. Se laisser à la Providence. - Assurance d'union éternelle.

Paris, 8 août 1619.

Dieu soit beni, ma tres chere Fille, de la tressainte bonté qu'il exerce envers vostre coeur, que le mien, en verite, cherit, ce me semble, tout incomparablement et vrayement comme soy mesme.

Au premier point, je dis que vous fassies donq cette confession ; au second, que vous vous y preparies par maniere d'une amoureuse humilité ; au troysiesme, si vous voules faire quelques marques sur le papier, que je l'appreuverois, mais sans anxieté ; au quatriesme, que cela se face en un jour, c'est a dire en troys ou quatre heures d'un jour, car cela suffit ; au cinquiesme, que vous changies de motif, car je vous connois, a mon advis, fort entierement. Faites le donq pour cette bienaymee humilité, et pour animer d'une forte resolution l'offrande et totale remise de vostre esprit es mains du Pere eternel. Il ne faut point d'autre preparation qu'une humble, mays noble et courageuse confirmation des mouvemens, resoluttons et propositions que nos exercices ont excité en nostre esprit.

Je ne suis ni gueri, ni malade ; mais je pense que bien tost je seray tout a fait le premier. O mon Dieu, ma tres chere Fille, il faut laisser nostre vie et tout ce que nous sommes a la pure disposition de la divine Providence ; car en somme, nous ne sommes plus a nous mesmes, ains a Celuy qui, pour nous rendre siens, a voulu d'une façon si amoureuse estre tout a fait nostre.

J'attens response de Monseigneur le [Prince de Piémont], et j'espere que ce sera pour mon retour , auquel mon ame me presse grandement a cause de mon devoir ; et ne puis m'imaginer que ni retour, ni chose quelcomque me puisse jamais separer de vous: non, ni mesme la mort, puisque nostre union est en Celuy qui ne meurt plus (Rm 6,9).

Mais tous-jours je vous iray voir, ou avec N. ou seul ; car il faut que je le face.

Et tandis, Dieu soit a jamais au milieu de vostre cœur, et je suis invariablement Vostre tres humble frere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

Ce 8 aoust 1619.

MDXLIII A MADAME LE NAIN DE CREVANT Témoignage d'affection et souhaits de perfection spirituelle.

Paris, 20 août 1619.

Je me blasmerois moy mesme, ma tres chere Fille, si je laissois partir cette chere seur sans luy donner, en ces trois lignes, ce foible mais asseuré tesmoignage de la souvenance que j'ay de vous et de vostre cœur que je cheris parfaitement, avec mille desirs qu'il se perfectionne de plus en plus en douceur et humilité, affin quil vive tout selon le cœur de Nostre Seigneur, auquel je le recommande incessamment, et tout ce qui vous est plus aymable, demeurant a jamais et invariablement, Ma tres chere Fille, Vostre tres humble serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

xx aoust 1619.

A Madamoyselle

Madamoyselle de Crevant.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. L. Chagot, au château de Rastignac (Dordogne).

MDXLIV A LA MèRE DE CHANTAL, A PARIS Recommandations à une convalescente. - Saint Bernard prêché par lui-même. - Une nièce de Mme Amelot, prétendante de la Visitation.

Paris, 20 août 1619

Dieu soit loüé, ma tres chere Mere. Non, ne dites pas encor l'Office, mais si vous pouves bien descendre pour la Messe, je le veux bien ; et tenes vous assise le plus que vous pourres, et en lieu ou ce grand vent qui tire dans le chœur ne vous frappe point . Je me prepare pour le sermon, avec beaucoup de desir, non toutefois sans defiance, de bien rendre ce devoir a ce grand Saint, bien que je veuille que ce soit luy mesme qui face le sermon, toutes les conceptions d'iceluy estant tirees de luy mesme. Hier, madame la Presidente Amelot m'amena madamoyselle du Plessis, niece de M. de Marillac, et me pria que j'ïntercedasse pour elle affin que l'on peust avoir resolution demain. Elle m'asseura que les Seurs Carmelites l'aymoyent et cherissoyent grandement, et ne l'ont rejettee pour autre occasion que pour son incommodité corporelle. Il me semble que ce soit une bonne fille ; et si, je metz en quelque consideration qu'elle est de bon lieu et bien apparentee. Elle a 200 livres annuelles a perpetuité, c'est a dire qui demeureront a la Mayson, et ce qu'il faut pour l'entree. Elles reviendront demain pour sçavoir la response, et, en cas qu'on la reçoive, quand on la mettra au premier essay . Madame Amelot est si vertueuse que, comme je croy, elle parle sincerement des qualités de la fille. Bon jour, ma tres chere Mere, je suis incessamment vostre.

MDXLV A UNE DAME La courte durée des séparations faites par la mort. - Contemplation de Jésus et de Marie sur le Calvaire. - Une mère dépouillée de son plus précieux vêtement. .

Paris, 23 août 1619.

Ayant sceu vostre affliction, ma tres chere Fille, mon ame en a esté touchee de la mesure de l'amour cordial que Dieu m'a donné pour vous ; car je vous voy, ce me semble, grandement assaillie de desplaysir, comme une mere qui est separee de son filz unique, et certes bien aymable. Je ne doute pas pourtant que vous ne pensies bien et soyes tres asseuree que cette separation ne soit pas de longue duree, puisque tous nous allons a grans pas ou ce filz se retreuve : entre les bras, comme nous. devons esperer, de la misericorde de Dieu. C'est pourquoy vous deves mitiger et adoucir tant qu'il Vous sera possible, par la rayson, la douleur que la nature vous donne.

Mays je vous parle trop reservement, ma tres chere Fille. Il y a si long tems que vous aves desiré de servir Dieu et que vous estes apprise a l'eschole de la croix, que non seulement vous acceptes celle ci patiemment, mais, je m'asseure, doucement et amoureusement, en consideration de Celuy qui porta la sienne et fut porté sur la sienne jusques a la mort, et de Celle qui n'ayant qu'un filz, mais filz d'amour incomparable, le vit mourir sur la croix, avec des yeux pleins de larmes et un cœur plein de douleur, mais de douleur douce et suave, en faveur de vostre salut et de celuy de tout le monde.

En fin, ma tres chere Fille, vous voyla despouillee et desnuee du vestement le plus pretieux que vous eussies. Benisses le nom de Dieu qui vous l'avoit donné, et l'a repris (Jb 1,21), et sa divine Majesté. vous tiendra lieu d'enfant. Pour moy, j'ay des-ja prié Dieu pour ce defunt, et continueray selon le grand devoir que j'ay a vostre ame, laquelle je prie la bonté eternelle de Nostre Seigneur vouloir remplir de benedictions ; et suis sans reserve tout vostre, ma tres chere Fille, et Vostre serviteur plus humble, FRANçs, E. de Geneve.

Le 23 aoust 1619.

MDXLVI A MADAME ANGéLIQUE ARNAULD, ABBESSE DE PORT-ROYAL A MAUBUISSON Joyeux retour d'un petit voyage. - Une amitié qui commence. - Dans quel esprit la Mère Arnauld doit servir Dieu.

Paris, .3 septembre 1619.

Si faut il, ma tres chere Fille, que je vous die que nous sommes arrivés icy joyeusement. Et comme se pouvait il faire autrement, apres tant de caresses receues a Andilly , et par M. vostre pere en cette ville ? car, a mon advis, il m'a veu et entretenu de bon cœur, et croy qu'en fin j'aurais grand acces en son amitié, si son loysir et mon sejour me permettoyent de le voir souvent. Je vous escriray sur ce sujet mes pensees avant que je parte . Ce pendant, ce billet vous porte une tres intime et tres chere salutation de la part de mon ame, qui vous voit incessamment et ayme tout uniquement la vostre. O Dieu eternel, benisses l'ame de cette fille qu'il vous a pleu lier a la mienne, et respandes sur elle vostre grace en affluence, affin qu'elle vous serve en l'esprit de la dilection des espouses eternellement. Je salue tendrement nos cheres Seurs Marie et Marie Eugénie , et leur souhaite mille benedictions. Amen.

3 septembre 1619.

MDXLVII A UNE DAME DE PARIS Faire courtement les exercices de piété, et avec un maintien digne de Dieu. - La pensée de l'éternité, souveraine consolation ici-bas. - Protestation d'invariable souvenir.

Paris, 4 septembre 1619.

Ma tres chere Fille, L'Introduction a la Vie devote ayant esté faite pour des ames de vostre condition, je vous supplie de la lire et observer au plus pres que vous pourres; car elle vous fournira presque tous les advis qui vous sont necessaires. Seulement j'adjouste en particulier, que vous deves apprendre a faire vos exercices courtz, d'autant que vous n'aves pas tous-jours le loysir requis pour vous dilater en iceux.

Le matin, demi petit quart d'heure suffira. Quand vous pourres ouyr la sainte Messe, faites le ; quand vous ne pourres pas l'ouyr, faites une demi heure de priere, unissant vostre esprit a la tressainte Eglise en l'adoration de ce saint Sacrifice et du Redempteur de nos ames qui y est contenu. Ayes un grand soin d'estre attentive en toutes vos prieres et de tenir vostre cors en reverence devant Dieu, en sorte que le prochain voye que c'est a la divine Majesté que vous parles.

Soyes humble et douce envers tous ; car ainsy Dieu vous exaltera au jour de sa visitation (1 P 5,6). Pries souvent pour les ames desvoyees de la vraye foy, et benisses souvent Dieu de la grace avec laquelle il vous a maintenue en icelle.

Tout passe, ma tres chere Fille; apres le peu de jours de cette vie mortelle qui nous reste, viendra l'infinie eternité. Peu nous importe que nous ayons icy des commodités ou incommodités, pourveu qu'a toute eternité nous soyons bienheureux. Cette eternité sainte qui nous attend soit vostre consolation, et d'estre chrestienne, fille de Jesus Christ, regeneree en son sang, car en cela seul gist nostre gloire : que ce divin Sauveur est mort pour nous.

Au reste, bien que je m'en aille sans esperance apparente de jamais vous revoir en terre, la dilection que Dieu m'a donné pour vostre ame ne recevra aucune diminution, ains demeurera ferme, stable et invariable ; et ne cesseray jamais de souhaiter que vous vivies saintement en ce monde et tres heureusement en l'autre.

Attendant de nous revoir par sa misericorde divine, je seray, Ma tres chere Fille, Vostre tres humble serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

Le 4 septembre 1619, a Paris.

MDXLVIII A UNE DEMOISELLE DE PARIS Les adieux d'un Saint. - Béatitude de l'âme qui n'est qu'à Dieu ; ce qu'elle cherche et ce qu'elle veut.

Paris, 7 septembre 1619.

Ma tres chere Fille,

Je vous dis de tout mon cœur adieu. A Dieu soyes vous a jamais en cette vie mortelle, le servant fidellement entre les peines que l'on y a de porter la croix en sa suite (Mt 16,24), et en la vie eternelle, le benissant eternellement . avec toute la Cour celeste. C'est le grand bien de nos ames d'estre a Dieu, et le tres grand bien de n'estre qu'a Dieu. Qui n'est qu'a Dieu ne se contriste jamais, sinon d'avoir offencé Dieu ; et sa tristesse pour cela se passe en une profonde, mays tranquille et paysible humilité et sousmission, apres laquelle on se releve en .la Bonté divine par une douce et parfaitte confiance, sans chagrin ni despit. Qui n'est qu'a Dieu ne cherche que luy; et parce qu'il n'est pas moins en la tribulation qu'en la prosperité, on demeure en paix parmi les adversités. Qui n'est qu'a Dieu pense souvent en luy parmi toutes les occasions de cette vie. Qui n'est qu'a Dieu il veut bien que chacun sache qu'il le veut servir et se veut essayer de faire les exercices convenables pour demeurer uni a iceluy. Soyes donq toute a- Dieu, ma tres chere Fille, et ne soyes qu'a luy, ne desirant que de luy plaire, et a ses creatures en luy, selon luy et pour luy. Quelle benediction, plus grande vous puis-je souhaiter? Ainsy donq, par ce souhait que je feray incessamment sur vostre ame, ma tres chere Fille, je vous dis a Dieu; et vous priant de me recommander souvent a sa misericorde, je demeure Vostre plus humble serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

La. veille de Nostre Dame, en septembre 1619.

MDXLIX A UNE RELIGIEUSE Garder la paix sans se troubler de la variété des sentiments intérieurs. - Le Monastère, " academie de la correction, hospital de malades spirituelz. " - Remède contre la crainte des esprits. - Souvenir de jeunesse de François de Sales. - Pourquoi les ténèbres et la solitude de la nuit lui sont devenues délicieuses.

Paris, 9 septembre 1019.

Ma tres chere Fille,

Despuis que j'ay veu vostre cœur je l'ay aymé et le recommande a Dieu de tout le mien, et vous conjure d'en avoir soin. Tasches, ma chere Fille, a le tenir en paix par l'esgalité des humeurs. Je ne dis pas : Tenes le en paix; mais je dis : Tasches de le faire; que ce soit vostre principal souci, et gardes bien de prendre occasion de vous troubler dequoy vous ne pouves si soudainement accoyser la varieté des sentimens de vos humeurs.

Sçaves vous que c'est que le Monastere ? C'est l'academie de la correction exacte, ou chaque ame doit apprendre a se laisser traitter, raboter et polir, affin qu'estant bien lissee et explanee, elle puisse estre jointe, unie et collee plus justement a la volonté de Dieu. C'est le signe evident de la perfection de vouloir estre corrigee ; car c'est le principal fruit de l'humilité, qui nous fait connoistre que nous en avons besoin.

Le Monastere, c'est un hospital de malades spirituelz qui veulent estre gueris, et pour l'estre, s'exposent a souffrir la saignee, la lancette, le rasoir, la sonde, le fer, le feu et toutes les amertumes des medicamens ; et au commencement de l'Eglise, on appelloit les Religieux d'un nom qui veut dire guèrisseurs (Controverses part 1, ch 8 art 10 ; Entret. 17). O ma Fille, soyes bien cela, et ne tenes conte de tout ce que l'amour propre vous dira au contraire ; mays prenes doucement, amiablement et amoureusement cette resolution : Ou mourir, ou guerir; et puisque je ne veux pas mourir spirituellement, je veux guerir ; et pour guerir, je veux souffrir la cure et la correction, et supplier les medecins de ne point espargner ce que je dois souffrir pour guerir. Au reste, ma chere Fille, on me dit que vous craignes les espritz. Le souverain Esprit de nostre Dieu est partout, sans la volonté ou permission duquel nul esprit ne se meut. Qui a la crainte de ce divin Esprit ne doit craindre aucun autre esprit. Vous estes dessous ses aisles comme un petit poussin (Ps 16,8 ; 60,5 ; Mt 23,37), que craignes vous ? J'ay, estant jeune, esté touché de cette fantasie, et pour m'en desfaire, je me forçois petit a petit d'aller seul, le cœur armé de la confiance en Dieu, es lieux ou mon imagination me menaçoit de la crainte ; et en fin je me suis tellement affermi que les tenebres et la solitude de la nuit me sont a delices, a cause de cette toute presence de Dieu de laquelle on jouit plus a souhait en cette solitude. Les bons Anges sont autour de vous comme une compaignie de soldatz de garde. La verité de Dieu, dit le Psalme (Ps 90,5), vous environne et couvre de son bouclier : vous ne deves point craindre les craintes nocturnes. Cette asseurance s'acquerra petit a petit, a mesure que la grace de Dieu croistra en vous ; car la grace engendre la confiance, et la confiance n'est point confondue (Rm 5,2).

Dieu soit a jamais au milieu de vostre cœur, ma chere Fille, pour y regner eternellement. Je suis en luy Vostre plus humble Frere et serviteur, FRANçs, E. dec Geneve.

Le 9 septembre 1619.

MDL A MADAME ANGELIQUE ARNAULD, ABBESSE DE PORT-ROYAL A MAUBUISSON Le Saint quitte Paris. - Réponse aux appréhensions sur l'avenir. - Ne pas examiner son oraison d'une manière curieuse. - La patience " parmi les niaiseries et enfances " du prochain. - Un châtiment miséricordieux de la Providence divine. - Ce que Dieu unit est inseparab1e.

Paris, 12 septembre 1619.

Je pars en fin demain matin , ma tres chere Fille, puisque telle est la volonté de Celuy auquel nous sommes, nous vivons et nous mouvons. (Ac 17,28) O qu'il soit loüé, ce grand Dieu eternel, pour les misericordes qu'il exerce envers nous ! Vostre consolation console mon cœur, qui est si fort uni avec le vostre, que rien ne sera jamais receu en l'un que l'autre n'y ayt sa part, ains le tout, puisqu'en verité ilz sont en communauté, ce me semble, parfaite ; et qu'il me soit loysible d'user du langage de la primitive Eglise, un cœur et une ame (Ac 4,32).

Ceci estoit escrit quand j'ay receu vostre seconde lettre; mays je poursuis a vous respondre a la premiere.

J'espere que Dieu vous fortifiera de plus en plus ; et a la pensee, ou plustost tentation, de tristesse sur la crainte que vostre ferveur et attention presente ne durera pas, respondes une fois pour toutes, que ceux qui se confient en Dieu ne seront jamais confondus (Eccli 2,11), et que, tant selon. l'esprit que selon le cors et le temporel, vous aves jetté vostre soin sur le Seigneur, et il vous nourrira (Ps 54,23). Servons bien Dieu aujourd'huy, demain Dieu y pourvoira. Chaque jour doit porter son souci; n'ayes point souci du lendemain (Mt 6, 34), car le Dieu qui regne aujourd'huy, regnera demain. Si sa Bonté eust pensé, ou pour mieux dire conneu que vous eussies besoin d'une assistance plus presente que celle que je vous puis rendre de si loin, il vous en eust donné, et vous en donnera tousjours, quand il sera requis de suppleer au manquement de la mienne. Demeurés en paix, ma tres chere Fille. Dieu opere de loin et de pres, et appelle les choses esloignees (Rm 4,17) au service de ceux qui le servent, sans les approcher : absent de cors, present d'esprit, dit l'Apostre (1 Co 5,3).

J'espere que j'entendray bien ce que vous me dires de vostre orayson, en laquelle pourtant je ne desire pas que vous soyes curieuse de regarder vostre procedé et façon de faire ; car il suffit que tout bonnement vous m'en fassies sçavoir les mutations plus remarquables, selon que vous en aves souvenance apres l'avoir faite. Je treuve bon que vous escrivies, selon les occurrences, pour m'envoyer par apres, selon que vous estimeres estre convenable, sans crainte de m'ennuyer ; car vous ne m'ennuyeres jamais.

Prenés garde, ma tres chere Fille, a ces motz de sot et de sotte, et souvenes vous de la parole de Nostre Seigneur (Mt 5,22) : Qui dira a son frere :

Raca (qui est une. parole qui ne veut rien dire, ains tesmoigne seulement quelque indignation), il sera coulpable de conseil ; c'est a dire, on deliberera comme il le faudra chastier. Apprivoyses petit a petit la vivacité de vostre esprit a la patience, douceur, humilité et affabilité parmi les niaiseries, enfances et imperfections feminines des Seurs qui sont tendres sur elles mesmes et sujettes a tracasser autour des aureilles des Meres. Ne vous glorifies point en l'affection des Peres qui sont en terre et de terre, mays en celle du Pere celeste qui vous a aymee et donné sa vie pour vous (Ep 5,2).

Dormes bien ; petit a petit vous reviendres aux six heures, puisque vous le desires. Manger peu, travailler beaucoup, avoir beaucoup de tracas d'esprit, et refuser le dormir au cors, c'est vouloir tirer beaucoup de service d'un cheval qui est efflanqué, et sans le faire repaistre. Pour la seconde lettre : Ne falloit il pas que vous fussies espreuvee en ce commencement de plus grande pretention ? Or sus, il n'y a rien en cela que des traitz de la providence de Dieu, qui a abandonné cette pauvre creature affin de faire que ses pechés soyent plus fortement chastiés, et que par ce moyen elle revienne a soy et a Dieu, duquel il y a si long tems qu'elle s'est departie . J'eusse voulu que vous ne vous fussies pas raillee et mocquee de ces gens la, mais qu'avec une modeste simplicité vous les eussies edifiés par la compassion dont ilz sont dignes, selon que Nostre Seigneur nous a enseigné en sa Passion. Neanmoins, Dieu soit beni dequoy encor la chose est ainsy passee, avec tant d'edification des autres prochains , selon que le bon M. du V [a] escrit .

Ma chere Fille, je vous dis adieu, et conjure vostre cœur de croire que jamais le mien ne se separera de luy : il est impossible ; ce que Dieu unit est inseparable. Tenes vostre courage haut eslevé en cette eternelle Providence, qui vous a nommee par vostre nom (Is 43,1) et vous porte gravee en sa poitrine maternellement paternelle (Is 49,16) ; et en cette grandeur de confiance et de courage, prattiqués soigneusement l'humilité et debonnaireté. Ainsy soit il.

Je suis incomparablement vostre, ma tres chere Fille. Demeurés en Dieu. Amen.

Je pars un peu plus a la haste, parce que la Reyne desire que je luy face la reverence avant mon retour .

Ce qui n'est point Dieu doit estre peu en nostre estime. Dieu soit vostre protection. Amen.

Le 12 septembre 1619.

MDLI A MESDAMES DE VILLENEUVE ET DE FROUVILLE Une seule lettre pour deux sœurs. - Combien salutaire l'union des cœurs et des âmes. - Les abeilles spirituelles dans leurs ruches. - Assurance de perpétuel et affectueux dévouement.

Vers le 18 septembre 1619 .

Non certes, mes tres cheres Filles, il ne faut qu'une lettre pour deux seurs qui n'ont qu'un cœur (Ac 4,32) et qu'une praetention. Que cela vous est salutaire de vous tenir ainsy l'une a l'autre ! Cett'union des ames est comme l'un guent praetieux qu'on respandit sur le grand Aaron, ainsy que dit le Roy Psalmiste (Ps 132,2), auquel on mesloit tellement plusieurs liqueurs odorantes, que toutes ne faysoyent qu'une senteur et une suavité (Ex 30,23). Mays je ne veux pas m'arrester sur ce sujet. Ce que Dieu a uni en sang et en sentiment est inseparable tandis que ce mesme Dieu regne en nous ; et il y regnera eternellement.

Or sus, vives donq ainsy, mes tres cheres Filles, douces et amiables a tous, humbles et courageuses, pures et sinceres en tout. Quel meilleur souhait puis-je faire pour vous ? Soyes comme des avettes spirituelles qui ne portent que miel et cire dans leurs ruches. Que vos maysons soyent toutes remplies de douceur, de paix, de concorde, d'humilité, de pieté par vostre conversation ; et croyes, je vous supplie, que la distance des lieux ni du tems ne m'osteront jamais cette tendre et forte affection que Nostre Seigneur m'a donné pour vos ames, que la mienne cherit tres parfaitement et invariablement.

Et par ce que la diversité de vos conditions peut requerir que quelquefois je vous escrive differemment, non obstant l'unité de vostre dessein, je le feray un'autre fois ; mais pour le present je me contenteray de vous dire et conjurer de le bien croire sans haesiter, mes tres cheres Filles, que je suis Vostre tres humble et tres affectionné serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

A Mesdames

Mesdames de Villeneufve et de Frouville.

Revu sur l'Autographe conservé à Rome, à Santa Maria in Vallicella, dans la chambre de saint Philippe de Néri.

MDLII A LA MèRE DE CHANTAL, A PARIS Fatigué du voyage, l'Evêque envoie des lettres à distribuer. - Itinéraire.- Les prétendants du monde et les prétendantes au Ciel.

Tours, 18 septembre 1619.

Ma tres chere Mere, Voyla nostre bon M. le Collateral qui vous va revoir, pour soudain nous venir rencontrer en chemin. Je luy porte envie, et si j'estois aussi gaillard que luy pour courir la poste, je ne sçai si je ne ferois point comme luy.

Je ne vous escriray guere, car je n'en puis plus du grand tracas que nous avons fait . Seulement je vous supplie de faire tenir les lettres ci jointes ou elles s'addressent, et de joindre a celle de madame Godeau une copie de l'Exercice ; car je n'en ay sceu faire aucune pendant le chemin, que j'ay eu asses a faire a escrire toutes ces lettres que pour bonne consideration j'ay voulu faire .

Nous partons samedi et allons droit a Bourges, puis a Moulins, de sorte que nous verrons toutes nos Seurs.

La Reyne mere m'a fait caresse , et si, je n'en suis point plus glorieux pour cela : la veuë de ces grandeurs du monde me fait paroistre plus grande la grandeur des vertus chrestiennes et me fait estimer davantage leur mespris. Quelle difference, ma tres chere Mere, entre cette assemblee de divers pretendans (car la cour est cela et n'est que cela), et l'assemblee des ames religieuses qui n'ont point de pretention qu'au Ciel ! Oh ! si nous sçavions en quoy consiste le vray bien !

Or sus, je vous escriray de Bourges, et de Moulins, et de Rouanne, et de Lyon, et tous-jours, Dieu aydant, que je me porte bien. Dieu soit a jamais au milieu de vostre cœur, ma tres chere Mere et tres uniquement chere Mere. Je salue nos Seurs, et suis vostre de la façon que Dieu sçait.

FRANçs, E. de Geneve.

A Tours, le 18 septembre 1619.

MDLIII A MADAME ANGéLIQUE ARNAULD, ABBESSE DE PORT-ROYAL A MAUBUISSON Le retour à Maubuisson de la Mère Arnauld ; affectueuse sollicitude de François de Sales. - Ses sentiments au milieu des faveurs de la cour. - Abeilles et guêpes. - Salutations paternelles.

Tours, 19 septembre 1619.

Le second jour se passe, ma tres chere Fille, des mon arrivee en ce lieu, et je n'ay encor sceu voir monsieur d'Andilly , quoy que je l'aye desiré. Ce sera, Dieu aydant, demain ; mais en attendant, faut-il pas que mon cœur salue le vostre ?

Je sceu a mon depart de Paris que vous esties rentree dans Maubuisson avec vostre petite chere troupe, mays je n'ay peu sçavoir si vous avies treuvé vos papiers, vos meubles de devotion et vostre argenterie sacree ; car celle qui s'est elle mesme desrobee a Dieu, pourquoy ne desroberoit-elle pas toute autre chose ?

Or sus ma tres chere Fille, parmi toutes ces grandeurs de la cour (ou il faut que je vous die que je suis fort caressé), je n'estime rien tant que nostre condition ecclesiastique. O Dieu, que c'est bien autre chose de voir un train d'avettes qui toutes concurrent a fournir une ruche de miel, et un amas de guespes qui sont acharnees sur un cors mort, pour parler honnestement.

Je vous escriray avant mon départ de ce lieu, apres que j'auray veu ce cher frere ; et croyes moy, ma tres chere Fille, mon ame se console a vous escrire, tant il est vray que Dieu veut que mon ame regarde la vostre, la cherisse et soit parfaitement vostre. Je salue les cheres Seurs Catherine Agnes, Marie et Anne ; et nostre bonne seculiere, qui m'est si chere, ma Seur Catherine de Gennes . En somme, mon cœur se tourne a tous momens de vostre costé, et ne cesse point de respandre des souhaitz pour vostre avancement au pur et courageux, mais humble et doux amour divin.

A Tours, le XIX septembre 1619

J'ay veu le bon M. de Bonneuil qui jubile de sçavoir que sa chere fille veuille aymer Dieu . Je la salue, ceste chere petite fille Marie Angelique; son ………………… A Madame Madame l'Abbesse de Port Royal.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Lyon-Fourvière.

MDLIV A LA MèRE MARIE DE JéSUS SOUS-PRIEURE DU CARMEL D'AMIENS (INEDITE) Joie de l'Evêque de Genève d'avoir revu deux des filles de Mme Acarie ; regret de n'avoir pu visiter la troisième, au Carmel d'Amiens.

Tours, 20 ou 21 septembre 1619.

Ma tres chere Seur,

Je ne desirois pas moins de vous voir que je faysois de voir les deux cheres Seurs que j'ay maintenant veües, l'une a Paris au petit Couvent , l'autre icy . Mays il n'a pas pleu a Nostre Seigneur qu'aucune occasion se soit presentee d'aller du costé d'Amiens pendant mon sejour en ces quartiers, d'ou partant tout presentement pour me retirer en mon diocése, duquel je n'ay esté que trop absent, je vay en esprit aupres de vous, et vous envoye ce billet qui vous dira de ma part que toute ma vie j'ay cheri vostre ame de tout mon cœur, et me suis consolé de sçavoir que la divine Majesté vous avoit retiree a son service en une si [sainte] vocation comm'est celle en laquelle vous vivés, et que j'honnore parfaitement, et en laquelle je prie Dieu, et ne cesseray point, que vous perseveries heureusement, faysant des continuelz progres en ………………….. Nous avons bien fort renouvelé l'ancienne amitié et alliance spirituelle [vos deux chères Sœurs] et moy, et elles sont tous-jours mes filles comme autrefois. Et par ce que je n' [ai point oublié que] vous l'estes aussi fort particulierement, je ne vous appelleray plus ma Seur, [ains ma Fille,] en toutes les occasions qui se presenteront desormais. A la R. Mere en N. S., La Seur Marie de Jesus, Sousprieure du Monastere des Seurs Carmelites d'Amiens. Recommandee a la Mere Prieure de Tours

Revu sur l'Autographe conservé au Carmel d'Orléans.

MDLIV bis ( lettre MMXXXVIII du volume XXI reclassée)

(1)

AU PRINCE DE PIéMONT, VICTOR-AMéDéE (FRAGMENT) Pourquoi l'Evêque de Genève estime nécessaire son retour dans le diocèse.

Tours, 20 septembre 1619 (2).

Je demande à Votre Altesse, par les entrailles de la miséricorde de Notre-Seigneur, de s'employer efficacement afin qu'il me soit permis de me retirer. Je dois, par tous moyens, chercher à le faire pour ne pas offenser Dieu, car j'entends chaque jour des nouvelles qui m'affligent beaucoup; de sorte que, à causedu relâchement du Clergé, je vois que ma présence est nécessaire en l'évêché de Genève………. (1) Lettre découverte tardivement et reclassée à la date voulue (2) Voir L7, note 129 la note du destinataire. - Nous empruntons ce fragment à la Vie italienne de saint François de Sales par Gallitia livre VI, chap. XII, p. 490 de la 1e édition, et p. 449 de la seconde. C'est sans doute par une erreur de l'historien ou de l'imprimeur qu'il y porte la date de I620, car pendant toute cette année l'Evêque de Genève ne quitta pas son diocèse où il était rentré le 31 octobre 1619, (L9, note 118). Lorsqu'il écrivait ces lignes, notre Saint attendait à Tours, où il avait rejoint la cour de France, le signal du départ qui eut lieu le lendemain. (L9, notes 37,54).

MDLV A MADAME ANGéLIQUE ARNAULD, ABBESSE DE PORT-ROYAL A MAUBUISSON Intime union que l'éloignement resserre de plus en plus. - Un père chrétiennement résigné. - Attendrissement du Saint sur la maladie de deux de ses filles spirituelles ; prière qu'il adresse à Dieu.

Amboise, 22 septembre 1619.

A mesure que je m'esloigne de vous, ma tres chere Fille, selon les lieux, je me sens interieurement de plus en plus joint et uni a vostre cœur selon l'esprit; et connois bien par la que c'est le bon playsir de Dieu que nous ayons ce sentiment de veritable et sincere dilection.

J'ay veu en fin monsieur vostre frere , que je proteste d'estre l'un des aymables personnages que j'aye veu jamais, pour la bonté et pieté de cœur que Dieu luy a donnee. Le jour precedent il avoit eu l'advis du depart de son pauvre petit François , et neanmoins son esprit estoit en une tranquillité parfaite, et avec un certain repos en la volonté de Dieu, qu'autre que Dieu mesme ne pouvoit luy avoir donné.

J'avois escrit jusques icy, ma tres chere Fille, quand j'ay esté emporté du tracas a la cour, et apres disné ay reveu ce cher frere, tous-jours plus ferme de courage, quoy qu'attendri jusques aux yeux sur la maladie de nos Seurs Catherine de Gennes et Marie . O ma Fille, Dieu me soit en ayde. A peu que je ne luy aye dit les paroles de cet ancien Prophete (3 R 17,20) : Et comment, Seigneur, vous affliges donq encor ces filles, qui pour l'amour de vous m'ont repeu et nourri ? Mays non, ma Fille toute tres chere, j'ayme mieux, avec l'autre Prophete (Ps 38,10) dire : Je suis muet sous vos verges, et n'ouvre nullement ma bouche, car c'est vous qui faites cela. En somme, il sera tous-jours vray que ceux qui pretendent d'avoir part avec Jesus glorifié doivent premierement avoir part avec Jesus crucifié (Rm 8,17).

Or sus, ma Fille, tenes vostre courage haut eslevé en Dieu, en sa providence, en l'eternité. Amen.

Je suis ce que ce mesme Dieu veut et sçait que je suis pour vous, et je ne le sçaurois mieux dire qu'ainsy. Je vous escriray a toutes rencontres, estimant qu'en contentant mon ame en cela, je feray selon le gré de la vostre, que je prie Nostre Seigneur de rendre toute sainte. Amen.

FRANçs, E. de Geneve.

Le 22 septembre 1619.

MDLVI A MADAME LE MAISTRE Les faveurs de l'Epoux divin. - Eloge de Robert Arnauld. - Le martyre de saint Maurice ; le martyre du cœur. – " Tintamarres et presse " qui empêchent le Saint d'écrire à son gré.

Amboise, 22 septembre 1619.

Que vous diray-je, ma Fille, vous voyant parmi ces amertumes ? Oh ! courage, je vous prie ; l'Espoux que vous aves choisi des que vous estes separee de celuy qu'on vous avoit choysi , est un faisceau de myrrhe (Ct 1,12) : quicomque l'ayme ne peut n'aymer pas l'amertume ; et ceux qu'il favorise de son plus estroit amour sont tous-jours piqués de tribulations. Comme pourroit on serrer sur sa poitrine Nostre Seigneur crucifié, sans que les cloux et les espines qui le transpercent ne nous percent ?

O le brave et bon frere que vous aves icy ! Helas ! le depart de son pauvre petit François ne l'a touché que comme un pere qui voit partir son filz de sa mayson et s'esloigner de luy pour approcher un grand Roy et aller recevoir ses faveurs. Voyla, certes, comme il faut vivre en cette vie si pleyne d'inconstance et d'evenemens divers. Mais quand ce frere a sceu vostre maladie et celle de nostre Seur Marie, son cœur s'est attendri et son sentiment a paru sur les yeux; et toutefois il demeure ferme et sans trouble, tant il est vertueux et vertueusement chrestien.

Et moy, ma tres chere Fille, j'espere que Dieu ayant receu en sacrifice de suavité l'acquiescement de ce pere et le vostre, et celuy du grand pere et de la grand mere, et des tantes , il ne permettra pas que la tribulation face plus de progres : ainsy je l'en supplie, et qu'il vous face sainte.

Le grand saint Maurice, patron de la Touraine, dont on fait aujourd'huy la feste, vit tuer toute sa chere legion devant ses yeux; et on peut dire qu'il souffrit autant de fois le martyre comme il vit martyriser et meurtrir de soldatz. Ma Fille, nous souffrons le martyre du cœur quand, pour l'amour de Dieu, nous voyons mourir et acquiesçons a la mort de ceux que nous cherissons. Or sus, que puis je dire davantage ? Celle qui vit mourir le plus aymable filz de tous les filz sur la croix, veuille impetrer de ce mesme Filz les consolations qui vous seront convenables, et a monsieur vostre pere et a madamoyselle vostre mere.

Je porte au milieu de .mon cœur la memoire de madamoyselle N., vostre chere cousine et ma chere fille , et voudrois bien luy escrire ; mays je ne puis parmi ces tintamarres de cette presse qui a peine m'a peu permettre de vous escrire ces lignes. Salues la cherement de ma part, je vous supplie, et l'asseures que je ne passeray pas Bourges, ou nous nous acheminons demain matin , sans que je luy envoye une de mes lettres. Aymes cette chere ame, et l'appuyes de vostre conversation, affin que, selon ses inclinations bonnes et vertueuses, elle serve Dieu de mieux en mieux.

Je n'escris point non plus a madamoyselle vostre mere, car je sçai bien qu'elle se contente que ce soit a vous a qui je dis que je suis finalement son serviteur tres humble. Ma tres chere Fille, demeures ferme et forte en l'amour de Nostre Seigneur, qui m'a rendu, sans que jamais je varie, parfaitement tout vostre. FRANçs, E. de Geneve.

D'Amboyse, ce 22 septembre 1619.

MDLVII A M. ANTOINE ARNAULD Consolations sur plusieurs afflictions. - De quoi nous devons remercier Dieu.- Moderer son travail " a mesure que le tems amoindrit les forces. "

Amboise, 22 septembre 1619.

Monsieur,

Je vous regarde de bien loin selon le cors, mays de bien pres selon l'esprit, et voy vostre cœur paternel affligé de plusieurs accidens survenus despuis mon depart. Mais je voy encor, ce me semble, que Dieu, vostre bon Ange, vostre prudence et vostre courage vous soulagent et fortifient parmi toutes ces secousses. Vous sçaves trop bien la condition de cette miserable vie que nous menons en ce monde, pour estre estonné des evenemens qui y arrivent de diverses sortes. Que vous puis je donq dire en cette occasion ? Laissons prendre a Dieu ce qu'il luy plait, et le remercions de ce qu'il nous laisse, et encor plus de ce qu'il nous rendra le tout avec une usure nompareille au jour auquel nous verrons sa face. J'ay et auray a jamais part a vos contentemens et a vos desplaysirs, puisque je suis inseparable d'affection d'avec vous et vostre famille benite de Dieu, laquelle, en la personne de M. d'Andilly (note 51)

et de moy, vous conjure d'avoir bien soin de vostre personne pour ne point tant travailler des-ormais, qu'a mesure que l'aage decline vous deves vous soulager par un juste repos. Vous feres incomparablement plus en dix ans de labeur moderé qu'en un ou deux de peyne excessive. Il faut, certes, diminuer la charge a mesure que le tems amoindrit les forces.

Me promettant que vous prendres en bonne part cette cordiale remonstrance, je vous supplie, Monsieur, de bien perseverer a m'aymer, comme sans fin je seray Vostre tres humble et tres affectionné serviteur, [FRANçS, E. de Geneve.]

A Amboyse, ce 22 septembre 1619.

MDLVIII A LA MèRE DE CHANTAL, A PARIS (INéDITE) L'hôte de l'Evêque de Genève à Bourges. - Lettres du Saint et de la Sainte trop lentes à parvenir. - Début des tracasseries au sujet du mariage de M. de Foras. - La courte consolation des Sœurs de Moulins. - Pourquoi François de Sales n'écrit pas longuement.

Bourges, 28 ou 29 septembre lôl9 .

Ma tres chere Mere, Icy a Bourges, entre les caresses non pareilles de nostre Monseigneur l'Archevesque en sa mayson, j'ay receu vostre lettre du 23 de ce moys, unique, jusques a present, que j'aye receüe. Mais j'admire bien plus que vous ayant escrit de Chatres (sic), d'Orleans, de Tours, d'Amboyse, vous n'en ayes encor receu pas un seul mot. Au moins suis-je asseuré que M. Flocard vous aura veu, et fidelement mis en main ma lettre (lettre 1552) a l'heure que j'escris celleci, si quelque disgrace ne luy est survenue. Or sus, il faut que M. et Mlle de Forax digere (sic) ces amertumes, puisque Dieu le permet, qui, comme j'espere, leur donnera ensuite des bonnes et solides consolations. Ell'a eu rayson de dire que c'estoit elle qui avoit fait le mariage, car je ny ay, pour moy, contribué que ce que je ne pouvois pas refuser a la verité des qualités de

M. de Forax et que je ne devois pas denier a son amitié .

Nos Seurs ont esté consolees plus quil ne se peut dire, bien qu'en cet embaras incroyable je ne les ay guiere veu en particulier, ains seulement a la Messe et exhortation . De leurs nouvelles, je vous en escriray par chemin entre ci et Moulins, comme des nouvelles de celles de Moulins entre Moulins et Lyon ; car en ces villes ou on fait les complimens a Madame , il ny a nul moyen d'escrire qu'aux heures esquelles vous ne voules pas que j'escrive. C'est pourquoy, bon soir, ma tres chere Mere ; Dieu soit a jamais au milieu de nostre unique cœur. Amen. Je salue de toute mon affection nos cheres Seurs. Amen. Ma tres chere Mere, je partz ainsy, sans loysir d'escrire davantage ; mais salues, je vous supplie, nos bonnes dames. Nostre Seigneur soit nostre tres unique praetention. Amen. A Madame [Mad]ame de Chantal,

Supre de Ste Marie de la Visitation.

Paris.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Limoges. MDLIX

A LA MèRE ROSSET

SUPéRIEURE DE LA VISITATION DE BOURGES Quelque chose qui est " demeuré sur le cœur " du Saint. - Un métier plus difficile que celui de reprendre. - Ne pas être prompte à promettre, mais agir avec conseil. - Obtenir à la fois le respect et l'amour de ses inférieurs. - La douceur ne doit point ressembler à la timidité.

Varennes, 2 octobre 1619.

Ma tres chere Fille,

Je retourne en arriere vous revoir en esprit et saluer vostre chere ame par ce billet, ne me pouvant contenter de cet a Dieu si court que je fus forcé de vous dire , m'estant demeuré sur le cœur que je ne vous parlay pas asses clairement sur le sujet de vostre conduitte en l'administration de vostre charge, selon que je m'estois proposé de vous en entretenir un peu plus amplement, si j'en eusse eu le loysir. Or, je repare cette-faute au mieux que je puis, vous disant : 1. que vous ne monstries point cette lettre que je ne fay que pour vous

2. Gardes vous bien de tomber en aucun descouragement pour voir quelque petite murmuration, ou quelque sorte de reprehension qui vous soit faite. Non, ma tres chere Fille, car je vous asseure que le mestier de reprendre est fort aysé, celuy de faire mieux, difficile ; il ne faut guere de capacité pour treuver les defautz et ce qu'il y a a redire en ceux qui gouvernent et en leur gouvernement. Et quand on nous reprend ou qu'on nous veut marquer nos imperfections en la conduitte, nous devons doucement tout ouyr, et puis proposer cela a Dieu et nous en conseiller avec nos aydes ou coadjutrices ; et apres cela, faire ce qui est estimé a propos, avec une sainte confiance que la divine Providence reduira tout a sa gloire.

3. Ne soyes pas prompte a promettre, mays demandes du loysir pour vous resoudre es choses de quelque consequence ; cela est propre pour bien asseurer nos affaires et pour nourrir l'humilité. Saint Bernard escrivant a l'un de mes praedecesseurs, Arducius, Evesque de Geneve (lettre 27) : " Fay, " dit-il, " toute chose avec conseil, " mais conseil de peu de gens, qui soyent paysibles, sages et bons.

4. Faites si suavement cela, que vos inferieures ne prennent point occasion de perdre le respect qui est deu a vostre charge, ni de penser que vous aves besoin d'elles pour gouverner ; ains faites leur connoistre doucement, sans le dire, que vous faites ainsy pour suivre la regle de la modestie et humilité, et ce qui est porté par les Constitutions (Const 30) ; car voyes vous, ma chere Fille, il faut tant qu'il est possible, faire que le respect de nos inferieurs envers nous ne diminue point l'amour, et que l'amour ne diminue point le respect.

5. Ne vous troubles point d'estre un peu rudement contrerollee par cette bonne ame de dehors , mays passes outre en paix, ou a faire selon son advis es choses esquelles il n'y a point de danger de la contenter, ou a faire autrement quand la plus grande gloire de Dieu le requerra ; et alhors il faut, le plus dextrement qu'on pourra, la gaigner, affin qu'elle le treuve bon.

6. Sil y a quelque Seur qui ne vous traitte pas avec asses de respect, faites le luy sçavoir par celle des autres que vous jugeres la plus propre a cela, non comme de vostre part, mais de la sienne. Et affin qu'en toutes façons vostre douceur ne ressemble point a la timidité et ne soit point traittee comme cela, quand vous verries une Seur qui feroit profession de n'observer pas le respect, il faudroit, doucement et a part, vous mesme luy remonstrer qu'elle doit honnorer vostre office et cooperer avec les autres a conserver en dignité la charge qui lie toute la Congregation en un cors et en un esprit.

Or sus, ma tres chere Fille, tenes vous bien toute en Dieu, et soyes humblement courageuse pour son service ; et recommandes luy souvent mon ame qui, de toutes ses affections, cherit tres parfaitement la vostre et luy souhaite mille et mille benedictions.

Quand je vous dis : ne monstres pas cette lettre, je veux dire : ne la monstres pas indifferemment ; car si c'est vostre consolation de la monstrer a quelqu'une, je le veux bien.

A Varennes , le 2 octobre 1619.

Je salue cherement nos Seurs, notamment celles qui sont de nostre mayson d'Annessi, que j'ayme incomparablement . A ma tres chere Seur en Nostre Seigneur, Ma Sr Anne Marie,

Supre en la Congregation de Ste Marie de la Visitation.

A Bourges.

Revu sur une copie faite par la Mère Rosset, conservée à la Visitation d'Annecy.

MDLX A LA MèRE DE CHANTAL, A PARIS (INéDITE) Pourquoi François de Sales n'a pu voir à souhait Mme de Villesavin. - Témoignages d'estime qu'il a reçus de la Reine mère. - Les Prélats de la cour et les bons propos de l'Evêque de Luçon. - On cherche à retenir le Saint en France ; ses sentiments à ce sujet. - Projet d'itinéraire. - Heureuses rencontres à Tours et à Bourges. - Ce qu'on perd à la cour. - De quoi on blâme la Mère Anne-Marie Rosset ; conseils que lui a donnés le saint Fondateur. - La future fondation d'Orléans et les aversions de Mgr Frémyot. - Nouvelles du Monastère de Moulins où Mme du Tertre " exerce sa vanité fort honnorab1ement. "

Roanne-Voreppe, 5-19 octobre 1619 .

Il est bien tems, ma tres chere Mere, que je vous rende comte de mon voyage despuis Tours jusques icy. Nous partismes donq de Tours le samedi , avec certes du desplaysir d'y laisser la chere Mme de Villesavin malade, non sans quelque danger. Je ne la vis que deux fois, non seulement par ce que cette cour si grande et en laquelle j'avois tant de complimens a faire m'en empescherent, mais aussi, et encor plus, par ce que monsieur de Villesavin estoit en une si grande anxieté, crainte qu'on ne la fit parler, que nonobstant tout le soin que j'avois pour cela, il estoit merveilleusement en peine. Et moy je le suis certes un peu jusques a ce que je sache qu'elle soit hors de peril, car je la cheris grandement pour sa bonté et veritable vertu.

La, je vis la Reyne mere et luy fis la reverence a l'arrivee et au depart; et elle me favorisa grandement par le tesmoignage qu'elle rendit du desir qu'ell'avoit eu de me voir, et de celuy qu'ell'avoit de m'ouïr et me voir plus longuement . J'appris a connoistre tout plein de Praelatz, et particulierement M. l'Evesque de Lusson, qui me jura toute amitié et me dit qu'en fin il se rangeroit a mon parti, pour ne penser plus qu'a Dieu et au salut des ames . Je vis M. le Cardinal de la Rochefocaut , qui m'obligea infiniment, et me dit qu'il desiroit faire l'union des Audriettes , et quil auroit un soin tout particulier de la Mayson de Sainte Marie, c'est a dire, dit il, de vos Filles. Or, je vous dis tout ceci affin que si la Reine mere va demeurer a Paris, vous puissies aux occurrences employer la faveur de M. de Lusson, puysquil m'ayme, et que vous esperies aussi en celle de M. le Cardinal.

Je vis enfin M. le Cardinal de Retz, qui d'abord m'invita a demeurer en France par une proposition laquelle, estant bien mesnagee, seroit la plus convenable a mon esprit de toutes celles qu'on m'eut peu faire . J'en conferay avec M. de Berule et avec mon parfait ami M. des Hayes, duquel, quand il viendra a Paris, vous pourres sçavoir plus entierement la chose ; car je luy escriray quil vous en parle, bien que nous fussions demeurés d'accord que nul n'en sceut chose du monde, d'autant que je pensois vous le pouvoir escrire au long ; ce que je voy maintenant n'estre pas possible ni asseuré. L'affaire n'est pas encor preste, ni ne le sera pas si tost ; et tandis, nous escouterons ce que Dieu en ordonnera, a la plus grande gloire duquel je veux tout reduire et sans laquelle je ne veux rien faire, moyennant sa grace, ainsy que je fis entendre a mon dit seigneur le Cardinal d'abord, et le luy repliquay de rechef estant a Amboyse , ou il m'en parla encor plus cordialement; et Monsieur le Cardinal de la Rochefocaut m'en tendit un mot devant M. le Prince , mais en sorte que cela ne fut point consideré. On me dit despuis que M. l'Archevesque de Sens en avoit parlé fort longuement au Roy, qui y avoit pris playsir. Mays en fin, si Dieu ne le veut de sa volonté d'approbation, je ne le veux jamais vouloir, et ni mettray du tout rien du mien que mon consentement a la Providence celeste, quand je connoistray que ce sera son service.

Le Roy me donna ses commandemens fort amiablement, et tant luy que la Reine mere tesmoignerent a Son Altesse qu'ilz avoit (sic) a playsir que je suivisse Madame. La, a Amboyse, nous receumes l'advis que nous irions a Nice et a Chasteaumorand ; avant hier nous fusmes advertis que nous allions droit a Grenoble, et de la en Savoye, a Chamberi, d'ou je me retireray a Annessi. Il falloit escrire toutes ces choses du monde a ma Mere, affin qu'elle sache tout: maintenant, parlons des affaires de Dieu.

A Tours, je vis les Meres Carmelines et y fis un'exhortation, et fus fort edifié de voir la Superieure , fille de feu Mlle Acarie, qui est une ame de haute vertu et d'esprit merveilleusement amiable et franc, et joyeux et gay. Je vis le P. Suffren, avec mille reciproques consolations, et communicasmes fort franchement ; c'est un grand personnage, et veritablement humble et sincere .

A Bourges, il est incroyable combien de faveurs nous receumes de M. nostre Archevesque, qui est veritablement cordial (notes 73,74) ; mais nous eumes fort peu de tems a parler. M. de Neucheze , qui fait une particuliere profession de vous aymer, me dit quil vous avoit escrit pour se plaindre de la defiance que son cousin avoit de luy ; et que quand il vint a Bourges, il ne vint nullement a l'archevesché et ne vid point M. l'Archevesque, qui est fort bien avec M. le Mareschal . Il faudra donner un peu de loysir aux espritz de digerer leurs petitz dépitz, et puis tout se remettra.

M. de Saint Aignan n'est encor point venu ; mais il faut que je vous die que nous avons veu en sa mayson tant de marques de la pieté de Mme de Saint Aignan que j'en suis devenu tout amoureux, m'estant advis qu'elle sera un jour sainte si elle persevere avec humilité.

Penses vous, ma tres chere Mere, que des Roane j'aye eu le loysir de continuer cette lettre jusques icy a Vareppe, deux liëues pres de Grenoble ? C'est une grande perte de tems que d'estre a la cour, et plusieurs y perdent encor l'eternité. Non pas certes pour celle-ci, car tout y va presque selon Dieu ; et c'est une grande consolation de voir nostre petite Madame si gaye et toute bonne, et Madame de Vandaume, qui est un (sic) parfaite bonté , et tout son train si bien rangé et vertueux.

A Bourges, je treuvay la pauvre Superieure entre les mortifications continuelles qu'on luy fait sur ce qu'elle n'est pas habile aux choses du monde et trop facile a la reception des filles et a la conduite des Seurs. La pauvrette est, nonobstant cela, toute douce et amiable. Je luy parlay et a l'Assistente ensemblement, et dis qu'elle ne s'obligeast nullement a faire tous-jours venir l'Assistente au parloir avec elle ; mays qu'es affaires de consequence, apres avoir ouy ce qu'on propose, elle prit loysir d'en conferer avec elle et les Coadjutrices, par ce qu'en cette sorte elle conservera la dignité de Superieure et la bonne conduite des affaires ensemblement ; et non pas avec cette timidité avec laquelle elle n'osoit venir au parloir sans l'Assistente, de peur qu'on ne luy parlast d'affaires temporelles : en quo y elle se tenoit trop sujette, et privoit les Seurs de deux presences, dont l'une pour le moins est requise pour tenir en devoir les Novices. Et dis a l'Assistence (sic) qu'elle rendit tout respect a la Superieure, nonobstant le peu d'experience qu'ell'avoit aux choses temporelles.

Mays quant a madame leur bonne protectrice , elle ne sera pas satisfaite si on ne met un' autre Superieure ; car, dit elle, cette fille est faite pour estre un (sic) tres excellente Directrice, et c'est dommage de la divertir au soin du temporel auquel elle ne sçauroit reuscir. Mays on verra dans quelque tems ce quil faudra faire.

Monseigneur l'Archevesque et M. de Neuchaize ne peuvent souffrir qu'on parle d'une Mayson a Orleans, et, comme je vous escrivis estant audit Orleans, ou je laissay ma lettre au P. Lalemand , il faudra conduire prudemment la reception ou acceptation d'une Mayson, et estre bien asseuré de ce qui se promettra ; car on me dit que le peuple y estoit un peu dur, et les espritz malaysés a conduire. Mays le P. Lalemant, avec sa charité et prudence, pourra donner les advis asseurés de toute chose. Il faudra tous-jours bien peser l'extreme aversion que Monsieur l'Archevesque a a cela .

Je treuvay la pauvre Seur Jeanne Françoise toute attendrie dequoy, a son advis, vous ne pouves avoir de l'inclination pour elle ; elle s'est grandement changee, et marche de bon pied en la douceur et humilité, a ce que j'appris. J'ay escrit sur chemin a la Superieure (lettre 1559) pour la soulager un peu, puisque mesme je ne peu luy dire a Dieu qu'a la desrobee, non plus qu'a nos Seurs de Moulins et de Lyon , a cause de la surprise de mon depart que, par force, il me faut faire soudain comme Madame monte en carosse, par ce que je suis de la carosse qui va immediatement devant elle.

A Moulins, je treuvay tout bien, hormis que nostre Seur a besoin d'une Directrice, ne pouvant fournir a tout elle mesme, a cause du bon nombre de Novices qu'ell'a . La fille des revelations est toute desabusee, et croy qu'elle fera prou. Mlle du Tertre (L8, note 912)

exerce sa vanité fort honnorablement ceans, ayant sa chambre tapissee et son lit de soye ; mays il faut un peu la supporter, il y a esperance de mieux. Helas, que les enfans du monde sont niays de vouloir estre estimés grans et dignes de respect par ces mollesses d'esprit ! (note 84)………………………………………………………………..

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Harrow (Londres).

MDLXI A LA SOEUR DE LA ROCHE, ASSISTANTE-COMMISE A ANNECY (L8, note 837) Réponse au sujet d'un délai pour la profession d'une Novice.

Chambéry, 23 octobre 1619.

Ma tres chere Fille,

On peut, pour le sujet dont vous m'escrives, retarder la profession de nostre Seur ; ce que je vous escrirois plus amplement, n'estoit que je suis si pressé que je n'ay loysir de rien adjouster. Et cependant je me dispose de vous voir dans 4 ou cinq jours, comme je desire. Vous pourres donq recevoir ce que ce sieur porteur donnera, et puis, en son tems, la profession et le reste se feront. Vostre plus humble frere en Nostre Seigneur, FRANçs, E. de Geneve.

A Chamberi, le [2]3 octobre 1619.

A ma tres chere Fille en N. Sr, Ma Seur Claude Agnes,

Superieure des Seurs de la Visiton.

Anessi.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Poitiers.

MDLXII A MONSEIGNEUR JEAN-PIERRE CAMUS, éVêQUE DE BELLEY (L4, note 197) Deux amis qui n'ont pu se dire adieu, ni se rencontrer en chemin. – Le " nid" de l'Evêque de Genève bien loin de 1' " aymable Paris" de l'Evêque de Belley. - Pourquoi les PP. Capucins sont plus propres à faire le bien dans le diocèse de Mgr Camus. - Messages d'honneur et d'affection.

Chambéry, 27 octobre 1619.

Monseigneur,

L'affection que vous aves pour moy vous fera, comme je croy, asses imaginer quel a esté mon desplaysir de partir de Paris sans avoir eu lhonneur de prendre congé de vous, que peut estre ne reverray-je jamais .

A Chatres (sic) on me dit que vous esties a Estampes ; a Estampes on me dit que vous esties a Chatres, et je croy que vous n'esties ni en l'un ni en l'autre des lieux, mays ou a Maubuisson ou par les chemins. En somme, me voyci en mon nid ; quelle qu'en soit la vallee, il me sera tous-jours avis que vous en soyes a une journee prés, et en vain, car vous seres dans vostre aymable Paris, parmi cette multitude d'ames que Dieu veut tenir par vostre entremise .

Or, passant icy et entre les a Dieu que je dis a nostre court , les RR. PP. Capucins m'ont fait entendre comme ilz sont desirés a Belley, ou d'autres Religieux se desirent en leur place ; et je sçai, Monseigneur, que vostre intention premiere fut d'avoir des Religieux qui administrassent le saint Sacrement de l'absolution, mays que si les Capucins le pouvoyent administrer, vous les praefereries a tous autres. Et a la verité, ilz sont praeferables pour mille raysons, puisque maintenant ilz ont faculté de confesser en cette Province ; car ilz ont des gens de capacité, une renommee et approbation incomparable des peuples, une pauvreté qui incommode le moins ceux qui les entretiennent, une correspondance entr'eux qui peut tenir en observance les Religieux, et une tres particuliere inclination a vous honnorer. C'est pourquoy, vostre Belley attendant sur ce vos commandemens, je vous supplie de contribuer vostre authorité a ce parti, duquel je sçai que vostre bercail sera grandement consolé, et vous extremement satisfait .

Ce pendant, Monseigneur, faites moy la grace de ne point permettre que mon esloignement de vostre presence diminue vostre sacree bienveuillance envers moy qui vous honnoreray a jamays tres cordialement, et seray invariablement Vostre tres humble et tres obeissant frere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

A Chamberi, le 27 octobre 1619.

Si je n'esperois d'escrire a la Visitation de Paris et a Maubuisson bien tost, je vous supplierais de commander a M. Jantet qu'il fit mes honneurs en ces deux Maysons ; mays puisque dans deux ou trois jours je les feray moymesme par lettres, je me contenteray, si! vous plait, quil asseure monsieur et madame de Saint Bonet de mon humble obeissance ; et quand j'escriray par dela, je n'oublieray pas de rendre mon devoir a madame de Herce .

A Monseigneur

Monseigneur le Rme Evesque de Belley,

Prince du St Empire.

Revu sur l'Autographe conservé à Milan, Archives du prince Trivulzio. MDLXIII A LA MèRE DE CHANTAL, A PARIS (FRAGMENT) L'unique ambition du grand Aumônier de Christine de France.- Pourquoi il méprise la cour.

Chambéry, 30 octobre 1619 .

………………………………………………………………………….. Madame, Son Altesse et M. le Prince ont voulu que je fusse le grand Aumosnier de madite Dame ; et vous me croires, je pense, aysement, quand je vous diray que je n'ay directement ni indirectement ambitionné cette charge . Non veritablement, ma tres chere Mere, car je ne sens nulle sorte d'ambition que celle de pouvoir utilement employer le reste de mes jours au service de l'honneur de Nostre Seigneur. Non certes, la court m'est en souverain mespris, parce que ce sont les souveraines delices du monde que j'abhorre de plus en plus, et luy, et son esprit, et ses maximes, et toutes ses niaiseries………………….

MDLXIV A MADAME ANGéLIQUE ARNAULD, ABBESSE DE PORT-ROYAL A MAUBUISSON Comment se rassurer au milieu des inclinations mauvaises de la nature. - Exemple de saint Paul. - L'inconstance de notre âme ; ce qui doit y demeurer stable. - Manière de combattre les tentations d'affectation. - Conséquence des fautes vénielles. - Etre juste envers soi-même. - Le danger des austérités indiscrètes.

[Fin octobre ou novembre) 1619 .

………………………………………………………………………. Je voy clairement cette formiliere d'inclinations que l'amour propre nourrit et jette sur vostre cœur, ma tres chere Fille, et sçai fort bien que la condition de vostre esprit subtil, delicat et fertile contribue quelque chose a cela ; mays pourtant, ma tres chere Fille, en fin ce ne sont pour tout que des inclinations, desquelles puisque vous sentes l'importunité et que vostre cœur s'en plaint, il n'y a pas de l'apparence qu'elles soyent acceptees par aucun consentement, ou du moins par consentement deliberé. Non, ma tres chere Fille ; vostre chere ame ayant conceu le grand desir que Dieu luy a inspiré de n'estre qu'a luy, ne vous rendes pas aysee a croire qu'elle preste son consentement a ces mouvemens contraires. Vostre cœur peut estre tremoussé par le sentiment de ses passions, mais je pense que rarement il peche par le consentement.

0 moy miserable homme, disoit le grand Apostre (Rm

7,24), qui me delivrera du cors de cette mort ? Il sentoit un cors d'armee composee de ses humeurs, aversions, habitudes et inclinations naturelles, qui avoyent conspiré sa mort spirituelle ; et parce qu'il les craint, il tesmoigne qu'il les hait ; et parce qu'il les hait, il ne les peut supporter sans douleur ; et sa douleur luy fait faire cet eslan d'exclamation, a laquelle il respond luy mesme (Rm 7,25) que la grace de Dieu, par Jesus Christ, le garantira, non de la crainte, non de la frayeur, non de l'alarme, non du combat, mais ouy bien de la desfaite, et l'empeschera d'estre vaincu.

Ma Fille, estre en ce monde et ne sentir pas ces mouvemens de passions sont choses incompatibles. Nostre glorieux saint Bernard dit (Ep.254 ad Guarinum) que c'est heresie de dire que nous puissions perseverer en un mesme estat icy bas, d'autant que le Saint Esprit a dit par Job (Jb 14,2), parlant de l'homme, que jamais il n'est en mesme estat.

C'est pour respondre a ce que vous dites de la legereté et inconstance de vostre ame, car je le croy fermement qu'elle est continuellement agitee des vens de ses passions, et que par consequent elle est tous-jours en bransle ; mais je croy aussi fermement que la grace de Dieu et la resolution qu'elle vous a donnee, demeure continuellement en la pointe de vostre esprit, ou l'estendart de la Croix est tous-jours arboré, et ou la foy, l'esperance et la charité prononcent tous-jours hautement : VIVE JESUS !

Voyes vous, ma Fille, ces inclinations d'orgueil, de vanité et de l'amour propre se meslent par tout, et fourrent insensiblement et sensiblement leurs sentimens presque en toutes nos actions ; mays pour cela ce ne sont pas les motifs de nos actions. Saint Bernard les sentant un jour qu'elles le faschoyent tandis qu'il preschoit : " Retire-toy de moy, Satan (Mt 4,10), dit il ; je n'ay pas commencé pour toy, et ne finiray pas pour toy . "

Une seule chose ay je a vous dire, ma tres chere Fille, sur ce que vous m'escrives que vous fomentes vostre orgueil par des affectations en discours, en lettres. Es discours, certes, quelquefois l'affectation passe si insensiblement qu'on ne s'en apperçoit presque pas ; mais si pourtant on s'en apperçoit, il faut soudain changer le stile. Mais es lettres, a la verité, cela est un peu, ains beaucoup plus insupportable ; car on void mieux ce que l'on fait, et si on s'apperçoit d'une notable affectation, il faut punir la main qui l'a escritte, luy faysant escrire une autre lettre d'autre façon.

Au reste, ma tres chere Fille, je ne doute point que parmi cette si grande quantité de tours et de retours de cœur, il ne se glisse par ci par la quelques fautes venielles ; mais pourtant, comme estans passageres, elles ne nous privent pas du fruit de nos resolutions, ains seulement de la douceur qu'il y auroit de ne point faire ces manquemens, si l'estat de cette vie le permettoit.

Or sus, soyes juste : n'excuses, ni n'accuses aussi qu'avec meure consideration vostre pauvre ame, de peur que si vous l'excuses sans fondement vous ne la rendies insolente, et si vous l'accuses legerement vous ne luy abbatties le courage et la rendies pusillanime. Marches simplement, et vous marcheres confidemment (Pr 10,9).

Encor faut-il que j'adjouste en ce bout de papier ce mot important : ne charges point vostre foible cors d'aucune autre austerité que de celles que la Regle vous impose ; gardes vos forces corporelles pour en servir Dieu es prattiques spirituelles, que souvent nous sommes contraintz de laisser quand nous avons indiscrettement surchargé celuy qui, avec l'ame, les doit exercer.

Escrives moy quand il vous plaira, sans ceremonie ni crainte; n'employes point le respect contre l'amour que Dieu veut estre entre nous, selon lequel je suis a jamais invariablement Vostre tres humble frere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

MDLXV A LA MèRE DE CHANTAL, A PARIS (FRAGMENT) Une Communauté fervente, sous une Supérieure très sainte mais plus propre à converser avec Dieu qu'avec les hommes.

Annecy, [novembre] l619 .

Ma tres chere Mere,

J'ay receu une consolation inexplicable de voir a Bourges la chere petite trouppe de nos Filles, si desireuses de la pure perfection de l'amour divin et si amoureuses de l'exacte observance de leurs Regles, qu'il y a lieu d'esperer que cette Mayson sera benite de Dieu et en benediction a la Congregation. Mays, a vous dire vray, j'ay treuvé la pauvre petite Mere Rosset si affoiblie de cors et si descheüe, que je croy qu'il la faudra retirer de dessous le fardeau . Cette pure colombe est bien plus propre a demeurer avec son Bienaymé dans le trou de la masure (Ct 2,14) d'une cellule, qu'a converser avec les hommes. Chacun admire sa vertu et bien peu goustent sa conduitte. O ma Mere, il ne se faut pas estonner de cela : toutes les ames n'ont pas la grace de joindre l'actif au passif, et de passer, sans prejudice interieur, de l'un a l'autre. ………………………………………………………………….. Il faut dire la verité : a Grenoble, j'ay treuvé une, mays une Superieure toute selon mon cœur .

Revu sur le texte inséré dans la Vie manuscrite de la Mère Rosset, par la Mère de Chaugy, conservée à la Visitation d'Annecy.

MDLXVI A M. CLAUDE DE BLONAY (L2, note 148) (INéDITE) Inépuisable condescendance et sainte fermeté de François de Sales.

Annecy, 15 novembre 1619.

Monsieur,

Je vous priay de dire a M. Combaz quil vint retirer sa fille ; mays despuis, sachant l'extremité de la passion en laquelle il est sur ce sujet, j'ay pensé que je pourrois encor voir plus particulierement sil y aura moyen de la retenir ; et Dieu sçait si j'en seroys joyeux, n'y ayant que la necessité et force de la conscience qui puisse la faire renvoyer. Mays aussi, quand il le faudra faire, je me disposeray a laisser dire tout ce qu'on voudra et faire mon devoir. Je me remetz a vostre discretion, Monsieur, et suis Vostre tres humble et tres affectionné confrere, FRANçs, E. de Geneve.

XV. IX. 1619.

A Monsieur

[Monsi]eur de Blonnay,

Prefect de la Ste Mayson. Thonon.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Fribourg.

MDLXVII AU PRINCE DE PIéMONT, VICTOR-AMéDéE (L7, note129) Infraction aux désirs et aux ordres de Son Altesse pour les prébendes de Contamine. - Lettres obtenues subrepticement. - Prière de faire connaître la véritable volonté du duc de Savoie.

Annecy, 19 novembre 1619.

Monseigneur,

Des que Vostre Altesse eüt l'heureuse pensee de contribuer son soin et son authorité a la reformation des Monasteres de deça, elle donna ordre que les praebendes vacantes de celuy de Contamine fussent reservees pour estre par apres appliquees selon ce dessein . Or maintenant, un Religieux ancien dudit Contamine ayant un desir extreme de faire avoir place et praebende a un sien neveu, jeune et ignorant , a obtenu des lettres de Son Altesse , par lesquelles elle commande que l'on luy donne cette prœbende. Mays on ne peut croire que ces lettres soyent selon l'intention de sadite Altesse, puisque elles sont contraires a la resolution prise avec tant de consideration, delaquelle il se peut faire que la souvenance ne soit pas tous-jours presente a Son Altesse ; puys que mesme, en attendant qu'on obtienne de Rome le pouvoir d'appliquer plus fructueusement ces prœbendes, on les employe a reparer les domiciles necessaires et entretenir la sacristie de ladite eglise. Vostre Altesse donq est suppliee tres humblement de faire declarer la volonté de Son Altesse sur cette occasion, affin que l'on puisse asseurement ou accorder, ou, ce qui est plus desirable, refuser ladite prœbende. Et tandis, je prie Dieu qu'il face de plus en plus abonder Vostre Altesse en ses benedictions, et suis, Monseigneur, Vostre tres humble, tres obeissant et tres fidele orateur et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

XIX novembre 1619, Annessi.

Revu sur l'Autographe conserve à Turin, Archives de l'Etat.

MDLXVIII AU PRIEUR ET AUX RELIGIEUX DU MONASTèRE DE SIXT Aimable salut de retour. - Tentation de désunion au Monastère de Sixt - Ce qu'elle empêchera si elle prévaut.

Annecy, 22 novembre 1619.

Messieurs mes Confreres,

Je vous salue et vous embrasse tres affectionnement en esprit a cette mienne arrivee apres une si longue absence ; et m'estant apperceu que l'ennemy de paix et d'union tasche a semer petit a petit des pensees de separation parmi vous autres, je vous prie et exhorte de tout mon cœur de ne point permettre qu'il prevaille contre les saintes et honnorables resolutions que vous aves prinses avec moy, de vivre jointz et liés ensemble en l'observance de vos Regles, entre lesquelles la communauté et union des cœurs et de biens est la principale . Vous seres fortz estant unis, foibles et aysés a succomber estant desunis. Et comme je prendray tous-jours a gré de vous servir tandis que vous vivres de l'observance des resolutions prinses, aussi me despartiray je aysement de cette affection, si par vostre desunion vous m'ostés le moyen de vous assister. Je prie Dieu qu'il vous benisse, et suis Vostre plus humble et tres affectionné confrere, FRANçs, E. de Geneve.

Annessi, le XXII novembre 1619.

A Messieurs

les Prieur et Religieux de Six.

Revu sur le texte inséré dans le ler Procès de Canonisation.

MDLXIX A LA MèRE DE CHANTAL, A PARIS Le rassasiement des affamés de justice. - Un enseignement de saint Paul que l'Evêque de Genève veut mettre en pratique. - Dans quelle mesure il tient à sa réputation.

Annecy, 30 novembre 1619.

Je voy, ma tres chere Mere, par la derniere de vos lettres, du 12 passé, que monsieur [de Foras] est tous-jours en peyne, et que je suis exposé a divers jugemens pour son mariage . Pour luy, je n'ay rien a dire, sinon que bienheureux sont ceux qui ont faim et soif de justice, car ilz seront rassasiés (Mt 5,6). Et bien que ce rassasiement s'entende pour le jour du jugement auquel on fera justice a tous ceux a qui elle a manqué, et qui par consequent en ont eu faim et soif en ce monde, si est ce que j'espere que le Parlement en fin rassasiera ce personnage, apres qu'il aura eu faim et soif de justice : et Dieu veuille pardonner a ceux qui le persecutent.

Pour moy, je dis qu'il faut que je prattique l'enseignement de saint Paul (Rm 12,19) : Ne vous defendes point, mes bienaymés, mais laisses le passage a la passion. Et neanmoins, puisque vous le treuves a propos, j'escriray au premier jour a M. Berger , affin qu'il ayt dequoy rejetter la calomnie, asseuré de sa parfaitte charité pour moy qui l'estime et honnore plus qu'il ne se peut dire.

Demeurés en paix, ma tres chere Mere, sur tout cela. La Providence supreme sçait la mesure de la reputation qui m'est necessaire pour bien faire le service auquel elle me veut employer, et je n'en veux ni plus ni moins que ce qu'il luy plaira que j'en aye. Or sus, c'est asses pour ce coup.

…………………………………………………………………… Soyés a jamais benite, ma tres chere Mere, et que vostre cœur et le mien soyent a jamais remplis du divin et tres pur amour que la divine Bonté nous a fait la grace de vouloir parfaitement aymer.

Le 30 novembre 1619.

MDLXX A LA PRéSIDENTE AMELOT (FRAGMENT INéDIT) Prédiction du Fondateur sur l'Ordre de la Visitation.

Annecy, [octobre-décembre} 1619 .

………………………………………………… Madame, ne vous estonnes point de voir nos Filles de Sainte Marie si rejettees etabandonnees. Dieu les eslevera et fera croistre; ce petit Institut se multipliera et, comme la violette, respandra par tout sa bonne odeur. ………………………………………………………………..

Revu sur le texte inséré dans l'Histoire de la Fondation du 1er Monastère de Paris, conservée à la Visitation d'Annecy.

MDLXXI A UNE DEMOISELLE DE PARIS L'accomplissement d'une promesse. - Une " avette parmi les toiles des araignees. " - Ce que souhaite le Saint à sa correspondante, au souvenir de leurs adieux.

[Octobre-décembre 1619 .]

Madamoyselle,

Vous me le fistes promettre, et je le fay soigneusement: je prie Dieu qu'il vous donne sa sainte force, affin que vous rompies genereusement tous les liens qui empeschent vostre cœur de suivre ses celestes attraitz. Mon Dieu, il faut dire la verité : c'est pitié de voir une aymable avette embarrassee parmi les viles toiles des araignees ; mays si un vent secourable rompt cette chetifve trame et ces fascheux filetz, pourquoy est ce que cette chere avette ne prend cette occasion pour se demesler et desprendre de ces pieges et pour aller faire son doux miel ? Vous voyes, ma tres chere Fille, mes pensees ; faites voir les vostres a ce Sauveur qui vous semond. Je ne puis n'aymer pas vostre ame que je connais estre bonne, et ne puis ne luy souhaiter le tres desirable amour de la genereuse perfection, me resouvenant des larmes que vos yeux respandirent lhors que, vous disant adieu, je vous desirois a Dieu, et que, pour estre plus a Dieu, vous dissies adieu a tout ce qui n'est pas pour Dieu. Je vous asseure cependant, ma tres chere Fille, que je suis grandement

Vostre serviteur en Dieu.

MDLXXII A UNE DAME Maladie et affliction du cœur. - Petit ange envolé au Ciel. - Les richesses que nous amassons ici-bas. - Etre à Dieu toujours.

Annecy, 2 décembre 1619.

Le Pere confesseur de Sainte Claire de Grenoble me vient de dire que vous aves esté extremement malade, ma tres chere Fille, apres que vous aves veu passer le cher N., et guerie d'une grande infirmité. Je voy parmi tout cela vostre cœur bienaymé, qui, avec une grande sousmission a la divine Providence, dit que tout cela est bon (Eccli 39,21), puisque la main paternelle de cette supreme Bonté a donné tons ces coups.

O que cet enfant est heureux d'estre volé au Ciel comme un petit ange, avant que d'avoir presque touché la terre ! Quel gage aves vous la haut, ma chere Fille ! Mays vous aures, je m'asseure, traitté cœur a cœur avec nostre Sauveur de cet affaire, et il aura des-ja saintement accoysé la tendreté naturelle de vostre maternité, et vous aures des-ja plusieurs fois prononcé de tout vostre cœur la protestation filiale que Nostre Seigneur nous a enseignee (Mt 11,26) : Ouy, Pere eternel ; car ainsy vous a-il pleu de faire, et il est bon qu'il soit ainsy.

O ma Fille, si vous aves fait comme cela, vous estes heureusement morte en ce divin Sauveur avec cet enfant, et vostre vie est cachee avec luy en Dieu ; et quand le Sauveur paroistra, qui est nostre vie, alhors vous paroistres avec luy en gloire. C'est la façon de parler du Saint Esprit en l'Escriture (Col 3,3). Nous patissons, nous souffrons, nous mourons avec ceux que nous aymons, par la dilection qui nous tient a eux ; et quand ilz souffrent ou meurent en Nostre Seigneur, et que nous acquiesçons en patience a leurs souffrances et trespas pour l'amour de Celuy qui, pour nostre amour, a voulu souffrir et mourir, nous souffrons et mourons avec eux. Tout cela bien ramassé, ma tres chere Fille, sont des richesses spirituelles incomparables, et nous les connoistrons un jour, quand, pour ces legers travaux, nous verrons des recompenses eternelles (2 Co 4,17).

Cependant, ma tres chere Fille, puisque vous aves esté volontier malade tandis que Dieu a voulu que vous le fussies, guerisses aussi maintenant de bon cœur, puisqu'il veut que vous guerissies. Ainsy je le supplie continuellement, ma tres chere Fille, que nous soyons a luy sans reserve ni exception, en santé et en maladie, en tribulation et en prosperité, en la vie et en la mort, au tems et a l'eternité.

Je salue vostre cœur filial, et suis vostre.

FRANçs, E. de Geneve.

Annessi, le 2 decembre 1619.

MDLXXIII AU COMTE JACQUES DE VIRY (INéDITE) Ce qui reste à faire pour permettre la célébration d'un mariage.

Annecy, 10 décembre 1619.

Monsieur,

La dispense pour le mariage de madamoyselle vostre fille est arrivee , et neanmoins il reste encor a vuider un empeschement mis au greffe de l'evesché par M. de Paumier , et je voy monsieur du Boys aucunement disposé a l'oster par le moyen de quelque somme d'argent ; mays je ne sçai pas si elle sera telle que les parties s'en contentent d'abord. C'est pourquoy j'ay creu que je vous devois donner cet advis, affin que, s'il vous plaist, vous contribuies vostre authorité et dexterité pour haster l'accommodement, et par consequent les noces ; puisque je me souviens que vous me tesmoignastes de les desirer voir faites avant vostre despart pour Bourgoigne, affin de contenter monsieur du Boys, et que d'ailleurs, pour briefve que soit la voye de la justice, elle ne peut qu'estre longue et sujette a beaucoup d'accidens. Dieu vous veüille a jamais prosperer en sa benediction, Monsieur, et je suis, Vostre tres humble et tres affectionné serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

x decembre 1619, Anessi.

A Monsieur

Monsieur le Comte de Viri.

Revu sur une copie appartenant à M. le comte de Viry, au château de Viry (Haute-Savoie).

MDLXXIV A MADAME DE LA FLéCHèRE (INéDITE) Comment le Saint occupera ses rares loisirs jusqu'aux fêtes.- Le futur mariage de Mme de la Croix.

Annecy, 10 décembre 1619.

Ma tres chere Fille,

Je vous rens graces du livre, que je liray par ci par la, selon le tems que je pouray gaigner, en attendant que vous revenies icy faire les festes, ainsy que la chere cousine m'a dit avoir esté resolu entre vous deux. Le mariage de Mme de la Croix a commencé aujourdhuy a se divulguer en cette ville ; au moins, plusieurs personnes m'en ont parlé. Dieu, par sa Providence, le rende autant heureux que de tout mon cœur je le souhaite, apres qu'avec la benediction du Pape il aura esté legitimement celebré . 0 que c'est une bonne chose d'estre tout a Dieu ! Soyons le donq, ma tres chere Fille. Je suis en luy, Vostre tres humble pere, compere et serviteur, F., E. de Geneve.

x decembre 1619.

Conserves vous bien chaudement, affin quil ne se face point de fluxion sur vostre apostume.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Gênes.

MDLXXV A M. FRANçOIS DE MONTHOLON (FRAGMENT) Douces plaintes et légitimes excuses. - Quelle coopération l'Evêque de Genève a donnée au mariage de M. de Foras.

Annecy, 13 décembre 1619.

………………………………………………………………… Permettes moy, je vous supplie, Monsieur, de soulager mon ame en me plaignant a vous mesme de vos plaintes, lesquelles a la verité m'affligent et m'estonnent, ne croyant pas d'en avoir donné aucune occasion ; puisque, hors le .veritable tesmoignage que j'ay rendu une seule fois des merites et bonnes qualités du gentilhomme, et une autre fois de sa religion , je n'ay nullement cooperé a cette alliance que peut estre par la recommandation que j'en ay faite a Dieu, si elle devoit estre a sa gloire ; et tout ce qui se dit de plus n'est qu'exageration. Il est vray que les parties s'estans liees d'affection et de promesses pendant mon absence , je fus present, soudain apres mon retour, a la repetition des promesses qu'elles voulurent renouveller devant moy ; mais d'une presence si simple que je ne fis qu'escouter avec plusieurs autres sans dire mot. Pouvois je refuser de telz offices a de telles personnes ? Non plus que celuy que je fis envers vous, Monsieur, qui, ce me semble, ne me fistes pas sçavoir que vous eussies une si puissante aversion pour ce mariage, que de la j'eusse peu inferer cet ardent mescontentement que vous aves, ce me dit on………..

MDLXXVI A UN GENTILHOMME (FRAGMENT) Ce qui attriste le Saint dans les blâmes faits contre lui. - La seule cause de ses fautes. - Pourquoi il voudrait regagner " la bonne grace " de ses adversaires.

Annecy, 13 décembre 1619.

…………………………………………………………………………….. Or, Monsieur, je me suis un peu dilaté avec vous pour me soulager ; non que je sois grandement touché ni des censures ni des blasmes qu'on jette contre moy pour ce sujet, car je sçay que devant Dieu je suis sans coulpe ; mais je suis pourtant marri du souslevement de tant de passions autour d'un affaire ou j'en ay eu si peu. Ceux qui me connoissent sçavent bien que je ne veux rien ou presque rien avec passion et violence ; et quand je fay des fautes, c'est par ignorance. Je voudrois bien pourtant regaigner la bonne grace de ces messieurs en faveur de mon ministere ; si je ne puis, je ne laisseray pas de marcher en iceluy per infamiam et bonam famam, ut seductor et verax (2 Co 6,8). Je ne veux ni de vie ni de reputation qu'autant que Dieu voudra que j'en aye, et je n'en auray jamais que trop selon ce que je merite. ………………………………………………………………………………………………

MDLXXVII A MONSEIGNEUR JEAN-PIERRE CAMUS, éVêQUE DE BELLEY Quelle part l'Evêque de Genève prend au deuil de son ami. - Eloge de M. Camus de Saint-Bonnet et de sa famille. - Surcroît d'affliction pour le Saint au sujet de ce trépas. - Explication loyale sur le mariage de M. de Foras. - Le mécontentement injuste de M. de Montholon.

Annecy, 13 décembre 1619.

Monseigneur,

J'ay sceu despuis peu de jours que la divine Providence a en fin retiré de ce monde M. vostre pere ; et soudain je suis allé a l'autel offrir le Filz eternel a son Pere pour l'ame de ce defunt, et recommander la vostre et celle de madame vostre bonne mere et celles de toute la trouppe des freres et seurs au Saint Esprit, douce source de toute veritable consolation ; car, que peut on faire de meilleur en telles occurrences ?

Certes, j'ay participé a vostre desplaysir ; mais la part que j'en ay prise n'aura en rien diminué la totalité du vostre.

Oh ! si les afflictions devenoyent moindres a mesure qu'elles sont respandues dans le cœur de plusieurs, que vous en auries bon marché, ayant tant de personnes, et autour de vous et bien loin de vous, qui vous honnorent et ayment sincerement, se communiquant les uns aux autres vos sentimens pour les ressentir avec vous.

Je n'ay rien a vous dire de plus sur ce sujet, sinon que toute ma vie j'honnoreray la riche memoire de ce bon seigneur trespassé, et seray invariablement tres humble serviteur de sa tant honnorable posterité et de madame sa vefve, qui a si heureusement cooperé au bonheur de sa vie et a le faire vivre encor apres la mort en la personne de tant de si dignes enfans ; car au reste, de vous vouloir dire des paroles de consolation, je suis trop loin, et ne puis estre ou qu'apres tant d'autres, que ce seroit une impertinence trop excessive. Et de plus, quand j'eusse esté aupres de vous, que vous eusse-je peu dire sinon :

Bibe aquam de cisterna tua (Pr 5,15) ? Quelz parfums peut on donner aux habitans de l'Arabie Heureuse ? On ne peut leur porter de la suavité qui soit comparable a celle de leur païs, et ne peut on leur dire autre chose sinon : Sentes, odores, receves les exhalaisons de vos cinnamomes, de vos bausmes, de vos myrtes. Ainsy vous eusse-je dit, et a vous et a madame vostre mere, a messieurs et mesdamoyselles vos freres et seurs, vous envoyant tous a vous mesmes pour vous consoler. Mays moy, c'est la verité que j'ay encor une douleur sur le sujet de ce trespas qui me fasche tous-jours quand j'y suis attentif. C'est qu'apres une forte resolution d'aller prendre congé de ce bon pere a mon despart de Paris, l'ayant reservé pour le dernier comme celuy a qui je devois beaucoup d'honneur et qui estoit le plus pres, ravi et emporté de la force des visites qui me furent faites ce jour la, je fus tellement suffoqué d'esprit que je ne pensay point a cette obligation sur l'occasion ; et estant en chemin, lhors que je ne pouvois plus m'en acquitter, je m'en apperceus, comme seulement pour en estre marri. Et quant a vous, Monseigneur, ce ne fut nullement faute d'attention, mais par la fause asseurance que mon hoste de Chartres me donna que vous esties a Estampes, ou apres je me reconneus trompé, mais trop tard. Or, j'espere que ce bon seigneur m'a aysement pardonné, s'il faut ainsy dire, puisque voyant Celuy qui voit tout, il voit bien que cette mienne faute n'est point procedee de manquement d'honneur, de respect et d'affection. Et vous me pardonnes aysement celle ci, par vostre douceur et bonté envers moy. Dieu m'a donné vostre bienveuillance, Dieu me la conservera, s'il luy plaist; car de moy mesme je n'ay peu la meriter, ni la conservation d'icelle. Mais, a ce propos de conserver les bienveuillances, on m'escrit que je suis presque privé de celle de M. de Montholon pour le sujet du mariage de M. de [Foras (notes 75,140)] Et encor faut il que je vous rende conte de ceci, puisque vous estes celuy qui me l'avies procuree ; et en un mot, je puis dire avec verité que, hors les veritables tesmoignages que j'ay rendus une seule fois a madame de [Vaulgrenant ] de la vertu et bonnes qualités de son mari, je n'ay rien cooperé a ce mariage, sinon qu'apres avoir veu et sceu les fortes et vehementes liaisons d'affections, avec des grandes promesses reciproques d'un futur mariage entre ces deux parties, faites pendant que j'estois a Maubuisson , et de plus, la damoyselle se promettre fort asseurement que madamoyselle de [Sanzelles ] appreuveroit tout, je dis alhors, qu'encor que je ne doutasse point de leur discretion a la suite de leurs affections, neanmoins je leur conseillois de ne pas beaucoup tarder leur mariage ; conseil conforme aux decretz de l'Eglise, et que je donnay ne regardant qu'au plus grand bien et a la plus entiere asseurance de ces ames, et a l'observance des commandemens de Dieu.

Il y a encor ceci de considerable, que M. de Montholon, lhors qu'il me parla de ce sujet, ne me tesmoigna point d'avoir une si grande aversion ni un si grand interest en cet affaire, que pour cela j'eusse peu croire qu'il en prendroit tant d'ardeur de mescontentement; de sorte que je ne puis encor sousmettre mon jugement pour me tenir coulpable en cet endroit, quoy que grandement marri de voir tant de passions esmeuës a cette occasion, pour l'accoysement desquelles je n'ay autre chose a dire, sinon : Redime me a calumniis hominum (Ps 118, 134), a Celuy devant lequel je suis sans fin, Monseigneur, Vostre tres humble et tres obeissant frere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

MDLXXVIII A LA MèRE DE CHANTAL, A PARIS Envoi de lettres ouvertes. - Ce qu'il faut faire de celle adressée à M. de Montholon. - Indifférence du Saint dans " la tempeste et la bonace. " L'exemple de saint Joseph. - Doux reproche à la Mère de Chantal. - Le prédicateur de l'Avent. - Des âmes un peu trop empressées au bien. Messages.

Annecy, 13 décembre 1619.

VIVE JESUS ! auquel et pour lequel et par lequel je suis parfaittement vostre, ma tres chere Mere.

Je viens d'escrire troys grandes lettres (lettres 1575-1577), que je vous envoye ouvertes, affin que vous les voyes, et en icelles plusieurs choses qu'il faudroit que je vous escrivisse ; et je n'en ay pas le loysir, estant bien tard.

En fin donq j'escris a M. de Montholon; mays avant que de luy envoyer la lettre, faites la voir, s'il vous plaist, a M. des Hayes , et consideres s'il sera a propos qu'elle luy soit rendue ; car quant a moy, ma tres chere Mere, j'ay remis tous ces mauvais vens a la providence de Dieu : qu'ilz soufflent ou qu'ilz s'accoisent selon qu'il luy plaira ; la tempeste et la bonace me sont indifferentes. Bienheureux seres vous quand les hommes diront tout mal contre vous pour l'amour de moy, en mentant (Mt 5,11). Si le monde ne treuvoit a redire sur nous, nous ne serions pas bonnement serviteurs de Dieu (Ga 1,10).

L'autre jour, nommant saint Joseph a la Messe, je me resouvins de cette souveraine moderation dont il usa, voyant son incomparable Espouse toute enceinte, laquelle il avoit creu estre toute vierge (Mt 1,18)

; et je luy recommanday l'esprit et la langue de ces bons messieurs, affin qu'il leur impetrast un peu de cette douceur et debonnaireté. Et tost apres, il me vint en l'esprit que Nostre Dame, en cette perplexité, ne dit mot, ne s'excusa point, ne se troubla point, et la providence de Dieu la delivra ; et je luy recommanday cette affaire, et me resolus de luy en laisser le soin et de me tenir coy. Aussi bien que gaigne-on de s'opposer aux vens et aux vagues, sinon de l'escume ?

O ma Mere, il ne faut pas estre si tendre sur moy, il faut bien vouloir qu'on me censure : si je ne le merite pas d'une façon, je le merite de l'autre. La Mere de Celuy qui meritoit une eternelle adoration ne dit jamais un seul mot quand on le couvroit d'opprobres et d'ignominies. Aux patiens et debonnaires demeure la terre et le ciel (Mt 5,4).

Ma Mere, vous estes trop sensible pour ce qui me regarde ; et donq, faut il que moy seul au monde je sois exempt d'opprobres ? Je vous asseure que rien ne m'a tant touché en cette occasion que de vous voir touchee. Demeures en paix, et le Dieu de paix sera avec vous (2 Co 13,11), et il foulera les aspics et les basilics (Ps 90, 13) ; et rien ne troublera nostre paix si nous sommes ses serviteurs. Ma chere Mere, il y a bien de l'amour propre a vouloir que tout le monde nous ayme, que tout nous soit a gloire.

Je presche icy, ces Advens, les commandemens de Dieu, qu'ilz ont desiré ouyr de moy, et je suis merveilleusement escouté , mais aussi je presche de tout mon cœur ; duquel cœur je vous diray, ma tres chere Mere, que Dieu, par sa bonté infinie, le favorise fort, luy donnant beaucoup d'amour des maximes du christianisme ; et cela en suite des clartés qu'il me donne de leur beauté et de l'amour que tous les Saintz leur portent au Ciel, m'estant advis que la haut on chante avec une joye incomparable : Bienheureux les pauvres d'esprit, car a eux appartient le Royaume des cieux (Mt 5,1).

.................................................................................................. Nos Seurs d'icy font fort bien; il n'y a rien a redire, sinon qu'elles veulent trop bien faire, affin que nostre Mere revenant treuve que tout va bien : cela les presse un peu. Hier nous fismes un entretien ou je m'essayay de les mettre un peu au large (Entr 14, p 116).

Je salue nos tres cheres Seurs Anne Catherine et Jeanne Marie ; je leur escriray aussi troys motz au premier jour, s'il plaist a Dieu. Et a nostre Seur Marie Anastase mille salutations ; c'est une petite Jacobite, car Nostre Seigneur l'a touchee a la cuisse (Gn 32,25), et elle ira mieux boiteuse au chemin de la perfection qu'elle n'eust fait autrement, comme j'espere . Je salue nostre grande Novice , et toutes, tant qu'elles sont, mes tres cheres Seurs et Filles en Nostre Seigneur. Je n'escriray point pour ce coup a ces dames , que j'honnore tant et que Dieu veut que j'honnore de plus en plus ; salues les toutes cherement es occurrences. Dieu les veuille combler de ses graces.

Ce 13 decembre 1619.

MDLXXIX A MADAME ANGéLIQUE ARNAULD, ABBESSE DE PORT-ROYAL A MAUBUISSON Un Père qui connaît bien sa fille. - Les cerisiers et les palmiers. - Regard compatissant sur les faiblesses humaines. - Combien de fois le jour remettre son cœur " en posture d'humilité ". - La volonté du saint Evêque " suivante " de celle de Dieu. - Deux âmes en péril. - Encouragement à une affligée. - Difficultés suscitées au bien. - Une des joies du Ciel.

Annecy, 16 décembre 1619.

Je commence par ou vous finisses, ma tres chere et tres veritablement bienaymee Fille ; car vostre derniere lettre, entre celles que j'ay receuës, finit ainsy : " Je croy que vous me connoisses bien. " Or il est vray, certes, je vous connois bien, et que vous aves tous-jours dedans le cœur une invariable resolution de vivre toute a Dieu; mais aussi, que cette grande activité naturelle vous fait sentir une grande vicissitude de saillies. O ma Fille, non, je vous prie, ne croyes pas que l'œuvre que nous avons entrepris de faire en vous puisse estre si tost faite. Les cerisiers portent bien tost leurs fruitz parce que leurs fruitz ne sont que de cerises de peu de duree ; mays les palmiers, princes des arbres, ne portent leurs dattes que cent ans apres qu'on les a plantés, ce dit on. Une mediocre vie se peut acquerir en un an; mays la perfection a laquelle nous pretendons, 0 Dieu ! ma chere Fille, elle ne peut venir qu'en plusieurs annees, parlant de la voye ordinaire.

Dites bien encor ceci a cette fille que je vous ay tant recomniandee , qu'en verité je ne la puis oublier ni jour ni nuit, mon ame reclamant incessamment la grace de Dieu sur elle ; et dites luy hardiment que non, je ne m'estonneray jamais de ses foiblesses et imperfections. Ne serois je pas un desloyal arrogant si je ne la regardois en douceur parmi les effortz qu'elle fait de s'affermir en la douceur, en l'humilité, en la simplicité ? Qu'elle continue donq fidelement ses poursuites, et je continueray sans cesse de souspirer et respirer pour son bien et avancement. Le bon pere me remercie si bonnement de la dilection que je porte a cette chere fille, sans considerer que c'est une affection qui m'est si pretieuse et tellement naturalisee en mon ame, que personne ne m'en doit sçavoir non plus de gré que dequoy je me souhaitte du bien a moy mesme.

Mais dites luy, a cette chere fille, qu'en l'exercice du matin elle mette son cœur en posture d'humilité, de douceur et de tranquillité, et qu'elle s'y remette apres disner, pendant Graces, et a Vespres, et le soir ; et que parmi la journee elle se souvienne que je le luy ay dit. Dites luy que je demeure icy, en mon diocese, tandis qu'il plaist a Dieu; et que, comme rien ne m'en peut tirer que quelque particuliere occasion que je croiray estre a la gloire de Nostre Seigneur, aussi, cela se presentant, je n'auray non plus difficulté de me desprendre maintenant des faveurs que je reçoy, qu'auparavant qu'elles me fussent donnees. Je suis et seray et veux estre a jamais a la mercy de la providence de Dieu, sans que je veuille que ma volonté y tienne autre rang que de suivante. Vous sçaures tous-jours tout, mais mesnages-le. On m'invite d'aller de rechef a Paris, en une aggreable condition (note 92), J'ay dit : Je n'iray point la, ni ne demeureray icy, sinon en suite du bon playsir celeste. Ce païs est ma patrie, selon ma naissance naturelle ; selon ma renaissance spirituelle, c'est l'Eglise. Par tout ou je penseray mieux servir celle ci, j'y seray volontier, sans m'attacher a celle la. Non, ma Fille, ne laisses pas l'oraison que pour des occasions qu'il est presque impossible de recouvrer. Il n'y a point de mal, ains du bien, a traitter avec nostre bon Ange.

Mais disons un mot de nos cheres Filles. Helas ! la pauvre N. perdra elle ainsy le fruit de sa vocation ? O mon Dieu, ne le permettes pas. Sa pauvre seur est en grand danger, a ce qu'on m'escrit; et je vous asseure que mon ame en est toute affligee, et voudrois, si je pouvois, beaucoup faire pour retenir ces deux seurs pour Dieu qui les veut, pourveu qu'elles ne resistent .

Je n'escris point pour le present a nostre chere seur Catherine de Gennes Je croy que l'assemblee de L. n'aura rien peu contre elle, puisque vous ne m'en dites rien. O non, car Dieu protegera cette chere ame et ne permettra pas qu'une si rude tempeste la vienne accabler. Qu'elle reprenne ses espritz et qu'elle vive joyeuse.

Quant a la C. , il ne faut pas treuver estrange le refus qu'on en a fait : le bien qui en doit reuscir est trop grand pour n'avoir point de difficulté et de contradiction. M. reviendra a soy; certes, je ne me suis sceu empescher de luy en escrire bien amplement, encor que je ne le connoisse point m'estant advis que je le devois pour le bien des affaires de Nostre Seigneur.

Demeures en paix, ma tres chere Fille, et pries souvent pour mon amendement, affin que je sois sauvé et qu'un jour nous tressaillions en la joye eternelle, nous resouvenant des attraitz dont Dieu nous a favorisés, et des reciproques consolations qu'il a voulu que nous eussions en parlant de luy en ce monde. O ma Fille, il soit a jamais l'unique pretention de nos cœurs. Amen.

Le 16 decembre 1619.

MDLXXX AU CHANOINE JEAN-FRANçOIS DE SALES, SON FRèRE Vieilles lettres qui attendaient un porteur. - Les futurs aumôniers de Madame. - Quelques nouvelles. - Un Mémoire à présenter au prince de Piémont. - Projet d'union d'un bénéfice au Chapitre de Genève. - Des jaloux auxquels il faut répondre par des bienfaits. - Commissions, recommandations et messages.

Annecy, 16 décembre 1619.

Mon tres cher Frere,

Le bon poissonnier qui m'a apporté vos lettres de Rivole nous asseura de venir dans la huitaine prendre les nostres et vos habitz ; mais la quinzaine passe, et il ne vient point. C'est pourquoy je vous envoye tout a coup mes vielles lettres, et celle ci par laquelle je respons a celles que j'ay receües despuis par le sieur [Truytat ] et par autre voye. M. le Doyen ne veut point aller a la cour, sa devotion le tirant ailleurs, ou il pretend se rendre dans six semaines ou deux mois ; mays il desire qu'on ne le sache pas, ne s'en estant descouvert qu'a moy et au Superieur claustral du lieu ou il aspire, sur le rivage de ce lac . Je verray a [ces Ordres] M. l'Abbé de [Chézery ] et sçauray en quelle disposition il se treuve ; et quant a M. du Chastelard , il me dit l'autre jour qu'en l'advertissant un mois auparavant il se tiendra prest. Reste M. Favre , qui desire d'attendre M. de [Charmettes .] Si quelqu'un de vostre connoissance vouloit entrer au premier quartier, en m'advertissant dans quinze ou dix huit jours affin que je n'en fisse pas tenir prest l'un des susnommés, cela seroit bon, comme je pense. Je pense aussi que la division de l'aumosne sera a propos ainsy que vous l'aves projetté. M. de [Duyn ] aura response par les ci jointes, que [Mlle] de la Salle aura cent mille francs de son pere et trente mille de sa mere, ainsy que

M. de Medio m'asseure.

M. Favre m'escrit que M. de Foras n'est pas encor hors de prison, par l'opiniastreté des parens qui font le pis qu'ilz peuvent. J'[ai] escrit a M. de Montholon (lettre 1575), pour voir si on le pourra destourner de la fause creance qu'il a de mon procedé, dont je ne me repens point, ni n'ay sujet aussi de me repentir. Je ne sçavois pas que les livres de Visites fussent a Paris, car on me l'a celé ; mais il y a apparence que monsieur le President en aura soin. Je les luy demanday l'autre jour, et il m'escrivit qu'il en avoit un peu affaire pour encor, et qu'il me les envoyeroit par apres .

Je vous envoye le projet que Monseigneur le Prince me commande de faire pour la reformation des Monasteres de deça , m'ayant semblé a propos qu'il luy fust remis parmi les festes, en tems auquel telles pensees sont de sayson. Vous luy pourres dire que j'ay [écrit] apres avoir conferé avec M. de Monthoux et M. l'Abbé d'Abondance , et qu'il sera expedient que les Memoires soyent dressés en italien ou en latin, mais plustost en italien, de quelque bonne main.

Vous verres que nous n'avons pas oublié nostre Eglise, pour laquelle il se presente encor une occasion dont le Chapitre m'a prié de vous donner advis, affin que dextrement vous sachies si on en pourroit reuscir. C'est que Monsieur le Reverendissime du Montdevis a, ce dit on, un prieuré pres de [Belley], qui s'appelle Consieu, duquel s'il vouloit se desfaire en faveur de nostre Eglise, on luy asseureroit une bonne pension, pourveu qu'elle n'excedast pas tous les fruitz ; et apres on pourroit traitter avec le Chapitre de Belley, du doyenné de Seyserieux . Or, je voy en cela une extreme difficulté, a cause du placet du Roy qui tres mal volontier ordonnera pour unir a un cors qui est hors du royaume. Neanmoins, parce que le Chapitre a cela en desir, vous pourres avec dexterité sçavoir ce qui se pourra faire par dela avec Monseigneur du Montdevis.

M. le Prevost gousta merveilleusement la bonne pensee que vous aves faite, de voir si on pourroit loger mon neveu de la Feuge chez Monseigneur le Prince Cardinal; et s'il se peut, ce sera une tres grande charité .

Mon frere [de Thorens ] vous escrit de la lettre que les gens de bien font voir par ci par la a la desrobee. Il y a apparence qu'ilz feront ce qu'ilz pourront pour ravaler le peu de faveur qu'ilz voyent naistre pour nous ; mais il ne faut pas que vous vous en remuies, ains que vous respondies seulement par bienfaitz a leur mesdire. C'est le vray moyen de les fascher et combattre, mesprisant leurs effortz par l'asseurance que nous tesmoignerons d'avoir dans nostre innocence et inviolable affection au service de nos Princes.

M. le Marquis de Saint Damian s'en reva , qui m'est venu voir avec beaucoup de demonstrations de nous aymer. Il faut donq correspondre, affin que de toutes partz nous fassions paroistre que nous sommes nous mesmes.

M. de Cormand a fiancé la bonne madamoyselle de la Croix, et croy que l'on est apres de poursuivre la dispense . M. de Leaval s'estoit chargé de retirer le depesche du sieur Menyer (note 906); s'il ne va pas bien tost en Piemont, madame de Charmoysi vous prie de procurer qu'on le face, et de donner advis de l'argent qu'il faut pour le retirer, affin qu'on l'envoye soudain. Je croy bien que pour celuy de naturalité de M. de [Bonnières il faudroit donner quelque chose en chancellerie, mais il n'y a remede : si c'est peu de fait, il faudra avancer.

Les Seurs de Sainte Claire [d'Evian] me conjurent fort de vous recommander leur affaire , en laquelle M. le Marquis de [Lullin ] les aydera fort. Ce porteur est l'un de leurs Religieux.

Je suis grandement ayse de sçavoir que madame de Saint George demeurera , sachant combien elle a de pouvoir et de vouloir pour le bien de l'esprit de nostre Maistresse, et par consequent pour le contentement plus desirable de Son Altesse et de Monseigneur nostre Prince, et le bonheur de cet Estat. La connoissance que j'ay des qualités de cette dame m'a tous-jours fait souhaiter qu'elle demeurast, et loüe Dieu de tout mon cœur que cela soit. Salues la cherement de ma part et l'asseures de mon service tres humble, et de mesme toutes les dames qui me font l'honneur de m'aymer ; mais, comme vous sçaures bien faire, mettes a part la signora Donna Genevra, ma tres chere :fille . Je ne sçaurois luy escrire, ni quasi plus a personne ; ce sera au premier jour, et a nostre tres cher frere le P. D. Juste, duquel j'ay receu la boëte et la lettre du P. Justin .

Les deux dames qui vous ont escrit de France sont mesdamoyselles de Crevant, qui s'appelle Anne de Bragelonne, et de Verton, qui s'appelle Marie de Bragelonne (notes 22,23).

Nous avons achevé l'annuel de M. de Charmoysi ce matin ; et la bonne madame de Charmoysi se sent grandement obligee a vostre amitié, et pour le soin que vous aves de son Henri .

Monseigneur de Turin me recommande le Pere Sommier (?) pour la prebende de l'abbaye d'Aulps ; mais c'est la, et non icy, ou il faut faire l'office. Vous le feres, s'il vous plaist, envers Monseigneur le Prince Cardinal, et puis en rendres conte a Monseigneur l'Archevesque .

Las et recreu de tant escrire, je prie Dieu qu'il vous comble de contentement, et suis Vostre tres humble frere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

Le 16 decembre 1619.

A Monsieur [Monsieur] de Boysi, Chantre et Chanoine de l'Eglise cathedrale de S' Pierre de Geneve, Vicaire general du Diocese et premier Aumosnier de Madame.

MDLXXX bis (lettre MMXL du volume XXI reclassée) (1)

A M. MELCHIOR DE GRILLY (2) Recommandation en faveur des Clarisses d'Evian; pourquoi le Saint, la trouve inutile.

Annecy, 16 ou 17 décembre (3) 1619.

Monsieur, Les bonnes Religieuses d'Evian ont desiré que je vous les recommandasse en l'affaire qu'elles envoyent solliciter aupres de Son Altesse (4) ; mays elles ont tort, ce me semble, car n'ont elles pas avec elles la devote et bienaymée Seur Beatrix, apres l'intercession de laquelle la mienne ne doit point tenir de rang devant vous (5) ? Et neanmoins, puisqu'elles le veulent, je vous supplie donq, Monsieur, de les assister ; comm' aussi de perseverer a m'aymer par vostre bonté, ainsy que vous aves tous-jours fait ci devant , et de croire que je vous veux tres affectionnement honnorer toute ma vie, Monsieur, puisque je suis Vostre plus humble et tres affectionné serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

.. Xre. 1619.

A Monsieur

[Monsieur] de Grilly, gentilhomme de la chambre

de Monseigr le Serme Prince Cardinal.

Revu sur l'Autographe conservé à Nancy, à la Maison-mère de la Congrégation des Sœurs de Saint-Charles.

(1) Lettre découverte tardivement et reclassée à la date voulue (2) Fils de Jacques du Nant, dit de Grilly, et de Françoise-Gasparde de Clavel, Melchior naquit en 1584 et embrassa l'état ecclésiastique. Le 1er janvier 1606 il obtint des dimissoires qui l'autorisaient à recevoir la tonsure et les Ordres mineurs des mains de Mgr Gribaldi, démissionnaire de Vienne résidant à Evian. La date de son ordination sacerdotale nous est inconnue, mais nous savons qu'il était prêtre lorsque, le 16 avril 1619, il devint titulaire de deux chapelles, l'une à Evian, l'autre à Saint-Paul en Chablais. A son office de " gentilhomme de la chambre" du cardinal Maurice de Savoie, Melchior de Grilly joignit la charge de premier aumônier (elemosiniere maggiore) du prince qui, en 1623, lui attribue " la somme de 240 écus pour son traitement. " C'est lui qui fait la distribution des aumônes aux pauvres, aux églises et remet aux chapelains et autres ecclésiastiques les honoraires des messes. (Turin, Archives Camérales, Comptes Card. M., cap. 19, a. 1623, 1626, 1627.) Abbé commendataire d'Abondance en 1635, il serait, d'après la Chronique de Bérody, mort à Nice le 5 décembre 1640. (Cf. Gonthier, Œuvres Ilistoriques, tome III, p. 134)

(3) Le quantième, disparu de l'Autographe par suite d'une légère mutilation, est fixé à un jour près par la date de deux lettres où il est question de la même affaire et qui durent être envoyées à Turin avec celle-ci. Voir L9, notes 200,211, lettres du 16 et du 17 décembre à Jean-François de Sales et au prince de Piémont.

(4) Les Clarisses imploraient la faveur de Victor-Amédée pour obtenir " la place et les masures" de l'ancien château-fort d'Evian, afin d'y bâtir leur monastère. (L9, note 211 ; L7, note 798).

(5) Sœur Béatrix était la propre sœur du destinataire. (L7, note 845).

MDLXXXI AU PRINCE DE PIéMONT, VICTOR-AMéDéE Requête au nom d'un Monastère qui fleurit " en veritable devotion. " - Un Mémoire dont la lecture n'est pas " hors de sayson " pendant les fêtes de Noël.

Annecy, 17 décembre 1619.

Monseigneur,

Les Seurs de Sainte Claire d'Evian font supplication a Vostre Altesse pour avoir la place et les masures du chasteau de ce lieu-la, affin d'y bastir leur couvent (L7, note 841), puisque monsieur le Marquis de Lulin tesmoignera que cela ne peut en rien nuire a la conservation de la ville. Et puis qu'elles ont encor desiré mon intercession aupres de Vostre Altesse, je la fay tres humblement, adjoustant qu'il ny a, comme je pense, aucun Monastere de cet Ordre la qui fleurisse plus en veritable devotion que celuy ci. J'envoye aussi a Vostre Altesse le projet dressé par son commandement, pour la reformation des Monasteres de deça les montz (note 191), duquel la lecture ne sera point hors de sayson parmi ces festes, puisque tout le dessein regarde la plus grande gloire du divin Enfant, la naissance duquel on celebre, et que je ne cesseray jamais de supplier qu'il face de plus en plus prosperer Vostre Altesse, Monseigneur, delaquelle je suis

Tres humble, tres obeissant et tres fidele

orateur et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

Annessi, XVII decembre 1619.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mme Boarelli di Verzuolo, à Saluces (Piémont).

MDLXXXII A UNE RELIGIEUSE DE LA VISITATION Comment accueillir l'aimable "petit Jesus ". - Une de ses larmes sur notre cœur. - Troupe de bergères offrant leur plus bel agneau au divin Enfant.

Annecy, 18 décembre 1619.

Ma tres chere Fille,

Voyla le tant aymable petit Jesus qui va naistre en nostre commemoration ces festes-ci prochaines ; et puisqu'il naist pour nous venir visiter de la part de son Pere eternel, et que les pasteurs et les Rois le viendront reciproquement visiter en son berceau, je croy qu'il est le Pere et l'Enfant tout ensemble de Sainte Marie de la Visitation. Or sus, caressés le bien, faites luy bien l'hospitalité avec toutes nos Seurs, chantes luy bien des beaux cantiques, et sur tout adores le bien fortement et doucement, et en luy sa pauvreté, son humilité, son obeissance et sa douceur, a l'imitation de sa tressainte Mere et de saint Joseph; et prenes luy une de [ ses] cheres larmes, douce rosee du Ciel, et la mettes sur vostre cœur, affin qu'il n'ayt jamais de tristesse que celle qui res-jouit ce doux Enfant. Et quand vous luy recommanderes vostre ame, recommandes luy quant et quant la mienne, qui est certes toute vostre. Je salue cherement la chere trouppe de nos Seurs, que je regarde comme des simples bergeres veillantes sur leurs troupeaux, c'est a dire sur leurs affections, qui, adverties par l'Ange, vont faire l'hommage au divin Enfant (Lc 2, 8) et pour gage de leur eternelle servitude luy offrent le plus beau de leurs aigneaux, qui est leur amour sans reserve ni exception.

Ce 18 decembre 1619.

Vostre tres affectionné Pere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

MDLXXXIII A MADAME DU TERTRE Les larmes de la nature sur la séparation du monde. - Compassion et espérance. - Respect du Saint pour l'action de Dieu dans les âmes. - Sacrifice de " poudres" et de " papiers dorés ". - Confidence paternelle. - Coups de rasoir divins. - Avis sur des choses quelque peu superstitieuses et sur les visites. - Les conversations de l'Evêque de Genève après son sacre.

Annecy, 18 ou 19 décembre 1619.

Que de joye, ma chere Fille, que mon cœur reçoit de voir la franchise et rondeur du vostre a ce commencement ! Non, ne vous estonnes point de ces larmes ; car, bien qu'elles ne soyent pas bonnes, elles viennent neanmoins de bon lieu. Si nos resolutions estoyent petites et revocables, nous n'aurions pas ces sentimens en ces abnegations et hautes conclusions que nous avons prises. David pleura tant sur Saül mort, quoy que ce fust son plus grand ennemi (2 R 1,12) : pleurons un peu sur ce monde, qui meurt, ains qui est mort pour nous, et auquel nous voulons a jamais mourir.

O ma Fille, ma bonne Fille, que je suis ayse de vous voir un peu travaillee de ce mal d'enfant ! Non, jamais nulle ame n'enfanta Jesus Christ sans douleurs, sinon la Sainte Vierge, a laquelle en contrechange il en donna des grandes en mourant. Mays, ma Fille, vous verres qu'apres ces tranchees de cœur vous aures mille sortes de consolations. Et moy, ne croyes vous pas que mon cœur s'attendrisse sur le vostre ? Si fait, je vous asseure, mais attendrissement doux et suave, pour voir que vos douleurs sont des presages de plusieurs faveurs que Dieu vous fera, si constamment et fidellement vous perseveres en cette entreprise, la plus digne, la plus genereuse, la plus utile que vous pouvies jamais faire.

Or, poursuives donq, ma tres chere Fille ; tenes bien vostre cœur ouvert. Pour moy, ne doutes nullement de ma fidelité ; confies vous en moy sans crainte, sans reserve et sans exception, car Dieu qui l'a voulu me tiendra de sa sainte main affin que je vous serve bien.

Ce mesme Dieu sçait que sur vostre despart , il me [vint] en la pensee de vous dire qu'il failloit retrancher le musc et les senteurs ; mais je me retins, sur ma methode, qui est suave, de laisser lieu au mouvement que petit a petit les exercices spirituelz ont accoustumé de faire dans les ames qui se consacrent entierement a sa divine Bonté. Car vrayement mon esprit est extremement amy de la simplicité, mays la serpe avec laquelle on tranche ces inutiles rejettons, je la laisse ordinairement es mains de Dieu : et voyla, ma tres chere Fille, qu'il vous en va donner un coup pour ces poudres, pour ces papiers dorés. Qu'a jamais sa misericorde soit benite, car elle vous est fort misericordieuse, je le voy bien.

Ouy, donnes ces poudres et ces papiers dorés a quelque dame du monde, qui soit neanmoins de telle confiance que vous luy puissies marquer le sujet de ce petit renoncement, et ne doutes point que cela scandalise ; au contraire, cela edifiera son ame, puisque je presuppose que ce soit une dame qui en ayt une bonne. Vous aves rayson, ma tres chere Fille, de renoncer a tout cela ; croyes moy, ces petites abnegations seront fort aggreables a Dieu.

Vrayement il faut que je vous die ceci, puisque j'ay commencé a vous communiquer mon ame avec naïfveté. Je n'ay jamais seulement voulu porter des bas d'estame, ni jamais des gans ni lavés ni musqués, des que je me suis voué a Dieu, ni jamais papier doré ni poudres ; ce sont des mignardises trop menuës et vaines a Dieu, quel cœur vous me donnes en vostre endroit, marchant de si bon pied ! Helas, ma chere Fille, il est certes vray : ces eternelz et irrevocables renoncemens, ces adieux immortelz que nous avons ditz au monde et a ses amitiés, font quelque attendrissement a nostre cœur. Et qui ne se mouvroit a ces coups de rasoir qui separent et divisent l'ame d'avec l'esprit (He 4,12), et le cœur de chair d'avec le cœur divin, et nous mesmes d'avec nous mesmes ? Mais, vive Dieu ! ces coups sont donnés, c'en est fait : non, jamais plus il n'y aura reunion de l'un a l'autre, moyennant la grace de Celuy pour auquel nous unir inseparablement nous nous sommes separés pour jamais de toute autre chose.

Laisses absolument toutes ces guerisons par paroles : ce sont niaiseries que cela, que je permettrois a une ame moins resignee que la vostre ; mais a la vostre, ma Fille, je dis hautement : Laisses ces enfances et bagatelles, lesquelles, si elles ne sont pechés, sont des amusemens inutiles, tendans a la superstition.

O Dieu, ma Fille, a toutes ces compaignies mondaines qui vous arriveront, il faut rendre une contenance doucement joyeuse. Mais affin que vous vous entretenies de nouvelles reciproquement, entretenes les comme venant de l'autre monde, et elles vous entretiendront comme venans du monde ; car si vous leur parles le langage de leurs lieux, ce ne leur sera pas grande nouvelle. Je fus un moys, apres ma consecration a l'evesché, que, venant de ma confession generale et d'emmi les Anges et les Saintz, entre lesquelz j'avois fait mes nouvelles resolutions, je ne parlois que comme un homme estranger du monde, et il me semble que j'avois bonne grace ; et quoy que le tracas ayt un peu alangouri ces bouillonnemens de cœur, les resolutions, par la grace divine, me sont demeurees. Soyes courte la ou vous ne profiteres pas.

Ce grand Dieu aggrandisse de plus en plus le regne de son saint amour en nous. Je suis en luy, mais d'une affection toute particuliere, vostre. Si j'avois davantage de loysir, je vous escrirois encor, car je ne me lasse point en ce doux entretien de Dieu, de son amour, de nos ames. Demandes fort au petit Jesus naissant sa sainte nudité pour vostre cœur, affin que nuement et purement il soit a luy.

Vostre tres affectionné Pere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

MDLXXXIV

A LA SOEUR DE BLONAY

MAITRESSE DES NOVICES A LA VISITATION DE LYON Vin heureusement mêlé de baume. - Un zèle " tout bon " qui avait besoin d'être purifié. - Regard sur l'Enfant de Bethléem. - A qui appartiennent la joie et la paix. - La condition suffisante pour recevoir le divin Nouveau-né.

Annecy, 19 décembre 1619

O ma Fille, Dieu vous a fait une grande misericorde d'avoir rappellé vostre cœur au gratieux support du prochain, et d'avoir saintement jetté le bausme de la suavité de cœur envers autruy dans le vin de vostre zele.

Voyes vous, en fin je respons, quoy que tard, a la lettre que vous m'escrivies apres mon passage , et respons courtement, simplement, amoureusement, comme a ma tres chere Fille que j'ay aymee presque des le berceau, parce que Dieu l'avoit ainsy disposé. Il ne vous failloit que cela, ma tres chere Fille ; vostre zele estoit tout bon, mais il avoit ce defaut d'estre un peu amer, un peu pressant, un peu inquiet, un peu pointilleux, Or, le voyla purifié de cela ; il sera des-ormais doux, benin, gratieux, paysible, supportant. Hé ! qui [ne] voit le cher petit Enfant de Bethlehem, duquel le zele pour nos ames est incomparable, car il vient pour mourir affin de les sauver ; il est si humble, si doux, si amiable. Vives joyeuse et courageuse, ma chere Fille, (je dis en la portion superieure de vostre ame) car l'Ange qui preconise la naissance de nostre petit Maistre annonce en chantant, et chante en annonçant, qu'il publie une joye, une paix, un bonheur aux hommes de bonne volonté (Lc 2, 10), affin que personne n'ignore qu'il suffit pour recevoir cet Enfant, d'estre de bonne volonté, encor que jusqu'icy on n'ayt pas esté de bon effect ; car il est venu benir les bonnes volontés, et petit a petit il les rendra fructueuses et de bon effect, pourveu qu'on les luy laisse gouverner, comme j'espere que nous ferons les nostres, ma tres chere Fille, Ainsy soit il.

Je suis ensuite tout entierement vostre, Amen, il est vray.

FRANçs, E. de Geneve.

Le 19 decembre 1619.

Revu sur un ancien Manuscrit conserve à la Visitation de Bourg-en-Bresse.

MDLXXXV A M. CLAUDE DE QUOEX (L2, note 95) Démarches infructueuses en vue d'obtenir un accommodement entre deux parties.

Annecy, [vers le 25 décembre 1619 .]

Monsieur,

Je tiens parole, et vous diray, qu'ayant tiré de la courtoysie de monsieur de Dalma tout ce que je desirois pour le dessein d'un accommodement amiable, et pris le mesme jour que j'avois des-ja marqué a monsieur de Paschal qui, de sa grace aussi, m'avait donné sa parole a mesme fin, voyci que ce billet m'a esté envoyé tout maintenant, par lequel vous connoistres que j'ay besoin en cet endroit d'estre aydé du credit que vous y aves. .Mon Dieu, que ce miserable monde nous tourmente ! Que bienheureux sont ceux qui le mesprisent de tout leur cœur. Je suis de tout le mien, Monsieur, Vostre serviteur bien humble, FRANçs, E. de Geneve. J'avais pris jour au lundy apres Noel. A Monsieur, Monsieur de Quoex,

premier Conseiller et Collateral

au Conseil de Genevois.

Revu sur l'Autographe conservé à Chambéry, Archives du Sénat de Savoie. MDLXXXVI A MADAME DE LA FLéCHèRE (FRAGMENT) Que faut-il pour devenir une vraie fille de la Visitation ?

[1618 ou 1619 ]

……………………………………………………………………………. Je salue ma filleule, priant Dieu qu'il la benisse ; et vous, ma chere Fille, je vous prie de l'eslever fort humble, douce, devote et modeste, car il faut estre ainsy, ou devenir ainsy, pour estre vraye fille de nostre petite Visitation………………………

Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Turin.

MDLXXXVI bis (lettre MMXXXIX du volume XXI reclassée) (1)

A LA MèRE DE CHANTAL, A PARIS (FRAGMENT) Charité du Saint pour une pécheresse convertie.

1619 (2).

……………………………………………………………………. On ne veut point recevoir cette ame pecheresse, quoy que grandement repentante, dans cette Religion reformee. Je voy bien que c'est : tout le monde refuse les pecheurs, sinon Nostre Seigneur; mais je veux que nous la recevions, a son imitation, dans l'un de nos monasteres…………………

(1)Lettre découverte tardivement et reclassée à la date voulue (2) La derniere fois que ce grand Saint fut a Paris, 3 ecrit la Mère Greyfie (Petit recueil touchant quelques particularités de la vie de saint François de Sales, Archives de la Visitation d'Annecy), " une demoiselle d'une naissance tres distinguee estoit tombee dans le malheur , et ainsy perdue d'honneur et de reputation ; ses propres parens ne la pure (sic) souffrir. Elle passionnoit sa retraitte dans un coing de cloitre pour y faire penitance, mais elle fut econdhuite de toutes les Comunautes religieuses et delessee d'un chacun. Dans cette extremite, elle treuva enfin moyen de se jetter aux pieds de nôtre saint Fondateur dans un confessional ; elle luy fit l'entiere declaration de tous ses maux, avec abondance de larmes qui toucherent vivement le cœur debonaire et compatissant de ce saint Pasteur. Il la consola fort, et apres luy avoir donne de salutaires instructions, il luy donna place dans l'une de nos Maisons, de Paris mesme ; et c'est d'elle qu'il dit dans une de ses epitres, qu'il ny a que Notre Seigneur et luy qui reçoive (sic) les pecheurs. " La lettre mentionnée ne se trouve dans aucune édition et l'Autographe n'en est pas arrivé jusqu'à nous ; mais assurément, les lignes que nous donnons ici d'après la déposition de Mme de Villeneuve (Process. remiss. Parisiensis, ad art. 36) en sont un fragment. La Mère de Chantal, qui en est sans doute la destinataire, dut les recevoir pendant le séjour du Saint en France, ou, au plus tard, dans les derniers mois de 1619. L'heureuse convertie fut admise " sans difficultés, " à la Visitation, et " Dieu donna tant de benediction a cette charite, " continue la Mère Greyfie, " que cette personne a vescu et est morte en odeur de grande vertu. Sa penitance luy attira " un don d'oraison extraordinaire ; on venait même la consulter dans les difficultés de la vie interieure. " C'estoit un grand esprit, mais qui se fit une loi inviolable d'estre humble ; et jamais, quelque raison qu'on luy put alleguer, elle ne consentit aux desirs que plusieurs de nos Maisons eurent de l'avoir pour Superieure, ne laissant point ignorer le malheur d'ou, apparemment, est sorti son bonheur eternel. " On voudrait connaître le nom de cette vraie pénitente ;

mais, par un motif de charité sans doute, les Annales du 1er Monastère de Paris sont muettes à son sujet, et les notices des Sœurs reçues en 1619-1622 ne contiennent aucun détail relatif à l'intervention charitable du saint Fondateur.

MDLXXXVII A LA MèRE DE CHASTEL SUPéRIEURE DE LA VISITATION DE GRENOBLE (FRAGMENTS) Mourir à soi pour vivre à Dieu. - Abandon à la Providence.

Annecy, [novembre 1619-1620 .]

Que diray je a cette chere Fille qui m'est si fort a cœur ? Vives toute en Nostre Seigneur, ma tres chere Fille, et croyes que, pour luy, la sainte amitié que je vous porte vit fort entierement et immortellement en mon esprit. Qu'a jamais puissions nous perir a nous mesmes pour nous retreuver tout en Nostre Seigneur. ………………………………… Ne permettes plus tant a vostre esprit de faire des reflexions sur vostre misere et sur vostre incapacité; car, a quoy est bon tout cela ? Dependes vous pas de la Providence de Dieu en tout et par tout ? Or, celuy qui habite dans le sejour du Seigneur demeurera en sa protection (Ps 90,1) ……………………..

MDLXXXVIII A MADAME DE THOU, NOVICE DE L'ABBAYE DE PORT-ROYAL Un bien inestimable. - Pourquoi le saint Evêque est " beaucoup " Père de la Novice. - Humilité, obéissance et joie.

Annecy, [fin 1619 ou 1620 .]

Je me resjouis grandement, ma tres chere Fille, du bonheur dont vous joüisses en cette sacree compaignie en laquelle vous estes, ainsy que monsieur vostre bon pere m'a fait sçavoir ; car ce vous est un bien inestimable de vivre au service de Dieu en un lieu ou toutes les ames le servent, et ou leur conversation environne vostre jeunesse pour la conserver et affermir en ses bons propos.

Et quant a moy, j'auray perpetuellement une grande affection a vostre avancement en la devotion, non seulement parce qu'estant fille d'un pere que j'honnore parfaitement, et madame vostre mere , j'ay mon interest en leur contentement, mais aussi d'autant qu'avec leur permission et celle de Madame vostre Abbesse , je pense avoir quelque part en vostre ame, puisque elle porte le sacré caractere de la Confirmation par mon entremise (L8, note 870). C'est pourquoy vous estes un peu ma fille, comme je croy, et je suis beaucoup vostre Pere asseurément, ayant et sentant un'affection grandement paternelle pour vous. Et en cette consideration, je vous prie de tout mon cœur de vous exercer fidelement en la sainte humilité et obeissance envers ces ames sacrees a qui Dieu a confié la vostre, affin qu'un jour elle soit toute sienne et son espouse bienaymee. Et tenes vous joyeuse, ma tres chere Fille, puisque il n'y a point de veritable joye en cette vie mortelle que celle de se treuver en la voye la plus asseuree pour parvenir a l'immortelle.

Vives donq ainsy humblement et doucement devant Dieu, ma tres chere Fille, et pries-le souvent pour moy qui suis

Vostre humble et tres affectionné frere et serviteur en Nostre Seigneur,

FRANçs, E. de Geneve. A Madame Marie Angelique [de] Thouz,

Religieuse Novice de Port Royal.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Chartres.

MDLXXXVIII bis (lettre MMXLI du volume XXI reclassée) (1) A LA MèRE DE CHASTEL SUPéRIEURE DE LA VISITATION DE GRENOBLE (FRAGMENT INéDIT) Dieu fait de grandes choses en l'âme qui s'abaisse.

[1619-1920 (2)]

…………………………………………………. Ma Fille, souvent les fleurs croissent plus belles sur les fumiers que dans les jardins de belle apparence ; a cause de la bassesse ou vous vous tenes, Dieu fera de grandes choses en vous (Lc 1,48). Tenes vous tous-jours proche de l'Espoux, et il vous donnera son lait et ses mammelles pour nourrir ces cheres jeunes filles dont il veut estre aymé (Ct 1,1)………………………………………………

Revu sur le texte inséré dans un ancien Ms. de la Vie de la Mère de Chastel, conservé à la Visitation de Caen.

(1) Lettre découverte tardivement et reclassée à la date voulue (2) Les bas sentiments que la Mère Péronne-Marie de Chastel avait d'elle-même lui inspiraient de " continuels mecontentemens... de tout ce qu'elle faisoit en sa charge, lui estant advis qu'elle gatoit tout. " Un jour, ayant écrit à ce sujet " a notre Bienheureux Pere, il lui repondit ce qui suit ; Ma Fille, " etc. Ces lignes, auxquelles le Ms. cité n'assigne aucune date, semblent devoir se placer entre 1619 et 1620, si on les compare avec les fragments de la même époque et les lettres du 19 août 1618 et du 16 octobre 1620. (L8, note 644 ; L9, note 221 et la note de la destinataire L5, note 248).

ANNEE 1620

MDLXXXIX A UNE RELIGIEUSE DE LA VISITATION Ingénieuse interprétation d'un texte de l'Ecriture. - Le sang de Jésus marquant l'entrée de l'année nouvelle. - Comment rendre les nôtres fertiles.- Transformation de l'âme. - Pourquoi Dieu nous laisse des imperfections.

Annecy, 2 janvier [1620 ]

Vrayement, ma bonne Fille, vous m'aves bien consolé de m'envoyer des nouvelles de vostre ame a ce commencement d'annee . Quand l'Escriture Sainte veut parler d'une personne bonne, douce, innocente et dediee a Dieu, elle dit : C'est un filz ou une fille d'un an (1 R 13,1). Helas ! ma Fille, si nous n'avons pas correspondu ci devant a l'amour de ce gratieux Sauveur par une sainte et inseparable union de nos affections a sa sainte volonté, faisons maintenant en sorte qu'au bout de cette annee nous puissions estre appellés enfans d'un an.

Je disois hier, ma chere Fille (car je vous veux faire part de nos predications), que quand Dieu voulut prendre en sa sauvegarde les enfans des Israelites, affin que l'Ange exterminateur ne les tuast comme il faisoit ceux des Egyptiens, il ordonna que leurs portes fussent enduites et marquees du sang de l'Aigneau paschal (Ex 12,7) ; et qu'ainsy sa divine Majesté marquoit du sang de sa Circoncision la porte et l'entree de cette annee sur nous, affin qu'en icelle l'exterminateur de nos enfans n'eust aucun pouvoir sur eux. Et vous sçaves qui sont nos enfans, car je parle de ceux du cœur : nos bons propos, nos bons desirs, nos amours divins.

Je l'espere, ma chere Fille, que nous serons inviolablement fidelles a ce Sauveur, et que ces annees suivantes nous seront comme les annees fertiles de Joseph, lequel, par le moyen du mesnage qu'il fit en icelles, se rendit vice Roy d'Egypte (Gn 41,40) ; car nous mesnagerons si bien nos ans, nos mois, nos semaines, nos jours, nos heures, voire nos momens, que le tout s'employant selon l'amour de Dieu, le tout nous sera profitable a la vie eternelle pour regner avec les Saintz. Mais n'est ce pas, donq, ma Fille, dores-en-avant nous ne serons plus ces vieux nous mesmes que nous avons esté devant ; nous serons des nous mesmes qui, sans exception, sans reserve, sans condition, serons a jamais sacrifiés a Dieu et a son amour, et, comme de petitz phœnix (cf TAD et sermons), nous serons renouvellés de ce feu de la dilection divine pour laquelle, avec un irreconciliable divorce, nous avons pour jamais abandonné et rejetté le monde et toute sorte de vanité. Nos petites choleres, nos petitz chagrins, les petitz frissonnemens de cœur sont des restes de nos maladies, que le souverain Medecin nous laisse affin que nous craignions la recheute, que nous nous humilions et demeurions en une sincere sousmission. Nous irons neanmoins nous establissans de jour en jour, et ces petites alterations s'affoibliront, Dieu aydant.

Ayés courage, ma Fille, car ce petit Jesus vous ayme bien. Je suis en luy tout vostre.

FRANçs, E. de Geneve.

Revu sur une copie conservée à Turin, Archives de l'Etat. MDXC A MESSIEURS DU CONSEIL DE LA SAINTE-MAISON DE THONON (L7,note 720) (INéDITE) Recommandation en faveur d'un ancien converti.

Annecy, 8 janvier 1620.

Messieurs,

Il y a si long tems que Son Altesse tesmoigne d'affectionner le secours de monsieur de Corsier , et que je vous prie de l'avoir en recommandation comme l'un de ceux pour qui premierement fut erigee la Sainte Mayson, que je pense estre superflu d'y rien adjouster ; et sur tout puisqu'il est tant appuyé de parens et amis en ces quartiers la. Neanmoins, pour rendre mon devoir et a sa condition et aux intentions de Son Altesse, je continue ma recommandation tres affectionnee, qui suis,Messieurs, Vostre plus humble et tres affectionné confrere, FRANçs, E. de Geneve.

VIII janvier 1620, Annessi.

Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Turin.

MDXCI A LA MèRE DE CHANTAL, A PARIS L'Evêque de Genève roi de la fève à la Visitation d'Annecy. - Préparation à un " renouvellement extraordinaire ". - Bonne correction à une âme opiniâtre. - Science acquise à la cour par Jean-François de Sales; honneurs qu'il y reçoit. - Protecteur d'année ; pourquoi le Saint aime la pauvreté.

Annecy, 8 janvier 1620.

0 ma tres chere Mere, Dieu par sa bonté soit a jamais au milieu de nostre cœur, pour y vivre et regner selon son bon playsir.

Que diray je a ce commencement d'annee ? Je suis roy de bon jeu en vostre Mayson, et nos Seurs en sont fort contentes, et m'ont envoyé par escrit une grande protestation de leur sousmission et obeyssance, et m'ont demandé quelques nouvelles loix selon lesquelles elles vivront ; et je les mediteray pour leur en porter quand je pourray leur faire une exhortation, que je m'essayeray de faire dans cette octave le plus gratieusement que je sçauray, car j'ay des-ja une idee aggreable pour cela .

Sur le commencement de la semaine qui vient, je feray ma reveuê pour un renouvellement extraordinaire que Nostre Seigneur m'invite de faire, affin qu'a mesure que ces annees perissables passent, je me prepare aux eternelles (note 168).

La Seur N. nous a donné de l'exercice et ne veut encor pas cesser ; car elle a un moule a part, auquel elle fait des pechés mortelz, et opiniastre qu'elle ne peut se communier pour cette occasion . Je luy fis une bonne correction, avec autant de vinaigre que d'huyle, que je repeteray, en changeant les motz, si souvent, qu'elle operera moyennant la grace de Dieu. Tout le reste va bien ; sur tout les jeunes sont gratieuses . Monsieur [de Boisy ] est tous-jours a la cour, ou il apprend la mortification de la propre volonté, excellemment, et encor plus celle de l'impatience, activité et soudaineté, car il faut demeurer trois heures et quatre a attendre les heures du service ; beaucoup plus, certes, que quand il treuvoit quelqu'un a l'autel de la Visitation. Mais au reste, c'est la verité qu'il fait des merveilles ; et non seulement nostre chere Madame, mais Son Altesse et tous les Princes et Princesses, seigneurs et dames le cherissent et l'estiment grandement ; et des maintenant, sans que j'en aye parlé en sorte quelconque, on le va jetter dans la coadjutorerie, si Madame est de croire, affin que son premier Aumosnier soit Evesque .

O ma Mere, soit que la providence de Dieu me face changer de sejour, soit qu'elle me laisse icy (car cela m'est tout un), ne seray-je pas mieux de n'avoir pas tant de charge, affin que je puisse un peu respirer en la Croix de Nostre Seigneur et escrire quelque chose a sa gloire ?

Mon Saint, c'est saint François, avec l'amour de la pauvreté ; mays je ne sçai comme l'aymer cette aymable pauvreté, car je ne la vis jamais de bien pres : neanmoins, en ayant ouy dire tant de bien a Nostre Seigneur, avec lequel elle nasquit, vescut, fut crucifiee et resuscita, je l'ayme et l'honnore infiniment.

VIVE JESUS !

FRANçS, E. de Geneve.

Le 8 de janvier 1620.

MDXCII A MADAME ANGéLIQUE ARNAULD, ABBESSE DE PORT-ROYAL A MAUBUISSON A quoi faut-il employer la nouvelle année. - La Mère Angélique aux pieds de l'Enfant de Bethléem ; l'abeille autour de son roi.

Annecy, 8 janvier 1620.

Mon cœur salue cherement le vostre, ma tres chere Fille, et celuy de toutes nos quatre seurs bienaymees et bien aymables . Je n'ay nul autre loysir que cela . O ma Fille, employons bien cette nouvelle annee pour acquerir l'eternitté. Je vous voy, ce me semble, autour de l'Enfant de Bethleem, que, luy baysant ses petitz pieds, vous le supplies quil soit vostre Roy. Demeures-la, ma tres chere [Fille], et apprenes deluy quil est doux, humble (Mt 11,29), simple et amiable. Que jamais vostre ame, comme un'abeille mistique, n'abandonne ce cher petit Roy, et qu'elle face son miel autour de luy, en luy et pour luy, et qu'elle le prenne sur luy, duquel les levres sont toutes detrempees de grace (Ps 44,3), et sur lesquelles, bien plus heureusement que l'on ne vid sur celles de saint Ambroyse (Paulinus, in Vita ejus 3), les saintes avettes, amassees en essein, font leurs doux et gratieux ouvrages. Ma Fille, je suis de plus en plus parfaitement vostre.

VIII janvier 1620.

A Madame

Madame l'Abbesse de Port Royal.

A Maubuisson. Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Lyon-Fourvière.

MDXCIII A LA MèRE DE CHASTEL SUPéRIEURE DE LA VISITATION DE GRENOBLE Contentions en matière de préséance. - L'Evêque de Genève officiant ou prédicateur à plusieurs réceptions de Religieuses à Paris. - Mieux vaut avoir mille écus par une voie de douceur que douze cents en disputant.- Préférer l'obéissance au jeûne. - L'opiniâtreté d'une tentation. - Bonheur de la pauvreté. - Quelles dispositions porter à la sainte Table.

Annecy, 11 janvier 1620.

Ma tres chere Fille,

Je confesse que je n'entens rien en toutes ces considerations ceremoniales, parce que je n'y ay jamais pensé. Quatre bonnes fois, pour le moins, j'ay presché a Paris pour la reception des Religieuses, qu'un simple prestre a fait l'Office ; une fois j'ay fait la reception, qu'un Pere Jesuite a presché ; et en l'une et l'autre façon je ne laissois pas d'estre ce que je suis. Quicomque presche, il tient le lieu et fait la fonction de l'Evesque : c'est pourquoy, si le bon monsieur [d'Ulme ] fait l'Office, je ne voy pas qu'un autre ne puisse prescher, quel qu'il soit. Ni Monsieur l'Evesque de Nantes , ni Monseigneur l'Archevesque de Bourges n'en font nulle difficulté a Paris, ni je ne l'ay jamais faite icy, a Sainte Claire et a Sainte Catherine .

Mays avec cela, je confesse aussi que c'est une vraye humanité au bon monsieur [d'Ulme] de croire qu'il importe a sa reputation qu'il face ou ne face pas l'Office , et mesme n'ayant pas le talent de la predication ; et croy, quant a moy, que ce soit au contraire. Mais apres cela, quel remede ? car, de le divertir, c'est renverser son esprit. Il sera donq a propos que si nostre bon M. [d'Aoste ] peut faire que messieurs ses parens ne le treuvent pas mauvais, ce soit luy qui face l'exhortation ; et je ne puis deviner quelle rayson ilz peuvent avoir de le treuver mauvais, estant une chose si bonne et honnorable. Et tous-jours l'action sera plus authorisee par ce moyen que par aucun autre. Que si cela ne se peut, il faudra prier quelque Pere Religieux; car, que faire parmi ces imaginations ? Le jour est court, et de disposer Monseigneur a autre chose il n'y a pas de l'apparence. Je vous asseure, ma Fille, qu'une fille de consideration se faysant Carmelite, je fis l'exhortation, et M. du Val, docteur en theologie, fit l'Office , qui eust mieux presché que moy, et moy mieux fait l'Office que luy. O Dieu, a quoy demeurons nous accrochés ! Or bien, voyla mon advis. Que s'il ne se peut encor, il faudra faire l'Office de la reception devant disner, et l'exhortation apres disner.

Au reste, ma tres chere Fille, il est vray, qui a son cœur et sa pretention en Dieu, il ne se sent point, au moins en la partie superieure, des agitations des creatures; et qui l'a au Ciel, comme dit saint Gregoire a deux Evesques (S.Greg Mag.11,45 ; L4, note 229), il n'est point tourmenté des vens de la terre.

Non seulement je consens, mais j'appreuve, ains j'exhorte de tout mon cœur que quand les parens riches donnent raysonnablement selon leur condition et moyens, qu'on ne tracasse point pour tirer davantage. Comme, par exemple, en la fille qui fait son essay : j'aymerois cent fois mieux doucement avoir mille escus, que douze cens avec amertume, et long et fascheux tracas. L'esprit de Dieu est genereux, suave et humble. On gaigneroit peut estre deux cens escus en disputant, mais on perdroit de reputation a quatre cens ; et on oste encor le courage aux riches de laisser venir leurs filles, quand on exige si chichement tout ce qu'on peut. Voyla mon sentiment, voyla ce que je fay prattiquer icy.

Elle a rayson, certes, la bonne fille , de croire que son humeur jeusneuse est une vraye tentation : ce l'a esté, ce l'est et ce la sera tandis qu'elle continuera de faire ces abstinences, par lesquelles il est vray qu'elle affoiblit son cors et la volupté d'iceluy, mais, par un pauvre eschange, elle renforce son amour propre avec sa propre volonté ; elle amaigrit son cors, et surcharge son cœur de la veneneuse graisse de sa propre estime et de ses propres appetitz. L'abstinence qui se fait contre l'obeissance oste le peché du cors pour le mettre dans le cœur. Qu'elle mette son attention a retrancher ses propres volontés, et bien tost elle quittera ces fantosmes de sainteté auxquelz elle se repose si superstitieusement. Elle a consacré ses forces corporelles a Dieu; ce n'est plus a elle a les ruiner, sinon quand Dieu l'ordonnera, et elle n'apprendra jamais l'ordonnance de Dieu que par l'obeissance aux creatures que le Createur luy a donnees pour sa direction.

Si faut, ma tres chere Fille, il la faut faire ayder contre cette tentation par les advis de quelque vray serviteur de Dieu ; car il faut plus d'une personne pour desraciner ces persuasions de sainteté exterieure et cherement choisies par la prudence de l'amour propre. Faites donq ainsy, pries monsieur N. de l'instruire et fortifier contre cette tentation ; et s'il est par luy treuvé bon, que ce soit mesme en vostre presence. Est ce tout de bon, ma tres chere Fille, quand vous dites : Nous sommes prou pauvres, Dieu mercy ? O que, s'il estoit vray, je dirois volontier : Que vous estes donq trop heureuses, Dieu mercy ! Mays je n'ose gueres parler d'une vertu que je ne connois que par le recit infallible du Roy des pauvres, Nostre Seigneur ; car, quant a moy, je n'ay jamais veu la pauvreté de pres.

Tenes vous dans le train de la Communion que nous vous dismes, et dressés vostre intention a l'union de vostre cœur a Celuy duquel vous receves le cors et le cœur tout ensemble. Puys, ne vous amuses pas a penser quelles sont les pensees de vostre esprit pour cela, puisque de toutes ces pensees il n'y en a point qui soit vostre pensee que celle que, deliberement et volontairement, vous aures acceptee, qui est de faire la Communion pour l'union et comme une union de vostre cœur a celuy de l'Espoux.

……………………………………………………………………… Vostre tres affectionné serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

Le 11 janvier 1620.

MDXCIV AU PèRE DOMINIQUE DE CHAMBéRY VICAIRE - PROVINCIAL DES CAPUCINS (INéDITE) Permission demandée pour un voyage du Frère Adrien des Echelles. - Quand les vocations extraordinaires doivent-elles être estimées. - Regrets sur le décès du P. Constantin. - Réponse de l'Evêque de Belley au sujet des Capucins.

Annecy, 12 janvier 1620.

Mon Reverend Pere,

La necessité des moliniers de cette ville et l'utilité de la continuation de leurs ouvrages , me donnent la confiance de vous supplier de donner permission au Frere Adrien pour un voyage jusques a Lyon, auquel il se comportera selon les loix et conditions quïl vous plaira de luy prescrire, ainsy qu'il m'asseure de vouloir faire en toutes autres occurrences ; autrement, certes, je ne serois pas de ses confederés, ne pouvant jamais estimer les vocations extraordinaires, sinon quand elles sont sousmises et correspondantes aux ordinaires. Mays, mon Reverend Pere, n'est ce pas pitié du trespas du bon P. Constantin ? Je l'ay regretté, et luy rendray, comme j'ay commencé, mon devoir es saintz Sacrifices. (Jb 1,21) Le Seigneur nous l'avait donné, le Seigneur nous l'a ôté : que le nom du Seigneur soit béni. Au reste, je suis invariablement Vostre tres humble confrere et serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

XII janvier 1620, Annessi.

Monseigneur de Belley m'a fait response quil estait engagé avec les Peres Augustins , et que ce n'a esté que sur le refus que les Peres luy avoyent fait il y a quelques annees.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. le comte Albert Solaro della Margarita, à Turin. MDXCV A LA MèRE DE CHASTEL SUPéRIEURE DE LA VISITATION DE GRENOBLE Manière douce et tranquille de rejeter l'amour-propre. - La gloire de l'abjection. - Chimères, contradiction et extravagance d'une tentation. Comment aider à la combattre et à en triompher.

Annecy, 14 janvier 1620.

Je vous escrivis avant hier (lettre 1593), ma tres chere Fille, et respondis a vos deux lettres prœcedentes. O ma Fille veritablement toute bienaymee de mon cœur, faites bien ainsy : ne permettes pas a vostre esprit de considerer ces miseres ; laisses faire a Dieu, il en fera quelque chose de bon. Ne faites guere de reflexions sur ce que vostre nature meslera avec vos actions. Ces saillies de l'amour propre doivent estre negligees ; pour les desadvouer deux ou trois fois le jour, on en est quitte; il ne faut pas les rejetter a force de bras, il suffit de dire un petit non. Vous aves rayson : une fille qui est a Dieu ne doit penser a la reputation, cela est impertinent. Quant a moy, dit David (Ps 118,141), je suis abject et mesprisé ; je n'ay point pour cela oublié vos justifications. Que Dieu face et de nostre vie, et de nostre estime, et de nostre honneur a son gré, puisque tout est a luy. Si nostre abjection sert a sa gloire, ne devons nous pas estre glorieux d'estre abjectz ? Je me glorifie, disoit l'Apostre (2 Co 12,9), en mes infirmités, affin que la vertu de ]esuschrist habite en moy. Quelle vertu de Jesuschrist ? L'humilité, l'acquiescement a l'abjection.

J'escris a cette pauvre chere fille . Je ne vis jamais une tentation plus manifeste et connoissable que celle la ; ell'est presque sans fard et sans praetexte. Rompre des vœux pour jeusner, presumer d'estre bonne pour la solitude sans estre bonne pour la Congregation, vouloir vivre a soymesme pour mieux vivre a Dieu, vouloir avoir l'entiere jouissance de sa propre volonté pour mieux faire la volonté de Dieu : quelles chimeres ! Qu'une inclination, ou plus tost fantasie et imagination, chagrine, bigearre, depiteuse, dure, aigre, amere, testue, puisse estre un'inspiration, quelle contradiction ! Cesser de louer Dieu et se taire de depit es Offices que la sainte Eglise ordonne, par ce qu'on ne le peut louer en un coin selon son invention, quelle extravagance ! Or sus, j'espere que Dieu tirera de la gloire de tout ceci, puisque cette pauvre chere fille se sousmet en fin a ce qu'on luy commandera et qu'elle revere vostre presence. Commandes luy souvent, et luy imposes des mortifications opposees a ses inclinations ; elle obeira, et bien quil semblera que ce soit par force, ce sera pourtant utilement et selon la grace de Dieu.

Je n'ay nul loysir. VIVE JESUS en tout et par tout, sur tout au milieu de nos cœurs ! A men.

XIIII janvier 1620.

A ma tres chere Seur en N. S.,

La Mere Superieure de Ste Marie de la Visitation.

A Grenoble.

Revu sur une copie authentique conservée à la Visitation d'Annecy.

MDXCVI A LA SOEUR DE GéRARD RELIGIEUSE DE LA VISITATION DE GRENOBLE Les solitaires que Dieu n'aime pas et avec lesquels il ne veut point d'union. - Exemple d'obéissance de saint Siméon Stylite. - Marques de l'inspiration. - Energiques conseils.

Annecy, 14 janvier 1620.

Ma tres chere Fille, ………………………………………………………………….

La cogitation de sortir a toutes les plus veritables marques de tentation qu'on sçauroit treuver ; mays Dieu soit loüé dequoy en cet assaut le donjon n'est pas encor rendu ni, comme je pense, prest a se rendre. O Dieu ! ma tres chere Fille, gardes vous en bien de vouloir sortir. Il n'y a point d'entredeux entre vostre sortie et vostre perte ; car ne voyes vous pas que vous ne sortiries jamais que pour vivre a vous mesme, de vous mesme, par vous mesme et en vous mesme ? et ce d'autant plus dangereusement, que ce seroit sous pretexte d'union avec Dieu, qui toutefois n'en veut point avoir ni n'en aura jamais point avec les solitaires retirés, particuliers et singuliers, qui quittent leurs vocations, leurs vœux, leurs Congregations par amertume de cœur, par chagrin, avec depit et par degoust de la societé, de l'obeyssance des Regles et sainte observance.

Oh ! ne voyes vous pas saint Simeon Stilite, si prompt a quitter sa colomne sur l'advis des anciens (Niceph.Callist.Hist Eccl.

14,51 ; TAD 8,13) ? Et vous, ma tres chere Fille, vous ne quitteres pas vos abstinences sur l'advis de tant de gens de bien, qui n'ont nul interest de vous les faire quitter que pour vous faire rendre quitte et exempte de vostre propre amour ? Or sus, ma tres chere Fille, chantes meshuy le cantique de l'amour : O que c'est une chose douce et bonne de voir les Seurs habiter ensemble (Ps 132,1)

! Traittés rudement vostre tentation ; dites luy : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu ; Va en arriere, Satan ; tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et a iceluy seul tu serviras (Mt 4,7).

Je vous laisse a penser, ma tres chere Fille : faire les genuflexions au Saint Sacrement comme par despit, en suitte de la tentation, quelle plus grande marque de tentation peut on avoir ? La force des inspirations est humble, douce, tranquille et sainte ; et comme donq peut estre inspiration vostre inclination, qui est si depiteuse, dure, chagrine et tempestueuse ? Retires vous de la, ma tres chere Fille ; traittés cette tentation comme on traitte celles du blaspheme, de trahison, d'heresie, de desespoir. Ne devises point avec elle, ne capitules point, ne l'escoutes point ; traverses-la le plus que vous pourres par des frequens renouvellemens de vos vœux, par des frequentes sousmissions a la Superieure ; invoques souvent vostre bon Ange, et j'espere, ma tres chere Seur, que vous treuveres la paix et la suavité de l'amour du prochain. Ainsy soit il.

Je vous escris sans loysir ; mais faites ce que je vous dis. Chantes au chœur tous-jours plus constamment a mesure que la tentation dira : Taises vous ! a la façon de ce saint aveugle (Mc 10,46 ;

Lc 18,35). La paix du Saint Esprit soit avec vous.

FRANçs, E. de Geneve.

Le 14 janvier 1620.

MDXCVII A UN ONCLE Double affliction en un trépas. - Se consoler sur le départ des nôtres et sur les circonstances de ce départ, par la raison et par la foi. - Miséricorde de Dieu qui a peut-être employé le feu d'ici-bas pour épargner à une âme celui du Purgatoire.

Annecy, 16 janvier 1620.

Monsieur mon Oncle,

Il me semble que je voy vostre esprit doublement affligé pour le trespas de madamoyselle ma cousine et pour la façon d'iceluy, car moy mesme, a la verité, ay eu ce double sentiment. Mays pourtant, bien que la douleur ne puisse pas estre si tost tout a fait appaysee, nous devons neanmoins l'adoucir le plus qu'il nous sera possible, par toute sorte de bonnes et veritables considerations.

Or, qu'elle soit trespassee, c'est un accident si commun, si general et si inevitable, que ce seroit ne connoistre pas ce que vous estes et la fermeté de vostre esprit, que de vous vouloir donner du secours pour vostre consolation en cela. Et quant au reste, ce sont les precedentes dispositions au trespas, et non les circonstances d'iceluy, qui sont en effect considerables. Cette chere fille estoit bonne et vertueuse ; et, comme je m'asseure, elle hantoit les saintz Sacremens, et par consequent estoit tous-jours bien disposee, au moins suffisamment, pour se conserver en la grace de Dieu: c'est pourquoy son trespas n'a peu estre que bon, non plus que celuy de saint Simeon Stilite, que la foudre et feu du ciel tua sur la colomne (Joan Moshus,Pratum spirituale,57).

Il faut entrer dans cette admirable providence de Dieu ; et s'accoyser en ses ordonnances, avec une sainte confiance qu'elle aura eu soin de cette bonne ame, qu'elle aura mesme peut estre purifiee en ce feu pour luy eviter celuy du Purgatoire. En somme, il faut donner passage aux afflictions dedans nos cœurs, mais il ne leur faut pas permettre d'y sejourner.

Dieu, vostre bon Ange et la sagesse que vostre longue experience vous a acquise, vous suggereront mieux tout ceci que je ne sçaurois faire ; mais je le dis pour vous tesmoigner qu'apres avoir contribue mes prieres a.vostre consolation et conservation, je voudrois bien y dedier tout ce qui seroit en mon pouvoir, puisqu'ayant le bien et l'honneur de vous estre si proche, j'ay encor le devoir, avec une tres sincere volonte, Monsieur mon Oncle, d'estre a jamais Vostre tres affectionne neveu et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

Annessi, le 16 janvier 1620.

MDXCVIII AU COMTE JACQUES DE VIRY Respectueuse et ferme remontrance au sujet d'un mariage contracté sans la dispense nécessaire.

Annecy, 28 janvier 1620.

Monsieur,

Je croy fort asseurement que nul homme du monde ne vous honnorera jamais plus franchement que je fay ; et d'autant plus suis-je marri de ce qui s'est passé ces derniers jours en vostre mayson, puis que Dieu y a esté offensé et le publiq scandalisé, et que le mariage est tout a fait nul et invalide , la commission de dispenser obtenue a Rome n'ayant point esté executée ; de sorte qu'il sera requis de celebrer derechef le contract du consentement nuptial, affin de rendre cette conjunction et la posterité legitime. A quoy je contribueray tout ce qui sera en mon pouvoir, sous la conduite des loix et constitutions ecclesiastiques, pourveu qu'il vous playse, et aux parties, prendre creance que je ne rechercheray en cela nulle condition que celle qui sera entierement necessaire et inevitable, puisque en verité je suis, Monsieur, Vostre serviteur tres humble et tres affectionné, FRANçs, E. de Geneve.

XXVIII janvier 1620, Annessi.

A Monsieur

Monsieur le Comte de Viry.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Tarascon. MDXCIX A LA PRINCESSE DE PIéMONT, CHRISTINE DE FRANCE (MINUTE) François de Sales célèbre le jour deux fois heureux où Dieu donna une princesse, à la France, par sa naissance, à la Savoie, par son mariage. - Les vœux et les prières du grand Aumônier de Christine.

Annecy, 30 janvier 1620.

Madame,

Puisque, graces a Dieu, vous voyla en fin arrivee au lieu auquel vous devies achever le voyage de vostre bien heureuse venue en ces Estatz, il m'a semblé que je puis oser meshuy presenter de mes lettres a Vostre Altesse, tandis qu'elles ne luy seront point desaggreables. Et j'espere que celle ci aura ce bonheur, comme escritte seulement pour contribuer, en la façon que je puis, mon sentiment a la joye publique et generale que toutes les provinces de la sujettion de Vostre Altesse recevront en ce jour anniversaire qui nous represente celuy auquel, par vostre naissance, Dieu vous donna a la France, et treize ans apres, par vostre mariage, il vous donna a cet Estat , dans lequel sans doute chacun benira a l'envi cet aggreable jour. Mays moy, Madame, comme le plus obligé du monde, je le benis et beniray incomparablement par les plus ardens souhaitz que mon ame puisse faire. Que ce jour soit a jamais conté entre les jours que Dieu a creés pour sa gloire ; que ce soit un jour d'eslite entre les jours qui sont destinés aux humains pour les acheminer a l'eternité ; que ce jour auquel, Madame, vous fustes faite chrestienne, face jour a la consolation de toute la Chrestienneté ; et face ce mesme jour, auquel vous aves esté faite nostre très honnoree Dame et Princesse, reluire la serenissime Mayson de Savoye en une heureuse et tous-jours auguste posterité de Vostre Altesse.

Ce sont les vœux, Madame, que je fay, prosterné en esprit devant la divine Bonté, a laquelle, selon le rang qu'il vous a pleu me donner au service de Vostre Altesse (note 126), j'offre et consacre tous les jours vostre chere et pretieuse vie, affin que par sa souveraine Providence il luy playse de la multiplier par une longue suite d'annees, la sanctifier par une sainte fertilité d'actions chrestiennement royales, et qu'a la fin elle la glorifie par la couronne de l'immortalité.

Je fay en toute humilité la reverence a Vostre Altesse,de laquelle, Madame, je suis Tres humble, tres obeissant et tres fidele orateur et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

Annessi, le 30 janvier 1620.

MDC AU DUC ROGER DE BELLEGARDE (L5, note 545) Pourquoi l'Evêque de Genève réitère sa recommandation en faveur des Pères Barnabites.

Annecy, 30 janvier 1620.

Monsieur mon tres cher Filz, Quand les Peres Barnabites allerent a Paris pour obtenir du Roy leur entree au college de Beaune, je les recommanday a Vostre Grandeur comme Religieux grandement estimables, fructueux et sinceres ; mays je ne laisse pas, en confirmant cette creance, de repeter maintenant ma supplication pour leur rendre tesmoignage de l'affection que je leur dois, et non par aucune defiance que j'aye que vous ne leur facies ressentir vostre bonté et pieté en ce qui sera de vostre pouvoir . Et ce pendant, ce m'est tous-jours de lhonneur et de la consolation de vous ramentevoir et raffraichir la tres humble et inviolable passion paternelle que j'ay pour vous, Monsieur mon Filz, selon laquelle je vous souhaite incessamment les plus favorables benedictions de Nostre Seigneur, et suis

Vostre tres humble et tres obeissant serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

30 janvier 1620, Annessi.

A Monsieur [Monsieur] de Bellegarde, Marquis de Seurre, chevalier des Ordres, Pair et grand Escuyer de France, Gouverneur de Bourgoigne, Bresse, Beugey, Valromey et Gex.

Revu sur l'Autographe conservé au 1er Monastère de la Visitation de Paris.

MDCI A M. CLAUDE DE QUOEX Noble désintéressement du Saint. - Ce qu'il ne peut trouver supportable. Les droits légitimes seront respectés ; mais l'Evêque ne peut ni ne veut céder les siens. - Recours au Sénat pour " faire faire place " à son autorité.

Annecy, .31 janvier 1620 .

Monsieur,

C'est le fin moindre de mes soucis que c'est que deviendra l'heritage de feu M. Gras , et apres un peu de consideration du droit de l'Evesché, vous seres le maistre de tout ce qui en dependra, comme de tout le reste qui appartient a ma personne. Mays qu'un prestre, sans tiltre ni vray ni coloré, se tienne dans une cure par force, ne veuille reconnoistre l'authorité de l'Evesque, rejette l'œconome qui est legitimement envoyé , empesche que l'Evesque. ne face inventaire de ce qui est dans une mayson presbiterale, appelle comme d'abus d'une tres legitime authorité, tout ainsy que si du moins le soin des benefices de ma charge, tandis qu'ilz sont vacans et jusques a tant qu'ilz soyent prouveuz, ne m'appartenoyt pas : tout cela, je ne le puis ni treuver bon, ni civil, ni supportable.

Quand M. Gras me fera voir ses legitimes provisions, je ne les mespriseray point, et les luy feray fidelement valoir tout ce qu'elles vaudront, sachant le respect qui est deu et aux droitz et aux faitz du Superieur general des ecclesiastiques. Mays en attendant, je veux estre le maistre, ayant un bon tiltre pour moy, et luy n'en ayant point ni pour luy ni contre moy. Que s'il est permis, sur des praetentions, d'esloigner les justes et ordinaires procedures des Praelatz par voye de fait, quelz inconveniens n'en verrons nous pas ? Je me demettray quand il en sera tems ; mays quant a present, je ne puis, ni ne dois, ni par consequent je ne veux point ceder mon droit de donner tel ordre que bon me semblera a ce benefice vacant, en attendant qu'il soit prouveu ; et ne veux nullement que ceux qui s'ahurtent y administrent les Sacremens, ayant deputé un prestre qui ira demain, pour empescher que ce peuple ne demeure pas desprouveu de ce qui luy sera necessaire de ce costé la.

J'ayme messieurs les Grassi , et d'autant plus que l'un d'entre eux est a vostre service ; mais je suis obligé de maintenir le respect qui est deu a l'authorité qui m'est confiee et a luy faire faire place ou il est requis. A cette intention j'ay envoyé au Senat, et pour venir a chef de l'inventaire et pour relever l'appellation comme d'abus, affin que je sois desabusé si j'abuse de l'authorité que j'ay, ou que je face desabuser ceux qui pensent que j'en abuse. Tout mon desplaysir seroit si en cela je vous desplaysois aucunement ; mays je ne le croyray pas ni ne le sçaurois croire, puisque mon intention est bonne et sans fiel, et vous m 'aymes constamment, qui suis aussi invariablement, Monsieur, Vostre tres humble serviteur et compere, FRANçs, E. de Geneve.

31 janvier.

Revu sur l'Autographe qui se conservait chez les PP. Missionnaires de Saint-François de Sales d'Annecy.

MDCII A MONSEIGNEUR JEAN-PIERRE CAMUS, éVêQUE DE BELLEY (FRAGMENT) Mesure de réputation que l'Evêque de Genève ambitionne.

Annecy, janvier 1620 .

………………………………………………………… On me mande de Paris que l'on m'y rase la barbe a bon escient, mais j'espere que Dieu la fera recroistre plus peuplee que jamais, si cela est necessaire pour son service (IVD part 3, ch 7). Certes, je ne veux de reputation qu'autant qu'il en faut pour cela ; car, pourveu que Dieu soit servi, qu'importe que ce soit par bonne ou mauvaise renommee (2 Co 6,8), par l'esc1at ou le descri de nostre reputation ?………

MDCIII A MADAME DE LA FLéCHèRE (FRAGMENT) Un " petit cœur " où le Saint veut loger lui-même l'Hôte divin.

Annecy, [janvier ou février 1616 ou 1620 .]

Ma tres chere Fille,

Je desire que vous disposies ma filleule a faire sa premiere Communion que je desire luy donner de ma main pour ces Pasques prochaines. Je la prie qu'elle prepare son petit cœur pour estre le logis de Celuy qui la veut toute posseder. Enseignes-luy de bonne heure que pour loger un tel Hoste, il faut bien nettoyer son ame de toutes sortes de vices et imperfections, en l'ornant de toutes les vertus, singulierement de la devotion, amour, humilité………………………………………………

A Madame de la Flechere.

Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Turin.

MDCIV A MADAME ANGéLIQUE ARNAULD, ABBESSE DE PORT-ROYAL A MAUBUISSON Nouvelles de la mort de M. Arnauld et de la résignation des siens, données par la Mère de Chantal au saint Evêque. - Notre cœur, tiré " piece apres piece " vers Dieu. - Paternelle sollicitude pour les enfants du défunt. -La réforme de l'extérieur servant à celle de l'intérieur. - Comment combattre les pensées de vanité. - Faire toutes choses " tout bellement, " et ne pas se mettre en peine des saillies sans volonté. - Douce et gracieuse plaisanterie sur une " petite niaiserie. " - La discrétion du Directeur.- Conseils pour l'oraison. - Spécial intérêt pour Mme Le Maistre.

Annecy, 4 février 1620.

O ma tres chere Fille, que vous puis je dire sur ce trespas ? Nostre bonne Mere de la Visitation m'en a donné l'advis ; mais a mesme tems elle m'escrit qu'elle avoit veu madame vostre mere et ma tres chere fille vostre seur Catherine de Gennes , braves, resolues et vaillantes, et de plus, que M. de Belley avoit receu de vos lettres, par lesquelles vous luy tesmoignies vostre asseurance en cette occasion . Je n'en doutois pas, ma tres chère Fille, que Dieu n'eust soin de vostre cœur en ces occurrences, et que s'il le blessoit d'une main, il n'appliquast son bausme de l'autre. Il frappe et guerit (Jb 5,18), il mortifie et vivifie (1 R 2,6),. et tandis que nous pouvons lever les yeux et regarder dans la Providence celeste, l'ennuy ne nous sçauroit accabler.

Mais c'est donq asses, ma tres chere Fille : Dieu et vostre bon Ange vous ayant consolee, je n'y metz plus la main ; vostre amertume tres amere est en paix (Is 38,17), qu'est il besoin d'en plus parler ? A mesure que Dieu tire a soy, piece apres piece, les thresors que nostre cœur avoit icy bas, c'est a dire ce que nous y affectionnions, il y tire nostre cœur mesme (Mt 6,21) ; et puisque je n'ay plus de pere en terre, dit saint François (S.Bonav.

S.Fr Ass. 2) je diray plus librement: Nostre Pere qui es es cieux(Mt 6,9). Ferme, ma tres chere Fille, tout est a nous, et nous sommes a Dieu (1 Co 3,22).

J'ay celebré pour cette ame, et celebre tous les jours avec memoire particuliere d'icelle devant Dieu. Mais, ma Fille, et nos Seurs Catherine de Sienne, Anne et Marie , que font elles, les pauvres filles ? Elles sont constantes, n'est ce pas ? car elles sont nos seurs. De M. d'Andilly et de M. Arnauld mon filz , il n'en faut pas douter. Certes, quand je me souviens comme M. d'Andilly me parla de son petit François , j'en suis encor consolé. La paix de Dieu soit tous-jours au milieu de nos cœurs. Amen.

Je respons desormais a vos deux dernieres lettres, du 19 novembre et du 14 decembre. Il est vray, je suis merveilleusement accablé d'affaires ; mais vos lettres, ma Fille, ne sont pas des affaires, ce sont des rafraischissemens et allegemens pour mon ame : cela soit dit pour une bonne fois.

C'est beaucoup qu'exterieurement vous soyes plus observatrice de la Regle. Dieu forma premierement l'exterieur de l'homme, puis il inspira le spiracle de vie au dedans, et cet exterieur fut fait en homme vivant (Gn 2,7). Les humiliations, dit nostre Seigneur, precedent et introduisent bien souvent l'humilité ; continues en cet exterieur, qui est plus aysé, et petit a petit l'interieur s'accommodera.

O Dieu, ma Fille, je voy vos entortillemens dans ces pensees de vanité ; la fertilité, jointe a la subtilité de vostre esprit, preste la main a ces suggestions ; mais dequoy vous mettes vous en peyne ? Les oyseaux venoyent becqueter sur le sacrifice d'Abraham : que faysoit-il ? avec un rameau qu'il passoit souvent sur l'holocauste, il les chassoit (Gn 15,9). Ma Fille, une petite, simple prononciation de quelque parole de la Croix chassera toutes ces pensees, du moins leur ostera toute nuysance : O Seigneur, pardonnés a cette fille du viel Adam, car elle ne sçait ce qu'elle fait (Lc 23,34).

O femme, voyla ton Pere sur la croix. Il faut chanter tout doucement : Deposuit potentes de sede, et exaltavit humiles (Lc 1,52). Je dis qu'il faut faire ces rejetz tout doucement, simplement, et comme si on les disoit par amour et non pour la necessité du combat.

Accoustumes vous a parler un peu tout bellement, et a aller, je veux dire marcher, tout bellement, a faire tout ce que vous feres, doucement et tout bellement; et vous verres que dans trois ou quatre ans vous aures rangé tout a fait cette si subite soudaineté. Mais souvenes vous bien de faire ainsy tout bellement, et parles tout bellement es occasions ou la soudaineté ne vous pressera point et ou il n'y aura nulle apparence de la craindre : comme, par exemple, a vous mettre au lit, a vous lever, a vous asseoir, a manger, quand vous parleres avec nostre Seur Marie ou Anne, ou avec nostre Seur Isabelle ; en somme, en tout et par tout, ne vous en dispenses point. Or, je sçai bien que parmi tout cela vous feres mille eschappees le jour, et que tous-jours ce naturel si actif fera des saillies ; mais il ne m'en chaut pas, pourveu que ce ne soit pas vostre volonté, vostre deliberation, et que tous-jours vous appercevant de ces mouvemens, vous taschies de les appayser. Prenes bien garde a ce qui peut offencer le prochain et a ne rien descouvrir de secret qui luy puisse nuire ; et s'il vous arrive, taschés a reparer le tort, tant que vous pourres, sur le champ. Ces menuës envies ne sont rien, ains elles sont utiles, puis qu'elles vous font voir clairement vostre amour propre, et que vous faites l'acte contraire. Mais, ma Fille, cet amour de la propre excellence n'est il pas gratieux en cette fille que je vous ay tant recommandee et qui en verité m'est chere comme mon ame ? Car, qu'y a il de plus gentil que cette petite aversion, laquelle [provient] d'estre appellee fille de cette pauvre Mere ? Mays demandes luy, je vous prie, si elle a encor point de sentiment dequoy je l'appelle ma Fille, et si elle voudroit point que je l'appellasse ma Mere ? 0 vray Dieu, qu'il luy a cousté d'effortz pour me dire cette petite niaiserie ! Certes, ma Fille, je ne sçai pas combien il luy couste, mais je ne voudrois pour rien du monde qu'elle ne me l'eust dit, puisqu'en cela elle a prattiqué une si profonde resignation et confiance envers moy.

Elle est de rechef encor plus aggreable quand elle me defend de dire ceci a cette pauvre Mere. O ma Fille, dites luy que ces menuës communications de son ame a la mienne entrent en un lieu d'ou elles ne sortent jamais qu'avec congé de celle qui les y met. Au reste, ma tres chere Fille, je ne sçai pas ce que cette fille m'a fait, mais je treuve ses miseres, qu'elle me descrit si naïfvement, si bien remarquees que rien plus. Or dites luy qu'elle m'escrive tous-jours simplement, et qu'encor qu'estant la aupres d'elle, elle ne m'eust jamais monstré des lettres qu'elle escrivoit a ses seurs, maintenant, si j'y estois, elle n'en feroit nulle difficulté ; car elle me connoist bien mieux qu'elle ne faysoit pas, et sçait bien que je ne suis pas d'humeur mesprisante.

Pour l'orayson, ma tres chere Fille, je treuve bon que vous lisies un peu dans vostre Theotime (TAD), affin d'arrester vostre esprit, et que de tems en tems, a mesure que vous appercevres que vous estes en distraction, vous disies tout bellement des paroles contraires a Nostre Seigneur. Mays voyes vous, ne vous estonnes pas de ces distractions : Si j'estois sainte, si je parlois au Pape, et semblablables ; car, pour estre fort vaines, elles n'en sont que plus parfaitement distractions, et n'y faut nul autre remede que de ramener doucement le cœur a son object. Je vous ay respondu a tout, ma tres chere Fille. O Dieu, salues un peu bien tendrement de ma part la pauvre chere seur aisnee ; mon cœur regarde le sien avec compassion. Je sçai qu'il est tellement a Nostre Seigneur, que non pas mesme ce rude coup n'a sceu luy oster la paix interieure ; mays son ennuy et ses apprehensions auront esté grandes. Cette seur m'est chere tout extraordinairement.

Dieu soit a jamais nostre tout. Amen. Je suis en luy tout vostre, d'une façon que la seule Providence vous peut faire concevoir. La grace, paix, et consolation du Saint Esprit soit avec vous. Amen.(1 Co 1,3 ; Ac 9,31).

Annessi, le 4 febvrier 1620.

Mon frere est tous-jours aupres de Madame. Oserois je saluer le petit frere Simon et la chere petite seur ? Mais ma fille Marie Angelique , certes, je la salue de tout mon cœur, et le bon M. Manceau , et, quand vous la verres, vostre grande amie et ma chere seur de la Croix . Dieu soit au milieu de vostre cœur. Amen.

A Madame l'Abbesse de Port Royal.

MDCV A MADAME ROUSSELET (INéDITE) Raison d'une lettre particulière à la destinataire. - Souhaits de bénédictions.- Deux chères vertus, nées de la confiance en Dieu.

Annecy, 4 février 1620.

Ce n'est pas pour vous separer de monsieur vostre cher mari, que je vous escris separement et a l'un et a l'autre, Madamoyselle ma tres chere Fille, mais c'est par ce que l'inscription seroit trop grande si je la faysois a tous deux ensemble. J'ay une continuelle memoire de vostre sainte dilection, et ne cesse point de vous souhaiter mille et mille benedictions, ne doutant point que reciproquement vous ne me recommandies souvent a la misericorde de Nostre Seigneur quand, en l'orayson, vous vous presentes devant sa face. La paix et tranquillité du cœur, qui prennent leur origine d'une parfaite confiance en la bonté de Dieu et sont le lieu du Saint Esprit (Ps 75,3), soyent aussi a jamais vos plus cheres compagnes. Amen. Je salue monsieur vostre pere de tout mon cœur, et suis sans fin, Madamoyselle ma tres chere Fille, Vostre tres humble et tres affectionné serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

4 febvrier 1620, Annessi.

Je vous supplie de saluer de ma part monsieur vostre tres digne Curé et l'asseurer de mon service plus humble. Mon frere est tous-jours aupres de Madame. A Madamoyselle

Madamoyselle Rousselet.

Revu sur l'Autographe appartenant aux Filles de la Croix de Tréguier.

MDCVI A LA MèRE DE CHASTEL SUPéRIEURE DE LA VISITATION DE GRENOBLE Influence du mal physique sur le moral. - Une crainte du saint Fondateur. - Décision en faveur d'une infirme. - Regarder Dieu et non ses propres imperfections. - Ce que François de Sales apprit à la cour. - Fondations en France.

Annecy, 7 février 1620.

Ce papier va treuver vos yeux, pour saluer par leur entremise vostre cœur tres aymé du mien, ma tres chere Fille. Oh ! ce pauvre cœur, je le voy tout alangouri en la lettre que vous m'escrivistes le 12 decembre, que je receus fort tard. Mais je parle mal sans y penser, ma tres chere Fille : ce n'est pas vostre cœur qui est alangouri, c'est vostre cors ; et a cause de la liayson qui est entre eux, il semble au cœur qu'il a le mal du cors. Mon Dieu, ma Fille, ne vous tenes nullement chargee de souffrir ce qu'il faut que vous souffries : c'est pour la tressainte volonté de Dieu, qui a donné ce poids et cette mesure a vostre estat corporel; mais l'amour sçait tout et fait tout; il me rend , ce me semble, medecin.

Je suis grand partisan des infirmes, et ay tous-jours peur que les incommodités que l'on en reçoit n'excitent un esprit de prudence dans les Maysons, par lequel on tasche de s'en descharger, sans congé de l'esprit de charité sous lequel nostre Congregation a esté fondee, et pour lequel on a fait expres la distinction des Seurs qu'on y veut . Je favorise donq le parti de vostre infirme, et pourveu qu'elle soit humble et se reconnoisse obligee a la charité, il la faudra recevoir, la pauvre fille ; ce sera un saint exercice continuel pour la dilection des Seurs.

O ma tres chere Fille, demeures en paix, ne vous amuses point a vos imperfections, mais tenes les yeux haut eslevés en l'infinie bonté de Celuy qui, pour vous contenir dans l'humilité, vous laisse vivre dans vos imperfections et infirmités. Ayes toute vostre confiance en sa Bonté, et il aura soin de vostre ame et de tout ce qui la regarde plus que jamais nous ne sçaurions penser.

Je serviray ce que je pourray monsieur N. ; mais il faut advouer qu'en matiere de negociations et affaires, sur tout mondaines, je suis plus pauvre prestre que je ne fus jamais, ayant, graces a Dieu, appris a la cour a estre plus simple et moins mondain.

Demeures en paix, ma tres chere Fille, et vives toute en Dieu. Je salue tres cordialement nos cheres Seurs, et suis infiniment vostre, ma tres chere Fille. Nostre Mere a bien de la besoigne taillee en France, pour la multitude des Maysons qu'on demande .

VIVE JESUS ! et son nom soit beni es siecles des siecles. Amen. Vous estes ma tres chere Fille, et Dieu veut que j'aye de la_onsolation a le dire.

FRANçs, E. de Geneve.

Le 7 febvrier 1620.

MDCVII A M. MARC-FRANçOIS DE MALARMAY DE LAURAY La chose la plus agréable et salutaire en ce monde. - Affection paternelle et filiale entre l'Evêque de Genève et Mme de Rossillon. - Remerciements pour un présent. - Une amie de l'Abbesse de Baume. - Saint adieu.

Annecy, 8 février 1620.

Monsieur,

En fin il se faut consoler ; rien n'est si aggreable ni si salutaire en cette vie mortelle que de bien aymer Dieu, et pour Dieu le prochain. Je le voy, certes, et je sens que vous m'aymes cordialement et que vous y aves bien du playsir ; et croyes aussi, je vous prie, que de mon costé j'ay un contentement nom pareil en l'extreme affection que Nostre Seigneur m'a donnee pour vous.

Et puis, voyla la tres chere seur qui de mesme ne respire presque que la bienveuillance de son beaufrere, et ayme filialement ce chetif Pere spirituel, de qui Dieu luy a donné une si entiere et parfaite amitié qu'elle ne se peut exprimer. Et si, il faut que je vous le die, mon tres cher Frere, (et ne voules vous pas ce tiltre cordial ?) que cette pauvre me fait un peu de pitié, comme la voyant la es chams, un peu trop tristement solitaire . Mais, c'est son calice ; ne faut il pas qu'elle le boive (Jn 18,11) ? Et puis, je m'imagine que vous luy escrives souvent, et alleges son tendre cœur par la communication des sentimens du vostre.

Mais n'attendes pas, mon cher Frere, que je vous face le remerciement que je devrois de vostre boëte toute pleine de parfums sacrés : seulement je vous asseure que j'estime plus ce present que l'or et le topaze (Ps 118,127), car il vient de . vostre dilection et ne rend que devotion.

Je me resouviens fort bien que j'allay visiter une damoyselle, grande amie de madame l'Abbesse de Baume ; et elle sera donq la mienne puisqu'elle est la vostre, car les cœurs qui sont unis a un cœur ne peuvent qu'ilz ne soyent unis ensemble.

Mon frere ne se peut desprendre de la cour, ou le service et les faveurs de Madame l'attachent ; mais je puis bien respondre pour luy, qu'il est grandement vostre serviteur tres humble. Il faut que je m'arreste, puisque le porteur me presse.

Vives tous-jours uniquement en Dieu, mon tres cher et tres veritablement tous-jours plus cher Frere, et aymes continuellement mon ame, laquelle souhaite mille et mille consolations et prosperités saintes a la vostre, vous cherit et vous honnore invariablement.

Monsieur mon tres cher Frere, c'est la veritable profession de

Vostre tres humble, tres obeissant et tres fidele frere et serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

Annessi 8 febvrier 1620

MDCVIII AU BARON PROSPER DE ROCHEFORT Heureuse naissance d'un petit-neveu de saint Bernard de Menthon. - Une pauvre femme pour laquelle on a trouvé un logis. - La retraite à Talloires de Benoît de Chevron ; soupçons de sa mère contre l'Evêque de Genève.

Annecy, 12 février 1620.

Monsieur,

Je me resjouis grandement avec vous et toute vostre mayson de la naissance de ce beau filz, auquel je souhaite toute sorte de benedictions et celle-la particulierement, de participer beaucoup aux vertus du glorieux saint Bernard, comm'il a le bonheur de participer a son sang. Tous vos justes contentemens, Monsieur, m'en donneront tous-jours, mon ame estant tellement affectionnee a la vostre qu'elle a tous-jours des ressentimens de vos sentimens, et des complaysans en vos playsirs, et des condoleances a vos douleurs ; comme, quand a celles ci, j'espere d'avoir un jours (sic) part en la gloire qu'elles vous apporteront, si vous les souffres avec l'humilité et charité que vostre bon Ange et vostre propre esprit vous suggerent, en l'union des travaux de Nostre Seigneur.

On a treuvé un logis et un' honneste compaignie pour cette pauvre femme, dont il vous plaira faire donner advis a M. Rosetain , affin que, s'il est tous-jours estimé expedient, on la dispose a se prœvaloir de cett'occasion , Mays vous sçaves bien que le bon M. le Doyen de Chevron, mon cousin et vostre parent , que j'avois retenu des il y a trois ans en nostre profession ecclesiastique, estimant qu'il y pouvoit rendre plus de service a Nostre Seigneur, enfin s'est retiré a Talloyres, dans la vocation monastique. Dequoy c'est la verité quil communiqua premierement avec moy, sur le sujet du refus quil fit d'aller aupres de Madame , ou Monseigneur le Serenissime Prince le desiroit ; mais ce fut avec une resolution en laquelle il ny avoit plus aucun lieu de conseil. Cependant, madame de Chevron, ma bonne tante (note 182), a pensé jusques a present que j'avois esté l'autheur de cette retraitte ; qui a esté la cause que je ne suis point allé voir madame de Boege , en attendant que, par mesme voye, allant visiter l'une de ses (sic) dames, je puisse aussi visiter l'autre, estant si voysines comme elles sont ; et lhors je n'oublieray pas ce quil vous a pleu de me recommander, Dieu aydant, ayant tous-jours un desir invariable de vous pouvoir, par quelque preuve, asseurer, Monsieur, que je suis et seray toute ma vie Vostre tres humble et tres affectionné serviteur et parent, FRANçs, E. de Geneve.

XII febvrier 1620, Annessi.

A Monsieur

Monsieur le Baron de Rochefort.

Revu sur l'Autographe appartenant à la famille de la Flechère, à Saint-Jeoire (Haute-Savoie).

MDCIX AU CHANOINE JEAN-FRANçOIS DE SALES, SON FRèRE (INEDITE) Vent en poupe et faveurs princières. - Démarches à Rome. - François de Sales voudrait savoir à quoi Son Altesse désire l'employer. - Trois sortes de gens qui ne témoignent pas de joie de la promotion de Jean-François à la coadjutorerie. - Ceux qui s'en réjouissent.

Annecy, 16 février 1620.

Voyla ma procuration , mon tres cher Frere, et le Memoire des choses qui me semblent a propos d'estre remonstrees a Rome; mais puisque vous aves le vent en pouppe et que tout le monde sçait cette affaire par dela, je pense que les faveurs de Son Altesse et de Messeigneurs les Princes osteront toute difficulté. Le gratis est d'importance, et l'acceleration ; a quoy vient a propos que, comme jecroy, monsieur l'Ambassadeur sera favorable , et si Madame fait recommander l'affaire a Monseigneur le Nonce, auquel neanmoins j'escriray dans peu de jours .

Nostre monsieur de Quoex , dit quil ne faut rien que la procure que j'ay faite, et que la chose soit vivement sollicitee ; pour cela, j'escris a monsieur Beybin (lettre 1610), qui est non seulement de ce diocese, mais curé de Saint Germain de la Chevre et respondant de Dumont , et voysin de monsieur l'Abbé de Cheysery , et fort dependant de Monsieur de Bourges .

C'est la verité qu'il est expedient que je n'aille pas a Turin qu'apres Pasques et le Sinode, s'il se peut , et particulierement s'il faut que l'information super vita et moribus se face en cette ville. Je voudrois bien sçavoir, s'il se peut, en quoy Son Altesse me veut employer, selon que monsieur Cavoret vous a dit ; mais si vous le pouves tirer, quand vous m'escrires il ne sera pas besoin de me marquer sinon en tierce personne, comme par exemple : L'amy sera employé en telle et telle chose.

Je vous envoyeray au premier jour les lettres de remerciement, ne le pouvant maintenant.

Presque tout le monde icy tesmoigne de la joye de vostre promotion, et ceux qui ne la tesmoignent pas sont de trois sortes : les uns, parce qu'ilz ont opinion que c'est tout a fait pour m'oster d'icy, et ilz nous voudroyent tous deux ; les autres, parce que cela leur est tellement inopiné, qu'a l'abord ilz ont eu peine de le croire ; et les autres, qui sont fort peu et si peu que ce n'est rien, par envie, jalousie et amertume de cœur. Mais messieurs du Chapitre, et particulierement monsieur le Prevost , ont grande joye dequoy l'on prend du sein de l'Eglise leurs Evesques. Messieurs du Conseil et toute la ville, tout cela est en joye, et chacun l'appreuve encor plus parce que cela s'est fait sans brigue ni recherche. Le bon monsieur du Chatelart en eut la premiere nouvelle, c'est a dire deux jours devant moy, de sorte qu'on commença d'en parler avant que j'en sceusse rien. En un mot, il faut si bien faire, et si saintement et si humblement, que la gloire en demeure a Dieu.

Je vous envoyeray mes Bulles par mon neveu , ou par autre premiere commodité, affin que s'il y avoit quelque chose qui servit, on le prit; mais on sçait tout cela en chantant. Je n'escris a personne, car je n'en ay nul loysir, et il faut faire partir cette procure et ce Memoire, qui est l'essence de l'affaire. Il n'est point besoin de placet a Rome, la lettre de Son Altesse a l'Ambassadeur suffit ; mais il le faut avoir pour la possession, que le Senat ne permettroit pas sans cela.

Dieu soit au milieu de vostre ame. Amen.

XVI febvrier.

A Monsieur de Boysi.

Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Rome.

MDCX A M. ETIENNE JARCELLAT-BEYBIN (INêDlTB - EN ITALIEN) Prière de s'intéresser à l'affaire de la coadjutorerie de Jean-François de Sales qui doit se traiter en Cour de Rome.

Annecy, 17 février 1620

Monsieur,

Son Altesse ayant fait à mon frère la faveur de le nommer à la coadjutorerie de cet Evêché avec future succession, j'ai pensé que Votre Seigneurie me rendrait volontiers le service d'en entreprendre la sollicitation, d'autant plus que votre naissance en ce diocèse et l'amitié que votre père et vos frères m'ont toujours témoignée vous inviteront à le faire. Je vous prie donc instamment de vouloir bien vous en occuper avec affection et toute diligence ; car Son Altesse et Monseigneur le Prince désirent beaucoup que l'affaire réussisse promptement pour de dignes considérations qui regardent leur satisfaction et service. Votre Seigneurie pourra en toute assurance engager ma parole pour attester que nous n'avons employé en ceci ni artifice de cour, ni importunité, ni demande ou requête. La mense épiscopale est petite, le diocèse est grand et onéreux; c'est pourquoi, si mon frère pouvait garder ses bénéfices pendant la durée de la coadjutorerie, ce serait fort à propos . Que Votre Seigneurie veuille donc nous obliger en se chargeant de la conduite de cette affaire, selon la confiance que je prends de vous en prier, et tenez-moi, Monsieur, pour

Votre bien humble et très affectionné confrère et serviteur,

FRANçOIS, Evêque de Genève.

17 février 1620, Annecy.

Revu sur une ancienne copie conservée à l'Archevêché de Naples.

MDCXI A MADAME DE GRANIEU Deux mots seulement à la destinataire, pour avoir le temps d'écrire à d'autres. - Humilité et patience. - M. de Boisy, évêque. - A quoi François de Sales emploiera son loisir.

Annecy, 17 février 1620.

A vous, ma tres chere Fille, il ne faut point de ceremonie, car Dieu ayant rendu mon cœur si fortement serré au vostre, il n'y a plus d'entredeux, ce me semble. C'est pour vous dire que je ne vous escris que ces deux motz, reservant le loysir pour escrire a d'autres a qui il faut faire responce (lettre 1612).

Mais que sont ilz ces deux motz ? Humilité et patience. Ouy, ma tres chere Fille, et tous-jours, certes, plus chere Fille. Vous estes environnee de croix tandis que le cher mary a du mal : or, l'amour sacré vous apprendra qu'a l'imitation du grand Amant, il faut estre en la croix avec humilité, comme indigne d'endurer quelque chose pour Celuy qui a tant enduré pour nous, et avec patience, pour ne point vouloir descendre de la croix qu'apres la mort, si ainsy il plait au Pere eternel. O ma tres chere Fille, recommandes moy a ce divin Amour crucifié et crucifiant, affin qu'il crucifie mon amour et toutes mes passions, en sorte que je n'ayme plus que Celuy qui, pour l'amour de nostre amour, a voulu estre douloureusement mais amoureusement crucifié.

Mon frere de Boysi, vostre hoste , s'en va estre evesque pour me succeder, Madame l'ayant ainsy desiré et Son Altesse voulu, sans que jamais, ni directement ni indirectement, je l'aye recherché. Cela me fait esperer un peu de repos pour escrire encor je ne sçay quoy du divin Amant et de son amour , et pour me preparer a l'eternité.

Ma tres chere Fille, je suis incomparablement vostre serviteur tres humble, et de monsieur vostre mary, et de monsieur C. , mais sur tout de vostre chere ame, que Dieu benisse. Amen.

FRANçs, E. de Geneve.

Le 17 febvrier 1620.

MDCXII A MADAME DE VEYSSILIEU Double raison pour le Saint d'aimer une postulante. - Confiance en Dieu, et nous ne serons pas confondus.

Annecy, 17 février 1620.

Cette fille me sera chere, venant de la main de la providence de Dieu, et sur vostre recommandation , ma tres chere Fille, qui m'est de tres grande estime en toute façon. Playse a cette mesme Bonté celeste de respandre ses graces sur nous, affin que nous suivions tous les sacrés attraitz de sa sainte vocation. Je n'ay encor point parlé a monsieur N. ; mais, a veuë de païs, je ne laisse pas de vous dire, ma tres chere Fille, que vous tenies la teste hautement relevee en Dieu et les yeux dans l'eternité bienheureuse qui vous attend. Qu'est ce qui peut nuire aux enfans du Pere eternel qui ont confiance en sa debonnaireté ? En toy, Seigneur, j'ay mon esperance (Ps 30,1) ; disons bien cecy, ma tres chere Fille, mais disons le souvent, disons le ardamment, disons le hardiment, et ce qui s'ensuit nous arrivera : Je ne seray point confondu (id). Non, ma Fille, ni pour cette vie, ni pour la future, jamais nous ne serons confondus. Esperes en Dieu, faites bien (Ps 36,3), et continues vos exercices ; aymés les pauvres, et demeures en paix. Pour moy, je cheris vostre cœur de plus en plus, je le benis de plus en plus, et suis en verité de plus en plus Vostre tres humble serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

Ce 17 febvrier 1620.

MDCXIII A MADAME DE JOMARON (INéDITE) La consolation d'une paternité spirituelle. – " Trois vertus colombines que Jésus Christ recherche en ses amantes. " - Surcharge de correspondance.

Annecy, 17 février 1620.

Il est vray, vous l'aves desiré et je l'ay accepté: vous estes ma tres chere Fille, et j'en ay de la consolation, estimant que vos bons souhaitz devant Dieu ne serviront pas peu pour impetrer sa misericorde sur mon ame, laquelle aussi reclame souvent cette mesme Bonté sur la vostre, affin qu'elle soit toute sainte, et qu'en verité elle marche en douceur, humilité et simplicité interieure, qui sont les trois vertus colombines que le divin Espoux Jesus Christ recherche en ses amantes. Alles donq ainsy, ma tres chere Fille, et parmi ce tracas du monde tenes vostre cœur ou vous aspires, dans le sein de la debonaireté de ce grand Dieu, en sa sainte gloire œternelle. Je vous escris ces motz sans loysir ni haleine, pour la multitude des responses quil faut que je face; mais je ne les envoye pas sans un'extreme affection que j'ay pour vous, puisqu'il plaît a Celuy, ma tres chere Fille, qui m'a rendu, en son divin bon playsir, Vostre tres humble serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

XVII febvrier 1620, Annessi.

A Madamoyselle Madamoyselle de ]omaron.

Revu sur l'Autographe conservé à Albano Laziale (Italie), au Scolasticat des PP. Oblats de Saint-François de Sales.

MDCXIV A LA MèRE DE CHASTEL SUPéRIEURE DE LA VISITATION DE GRENOBLE (FRAGMENT) Prochaine entrée au noviciat d'une sœur de la Mère de Chastel.- Le bon cœur de M. d'Ulme ; ce qu'il voudrait savoir.

Annecy, 17 ou 18 février 1620

Ma tres chere Fille, Vous me seres bonne, s'il vous plait, de m'excuser si je vous escris peu ; mais vous estes trop ma chere fille pour user d'excuses envers vous. La chere seur viendra donq icy samedi, a ce que monsieur le President vostre beaufrere m'a fait dire, et croyes qu'elle sera parfaitement la bien venue, car je la cheris d'une dilection incomparable . Nous avons parlé, le bon M. d'Ulme et moy, et nous n'avons rien conclu, sinon qu'il attendra jusques a ce que vous soyes en Chalamont , coulant ainsy le tems doucement; et entre ci et la, Dieu luy mesme accommodera toutes choses, ainsy que nous devons esperer. Je treuve bien en luy le bon cœur que vous me dites, et pour cela il faut grandement l'honnorer et cherir. En somme, il voudroit sçavoir en quelle qualité on le tient , et croy qu'il voudroit celle de Pere spirituel, pour deux raysons : l'une, parce que l'amour………………………………….

MDCXV A LA MèRE FAVRE SUPéRIEURE DE LA VISITATION DE LYON Comment entendre un " document " du saint Fondateur. - Avantages du Directoire spirituel ; où conduisent ses multiples exercices. - Conseils à la Maîtresse des novices.

Annecy, 22 février 1620.

Or sus, je vous dis, ma tres chere Fille, que si j'ay dit en quelque Entretien (Entr.7, Aversions,1617) : douze heures dans la mayson pour une au parloir, j'ay dit ce qui seroit desirable, s'il estoit prattiquable. On dit souvent de telles propositions qui se doivent entendre commodement, c'est a dire quand les choses se peuvent bonnement faire, selon les lieux, les personnes et les affaires que l'on a. Demeures donq en paix, et faites valoir ce document, sagement, prudemment, non durement ni rigoureusement, ni ric a ric.

Le Directoire du noviciat propose quantité d'exercices, il est vray, et il est encor bon et convenable pour le commencement de tenir les espritz rangés et occupés ; mays quand, par le progres du tems, les ames se sont un peu exercees en cette multiplicité d'actes interieurs et qu'elles sont façonnees, desrompues et desengourdies, alhors les exercices s'unissent a un exercice de plus grande simplicité : ou a l'amour de complaysance, ou a l'amour de bienveuillance, ou a l'amour de confiance, ou de l'union et reunion du cœur a la volonté de Dieu ; de sorte que cette multiplicité se convertit en unité.

Et de plus, s'il se treuve quelque ame, voire mesme au noviciat, qui craigne trop d'assujettir son esprit aux exercices marqués, pourveu que cette crainte ne procede pas de caprice, outrecuidance, desdain ou chagrin, c'est a la prudente Maistresse de les conduire par une autre voye, bien que pour l'ordinaire celle ci soit utile, ainsy que l'experience le fait voir.

Vives toute a Dieu, en paix, en douceur, courageusement et saintement, ma tres chere Fille.

Je suis en luy parfaitement vostre, tout a fait.

FRANçs, E. de Geneve.

Le 22 febvrier 1620.

MDCXVI AU BARON LOUIS DE LA TOURNETTE Un vieil ami de M. de Boisy. - Concurrents pour la chapelle Sainte-Catherine; pourquoi le Saint ne peut favoriser le fils du destinataire.

Annecy, 23 février 1620.

Monsieur,

Je loue Dieu et vous remercie humblement de la paix et douceur que vous aves donnee a vostre curé qui, je m'asseure, l'employera a rendre meilleur service a l'Eglise . Et ne puis que recevoir a beaucoup de faveur la memoire qu'il vous plait d'avoir de la ferme et reciproque amitié de nos peres , laquelle, de ma part, je cultiveray fort affectionnement en toutes les occasions esquelles mon pouvoir s'estendra, de vous rendre service.

Que si la chapelle dont vous m'escrives estoit en ma main , tres volontier je la contribuerois a vostre contentement, pour la retraitte de monsieur vostre filz, Religieux en Soüisse . Mays monsieur le Doyen la possedera encor toute l'annee de son noviciat, apres laquelle il en veut disposer en faveur d'un parent qui luy est si proche, et a vous, Monsieur, que quand il me l'a eü nommé et dit ses raysons, il m'a osté tout a fait le courage d'interceder pour tout autre . Et mesme que monsieur de Menthon, de la nomination duquel est ladite chapelle, praeferera aussi celluy-la a quicomque pourroit venir, puisqu'il luy est aussi proche qu'a vous, Monsieur, qui sous la faveur de Son Altesse ne tarderes pas, comme j'espere, beaucoup sans avoir des autres bonnes commodités pour monsieur vostre filz ; et moy, je desireray tous-jours le bonheur de m'y pouvoir employer.

Ce pendant, Monsieur, cette mesme amitié ancienne qu'il vous a pleu de me marquer, m'oblige a vous communiquer lhonneur que Son Altesse a fait ces jours passés a mon frere qui est aupres de Madame, l'ayant nommé mon coadjuteur et successeur en cett'Evesché, avec une gratification d'autant plus honnorable que ça esté sans que je l'aye jamais ni demandee ni fait demander. De sorte, Monsieur, qu'a mon manquement, vous aures un autre Evesque qui, estant mon frere, sera ensuite comme moy, Vostre tres humble et tres affectionné serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

XXIII febvrier 1620.

A Monsieur Monsieur le Baron de la Tomette, Conseiller d'Estat de S. A. et son Ambassadeur ordinaire en Soüisse.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation du Mans.

MDCXVII A LA SOEUR DE LA ROCHE ASSISTANTE-COMMISE DE LA VISITATION D'ANNECY Conseils au sujet d'une malade.

Annecy, 25 février 1620 .

Il n'y a rien a craindre, ma tres chere Fille; il y a du malheur en l'esprit de cette Seur qui luy fait parler et de vostre chastiment et du mien avec une esgale fauseté. Elle n'a garde de se faire du mal qui cuise, elle ayme trop sa peau. Demain je luy parleray, mais non pas seul, affin qu'elle ne dise pas que je la flatte. Si elle porte un cousteau, il le luy faut tres bien oster. Elle est veritablement hors de sens, mais non pas tant qu'elle soit excusable en ses fautes. Je ne suis marry sinon de la peyne que vous en aves, et du trouble qu'elle excite dans la mayson. En fin, elle me contraindra de l'enfermer et la traitter en forcenee. Je pars, et vous vay faire l'exhortation promise.

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MDCXVIII A LA MèRE DE CHANTAL, A PARIS Heureuse nomination de Jean-François de Sales à la coadjutorerie de l'évêché de Genève. - Ce que fait la vieillesse dans le cœur et dans l'âme du Saint. - Ses pensées sur les projets qu'on forme pour lui à Paris. – Sollicitude pour l'avenir de Françoise de Chantal. - L'abandon à Dieu au milieu des. " douleurs intérieures et extérieures. " - Perplexité sans affliction. Messages affectueux. – " M. Vincent, " bon conseiller.

Annecy, 26 février 1620.

VIVE + JESUS

Saches, ma tres chere Mere, que par une voye admirable Son Altesse a nommé mon frere a ma coadjutorie et succession en cet Evesché, sur le desir de Madame et de Monseigneur le Prince, brevet expedié (note 236) et toutes les faveurs les plus favorables pour Rome ; mays avec des paroles si avantageuses de Son Altesse et de Madame pour toute nostre mayson, pour mon frere et pour moy, que rien ne s'est veu de pareil. Et l'excellence du fait, c'est que, ni directement ni indirectement, je n'ay demandé ni procuré ce bienfait, qui n'est pas grand, a la verité, quant aux moyens, mais bien grand quand a lhonneur et la façon encor plus honnorable de le conferer. De sorte, ma tres chere Mere, que dans trois moys, voyla un nouvel Evesque tout sacré ; car ces Princes, et particulierement Madame, le veulent ainsy avoir tout fait vistement . Or ne sçai-je pas si avec cela ilz accroistront point la pension de six cens escus, c'est a dire 300 pistoles, qu'ilz nous ont accordé et delaquelle nous sommes entrés en payement des le quartier d'octobre, novembre et decembre passés. En somme, nous voyla asses bien selon le lieu ou nous sommes, car mon frere retiendra ses benefices (note 326), qui suffiront avec la pension, puisque a la cour il aura cinq bouches et des chevaux entretenus par departement de plat porté en son logis.

Or, je vous dis ceci : premierement, affin que vous le sachies ; secondement, pour m'excuser si je ne vous escris pas, ni a monsieur des Hayes , si amplement que je desirerois, ni a personn'autre qu'a vous deux, car il me faut tant escrire a la cour, a tous ces Princes et Princesses, des lettres de remerciement, et a Rome des lettres de supplications, que j'en suis tout es[soufflé] ; tiercement, affin que vous demeuries en paix, avec asseurance que je ne feray point de changement en mes adventures que quand je verray une signalee occasion du service de Dieu et digne d'estre suivie, toutes choses laissees. Je confesse, et il est vray, que je ne suis guere richement accommodé de moyen s; mais je suis sans necessité, et n'ay ni occasion ni inclination quelcomque de faire rien d'indigne de ma condition et profession pour en avoir. Je me taste par tout dans le cœur pour voir si la viellesse me porte point a l'humeur avare ; et je treuve au contraire qu'elle m'affranchit de souci, et me fait negliger de tout mon cœur et de toute mon ame toute chicheté, prœvoyance mondaine et desfiance d'avoir besoin. Demeures donq en paix.

Je suis certes grandement obligé a ce grand Cardinal pour l'estime qu'il fait de moy, qui n'ay jamais merité la moindre des pensees qu'il a eu pour moy . Mays je luy dis asses intelligiblement a Tours, que je ne voudrois estre demarié que pour n'estre plus marié, et notamment de la sorte que vous m'escrives. Que je me chargeasse de l'espouse d'autruy par obligation, moy ! cela, comme je pense, me seroit impossible. Toutefois, monsieur des Hayes qui a tant de bienveuillance pour moy et tant de dexterité en toute sorte d'affaires, apprendra doucement les intentions, et desnoüera sagement l'affaire, sil la faut desnoüer. C'est asses de cela ; je cours au reste.

Si vous nous donnes advis que ma chere fille madamoyselle de Chantal ne soit point mariee, ni pour l'estre de dela, je m'essayeray de renoüer le mariage, ou avec le neveu de M. d'Andelot, sil revient asses tost d'Italie ou il est (j'entens l'oncle ), ou avec monsieur de Ballon, s'il n'espouse madamoyselle de Charmoysi qu'il recherche avec force grans corrivaux . La pauvre [Sœur Jeanne Françoise ] nous exerce extremement, car, si je ne me trompe, il y a apparence que sa cervelle va renverser. Nous ferons ce que nous pourrons, et s'il plait a Dieu que ce malheur arrive, nous la retirerons en quelqu'une des maysons de mes freres. Dieu soit beni !

Je vous dis courtement qu'ouy : cet abandonnement en Dieu parmi les douleurs interieures et exterieures est tres bon, et bon aussi de dire vocalement les paroles que vous me marques, de tems en tems, pour faire sçavoir au cœur qu'il est en Dieu, par le tesmoignage que ces paroles luy rendent. Il avoit dit, le grand saint Etienne: 0 Seigneur Jesus, receves mon esprit ; et ayant dit, il s'endormit en Nostre Seigneur (Ac 7,58). Il faut donq dire quelque chose de semblable et s'endormir en Nostre Seigneur, et puis, de tems en tems, repeter les mesmes ou semblables paroles, et se rendormir.

Ne vous fasches point de ce que je vous ay dit de cette Seur Jeanne Françoise, car j'en suis plus en peine que fasché ; c'est a dire, je suis plus en perplexité comme je dois faire, qu'affligé de ce qu'il y faut faire. En verité, je ne sens quasi point ce desplaysir, non plus que si c'estoit d'un'autre.

Je salue cordialement nos cheres Seurs, toutes. La grande est grandement aymee de mon cœur : quelle patience avec moy, d'attendre si longuement que j'escrive ! La chere Seur Anne Catherine sçait bien ce que je luy suis, et la chere Seur Jeanne Marie et Marie Anastase, et la premiere Novice , et toutes. Mays a la bonne madame de Villesavin , que ne luy suis-je pas ? Je recommande sa grossesse et sa famille, de tout mon cœur, a la divine Majesté.

Si l'affaire de Valence est si bien disposé comme vous l'escrivés, car voyla la premiere nouvelle, je pense qu'il ne seroit pas mal a propos qu'il y eut une Mayson, car ce quartier la est peuplé en noblesse ; mais il faudroit bien adjuster l'affaire .

Je voy a la desrobee les Directoires , et n'ay sceu achever, non plus que faire les entretiens que vous desiries.

M. Vincent vous conseille fort bien . Je n'ay jamais bien peu concevoir qu'il fut juste qu'on fit perdre les creances a un homme pour les conserver au debiteur qui, en aage de discretion, a fait l'emprunt ; mays si on pouvoit mettre ordre pour l'advenir affin qu'on ne peut plus valablement emprunter et que cela fut notifié aux presteurs, cela seroit bon. La Seur Jeanne Françoise me vient de promettre des merveilles ; car saches que le porteur qui me pressoit tant hier n'estant pas parti, j'ay adjousté ces deux motz. Mille salutations, je vous supplie, a toutes nos cheres dames. O qu'il me fasche de ne pouvoir escrire a ma tres chere fille Madame de Port Royal et a mesdamoyselles Arnaud et Le Maistre . Il ny a pas moyen ; ce sera bien tost. Ces filles sont en verité au milieu de mon ame, et je suis, comme vous sçaves vous mesme, tout vostre.

XXVI febvrier 1620.

A ma tres chere Mere en N. S.,

La Mere Supe [de] Ste Marie. A Paris.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.

MDCXIX. A UN GENTILHOMME (FRAGMENT 1NêDIT) Reconnaissance pour de bons offices.

Annecy, fin février ou commencement de mars 1620 .

Monsieur,

Je me sens si extremement obligé a la faveur que vous exerces envers mon frere et moy, que je ne sçai comme commencer ni par ou finir a vous en faire action de graces. Seulement vous supplie-je tres humblement d'accepter la veritable protestation que je fay d'en avoir un aussi grand sentiment qu'on sçauroit desirer d'un'ame toute pleine de connoissance de son devoir, avec un'infinie affection de correspondre par toute sorte de fidele service. Mays, Monsieur, sera ce point offencer les termes de la civilité, si demeurant redevable du remerciment deu a vostre ………………………

Revu sur l'Autographe conserve à la Visitation d'Annecy.

MDCXX A UNE RELIGIEUSE DE L'ABBAYE DE SAINTE-CATHERINE Le cadran exposé au soleil. - Cri de guerre de la volonté. - Un prédicateur de Carême qui réclame des prières. - La pensée du Saint sur la clôture de l'abbaye de Sainte-Catherine. - Son dévouement et son dégagement.

Annecy, fin février ou commencement de mars 1620 .

Il m'est advis que je voy vostre cœur comme un cadran qui est posé au soleil et qui ne remue point, ains demeure immobile, tandis que l'esguille et calamite qui est dedans s'agite incessamment et, par des continuelles inquietudes, s'eslance du costé de sa belle estoile ; car ainsy vostre cœur demeurant immobile, vostre volonté tend par des bons mouvemens a son Dieu. C'est elle qui, emmi la meslee des passions, crie tous-jours intelligiblement: VIVE JESUS ! Vous aves donq bien rayson de demeurer en paix. Ouy, demeures en paix, ma tres chere Fille, et pries Nostre Seigneur qu'il luy plaise de s'asseoir sur mes levres comme sur son throsne pour, de la, faire bien entendre ses volontés et ordonnances a mes auditeurs pendant ce Caresme.

Il faut que je me res-jouisse avec vous de vostre petite confiance avec la chere petite cousine , que vrayement mon cœur ayme tendrement, comme vous. J'espere que Nostre Seigneur la rendra fort sa servante.

Il faut que je vous die ce mot, sur l'opinion qu'on a prise que je procurois de renfermer vostre Monastere. Quicomque me connoistra, dira tout aussi tost qu'il ne faut pas croire de moy des duplicités. Si j'avois cette pensee, de procurer vostre enfermement, je l'aurois dit ; je m'en serois declairé, je ne dis pas a vous, qu'en vraye verité j'estime correspondre a mon affection, mais a madame l'Abbesse et autres qui m'ont parlé confidemment, tant je vay loyalement en semblables occasions. Je vous veux un jour tout dire ce que Son Altesse m'a communiqué de son dessein pour cela, et ce que je luy ay repliqué. Vous verres si je suis doux en cela, et si c'est vous loger au sepulchre ! Non, je n'ay pas voulu, en un Monastere ou j'avois toute authorité, les enfermer, parce que les filles n'y avoyent pas inclination ; et ay tous-jours dit que ces grans traitz dependoyent de l'inspiration et non de l'authorité exterieure, laquelle peut bien faire des enfermees, mais non pas des Religieuses.

Soyes bien ferme a ne point mescroire de moy, ma bonne Fille, et soyes toute certaine que je suis tout ouvert de cœur avec vous. Et pour les autres , Dieu les assistera, s'il veut que je les serve ; et s'il ne le veut pas, sa volonté soit faite (Mt 6,10). Pourveu que sa Majesté soit glorifiee en elles, comme je m'asseure qu'elle sera tous-jours, je seray tres satisfait, et renonceray de bon cœur au contentement spirituel que j'esperois avoir d'estre utile a leur bien. Mon Dieu, ma chere Fille, non seulement pour celuy la, mays pour tous les autres encor, je renonce et resigne tout mon interest au profit de la gloire de Dieu, et prie Dieu qu'il me rende tout purement resigné moy mesme a son amour.

…………………………………………………………………………………………

MDCXXI A UN RELIGIEUX DE LA COMPAGNIE DE JéSUS (INéDITE) La vocation de M. de Sonnaz. - Une âme " parfaitement bonne, " mais qui a besoin de réfléchir encore. - Excellente chose d'affranchir le collège de Chambéry des trésoriers et financiers; comment y arriver.

Annecy, 2 mars 1620.

Mon Reverend Pere,

Je fay la response que vous me demandes sur le sujet de monsieur de Saunas . Il vint icy les festes de Noel, renvoyé, ainsy qu'il me dit, par son Pere confesseur qui, ne se pouvant pas bien resoudre sur sa vocation, me l'addressa affin qu'il en conferast avec moy. Ce qu'il fit, mais en confession, en sorte que je ne puis dire sur ce sujet que deux veritables verités : l'un'est que cett'ame est parfaitement bonne et toute exposee a la volonté de Dieu ; et l'autre, que j'ay estimé a propos de luy donner encor un peu de tems, tandis qu'elle acheve son cours de theologie, pour plus entierement digerer ses cogitations sur le fait de sa vocation. Son confesseur, a ce qu'il m'a dit, est un tres grand personnage, et de la Compaignie , qui verra plus clairement a la suite ce qui sera convenable, et en discernera mieux que je ne sçaurois faire.

Mays quant au point de procurer un benefice au college de Chamberi, jusques a la concurrence de ce que Son Altesse contribue, affin qu'on n'ayt rien a faire avec les tresoriers et financiers, je l'appreuverois grandement, voire mesme quand la concurrence ne seroit pas du tout egale. Que si monsieur de Saunas ne donne pas son prieuré , il y en a d'autres aupres de Chamberi, comme Saint Bardot , et quelques autres petitz qui pourroyent servir a cela. Et pourroit ce dessein estre mesnagé sur l'erection d'un evesché a Chamberi, que Son Altesse semble tant affectionner et qui y est si necessaire , et dont la commodité est meilleure que jamais tandis que M. le mareschal des Diguieres gouverne ; car la proposition d'un Seminaire estant faite, on pourra faire aysement entrer en propos l'entretenement de quelques Peres pour la conduite d'iceluy.

Je vous salue tres humblement, mon Reverend Pere, et suis a jamais

Vostre tres humble et tres affectionné confrere et serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

2 mars 1620.

Revu sur l'Autographe appartenant à la famille d'Epenoux, au château d'Epenoux (Haute-Saône).

MDCXXII AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL 1er Reconnaissance impuissante à s'exprimer.

Annecy, 6 mars 1620.

Monseigneur,

Je ne me puis taire sur la nomination de mon frere a ma coadjutorie, car les grans coups de faveur, comme ceux de la douleur, excitent qui que ce soit a parler ; et si, je ne puis rien dire a Vostre Altesse sur ce sujet, qui ne soit grandement au dessouz de mon sentiment. Et pour cela je me contenteray de luy en faire tres humblement la reverence et l'asseurer que, comme elle pouvoit gratifier grande multitude de gens de plus de merite, aussi n'eut elle peu en regarder de plus de fidelité et d'obeissance que mondit frere et moy, qui ne cesseray jamais de louer Dieu de quoy il m'a rendu, par tant de devoirs, Monseigneur, Tres humble, tres obeissant et tres fidele orateur et serviteur de Vostre Altesse Serenissime, FRANçs, E. de Geneve.

VI mars 1620, Annessi.

Revu sur l'Autographe conservé à Turin, Archives de l'Etat.

MDCXXIII AU PRINCE DE PIéMONT, VICTOR-AMéDéE Délicat remerciement pour la nomination de Jean-Francois de Sales comme coadjuteur.

Annecy, 6 mars 1620.

Monseigneur,

Les faveurs les moins meritees sont a la verité les moins honnorables, mais elles sont aussi les plus obligeantes ; et quand elles viennent d'un haut lieu et d'une main souveraine, elles sont estimees parfaites, et ostent a ceux qui les reçoivent le pouvoir d'en faire des dignes actions de graces. Pour cela, Monseigneur, je ne destine pas ces lignes au tres humble remerciment que je devrois faire a Vostre Altesse pour la grace qu'il luy a pleu d'exercer envers mon frere et moy, le nommant a ma succession en cet Evesché; mais je luy en fay seulement tres humblement la reverence, pour tesmoignage qu'en cette nouvelle obligation je renouvelle et confirme l'hommage et la fidele obeissance que je doy a la bonté de Vostre Altesse, la suppliant en toute humilité de continuer, comme ell'a commencé, de me proteger tous-jours avec mes freres sous la douceur de sa debonnaireté, puisque nous ne respirerons jamais si cherement et cordialement autre chose quelcomque de ce monde, que l'inviolable devoir par lequel nous sommes si heureux que d'estre et vivre en la sujettion de Vostre Altesse, a laquelle souhaitant incessamment le comble de toute sainte prosperité, je suis, Monseigneur, Tres humble, tres fidele, tres obligé et tres obeissant orateur et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

6 mars 1620, Annessi.

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat.

MDCXXIV A LA PRINCESSE DE PIéMONT, CHRISTINE DE FRANCE (MINUTE) Les faveurs considérées en ceux qui les donnent et en ceux qui les reçoivent. - Ce que la princesse a dû voir dans le cœur de François de Sales et dans celui de son frère.

Annecy, 6 mars 1620 .

Madame,

Si vous mesures vos faveurs a ce que Dieu a voulu que vous fussies, il n'yen aura jamais de trop grandes; mays si elles sont balancees avec le merite de ceux qui les reçoivent, celle dont il vous a pleu de gratifier mon frere et moy, en la nomination faite par Son Altesse, sera sans doute des plus excessives, et faudra advoüer, Madame, qu'elle n'a nul fondement qu'en la grandeur de vostre bonté ; sinon que, parmi plusieurs graces de Dieu, vous aves encor celle la de connoistre les cœurs, et que dedans les nostres Vostre Altesse ayt regardé l'incomparable passion que Dieu mesme y a mise, pour nous rendre infiniment dediés a vostre service et nous faire resigner a jamais a l'obeissance de vos commandemens : car en ce cas, Madame, s'il vous a semblé bon de mettre en consideration nostre tres humble sousmission, Vostre Altesse aura bien eu quelque sujet de nous departir ce bienfait, duquel je luy rens tres humbles graces. Et luy en faysant reverence avec un extreme respect, je prie la divine Majesté qu'elle comble la royale personne de Vostre Altesse de l'abondance de ses benedictions, qui suis, Madame. Vostre tres humble, tres obeissant et tres fidele orateur et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

Le… mars 1620.

MDCXXV

A LA MèRE CLAUDINE DE BLONAY ABBESSE DE SAINTE-CLAIRE D'EVIAN (L6, note 502)

(INéDITE) Les Clarisses d'Evian en inquiétude sur un prétendu départ du saint Evêque.- Voyage très assuré que celui-ci recommande à leurs prières.

Annecy, 14 mars 1620.

Demeurés en paix, ma tres chere Seur, et ne croyes point que j'aille ni en Espagne ni ailleurs, au moins ny a-il nulle apparence de cela; et j'espere que j'auray le contentement de vous rendre quelque service pour vostre logement (note 211) avant mesme que j'aille en l'autre monde, qui est le plus long et le plus esloigné, comm'aussi le plus asseuré de tous les voyages que j'aye a faire, et lequel je vous supplie tous-jours de recommander et faire recommander a Dieu par vos cheres Filles, affin quil me soit heureux. Et croyes, je vous supplie, que si vous m'aymés toutes, je vous cheris aussi d'une dilection tres entiere, et ne cesse point de souhaiter que vous abondies en toute sainteté. Je suis donq, ma tres chere Seur, et de vous et de toutes vos Filles bienaymees, Vostre tres humble frere et serviteur, F., E. de Geneve.

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