Lettres (page 5)
26 avril 1604 .
Dieu, ce me semble, m'a donné a vous ; je m'en asseure toutes les heures plus fort. C'est tout ce que je vous puis dire ; recommandés moy a vostre bon Ange .
CCXVI A LA MêME Le désir de la sainteté et l'amour de la viduité sont pour une veuve les deux supports de l'édifice spirituel: comment les affermir. - Amour de Dieu et de la sainte Eglise. - Devoir de prier pour les pasteurs et prédicateurs. Envoi d'un écrit de dévotion.
Annecy, 3 mai 1604.
Madame,
C'est tous-jours pour vous asseurer davantage que j'observeray soigneusement la promesse que je vous ay faitte de vous escrire le plus souvent que je pourray. Plus je me suis esloigné de vous selon l'exterieur, plus me sens-je joint et lié selon l'interieur. Je ne cesseray jamais de prier nostre bon Dieu qu'il luy plaise de parfaire en vous son saint ouvrage (Ph 1,6), c'est a dire le bon desir et dessein de parvenir a la perfection de la vie chrestienne; desir lequel vous deves cherir et nourrir tendrement en vostre cœur, comme une besoigne du Saint Esprit et une estincelle de son feu divin.
J'ay veu un arbre planté par le bienheureux saint Dominique a Romme : chacun le va voir et cherit pour l'amour du plantateur ; c'est pourquoy, ayant veu en vous l'arbre du desir de sainteté que Nostre Seigneur a planté en vostre ame, je le cheris tendrement, et prens playsir a le considerer plus maintenant qu'en presence, et je vous exhorte d'en faire de mesme et de dire avec moy : Dieu vous croisse, 0 bel arbre planté; divine semence celeste, Dieu vous veuille faire produire vostre fruit a maturité (Ps 1,3), et lhors que vous l'aures produit, Dieu vous veuille garder du vent qui fait tomber les fruitz en terre, ou les bestes vilaines les vont manger. Madame, ce desir doit estre en vous comme les orangers de la coste marine de Gennes, qui sont presque toute l'annee chargés de fruitz, de fleurs et de feuilles tout ensemble ; car vostre desir doit tousjours fructifier par les occasions qui se presentent d'en effectuer quelque partie tous les jours, et neanmoins il doit ne jamais cesser de souhaitter des nouveaux objetz et sujetz de passer plus avant, et ces souhaitz sont les fleurs de l'arbre de vostre dessein ; les feuilles seront les frequentes reconnoissances de vostre imbecillité, qui conservent et les bonnes œuvres et les bons desirs : c'est la l'une des colomnes de vostre tabernacle. L'autre est l'amour de vostre viduité, amour saint et desirable pour autant de raysons qu'il y a d'estoilles au ciel, et sans lequel la viduité est mesprisable et fause. Saint Paul (1 Tm 5,3) nous commande d'honnorer les vefves qui sont vrayement vefves ; mays celles qui n'ayment pas leur viduité ne sont vefves qu'en apparence, leur cœur est marié. Ce ne sont pas celles desquelles il est dit (Ps 131,15) : Benissant je beniray la vefve ; et ailleurs (Ps 67,6 ; 145,9), que Dieu est le juge, protecteur et defenseur des vefves. Loüé soit Dieu, qui vous a donné ce cher et saint amour ; faites le croistre tous les jours de plus en plus, et la consolation vous en accroistra tout de mesme, puisque tout l'edifice de vostre bonheur est appuyé sur ces deux colomnes. Regardés au moins une fois le moys si l'une ou l'autre est point esbranlee, par quelque devote meditation et consideration pareille a celle de laquelle je vous envoye une copie, et que j'ay communiquee avec quelque fruit a des autres ames que j'ay en charge. Ne vous lies pas toutefois a cette mesme meditation, car je ne la vous envoye pas a cet effect, mais seulement pour vous faire voir a quoy doit tendre l'examen et espreuve de soy mesme que vous deves faire tous les moys, affin que vous sachies vous en prevaloir plus aysement. Que si vous aymes mieux repeter cette mesme meditation, elle ne vous sera pas inutile. Mais je dis, si vous l'aymes mieux, car en tout et par tout je desire que vous ayés une sainte liberté d'esprit touchant les moyens de vous perfectionner ; pourveu que les deux colomnes en soyent conservees et affermies, il n'importe pas beaucoup comment.
Gardés vous des scrupules et vous reposes entierement sur ce que je vous ay dit de bouche, car je l'ay dit en Nostre Seigneur. Tenes vous fort en la presence de Dieu par les moyens que vous sçaves. Gardés vous des empressemens et inquietudes, car il n'y a rien qui nous empesche plus de cheminer en la perfection. Jettés doucement vostre cœur es playes de Nostre Seigneur, et non pas a force de bras ; ayés une extreme confiance en sa misericorde et bonté qu'il ne vous abandonnera point, mays ne laissés pas pour cela de vous bien prendre a sa sainte Croix.
Apres l'amour de Nostre Seigneur je vous recommande celuy de son espouse l'Eglise, de cette chere et douce colombe laquelle seule peut pondre et faire esclorre les colombeaux et colombelles a l'Espoux. Loüés Dieu cent fois le jour d'estre " fille de l'Eglise, " a l'exemple de la Mere Therese qui repetoit souvent ce mot a l'heure de sa mort avec une extreme consolation (Ribera, Vita M.Teresiae 3,15).
Jettés vos yeux sur l'Espoux et sur l'Espouse, et dites a l'Espoux : 0 que vous estes Espoux d'une belle Espouse ! et a l'Espouse : Hé, que vous estes Espouse d'un divin Espoux ! Ayés grande compassion a tous les pasteurs et predicateurs de l'Eglise, et voyés comme ilz sont espars sur toute la face de la terre, car il n'y a province au monde ou il n'yen ayt plusieurs. Priés Dieu pour eux affin qu'en se sauvant ilz procurent fructueusement le salut des ames ; et en cet endroit, je vous supplie de ne jamais m'oublier, puisque Dieu me donne tant de volonté de ne jamais vous oublier aussi.
Je vous envoye un escrit touchant la perfection de la vie de tous les Chrestiens . Je l'ay dressé non pour vous, mays pour plusieurs autres ; neanmoins vous verrés en quoy vous le pourrés faire valoir pour vous. Escrives-moy, je vous supplie, le plus souvent que vous pourres, avec toute la confiance que vous sçaures ; car l'extreme desir que j'ay de vostre bien et advancement me donnera de l'affliction si je ne sçay souvent a quoy vous en estes. Recommandés moy a Nostre Seigneur, car j'en ay plus de besoin que nul homme du monde. Je le supplie qu'il vous donne abondamment son saint amour, et a tout ce qui vous appartient. Je suis sans fin et vous supplie me tenir pour Vostre serviteur tout asseuré et dedié en Jesus Christ, FRANç', E. de Geneve.
A Neci, le jour Sainte Croix 1604
CCXVII A LA PRéSIDENTE BRULART En quoi consiste la perfection propre aux femmes du monde : s'unir à Dieu par la méditation, l'usage des Sacrements, les pieuses lectures et les fréquentes oraisons jaculatoires.- S'unir au prochain par l'affabilité, les œuvres de miséricorde, la condescendance envers ses proches. - Rendre la piété aimable en la rendant utile et agréable à tous.
Annecy, 3 mai 1604.
Madame,
Je ne vous puis pas donner tout a coup ce que je vous ay promis, car je n'ay pas asses d'heures franches pour mettre tout ensemble ce que j'ay a vous dire sur le sujet que vous avés desiré vous estre expliqué par moy. Je vous le diray a plusieurs fois, et outre la commodité que j'en auray, vous aurés aussi celle1a, que vous aures du tems pour bien remascher mes advis.
Vous avés un grand desir de la perfection chrestienne : c'est le desir le plus genereux que vous puissies avoir, nourisses-le et le faittes croistre tous les jours. Les moyens de parvenir a la perfection sont divers selon la diversité des vocations ; car les Religieux, les vefves et mariés doivent tous rechercher cette perfection, mais non pas par mesme moyen. A vous, Madame, qui estes mariee, les moyens sont de vous bien unir a Dieu et a vostre prochain et a ce qui despend d'eux. Le moyen pour s'unir a Dieu ce doit estre principalement l'usage des Sacremens et l'orayson. Quant a l'usage des Sacremens, vous ne devés nullement laisser escouler aucun moys que vous ne communiyes, et mesme dans quelque tems, selon le progres que vous aurés fait au service de Dieu et selon le conseil de vos peres spirituelz, vous pourres vous communier plus souvent. Mais quant a la Confession, je vous conseilleray bien de la frequenter encor plus, principalement sil vous arrivoit quelque imperfection de laquelle vostre conscience fut affiigee, comm'il en arrive bien souvent au commencement de la vie spirituelle. Neanmoins, si vous n'avies pas les commodités requises pour se confesser, la contrition et repentance suppleeroit.
Quant a l'orayson, vous la devés fort frequenter, specialement la meditation, a laquelle vous estes assés propre, ce me semble. Faittes en donques tous les jours une petite heure le matin avant que de sortir, ou bien avant le souper, et gardés vous bien de la faire ni apres le disner ni apres le souper, car cela gasteroit vostre santé. Et pour vous ayder a la bien faire, il faut qu'avant icelle vous sachies le point sur lequel vous devés mediter, affin que, commençant l'orayson, vous ayes vostre matiere preste. Et a cet effect, il faut que vous ayés les autheurs qui ont couché les pointz des meditations sur la vie et mort de Nostre Seigneur, comme Grenade , Bellintani (cf note 206), Capillia , Bruno , dans lesquelz vous choysirés la meditation que vous voudrés faire, et la lirés attentivement pour vous en resouvenir au tems de l'orayson, et n'avoir autre chose a faire que de les remascher, suyvant tous-jours la methode que je vous mis par escrit en la meditation que je vous donnay le Jeudy Saint (cf XXVI,185 et SFS/Oeuvresword/Salesianword/Perfection.)
Outre cela, faittes souvent des oraysons jaculatoires a Nostre Seigneur, et ce a tous (sic) les heures que vous pourres et en toutes compaignies, regardant tous-jours Dieu dans vostre cœur et vostre cœur en Dieu. Prenes playsir a lire les livres que Grenade a fait de l'orayson et meditation , car il ni en a point qui vous instruise mieux ni avec plus de mouvemens. Je voudroy quil ne se passast aucun jour sans que vous donnassies une demi heure ou un'heure a la lecture de quelque livre spirituel, car cela vous servirait de predication. Voyla les principaux moyens de se bien unir avec Dieu.
Quant a ceux qui servent pour se bien unir avec le prochain, ilz sont en grand nombre, mais je n'en diray que quelques-uns. Il faut considerer le prochain en Dieu, qui veut que nous l'aymions et caressions. C'est l'advis de saint Paul (Ep 6,5) qui ordonne aux serviteurs de servir Dieu en leurs maistres et leurs maistres en Dieu. Il faut s'exercer en cet amour du prochain, le caressant extérieurement ; et, bien qu'il semble au commencement que c'est a contre cœur, il ne faut point laisser pour cela, car ceste repugnance de la partie inferieure en fin sera vaincüe de l'habitude et bonn'inclination qui sera produitte par la repetition des actions. Il faut rapporter a ce point les oraysons et meditations, car apres avoir demandé l'amour de Dieu il faut tous-jours demander celuy des prochains, et particulierement de ceux ausquelz nostre volonté n'a null'inc1ination.
Je vous conseille de prendre quelquefois la peyne de visiter les hospitaux, consoler les malades, considerer leurs infirmités, attendrir vostre cœur sur icelles et prier pour eux en leur faysant quelqu'assistence. Mais en tout ceci prenes garde soigneusement que monsieur vostre mari, vos domestiques et messieurs vos parens ne soyent point offencés par des trop longs sejours aux eglises, des trop grans retiremens et abandonnement. du soin de vostre mesnage, ou, comm'il arrive quelquefois, vous rendant contrerolleuse des actions d'autruy ou trop desdaigneuse des conversations ou les regles de devotion ne sont pas si exactement observees ; car en tout cela il faut que la charité domine et nous esclaire, pour nous faire condescendre aux volontés du prochain en ce qui ne sera point contraire aux commandemens de Dieu.
Vous ne devés pas seulement estre devote et aymer la devotion, mais vous la deves rendre aymable a un chacun. Or, vous la rendres aymable si vous la rendes utile et aggreable. Les malades aymeront vostre devotion silz en sont charitablement consolés ; vostre famille, si elle vous reconnoist plus soigneuse de son bien, plus douce aux occurrences des affaires, plus amiable a reprendre, et ainsy du reste ; monsieur vostre mari, sil void que a mesure que vostre devotion croist vous estes plus cordiale en son endroit et plus soüefve en l'affection que vous luy portés ; messieurs vos parens et amis, silz reconnoissent en vous plus de franchise, de support, de condescendence a leurs volontés qui ne seront pas contraires a celle de Dieu. Bref, il faut, tant qu'il est possible, rendre nostre devotion attrayante.
J'ay fait un petit advertissement sur le sujet de la perfection de la vie chrestienne (cf XXVI,185 ; SFS/oeuvresword/Salesianword/Perfection), dont je vous envoye une copie que je desire estre communiquee a Madame du Puis d'Orbe. Prenes-la en bonne part, comm'aussi cette lettre, qui sort d'un'ame qui est entierement affectionnee a vostre bien spirituel, et qui ne desire rien plus que de voir l'œuvre de Dieu parfait en vostr'esprit. Je vous supplie de me donner quelque part en vos prieres et Communions, comm'aussi je vous asseure que je vous feray toute ma vie part aux miennes et seray sans fin, Madame,
Vostre serviteur plus affectionné en Jesus Christ,
FRANçs, E. de Geneve.
3 mai 1604.
A Madame
Madame la Praesidente Brulart.
A Dijon.
Revu sur l'Autographe conservé à la Maison-Mère des Religieux des 5S. Cœurs, dits de Picpus, à Paris.
CCXVIII A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-D'ORBE Moyens à employer pour la réforme de son monastère: bons exemples, douceur, fidélité aux exercices spirituels.
Annecy, 3 mai 1604.
Madame, J'ay envoyé a madame la presidente Brulart, vostre seur un escrit que je desire vous estre communiqué non pas que celuy que je vous ay donné (cf note 291) ne suffise pour vous et pour ce tems, mais affin que vous ayés tous-jours plus d'esclaircissement en vostre esprit, a l'advancement duquel je me sens tant obligé que je ne suis de rien plus desireux en ce monde, non seulement pour cette grande confiance que Dieu vous a donnee en mon endroit, mays aussi pour celle qu'il me donne que vous servires beaucoup a sa gloire. N'en doutés point, Madame, et ayés bon courage. .
Je suis infiniment consolé du playsir que vous prenes a lire les Œuvres et la Vie de la Mere Therese, car vous verrés le grand courage qu'elle eut a reformer son Ordre, et cela vous animera sans doute a reformer vostre Monastere, ce qui vous sera bien plus aysé qu'il ne fut pas a elle, puisque vous estes Superieure perpetuelle. Mais tenes la methode que je vous ay dite, de commencer par l'exemple ; et bien qu'il vous semblera prouffiter peu au commencement, ayés neanmoins de la patience, et vous verrés ce que Dieu fera. Je vous recommande sur tout l'esprit de douceur, qui est celuy qui ravit les cœurs et gaigne les ames. Tenes bon et ferme en ce commencement a bien faire tous vos exercices, et prepares vous aux tentations et contradictions (Eccles 2,1) ; car le malin esprit vous en suscitera infiniment pour empescher le bien qu'il prevoit devoir sortir de vostre resolution ; mais Dieu sera vostre protecteur. Je l'en supplie de tout mon cœur et l'en supplieray tous les jours de ma vie.
Je vous prie de me recommander a sa misericorde, et croire que je suis, autant que vous le sçauries desirer et que je puis, Madame, Vostre serviteur tres affectionné en Jesus Christ,
FRANç., E. de Geneve.
A Neci, le jour Sainte Croix, 3 mai 1604. Mon compagnon m'a dit en chemin que vous desiries venir a Saint Claude et qu'a cette occasion j'auray le bien de vous voir. Je vous prie qu'en ce cas la je le sçache avant le tems, affin que je me puisse treuver en lieu et loysir propre a vostre consolation.
A Madame l'Abbesse du Puis d'Orbe. En son Monastere.
CCXIX A UN CALVINISTE (MINUTB) Sans certaines conditions les conférences sont infructueuses. - Les hérétiques doivent prouver leurs négations. - Prières pour les morts. - Canonicité des Livres des Machabées et de l'Apocalypse. - Promesse de ne pas refuser une conférence avec les Genevois s'ils la demandent.
[Annecy, mai 1604.]
Monsieur,
Mon dessein ne fut pas d'entrer en aucune conference avec vous ; la prochaine necessité de mon despart m'en ostoit entierement l'occasion. Si les conferences ne se font bien conditionnees et accompagnees de loysir et de commodités de les parachever, elles sont infructueuses. Je ne regarde qu'a la gloire de Dieu et le salut du prochain ; ou cela ne peut estre procuré, je ne fay point de conference.
Vous sçavés bien ce que je veux dire quand je parle du Livre des Maccabees Il y en a deux, et deux font un cors de livre. Je ne prendray pas la peyne de vous en dire d'avantage, car je ne piquotte point. Il est vray que nous disons et affermons, et que vous niés et rejettés. L'Eglise a tous-jours esté combattue par cette mesme façon;
mais vos negatives doivent estre preuvees par une mesme sorte de preuve qu'est celle que vous exigés de nous, car c'est a celuy qui nie de preuver, quand il nie contre la possession et que sa negative sert de fondement a son intention. Les jurisconsultes vous le tesmoigneront, puisque c'est d'eux que la maxime est tiree (cf Lettres1, lettre 61) : vous n'en refuseres pas l'explication.
La priere pour les trespassés a esté faitte par toute l'ancienne Eglise, Calvin mesme le reconnoist (Instit 3,5,10)
; les Peres l'ont preuvee par l'authorité du Livre des Maccabees et l'usage general de leurs predecesseurs. Voyés la fin et le commencement du livre de saint Augustin, qu'il a fait sur ce sujet (De Cura pro Mortuis genrenda). Nous marchons sur leurs pas et suivons leurs traces. Ni les Livres des Maccabees, ni l'Apocalipse n'ont pas esté si tost reconneus que les autres ; l'un et l'autre neanmoins le fut esgalement au Concile de Carthage, ou saint Augustin assista. On a douté loysiblement de quelques Livres canoniques pour un tems, desquelz il n'est pas loysible de douter maintenant ; les passages que j'ay cités sont si expres qu'ilz ne peuvent estre divertis a autre sens.
Je vous conjure, par les entrailles de Jesus Christ, de vouloir meshuy lire et l'Escriture et les anciens Peres avec un esprit deschargé de preoccupations : vous verrés que les parties principales et essentielles de la face de l'Eglise ancienne sont entierement conservees en celle qui est maintenant. On me dit que Dieu a mis en vous beaucoup de dons de nature ; n'en abusés pas pour forclorre ceux de la grace, et consideres attentivement les qualités de la part en laquelle vous desires conferer. Il ne seroit pas possible de faire avec proffit des conferences par escrit entre nous, nous sommes trop esloignés de sejour ; et que pourrions nous escrire qui n'ait esté repeté cent fois ?
Si la commodité le permettoit, croyes que je ne la refuserois pas, non plus que je ne la refuseray pas aux sieurs ministres de Geneve, mes voysins, quand il la desireront en bons termes.
Conferes a vostre salut l'attentive meditation sur nos raysons et sur les anciens Peres, et j'y confereray mes pauvres et chetives prieres, que je presenteray a la misericorde de nostre Sauveur, auquel et pour l'amour duquel je vous offre mon service et suis
Vostre serviteur bien humble,
FRANç., E. de Geneve.
Revu en partie sur l'Autographe conservé à la Visitation de Soleure.
CCXX
AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL 1er
Pauvreté du prieuré de Bellevaux. Le Prieur est digne des libéralités de Son Altesse.
Annecy, 29 mai 1604.
Monseigneur,
J'ay receu commandement de Vostre Altesse de lui donner advis certain de l'estat du prieuré et monastere de Bellevaux , par ce que sil est si miserable que l'on luy a fait entendre, elle veut relascher les decimes au Prieur . J'obeis donques a la voulonté de Vostre Altesse, et sur une particuliere connoissance que j'ay de la verité, je la puis asseurer que ce monastere, qui fust jadis asses celebre, est presque ruiné quant aux bastimens, et tellement appauvri quant au revenu qu'il ne sçauroit de long tems rendre cent ducatons annuels a son Prieur ; et pour la presente annee, ayant receu un grand degast par la tempeste, il n'y a pas, a beaucoup pres, dequoy supporter les charges. A quoy adjoustant l'indigence du nouveau Prieur et le desir quil a de resider et bien faire son devoir, la conclusion ne peut estre sinon que Vostre Altesse fera une sainte aulmosne d'exercer sa liberalité en ce sujet. Je fay tres humblement la reverence a Vostre Altesse, priant Nostre Seigneur quil multiplie ses faveurs et sur elle et sur ses desirs, et demeurant, comme je dois, Monseigneur,
Tres humble et tres-obeissant serviteur et orateur
de Vostre Altesse, FRANçs; E. de Geneve. A Neci, le 29 may 1604.
A Son Altesse.
Revu sur l'original appartenant au comte Olivieri, à Turin.
CCXXI A LA BARONNE DE CHANTAL Il rassure Mme de Chantal sur l'inquiétude qu'elle éprouve de l'avoir consulté à l'insu de son directeur.- L'unité de direction ne doit pas nuire à la liberté d'esprit. - Lettre reçue de l'Archevêque de Bourges.
Annecy, 14 juin 1604
Madame,
Ce m'a esté une tres grande consolation d'avoir eü la lettre que vous m'escrivites le 30 de may. Toutes ses parties sont aggreables : la souvenance que vous avés de moy en vos prieres, car cela tesmoigne vostre charité ; la memoire que vous avés des sermons que j'ay fait ce Caresme, car encor que de mon costé il ni aye eu autre chose qu'imperfection, si est ce que ç'a tous-jours esté parole de Dieu, delaquelle le souvenir ne peut que vous estre fort utile; le desir que vous aves de la. perfection, car c'est un bon fondement pour l'obtenir. Tout cela donques me console, comm'aussi ce que vous m'escrivés que le Reverend Pere que le Seigneur vous a baillé pour directeur avait treuvé fort bon que pendant mon sejour a Dijon vous m'aves communiqué vostr'ame, et que mesme il ne treuveroit pas mauvais que vous me donnassies quelquefois de vos lettres.
Madame, si vous vous en resouvenés, je vous dis bien cela mesme, quand vous me dites que vous craignés de l'avoir offencé ayant receu les petitz advis que je vous donnay verbalement sur le sujet de vostre affliction interieure qui vous troubloit en la sainte orayson. Car je vous dis qu'en cela vous ne sçauries avoir fait faute, puisque le mal vous pressoit et vostre medecin spirituel estoit absent ; que cela n'estoit pas changer de directeur, ce que vous ne pouviés faire sans perte bien grande, mais que c'estoit seulement se soulager pour l'attendre ; que mes advis ne s'estendoyent que sur le mal present, qui requeroit un remede present, et partant ne pouvoyent nullement prejudicier a la conduitte generale de vostre premier directeur. Et quant au scrupule que vous aviés de m'avoir demandé mon advis pour l'addresse de toute vostre vie, je vous dis que vous n'aviés non plus contrevenu aux loix de la submission que les ames devotes doivent a leur pere spirituel, par ce que mes conseilz ne seroyent rien plus qu'un escrit spirituel duquel la prattique seroit tous-jours mesuree par le discernement de vostre directeur ordinaire, selon que la presence de son œil et la plus grande lumiere spirituelle, avec la plus entiere connoissance qu'il a de vostre capacité, luy donnent le moyen de le mieux faire que je ne puis, estant ce que je suis; joint que les advis que je pensois vous donner seroyent telz quilz ne pouvoyent estre que bien accordans avec ceux du Pere directeur. Mays quand vous m'eustes nommé le personnage, resouvenés vous, je vous supplie, que je vous dis avec pleyne confiance qu'il me connoissoit et m'avoit fait le bien de me promettre un jour son amitié, et que je m'asseurois quil ne treuveroit point mauvaise la communication que vous avies eüe avec moy, tant je le tenois de mes amis. Vous voyes donq, Madame, que je jugeay fort bien de tout cela, et n'employay guere de tems ni de consideration pour me resoudre a ce jugement. Je me res-jouis donques que vous ayes reconneu combien il est veritable que ceux qui sont bien accordans en l'intention du service de Dieu ne sont jamais guere esloignés d'affections et conceptions.
Je loüe infiniment le respect religieux que vous portes a vostre directeur et vous exhorte de soigneusement y perseverer; mais si faut il que je vous die encor ce mot. Ce respect vous doit sans doute contenir en la sainte conduite a laquelle vous vous estes si heureusement rangee, mais il ne vous doit pas gehenner, ni estouffer la juste liberté que l'Esprit de Dieu donne a ceux quil possede (2 Co 3,17).
Pour certain, ni recevoir les advis et enseignemens des autres, ni recourir a eux en l'absence du directeur, n'est nullement contraire a ce respect, pourveu que le directeur et son authorité soit tous-jours praeferé. Beni soit Dieu.
Je vous ay voulu resouvenir de tout ce que je vous ay dit en presence, et y adjouster ce que j'ay pensé en escrivant pour vous representer pour un bon coup mon opinion sur ce scrupule ; et si, j'ose bien me promettre que si vous la proposes a vostre directeur la premiere fois que vous le verres, il se treuvera autant conforme avec moyen cet endroit comm'ill'a esté en l'autre. Mais je laisse cela a vostre discretion, de luy proposer ou non ; bien vous supplieray-je de le saluer a mon nom et l'asseurer de mon service. Je l'ay longuement honnoré avant que de l'avoir veu ; l'ayant veu, mon affection s'en est accreüe, et m'estant apperceu du fruit quil a fait a Dijon (car vous n'estes pas seule), je luy ay donné et voüé autant de cœur et de service quil en sçauroit desirer de moy. Je vous cheris en luy et luy en vous, et l'un et l'autre en Jesus Christ.
Monsieur l'Archevesque m'a escrit une lettre si excessive en faveurs que ma misere en est accablee; il le faut pardonner a sa courtoisie et naturelle bonté, mais je m'en plains a vous par ce que cela me met en danger de vanité. Vous ne m'escrives pas de la santé de monsieur vostre pere, et toutefois j'en suis extrement desireux ; ni de monsieur vostre oncle que je vous avois supplié de saluer de ma part.
Au demeurant, puisque le Pere directeur vous permet de m'escrire quelquefois, faites le, je vous prie, de bon cœur, encor que cela vous donnera de la distraction, car ce sera charité. Je suis en un lieu et en une occupation qui me rend digne de quelque compassion, et ce m'est consolation de recevoir, parmi la presse de tant de fascheuses et difficiles affaires, des nouvelles de vos semblables ; ce m'est une rosee. Je vous tesmoigne par cette longueur combien mon esprit aggree la conversation du vostre Dieu nous face la grace de vivre et mourir en son amour et sil luy plait, pour son amour. Je l'en supplie, et vous salue bien humblement, donnant la sainte benediction a vos petitz enfans, si vous estes a Chantal ; car si vous estes a Dijon je ne le voudrois entreprendre en la presence de monsieur leur oncle, bien que leur petit agenouillement et vostre demande me fit faire une pareille faute a mon despart.
Dieu soit vostre cœur et vostre ame, Madame, et je suis Vostre plus humble et affectionné serviteur, FRANçs, E. de Geneve.
14 juin 1604.
A Madame Madame la Baronne de Chantal.
Revu sur l'Autographe conservé dans la salle Capitulaire de Notre-Dame, à Paris. CCXXII A M. CHARLES D'ALBIGNY Opportunité de quelques modifications dans les lois relatives à l'immunité des églises.
Annecy, 20 juin 1604
Monsieur,
Le desir que vous avés que les soldatz puissent estre tirés des lieux sacrés pour estre chastiés selon leurs demerites est fort juste et propre a la conservation du bien publiq. J'ay eü tant de distractions pour ne l'avoir pas voulu permettre , que j'ay bien occasion aussi de mon costé de souhaitter que les loix de l'immunité des eglises soyent moderëes a cet effect. Ce n'est neanmoins pas a moy de le faire, qui suis sujet ; c'est pourquoy j'ay supplié Monsieur le Nonce de m'en faire venir un petit mot de declaration qui me descharge de leur rigueur, laquelle, ce me semble, n'est pas sortable en ce tems, en ce lieu, en ces occasions. Je vous supplie, Monsieur, d'avoir aggreable que j'attende puisque ma condition le requiert, en laquelle je prie Dieu tous les jours pour vous, et suis,
Monsieur,
Vostre serviteur plus humble, FRANçs, E. de Geneve.
20 juin 1604
A Monsieur Monsieur d'Albigni, Chevallier de l'Ordre de S. A. et son lieutenant general deça les mons.
Revu sur l'Autographe conservé à Florence, dans l'oratoire privé de Mgr Donat Velluti-Zati, duc San Clemente, évêque de Pescia (Toscane).
CCXXIII A LA BARONNE DE CHANTAL Encore l'unité de direction et la liberté qu'elle comporte; comment l'entendait sainte Thérèse, et comment il faut la pratiquer à son imitation. - Protestation d'entier dévouement. - Combien sont indissolubles les liens formés par la charité. - Secret que doit garder le pénitent sur ce qui est dit en confession. - Chercher un remède à la tristesse et à l'ennui dans les plaies de Notre-Seigneur.- Mystérieuse formation du Christ dans l'âme chrétienne.
Annecy, 24 juin 1604
Madame,
L'autre lettre vous servira pour contenter le bon Pere a qui vous desires la pouvoir monstrer (cf lettre 221). J'y ay fourré beaucoup de choses pour empescher le soupçon qu'il eut peu prendre qu'elle fut escritte a dessein, et l'ay neanmoins escritte avec toute verité et sincerité, ainsy que je doy tous-jours faire ; mais non pas avec tant de liberté comme cellecy, en laquelle je desire vous parler cœur a cœur.
Je suis bien d'accord avec ceux qui vous ont voulu donner du scrupule, quil est expedient de n'avoir qu'un pere spirituel, l'authorité duquel doit estre en tout et par tout praeferee a la volonté propre, et mesme aux advis de tout autre particuliere personne ; mais cela n'empesche nullement le commerce et communication d'un esprit avec un autre, ni d'employer les advis et conseilz que l'on reçoit d'ailleurs. Peu auparavant que je receusse vos lettres, un soir je prins en main un livre qui parle de la bonne Mere Therese, pour delasser mon ame des travaux de la journée, et je treuvay qu'ell'avoit fait vœu d'obeissance particuliere au P. Gracian, de son Ordre , pour faire toute sa vie ce quil luy ordonneroit qui ne seroit contraire a Dieu ni a l'obeissance des superieurs ordinaires de l'Eglise et de son Ordre. Outre cela, elle ne laissoit pas d'avoir tous-jours quelque particulier et grand confident auquel elle se communiquoit, et duquel elle recevoit les advis et conseilz pour les prattiquer soigneusement, et s'en praevaloir en tout ce qui ne seroit contraire a l'obedience voüée ; dont elle se treuva fort bien, comm'elle mesme a tesmoigné en plusieurs endroitz de ses escritz . C'est pour vous dire que l'unité de pere spirituel ne forclost point la confiance et communication avec un autre, pourveu que l'obeissance promise demeure ferme en son rang et soit praeferee.
Arrestés vous-la, je vous supplie, et ne vous mettes nullement en peyne en quel degré vous me devés tenir, car tout cela n'est que tentation et vaine subtilité. Que vous importe-il de sçavoir si vous me pouves tenir pour vostre pere spirituel ou non, pourveu que vous sachies quell'est mon ame en vostre endroit et que je sache quell'est la vostre au mien ? Je sçai que vous aves une entiere et parfaitte confiance en mon affection ; de cela je n'en doute nullement, et en reçoi de la consolation. Sachés aussi, je vous supplie, et croyes-Ie bien, que j'ay une vive et extraordinaire volonté de servir vostre esprit de toute l'estendue de mes forces. Je ne vous sçaurois pas expliquer ni la qualité ni la grandeur de cett'affection que j'ay a vostre service spirituel ; mais je vous diray bien que je pense qu'ell'est de Dieu et que pour cela je la nourriray cherement, et que tous les jours je la voy croistre et s'augmenter notablement. Sil m'estoit bien seant je vous en dirois davantage, et avec verité, mais il faut que je m'arreste la. Maintenant, ma chere Dame, vous voyes asses clairement la mesure avec laquelle vous me pouves employer, et combien vous pouves avoir de confiance en moy. Faites valoir mon affection, usés de tout ce que Dieu m'a donné pour le service de vostre esprit : me voyla tout vostre, et ne penses plus sous quelle qualité ni en quel degré je le suis. Dieu m'a donné a vous ; tenes moy pour vostre en luy et m'appelles ce quil vous plaira, il n'en importe.
Encor faut il que je vous die, pour coupper chemin a toutes les repliques qui se pourroyent former en vostre cœur, que je n'ay jamais entendu quil y eut nulle liayson entre nous qui portast aucune obligation, sinon celle de la charité et vraye amitié chrestienne, delaquelle le lien est appellé par saint Paul le lien de perfection (Co 3,14), et vrayement il l'est aussi, car il est indissoluble et ne reçoit jamais aucun relaschement. Tous les autres liens sont temporelz, mesme celuy des vœuz d'obeissance, qui se rompt par la mort et beaucoup d'autres occurrences; mais celuy de la charité croit avec le tems et prend nouvelles forces par la duree. Il est exempt du tranchant de la mort, de laquelle la faux fauche tout sinon la charité : La dilection est aussi forte que la mort et plus dure que l'enfer, dit Salomon (Ct 8,6 ; 1 Co 13,8). Voyla, ma bonne Seur (et permettes moy que je vous appelle ce nom, qui est celuy par lequel les Apostres et premiers Chrestiens exprimoyent l'intim'amour qu'ilz s'entreportoyent), voyla nostre lien, voyla nos chaysnes, lesquelles plus elles nous serreront et presseront, plus elles nous donneront de l'ayse et de la liberté. Leur force n'est que suavité, leur violence n'est que douceur ;
rien de si pliable que cela, rien de si ferme que cela. Tenes moy donques pour bien estroittement lié avec vous, et ne vous souciés pas d'en sçavoir d'avantage, sinon que ce lien n'est contraire a aucun autre lien, soit de vœu soit de mariage. Demeurés donques entierement en repos de ce costé-la. Obeisses a vostre premier conducteur filialement et librement, et servés vous de moy charitablement et franchement.
Je respons a un autr'artic1e de vostre lettre. Vous aves eü crainte de tumber en quelque duplicité quand vous aves dit que vous m'avies communiqué vostre esprit et que vous m'avies demandé quelques advis. Je suis consolé que vous aves en horreur la finesse et duplicité, car il ni a guere de vice qui soit plus contraire a l'embonpoint et grace de l'esprit. Mais si est ce que ce n'eut pas esté duplicité, puisque si en cela vous avies fait quelque faute a cause du scrupule que vous avies en me communicant vostre cœur et me demandant des instructions, vous l'avies suffisamment effacee par apres pour n'estre plus obligee de le dire a personne. Neanmoins je loüe vostre candeur et me res-jouïs que vous l'ayés dit, comm'aussi tout le reste, bien que vous devés estre ferme en la resolution que je vous donnay, que ce qui se dit au secret de la Pœnitence est tellement sacré quil ne se doit pas dire hors d'icelle. Et quicomque vous demande si vous aves dit ce que vous aves dit avec le seau (sic) tressaint de la Confession, vous luy pouves hardiment et sans peril de duplicité dire que nanni : il ni a nulle difficulté en cela. Mais bien, beni soit Dieu ; j'aime mieux que vous excedies en naïfveté que si vous en manquiés. Toutefois, un autre coup, demeurés ferme, et tenes pour non dit et totalement tëu ce qui est couvert du voyle sacramental. Et ce pendant ne vous mettes nullement en scrupule, car vous n'aves point offencé le disant, bien qu'a l'adventure vous eussies mieux fait le celant, a cause de la reverence du Sacrement, qui doit estre si grande qu'hors iceluy il ne soit rien mentionné de ce qui s'y dit. Je me resouviens bien ou vous me parlastes sur ce sujet la premiere fois.
Vous me dites que peutestre auray-je le bien de vous voir environ la septembre. Ce me sera un'extreme consolation, comm 'aussi de voir madame Brulart et madamoyselle de Vilars Le sachant, je m'essayeray de vous donner autant de loysir quil me sera possible, et prieray Dieu particulierement affin que je vous puisse estre autant utile a toutes comme je suis affectionné. J'ay reprins la plume plus de douze fois pour vous escrire ces deux feüilles, et sembloit que l'ennemi me procuroit des distractions et affaires pour m'empescher de ce faire. Interpretés a bien cette longueur, car j'en ay usé pour eschapper, sil m'est possible, les repliques et scrupules qui naissent asses volontiers es espritz de vostre sexe. Gardes vous en, je vous supplie, et ayes bon courage.
Quand il vous surviendra quelqu'ennuy, ou interieur ou exterieur, prenes entre vos bras vos deux resolutions et colomnes de l'edifice, et, comme une mere sauve ses enfans d'un danger, portés-les es playes de Nostre Seigneur et le pries quil les vous garde et vous avec elles, et attendés la dedans ces sainte cavernes (Ct 2,14 ; 3 R 19,9)
jusques a ce que la tempeste soit passee. Vous aures des contradictions et amertumes ; les tranchees et convulsions de l'enfantement spirituel ne sont pas moindres que celles du corporel : vous aves essayé les unes et les autres, Je me suis souventesfois animé parmi mes petites difficultés par les paroles de nostre doux Sauveur qui dit (Jn 16,21) : La femme, quand elle enfante, a une grande detresse ; mais apres l'enfantement elle oublie le mal passé parce qu'un enfant luy est né. Je pense qu'elles vous consoleront aussi, si vous les consideres et repetes souvent, Nos ames doivent enfanter non pas hors d'elles mesmes mais en elles mesmes, un enfant masle, le plus doux, gracieux et beau qui se peut desirer. C'est le bon Jesus qu'il nous faut enfanter et produire en nous mesmes (Ga 4,19)
; vous en estes grosse, ma chere Seur, et beni soit Dieu qui en est le Pere. Je parle comme cela, car je sçay vos bons desirs ; mais courage, car il faut bien souffrir pour l'enfanter. L'Enfant aussi merite bien qu'on endure pour l'avoir et pour estre sa mere.
C'est trop vous entretenir ; je m'arreste, priant ce celeste Enfant qu'il vous rende digne de ses graces et faveurs, et nous face mourir pour luy, ou au moins en luy. Madame, pries-le pour moy, qui suis fort miserable et accablé de moy mesme et des autres, qui est une charge intolerable si Celuy qui m'a des-ja porté avec tous mes . pechés sur la Croix (1 P 2,24) ne me porte encores au Ciel. Au demeurant, je ne dis jamais la sainte Messe sans vous et ce qui vous touche de plus pres; je ne communie point sans vous, je suis en fin autant vostre que vous sçauries souhaitter. Gardes vous des empressemens, des melancholies, des scrupules. Vous ne voudries pour rien du monde offencer Dieu, c'est bien asses pour vivre joyeuse.
Ma bonne mere est vostre servante, et tous ses enfans vos serviteurs; elle vous remercie tres humblement de vostre bienveüillance. Mon frere se sent infiniment obligé a la souvenance que vous aves de luy et la contre-change par la continuelle memoire qu'il a de vous a l'autel ; il est absent, maintenant que j'escris. Je desire sçavoir le nom et l'aage de vos enfans, parce que je les tiens pour miens selon Dieu. Je n'ose pas presser les dames que vous me nommes du voyage parce qu'il ne me seroit pas seant ; je le desire neanmoins, et me console en l'esperance que j'en ay.
Madame,
Vostre serviteur plus humble et entierement dedié
en Nostre Seigneur, FRANçs, E. de Geneve. Amen. Le jour saint Jan, 1604
Revu en grande partie sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.
CCXXIII bis (lettre MMXVII du volume XXI reclassée) (1)
A M. SIMON RUPTIER, CURé DE CRANVES (2) (FRAGMENT INéDIT)
[Mai ou juin] 1604 (3).
………………………………………………………………. l'emolument de l'union de vos cures, je n'y apporte nulle difficulté, et vous le laisse en recompense des peynes que vous aures. Je suis Vostre confrere affectionné, FRANçs, E. de Geneve.
A Monsieur le Curé de Cranves.
Revu sur l'Autographe appartenant à M. Fernand Dumont, à Boëge (Haute-Savoie).
(1) Lettre découverte tardivement et reclassée à la date voulue (2) Simon Ruptier, curé de Sales depuis 1587, devient en 1594, curé de Nangy. Le 20 août 1595, il est appelé comme témoin par l'avocat Poncet, lorsque celui-ci abjure l'hérésie entre les mains de l'Apôtre du Chablais. L'année suivante, Ruptier permute la cure de Nangy contre celle de Cranves ; il fut aussi aumônier de la forteresse des Allinges. Henri Lancot, curé de Sales, s'étant plaint de l'exiguïté de son revenu, l'Evêque de Genève et François de Lucinge, patron de ce bénéfice, l'autorisèrent à l'échanger contre une chapelle possédée à Bonne par Simon Ruptier qui devint curé des deux paroisses réunies de Cranves et de Sales (1er avril 1604). Il les régit jusqu'à sa mort arrivée le 17 février 1618 ; alors, sur les réclamations de Gaspard de Lucinge et des paroissiens, elles furent de nouveau séparées. (R. E.) (3) La date de l'union des deux cures de Cranves et de Sales indique approximativement celle de ces lignes, écrites peu après cette union. Nous les plaçons entre mai et juin, parce que le Saint passa presque tout le mois d'avril à Dijon et une partie du mois suivant à Gex, où, peut-être, la lettre du curé ne lui fut pas envoyée.
CCXXIV A SA SAINTETé CLéMENT Vlll (en italien)
Recommandation en faveur d'André de Sauzéa proposé pour l'évêché de Belley.
Annecy, 15 juillet 1604.
Très Saint Père,
Le diocèse de Belley, limitrophe de celui de Genève, est sans titulaire depuis quelque temps , Plusieurs candidats ont été proposés au roi très chrétien afin d'être par lui recommandés au Saint-Siège. On distingue entre autres, un prêtre français, André de Sauzéa : c'est un homme plein de qualités, bon théologien, prédicateur zélé et de mœurs irréprochables . Or, quoique cette Eglise vacante soit très pauvre, elle est néanmoins importante, car elle se trouve dans le voisinage des hérétiques et sur les frontières ; le bien de ce diocèse peut contribuer beaucoup à celui du diocèse de Genève. C'est pourquoi, Très Saint Père, sachant que Votre Béatitude pourvoit avec une très diligente sollicitude les églises cathédrales et qu'Elle veut user d'une bienveillance apostolique toute spéciale à l'égard de l'Eglise de Belley, j'ose, quelque chétif et indigne que je sois, la supplier de favoriser le théologien susnommé, pour l'honneur du Seigneur notre Dieu et le bien des âmes. Ce n'est pas un intérêt personnel qui me sollicite, puisque je ne connais ce personnage que depuis un an; il a fait plusieurs prédications dans ce diocèse de Genève, au grand avantage et à la satisfaction des auditeurs. Que Votre Béatitude reçoive ma requête avec cette très suave clémence qui m'a donné confiance de lui écrire sur cette affaire. C'est en baisant vos pieds sacrés et apostoliques que je demande votre sainte bénédiction.
De Votre Béatitude,
Le très humble et indigne serviteur, FRANCOIS, Evêque de Genève. A Annecy, le 15 juillet 1604.
Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat.
CCXXV A M. CHARLES D'ALBIGNY Règlement d'une affaire d'intérêt concernant la Sainte-Maison.
Sales, 11 août 1604.
Monsieur,
Le seigneur chevalier Lobet m'a treuvé chez ma mere, ou je n'ay sceu luy donner autre satisfaction que de vous supplier bien humblement, comme je fay, qu'il vous playse, Monsieur, de faire examiner ses pretentions autant comme il se peut sommairement, en la presence des seigneurs officiers de Son Altesse qui ont charge de la conservation des biens de la Sainte Mayson; et je donne des a present mon consentement a tout ce qui sera advisé et treuvé raysonnable pour terminer cette affaire. Je diray bien neanmoins que je pense plus a propos que la Mayson retienne le tiltre en donnant une pension sortable a la valeur du prieuré, comme seroit de la moytié ou autrement, ainsy qu'il sera jugé; et cela fait, a cette prochaine feste de Nostre Dame de septembre, tout le Conseil de la Mayson se treuvant a Thonon il pourra ratifier le traitté. Je ne voy point d'autre moyen de servir en cette affaire le seigneur Lobet, eu esgard a la haste qu'il a de s'en retourner en Piemont, et puisque les affaires de cette Sainte Mayson ne sont pas au pouvoir de moy seul, qui, en cette occasion et en tout'autre, feray tous-jours joindre ma volonté a vos desirs, comme doit celuy qui, priant Dieu pour vostre prosperité, sera toute sa vie…………………. A Sales, le 11 aoust 1604.
Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Biblioteca Civica.
CCXXVI A M. CLAUDE DE BLONAY Difficulté que présente la nomination à un bénéfice
Sales, 11 août 1604.
Monsieur,
J'estois icy quand ce porteur a esté a Neci. Je voy seulement une difficulté : c'est quil me dit que Nové est de la presentation de Montjou ; ce qu'estant, sans doute monsieur le Praevost remuera quelque chose sur cette nouvelle provision, sinon que la pauvreté du benefice le face desfier de treuver homme capable . Il sera bon, ce me semble, de tenir la chose secrette pour quelque tems, cependant que je feray chercher dans les visites quia juris et que je penseray aux remedes propres. Si j'ay le bien de voir monsieur d'Abondance je traitteray fort et ferme de Saint Gingoulf, et m'essayeray de faire qu'il soit accomodé de quelque revenu . Je m'attens d'aller pour la septembre a Thonon, et la, selon vostre advis, je m'essayeray d'obtenir la courtoysie de monsieur Muneri, delaquelle vous m'escrivés. Je suis,
Monsieur,
Vostre confrere plus humble, FRANçs, E. de Geneve.
XI aoust 1604.
A Monsieur
Monsieur de Blonnay.
Revu sur l'Autographe conservé au château de Marin (Chablais), Archives de Blonay.
CCXXVII A MONSEIGNEUR ANTOINE DE REVOL, éVêQUE DE DOL Témoignages d'affection. - Carême prêché à Dijon. - Eloge des Dijonnais : fruits de salut opérés parmi eux. - Conversions dans le pays de Gex. Replique Chrestienne du ministre La Faye. - Le Saint hésite à la réfuter.
Annecy, 14 août 1604.
Monsieur,
La derniere lettre que je receus de vous fut celle par laquelle vous me fistes l'honneur de m'advertir que vous avies receu la sainte consecration, et que vous vous retiries aupres de vostre troupeau. Ce me fut une bien grande consolation, laquelle je vous tesmoignay par la response que je vous fis ; car je n'eusse pas peu m'en empescher, j'en estois touché tres vivement. Mais, a ce que M. Favier m'a fait sçavoir, vous n'aures pas receu ma lettre. Ne croyés jamais, je vous supplie, Monsieur, que ni la memoire ni la reconnoissance du devoir que j'ay a la bienveuillance quil vous a pleu de me promettre me puisse defaillir : non, sans doute. Je suis par tout le reste de mon ame fort imbecille et foible ; mais j'ay l'affection fort tenante et presque immuable a l'endroit de ceux qui me donnent le bonheur de leur amitié, comme je croy fermement que vous aves fait. Que si vous n'aves pas receu de mes lettres si souvent que j'eusse souhaitté, attribués-le a toute autre sorte de manquement plustost qu'a celuy de l'affection. Mais non plus sur ce sujet ; nostre communication doit estre franche, entiere et familiere.
Je vous diray donq, Monsieur, que, despuis les dernieres nouvelles que vous aves euës de moy, j'ay esté perpetuellement parmi les travaux et traverses que le monde fait naistre en ma charge, et me semble que cette annee m'a esté encor plus aspre que celle du noviciat ; mays je puis dire aussi que nostre bon Maistre m'a beaucoup assisté de ses saintes consolations, qui m'ont fortifié en sorte que je puis dire d'avoir nagé parmi les eaux d'amertume sans en avoir avalé une seule goutte. Que Dieu est bon ! Il connoist bien mon infirmité et ma delicatesse ; c'est pourquoy il ne me permet point de seulement gouster les eaux de Mara que premierement il ne les ayt adoucies par le bois sacré de son assistence et consolation (Ex 15,23).
Voyla, Monsieur, en general ce que j'ay fait. Ce Caresme j'ay presché a Dijon, ou j'avois de bonnes et importantes affaires pour cest evesché, lesquelles j'ay, par ce moyen, terminees avec tout l'heur que je pouvois desirer. Je ne rencontray jamais un si bon et gratieux peuple, ni si doux a recevoir les saintes impressions. Il s'y est fait quelque fruit, nonobstant mon indignité, non seulement pour ceux qui m'ont attentivement escouté, mais aussi pour moy, qui ay reconneu en plusieurs personnes tant de vraye pieté que j'en ay esté esmeu. Quelques huguenotz se sont convertis ; quelques gens douteux et chancelans se sont affermis ; plusieurs ont fait des confessions generales, mesme a moy, tant ilz avoyent de confiance en mon affection ; plusieurs ont pris nouvelle forme de vivre, tant ce peuple est bon. Encor vous diray-je cecy : j'y ay reconneu plusieurs centaines de personnes laïques et seculieres qui font une vie fort parfaitte, et, parmi le tracas des affaires du monde, font tous les jours leur meditation et saintz exercices de l'orayson mentale.
A mon retour, en suitte de ce que j'y avois traitté et qui avoit esté le sujet qui m'avoit fait sortir de mon diocese, je vins a Gex, ou M. le baron de Lux et quelques uns de cette court de Parlement estoyent arrivés pour, de la part du Roy, affermir l'establissement de l'exercice catholique que les huguenotz avoyent totalement esbranlé, et resoudre de plusieurs difficultés que l'esprit chicaneur de l'heretique y avoit fait naistre . Plusieurs parroisses, a cette occasion, vinrent demander l'exercice de la sainte Eglise, qui jusques a l'heure n'avoyent pas osé ; et le Roy du despuis le leur a accordé, bien que l'execution en soit un petit retardee pour des considerations que la malice du tems donne.
Le ministre La Faye, de Geneve, a fait un livre expres contre moy ; il n'espargne pas la calomnie. Il laisse a part la grande multitude de mes imperfections, qui sont sans doute blasmables, et ne me censure que de celles que je n'ay point, par la grace de Dieu : d'ambition, d'oysiveté exterieure, luxe en chiens de chasse et escuries, et semblables folies, qui sont non seulement esloignees de mon affection, mays incompatibles avec la necessité de mes affaires et la forme de vie que ma charge m'impose. Or, beni soit Dieu qu'il ne sçait pas mes maladies, puisqu'il ne les voudroit guerir que par la mesdisance. Je bransle a sçavoir si je doy respondre, et n'estoit l'opinion de mes amis qui me combat, je serois resolu a la negative ; mesme que j'ay en main quelque petite besoigne qui sera sans doute plus utile que celle la, et je suis si tourmenté de la multiplicité des sollicitudes que je n'ay nul loysir d'estudier. Monsieur, je pense que vous connoistres par cette lettre combien est grande l'asseurance que je prens en vostre amitié, puisque je suis si long et si libre a vous dire ces menusailles de mon particulier, lesquelles ne vous peuvent estre presentees que sous une extreme confiance de vostre bonté. Mais les anciens Evesques n'en faysoyent pas moins, et la communication que vous me permettes d'avoir avec vous m'est d'autant plus douce que nous sommes plus esloignés l'un de l'autre ; car je pense que c'est de la largeur ou longueur du royaume de France. Permettes moy, je vous supplie, que je desire de sçavoir presque aussi particulierement de vos nouvelles comme je vous en dis des miennes, mais sur tout si vous ne montes pas en chaire, ou au moins si vous ne faites pas de sermons a l'autel; et pardonnés moy, Monsieur, si c'est trop.
Je me res-jouis que M. Soulfour soit nostre commun respondant ; cette entremise, a mon advis, est fort aggreable. Dieu, par sa bonté, nous rende dignes de l'office auquel il nous appelle. Je ne suis jamais a l'autel que je ne l'en supplie, et nommement pour vous, Monsieur, de qui je me prometz un riche contreschange, a qui je bayse tres humblement les mains, et suis inviolablement, Monsieur, Vostre indigne et moindre frere et tres asseuré serviteur, FRANçs, Evesque de Geneve.
A Neci, la veille de l'Assomption, 14 aoust 1604.
CCXXVIII A M. JEAN-FRANçOIS DE BLONAY Prochain pèlerinage à Saint-Claude. Invitation à transmettre à l'Abbé d'Abondance.
Annecy, 18 août 1604.
Monsieur,
Je me res-jouis fort des bonnes nouvelles de monsieur d'Abondance et de l'establissement des Feüillans . Il me treuvera en toutes occasions son fort affectionné serviteur ; mais voicy un inconvenient. Je partiray irremissiblement le 23 de ce mois pour aller a Saint Claude rendre un viel vœu que j'y ay et que ma mere a fait pour moy en une de mes maladies ; le 24 j'y seray, le 25 j'y arresteray, et ne pense pas estre icy que le 27 au soir. Je deliberois de revenir a Sales, mais je change fort volontier d'advis et me treuveray icy le 27, pour y donner une chambre a monsieur d'Abondance selon nostre petitesse. Je vous prie de l'y semondre en mon nom, mais bien vivement; et sil arrive devant moy, monsieur Deage le recevra et vous aussi. Je suis, Monsieur,
Vostre confrere plus affectionné et bien humble,
FRANçs, E. de Geneve.
XVIII aoust 1604.
Monsieur le Vicaire respond au reste. Je differerois bien mon voyage, mais j'ay des autres assignations qui ne me laissent libre que ce tems-la pour le faire. A Monsieur
Monsieur de Blonnay,
Prieur de St Paul.
Revu sur l'Autographe conservé an château de Marin (Chablais), Archives de Blonay.
CCXXIX A MONSEIGNEUR ANDRé FRéMYOT, ARCHEVêQUE DE BOURGES Obligation pour un Evêque de prêcher son peuple. - Des trois conditions nécessaires au prédicateur. - Fin qu'il doit se proposer: instruire et émouvoir. - Objet de la prédication: l'Ecriture Sainte expliquée selon les quatre sens dont elle est susceptible; la doctrine des Pères et des Docteurs, les exemples des Saints; interpréter le " grand livre " de la création. - Eviter les citations mythologiques. - Des comparaisons et des allégories. Disposition des matières; différentes méthodes à adopter selon la diversité des genres: sermons sur les mystères et les vertus, homélies, panégyriques. - La forme: du style et de l'action. - Pressante exhortation à prêcher; rien n'est impossible à l'amour.
Sales, 5 octobre 1604.
Monseigneur,
Il n'est rien d'impossible a l'amour ; je ne suis qu'un chetif et malotru predicateur, et il me fait entreprendre de vous dire mon advis de la vraye façon de prescher. Je ne sçai si c'est l'amour que vous me portes qui tire cette eau de la pierre (Nb 20,8 ;
Ps 77,16) ou si c'est celuy que je vous porte qui fait sortir des roses de l'espine. Permettes-moy ce mot d'amour, car je parle a la chrestienne, et ne treuvés pas estrange que je vous promette des eaux et des roses ; car ce sont des epithetes qui conviennent a toute doctrine catholique, pour mal ageancee qu'elle soit. Je vay commencer : Dieu y veuille mettre sa bonne main.
[Advis sur la vraye maniere de prescher]
Pour parler avec ordre, je considere la predication en ses quattre causes : l'efficiente, la finale, la materielle et la formelle ; c'est a dire, qui doit prescher, pour quelle fin l'on doit prescher, que c'est que l'on doit prescher et la façon avec laquelle on doit prescher.
[Qui doit prescher]
Nul ne doit prescher qu'il n'aye trois conditions : une bonne vie, une bonne doctrine, une legitime mission.
Je ne dis rien de la mission ou vocation ; seulement je remarque que les Evesques ont non seulement la mission, mais ilz en ont les sources ministerielles, et les autres predicateurs n'en ont que les ruysseaux. C'est leur premiere et grande charge ; on le leur dit en les consacrant. Ilz reçoivent a cet effect une grace speciale en la consecration, laquelle ilz doivent rendre fructueuse. Saint Paul (1 Co 9,16) en cette qualité s'escrie : Malheur a moy si jen'evangelize. Le Concile de Trente : " C'est" dit il, " le principal devoir de l'Evesque que de prescher." Cette consideration nous doit donner courage, car Dieu en cet exercice nous assiste specialement ; et c'est merveille combien la predication des Evesques a un grand pouvoir au prix de celle des autres predicateurs. Pour abondans que soyent les ruysseaux, on se plaist de boire a la source.
Quant a la doctrine, il faut qu'elle soit suffisante, et n'est pas requis qu'elle soit excellente. Saint François n'estoit pas docte, et neanmoins grand et bon predicateur, et en nostre aage, le bienheureux Cardinal Borromee n'avoit de science que bien fort mediocrement : toutefois il faisoit merveilles. J'en sçai cent exemples. Un grand homme de lettres (et c'est Erasme) a dit que le meilleur moyen d'apprendre et de devenir sçavant c'est d'enseigner ; en preschant on devient prescheur. Je veux seulement dire ce mot : le predicateur sçait tous-jours asses quand il ne veut pas paroistre de sçavoir plus que ce qu'il sçait. Ne sçaurions-nous bien parler du mystere de la Trinité ? n'en disons rien. Ne sommes nous pas asses versés pour expliquer l' ln principio de saint Jan ? laissons-le la ; il ne manque pas d'autres matieres plus utiles. Il n'est pas question qu'on fasse tout. Quant a la bonne vie, elle est requise en la façon que dit saint Paul de l'Evesque, et non plus ; de façon qu'il n'est pas besoin que nous soyons meilleurs pour estre predicateurs que pour estre Evesques. C'est donq des-ja autant de fait : oportet, dit saint Paul (1 Tm 3,2), Episcopum . esse irreprehensibilem.
Mays je remarque que non seulement il faut que l'Evesque et predicateur ne soit pas vicieux de peché mortel, mays de plus qu'il esvite certains pechés venielz, voire mesme certaines actions qui ne sont pas peché. , Saint Bernard, nostre Docteur, dit ce mot (De Consid 2,13)
: " Nugœ secularium sunt blasphemiœ clericorum. " Un seculier peut joüer, aller a la chasse, sortir de nuict pour aller aux conversations, et tout cela n'est point reprehensible, et, fait par recreation, n'est nullement peché. Mais en un Evesque, en un predicateur, si ces actions ne sont assaysonnees de cent mille circonstances qui malaysement se peuvent rencontrer, ce sont scandales et grans scandales. On dit : Ilz ont bon tems, ilz s'en donnent a cœur joye. Allés apres cela prescher la mortification ; on se mocquera du prescheur. Je ne dis pas qu'on ne puisse joüer a quelque jeu bien honneste une fois ou deux le moys par recreation ; mais que ce soit avec une grande circonspection.
La chasse, elle est interdite du tout. J'en dis de mesme des despenses superflues en festins, en habitz, en livres ; es seculiers ce sont superfluités, es Evesques ce sont des grans pechés. Saint Bernard (De Moribus et Offic Episc 2,7) nous instruit disant : Clamant pauperes post nos : " Nostrum est quod " expenditis, " nobis crudeliter eripitur quidquid inaniter expenditur " (Les pauvres crient après nous : " Ce que vous prodiguez nous appartient; toutes vos dépenses inutiles sont un vol cruel que vous nous faites. " Comme reprendrons nous les superfluités du monde si nous faysons paroistre les nostres ?
Saint Paul dit (1 Tm 3,2 ; Tt 1,7,8) : Oportet Episcopum esse hospitalem. L'hospitalité ne consiste pas a faire des festins, mais a recevoir volontier les personnes a table, telle que les Evesques la doivent avoir et que le Concile de Trente determine (Sess 25, de Ref 1) : Oportet mensam Episcoporum esse frugalem. J'excepte certaines occasions que la prudence et charité sçavent bien discerner.
Au demeurant, on ne doit jamais prescher sans avoir celebré la Messe ou la vouloir celebrer. Il n'est pas croyable, dit saint Chrysostome (Homil 46 in Jn 3), combien la bouche qui a receu le Saint Sacrement est horrible aux demons. Et il est vray ; il semble qu'on puisse dire apres saint Paul (2 Co 13,3): An experimentum quœritis eius qui loquitur in me Christus (Est-ce que vous voulez éprouver le Christ qui parle en moi ?) On a beaucoup plus d'asseurance, d'ardeur et de lumiere. Quamdiu sum in mundo dit le Sauveur (Jn 9,5), lux sum mundi. Chose certaine, que Nostre Seigneur estant en nous reellement, il nous donne clairté, car il est la lumiere (Jn 1,9 ;12 46). Aussi, les disciples d'Emmaüs ayans communié, eurent les yeux ouvertz (Lc 24,31). .
Mais au fin moins faut il estre confessé, suyvant ce que Dieu dit, au rapport de David (Ps 49,16) : Peccatori autem dixit Deus : Quare tu enarras iustitias meas et assumis testamentum meum per os tuum (Mais Dieu a dit au pécheur : Pourquoi oses-tu annoncer mes préceptes et parler au nom de ma loi ?) Et saint Paul (1 Co 9,27) Castigo corpus meum et in servitutem redigo, ne cum aliis prœdicaverim ipse reprobus efficiar (Je châtie mon corps et je le réduis en servitude, de peur qu'après avoir prêché aux autres je ne sois moi-même réprouvé.) Mays c'est trop sur ce point.
[De la fin du Predicateur]
La fin est la maistresse cause de toutes choses ; c'est elle qui esmeut l'agent a l'action, car tout agent agit et pour la fin et selon la fin. C'est elle qui donne mesure a la matiere et a la forme : selon le dessein qu'on a de bastir une grande ou une petite mayson, on prepare la matiere, on dispose l'ouvrage.
Quelle donques est la fin du predicateur en l'action de prescher ? Sa fin et son intention doit estre de faire ce que Nostre Seigneur est venu pour faire en ce monde ; et voicy ce qu'il en dit luy mesme (Jn 10,10) : Ego veni ut vitam habeant, et abundantius habeant (Je suis venu afin qu' ils aient la vie et qu' ils l'aient plus abondamment). La fin donques du predicateur est que les pecheurs mortz en l'iniquité vivent a la justice, et que les justes qui ont la vie spirituelle l'ayent encores plus abondamment, se perfectionnans de plus en plus, et, comme il fut dit a Hieremie (Jr 1,10), ut evellas et destruas les vices et, les pechés, et œdifices et plantes (Afin que tu arraches et que tu détruises... et que tu édifies et que tu plantes.) les vertuz et perfections. Quand donques le predicateur est en chaire, il doit dire en son cœur :
Ego veni ut isti vitam habeant, et abundantius habeant.
Or, pour chevir de cette pretention et dessein, il faut qu'il face deux choses : c'est enseigner et esmouvoir. Enseigner les vertuz et les vices : les vertuz pour les faire aymer, affectionner et prattiquer ; les vices pour les faire detester, combattre et fuir. C'est, tout en somme, donner de la lumiere a l'entendement et de la chaleur a la volonté. C'est pourquoy Dieu envoya aux Apostres, le jour de la Pentecoste, qui fut le jour de leur consecration episcopale, ayans des-ja eu la sacerdotale le jour de la Cene (Lc 22,19), des langues de feu (Ac 2,3) ; affin qu'ilz sceussent que la langue de l'Evesque doit esclaircir l'entendement des auditeurs et eschauffer leurs volontés (S.Bern serm 2 in Pent 7,8).
Je sçai que plusieurs disent que, pour le troisiesme, le predicateur doit delecter ; mays quant a moy, je distingue, et dis qu'il y a une delectation qui suit la doctrine et le mouvement. Car qui est cette ame tant insensible qui ne reçoive un extreme playsir d'apprendre bien et saintement le chemin du Ciel, qui ne ressente une consolation extreme de l'amour de Dieu ? Et pour cette delectation, elle doit estre procuree ; mais elle n'est pas distincte de l'enseigner et esmouvoir, c'en est une dependance. Il y a une autre sorte de delectation qui ne depend pas de l'enseigner et esmouvoir, mays qui fait son cas a part et bien souvent empesche l'enseigner et l'esmouvoir. C'est un certain chatouillement d'oreilles, qui provient d'une certaine elegance seculiere, mondaine et prophane, de certaines curiosités, ageancemens de traitz, de parolles, de motz, bref, qui depend entierement de l'artifice : et quant a celle cy, je nie fort et ferme qu'un predicateur y doive penser ; il la faut laisser aux orateurs du monde, aux charlatans et courtisans qui s'y amusent. Ilz ne preschent pas Jesus Christ crucifié (1 Co 1,23 ; 2,2), mais ilz se preschent eux mesmes. Non sectamur lenocinia rhetorum, sed veritates piscatorum (Nous ne cherchons pas les charmes des rhéteurs, mais les vérités des pêcheurs.
– Com.in 1 Co Op. S.Ambr 1,17 ; S.Aug serm 97,10).
Saint Paul (2 Tm 4,3) deteste les auditeurs prurientes auribus (Qui veulent qu'on leur chatouille les oreilles.), et par consequent les predicateurs qui leur veulent; complaire. Cela est un pedantisme. Au sortir du sermon je ne voudrois point qu'on dist : 0 qu'il est grand orateur ! 0 qu'il a une belle memoire ! 0 qu'il est sçavant ! 0 qu'il dit bien ! Mais je voudrois que l'on dist : 0 que la penitence est belle ! 0 qu'elle est necessaire ! Mon Dieu, que vous estes bon, juste ! et semblable chose ; ou que l'auditeur, ayant le cœur saysi, ne peust tesmoigner de la suffisance du predicateur que par l'amendement de sa vie. Ut vitam habeant, et abundantius habeant.
[Ce que le Predicateur doit prescher]
Saint Paul dit en un mot a son Timothee (2 Tm 4,2)
: Prœdica verbum. Il faut prescher la parole de Dieu.
Prœdicate Evangelium, dit le Maistre (Mt 28,15). Saint François, duquel aujourd'huy nous faysons la feste, explique cela, commandant a ses Freres de prescher les vertuz et les vices, l'enfer et le Paradis (Regula 2a,9). Il y a suffisamment dequoy en l'Escriture Sainte pour tout cela, il n'en faut pas davantage.
Se faut-il donq point servir des Docteurs chrestiens et des livres des Saintz ? Si faut, a la verité. Mais qu'est-ce autre chose la doctrine des Peres de l'Eglise que l'Evangile expliqué, que l'Escriture Sainte exposee ? Il y a a dire entre l'Escriture Sainte et la doctrine des Peres comme entre une amande entiere et une amande cassee, de laquelle le noyau peut estre mangé d'un chacun, ou comme d'un pain entier et d'un pain mis en pieces et distribué. Au contraire donq il faut s'en servir, car ilz ont esté les instrumens par lesquelz Dieu nous a communiqué le vray sens de sa Parole.
Mais des histoires des Saintz s'en peut on pas servir ? Mais, mon Dieu, y a il rien de si utile, rien de si beau ? Mais aussi, qu'est autre chose la vie des Saintz que l'Evangile mis en œuvre ? Il n'y a non plus de difference entre l'Evangile escrit et la vie des Saintz qu'entre une musique notee et une musique chantee.
Et des histoires prophanes, quoy ? Elles sont bonnes, mais il s'en faut servir comme l'on fait des champignons, fort peu, pour seulement resveiller l'appetit ; et lhors encor faut il qu'elles soyent bien apprestees, et, comme dit saint Hierosme (Epist 66 ad Pammach 8), il leur faut faire comme faisoyent les Israëlites aux femmes captives quand ilz les vouloyent espouser : il leur faut rogner les ongles et couper les cheveux (Dt 21,11), c'est a dire les faire entierement servir a l'Evangile et a la vraye vertu chrestienne, leur ostant ce qui se treuve de reprehensible es actions payennes et prophanes, et faut, comme dit la sainte Parolle (Jr 15,19), separare pretiosum a vili (Séparer le précieux du vi).
En la valeur de Cesar l'ambition doit estre separee et remarquee ; en celle d'Alexandre, la vanité, la fierté et superbe ; en la chasteté de Lucrece, sa desesperee mort.
Et des fables des poëtes ? 0 de celles la point du tout, si ce n'est si peu et si a propos, et avec tant de circonstances, comme contrepoisons, que chacun voye qu'on n'en veut pas faire profession ; et tout cela si briefvement que ce soit asses. Leurs vers sont utiles : les Anciens les ont parfois employés, pour devotz qu'ilz fussent, mesmes jusques a saint Bernard, lequel je ne sçay pas ou il les avoit appris. Saint Paul fut le premier a citer Aratus (Ac 17,28) et Menander (Tt 1,11). Mays quant aux fables, je n'en ay jamais rencontré en pas un sermon des Anciens, sauf une seule d'Ulysses et des syrenes employee par saint Ambroyse en un de ses sermons (Enarr in Ps 43,73).
C'est pourquoy je dis, ou du tout point, ou si peu que rien. Il ne faut pas mettre l'idole de Dagon avec l'Arche d'alliance (1 R 5,2).
Et des histoires naturelles ? Tres bien, car le monde, fait par la parole de Dieu, ressent de toutes pars cette parole; toutes ses parties chantent la louange de l'Ouvrier. C'est un livre qui contient la parole de Dieu, mais en un langage que chacun n'entend pas. Ceux qui l'entendent par la meditation font fort bien de s'en servir, comme faisoit saint Anthoine (S.Athanin vita ejus), qui n'avoit nulle autre bibliotheque. Et saint Paul dit (Rm 1,19) : Invisibilia Dei perea quœ facta sunt intellecta conspiciuntur (Les perfections invisibles de Dieu sont rendues compréhensibles par les choses qui ont été faites) ; et David (Ps 18,1)
: Cœli enarrant gloriam Dei (Les cieux racontent la gloire de Dieu.). Ce livre est bon pour les similitudes, pour les comparaysons a minori ad majus et pour mille autres choses. Les anciens Peres en sont pleins, et l'Escriture Sainte en mille endroitz : Vade ad formicam (Pr 6,6)
; Sicut gallina congregat pullos suos (Mt 23,37);
Quemadmodum desiderat cervus (Ps 41,1);
:
Quasi struthio in deserto (Lm 4 ,3) ;
Videte lilia agri (Mt 6,28) (Va à la fourmi. Comme la poule rassemble ses poussins. Comme le cerf soupire. Comme l'autruche dans le désert. Voyez les lis des champs) ;
et cent mille semblables.
Mais sur tout, que le predicateur se garde bien de raconter des faux miracles, des histoires ridicules, comme certaines visions tirees de certains autheurs de basse ligne, choses indecentes et qui puissent rendre nostre ministere vituperable et mesprisable.
Voyla ce qu'il me semble touchant la matiere en gros ; reste neanmoins a dire en particulier des parties de la matiere du sermon.
La premiere partie de cette matiere ce sont les passages de l'Escriture, lesquelz a la verité tiennent le premier rang et font le fondement de l'edifice ; car en fin nous preschons la parole, et nostre doctrine gist en l'authorité. Ipse dixit, Haec dicit Dominus (Lui-même l'a dit. Voici ce que dit le Seigneur), disoyent tous les Prophetes. Et Nostre Seigneur mesme (Jn 7,16) : Doctrina mea non est mea, sed ejus qui misit me. Mais il faut, tant qu'il est possible, que les passages soyent naïfvement et clairement bien interpretés. Or, on peut bien user des passages de l'Escriture, les expliquant en l'une des quattre manieres que les Anciens ont remarquees :
Littera facta docet ; quid credas, allegoria ; Quid speres, anagoge ; quid agas, tropologia (La lettre enseigne les faits ; l'allégorie, ce que tu dois croire ; l'anagogie ce que tu dois espérer ; la tropologie, ce que tu dois faire.)
Il n'y a pas trop bonne quantité, mais il y a de la rime, et encor plus de rayson.
Pour le regard du sens litteral, il se doit puiser dans les commentaires des Docteurs, c'est tout ce qu'on en peut dire ; mays c'est au predicateur de le faire valoir, de peser les motz, leur proprieté, leur emphase. Comme, par exemple, hier j'expliquois en ce village le commandement: Diliges Dominum Deum tuum ex toto corde, , ex tota anima, ex tota mente (Dt 6,5 ; Mt 22,37). Je pensois avec nostre saint Bernard (serm 20 in Ct) : ex toto corde, c'est a dire courageusement, vaillamment, fervemment, par ce qu'au cœur appartient le courage ; ex tota anima, c'est a dire affectueusement, par ce que l'ame entant qu'ame est la source des passions et affections ; ex tota mente, c'est a dire spirituellement, discretement, par ce que mens, c'est l'esprit et partie superieure de l'ame, a laquelle appartient le discernement et jugement pour avoir le zele secundum scientiam et discretionem (Rm 10,2)(Selon la science et la discrétion.). Ainsy ce mot. diligere doit estre pesé, par ce qu'il vient de eligo (S.Th Ia IIae 26,3) et represente naïfvement le sens litteral, qui est qu'il faut que nostre cœur, nostre ame et nostre esprit choisissent et preferent Dieu entre toutes choses, qui est le vray amour appreciatif duquel les theologiens interpretent ces paroles.
Quand il y a diversité d'opinions entre les Peres et Docteurs il se faut abstenir d'apporter les opinions qui doivent estre refutees, car on ne monte pas en chaire pour disputer contre les Peres et Docteurs catholiques ; il ne faut pas reveler les infirmités de nos maistres et ce qui leur est eschappé comme hommes (Rm 6,19),ut sciant gentes. quoniam homines sunt (Ps 9). Mais on peut bien apporter. plusieurs interpretations, les loüant et faysant valoir toutes l'une apres.1'autre, comme je fis, le Caresme passé, de six opinions et interpretations des Peres sur ces paroles : Dicite quia servi inutiles sumus (Lc 17,10), et dessus ces autres paroles : Non est meum dare vobis (Mt 20,23) (Ce n'est pas à moi de vous l'accorder) ; car, si vous vous en resouvenes, je tiray de chacune de tres bonnes consequences, mais je teus celle de saint Hilaire, ce me semble cf tome 8, p.9) ; ou si je ne le fis, je fis faute, et le devois faire, parce qu'elle n'estoit pas probable. Pour le sens allegorique, il faut que le predicateur observe quatre ou cinq pointz. Le premier est de tirer un sens allegorique qui ne soit point trop forcé, comme font ceux qui allegorisent toutes choses; mais faut qu'il soit naïfvement tiré, sortant de la lettre, comme saint Paul fait, allegorisant d'Esaü et Jacob au peuple Juif et Gentil (Rm 9,11), de Sion ou Jerusalem a l'Eglise (Ga 4,25 ; He 12,22).
Secondement, ou il n'y a pas une tres grande apparence que l'une des choses ayt esté la figure de l'autre, il ne faut pas traitter les passages l'un comme figure de l'autre, mais simplement par maniere de comparayson ; comme, par exemple, le genevrier sous lequel Helie s'endormit de detresse (3 R 19,4) est interpreté allegoriquement par plusieurs de la Croix; mais moy j'aymerois mieux dire ainsy : Comme Helie s'endormit sous le genevrier, ainsy nous devons reposer sous la Croix de Nostre Seigneur par le sommeil de la sainte meditation ; et non pas : Ainsy qu'Helie signifie le Chrestien, le genevrier signifie la Croix. Je ne voudrois pas asseurer que l'un signifie l'autre, mays je voudrois bien comparer l'un a l'autre, car ainsy le discours est plus ferme et moins reprehensible.
Tiercement, il faut que l'allegorie soit bienseante ; en quoy sont reprehensibles plusieurs qui allegorisent la defense faitte en l'Escriture a la femme de ne point prendre l'homme par ses parties deshonnestes, au Deuteronome, chapitre xxv : Si habuerint inter se jurgium viri duo, et unus contra alterum rixari cœperit, volensque uxor alterius eruere virum suum de manu fortioris, miseritque manum et apprehenderit verenda ejus, abscides manum illius, nec flecteris super eam ulla misericordia ; et disent qu'elle represente le mal que fait la Synagogue de reprocher aux Gentilz leur origine, et qu'ilz n'estoyent pas enfans d'Abraham. Cela peut avoir de l'apparence ; mais il n'a pas de la bienseance a cause que cette defense porte une imagination dangereuse en l'esprit de l'auditeur.
Quartement, il ne faut point faire d'allegories trop grandes, car elles perdent leur grace par la longueur et semblent [tendre] a l'affectation. Cinquiesmement, il faut que l'application se face clairement et avec grand jugement, pour rapporter dextrement les parties aux parties. Il faut presque observer les mesmes regles au sens anagogique et tropologique ; dont l'anagogique rapporte les histoires de l'Escriture a ce qui se passera en l'autre vie, et le tropologique les rapporte a ce qui se passe en l'ame et conscience. J'en mettray un exemple qui servira pour tous les quatre sens.
Ces paroles de Dieu parlant d'Esaü et Jacob : Duœ gentes sunt in utero tua, et duo populi ex utero tua dividentur, populusque populum superabit, et major serviet minori (Deux nations sont dans tes entrailles et deux peuples qui s'élèveront l'un contre l'autre sortiront de ton sein ; l'un de ces peuples surmontera l'autre, et l'aîné servira le plus jeune), en Genese, xxv,23, litteralement s'entendent des deux peuples sortis, selon la chair, d'Esaü et de Jacob, c'est a sçavoir les Idumeens et les Israëlites, dont le moindre, qui fut celuy des Israëlites, surmonta le plus grand et l'aisné, qui fut le peuple d'Idumee, au tems de David.
Allegoriquement, Esaü represente le peuple Juif, qui fut l'aisné en la connoissance de salut ; car les Juifz furent les premiers preschés. Jacob represente les Gentilz, qui furent les puisnés ; et neanmoins les Gentilz ont en fin surmonté les Juifz.
Anagogiquement, Esaü represente le cors, qui est l'aisné;
car avant que l'ame fust creée, le cors fut fait et en Adam et en nous (Gn 2,7 ; 1 Co 15,45). Jacob signifie l'esprit, qui est puisné. En l'autre vie l'esprit surmontera et dominera sur le cors, lequel servira pleinement a l'ame et sans contradiction. Tropologiquement, Esaü c'est l'amour propre de nous mesmes ; Jacob, l'amour de Dieu en nostre ame. L'amour propre est l'aisné, car il est né avec nous ; l'amour de Dieu est puisné, car il s'acquiert par les Sacremens et penitence ; et neanmoins il faut que l'amour de Dieu soit le maistre, et quand il est en une ame, l'amour propre sert et est inferieur.
Or, ces quattre sens donnent une grande, noble et bonne matiere a la predication, et font merveilleusement bien entendre la doctrine : c'est pourquoy il s'en faut servir , mays avec les mesmes conditions que j'ay dit estre requises a l'usage du sens allegorique.
Apres les sentences de l'Escriture, les sentences des Peres et Conciles tiennent le second rang ; et pour le regard d'icelles, je dis seulement que, si ce n'est bien rarement, il faut les choisir courtes, aiguës et fortes. Les predicateurs qui en alleguent de longues allanguissent leur ferveur et l'attention de la pluspart des auditeurs, outre le danger auquel ilz s'exposent de manquer de memoire. Les courtes sentences et fortes sont comme celle de saint Augustin (serm 169,11) : " Qui fecit te sine te, non salvabit te sine te " ; et l'autre (Enarr in Ps 101, serm 1,10) : " Qui paenitentibus veniam promisit, tempus paenitendi non promisit" (Celui qui a promis le pardon aux pénitents, n'a pas promis le temps de faire pénitence.)
; et semblables. En vostre saint Bernard il y en a une infinité ; mais il faut, les ayant citees en latin, les dire en françois avec efficace, et les faire valoir, les paraphrasant et deduisant vivement. S'ensuyvent les raysons qu'une belle nature et un bon esprit peut fort bien employer ; et pour celles ci, elles se treuvent chez les Docteurs, et particulierement chez saint Thomas plus aysement qu'ailleurs. Estans bien deduites, elles font une fort bonne matiere. Si vous voules parler de quelque vertu, allés a la Table de saint Thomas, voyés ou il en parle, regardés ce qu'il dit ; vous treuveres plusieurs raysons qui vous serviront de matiere : mays au bout de la, il ne faut pas employer cette matiere sinon qu'on puisse fort clairement se faire entendre, au moins aux mediocres auditeurs.
Les exemples ont une force merveilleuse et donnent un grand goust au sermon; il faut seulement qu'ilz soyent propres, bien proposés et mieux appliqués. Il faut choisir des histoires belles et esclattantes, les proposer clairement et distinctement, et les appliquer vivement, comme font les Peres proposans l'exemple d'Abraham qui immole son filz (Gn 22), pour monstrer que nous ne devons rien espargner pour faire la volonté de Dieu ; car ilz remarquent tout ce qui peut rendre recommandable l'obeissance d'Abraham. Abraham, disent-ilz, viel ; Abraham, qui n'avoit que ce filz si beau, si sage et vertueux et si aymable ; et neanmoins, sans replique, sans murmurer et hesiter, il le mene sur le mont, et veut bien luy mesme de ses propres mains l'immoler. Et certes, ilz font l'application encores plus vive. Et toy, Chrestien, tu es si tenant, si froid, si peu resolu a immoler, je ne dis pas ton filz ni ta fille, ni tous tes biens, ni une grande partie, mais un seul escu pour l'amour de Dieu a secourir les pauvres, une seule heure de tes passetems pour servir Dieu, une seule petite affection, etc.
Mais il faut prendre garde a ne faire pas des descriptions vaines et flacques, comme font plusieurs escoliers qui, en lieu de proposer l'histoire naïfvement et pour les mœurs, se mettront a descrire les beautés d'Isaac, l'espee tranchante d'Abraham, l'enceinte du lieu du sacrifice et semblables choses impertinentes. Il ne faut estre aussi ni si court que l'exemple ne penetre pas, ni si long qu'il ennuye.
Il faut aussi se garder de faire des introductions de colloques entre les personnes de l'histoire, sinon qu'elles soyent tirees des parolles de l'Escriture, ou tres probables. Comme en cette histoire: qui introduit Isaac se lamentant sur l'autel, implorant la compassion paternelle pour s'eschapper de la mort, ou bien Abraham disputant en soy mesme et se plaignant, il fait mal et tort a la valeur et resolution de l'un et de l'autre. Ainsy ceux qui par la meditation ont rencontré des colloques, doivent observer deux regles en la predication: l'une, de voir s'ilz sont solidement fondés sur une apparente probabilité; l'autre, de ne point les proposer fort longs, car cela refroidit et le predicateur et l'auditeur. Les exemples des Saintz sont admirables, et sur tout de ceux de la province ou on presche, comme de saint Bernard a Dijon.
Il reste un mot a dire des similitudes: elles ont une efficace incroyable a bien esclairer l'entendement et a esmouvoir la volonté. On les tire des actions humaines, passant de l'une a l'autre; comme de ce que font les bergers a ce que doivent faire les Evesques et pasteurs, comme fit Nostre Seigneur en la parabole de la brebis perdue (Lc 15,4) ; des histoires naturelles, des herbes, plantes, animaux, et de la philosophie, et en fin de tout. Les similitudes des choses triviales, estans subtilement appliquees, sont excellentes ; comme Nostre Seigneur fait en la parabole de la semence (Mt 13,3). Celles qui sont tirees des histoires naturelles, si l'histoire est belle et l'application belle, c'est un double lustre ; comme celle de l'Escriture de la renovation ou rajeunissement de l'aigle (Ps 102,5), par nostre penitence.
Or, il y a un secret en ceci qui est extremement proufitable au predicateur : c'est de faire des similitudes tirees de l'Escriture, de certains lieux ou peu de gens les sçavent remarquer ; et ceci se fait par la meditation des paroles.
Exemple : David parlant du mondain, dit (Ps 9,7)
: Periit memoria eorum cum sonitu (Leur mémoire a péri avec le son). Je tire deux similitudes de deux choses qui se perdent avec le son. Quand on casse un verre, en se cassant il perit en sonnant ; ainsy les mauvais perissent avec un peu de bruit; on parle d'eux a leur mort. Mais comme le verre cassé demeure du tout inutile, ainsy ces miserables, sans espoir de salut, demeurent a jamais perduz. L'autre : quand un grand riche meurt, on sonne toutes les cloches, on luy fait des grandes funerailles ; mais, passé le son des cloches, qui le benit ? qui parle de luy ? Personne. Saint Paul parlant de celuy qui n'a point de charité et fait quelques œuvres, il dit (1 Co 13,1) que factus est sicut aes sonans, aut cymbalum tinniens (Il est semblable à un airain sonnant ou à une cymbale retentissante). On tire une similitude de la cloche, qui appelle les autres a l'eglise et n'y entre point ; car ainsy un homme qui fait des œuvres sans charité, il edifie les autres et les incite au Paradis, et il n'y va point luy mesme.
Or, pour rencontrer ces similitudes, il faut considerer les motz, s'ilz sont point metaphoriques ; car quand ilz le sont, tout aussi tost il y a une similitude a qui les sçait bien descouvrir. Par exemple :
Viam mandatorum tuorum cucurri cum dilatasti cor meum (Ps 118,32) (j'ai couru dans la voie de vos commandements lorsque vous avez dilaté mon cœur.) ; il faut considerer ce mot dilatasti et celuy de cucurri, car il se prend par metaphore. Or maintenant, il faut voir les choses qui vont plus viste par dilatation, et vous en treuveres quelques unes, comme les navires quand le vent estend leurs voiles. Les navires donques qui chomment au port, si tost que le vent propice les saysit aux voiles et qu'il les emplit et fait enfler, elles singlent. Et certes, ainsy le peuple. Lhors que le vent favorable du Saint Esprit entre dans nostre cœur, nostre ame court et single dans la mer des commandemens. Et certes, qui observera cecy fera fructueusement beaucoup de belles similitudes, esquelles similitudes il faut observer la decence a ne dire rien de vil, abject et sale.
Apres tout cela, je vous advise qu'on se peut servir de l'Escriture par application avec beaucoup d'heur, encores que bien souvent ce qu'on en tire ne soit pas le vray sens; comme saint François disoit (S.Bonav 7) que les aumosnes estoyent " panis Angelorum, " parce que les Anges les procuroyent par leurs inspirations, et applique le passage (Ps 77,25) : Panem Angelorum manducavit homo. Mays en cecy il faut estre discret et sobre.
[De la disposition de la matiere ]
Il faut tenir methode sur toutes choses ; il n'y a rien qui ayde plus le predicateur, qui rende sa predication plus utile et qui aggree tant a l'auditeur. J'appreuve que la methode soit claire et manifeste, et nullement cachee, comme font plusieurs qui pensent que ce soit un grand coup de maistre de faire que nul ne connoisse leur methode. Dequoy, je vous prie, sert la methode si on ne la voit et que l'auditeur ne la connoisse ?
Pour vous ayder en cecy, je vous diray que, ou vous voules prescher quelque histoire, comme de la Nativité, Resurrection, Assomption, ou quelque sentence de l'Escriture, comme : Omnis qui se exaltat humiliabitur (Lc 14,11), ou tout un Evangile ou il y a plusieurs sentences, ou la vie de quelque Saint avec quelque sentence.
Quand on presche une histoire, on se peut servir de l'une de ces methodes : 1. Considerer combien de personnages il y a en l'histoire que vous voules prescher ; puys, de chacun tirer quelque consideration. Exemple : En la Resurrection je voy les Maries, les Anges, les gardes du sepulchre et nostre doux Sauveur. Es Maries j'y voy la ferveur et diligence ; es Anges, la joye et jubilation en leurs habitz blancz et en leur lumiere ; es gardes je voy la foiblesse des hommes qui entreprennent contre Dieu ; en Jesus je voy la gloire, le triomphe de la mort, l'esperance de nostre resurrection. .
2. On peut prendre en un mystere le point principal, comme en l'exemple precedent, la resurrection ; puys considerer ce qui a precedé ce point la et ce qui s'en est ensuyvi. La resurrection est precedee de la mort, de la descente aux enfers, de la delivrance des Peres qui estoyent au sein d'Abraham, de la crainte des Juifz qu'on ne desrobbe le cors ; la resurrection, en cors bienheureux et glorieux. Ce qui s'ensuit, c'est le tremble-terre, la venue et apparition des Anges, la recherche des dames, la response des Anges ; et en toutes ces parties il y a merveilles a dire, et par bon ordre.
3. On peut en tous mysteres considerer ces pointz : qui ? pourquoy ? comment ? Qui resuscite ? Nostre Seigneur. Pourquoy ? pour sa gloire, pour nostre bien. Comment ? glorieux, immortel, etc. Qui est nay ? le Sauveur. Pourquoy ? pour nous sauver. Comment ? pauvrement, nud, froid, en un estable, petit enfant.
4. Apres avoir proposé par une petite paraphrase l'histoire, on peut quelquefois en tirer trois ou quattre considerations. La premiere, qu'est ce qu'il en faut apprendre pour edifier nostre foy ; la seconde, pour accroistre nostre esperance ; la troisiesme, pour enflammer nostre charité ; la quatriesme, pour imiter et executer (cf serm VII). En l'exemple de la Resurrection : Pour la foy, nous voyons la toute puissance de Dieu, un cors passer au travers de la pierre, estre devenu immortel, impassible et tout spiritualisé. Combien est ce que nous devons estre fermes a croire qu'au Saint Sacrement ce mesme cors n'occupe point de place, ne peut estre offencé par la fraction des especes, et qu'il y est en une façon spirituelle, quoy que reelle. Pour l'esperance : Si Jesus Christ est resuscité, nous resusciterons, dit saint Paul (1 Co 6,14 ; 2 Co 4,14) ; il nous a frayé le chemin. Pour la charité : Tout resuscité qu'il est, il converse neanmoins encor en terre pour instruire l'Eglise, et retarde de prendre possession du Ciel, lieu propre des cors resuscités, pour nostre bien (Ac 1,3). 0 quel amour ! Pour l'imitation:
Il est resuscité le troisiesme jour ; 0 Dieu, que ne resuscitons-nous par la contrition, confession et satisfaction ? Il force la pierre; vainquons toutes difficultés.
Quand vous voules prescher une sentence, il faut considerer a quelle vertu elle se rapporte, comme par exemple : Qui se humiliat exaltabitur ;
voyla le sujet.de l'humilité bien clair. Mais il y a d'autres sentences ou le sujet n'est pas si descouvert, comme : Quomodo huc intrasti non habens vestem nuptialem ? Voyla la charité ; mays vous la voyes couverte d'une robbe, car la robbe nuptiale c'est la charité. Ainsy donques, ayant descouvert en la sentence que vous voules manier la vertu a laquelle elle vise, vous pourres reduire vostre sermon a methode, considerant en quoy gist la vertu, les vrayes marques d'icelle, ses effectz et le moyen de l'acquerir ou exercer; qui a tous-jours esté ma methode, et j'ay esté consolé d'avoir rencontré le livre du Pere Rossignol, Jesuite, conforme a cette methode. Le livre est intitulé : De Actionibus Virtutum, imprimé a Venise ; il vous sera fort utile.
Il y a une autre methode, monstrant combien cette vertu dont il s'agit est honnorable, utile et delectable ou playsante, qui sont les trois biens qui se peuvent desirer. Encores peut-on traitter autrement : c'est a sçavoir, des biens que cette vertu donne et des maux que le vice opposé apporte ; mais la premiere est la plus utile.
Quand on traitte un Evangile ou il y a plusieurs sentences, il faut regarder celles sur lesquelles on se veut arrester, voir de quelles vertuz elles traittent, et en dire succinctement selon ce que j'ay dit d'une seule sentence, et les autres les parcourir et paraphraser. Mais cette façon de passer sur tout un Evangile sentencieux est moins fructueuse, d'autant que le predicateur ne pouvant s'arrester que fort peu sur chacune sentence, ne peut les bien demesler, ni inculquer a l'auditeur ce qu'il desire. Quand on traitte de la vie d'un Saint la methode est diverse. Celle que j'ay tenue en l'orayson funebre de Monsieur de Mercure est bonne (VII, 414) parce qu'elle est de saint Paul (Tt 2,12)
: Ut Pie erga Deum, sobrie erga seipsum, juste erga proximum vixerit (Comme il vécut pieusement à l'égard de Dieu, sobrement à l'égard de lui-même, justement à l'égard du prochain.) ; et rapporter les pieces de la vie du Saint chacune a son rang. Ou bien de considerer ce qu'il fit agenda, qui sont ses vertuz ; patiendo, ses souffrances, soit de martyre ou de mortification ; orando, ses miracles. Ou bien de considerer comme il a combattu le diable, le monde, la chair: la superbe, l'avarice, la concupiscence, qui est la division de saint Jan : Omne, dit il (1 Jn 2,16), quod est in mundo, aut est concupiscentia carnis, etc. Ou bien, comme je fis a Fonteynes , sur saint Bernard : comme il faut honnorer Dieu en son Saint et le Saint en Dieu ; comme il faut servir Dieu a l'imitation de son Saint ; comme il faut prier Dieu par l'intercession de son Saint ; et ainsy effleurer la vie du Saint dont on parle, et mettre chaque chose en son lieu.
Voyla bien asses de methodes pour commencer ; car apres un peu d'exercice vous en feres d'autres qui vous seront propres et meilleures. Il me reste a dire pour la methode, que je mettrois volontier les passages de l'Escriture les premiers, les raysons secondement, les similitudes troisiesmement, et quatriesmement les exemples, s'ilz sont sacrés ; car s'ilz sont prophanes, ilz ne sont pas propres a fermer un discours : il faut que le discours sacré soit terminé par une chose sacree. Item, la methode veut que le commencement du sermon jusques au milieu enseigne l'auditeur, et que despuis le milieu jusques a la fin il l'esmeuve. C'est pourquoy les discours affectifz doivent estre logés a la fin.
Mais apres tout ceci, il faut que je vous die comme il faut remplir les pointz de vostre sermon, et voir comment. Par exemple, vous voules traitter de la vertu d'humilité, et vous aves disposé vos pointz en cette sorte : 1. En quoy gist cette vertu ; 2. ses marques ;
3. ses effectz ; 4. moyen de l'acquerir. Voyla vostre disposition. Pour remplir de conceptions, vous chercheres en la table des autheurs les motz humilitas, humilis, superbia, superbus, et verrés ce qu'ilz en disent ;
et treuvant des descriptions ou definitions, vous les mettres sous le tiltre : " En quoy gist cette vertu, " et tascheres de bien esclaircir ce point, monstrant en quoy gist le vice contraire.
Pour remplir le second point, vous verrés humilitas ficta en la table, humilitas indiscreta, et semblables ; et par la vous monstreres la difference entre la fause et vraye humilité. S'il y a des exemples de l'une et de l'autre, vous les apporteres ; et ainsy des autres deux pointz. Intelligenti pauca (Pour l'intelligent, peu de mots suffisent.).
Les autheurs ou ces matieres se treuvent sont saint Thomas , saint Antonin , Guillelmus Episcopus Lugdunensis, in Summa de virtutibus et vitiis , Summa prœdicantium Philippi Diez et tous ses Sermons , Osorius , Grenade en ses Œuvres spirituelles (cf note 199), Hylaret en ses Sermons, Stella in Lucam , Salmeron et Barradas , Jesuites, sur les Evangiles. Saint Gregoire entre les Anciens excelle, et saint Chrysostome avec saint Bernard.
Mais il faut que je die mon opinion. Entre tous ceux qui ont escrit des sermons, Diez m'aggree infiniment : il va a la bonne foy, il a l'esprit de predication, il inculque bien, explique bien les passages, fait de belles allegories et similitudes, des hypotyposes nerveuses, prend l'occasion de dire admirablement, et est fort devot et clair. Il luy manque ce qui est en Osorius, qui est l'ordre et la methode, car il n'en tient point ; mays il me semble qu'il se le faut rendre familier au commencement. Ce que je dis, non pour m'en estre fort servi, car je ne l'ay veu qu'apres beaucoup de tems, mays parce que je le connois tel, et me semble que je ne me trompe pas. Il y a un Espagnol qui a fait un gros livre qui s'appelle Sylva Allegoriarum , lequel est tres utile a qui le sçait bien manier, comme aussi les Concordances de Benedicti . Voyla, ce me semble, le principal de ce qui me vient maintenant en memoire pour la matiere. [De la forme, c'est a dire comme il faut prescher ]
Monsieur, c'est icy ou je desire plus de creance qu'ailleurs, parce que je ne suis pas de l'opinion commune, et que neanmoins ce que je dis c'est la verité mesme.
La forme, dit le Philosophe (Sententias ex Aristot, F, spuria V.Bedae, Physica 2), donne l'estre et l'ame a la chose. Dites merveilles, mais ne les dites pas bien, ce n'est rien; dites peu et dites bien, c'est beaucoup. Comme donq faut il dire en la predication ? Il se faut garder des quanquam et longues periodes des pedans, de leurs gestes, de leurs mines, de leurs mouvemens : tout cela est la peste de la predication. Il faut une action libre, noble, genereuse, naïfve, forte, sainte, grave et un peu lente. Mais pour l'avoir que faut-il faire ? En un mot, parler affectionnement et devotement, simplement et candidement et avec confiance ; estre bien espris de la doctrine qu'on enseigne et de ce qu'on persuade. Le souverain artifice c'est de n'avoir point d'artifice. Il faut que nos paroles soyent enflammees, non pas par des cris et actions desmesurees, mais par l'affection interieure ; il faut qu'elles sortent du cœur plus que de la bouche. On a beau dire, mais le cœur parle au cœur, et la langue ne parle qu'aux oreilles.
J'ay dit qu'il faut une action libre, contre une certaine action contrainte et estudiee des pedans. J'ay dit noble, contre l'action rustique de quelques uns qui font profession de battre des poings, des piedz, de l'estomach contre la chaire, crient et font des hurlemens estranges, et souvent hors de propos. J'ay dit genereuse, contre ceux qui ont une action craintifve, comme s'ilz parloyent a leurs peres, et non pas a leurs disciples et enfans. J'ay dit naïfve, contre tout artifice et affectation. J'ay dit forte, contre certaine action morte, molle et sans efficace. J'ay dit sainte, pour forclorre les muguettes courtisanes et mondaines. J'ay dit grave, contre certains qui font tant de bonnetades a l'auditoire, tant de reverences et puys tant de petites charlateries, monstrans leurs mains, leur surplis, et faysans telz autres mouvemens indecens. J'ay dit un peu lente, pour forclorre une certaine action courte et retroussee, qui amuse plus les yeux qu'elle ne bat au cœur. Je dis de mesme du langage, qui doit estre clair, net et naïf, sans ostentation de motz grecz, hebreux, nouveaux, courtisans. La tisseure doit estre naturelle, sans preface, sans ageancemens. J'appreuve que l'on die premierement, au premier point, et secondement, au second, affin que le peuple voye l'ordre.
Il me semble que nul, mais sur tout les Evesques, ne doivent user de flatterie envers les assistans, fussent ilz rois, princes et Papes. Il y a bien certains traitz propres a s'acquerir la bienveüillance, dont on peut user parlant la premiere fois a son peuple. Je suis bien d'advis qu'on tesmoigne le desir qu'on a de son bien, qu'on commence par des salutations et benedictions, par des souhaitz de le pouvoir bien ayder au salut ; de mesme a sa patrie : mais cela briefvement, cordialement et sans paroles attiffees. Nos anciens Peres et tous ceux qui ont fait du fruit se sont abstenuz de tous fatras et jolivetés mondaines. Ilz parlent cœur a cœur, esprit a esprit, comme bons peres aux enfans. Les ordinaires appellations doivent estre, mes freres, mon peuple (si c'est le vostre), mon cher peuple, Chrestiens auditeurs.
L'Evesque doit donner a la fin la benediction, le bonnet en teste, et icelle achevee, saluer le peuple. On doit finir par des parolles courtes, plus animees et vigoureuses. J'appreuve le plus souvent la recollection ou recapitulation, apres laquelle on dit quatre ou cinq motz de ferveur, ou par maniere d'orayson, ou par maniere d'imprecation. Il est bon d'avoir certaines exclamations familieres et judicieusement prononcees et employees, comme : 0 Dieu, bonté de Dieu, 0 bon Dieu, Seigneur Dieu, vray Dieu, eh, helas, ah, mon Dieu !
Pour la preparation au sermon, j'appreuve qu'elle se fasse des le soir, et que le matin on medite pour soy ce que l'on veut dire aux autres. La preparation faitte aupres du Saint Sacrement a grande force, dit Grenade (Orator Christian 6,13), et je le croy.
J'ayme la predication qui ressent plus a l'amour du prochain qu'a l'indignation, voire mesme des huguenotz, qu'il faut traitter avec grande compassion, non pas les flattant, mais les deplorant.
Il est tous-jours mieux que la predication soit courte que longue, en quoy j'ay failli jusques a present : que je m'amende. Pourveu qu'elle dure demi heure, elle ne peut estre trop courte.
Il ne faut point tesmoigner de mescontentement, s'il est possible; mais au moins point de cholere, comme je fis le jour de Nostre Dame quand on sonna avant que j'eusse achevé. Ce fut une faute, sans doute avec plusieurs autres. Je n'ayme point les plaisanteries et sobriquetz ; ce n'en est pas le lieu !
Je finis disant que la predication c'est la publication et declaration de la volonté de Dieu faitte aux hommes par celuy qui est la, legitimement envoyé, affin de les instruire et esmouvoir a servir sa divine Majesté en ce monde, pour estre sauvés en l'autre.
Monsieur, que dires vous de cela ? Pardonnés moy, je vous supplie ; j'ay escrit a course de plume, sans aucun soin ni de paroles ni d'artifice, porté du seul desir de vous tesmoigner combien je vous suis obeissant. Je n'ay point cité les autheurs que j'ay allegués en certains endroitz ; c'est que je suis aux chams, ou je ne les ay pas. Je me suis allegué moy mesme ; mais c'est, Monsieur, parce que vous voules mon opinion et non celle des autres. Et quand je la prattique moy mesme, pourquoy ne le diray-je pas ?
Il faut, avant que je ferme cette lettre, que je vous conjure, Monsieur, de ne la point faire voir a personne duquel les yeux me soyent moins favorables que les vostres, et que j'adjouste ma tres humble supplication que vous ne vous laissies emporter a nulle sorte de consideration qui vous puisse empescher ou retarder de prescher : plus tost vous commenceres, plus tost vous reuscires. Et prescher souvent ; il n'y a que cela pour devenir maistre. Vous le pouves, Monsieur, et vous le deves. Vostre voix est propre, vostre doctrine suffisante, vostre maintien sortable, vostre rang tres illustre en l'Eglise. Dieu le veut, les hommes s'y attendent ; c'est la gloire de Dieu, c'est vostre salut : hardiment, Monsieur, et courage, pour l'amour de Dieu. .
Le Cardinal Borromee , sans avoir la dixiesme partie des talens que vous aves, presche, edifie, se fait saint. Nous ne devons pas chercher nostre honneur, mais celuy de Dieu; et laissés faire, Dieu cherchera le nostre. Commencés, Monsieur, une fois aux Ordres, une autre fois a quelque Communion : dites quattre motz, et puys huit, et puys douze, jusques a demi heure; puys montés en chaire. Il n'est rien d'impossible a l'amour. Nostre Seigneur ne demanda pas a saint Pierre : Es-tu sçavant ou eloquent ? pour luy dire : Pasce oves meas ; mais : . Amas me (Jn 21,15) ? Il suffit de bien aymer pour bien dire. Saint Jan mourant ne sçavoit que repeter cent fois en un quart d'heure : " Mes enfans, aymés vous les uns les autres (Hieron Comm in Ga 6,10), " et avec cette provision il montoit en chaire : et nous faysons scrupule d'y monter si nous n'avons des myrobolans d'eloquence ! Laissés dire a qui alleguera la suffisance de Monsieur vostre predecesseur : il commença une fois comme vous.
Mais mon Dieu, Monsieur, que dires vous de moy qui vay si simplement avec vous ? L'amour ne se peut taire ou il y va de l'interest de celuy qu'on ayme. Monsieur, je vous ay juré fidelité, et l'on souffre beaucoup d'un serviteur fidelle et passionné. Vous alles, Monsieur, a vostre troupeau : hé, que ne m'est il loysible de courir jusques la pour vous assister, comme j'eus l'honneur de faire a vostre premiere Messe ! Je vous y accompagneray par mes vœux et desirs. Vostre peuple vous attend pour vous voir et estre veu et reveu de vous ; de vostre commencement ilz jugeront du reste : commencés de bonne heure a faire ce qu'il faut faire tous-jours. 0 qu'ilz seront edifiés quand ilz vous verront souvent a l'autel sacrifier pour leur salut ; avec vos curés traitter de leur edification, et en chaire parler de la parolle de reconciliation (2 Co 5,19) et prescher !
Monsieur, je ne fus jamais a l'autel sans vous recommander a Nostre Seigneur; trop heureux si je suis digne que quelquefois vous m'y porties en vostre memoire. Je suis et seray toute ma vie, de cœur, d'ame, d'esprit, Monsieur, Vostre tres humble serviteur et tres petit et obeyssant frere, FRANç', E. de Geneve.
Du 5 octobre 1604.
J'ayeu honte relisant cette lettre, et si elle estoit plus courte je la referois ; mais j'ay tant de confiance en la solidité de vostre bienveüillance, que la voyla, Monsieur, telle qu'elle est. Pour l'amour de Dieu, aymés moy tousjours, et me tenes pour autant vostre serviteur qu'homme qui vive, car je le suis.
CCXXX AU PRéSIDENT BéNIGNE FRéMYOT Intimité avec l'Archevêque de Bourges. - Affection pour toute la famille du Président. - Comment il faut se préparer à la mort: se détacher peu à peu des choses de la terre. - Considérations à faire chaque jour. - Ce qu'est la sagesse pour les jeunes gens et ce qu'elle doit être pour les vieillards. - Choix de lectures. - Triple baiser à donner au Crucifix.
Sales, 7 octobre 1604.
Monsieur,
La charité est esgalement facile a donner et a recevoir les bonnes impressions du prochain; mais si a sa generale inclination on adjouste celle de quelque particuliere amitié, elle se rend excessive en cette facilité. Monsieur de Bourges et madame de Chantal, vos chers et dignes enfans, m'ont sans doute esté trop favorables en la persuasion qu'ilz vous ont faitte de me vouloir du bien ; car je voy bien, Monsieur, par la lettre qu'il vous a pleu de m'escrire, qu'ilz y ont employé des couleurs desquelles ma chetifve ame ne fut onques teinte. Et vous, Monsieur, n'aves pas esté moins aysé ni, comme je connois, moins ayse de leur donner une ample et liberale creance. La charité, dit l'Apostre (1 Co 13,6), croit tout et se res-jouit du bien. En cela seul ilz n'auront pas sceu passer la mesure a dire, ni vous, Monsieur, a croire que je leur ay voüé toutes mes affections, qui vous sont par ce moyen acquises, puisqu'ilz sont vostres avec tout ce qu'ilz ont.
Permettes moy, Monsieur, que je laisse courir ma plume a la suitte de mes pensees pour respondre a vostre lettre. C'est bien la verité que j'ay reconneu en Monsieur de Bourges une si naïfve bonté et d'esprit et de cœur que je me suis relasché a conferer avec luy des offices de nostre commune vocation, avec tant de liberté que, revenant a moy, je n'ay sceu qui avoit usé de plus de simplicité, ou luy a m'escouter, ou.moy a luy parler. Or, Monsieur, les amitiés fondees sur Jesus Christ ne laissent pas d'estre respectueuses pour estre un peu fort simples et a la bonne foy. Nous nous sommes bien couppé de la besoigne l'un a l'autre ; nos desirs de servir Dieu et son Eglise (car je confesse que j'en ay, et luy ne sçauroit dissimuler qu'il n'en soit plein) se sont, ce me semble, aiguisés et animés par le rencontre.
Mais, Monsieur, vous voules que je continue de mon costé cette conversation, et sur ce sujet, par lettres. Je vous asseure que si je voulois je ne m'en sçaurois empescher ; et de fait, je luy envoye une lettre de quattre feuilles, et toute de cette estoffe. Non, Monsieur, je n'apporte plus nulle consideration a ce que je suis moins que luy, ni a ce qu'il est plus que moy et en tant de façons : " Amor aequat amantes" (L'amour égale les amants) (Pythagore ?). Je luy parle fidellement et avec toute la confiance que mon ame peut avoir en celle que j'estime des plus franches, rondes et vigoureuses en amitié. Et quant a madame de Chantal, j'ayme mieux ne rien dire du desir que j'ay de son bien eternel que d'en dire trop peu. Mais M. le President des Comptes, vostre bon frere , ne vous a-il point dit qu'il m'aymoit aussi bien fort ? Je vous diray bien au moins que je m'en tiens pour tout asseuré. Il n'est pas jusques au petit Celse Benigne et a vostre Aymee qui ne me connoissent et qui ne m'ayent caressé en vostre mayson. Voyés, Monsieur, si je suis vostre, et par combien de liens. J'abuse de vostre bonté a vous desployer si grossierement mes affections ; mais, Monsieur, quicomque me provoque en la contention d'amitié, il faut qu'il soit bien ferme, car je ne l'espargne point.
Si faut-il que je vous obeisse encores en ce que vous me commandes de vous escrire les principaux pointz de vostre devoir. J'ayme mieux obeir au peril de la discretion, que d'estre discret au peril de l'obeissance. Ce m'est, a la verité, une obeissance un petit aspre ; mays vous jugeres bien qu'elle en vaut mieux. Vous excedes bien en humilité a me faire cette demande : pourquoy ne me sera-il loysible d'exceder en simplicité a vous obeir ?
Monsieur, je sçai que vous aves fait une longue et tres honnorable vie, et tous-jours tres constante en la sainte Eglise Catholique ; mais au bout de la, ç'a esté au monde et au maniement de ses affaires. Chose estrange, mais que l'experience et les autheurs tesmoignent : un cheval, pour brave et fort qu'il soit, cheminant sur les passees et alleures du loup s'engourdit et perd le pas (Pline Hist Nat 28,44).
Il n'est pas possible que vivans au monde, quoy que nous ne le touchions que des piedz, nous ne soyons embroüillés de sa poussiere (S.Leon serm 42,1). Nos anciens peres, Abraham et les autres, presentoyent ordinairement a leurs hostes le lavement des piedz (Gn 18,4)
; je pense, Monsieur, que la premiere chose qu'il faut faire c'est de laver les affections de nostre ame pour recevoir l'hospitalité de nostre bon Dieu en son Paradis.
Il me semble que c'est tous-jours beaucoup de reproche aux mortelz de mourir sans y avoir pensé ; mais il est double a ceux que Nostre Seigneur a favorisés du " Bien de la viellesse " Ceux qui s'arment avant que l'alarme se donne le sont tous-jours mieux que les autres qui, sur l'effroy, courent ça et la au plastron, aux cuissars et au casquet. Il faut tout a l'ayse dire ses adieux au monde, et retirer petit a petit ses affections des creatures.
Les arbres que le vent arrache ne sont pas propres pour estre transplantés parce qu'ilz laissent leurs racines en terre ; mays qui les veut porter en une autre terre, il faut que dextrement il desengage petit a petit toutes les racines l'une apres l'autre. Et puisque de cette terre miserable nous devons estre transplantés en celle des vivans (Ps 26,13), il faut retirer et desengager nos affections l'une apres l'autre de ce monde. Je ne dis pas qu'il faille rudement rompre toutes les alliances que nous y avons contractees (il faudroit a l'adventure des effortz pour cela) ; mais il les faut descoudre et desnouer. Ceux qui partent a l'improuveuë sont excusables de n'avoir pas pris congé des amis et de partir en mauvais equipage, mais non pas ceux qui ont sceu l'environ du tems de leur voyage. Il se faut tenir prestz (Mt 24,44),. ce n'est pas pour partir devant l'heure, mays pour l'attendre avec plus de tranquillité.
A cet effect, je croy, Monsieur, que vous aures une incroyable consolation de choisir de chasque jour une heure pour penser, devant Dieu et vostre bon Ange, a ce qui vous est necessaire pour faire une bienheureuse retraitte. Quel ordre a vos affaires s'il failloit que ce fust bien tost ? Je sçai que ces pensees ne vous seront pas nouvelles ; mais il faut que la façon de les faire soit nouvelle en la presence de Dieu, avec une tranquille attention, et plus pour esmouvoir l'affective que pour esclairer l'intellective. Saint Hierosme a plus d'une fois (Ep 52 ad Nepotian 1,3)
rapporté a la sapience des vielles gens l'histoire d'Abisag, Sunamite, dormant sur l'estomach de David, non pour aucune volupté mais seulement pour l'eschauffer (3 R 1,1). La sagesse et consideration de la philosophie accompagne souvent les jeunes gens : c'est plus pour recreer leur esprit que pour creer en leurs affections aucun bon mouvement ; mais entre les bras des anciens, elle n'y doit estre que pour leur donner de la vraye chaleur de devotion. J'ay veu et joui de vostre belle bibliotheque : je vous presente, pour vostre leçon spirituelle sur ce propos, saint Ambroyse, De bono mortis, saint Bernard, De interiori domo (?), et plusieurs homelies esparses de saint Chrysostome.
Vostre saint Bernard dit (serm 87 de Diversis)
que l'ame qui veut aller a Dieu doit premierement bayser les piedz du Crucifix, purger ses affections et se resoudre a bon escient de se retirer petit a petit du monde et de ses vanités ; puys
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www.JesusMarie.com Saint François de Sales
docteur de l'église catholique
1567 - + 28 décembre 1622
Lettres - tome 3 1605 - 1608
Tome XIII de l'édition d'Annecy.
Index biographique et historique p.243
PIERRE LUCIEN CAMPISTRON éVêQUE D'ANNECY AUX LECTEURS DE LA NOUVELLE éDITION DES OEUVRES DE SAINT FRANçOIS DE SALES
La nouvelle Edition des Œuvres de saint François de Sales compte à l' heure actuelle douze beaux volumes. Voici le tome XIII, le troisième volume des Lettres.
Les pieux éditeurs sollicitent notre approbation. Nous la donnons avec un bonheur d'autant plus grand, qu'en encourageant la diffusion des écrits du saint Docteur, nous faisons œuvre d'actualité et de bonne propagande. N'est-ce pas d'ailleurs le meilleur moyen d'inaugurer dignement notre Episcopat que de le placer sous un si puissant patronage ?
Notre prédécesseur vénéré, Mgr Isoard, voyait dans cette publication un de ces évènements providentiels par lesquels Dieu se plaît, au temps marqué par ses décrets, à glorifier ses Saints (Voir sa Lettre d'approbation dans sa préface au livre des Controverses). Or, la divine Providence, qui adapte toujours les moyens à la fin qu'elle veut atteindre, avait tout disposé pour la glorification de saint François de Sales.
Les Religieuses de la Visitation d'Annecy avaient en main des pièces inédites, des écrits inconnus du public, des lettres nombreuses ; tous ces documents précieux, elles les avaient recueillis, groupés et mis en ordre. Mais il fallait encore les mettre en œuvre : Dom Bénédict Mackey, chanoine de l'Eglise cathédrale de Newport, s'est rencontré à propos pour commencer la rédaction de ce travail ; ce savant, d'une érudition étendue et d'un dévouement à toute épreuve, n'y a rien négligé. Il n' hésitait pas à entreprendre de lointains voyages pour rechercher en quelque coin ignoré de bibliothèque, une lettre, un écrit quelconque du Saint, et il prolongeait volontiers ses veilles, qu'il consacrait à coordonner les textes et à établir les sources des citations par des références très laborieusement notées.
Telle est l'œuvre accomplie jusqu'à ce jour, Or, parmi les admirateurs des écrits de notre aimable Saint, quelques-uns, considérant la lenteur avec laquelle les volumes se sont succédé, se laisseront peut-être aller au découragement ; d'autres peuvent se demander avec inquiétude si ce travail de si longue portée aboutira jamais à son achèvement complet.
Que les uns et les autres se rassurent ! Cette publication n'est pas une œuvre commerciale, assujettie aux diverses fluctuations de l'intérêt. C'est une œuvre inspirée par le cœur ; c'est une tâche entreprise par la piété filiale, que les difficultés présentes ne troublent pas, que les craintes de l'avenir ne découragent jamais.
Si les douze premiers volumes ont eu la bonne fortune d'être publiés avec la collaboration d'un vrai savant, ceux qui vont paraître seront édités sous la direction d'un Religieux de grand mérite, érudit et doué d'un incontestable talent littéraire.
De minutieuses études, faites en vue d'une thèse sur sainte Jeanne-Françoise de Chantal, semblent l'avoir providentiellement destiné à l'œuvre qui reste à accomplir ; car il arrive au moment précis où les écrits du saint Docteur exigent une critique plus pénétrante, une plus parfaite connaissance de la langue française et de l' histoire religieuse du passé. Il faut remarquer, en effet, que le présent volume se compose de Lettres. Or, ces Lettres, écrites à la hâte, au pied levé, au milieu d'occupations absorbantes, photographient en quelque sorte la vie épiscopale du saint Docteur ; elles évoquent aussi les mœurs et les personnages de son temps. Il a fallu faire revivre ces figures, pour la plupart oubliées. Les lecteurs qui liront leurs notices rapides ne se douteront pas, peut-être, des labeurs considérables que chacune d'elles a coûtés. .
Ajoutons que c'est précisément à ces recherches laborieuses, à la restitution des dates incertaines, des destinataires inconnus, que s'applique la sagacité doucement obstinée et toujours heureuse des Religieuses de la Visitation d'Annecy. Les vénérées Filles du Saint me pardonneront de dire la part qui leur revient dans cette œuvre immense, et le grand public ne sera pas fâché, sans doute, de savoir que les monastères d'aujourd'hui continuent d'être, comme au temps passé, des ruches ferventes où s'amassent silencieusement des trésors d'érudition et de science historique. .
On comprend donc facilement que l'interprétation et l'annotation de ces Lettres demandent une spéciale préparation, et notamment des notions précises et variées d' histoire, de littérature, de linguistique. Par ses .études antérieures appliquées à. ces diverses matières, le P. Navatel était tout préparé à diriger la continuation du travail. Pour y réussir, il est armé de toutes pièces, et, ce qui, dans l'espèce, le dispose mieux à ce genre de travail, il possède une connaissance approfondie des âmes, qu' il a puisée dans l'expérience du ministère sacré.
S'il a réussi à saisir la physionomie morale du Saint, on en jugera par l'Avant-Propos, où il expose avec un grand art toute la richesse et l'originalité du présent volume.
Entre autres judicieux et fins aperçus, le nouvel éditeur note que saint François de Sales " a dépassé son temps, " et qu'en donnant des conseils pour des états d'âme particuliers, " il les a marqués d'un caractère de vérité générale et profondément humaine.
"Rien n'est plus vrai que cette observation.
Les contemporains du Saint, fatigués des luttes fratricides qui avaient rempli tout le XVIe siècle du fracas des armes et du bruit des discussions politiques et religieuses, aspiraient de tous leurs vœux au calme, à la paix, à la tranquillité dans l'ordre et dans la pratique de la tolérance. Le temps présent .
n'offre-t-il pas quelque analogie avec cette époque lointaine qui fut si agitée, et, par suite, cette Edition des Lettres de saint François de Sales n'est-elle pas vraiment opportune ? Les âmes, enfiévrées et lasses de l'agitation des évènements, trouveront dans cette lecture le repos, la quiétude de l'esprit, avec les saines pensées qui adoucissent les blessures du cœur et amènent par degrés, l' homme vers son Dieu, le souverain pacificateur. Fait à Annecy, le jour de la Fête du Sacré-Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, 10 juin I904.
† PIERRE LUCIEN, EVêQUE D'ANNECY.
AVANT-PROPOS
Les éditeurs ne songent pas à s'excuser d'offrir au public un peu tardivement ce troisième volume. Les proscriptions qui ont mis en si grand péril tant d'asiles de la vie monastique en France, ont dispersé au loin de secourables auxiliaires et aussi de précieux documents. Cette dispersion lamentable a nui par ses contre-coups à la célérité du travail, mais sans porter d'ailleurs la moindre atteinte aux soins, à l'exactitude critique qu'il réclame. La nouvelle série de Lettres, qui vont de janvier 1605 à fin mars 1608, montre les mêmes qualités qu'on a pu remarquer dans les lettres précédentes : le charme savoureux de la langue, la finesse des observations morales et surtout l'art de présenter sur un ton gracieux et persuasif les conseils de la perfection chrétienne . Mais l'intérêt particulier des Lettres de cette période, c'est qu'elles éclairent d'une vive lumière l'histoire du sentiment religieux en France au début du XVIIe siècle; ajoutons que le portrait de saint François de Sales s'y dessine en traits plus nombreux et plus saisissants.
Comme toutes les époques de transition, les premières années du XVIIe siècle présentent un curieux mélange d'aspirations contradictoires et mal définies; pourtant un sentiment semble dominer tous les autres : c'est un soupir ardent après le repos, après le calme, après la stabilité. Le temps était fini des luttes, les ardeurs batailleuses commençaient de s'éteindre. Lasses, recrues, les âmes se tournaient avec un incoercible élan vers les consolations de la vie intérieure. Cet appel à la perfection qui sollicitait alors les plus nobles instincts de la conscience humaine, ce travail mystérieux de fermentation religieuse qui mettait en vibration tant de nobles âmes, revit et transpire à travers la plupart des lettres de cette époque.
C'est le Carmel de sainte Thérèse qui, sous la virile impulsion de l'humble Mme Acarie, se fonde dans la capitale et de là essaime dans " nos Gaules " ( cf Lettre 318) à la faveur d'une incroyable popularité. C'est l'étonnante diffusion des FF. Mineurs Capucins établis en Bourgogne et dont l'intrépide apostolat se multiplie dans les environs de Genève, dans les régions Chablaisienne et Valaisanne.
Ce sont les monastères d'hommes en Savoie qui se réforment ; les tièdes et les récalcitrants se voient remplacés par des Ordres nouveaux. Mais les monastères de femmes semblent plus soucieux de la régularité : celui de Sainte-Claire est fidèle à son glorieux passé ; à SainteCatherine, près d'Annecy, une élite se prépare d'âmes choisies qui fondera les Religieuses Bernardines réformées de Rumilly (cf note 4).
Le Jubilé universel de 1606 et celui de Thonon (1607) remuent la foi et provoquent de magnifiques démonstrations de piété. De toutes parts enfin circule une ardeur généreuse pour réparer les brèches faites aux murailles de la cité chrétienne par les assauts des novateurs.
Les ministres de l'hérésie aux abois essaient en vain de regagner dans des conférences publiques le peuple qui les abandonne. Ces débats passionnent encore la foule, mais les pratiques religieuses positives vont plus à son cœur que ces subtiles controverses. Les pèlerinages redeviennent plus que jamais la grande dévotion populaire. La châsse de Saint-Claude, la sainte Hostie miraculeuse de Dijon, les saints Suaires attirent la piété chrétienne.
Puis les Archiconfréries de Notre-Dame de Thonon, du Saint Cordon, de la Sainte Croix viennent grouper en de vastes collectivités tous les fidèles que la ferveur renaissante a touchés. Les églises se rouvrent ou se reconstruisent, les cloches remontent dans les clochers si longtemps silencieux. Et comme il faut donner à toutes ces âmes affamées de perfection une doctrine substantielle et nourrissante, la traduction française des Œuvres de sainte Thérèse et des parties morales des anciens Pères vient à son heure.
Les ouvrages de spiritualité se répandent partout ; les plus subtils, les plus obscurs eux-mêmes trouvent des lecteurs.
Pour célébrer les Grands Pardons d'Annecy, des multitudes de pèlerins viennent de tous pays et se pressent pendant trois jours dans le sanctuaire de Notre-Dame de Liesse. La jeunesse curieuse et ardente trouve dans les collèges des Jésuites des maîtres habiles pour la discipliner et l'instruire. A la faveur des prédications et des exercices du Carême, la religion s'installe dans les âmes et en prend une possession définitive. Les conversions se multiplient dans les foyers les plus contaminés par l'hérésie, et plus d'un père de famille donne à sa maison l'allure d'un monastère.
Tous ces renseignements, tous ces traits, tous ces détails si précieux pour l'histoire générale des mœurs et de la piété, les Lettres de François de Sales les fournissent à toutes les pages. En les lisant, on a comme la sensation d'entendre le bruissement de cette germination merveilleuse qui devait s'épanouir plus tard en opulentes floraisons de sainteté ; ainsi voit-on, aux premiers jours du printemps, la sève lentement circuler à travers les tiges souples des arbres reverdis, puis gonfler les bourgeons, annonciateurs des fleurs et des fruits.
Ce mouvement de ferveur fut en grande partie provoqué et soutenu par la correspondance de saint François de Sales. C'est lui qui, en Savoie, et partout où le porte son zèle, met la main à ce travail de réédification morale et religieuse, ou qui en prend la meilleure part. Ces prédications fécondes, c'est lui qui les organise ou qui les fait; ces fondations, il les conseille, il les protège, il les confirme ; les conversions, il les prépare, il les rend durables. Et cette œuvre de réformation publique, il la continue et la cultive en particulier auprès de certaines âmes qu'il dirige avec son inflexible douceur.
Son influence dépasse visiblement les limites de la Savoie, elle s'exerce sur tout et sur tous ; rien n'en montre mieux l'étendue que le nombre et la qualité de ses correspondants et la variété des objets qu'il traite avec eux. Un grand Pape sollicite ses vues sur les plus hautes questions de la théologie, l'empereur d'Allemagne l'invite à la Diète, le duc de Savoie suit ses conseils, Baronius lui offre ses services; de Bérulle, le P. Possevin, le P. Fourier s'honorent d'être ses amis, les âmes les plus éminentes recherchent sa direction, et, ce qui n'est pas moins glorieux pour le saint Evêque, les petites gens, les malheureux se recommandent à sa charité.
Il bénit les espérances d'une jeune femme, il pourvoit les paroisses de pasteurs, et ceux-ci, de subsides convenables qu'il doit arracher à l'odieuse avarice des Chevaliers des saints Maurice et Lazare. Ce sont des collèges de Jésuites qu'il voudrait ériger à Annecy et à La Roche, c'est l'Abbesse d'un monastère qu'il faut encourager dans ses projets de réforme. Des jeunes filles, des jeunes gens rêvent de la vie claustrale; mais il s'en faut bien que le Saint fasse à tous ces désirs le même accueil : il encourage les uns, et parfois, mais toujours suavement, il déconseille les autres. Une place de petit page à obtenir, l'échec d'un plaideur malheureux, le désappointement d'un débiteur embarrassé, l'infortune d'une pauvre femme besogneuse, toutes les causes enfin, et surtout les plus délaissées, émeuvent profondément son âme compatissante et lui font écrire de charmantes épîtres. Bien des figures ne font que passer dans cette correspondance, qu'on voudrait revoir ; d'autres reviennent souvent et finissent par nous devenir familières.
C'est d'abord Rose Bourgeois et sa sœur Mme Brûlart; l'une, Abbesse d'un monastère, l'autre, femme d'un Président au Parlement de Bourgogne.
Curieuse physionomie que celle de l'Abbesse du Puitsd'Orbe ! La fin de sa vie étrange et désordonnée révèle une âme impérieuse, bizarre. Il ne semble pas qu'elle soit jamais bien entrée dans les vues de son Directeur ; la réforme lui faisait peur, elle songea même sérieusement à quitter le cloître ; il est probable qu'elle y était entrée sans vocation. A cette âme capricieuse et turbulente, le Saint prodigua les. conseils avec une inaltérable mansuétude ; l'ingérence importune de son père, M. de Crépy, compliquait encore les difficultés.
Même aux Saints, Dieu n'accorde pas toujours le succès dans leurs entreprises. L'Evêque de Genève ne réussit pas dans celle-ci ; ne le regrettons pas trop. Sans l'humeur changeante et les infirmités de la rétive Abbesse, aurions-nous les admirables lettres qui lui furent écrites en vue de l'en guérir ? Si l'on veut consoler ou relever l'âme découragée des malades ou des infirmes, qu'on lise les lettres à Rose Bourgeois ; il n'est pas, croyons-nous, dans notre langue, d'exhortations plus lénitives et plus énergiques. A les entendre, la douleur s'endort et devient même jouissance.
Mme la Présidente a exercé, elle aussi, la charité de l'Evêque de Genève, et sans doute aussi sa patience quelquefois. Esprit peu compréhensif, dévotieuse plutôt que dévote, pleine de stériles désirs, exagérant le but, puis découragée de ne pas l'atteindre, cette âme, par l'ensemble de ses aspirations et de ses défauts, ne représenterait-elle pas les tendances et l'idéal de beaucoup de femmes du monde ? C'est donc à ces dernières que conviennent les lettres envoyées à la Présidente.
Qu'elles les lisent. Elles y apprendront qu'il faut obéir, servir Dieu avec gaieté, se supporter soi-même, ne pas ouvrir son âme à tout venant, se défier du monde, ce charlatan, faire " le miel dedans sa ruche "(cf lettre 338) et ne pas s'épuiser en désirs de perfection chimérique.
Le Saint leur enseignera la méthode de persuader la perfection aux autres, de rendre la piété agréable à leur entourage. Les plus scrupuleuses verront par l'exemple d'une femme qui " est arrivee bien haut " (cf lettre 367) jusqu'où peut aller la condescendance d'une épouse chrétienne.
Plus docile que l'incorrigible Abbesse, Mme Brûlart montra bientôt ce qu'une habile direction pouvait tirer d'une âme ordinaire. D'une vie négligente, prise par la mondanité, elle passa à une vie ordonnée et toute chrétienne. La dernière lettre qui figure dans ce volume (cf lettre 419) nous la fait voir appliquée à l'oraison et à la lecture des écrits de sainte Thérèse et de sainte Catherine de Sienne.
Une autre âme, tombée plus tard dans les filets du prestigieux pêcheur, devait aller plus haut que la précédente dans les voies de la piété. Elle n'avait guère plus de vingt ans, mais elle était " toute d'or, et infiniment propre a servir son Sauveur . " (cf lettre 391)
En rencontrant Mme de Charmoisy, le Saint fut charmé de trouver une âme capable de le comprendre, assez docile pour suivre jusqu'au bout sa direction, assez généreuse pour appliquer dans le détail de ses devoirs d'état, l'idéal de la femme chrétienne vivant dans le monde. Ses progrès furent rapides. Il semble qu'à cette vaillante Philothée les étapes intermédiaires furent épargnées ; saint François de Sales prenait plaisir à former cette conscience virile et à la mener par des enseignements progressifs aux joies austères de la vraie dévotion. Les conseils s'accumulaient méthodiques, engageants, riches de belle doctrine et d'exhortations affectives. Un juge clairvoyant, le meilleur des amis du Saint, son directeur fidèle, y avait vu un trésor qu'il fallait publier (cf lettre du P.Fourier à l'Appendice). Ce devait être quelques mois plus tard l'Introduction à la Vie devote.
Le saint Evêque, quand il parlait à Dieu, lui nommait toutes ces chères âmes qu'il voulait dédier à son service.
Un nom venait alors sur ses lèvres avant tous les autres, et le lecteur devine bien que c'est le nom de la baronne de Chantal. L'histoire de cette grande âme et de la direction du Saint a tenté bien des plumes. Des intelligences vives et curieuses se sont exercées à décrire les délicates opérations de la grâce et l'influence du prêtre dans cette âme vigoureuse. Mais leurs intéressantes et fines analyses ont été trop souvent gâtées par des préjugés ridicules. Les plus discrets, pour ne rien dire des pamphlétaires, ont avancé sur le ton grave d'un impertinent pharisaïsme, que cette direction était une domination lente et progressive de l'âme humaine, paralysant la volonté, enfermant les facultés actives dans l'observation exclusive du dedans, quand elle ne les endormait pas, en supprimant tout désir, dans un quiétisme paresseux.
Au lieu d'écrire ces fantaisies dans des revues et de les débiter du haut d'une tribune, on ferait bien de lire les lettres adressées à la baronne de Chantal, et surtout on ferait mieux de les comprendre. Qu'on les lise donc, au lieu de rééditer, quoiqu'en les atténuant, les imaginations des historiens romanciers de la Restauration et de l'Empire. La doctrine du saint Directeur, telle du moins qu'elle ressort des Lettres de 1605-1607, peut d'ailleurs se résumer en quelques lignes. L'activité suprême dans une imperturbable paix : voilà l'idéal qu'il propose à sa fille spirituelle. Pour établir l'âme dans cet immuable repos, il faut d'abord en chasser les éléments de trouble, c'est-à-dire la vanité, l'amour-propre, l'amour exagéré de soi, les craintes imaginaires.
Quels sont les éléments destructeurs de la véritable activité ? Au regard de François de Sales, ce sont les vains désirs, la peur de l'opinion, les longs et subtils repliements de l'âme sur elle-même, les rêveries mélancoliques, les songeries creuses, le fléchissement devant la douleur physique ou les angoisses morales, les passions enfin qui excitent, mais qui affaiblissent. Or, à tous ces ennemis de la paix et de l'activité, l'habile Directeur fait une guerre sans merci, et quand il a débarrassé l'âme des vaines craintes et dégagé la volonté des obstacles qui lui font échec, alors il lui donne un point d'appui immuable : la volonté de Dieu.
Et la volonté de Dieu pour le Saint, si partisan, comme on sait, du positif et du réel, ce n'est ni le désir capricieux du moment, ni le sentiment d'une commotion intérieure : c'est la volonté de Dieu notifiée par ses commandements, ou manifestée par les devoirs de notre vocation. Pas d'issue pour l'illuminisme ; avec cette règle, toute voie est barrée aux tromperies du sens intérieur. Ce dépouillement spirituel, cette purification incessante de la volonté et des mobiles d'action ne va pas sans de continuels renoncements. " Il faut avoir un cœur ' d'homme' écrit-il à cette femme qui avait à peine trente-trois ans (cf lettre 300). Et ce conseil viril n'était pas de trop pour suivre son programme ; car, tout en parlant dans une langue suave, le Directeur n'en demandait pas moins des choses héroïques.
Que doit faire la veuve du baron de Chantal quand elle rencontrera le meurtrier de son mari ? Il faut, dit-il, porter à sa rencontre un " cœur doux, gracieux et compatissant." (cf lettre 297)
Plus encore ; accepter d'être " commere " de cet homme qui lui a rendu ses enfants orphelins.
Un autre jour, elle est troublée par des peines d'esprit fort douloureuses. Ecoutez la réponse : " Je viens de parler pour vous a Nostre Seigneur..: et certes, je n'ay pas osé luy demander absolument vostre delivrance ; car s'il luy plaist d'escorcher l'offrande qui luy doit estre presentee, ce n'est pas a moy de desirer qu'il ne le face pas " (lettre 358) Est-ce que de telles paroles sont inspirées par la molle complaisance d'un fade attendrissement ? Dans le retranchement des vaines consolations, le Saint va plus loin encore ; sachant que toute douleur se soulage à être racontée, il n'hésite pas à lui déconseiller même cette innocente consolation : " Vous feres bien de regarder simplement Nostre Seigneur... sans vous amuser a considerer vostre mal, non pas mesme pour me le dire. " (lettre 358)
S'il présente à son regard une image, c'est celle de Jésus, mais de Jésus crucifié. " Les croix de Dieu sont douces, " écrit-il (lettre 402), mais " pourveu que l'on y meure. "
Une telle direction est faite pour grandir le cœur ; c'est en vain qu'on voudrait y trouver une doucereuse condescendance, une sorte de bonhomie paterne qui s'arrange de tout, même de l'inertie.
Plus récemment, on a prétendu que l'idéal de saint François de Sales en fait de piété avait le défaut de se limiter à la perfection des âmes individuelles. A son école, l'âme apprendrait à se connaître, à se retourner sur elle-même, à régler sa vie intime et extérieure, mais elle ne songerait pas, comme de nos jours, à s'épanouir au dehors par les œuvres de charité. Un tel reproche est superficiel. Il tombe devant les faits et les œuvres qu'a opérés la piété chrétienne au XVIIe siècle.
Il est vrai, l'effort du Saint et de sa direction va tout d'abord à épurer l'âme, à illuminer l'intelligence, à rectifier la volonté, à mettre de l'ordre dans toutes les puissances ; mais la volonté n'est-ce pas la pièce maîtresse, l'instrument des actions humaines dont il importe avant tout de s'assurer ? Régler la volonté, la fortifier, lui donner du ressort, de l'élan, est-ce faire autre chose que d'accumuler d'avance, pour l'action ultérieure, les trésors de l'énergie morale ? Et les facultés agissantes, qui les excite, qui les met en jeu, sinon le vouloir intérieur ? L'activité n'est souple, n'est durable, n'est féconde que si elle jaillit de cette force invisible qui s'appelle la volonté. Saint François de Sales préparait donc merveilleusement à l'action les âmes qu'il dressait à vouloir.
Au lieu de prouver l'insuffisance de cet idéal, l'histoire en révèle au contraire la souveraine efficacité. Vu à travers les ouvrages de ses grands écrivains, le XVIIe siècle peut paraître un siècle d'analyse raffinée et de minutieuse observation morale ; mais les âmes chrétiennes formées d'après les principes de saint François de Sales n'ont pas fait que s'observer: elles ont agi. Les plus grandes créations charitables datent de cette époque. Pour toutes les misères du corps et de l'âme, des instituts surgissent ; mais qui les fonde ? De grandes chrétiennes, la plupart admiratrices du saint Evêque de Genève, formées à la piété par ses écrits, ou même encouragées par les exemples de la baronne de Chantal devenue à son tour fondatrice, et laissant à ses filles son esprit de charité active et bienfaisante.
Pour juger de la valeur effective de la direction de saint François de Sales, il n'est pas à propos de citer l'inertie du duc de Bourgogne, l'élève de Fénelon ; il serait plus sage de se demander ce que devint plus tard Mme de Chantal, cette âme robuste, sa fidèle disciple. Sa vie féconde, son indomptable vigueur, l'étendue de son influence, la haute portée de ses œuvres établissent victorieusement que la direction du saint Evêque de Genève, en dressant l'âme à l'amour de Dieu, la préparait merveilleusement aux conquêtes d'un prosélytisme et d'un apostolat intrépide et infatigable.
Quant aux lecteurs qui aiment à pénétrer dans l'intimité des Saints, à connaître leurs confidences, qui s'édifient à contempler la ravissante simplicité de leurs âmes, ils feront dans ces lettres des découvertes touchantes. Ils verront croître et grandir avec les années l'amitié sainte, " blanche plus que la neige, pure plus que le soleil " (lettre 304) qui devait unir pour une œuvre commune ces deux grandes âmes. Mais pour entendre l'exquise pureté, la simplicité ingénue de cet amour " fort, impliable et sans mesure ni reserve... doux, facile ; bref, si je ne me trompe, tout en Dieu " (lettre 402)
oh ! que l'intelligence doit être pieuse et bonne !
Pour les autres traits de la physionomie morale de saint François de Sales, ils sont dessinés en pleine lumière dans les diverses lettres de ce recueil. Grâce à son style candide et à son imagination toujours souriante, toujours transparente, grâce aux sujets qu'il traite, l'âme du saint Docteur se reflète dans ces pages avec une franchise qu'on appellerait enfantine, si elle n'était la franchise d'un grand écrivain et d'un Saint.
C'est bien ici qu'il se montre " tant homme que rien plus " (lettre 418) Il se laisse prendre à toutes les émotions délicates et profondes qui peuvent remuer une âme sensible. Ses impressions d'Evêque en tournée pastorale varient avec les sites gracieux ou terribles de son pittoresque diocèse. C'est tantôt l'accueil enthousiaste d'une petite ville qui s'illumine la nuit pour fêter son arrivée, tantôt c'est l'effroyable masse des montagnes glacées qui le saisit d'admiration ; mais dans la plaine, au fond des vallées, il trouve toujours son Dieu ; il le rencontre chéri et adoré sur les plus hauts sommets par les âmes simples, et même, comme le Patriarche Séraphique, il a su entendre les louanges que lui donnent les chevreuils et les chamois (lettre 366). Tous les bruits, tous les accents de la nature, depuis le " frifillis des feuilles " (lettre 306) jusqu'au "
tintamarre " des grands orages alpestres ( lettre 408), son âme de poète a tout perçu, tout noté.
Sous sa plume, les scènes de l'Evangile méditées par manière de contemplation, sous l'inspiration évidente des Exercices de saint Ignace, deviennent des tableaux dignes de la grâce et de la gentillesse d'un Pérugin.
Soit qu'il visite ses tenanciers, soit qu'il prêche à son peuple ou qu'il catéchise les enfants, c'est toujours le même cœur, la même joyeuse affabilité. C'est alors qu'on le voit dans ses " belles humeurs" (lettre 385). Les grenouilles ne peuvent troubler le sommeil d'un châtelain aussi libéral, et sans doute, les bruyantes voisines durent se taire d'elles-mêmes pendant les nuits qu'il passa dans sa terre marécageuse de Viuz (lettre 405).
Les auditoires les plus modestes allaient au cœur de cet homme d'humilité et de simplicité. C'est des habitants de Rumilly qu'il écrivait, en s'excusant de dire une " petite folie... Je presche si jolyment a mon gré en ce lieu, je dis je ne sçai quoy que ces bonnes gens entendent si bien, que quasi ilz me respondroyent volontier " (lettre 436). Il faut le voir se divertissant des masques avec les enfants de son catéchisme, devant une assistance qui le " convioit par son applaudissement a continuer de faire l'enfant avec les enfans " (lettre 385).
Enfin, il n'est pas besoin d'ajouter que l'âme religieuse du Saint se découvre ici à son insu avec une ineffable ingénuité.
Quelle humilité que celle qui lui fait accepter avec une gratitude touchante les conseils de sa fille spirituelle ! L'illustre ami des Cardinaux, le conseiller vénéré des Papes, le grand convertisseur d'âmes devient un enfant quand il écrit au P. Possevin, son ancien maître, et surtout quand il se remet pour " rabiller " son âme (lettre 386) sous la conduite de son vieil ami, le P. Fourier.
Peut-on lire sans être ému les effusions de sa piété ardente, quand il porte le Saint-Sacrement à la procession ou, un autre jour, qu'il parle de la Passion devant ses chères filles de Sainte-Claire ?
" Le bon et debonnaire Jesus soit a jamais le Roy de nos cœurs ! " (lettre 394) C'est le cri qui déborde à tout instant de son âme transportée. " Mon Dieu, tres chere Fille de mon ame, que je voudrois volontier mourir pour l'amour de mon Sauveur ! mais au moins, si je ne puis mourir pour cela, que je vive pour cela seul " (lettre 330). Cette exclamation passionnée nous livre le secret de toute sa vie. Pour lui, en effet, Jésus-Christ c'est " le grand mot de nostre salut ; " l'exprimer " en nostre vie en l'imprimant dans le fond de nostre cœur " (lettre 428), c'est le but souverain de toute noble activité. Que demande-t-il pour sa fille bien-aimée ? " Rien, sinon ce pur et saint amour du Sauveur " (lettre 429). Installer Jésus-Christ dans les âmes, l'y faire régner, c'est toute son ambition ; car il croit, il sait, il affirme que c'est lui qui " redresse tout, purifie tout, vivifie tout... fait tout en tout " (lettre 430).
C'est un charme de plus que tant de lumineuses et fortes doctrines s'étalent en un style si aimable. Par un rare bonheur, la fantaisie et le bon sens, la raison et la poésie, qui d'ordinaire s'excluent dans les œuvres de l'esprit, se pondèrent et s'unissent ici sans effort. Disons simplement que les Lettres de cette série justifient toutes les louanges qu'on a faites de l"Ecrivain. Les descriptions rapides, les petits récits, les allégories, les sentences expressives s'y entremêlent avec une piquante variété. Les plus jolis mots, les plus pittoresques réflexions, qu'on aime toujours à citer, on les rencontrera ça et là dans ces pages.
Une lettre pourtant se détache parmi les autres ; c'est la lettre écrite le 2 novembre 1607 (lettre 418) à propos de la mort de sa jeune sœur Jeanne de Sales. Il faut voir comme la mère de l"adolescente, le Saint lui-même et Mme de Chantal y sont tour à tour représentés au vif et dans leur naturel.
La page qui raconte la douleur sobre et silencieuse de Mme de Boisy en apprenant la mort de sa fille, respire une sérénité admirable. Les passages des Confessions où saint Augustin nous fait des confidences sur sa mère ne sont pas plus touchants. Tout le récit - il tient en trente lignes - est un pur chef-d'œuvre. Comme on s'y attend bien, le saint Evêque trouve des accents attendris, il rencontre des expressions d'une délicieuse fraicheur quand il vient à parler de la " petite defuncte, cette enfant d'espérance, si cordialement" aimée, délicate comme les fraises et les cerises " de nos jardins et, comme elles, prématurément cueillie. Mais bientôt, dominant les " ressentimens " de ses regrets, il s'adresse à sa fille spirituelle qui lui avait paru n'avoir pas assez maîtrisé les siens. Il lui prêche sur un ton de conviction émue la résignation au bon vouloir de Dieu, mais une résignation entière, " sans reserve, sans si, sans mais... en tout et par tout. " Leçon bien " haute, " de l'aveu même de celui qui la donnait, trop haute sans doute pour des " cœurs a demi mortz; " mais pouvait-elle effrayer ce " cœur vigoureux" qui aimait et qui voulait puissamment ? "
Cette lettre, en outre des peintures d'âmes variées qu'elle nous offre ramassées dans un même cadre, défend victorieusement la piété catholique contre un reproche odieusement rebattu de nos jours : celui d'altérer et de refroidir les affections de famille. Après l'avoir lue, on ne pourra plus douter que le Saint avait véritablement un " cœur de chair " et que les vues les plus austères de la foi s'unissaient dans son âme, sans les heurter, aux affections les plus profondes et les plus sincères.
Comme les grands écrivains, saint François de Sales a dépassé son temps. En adressant les conseils de son intuitive sagesse à des âmes particulières, il les a marqués d'un caractère de vérité générale et profondément humaine. De là, la beauté toujours impressionnante de ces Lettres ; elles conviennent aux âmes chrétiennes, à toutes les époques et partout. Pourquoi n'oserions-nous pas dire qu'elles conviennent surtout à celles de notre temps ?
De même qu'au siècle de saint François de Sales, l'âme moderne soupire avec ardeur après la quiétude et l'apaisement. Il serait illusoire de le demander au monde, à la politique et même à la culture intellectuelle. En ce siècle de fiévreuse activité et d'âpres concurrences, les âmes vieillissent de bonne heure et en peu de temps se lassent de tout. Il faut donc leur infuser des goûts qui ne passent pas, des sentiments et des espoirs qui les fixent dans un état tranquille et sûr. Les Lettres de l'Evêque de Genève ne sont-elles pas capables de faire ce miracle ? En les lisant, on sentira que le beau de la vie, c'est d'aimer Dieu, de ne pas trop s'aimer soi-même et de beaucoup servir son prochain. Après les avoir lues, on garde comme conclusion le souvenir de la bonne Pernette Boutey, la sainte villageoise de La Roche, l'une des " grandes amies " du Saint (lettre 358), qui " devint plus belle aprés sa mort qu'elle n'avoit esté durant sa vie " (lettre de Claude d'Angeville, Appendice). On se rappelle aussi cette pauvre veuve d'Annecy que. le Bienheureux aperçut " a la suite du Saint Sacrement, et ou les autres portoyent des grans flambeaux de cire blanche, elle ne portoit qu'une petite chandelle, que peut- estre elle avoit faite ; encores, le vent l'esteignit. Cela ne l'avança ni recula du Saint Sacrement ; elle ne laissa pas d'estre aussi tost que les autres a l'eglise " (lettre 304). Il est permis de croire que ces deux humbles femmes avaient trouvé la véritable paix, et, avec elle, l'esprit de suavité et de joie. Puisqu'elles faisaient l'admiration du saint Evêque, nul doute qu'elles fassent envie à bien des lecteurs.
J.-J. NAVATEL, S. J.
Annecy, 29 mai 1904.
AVIS AU LECTEUR
Des Lettres publiées dans ce volume, un grand nombre ont été revues sur les originaux, comme il est indiqué d'ailleurs à la fin de chacune. Les Lettres qui ne sont suivies d'aucune indication sont celles dont, à défaut d'Autographes ou de copies authentiques, on a dû emprunter le texte à des publications antérieures.
Voir …. l'Avant-Propos du tome XI.
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Les passages biffés dans les Autograpbes sont encbâssés..
Des points placés au commencement ou à la fin des lettres indiquent un texte incomplet. Quand les Autograpbes ont subi quelque mutilation, nous l'indiquons cbaque fois.
A la suite de la Table de correspondance se trouve un Index, dans lequel il a été jugé à propos de fondre les noms des destinataires avec les titres des principales notes bistoriques et biographiques. Toutes les notes concernant le clergé de l'ancien diocèse de Genève sont tirées des Registres de l'époque, conservés à l'Evêcbé d'Annecy ; elles sont désignées par les deux initiales R. E.
Sauf indication contraire, tous les renseignements relatifs à la noblesse savoisienne sont empruntés au monumental ouvrage du Comte Amédée de Foras : Armorial et Nobiliaire de l'ancien Duché de Savoie.
LETTRES DE SAINT FRANCOIS DE SALES ANNEE 1605 CCLXXI A MADAME DE LA THUILLE, SA BELLE-SOEUR Bénédiction temporelle et spirituelle souhaitée à une jeune épouse. De qui faut-il l'obtenir et par quelle prière.
[Janvier-mars 1605.]
La benediction que je vous souhaitte, ma tres chere Seur ma Fille, se doit obtenir de la main de Nostre Seigneur, et je croy que sa divine Majesté vous l'octroyera si vous la requeres avec la sousmission et humilité convenable. Et quant a moy, ma tres chere Fille, adorant de tout mon cœur cette divine Providence, je la supplie de respandre sur vostre cœur l'abondance de ses faveurs, affin que vous soyes benite en ce monde et en l'autre des benedictions du ciel et de la terre (Gn 27,28 ; 49,25), des benedictions de la grace et de la gloire eternelle. Ainsy soit il. Benite soyes vous en vostre cœur et en vostre cors, en vostre personne et en celles de ceux qui vous sont plus chers, en vos consolations et en vos travaux, en tout ce que vous feres et que vous souffrires pour Dieu. Au nom du Pere, du Filz et du Saint Esprit. Amen. Vostre tres humble et tres invariable frere et serviteur, FRANçs, E. de Geneve.
CCLXXII A LA BARONNE DE CHANTAL Convalescence du Saint. - Il a besoin d'un secrétaire. – Les " petitz livretz " de la Baronne. - Salutations à tous ses amis en Notre-Seigneur. - Sympathie pour une malade opérée.
Annecy, 22 janvier 1605
Ma chere Dame,
Frere Jean m'a treuvé au sortir d'une fievre continue, de laquelle les effetz ne me permettent encor de vous escrire que par la main d'autruy, combien que je vous salue et souhaitte mille benedictions du propre fons de mon cœur. Je n'auray pas plustost recouvert mes forces et rencontré quelque commodité de vous escrire que je le feray fort soigneusement, comme j'ay fait cy devant a touttes les occurrences qui s'en sont presentees. Je n'ay pas voulu confier voz petitz livretz a ce porteur (tome précédent lettre 243), lequel, s'acheminant fort lentement et passant par Chalon et autres lieux, auroit peu les esgarer ; je m'imagine aussi que vous n'en estes pas beaucoup necessiteuse. Je n'escris qu'à Vous par ce que c'est un exercice qui m'est encor defendu ; et je crois que vous me feres ce bien que de saluer tout le reste de ceux et celles qui m'ayment en Nostre Seigneur, puisque je vous en supplie bien humblement. Sur tout je desirerois de sçavoir quel succes aura eü l'incision de la jambe de Madame du Pie (sic) d'Orbe(id lettre 241). Je gueriray cependant pour luy èscrire, et a vous aussi ; et me recommandant a voz prieres, je supplie Dieu quil soit tousjours vostre coueur (sic), vostre ame et vostre amour, et je suis, Madame ma chere Seur, Vostre serviteur tres desdié en Jesuschrist, [FRANçs. E. de Genève ,] .Ma mère, qui est venue icy pour m'assister, vous salue tres humblement, et moy je n'oublie point Celse Benigne (L2, note 346). A Necy, le 22 janvier 1605. A Madame
Madame la Baronne de Chantal.
A Dijon,
Revu sur l'original appartenant à Mm. Doroz, née d'Arcine, à Besançon.
CCLXXIII A LA MêME Lettres et porteurs. - La patience parfaite exclut l'inquiétude et l'empressement. - Avoir " les yeux fichés sur Celuy qui nous conduit. " - Ne pas trop considérer son mal. - Grand pouvoir devant Dieu que de pouvoir vouloir. - Penser à " la grande dereliction " du jardin des Olives. - Servir Dieu comme il veut : moyen de le bien servir. - La simplicité chrétienne dans l'accusation des péchés. - Quand il s'agit de vocation, communiquer avec son directeur et ouïr Notre-Seigneur en esprit d'indifférence.- Les tentations qui viennent de Dieu et celles qui n'en peuvent venir ; conduite à tenir à l'égard de ces dernières. – " Le donjon imprenable. " - Mépriser les tentations, embrasser les tribulations.
Annecy, 18 février 1605.
Madame,
Je vous escrivis dernierement par Frere Jehan et n'ay jamais laissé escouler aucune commodité de vous envoyer de mes nouvelles que je ne l'aye embrassee. Je m'en sollicite asses moy mesme sans que vous preniez la peyne de m'en resouvenir. Maintenant, au sortir de ma maladye, j'ay receu vostre lettre du quinziesme janvier que monsieur Grenaut m'a envoyé ; mais non pas encor celle que vous m'avez escripte precedemment, en laquelle, comme vous me distes, vous m'escriviez fort particulierement de l'estat interieur de vostre ame. + J'ay bien peur qu'elle ne se soyt esgaree. Si vous m'eussiez nommé la voye par laquelle vous me l'envoyes, je me fusse essayé de la recouvrer.
+ Je viens de la recevoir tout maintenant, huit jours apres que je faysois escrire ceci.
Maintenant, pour respondre a celle que j'ay en main, autant que ma santé me le permet (pour laquelle je ne puis encor vous escrire de ma main +), je loüe Dieu de la constance avec laquelle vous supportés vos tribulations. J'y vois neantmoings encor quelque peu d'inquietude et d'empressement qui empesche le dernier effect de vostre patience. En vostre patience, dit le Fils de Dieu (Lc 21,19), vous possederez vos ames. C'est donc l'effect de la patience de bien posseder son ame, et a mesure que la patience est parfaicte, la possession de l'ame se rend plus entiere et excellente. Or, la patience est d'autant plus parfaite qu'elle est moings meslee d'inquietude et empressement. Dieu donques vous vueille delivrer de ces deux dernieres incommodités, et tost appres vous serez delivree de l'autre.
+ Les medecins me l'avoyent defendu en ce tems-la ; maintenant je suis hors de leur obeissance.
Mais bon courage, je vous supplie, ma tres chere Seur ; vous n'aves souffert l'incommodité du chemin que troys ans, et vous voulez le repos. Mais resouvenés vous de deux choses : l'une, que les enfans d'Israël furent quarante ans parmi les dezerts avant que d'arriver en la terre du sejour qui leur estoit promis ; et neantmoings, six sepmaynes pouvoyent suffire pour tout ce voyage, et a l'aise. Ny il ne fust pas loisible de s'enquerir pourquoy Dieu leur faisoit prendre tant de detours et les conduisoit par des chemins si aspres ; et tous ceux qui en murmurerent moururent avant l'arrivee (Nb 14,36). L'autre, que Moyse, le plus grand amy de Dieu de toute la trouppe, mourut sur les frontieres de la terre de repos, la voyant de ses yeux et ne pouvant en avoir la jouissance (Dt 34,4).
Pleust a Dieu que nous regardassions peu a la condition du chemin que nous frayons et que nous eussions les yeux fichés sur Celuy qui nous conduit et sur le bien heureux pays auquel il nous mene. Que nous doyt il chaloir si c'est par le desert ou par les champs que nous allons, pourveu que Dieu soyt avecq nous et que nous allions en Paradis ? Croyez moy,je vous prie, trompez le plus que vous pourrez vostre mal, et si vous le sentez, au moings ne le regardez pas ; car la veüe vous en donnera plus d'apprehension que le sentiment ne vous donnera de douleur. Aussy bande-on les yeux a ceux sur lesquels on veut faire quelque grand coup par le fer. Il me semble que vous vous arrestez un petit trop a la consideration de vostre mal.
Et quand a ce que vous me distes, que c'est un grand travail de vouloir et ne pouvoir, je ne veux pas vous dire quil faut vouloir ce que l'on peut, mais je vous dis bien que c'est un grand pouvoir devant Dieu que de pouvoir vouloir. Passez oultre, je vous supplie, et pensés a ceste grande dereliction que souffrit nostre Maistre au jardin des Olives. Voyez que ce cher Fils ayant demandé consolation a son bon Pere (Lc 22,41) et cognoissant quil ne voulait pas la luy donner, il ny pense plus, il ne s'en empresse plus, il ne le (sic) recherche plus ;
mais, comme s'il ne l'eust jamais pretendue, il execute vaillamment et courageusement l'œuvre de nostre redemption. Appres que vous aurez prié le Pere quil vous console, s'il ne luy plaist pas de le faire n'y pensez plus, et raidissez vostre courage à faire l'œuvre de vostre salut sur la croix, comme si jamais vous n'en deviez descendre et qu'onque plus vous ne deussiez voir l'air de vostre vie clair et serain. Que voulez vous ? il faut voir et parler a Dieu parmy les tonnerres et tourbillons du vent (Ex 19,16) ; il le faut voir dans le buisson et parmy le feu et les espines, et pour ce faire, la verité est quil est besoing de se deschausser et faire une grande abnegation de nos volontés et affections (Ex 3,2). Mais la divine Bonté ne vous a pas appellé au train auquel vous estes quil ne vous fortiffie pour tout cecy ; c'est a luy de parfaire sa besoigne (Ph 1,6). Il est vray quil est un petit long par ce que la matiere le requiert, mais patience.
Bref, pour l'honneur de Dieu, acquiescés entierement a sa volonté, et ne croyez nullement que vous le servissiez mieux autrement, car on ne le sert jamais bien sinon quand on le sert comme il veut. Or, il veut que vous le serviez sans goust, sans sentiment, avec des repugnances et convulsions d'esprit. Ce service ne vous donne pas satisfaction ; mais il le contente ; il n'est pas a votre gré, mais il est au sien.
Imaginez vous que vous ne deussiez jamais estre delivree de vos angoisses : qu'est-ce que vous feries ? Vous diriez à) Dieu : Je suis vostre(Ps 118,94) ; si vous n'y penseries plus, au moings vous ne vous en empresseriez plus. Faites en de mesme maintenant, et apprivoisez vous avecq vostre travail comme si vous deviez tousjours vivre ensemble. Vous verrez que quand vous ne penserez plus a vostre delivrance, Dieu y pensera, et quand vous ne vous en empresseres plus, Dieu y accourra. C'est assez pour ce point, jusques a ce que Dieu me donne la commodité de vous le dec1airer a souhait, lors que, sur iceluy, nous establirons l'asseurance de nostre vie. Ce sera quand Dieu nous fera revoir en presence.
Ceste bonne ame que vous et moy cherissons tant , me fait demander si elle pourra attendre la presence de son pere spirituel (SFS)
pour s'accuser de quelque point duquel elle n'eust point souvenance en sa confession generalle, et, a ce que je vois, elle le desireroyt fort. Mais distes luy, je vous supplie, que cela ne se peut en aucune façon ; je trahiroys son ame si je luy permettoys cest abbus. Il faut qu'a la fine premiere confession qu'elle fera, que tout au commencement elle s'accuse de ce peché oublié (j'en dis de même s'il y en a plusieurs), purement et simplement, et sans repeter aucune autre chose de sa confession generalle, laquelle fit fort bonne ; et partant, non obstant les choses oubliees, cett'ame la ne se doit nullement troubler. Et ostez lui la mauvaise apprehension qui la peut mettre en peyne pour ce regard ; car la verité est que le premier et principal point de la simplicité chrestienne gist en ceste franchise d'accuser ses pechés quand il en est besoing, purement et nuëment, sans apprehender l'oreille du confesseur, laquelle n'est la presente que pour ouyr des pechés et non des vertus, et des pechés de toute sorte.
Que donques, hardiment et courageusement, elle se descharge pour ce regard avecq une grande humilité et mespris de soy mesme, sans avoir crainte de faire voir sa misere a celuy par l'entremise duquel Dieu la veut guerir. Si son confesseur ordinaire luy donne trop de honte ou d'apprehension, elle pourra bien aller ailleurs ; mais je voudrois en cela toute simplicité, et croy que tout ce qu'ell'a a dire est fort peu de chose en effect, et l'apprehension la fait paroistre estrange. Mais dites luy tout cecy avecq grande charité, et l'asseurez que si en cest endroit je pouvois condescendre a son inclination, je le ferois tres volontier, selon le service que j'ay voué a la tres sainte liberté chrestienne. Que si, appres cela, a la premiere rencontre qu'elle fera de son pere spirituel, elle pense retirer quelque consolation et proffit de luy manifester la mesme faute, elle le pourra faire, bien qu'il ne sera pas necessaire ; et, a ce que j'ay appris de sa derniere lettre, elle le desire. Et j'espere qu'il luy sera utile mesme de faire une confession generalle de nouveau, avecq une grande preparation, laquelle neantmoings elle ne doit commencer qu'un peu avant son despart, de peur de s'embarrasser. Dites luy encor, je vous supplie, que j'a y veu le desir qu'elle commence de prendre de se voir un jour en lieu ou elle puisse servir Dieu de cors et de voix. Arrestez la a ce commencement, et faites luy sçavoir que ce desir est de si grande consequence, qu'elle ne doit ni le repeter ni permettre qu'il croisse qu'appres qu'elle en aura pleinement communiqué avec son pere spirituel, et qu'ensemblement ils en auront ouy ce que Dieu en dira. Je crains qu'elle ne s'engage plus avant et que, par appres, il ne soit malaysé de la reduire a l'indifference avec laquelle il faut ouyr les conseils de Dieu. Je veux bien qu'elle le nourrisse, mais non pas qu'il croisse ; car, croyez moy, il sera tous jours meilleur d'ouyr Nostre Seigneur avec indifference et en l'esprit de liberté, ce qui ne se pourra faire si ce desir grossit, car il assujettira toutes les facultés interieures et tyrannisera la rayson sur le choix. Je vous donne bien de la peyne vous rendant messagere de ces responses ; mais puisque vous avez bien pris le soin de me proposer les demandes de sa part, vostre charité le prendra bien encores pour luy faire entendre mon opinion. Ferme, je vous supplie ; que rien ne vous esbranle. Il est encor nuict, mais le jour s'approche (Rm 13,12) ; non, il ne tardera pas. Mais cependant, prattiquons le dire de David (Ps 133,2) : Eslevez vos mains du costé des lieux saints emmi la nuict, et benissez le Seigneur. Benissons le de tout nostre cœur, et le prions qu'il soit nostre guide, nostre barque et nostre port. Je ne veux pas respondre a vostre derniere lettre par le menu, sinon en certains pointz qui me semblent plus pressans. Vous ne pouves croire, ma tres chere Fille, que les tentations contre la foy et l'Eglise viennent de Dieu. Mais qui vous a jamais enseigné que Dieu en fust autheur ? Bien des tenebres, bien des impuissances, bien du liement a la perche, bien de la dereliction et destitution de vigueur, bien du devoyement de l'estomach spirituel, bien de l'amertume de la bouche interieure, laquelle rend amer le plus doux vin du monde ; mais des suggestions de blaspheme, d'infidelité, de mescreance, ha non, elles ne peuvent sortir de nostre bon Dieu (Jc 1,13) : son sein est trop pur pour concevoir telz objetz.
Sçaves vous comment Dieu fait en cela ? Il permet que le malin forgeron de semblables besoignes les nous vienne presenter a vendre, affin que, par le mespris que nous en ferons, nous puissions tesmoigner nostre affection aux choses divines. Et pour cela, ma chere Seur, ma tres chere Fille, faut il s'inquieter, faut il changer de posture ? 0 Dieu, nenny. C'est le diable qui va par tout autour de nostre esprit (1 P 5,8), furetant et broüillant, pour voir s'il pourroit treuver quelque porte ouverte. Il faisoit comme cela avec Job, avec saint Anthoine, avec sainte Catherine de Sienne et avec une infinité de bonnes ames que je connois, et avec la mienne qui ne vaut rien et que je ne connois pas. Et quoy ? pour tout cela, ma bonne Fille, faut il se fascher ? Laissés le morfondre et tenes toutes les advenües bien fermees : il se lassera en fin, ou, s'il ne se lasse, Dieu luy fera lever le siege. Souvenes vous de ce que je pense vous avoir dit une autre fois (tome précédent lettre 234) : c'est bon signe qu'il face tant de bruit et de tempestes autour de la volonté, c'est signe qu'il n'est pas dedans.
Et courage, ma chere ame. Je dis ce mot avec grand sentiment et en Jesus Christ: ma chere ame, courage, dis je. Pendant que nous pouvons dire avec resolution, quoy que sans sentiment : VIVE JESUS, il ne faut point craindre. Et ne me dites pas qu'il vous semble que vous le dites avec lascheté, sans force ni courage, mais comme par une violence que vous vous faites. 0 Dieu, mais donques la voyla, la sainte violence qui ravit les cieux (Mt 11,12). Voyés vous, ma Fille, mon ame, c'est signe que tout est pris et que l'ennemy a tout gaigné en nostre forteresse, hormis le donjon imprenable, indomptable et qui ne peut se perdre que par soy mesme. C'est en fin ceste volonté libre, laquelle, toute nuë devant Dieu, reside en la supreme et plus spirituelle partie de l'ame, ne depend d'autre que de son Dieu et de soy mesme ; et quand toutes les autres facultés de l'ame sont perdues et assujetties a l'ennemy, elle seule demeure maistresse de soy mesme pour ne consentir point. Or, voyes vous les ames affligees parce que l'ennemy, occupant toutes les autres facultés, fait la dedans son tintamarre et fracas extreme ? A peyne peut on ouyr ce qui se dit et fait en ceste volonté superieure, laquelle a bien la voix plus nette et plus vive que la volonté inferieure ; mais celle cy l'a si aspre et si grosse qu'elle estouffe la clarté de l'autre. En fin notés cecy : pendant que la tentation vous desplaira, il n'y a rien a craindre ; car, pourquoy vous desplait elle, sinon par ce que vous ne la voules pas ?
Au demeurant, ces tentations si importunes viennent de la malice du diable; mais la peyne et souffrance que nous en ressentons vient de la misericorde de Dieu, qui, contre la volonté de son ennemy, tire de la malice d'iceluy la sainte tribulation par laquelle il affine l'or qu'il veut mettre en ses thresors (Sg 3,5). Je dis donques ainsy : vos tentations sont du diable et de l'enfer, mais vos peynes et afflictions sont de Dieu et du Paradis ; les meres sont de Babylone, mais les filles sont de Hierusalem. Mesprisés les tentations, embrassés les tribulations. Je vous diray un jour, quand j'auray bien du loysir, quel mal causent ces obstructions de l'esprit ; cela ne se peut escrire en peu de paroles.
Ne craignes nullement, je vous supplie de me donner aucune peyne ; car je proteste que ce m'est une extreme consolation d'estre pressé de vous rendre quelque service. Escrives moy donques, et souvent et sans ordre, et le plus naïfvement que vous pourres ; j'en recevray tousjours un extreme contentement.
Je m'en vay, mays dans une heure, en la petite bourgade ou je dois prescher , Dieu s'estant voulu servir de moy et en souffrant et en preschant : il soit a jamais beni. Il ne m'est rien encor arrivé de la tempeste que je vous dis (tome précédent lettre 240);
mais les nuees sont encor pleines, obscures et chargees dessus ma teste. Vous ne sçauries avoir trop de confiance en moy, qui suis parfaittement et irrevocablement vostre en Jesus Christ, duquel mille et mille fois le jour je vous souhaitte les plus cheres graces et benedictions. Vivons et mourons en luy et pour luy. Amen.
Vostre tres asseuré et tres dedié serviteur
en Nostre Seigneur, FRANçs, E. de Geneve.
CCLXXIV A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-D'ORBE Dieu console ses amis en même temps qu'il les afflige. – Les " livrees " de Notre-Seigneur et les bagues de ses épouses. - Marques d'intérêt et de sympathie. - Les véritables idées du Saint pour la réformation du monastère du Puits-d'Orbe. - Prendre les lumières d'un Religieux Visiteur.
Annecy, 18 février 1605.
Madame, J'eusse egalement desiré de pouvoir vous visiter tous les jours par mes lettres et d'estre visité par les vostres, pour participer au bien et au mal que Dieu a mis en vous depuis l'ouverture de vostre jambe. Je m'asseure que l'un et l'autre a esté grand, car c'est la coustume de nostre bon Dieu (2 Co 1,3) de ne point envoyer des afflictions et tourmentz a ceux qui l'aiment, qu'il ne leur envoye quant et quant des grandes consolations, et, comme dit le Psalme (Ps 93,19), selon la multitude des tribulations, ses delectations rejouissent nostre ame. Mais sçavez vous ce que j'ay pensé ? L'Escripture dit que la porte du Royaume des cieux, c'est a dire du service et de l'amour de Dieu, n'est autre chose que la tribulation (Ac 14,21) ; et la dessus j'ay dit a moy mesme que vrayement Dieu vous avoit choisie pour estre fille de son royaume, puysque a ce commencement de vos resolutions il vous avoit fait passer par la porte ordinaire et plus certaine.
Ce fust une grande gloire que celle de saint Paul quand il disoyt (Ga 6,17) : Au reste, que nul ne m'importune, car je porte les stygmates et marques de mon Seigneur a mon corps. Mais maintenant, vous devez, ce me semble, estre bien glorieuse, ayant receu au moings une de ses marques ; car, sans doubte, les marques de Nostre Seigneur ne sont autre chose que des playes : ce sont les livrees qu'il fait porter aux siens et les bagues qu'il donne a ses espouses.
Je ne doute point que vous n'ayez fait plusieurs semblables considerations, lesquelles vous auront extremement consolée. Pour moy, je me le suys promis de la bonté de Dieu et m'en suys resjoui devant sa Majesté. Mais affin de combler ma joye, faites moy ce bien, je vous prie, de me faire escrire par quelqu'une de vos plus confidentes du succez de vostre maladye, de laquelle monsieur vostre pere m'escript, mais en gros. Il est infiniment ediffié de vos deportementz et de tout ce qui est en vostre Monastere, Il craint neantmoings tous jours que vous ne passiez a quelque extreme severité et mortification exterieure, et ne se peut asseurer que je ne vous y porte. Il se trompe toutesfois bien fort, car si j'avois autant de pouvoir que j'ay de vouloir pour servir a l'entiere reformation de vostre Monastere, non seulement je ny mettrois pas de la rigueur exterieure, mais y mettrois une bien grande douceur ; ce seroyt a l'interieur ou j'applicquerois toutes mes pensees.
J'ay sceu qu'il y avoit a Dijon un grand personnage de vostre Ordre, rare en pieté et discipline religieuse, et qui est Visiteur du monastere de Fontesvreau . A l'advanture seroyt il bon que vous le vissiez et prissiez quelques leçons de luy pour la police de vostre Maison, car il n'est pas qu'il n'ayt une grande cognoissance de semblables choses, Les medecins m'ont tant crié de ne point escrire sitost apres ma maladie que, pour obeir, je vous ay escrit par la main d'autruy. Ayes-le aggreable, ma chere Fille. Et voyla comme nostre bon Dieu m'a voulu donner un bout de sa croix pendant quil vous avoit imposé le gros de l'arbre. Benissons le, servons le, aymons le de tout nostre cœur ! ma chere Seur, ma bonne Fille ! et courage ! je vous supplie. Tenes vous asseuree que je suis infiniment vostre, et que je ne cesse de vous souhaitter mille et mille benedictions.
Vostre serviteur tres dedié en Nostre Seigneur,
FRANçs, E. de Geneve.
A Neci, le XVIII febvrier 1605.
Je vous escriray bien tost et de la façon avec laquelle vous pourres employer monsieur Viardot , encor quil ne demeure pas en vostre Mayson, comm'il ne sçauroit, a ce que j'apprens. Je me recommande a madame vostre seur et a madame de Thenissey . A Madame Madame l'Abbesse du Puis d'Orbe.
Revu sur l'original conservé à la Visitation d'Annecy.
CCLXXV A LA PRéSIDENTE BRULART (FRAGMENT) Projet d'entrevue ajourné. - L'obéissance et le martyre. - Donner du contentement aux siens, servir Dieu avec gaieté : deux choses très louables. - La volonté de Dieu doit nous servir d'étoile " en ceste navigation. " - Eviter la fréquentation des hérétiques ; le négoce avec eux n'est pas défendu.
Annecy [vers le 18 février] 1605
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Et puis que vous treuves de l'advancement et de la consolation au changement que vous avez fait ; je ne puis que je ne l'appreuve , m'asseurant que Vous l'avez fait avec telle discretion que le precedent n'en auroit receu aucun mescontentement.
Je ne voy encores rien devant mes yeux qui me puisse promettre le bonheur de vous voir cette annee ; et quant a ce que vous me touchez de [me voir ] de deça, il ne me semble pas que ce soit chose bien aysee a faire, ni [peut] estre convenable de quelque tems, eu esgard aux [liens] avecq lesquels Dieu vous a attachee de dela. Mais si la providence de Dieu l'exigeoit pour sa gloire et vostre salut, elle sçaura bien faire naistre les occasions encor que nous ne les voyons pas, et les fera sortir de quelque lieu auquel nous ne pensons pas. Il est requis en cela d'une entiere resignation au bon plaisir de Dieu. Pour ma part, croyez moy je vous supplie, je n'ay pas moings de desir de vous revoir, et a loisir, que vous sçauriez avoir encor [vous même ; mais] il faut sçavoir qui est le plus expedient et a propos. M. Viardot pourra fort aysement suppleer a ce que je pourray faire de loing ; il en est fort capable.
Les medecins m'ont fort defendu d'escrire de ma main au sortir de cette maladie ; c'est pourquoy j'ay employé la main d'autruy jusques icy , adjoustant de la mienne que vous vous resouvenies de ce que je vous ay tant recommandé, et que, le faysant, vous feres chose qui aggreera plus a Dieu que si, sans le faire, vous donnies vostre vie au martyre ; parce que Dieu veut l'obeyssance beaucoup plus que le sacrifice (1 R 15,22). Nostre doux Sauveur vous donnera, s'il luy plaist, la lumiere pour suivre ce bon chemin auquel vous estes : ayés seulement bon courage.
Je suis bien consolé de voir combien vous estimes le bien de servir Dieu, car c'est signe que vous l'embrasseres estroittement. Je le suis autant du contentement que vous donnes aux vostres et de la gayeté avec laquelle vous vives ; car Dieu est le Dieu de joye. Continués et perseverés, car la couronne est pour ceux qui perseverent (Mt 10,22 ; Ap 2,10).
0 ma tres chere Dame, ma bonne Seur, cette vie est courte, les recompenses de ce qui s'y fait sont eternelles (2 Co 4,17). Faysons bien, adherons a la volonté de Dieu; que ce soit l'estoille sur laquelle nos yeux s'arrestent en ceste navigation, et nous ne sçaurions que bien arriver. Je prie Dieu nostre Sauveur qu'il vive et regne en vous, et vous en luy.
J'ay receu maintenant vostre lettre precedente (lettre 277), a laquelle je ne puis respondre. Je vous diray seulement que le commerce des huguenotz n'est pas absolument defendu a ceux qui sont meslés avec eux ; mays la verité est qu'il faut s'en abstenir le plus qu'on peut, car il a accoustumé de refroidir la devotion. Quant a prendre leur marchandise, si elle est meilleure que celle des autres, il n'y a nul danger. Je vous souhaitte mille et mille benedictions, et suis invariablement, Madame, Vostre serviteur tout dedié en Nostre Seigneur, FRANçs, E, de Geneve.
CCLXXVI (Ndlr : Cette lettredoitêtre remplacée par la suivante. Voir notes 25,26) A LA BARONNE DE CHANTAL Plus la croix est grande, moins elle pèse. - Pieux souhaits, ardentes aspirations à propos d'une " image devote ".
La Roche, fin février 1605.
Madame, J'ay tant de suavité au desir que j'ay de vostre bien spirituel que tout ce que je fay sous ce mouvement ne me sçauroit nuire. Vous me dites que vous portes tousjours vostre grande croix, mais qu'elle vous pese moins parce que vous aves plus de force. 0 Sauveur du monde, que voyla qui va bien ! Il faut porter sa croix (Lc 14,27);
quicomque la portera plus grande se treuvera mieux. Dieu donques nous en veuille donner des plus grandes, mais qu'il luy playse nous donner des grandes forces pour les porter. Or sus donques, courage : Si vous aves confiance vous verres la gloire de Dieu (Jn 11,40).
Je ne vous respons pas maintenant, car je ne sçaurois; je ne fay que passer legerement sur vos lettres. Je ne vous envoyeray rien a present pour la reception du tres saint Sacrement; si je puis, ce sera a la premiere commodité.
Je vis un jour une image devote : c'estoit un cœur sur lequel le petit Jesus estoit assis . 0 Dieu, dis je, ainsy puissies vous vous asseoir sur le cœur de cette fille que vous m'aves donnee et a laquelle vous m'aves donné. Il me playsoit en cette image que Jesus estait assis et se reposoit, car cela me representoit une stabilité et me playsoit qu'il y estoit enfant, car c'est l'aage de parfaitte simplicité et douceur. Et communiant au jour auquel je sçavois que vous en faysies de mesme, je logeois par desir ce beni Hoste en cette place et chez vous et chez moy.
Dieu soit en tout et par tout beni, et veuille se saysirde nos cœurs es siecles des siecles. Amen.
Vostre serviteur tres dedié es entrailles de Nostre Seigneur, FRANçS, E. de Geneve.
A la Roche, le .. febvrier 1605 .
CCLXXVI bis
(Ndlr. Lettre découverte après impression des volumes des lettres, placée p.481 au tome XXVI, répertoriée CCLXXVI. Comme l'indique la note 26, cette lettre doit remplacer la précédente.)
A LA BARONNE DE CHANTAL La santé est inutile si elle n'est employée à la " conqueste de la sainteté. " -Ecrire à la Baronne ne peut nuire au Saint. - Plus la croix est grande, moins elle pèse. - Pieux souhaits, ardentes aspirations à propos d'une " image devote ". - Un projet de voyage à Annecy et une décision. - Avis de saint François de Sales touchant le désir de Mesdames Brûlart et de Villers d'accompagner en Savoie Mme de Chantal. - Mme de Boisy recevra celle-ci " avec plus de cœur et d'amour ". - Prière de l'excuser auprès de MM. Frémyot, père et oncle.
La Roche, 28 février 1605.
Madame, J'ay receu vos deux lettres du 3 et XVII febvrier, et pense qu'a mesme tems vous aurés eu celle que je vous escrivis par monsieur de Maillans , laquelle vous aura tout entierement asseuré de ma santé, miserable santé qui, jusques a present, n'a point esté employee a la conqueste de la sainteté. Prions Dieu, ma chere Seur, qu'il m'oste tout le soin que j'ay de celle la, sinon entant quil regardera l'acquisition de celle ci. Que si elle doit estre autant inutile ci apres qu'elle l'a esté jusques a present, il n'est pas expedient d'en desirer la conservation. Mais laissons-la la, elle ne merite pas que nous y pensions.
Il est vray que les medecins m'ont defendu d'escrire le soir apres souper, qui est le seul tems duquel je puis disposer; mais il (sic) ne m'ont pas defendu de vous escrire en plein jour, comme je fay maintenant . J'ay tant de suavité au desir que j'ay de vostre bien spirituel que tout ce que je fay sous ce mouvement ne me sçauroit nüyre. Je vous escriray donques, et ne vous desplayse, et le plus souvent que je pourray. Vos lettres, pour longues qu'elles soyent, ne me sont jamais que trop courtes. Trefves a toutes ces considerations ; les amitiés cimentees au sang de l'Aigneau n'ont pas besoin de tant de ceremonies.
Vous me dites que vous portes tous-jours vostre grande croix, mais qu'elle vous pese moins par ce que vous aves plus de force. O Sauveur du monde, que voyla qui va bien ! Il faut porter sa croix (Lc 14,27)
; quicomque la portera plus grande s'en treuvera mieux. Dieu donques nous en veüil1e donner des plus grandes, mais quil luy playse nous donner des grandes forces pour les porter. Or sus, donques, courage: Si vous aves confiance vous verres la gloire de Dieu (Jn 11,40).
Je ne vous respons pas maintenant, car je ne sçaurois ; je ne fay que passer legerement sur vos lettres. Je ne vous envoyeray rien a present pour la reception du tressaint Sacrement; si je puis, ce sera a la premiere commodité.
Je vis un jour un'image devote : c'estoit un cœur sur lequelle petit Jesus estoit assis. 0 Dieu, dis-je, ainsy puissies-vous vous asseoir sur le cœur de cette fille que vous m'avés donnee et a laquelle vous m'aves donné. Il me playsoit en cett'image que Jesus estoit assis et se reposoit, car cela me representoit une stabilité ; et me playsoit quil y estoit enfant, car c'est l'aage de parfaitte simplicité et douceur. Et communiant au jour auquel je sçavois que vous en faysies de mesme, je logeois par desir ce beny Hoste en cette place et chez vous et chez moy.
Vous me demandés quand ce sera que vous viendrez de deça.
Je respons sans ceremonies et vous dis: Si vous voules venir au printems, venes entre Pasques et la Pentecoste praecisement, car passé cela je seray a la Visite, Dieu aydant. J'excepte de ce tems la troysiesme semayne apres Pasques quil faut que je vacque a nostre Sinode ; passé cela, au tems quil vous plaira, j'en suis prest. Mais je vous adjure de venir en tems et en equippage tel que je vous puisse voir au moins huit jours durant, car il faut bien cela pour bien establir toutes les pieces de nostr'interieur, lesquelles il faudra sans doute revoir, pour voir sil y a quelque defaut. Et ce qui me fait prendre cette resolution, c'est ce que vous me dites quil faut qu'il y ait quelque chose en vostre esprit qui n'aye pas esté satisfait. Et puis, je veux que cett'entrevëue serve pour plusieurs annees : quand donques vous aures plus de loysir tout en ira mieux . Madame Brulart desireroit de venir, mais je n'en suys nullement d'advis pour le respect de sa condition qui ne me permet pas d'en conclure autrement ; mais je feray bien que vostre voyage luy servira. Quant a madamoyselle de Vilers je n'ose pas luy dire que non, si elle croit que le voyage luy soit fort utile et que monsieur de Vilers le luy permette .
J'ay choysi le lieu de nostre entrevëue chez ma mere, au (sic)
chams, par ce qu'en la ville je ne puis pas dire qu'un seul quart d'heure soit a ma disposition, et aussi que vostre hostesse vous y recevra mieux, c'est a dire avec plus de cœur et d'amour . Reste que vous prenies vostre resolution, et d'ores en avant je remettray beaucoup de choses a ce tems-la, et a la premiere je vous diray ce que je desire que vous praepariés en vostre esprit pour apporter a cett' occasion.
Excuses moy vers messieurs vos pere et oncle qui m'ont escrit, car je n'ay nul loysir que celuy d'entre le sermon et le disner pour faire ce petit despeche. Conferés avec madamoyselle de Vilers du voyage, mais en sorte que si elle n'est pas desireuse de venir elle n 'y soit point provoquee, car je crains tous-jours les desgoustz des maris pour ces voyages. Dieu soit en tout et sur tout beni, et veüille se saysir de nos cœurs es siecles des siecles. Amen.
Vostre serviteur tres dedié es entrailles de N. Sr.
FR † A La Roche, XXVIII febvrier 1605.
Il sera necessaire de m'advertir du tems auquel vous voules venir, et que tout cela soit avec fort peu de bruit. Dieu demeure avec vous. A Madame Madame la Baronne de Chantal.
Revu sur l'Autographe appartenant à M. le chanoine Minat, à Saint-Dizier (Haute-Marne).
CCLXXVII A LA PRéSIDENTE BRULART (voir note 18) Don du Saint pour pénétrer rapidement les consciences. - On ne se guérit pas en un jour des mauvaises habitudes. - Danger d'orgueil pour une âme, si d'esclave elle devenait soudainement maîtresse. - La patience avec soi-même. - La plus belle harangue des mendiants. - Les statues dans les palais. - L'amour-propre se fourre partout. - Où est " le blanc de la perfection. " - Il faut affaiblir peu à peu les répugnances intérieures et leurs manifestations extérieures. - Les désirs dont il convient de se défier. - Quels sont les désirs utiles et comment les régler, - Lemoyen efficace de persuader la perfection aux autres.
[La Roche, mars] 1605.
Madame, Vostre lettre du vingtiesme de janvier m'a donné un extreme contentement, parce qu'au milieu de vos miseres, que vous me descrives, je remarque, ce me semble, quelque advancement et proffit que vous aves fait en la vie spirituelle. Je seray plus court a vous respondre que je ne desirerois, par ce que j'ay moins de loysir et plus d'empeschemens que je ne pensais. Je diray neanmoins bien asses pour ce coup, en attendant une autre commodité de vous escrire bien au long.
Vous me dites donq que vous estes affiigee de ce que vous ne vous descouvres pas asses parfaittement a moy, comme il vous semble, Et je vous dis, qu'encor que je n'aye pas connaissance des actions que vous faites en mon absence, car je ne suis pas prophete, je pense toutefois que, pour le peu de tems que je vous ay veuë et ouye, il n'est pas possible de mieux connoistre vos inclinations et les ressortz d'icelles que je fay, et m'est advis qu'il y a peu de replis dans lesquelz je ne penetre bien aysement; et pour peu que vous m'ouvries la porte de vostre esprit, il me semble que j'y voy tout a descouvert. C'est un grand advantage pour vous, puisque vous voules m'employer a vostre salut.
Vous vous plaignes dequoy plusieurs imperfections et defautz se meslent en vostre vie, contre le desir que vous aves de la perfection et pureté de l'amour de nostre Dieu. Je vous respons qu'il n'est pas possible de nous abandonner du tout nous mesmes. Pendant que nous sommes icy bas, il faut que nous nous portions tous-jours nous mesmes jusques a ce que Dieu nous porte au Ciel, et pendant que nous nous porterons, nous ne porterons rien qui vaille. Il faut donq avoir patience, et ne penser pas de nous pouvoir guerir en un jour de tant de mauvaises habitudes que nous avons contractees par le peu de soin que nous avons eu de nostre santé spirituelle. Dieu en a bien gueri quelques uns soudainement, sans leur laisser aucune marque de leurs maladies precedentes, comme il fit a l'endroit de Magdeleine, laquelle, en un instant, d'un esgoust d'eau de corruption, fut changee en une source d'eaux de perfections et ne fut jamais troublee despuis ce moment la. Mais aussi, le mesme Dieu a laissé en plusieurs de ses chers disciples, beaucoup de marques de leurs mauvaises inclinations quelque tems apres leur conversion, et le tout pour leur plus grand proffit : tesmoin le bienheureux saint Pierre, qui despuis la premiere vocation choppa plusieurs fois en des imperfections, et s'abattit tout a fait et fort miserablement une fois par la negation (Mt 26,69).
Salomon dit (Pr 30,21) que c'est un animal bien insolent que la chambriere qui devient soudainement maistresse. Il y auroit grand danger que l'ame, laquelle a servi longuement a ses propres passions et affections, ne devinst orgueilleuse et vaine, si en un moment elle en devenoit parfaittement maistresse. Il faut que, petit a petit et pied a pied, nous nous acquerions cette domination pour la conqueste de laquelle les Saintz et les Saintes ont employé plusieurs dizaines d'annees. Il faut, s'il vous plaist, avoir patience avec tout le monde, mais premierement avec vous mesme.
Vous ne faites rien, ce me dites vous, en l'orayson. Mais qu'est ce que vous y voudries faire sinon ce que vous y faites, qui est de presenter et representer a Dieu vostre neant et vostre misere ? C'est la plus belle harangue que nous facent les mendians que d'exposer a nostre veuë leurs ulceres et necessités. Mais quelquefois encor ne faites-vous rien de tout cela, comme vous me dites, ains vous demeures la comme un fantosme et une statue. Et bien, ce n'est pas peu que cela. Es palais des princes et des rois on y met des statues qui ne servent qu'a recreer la veuë du prince (TAD liv 6,ch 11) : contentés vous donq de ; servir de cela en la presence de Dieu, il animera cette statue quand il luy plaira.
Les arbres ne fructifient que par la presence du soleil, les uns plus tost et les autres plus tard, les uns toutes les annees et les autres de trois en trois, et non pas tousjours esgalement. Nous sommes bien heureux de pouvoir demeurer en la presence de Dieu, et contentons nous qu'elle nous fera porter nostre fruit ou tost ou tard, ou tous les jours ou par fois, selon son bon playsir auquel nous devons pleynement nous resigner. C'est un mot de merveilles que celuy que vous me dites : Que Dieu me mette en quelle saulse qu'il voudra, ce m'est tout un, pourveu que je le serve. Mais prenés garde de bien le mascher et remascher en vostre esprit; faites le fondre en vostre bouche et ne l'avalés pas en gros. La Mere Therese que vous aymes tant, dont je me res-jouys, dit en quelque endroit (Chem de Perfect 38) que bien souvent nous disons de telles paroles par habitude et certaine legere apprehension, et nous est advis que nous les disons du fond de l'ame, bien qu'il n'en soit rien, comme nous descouvrons par apres en la prattique. Et bien, vous me dites qu'en quelle saulse que Dieu vous mette ce vous est tout un. Or sus, vous sçaves bien en quelle saulse il vous a mise, en quel estat et condition ; et dites moy, vous est il tout un ? Vous n'ignores pas non plus qu'il veut que vous payes cette dette journaliere de laquelle vous m'escrives, et neanmoins ce ne vous est pas tout un. Mon Dieu, que l'amour propre se fourre subtilement parmi nos affections, pour devotes qu'elles semblent et paroissent !
Voyci le grand mot. Il faut regarder ce que Dieu veut, et, le reconnoissant, il faut s'essayer de le faire gayement, ou au moins courageusement; et non seulement cela, mais il faut aymer cette volonté de Dieu et l'obligation qui s'en ensuit en nous, fust ce de garder les pourceaux toute nostre vie et de faire les choses les plus abjectes du monde ; car, en quelle saulse que Dieu nous mette, ce nous doit estre tout un. C'est la le blanc de la perfection auquel nous devons tous viser, et qui plus en approche, c'est celuy qui emporte le prix.
Mais, courage, je vous supplie ; accoustumés petit a petit vostre volonté a suivre celle de Dieu ou qu'elle vous mene ; faites qu'elle se sente fort piquee quand vostre conscience luy dira : Dieu le veut ; et petit a petit, ces repugnances que vous sentes si fortes, s'affoibliront et bien tost apres cesseront du tout. Mais, particulierement vous deves combattre pour empescher les demonstrations exterieures de la repugnance interieure que vous aves, ou au moins les rendre plus douces. Entre ceux qui sont ou courroucés ou mescontens, il y en a qui tesmoignent leurs desplaysirs seulement en disant : Mon Dieu, que sera cecy ? et les autres disent des paroles plus cuisantes et qui ne tesmoignent pas seulement un simple mescontentement, mais une certaine fierté et despit. Je veux dire qu'il faut petit a petit amender ces demonstrations, les faysant moindres tous les jours.
Quant au desir que vous aves de voir les vostres fort advancés au service de Dieu et desir de la perfection chrestienne, je le loüe infiniment, et comme vous souhaittes, j'adjousteray mes foibles prieres aux supplications que vous en faites a Dieu. Mais, Madame, il faut que je confesse la verité : je crains perpetuellement, en ces desirs qui ne sont pas de l'essence de nostre salut et perfection, qu'il ne s'y mesle quelque suggestion de l'amour propre et de nostre propre volonté ; comme, par exemple, que nous nous amusions tant a ces desirs qui ne nous sont pas necessaires, que nous ne laissions pas asses de place en nostre esprit pour les desirs, qui nous sont plus requis et plus utiles, de nostre propre humilité, resignation, douceur de cœur et semblables ; ou bien, que nous ayons tant d'ardeur en ces desirs, qu'ilz nous apportent de l'inquietude et de l'empressement, et en fin, que nous ne les sousmettions pas si parfaittement au vouloir de Dieu qu'il seroit expedient.
Je crains semblables choses en telz desirs ; c'est pourquoy je vous supplie de bien prendre garde a vous pour ne point tomber en ces inconveniens, comme aussi de poursuivre ce desir doucement et souëfvement, c'est a dire, sans pour cela importuner ceux ausquelz vous desires de persuader cette perfection, ni mesme descouvrir vostre desir, car croyes moy, que cela reculeroit l'affaire au lieu de l'avancer. Il faut donques, et par exemples et par paroles, semer parmi eux tout bellement des choses qui les puissent induire a vostre dessein, et, sans faire semblant de les vouloir instruire ou gaigner, jetter petit a petit des saintes inspirations et cogitations dedans leur esprit. En cette sorte vous gaigneres beaucoup plus qu'en aucune autre façon, sur tout y adjoustant la priere……………………………….
CCLXXVIII A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-D'ORBE (FRAGMENT INéDIT) La tribulation : ses roses et ses épines. - l'infirmité du corps donne des ailes à l'âme. - les délices surnaturelles de la souffrance.
[La Roche, mars 1605.]
………………………………………………………………………… 0 tribulation, que vous series desirable si on voyoit aussi bien vos roses que l'on void vos espines! Mon Dieu, ma Fille, que j'ayme vostre mauvaise jambe, car je sçai bien qu'elle vous portera plus au Ciel que la bonne ; jambe qui n'est pas une jambe, c'est un'aisle pour vous faire voler en l'air de la vie spirituelle. Que le lict de vostre douleur est bien meilleur que le lict des delices, et que je l'honnore du fans de mon ame ! Il me sera advis, en l'imagination [que] j'en feray souvent, de vous voir presser cette croix sur vostre cœur, et dire au [Sauveur crucifié,] comme saint Pierre (Jn 13,9) : [Hé, Seigneur,] non seulement les jambes, mais ……………………………………………………….. A Madame Madame l'Abbesse du Puy d'Orbe.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Bourg-en-Bresse.
CCLXXVIII bis (lettre MMXX du volume
XXI reclassée) (1)
A UN INCONNU (FRAGMENT INéDIT)
La Roche, mars 1605 (2).
. . . ………………………………………………………………………. le de monsieur de Chivron (3), attendant quil sera devenu parmi. . . . . et maladies pestilentes de ses maistres, la seule mort du premier suffisante pour luy donner la sienne (4)………………………………………….
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Chambéry. (1)Lettre découverte tardivement et reclassée à la date voulue
(2) Impossible de désigner le destinataire de ces lignes. Leur date est évidemment postérieure à la mort de Philippe-Emmanuel de Savoie (voir note 4 de la page suivante), qu'on apprit à Annecy le 7 mars, Saint François de Sales prêchait alors le Carême à La Roche. (3) Hector, baron de Chevron, gouverneur dès 1588 des princes de Savoie. (L1, note 72) (4) Comme on l'a dit au tome XII, (L2, note 189), les trois fils du duc de Savoie, Philippe-Emmanuel, Victor-Amédée et Philibert, étaient partis pour Madrid en 1603, où l'aîné mourut à dix-huit ans le 9 février 1605.
CCLXXVIII ter (lettre MMXIX du volume XXI reclassée) (1) A M. PIERRE DE MUSY (2) (INéDITE) Compassion pour un vassal malheureux,
La Roche, 8 mars 1605
Monsieur le Chastelain,
Ce pauvre homme me parle de chose que je ne connois pas. Pour ce qui me regarde, je m'accommoderay a ce que vous treuveres raysonnable, et ne veux pas quil tienne a moy quil ne soit deschargé de la somme d'avoyne quil a perdue par le feu. Faites luy seulement rayson en cela, et je ne m'en esloigneray aussi nullement. Dieu vous conserve, et je suis Vostre affectionné a vous servit, FRANçs, E. de Geneve.
VIII mars 1605, a La Roche.
Revu sur l'Autographe appartenant à M, Max Meaudre, à Ouilly (Rhône). (1) Lettre découverte tardivement et reclassée à la date voulue
(2) L'Autographe étant collé sur un carton, l'on ne peut s'assurer de l'adresse, s'il y en a une ; mais " Monsieur le Chastelain " est à n'en pas douter Pierre de Musy, qui administrait la terre de Thiez, appartenant à l'évêché de Genève, (L8, note 893)
CCLXXIX A MADEMOISELLE DE VILLERS Dévotion de Mme de Boisy pour l'Hostie miraculeuse de la Sainte-Chapelle de Dijon. - Dispositions à prendre pour entretenir le Saint avec plus de commodité. - Invitation à venir au château de Sales.
La Roche, 24 mars 1605.
Madamoyselle , Vous m'obligés infiniment d'employer, comme vous faites, toutes les occasions qui se presentent a vous pour m'escrire ; car j'ay tous-jours beaucoup de consolation a recevoir de vos nouvelles, J'admire que le paquet de lettres que j'ay envoyé avant ce caresme prenant au sieur de Maillen pour vous rendre, soit encor en chemin, ne pouvant croire qu'il soit perdu ; j'escrivis a presque tous mes amis. Ma pauvre mere auroit bien du desir d'aller a l'adoration de la sainte Hostie ; mais, sans mentir, je ne pense pas que ses affaires ni sa santé le luy permettent. Je vous voy si ferme au dessein de venir a Saint Claude que je ne puis plus vous dire autre chose, sinon que despuis le 24 d'avril jusques au 3 de may je seray empesché aux affaires du Synode de ce diocese. Hors de la, despuis la Quasimodo jusques a la Pentecoste, je ne voy rien devant mes yeux qui me puisse destourner de la consolation que je prendray au bien de vostre presence, si vous prenes la peyne de venir jusques a la mayson de ma mere, ou j'auray plus de commodité de vous entretenir sur tout ce qu'il vous plaira. Mais puisque vous desires me communiquer pleinement vostre ame, il sera bien expedient de prendre un loysir convenable . Je ne sçaurois jamais vous oublier en ces foibles prieres que je fay, estant par tant de raysons, d'une affection filiale, Madamoyselle,
Vostre serviteur plus humble,
FRANç', E. de Geneve. Je supplie monsieur vostre mary et messieurs vos enfans de m'aymer en qualité d'un homme qui est entierement acquis a leur merite. Le porteur, qui m'est conneu de longue main, m'a dit de combien de charité vous uses en son endroit. Dieu en soit glorifié et beni. A La Roche, le 24 mars.
CCLXXX A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-D'ORBE Nouvelles rétrospectives de la maladie du Saint et de sa guérison. - Témoignages de compassion à une infirme. - Pensées consolantes sur les souffrances. - La tribulation, " l'eschole de l'humilité, " nous fait voir le fond de " nostre neantise. " - Ne pas se troubler dans les tentations. - La paix de l'âme ; ses deux ennemis : l'amour-propre et l'estime de nous-mêmes. - Trois avis pour avoir la paix. – " En tout, vivre paysiblement." L'humilité: description de cette vertu ; conseils pour la pratiquer. – " Il est mieux d'estre sur la croix avec Nostre Seigneur que de la regarder seulement. " - L'obéissance aux médecins. - Les Sœurs doivent avoir tout en commun. - A l'égard des offenses, le Saint n'est " nullement tendre et douillet. " - Quelles sont les âmes qu'il faut aider.
Sales, 15-18 avril 1605 .
Ma tres chere Seur, Voyci le grand mot qui me rend si absolument vostre : c'est que Dieu le veut, et je n'en doute nullement. Il n'y a point de meilleur tiltre que celuy la en tout le monde. Vous aures des-ja sceu toutes les nouvelles de ma guerison, laquelle est si entiere que j'ay presché le Caresme tout entierement . Mon mal aussi fut peu de chose, s'il me semble ; mais les medecins, qui croyoyent que j'estois empoisonné, donnerent tant de crainte a ceux qui m'ayment, qu'il leur estoit advis que je leur eschappois des mains. Tout au sortir du lict je vous escrivis (Lettre 274), et m'asseure que vous aves la lettre. Despuis encor vous ay-je escrit (Lettre 278), mais parmi la presse d'un monde d'affaires qui m'empescherent de vous beaucoup entretenir, comme j'eusse beaucoup desiré de faire, ne me manquant jamais le sujet, pour l'extreme contentement que j'y prens.
Non seulement vostre laquais, mais monsieur nostre bon et cher pere m'a fait sçavoir combien de maux vous aves souffertz et de quelle sorte luy en est compassionné. Nostre Seigneur en soit beni. Voyla le chemin du Ciel le plus asseuré et le plus royal ; et, a ce que j'entens, vous estes pour y demeurer quelque tems, puisque, a ce que m'escrit nostre bon pere, vous estes encor es mains des medecins et chirurgiens. J'ay sans doute une extreme compassion a vos souffrances, et les recommande souvent a Nostre Seigneur affin qu'il vous les rende utiles et qu'au sortir d'icelles on puisse dire de vous, comme il fut dit du bon homme Job : En toutes ces choses il ne pecha onques (Jb 1), mays il espera en son Dieu (Jb 13,15).
Courage, ma chere Seur, ma bonne Fille; voyés vostre Espoux, vostre Roy, comme il est couronné d'espines et tout deschiré sur la croix, en sorte que l'on pouvoit conter tous ses os (Ps 21,18). Considerés que la couronne de l'espouse ne doit pas estre plus douce que celle de l'Espoux, et que si on l'a tellement descharné qu'on ayt peu conter tous ses os, il est bien raysonnable qu'on en voye l'un des vostres. Comme la rose est entre les espines, ainsy ma bienaymee est entre les filles (Ct 2,2). C'est le lieu naturel de cette fleur ; c'est le plus propre aussi de l'Espoux. Acceptés mille fois le jour cette croix, et la baysés de bon cœur pour l'amour de Celuy qui vous l'envoye ; c'est sans doute qu'il vous l'envoye par amour et comme un riche present. Representes vous souventefois le Sauveur crucifié tout vis a vis de vous, et pensés qui souffre plus l'un pour l'autre, et vous treuveres vostre mal beaucoup moindre. Mon Dieu, que vous seres eternellement heureuse si vous souffres pour Dieu ce peu de maux qu'il vous envoye!
Vous ne vous abuseres point, en vous imaginant que je suis pres de vous en ces tribulations ; je le suis aussi de cœur et d'affection, et prononce souvent devant vostre Espoux vos souffrances et travaux (Ps 141,3) et en sens une grande consolation. Mais, ma chere Fille, ayés confiance, soyés ferme: Si vous croyes, vous verrés la gloire de Dieu (Jn 11,40). Que penses-vous que soit le lict de la tribulation ? Ce n'est autre chose que l'eschole de l'humilité : nous y apprenons nos miseres et foiblesses, et combien nous sommes vains, sensibles et infirmes. Et bien, ma tres aymee Fille, sur ce lict la vous aures descouvert les imperfections de vostre ame. Et pourquoy, je vous prie, plustost la qu'ailleurs, sinon parce qu'ailleurs elles demeurent dedans l'ame et la elles sortent dehors ? L'agitation de la mer esmeut tellement toutes les humeurs, que ceux qui entrent sur icelle pensans n'en avoir point, ayant un peu vogué, connoissent bien qu'ilz en sont pleins, par les convulsions et vomissemens que ce bransle desreglé leur excite. C'est un des grans proffitz de l'affliction que de nous faire voir le fond de nostre neantise et faire sortir au dessus la crasse de nos mauvaises inclinations. Mais quoy, pour cela se faut il troubler, ma chere Fille ? Non, sans doute ; c'est lhors qu'il faut esmonder et espurer davantage nostre esprit, et se servir avec plus de force de la confession que jamais.
Cette inquietude d'importance et d'autres inquietudes desquelles vous aves esté assaillie et qui vous ont laissé de la peyne en l'esprit, ne m'estonnent point, puysqu'il n'y a rien de pis. Ne vous troublés donq point, ma Fille bienaymee. Se faut il laisser emporter au courant et a la tourmente ? Laissés enrager l'ennemy a la porte : qu'il heurte, qu'il bucque, qu'il crie, qu'il hurle et face du pis qu'il pourra ; nous sommes asseurés qu'il ne sçauroit entrer en. nostre ame que par la porte de nostre consentement. Tenons la bien fermee et voyons souvent si elle n'est pas bien close, et de tout le reste ne nous en soucions point, car il n'y a rien a craindre.
Vous me demandés que je vous envoye quelque chose touchant la paix de l'ame et l'humilité : je le ferois volontier, ma tres chere Fille, mais je ne sçay si je le sçauray faire en si peu de loysir comme j'ay a vous rescrire. En voyci trois ou quattre motz, ma Fille bienaymee. C'est par inspiration divine que vous m'interroges de la paix de l'ame et de l'humilité ensemblement ; car c'est bien la verité que l'une ne peut estre sans l'autre.
Rien ne nous trouble que l'amour propre et l'estime que nous faysons de nous mesmes. Si nous n'avons pas les tendretés ou attendrissemens de cœur, les goustz et sentimens en l'orayson, les suavités interieures en la meditation, nous voyla en tristesse ; si nous avons quelque difficulté a bien faire, si quelque difficulté s'oppose a nos justes desseins, nous voyla empressés a vaincre tout cela et nous en desfaire avec de l'inquietude. Pourquoy tout cela ? Parce, sans doute, que nous aymons nos consolations, nos ayses, nos commodités. Nous voudrions prier dans l'eau de naffe et estre vertueux a manger du sucre, et nous ne regardons point au doux Jesus qui, prosterné en terre, sue sang et eau de destresse (Mc 14,35 ; Lc 22,44) pour l'extreme combat qu'il sent en son interieur, entre les affections de la partie inferieure de son ame et les resolutions de la superieure.
L'amour propre est donques l'une des sources de nos inquietudes ; l'autre c'est l'estime que nous faysons de nous mesme. Que veut dire que s'il nous arrive quelque imperfection ou peché nous sommes estonnés, troublés et impatiens ? Sans doute, c'est que nous pensions estre quelque chose de bon, resolu et solide ; et partant, quand nous voyons par effect qu'il n'en est rien et nous avons donné du nez en terre, nous sommes trompés, et par consequent troublés, offensés et inquietés. Que si nous sçavions bien qui nous sommes, en lieu d'estre esbahis de nous voir a terre, nous nous estonnerions comment nous pouvons demeurer debout. C'est la l'autre source de nostre inquietude : nous ne voulons que des consolations, et nous estonnons de reconnoistre et toucher au doigt nostre misere, nostre neant et nostre imbecillité. Faysons troys choses, ma tres chere Fille, et nous aurons la paix : ayons une intention bien pure de vouloir en toutes choses l'honneur de Dieu et sa gloire, faysons le peu que nous pourrons pour cette fin la, selon l'advis de nostre pere spirituel, et laissons a Dieu tout le soin du reste. Qui a Dieu pour object de ses intentions et qui fait ce qu'il peut, pourquoy se tourmente il ? pourquoy se trouble il ? qu'a il a craindre? Non, non, Dieu n'est pas si terrible a ceux qu'il ayme ; il se contente de peu, car il sçait bien que nous n'avons pas beaucoup. Et sachés, ma chere Fille, que Nostre Seigneur est appellé Prince de paix en l'Escriture (Is 9,6), et que partant, par tout ou il est maistre absolu, il tient tout en paix. Il est vray neanmoins qu'avant de mettre la paix en un lieu il y fait la guerre (Mt 10,34), separant le cœur et l'ame de ses plus cheres, familieres et ordinaires affections, comme sont l'amour desmesuré de soy mesme, la confiance de soy mesme, la complaysance en soy mesme et semblables telles affections.
Or, quand Nostre Seigneur nous separe de ces passions si mignonnes et cheries, il semble qu'il escorche le cœur tout vif et l'on en a des sentimens tres aigres ; on ne peut presque qu'on ne desbatte de toute l'ame, parce que cette separation est sensible. Mais tout ce desbattement d'esprit n'est pourtant pas sans paix, lhors qu'en fin, accablés de cette detresse, nous ne laissons pas pour cela de tenir nostre volonté resignee en celle de Nostre Seigneur et la tenons la, clouee sur ce divin bon playsir, ni ne laissons nullement nos charges et l'exercice d'icelles, mays les executons courageusement. Dequoy Nostre Seigneur nous donna l'exemple au Jardin ; car, tout accablé d'amertume interieure et exterieure, tout son cœur se resigna doucement en son Pere et en sa divine volonté, disant : Mais vostre volonté soit faite et non la mienne (Lc 22,42), et ne laissa pour toutes ses angoisses de venir troys fois voir ses disciples et les admonester (Mt 26,40).
C'est bien estre Prince de paix que d'estre en paix parmi la guerre et vivre en douceur parmi les amertumes.
De ceci je desire que vous tiries ces resolutions. La premiere, c'est que bien souvent nous estimons avoir perdu la paix par ce que nous sommes en amertume, et neanmoins nous ne l'avons pas perdue pourtant ; ce que nous connoissons, si pour l'amertume nous ne laissons pas de renoncer a nous mesme et vouloir du tout dependre du bon playsir de Dieu, et nous ne laissons pas pour cela d'executer la charge en laquelle nous sommes. La seconde, c'est qu'il est force que nous souffrions de l'ennuy interieur quand Dieu arrache la derniere peau du viel homme pour le renouveller en l'homme nouveau qui est creé selon Dieu (Ep 4,22), et partant nous ne devons nullement nous troubler de cela, ni estimer que nous soyons en la disgrace de Nostre Seigneur. La troysiesme, c'est que toutes les pensees qui nous rendent de l'inquietude et agitation d'esprit ne sont nullement de Dieu, qui est Prince de paix, ce sont donq des tentations de l'ennemy, et partant il les faut rejetter et n'en tenir conte.
Il faut en tout et par tout vivre paysiblement. Nous arrive il de la peyne ou interieure ou exterieure, il la faut recevoir paysiblement. Nous arrive il de la joye, il la faut recevoir paysiblement, sans pour cela tressaillir. Faut-il fuir le mal, il faut que ce soit paysiblement, sans nous troubler ; car autrement, en fuyant nous pourrions tomber et donner loysir a l'ennemy de nous tuer. Faut il faire du bien, il le faut faire paysiblement ; autrement nous ferions beaucoup de fautes en nous empressant. Jusques mesme a la penitence, il la faut faire paysiblement. Voyci, disoit ce Penitent, que ma tres amere amertume est en paix (Is 38,17).
Lisés, ma bonne Fille, le chapitre quinziesme, seiziesme et dix septiesme du Combat spirituel (cf VD) et l'adjoustés a ce que j'ay dit; et pour le present cela suffira. Si j'avois icy mes papiers, je vous envoyerois un traitté que je fis a Paris pour ce sujet en faveur d'une fille spirituelle et Religieuse d'un digne monastere, qui en avoit besoin et pour soy et pour les autres. Si je le treuve, a la premiere fois je vous l'envoyeray.
Quant a l'humilité, je n'en veux guere dire, ains seulement quevostre chere seur de [Chantal] vous communique ce que je luy en ay escrit . Lisés bien ce que la Mere Therese en dit au Chemin de Perfection (10 et 39). L'humilité fait que nous ne nous troublons de nos imperfections, nous resouvenans de celles d'autruy ; car pourquoy serions nous plus parfaitz que les autres ? et, tout de mesme, que nous ne nous troublons point de celles d'autruy, nous resouvenans des nostres ; car pourquoy treuverons nous estrange que les autres ayent des imperfections, puisque nous en avons bien ? L'humilité rend nostre cœur doux a l'endroit des parfaitz et imparfaitz : a l'endroit de ceux la par reverence, a l'endroit de ceux ci par compassion. L'humilité nous fait recevoir les peynes doucement, sçachant que nous les meritons, et les biens avec reverence, sçachant que nous ne les meritons pas. Et quant a l'exterieur, j'appreuverois que tous les jours vous fissies quelque acte d'humilité, ou de paroles ou d'effect ; j'entens de paroles qui sortent du cœur. De paroles, comme vous humiliant a une inferieure ; d'effect, comme faysant quelque moindre office ou service, ou de la mayson ou des particulieres.
Ne vous fasches pas de demeurer au lict sans meditation ; car endurer les verges de Nostre Seigneur n'est pas un moindre bien que mediter. Non, sans doute, car il est mieux d'estre sur la croix avec Nostre Seigneur, que de la regarder seulement. Mais je sçai bien que la, dessus le lict, vous jettes mille fois le jour vostre cœur es mains de Dieu, et c'est asses. Obeysses bien aux medecins, et quand ilz vous defendront quelque exercice, ou de jeusne, ou d'orayson mentale, vocale, ou mesme l'Office, horsmis la jaculatoire, je vous prie tant que je puis, et par le respect et par l'amour que vous me voules porter, d'estre fort obeissante, car Dieu l'a ainsy ordonné (Eccli 38,1). Quand vous seres guerie et bien fortifiee reprenes tout bellement vostre chemin et vous verres que nous irons bien loin, Dieu aydant ; car nous irons ou le monde ne peut atteindre, hors ses limites et confins.
Ma chere Fille, vous m'escrives que vous estes par tout la cadette ; mays vous vous trompés, les fruitz que j'espere de vous estans plus gratis que de nulle autre. Croyés, je vous supplie, que je n'ay rien plus a cœur que vostre advancement devant Dieu; et si mon sang y estait utile, vous verries bien en quel rang je vous tiens. Je laisse a part l'extreme confiance que vous aves en moy, qui m'oblige a un extreme zele a vostre bien. Vous voudries, ce me dites vous, m'envoyer vostre cœur. Croyés que je le verrais de bon œil, car je l'ayme tendrement, et me semble qu'il est bon, puisqu'il est voué a Nostre Seigneur. Mays vous sçaves le rendes vous de nos cœurs : la ilz se peuvent voir les uns les autres malgré la distance des lieux.
Parlés a ce bon Pere dont je vous ay parlé de vostre interieur ; il aura asses de conformité avec moy, et moy avec luy, pour ne point distraire vostre esprit a la diversité des chemins, laquelle aussi luy serait fort nuisible. Bref, receves-le comme un autre moy mesme. .Mays avec cela, je vous prie de faire en sorte que cet autre bon Pere qui a desiré de vous ayder ne puisse pas reconnoistre que vous ne le goustes pas, par ce qu'a l'advenir il sera utile pour estre employé a l'œuvre que vous et moy desirons, pour obtenir quelque chose du Saint Pere .
Mais que ce mot icy ne vous eschauffe point, car il faut sur tout aller bellement et pied a pied; l'edifice en sera plus ferme. Et ne faut nullement donner aucune alarme de rien qui se passe, affin que les benedictions du Ciel viennent en nostre terre comme la rosee sur l'herbe (Dt 32,2), que l'on voit descendue avant que de s'en appercevoir; et ainsy faut-il conduire imperceptiblement tout vostre dessein jusques au comble de sa perfection. Hé courage, ma chere et bienaymee Fille ; Dieu nous en fera la grace.
Quant a cet autre bon Pere , j'appreuve que vous l'oyes et l'escouties, et qu'encores vous vous prevalies de ses conseilz en les executant; mais non en ce qu'ilz se treuveront contraires aux projetz que nous avons faitz de suivre en tout et par tout l'esprit de suavité et de douceur, et de penser plus a l'interieur des ames qu'a l'exterieur. Mais en tout, vous deves participer avec moy, puisque je suis vostre chetif pere. Non, ma chere Fille, je n'ay jamais creu qu'il fust a propos que les Religieuses eussent aucune chose en particulier, tant qu'il sera possible; mays je peux avoir dit que, tant. que les Superieures le permettent, les particulieres peuvent user de cette liberté la, avec preparation d'esprit de tout quitter et mettre en commun quand les Superieures l'ordonneront. C'est pourquoy il est expedient d'oster peu a peu les particularités et rendre les necessités et commodités communes et esgales entre les Seurs, et ainsy faire manquer les farines d'Egypte, avec la manne tombee dans vostre desert (Ex 16).
Ma mere, qui vous offre tout son service et celuy de tous les siens, continue au desir qu'elle avoit d'avoir l'honneur de voir ma seur aupres de vous . C'est une de ses grandes passions et des miennes: Dieu veuille que ce soit avec autant de vostre contentement.
Il n'estoit ja besoin de me faire des excuses de la lettre ouverte ; car mon propre cœur voudrait estre ouvert devant vos yeux, si ses imperfections et imbecillités ne vous donnoyent trop d'ennuy. Vivés, je vous supplie, avec moy, en toute asseurance, et croyés que je ne desire rien tant que de vous voir avec un esprit tout plein de charité, laquelle est toute franche et saintement libre. Et pourquoy dis je ceci ? Parce qu'il me semble que vous aves quelque apprehension de m'offencer. Je ne suis nullement tendre et douillet en cet endroit, et particulierement avec les ames, l'amitié desquelles est enracinee sur le mont de Calvaire avec la Croix de Nostre Seigneur.
J'escris a celle de vos filles que vous desires, le plus proprement que j'ay sceu pour son mal. Oh que nostre saint Bernard dit divinement bien (Ep 73 ad Rainald.), que l'office de la charge des ames ne regarde pas les ames fortes, car celles la vont a leur propre pied; mays il regarde les ames foibles et languissantes, lesquelles il faut porter et supporter sur les espaules de la charité, laquelle est toute puissante. La pauvrette est de la seconde sorte : languissante sous les melancholies et embarrassemens de diversités de foiblesse, qui semblent accabler sa vertu ; il faut l'ayder tant qu'on pourra et laisser le reste a Dieu.
Je ne finirois jamais de vous escrire si je suivois mon inclination pleine d'affection ; mais c'est asses, la Messe m'appelle, ou je vay presenter Nostre Seigneur a son Pere pour vous, ma tres chere Fille et pour toute vostre .Mayson, pour obtenir de sa divine bonté son Saint Esprit qui addresse toutes vos actions et affections a sa gloire et vostre salut. Je le supplie qu'il vous preserve des vaines tristesses et inquietudes, et qu'il se repose en vostre cœur, affin que vostre cœur se repose en luy. Amen.
FRANçS, E, de Geneve,
CCLXXXI A M. CLAUDE DE CRéPY Paroles de courtoisie. - Dévouement du Saint à l'entreprise de l'Abbesse du Puits-d'Orbe. - La santé du corps et les consolations de l'âme. - Jeanne de Sales proposée comme pensionnaire à l'abbaye.
Vers le 20 avril 1605 ,
Monsieur mon tres honnoré Pere,
Que vous m'obliges a vous rendre une vraye et entiere obeissance filiale par la faveur qu'il vous plaist me faire en m'escrivant si souvent et de vostre santé et de l'estat des affaires de madame l'Abbesse, ma tres chere Seur ! Rien sans doute ne me peut donner plus de consolation que de me voir vivre en vostre souvenance et bonne grace, et de vous estre aggreable au desir que j'ay de servir cette Seur en tous ses vertueux desseins, pour la poursuitte desquelz j'appreuve bien qu'elle ne change pas le chemin que je luy ay proposé, qu'avec beaucoup de consideration. Mais je ne voudrois pas aussi qu'elle laissast pour cela de se prevaloir des bons advis et conseilz qu'elle peut recevoir d'ailleurs, et particulierement du bon Pere de Saint Benigne , duquel vous m'escrives, et moy a elle, pour luy en declarer mon opinion telle que je vous dis.
Mais comment me pourrois je jamais lasser de souhaitter des graces et des benedictions abondantes a cette chere Seur et a toute sa Mayson, la voyant si desireuse de mon bien que, pour seulement sçavoir de ma santé, elle m'a envoyé un expres ? Avec cette occasion, je luy ay escrit le plus amplement que j'ay peu pour la consoler, sachant bien que le bon portement de son cors depend beaucoup de celuy de son ame, et celuy de son ame, des consolations spirituelles. Je vis en perpetuelle apprehension de son mal qu'il n'empire, et en recommande a Dieu les remedes autant qu'il m'est possible. Ce n'est pas de mon eschole qu'elle a jeusné ce Caresme contre l'opinion des medecins, a l'obeissance desquelz je l'exhorte bien fort, sachant bien Dieu seul estre servi comme cela (Eccli 38,1).
Au demeurant, Monsieur mon tres honnoré Pere, j'ay une jeune seur que je desirerois mettre aupres de cette aisnee et plus chere en son Monastere, non pour estre Religieuse, si Dieu ne luy en donne l'inspiration, mais seulement pour avoir cet honneur d'estre aupres d'elle et d'apprendre la vertu en une si bonne compaignie. C'est la une de mes ambitions, mays de laquelle je sousmetz l'execution a vostre commandement, n'en voulant que ce qu'il vous plaira de m'en permettre. Que s'il vous plaist m'en donner la permission, ce sera, Dieu aydant, sans que la Mayson en reçoive aucune charge ; madame l'Abbesse seule en sera importunee de seulement supporter l'incommodité de voir aupres de soy une inutile et maussade fille et servante.
Vous voyes, Monsieur mon Pere, avec quelle liberté je me pousse envers vous. Croyés, je vous supplie, que c'est pour la totale confiance que j'ay d'estre en vostre ame ce que je suis en la mienne ; c'est,
Monsieur mon Pere,
Vostre tres humble filz et serviteur, FRANçs, E. de Geneve. Monsieur mon Pere, permettes moy de presenter icy mon tres humble service et obeissance a madame ma mere , que je supplie de me continuer en l'honneur de sa maternelle bienveuillance.
CCLXXXII A LA PRéSIDENTE BRULART Ouvrir son âme à tout venant, vivre dans la contrainte: deux excès ; il faut garder une honnête liberté. - Eloge d'un confesseur. - Exhortation à soumettre en tout sa volonté à celle de Dieu. - Solidité éternelle des amitiés fondées sur l'amour de Jésus-Christ.
Vers le 20 avril 1605 .
Madame ma tres chere Seur, Vous m'aves infiniment consolé a m'escrire si souvent comme vous aves fait ; de mon costé, je n'ay jamais manqué de vous escrire par toutes les commodités qui s'en sont presentees. Je vous ay jusques a present respondu de point en point a tout ce que vous m'aves demandé, et je sçai que vous aves maintenant mes lettres en main.
Il me reste a vous dire que j'ay escrit si amplement a madame l'Abbesse vostre bonne seur (Lettre 280); que j'espere qu'elle en sera consolee. Je sçai que sa santé corporelle depend en bonne partie de la consolation spirituelle. Il me semble qu'elle a un petit trop de crainte que je ne m'offence si elle communique son interieur a quelque autre ; et la verité est que quicomque veut proffiter il ne faut pas l'aller espanchant ça et la indistinctement, ni changer a toute apparence de methode et façon de vivre ; mais aussi doit on vivre avec une honneste liberté, et, quand il est requis, il ne faut faire nulle difficulté d'apprendre d'un chacun et de se prevaloir des dons que Dieu met en plusieurs. Je ne desire rien tant, que de voir en elle un cœur estendu et sans aucune contrainte au service de Dieu. Je le vous dis aussi, affin que vous me reconnoissies fort et que vous allies a vostre ayse, tant qu'il se peut, en la voye de la sainte perfection.
J'ay escrit asses amplement a M. [Viardot,] a qui j'avois jetté beaucoup de mon amitié estant par dela. Je le prie qu'il voye le plus qu'il pourra le monastere du Puy d'Orbe je m'asseure qu'il luy sera utile, et Dieu, sans doute, l'a preparé pour cela, dont je louë sa divine Majesté de tout mon cœur. Pour vous, ma chere Seur, je vous ay des-ja dit en une autre lettre (Lettre 225)
que non seulement j'appreuvois le choix que vous avies fait d'iceluy pour estre vostre confesseur, mais que je m'en consolois; et vous disois que vous pourres apprendre de luy ce qui sera convenable touchant les aumosnes et autres charités que vous voules et deves faire. Vous feres bien aussi de luy obeir en tout le reste de vostre conduitte interieure et spirituelle, sans que pourtant je me veuille exempter de contribuer tout ce que Dieu me donnera de lumiere et de force, car il ne me seroit pas possible de desfaire la sainte liayson que Dieu a mis entre nous.
Affermissés tous les jours de plus en plus la resolution que vous aves prise avec tant d'affection de servir Dieu selon son bon playsir et d'estre tout entierement sienne, sans vous rien reserver pour vous ni pour le monde. Embrassés avec sincerité ses saintes volontés, quelles qu'elles soyent, et ne pensés jamais avoir atteint a la pureté de cœur que vous luy deves donner, jusques a ce que vostre volonté soit non seulement du tout, mais en tout, et mesme es choses plus repugnantes, librement et gayement sousmise a la sienne tres sainte ; regardant a ces fins, non le visage des choses que vous feres, mais Celuy qui vous les commande, qui tire sa gloire et nostre perfection des choses les plus imparfaittes et chetifves (1 Co 1,27), quand il luy plaist.
Non, plus de ceremonies entre nous; nos liens ne sont pas faitz de ces cordes-la. Ilz sont invariables, incorruptibles et eternelz, puisque nous nous aymerons au Ciel pour le mesme amour de Jesus Christ qui nous joint de cœur et d'ame icy bas, et qui me rend Vostre tres humble et tres affectionné serviteur, FRANçs, E. de Geneve.
CCLXXXIII A LA BARONNE DE CHANTAL Le voyage de la Baronne en Savoie décidé. - Moyens de rendre l'entrevue fructueuse: l'examen de son âme, la prière, la confiance en Dieu et au Saint. - Le mieux, c'est d'apporter l'indifférence de la volonté propre. - Dans quelles âmes Dieu se plaît d'agir. - Le congé du confesseur -Informations discrètes demandées sur le monastère du Puits-d'Orbe dans l'intérêt de sa jeune sœur. - Souhaits de bon voyage. - Itineraire à suivre de Saint-Claude à Thorens, - Une cérémonie religieuse l'oblige à changer la date fixée pour l'arrivée de la Baronne.
Annecy, vers le 20 avril 1605.
Madame ma tres chere Seur, Voyci une courte response a vos dernieres lettres. Puysque vous estes resolue de me revoir entre ci et Pentecoste et que vous en esperes tant de fruit, venes au nom de Dieu, et pour une bonne fois. Le lieu que je vous marqueray, c'est chez ma mere a Thorens, par ce qu'en cette ville je ne sçaurois promettre un seul moment de mon tems. Le jour sera le samedi suivant l'Ascension, affin que je vous puisse donner les quatre ou cinq jours suivans francs et libres, avant que la feste de Pentecoste arrive, en laquelle il faut necessairement que je vienne icy a Neci pour faire l'Office et mon devoir. Je ne vous puis dire, si nous aurons besoin de beaucoup de jours pour la reveue de tout vostre estat interieur ; peu plus, peu moins, en fera la rayson.
Sil vous arrivoit quelqu'incommodité pour laquelle il falust differer vostre venue, vous n'aures pas pour cela besoin de m'advertir par homme expres, mais seulement par la premiere commodité, puisque, passé ce tems-la, je seray a la visite et ne m'arresteray nulle part jusques a Nostre Dame de septembre que je seray icy quinze jours seulement : si que, entre ci et la, vous auries asses de loysir de m'advertir. Je dis cela en cas que le sujet mesme de la retardation de vostre voyage ne meritast pas de soy mesme de m'en advertir ; mais pour cela faites comme vous jugeres, ou pour m'advertir ou pour ne point m'advertir.
Praepares bien tout ce qui sera requis pour rendre ce voyage fructueux, et tel que cett'entrevëue puisse suffire pour plusieurs annees. Recommandes le a Nostre Seigneur. Fouïllés tous les replis et voyés tous les ressors de vostre ame, et considerés tout ce qui aura besoin d'estre ou rabillé ou remis. De mon costé, je presenteray a Dieu plusieurs sacrifices, pour obtenir de sa bonté la lumiere et grace necessaire, pour vous servir en cette occasion. Je vous dirois bien que vous praeparassies une grande, mais je dis une tres grande et absolue confiance en la misericorde de Dieu premierement, puis en mon affection, mais je sçai que de cela la provision est toute faitte.
Sil vous semble qu'a mesure que vostre souvenance et consideration vous suggereront quelque chose, il vous soit utile de le marquer avec la plume, je l'appreuverois fort. Le plus que vous pourres apporter d'abnegation ou indifference de vostre propre volonté, c'est a dire de desir et resolution de bien obeir aux inspirations et instructions que Dieu vous donnera, quelles qu'elles soyent, ce sera le mieux, car Nostre Seigneur agit es ames qui sont purement siennes et non praeoccupees d'affections et de propres volontés. Mais sur tout, gardes de vous inquieter en cette praeparation; faites-la doucement et en liberté d'esprit. En ce qui regarde les ennuys des tentations de la foi ne vous y amuses pas, mais attendes que vous soyes icy, car ce sera bien asses tost. Ne partes pas sans le congé de vostre confesseur ; je veux croire que vous luy en aves communiqué vos deliberations avant que d'en resoudre. Au demeurant, il faut que je vous supplie de me faire un bien. Ma mere desire infiniment d'envoyer ma jeune seur au Puy d'Orbe, affin de la despayser et de luy faire prendre le goust de la devotion ; mais elle ne voudrait nullement que ni madame l'Abbesse ni sa Mayson en receut aucune incommodité que celle du soin de ses meurs. C'est pourquoy je desire quil vous playse de m'apporter asseurance de tout ce quil sera requis de faire a cette intention, sans que madame l'Abbesse le sache, affin que tout aille comm'il faut et que ma seur aye ce bien de [vous accompagner a ] vostre retour. Voyla de la peyne que je vous donne, mais c'est encor pour un office de charité. Il me reste seulement a prier Nostre Seigneur quil soit vostre guide et conducteur en ce voyage et en tout le reste de vos actions. Je l'en supplie de tout mon cœur, et vous, ma chere Seur, de venir joyeuse en luy, qui est vostre joye et consolation. Si vous sçavies comme je vous escris, vous excuseries bien l'indigestion de mes paroles et de mon stile ; mais cet (sic) tout un. Je vous escris sans entendement, mais je ne vous escris pas sans un cœur plein d'extraordinaire desir de vostre bien et perfection. Courage, ma Seur, Dieu vous sera bon et propice. Je suis vostre serviteur tres dedié en son nom. Amen.
F.
De Saint Claude, vostre chemin s'adresse droit a Gex, ou je vous feray tenir un homme qui vous accompaignera jusques chez ma mere. Vous viendres de Gex a Geneve ou, si vous ne voules pas, vous n'arresteres point, et si vous voules, vous pourres arrester, car il ni a pas de danger, et de la vous viendres a Thorens. De Saint Claude a Gex il ni a que six lieues, et de Gex a Thorens, sept. L'homme qui vous ira au rencontre vous conduira. Je vous attendray plus tost la veille de l'Ascension que le samedi suivant. Je vous invitois a la veille de l'Ascension, mais comme je fermois la lettre, des Peres Chartreux me sont venuz conjurer d'aller en un monastere voysin consacrer des filles ; si que le jour auquel je vous attendrey sera le samedi suivant. Dieu vous ayde. C'est le 21 de may.
Revu sur l'Autographe conservé au 2d Monastère de la Visitation de Rouen.
CCLXXXIV A M. CHARLES D'ALBIGNY (MINUTE) Plusieurs paroisses sont dépourvues de pasteurs ou n'ont que des vicaires. Inconvénients de cette privation. - Obligation urgente pour les Chevaliers de Saint-Maurice de fournir " les portions congrues" aux curés. - Montrer de la bienveillance à quelques personnes qui veulent se convertir. - Le collège d'Annecy aurait grand besoin des Pères Jésuites.
Annecy, [avril-mai] 1605 ,
Monsieur,
L'esperance qu'on me donnait d'avoir bien tost lhonneur de vous voir de deça, me faysoit attendre de vous supplier humblement pour beaucoup de grandes necessités ecclesiastiques qui sont en ce diocéese ; mais puisque nous sommes encor incertain de la jouissance du bien de vostre praesence, j'ay prié le sieur Gottri , present porteur, d'aller a Chamberi pour apprendre de vous, Monsieur, quelle issue ces bonnes affaires pourront avoir. C'est que les parroisses d'Armoy, Reyvre, Draillans, Tonnay sont entierement desprouveües de pasteurs, n'ayant autre assistence que d'une visitation toutes les semaynes, que les plus voysins curés y font. Or, Monsieur, il n'est possible que de cette privation de gens d'Eglise, il n'arrive beaucoup d'inconveniens, et seroit bien plus raysonnable que messieurs les Chevaliers de Saint Maurice fussent sans biens ecc1esiastiques que non pas que les peuples fussent destituëes (sic) de l'office requis a leur salut.
Il y a encor plusieurs autres parroisses qui ne sont pas assorties de leurs besoins, comme Thounon, qui n'a point de curé, ains seulement des vicaires ; Ivoire en est de mesme et quelques autres, a quoy messieurs les Chevaliers sont tenus de fournir et prouvoir quant aux portions congrues, comme moy quant aux personnes. Ilz n'ont plus aucun sujet de se plaindre de l'excessiveté des portions, puisque, Monsieur, elles ont esté reduites en vostre prœsence a la plus moderee quantité qu'elles pouvoyent avoir ; il ne reste donques que d'accomplir ce qui fut arresté. Les mesmes sieurs Chevaliers commencent a prendre possession de certaines autres commendes nouvellement erigees sur des prieurés et benefices ecc1esiastiques. Il sera requis que tout de mesme, sur chacun d'iceux, on prenne des portions congrues pour les curés, affin que le service pour lequel les biens furent mis en l'Eglise, ne soit pas du tout delaissé ; et si en ce commencement cela ne se fait, il sera par apres malaysé de le faire, d'autant que la douceur de la possession rendra les commendeurs difficiles a lascher.
Il y a quelques honnestes personnes qui veulent revenir a l'Eglise et quitter l'heresie, et desireroyent a cet effect quelques petites faveurs de Vostre Excellence, laquelle, pour ce regard, en entendra les particularités du porteur et luy en dira ses volontés.
. Je ne sçai, Monsieur, si je doy plus rien esperer pour le college de cette ville, qui a tant besoin des Peres Jesuites , mays je sçai bien que n'en puis rien esperer que par l'assistence de vostre charité, la grandeur delaquelle me promet qu'elle me pardonnera si je vous donne tant et si souvent de l'importunité.
Je prie Nostre Seigneur pour vostre conservation et prosperité, demeurant tres obligé d'estre, Monsieur,...
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.
CCLXXXV A LA BARONNE DE CHANTAL (INéDITE) Envoi d'un guide. - Souhaits de bienvenue. - Une consécration de vierges à Notre-Seigneur et la consécration mystique d'une veuve.
Mélan, 19 mai 1605.
Ma chere Fille,
Cet homme vous va rencontrer a Gex pour vous accompagner en cette derniere journee de vostre voyage . Si je pouvois me remuer aussi aysement que luy, j'y fusse allé moy mesme. Venes joyeusement, Dieu vous attend. Je le supplie qu'il vous accompagne a jamais. Je m'en vay consacrer des vierges a Nostre Seigneur , et mentalement je luy consacreray une vefve avec elles, a laquelle je souhaitte la pureté, le merite et la recompense des vierges. A Melan, jour de l'Ascension. Celuy duquel Dieu vous donne l'ame, F.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Nancy.
CCLXXXVI A LA MêME A propos d'une image représentant sainte Anne, la Vierge Marie et Jésus enfant. - Explication de leurs attitudes. - Naïves applications. - Pieux souhaits.
Annecy, 29 mai 1605.
Voyla, ma Fille, l'image que je vous envoye : elle est de vostre sainte Abbesse , pendant qu'elle estoit encor au monastere des mariees, et de sa bonne mere, laquelle estoit venue du convent des vefves pour la visiter. Voyés la fille, comme elle tient les yeux baissés : c'est par ce qu'elle ne peut regarder ceux de l'Enfant. La mere, au contraire, les esleve, par ce que c'est sur ceux de son Poupon. Les vierges ne levent les yeux que pour voir ceux de leur Espoux, et les vefves les baissent, si ce n'est pour avoir le mesme honneur.
Vostre Abbesse est glorieusement ornee d'une couronne sur la teste, mays, elle ne la regarde point, ains regarde en bas, a certaines petites fleurs esparses sur le marchepied de son siege. La bonne mere grand a pres de soy, a terre, un panier plein de fruitz. Je pense que ce sont les actions de sainteté des vertus humbles et basses, qu'elle veut donner a son mignon tout aussi tost qu'elle l'aura entre ses bras.
Au demeurant, vous voyés que le doux Jesus se panche et tourne du costé de sa mere grand, toute vefve qu'elle est, et mal coiffee et simplement vestue. Et si vous y prenes bien garde, il tient un monde en ses mains, lequel il destourne doucement a gauche, par ce qu'il sçait bien qu'il n'est pas propre aux vefves ; mais de l'autre main il luy presente sa sainte benediction.
Tenés vous aupres de cette vefve, et, comme elle, ayés vostre petit panier. Tendés les yeux et les bras a l'Enfant ; sa Mere, vostre Abbesse, vous le donnera a vostre tour, et luy tres volontier s'inclinera a vous et vous benira glorieusement. Hé, que je le desire, ma Fille ! Ce souhait est respandu tout par tout en mon ame, ou il residera eternellement.
Vivés joyeuse en Dieu, et salués tres humblement en mon nom madame vostre Abbesse et vostre chere Maistresse. Le doux Jesus soit assis sur vostre cœur et sur le mien ensemblement, et qu'il y regne et vive a jamais. Amen.
FRANçs, E. de Geneve.
Le 29 may 1605.
CCLXXXVII A L'ABBé D'ABONDANCE, VESPASIEN AIAZZA (INéDITE) A qui revient la bénédiction des cloches ; délégation générale et pouvoir de déléguer par l'Abbé d'Abondance, en des cas semb1ables.-Actions de grâces pour l'avènement du Pape Paul V. - la défaite d'un ministre dans une conférence publique.
Annecy, 1er juin 1605.
Monsieur, C'est sans doute que, de droit ordinaire, la benediction des cloches, come (sic) de toutes autres choses qui sont beneistes avec le cresme, ne peut estre faite que par l'Evesque, ou soit que telle benediction procede de l'Ordre episcopal, ou, come je crois plustost, qu'elle soit reservee pour la dignité. Neantmoins, par tout deça les monts, ou les dioceses sont extremement grandes et embroulliees, la coustume porte que les Evesques puissent deputer digniorem sacerdotem ; com' il est expressement declairé in Institutione Parrochorum Petri de Villars. Metropolitani nostri , a l'authorité duquel je m'arreste non seulement par ce qu'il est nostre superieur, mais parce quil est tres-docte et grand personnage. Et pour dire la verite, il me semble qu'en ces choses cerimoniales, il n'y a pas grand danger de suivre l'opinion qui facilite nostre charge, et mesmes es lieux ou pour la multitude des parroisses, la distraction seroit grande de se porter a touttes sortes de semblables actions.
Prenez donques la peine, Monsieur, in Nomine Domini, de faire la benediction requise en vostre parroisse, non seulement pro hac vice tantum, neque pro hac re tantum, sed pro omnibus similibus in quibus, aut de jure, aut de consuetudine, Episcopus delegare potest (Non seulement pour cette fois, non seulement pour ce cas présent, mais encore pour tous les cas analogues où l'Evêque peut déléguer, en vertu soit du droit, soit de la coutume.). Et de plus, si vous avez trop d'incomodite de vous y emploier vous mesmes, emploiez y qui bon vous semblera, car je le tiens pour deputé a ce faire et l'advoüe. Dimanche nous faisons la solemnelle action de graces pour l'eslection du Pape Paul V *, qui fut cy devant Cardinal Borghese, aagé de 52 ans, plain de suavite, de meurs, de doctrine et de sainteté.
Il .nous est arrive une fascheuse nouvelle de la revolte et reddition de la ville d'Anvers entre les mains du comte Maurice. Elle n'est pas encor bien confirmee ; neantmoins, Pessimus in dubiis augur timor. (La crainte, quand les choses sont incertaines, est un bien triste présage.)
Il a quinze jours quil se tint une conference a Dijon entre un Pere Jesuiste et l'un des plus habiles ministres qui soit en France , ou le Jesuiste feit si excellemment, que le ministre, ne pouvant supporter les efforts du combat, demeurast pasmé sur la place, avec une tres-grande confusion .
Je prie Dieu, Monsieur, quil vous comble de ses graces, et suis Vostre serviteur plus humble,
FRANçs, E. de Geneve.
A Nicy, ce 1er juin 1605.
A Monsieur Monsieur l'Abbé d'Abondance.
Revu sur l'original conservé à la Visitation d'Annecy.
CCLXXXVIII A LA BARONNE DE CHANTAL Grâce inestimable pour une âme que Dieu a faite toute sienne: en garder la souvenance par la célébration du jour anniversaire. - Les amitiés que la mort ne peut dissoudre. - Ne pas regarder à qui, mais pour qui on obéit.
Annecy, commencement de juin 1605.
J'oubliay de vous dire, ma chere Fille, que si les oraysons de saint Jan, de saint François et les autres que vous dites, vous donnent plus de goust en françois, je suis bien content que vous les recities comme cela. Demeurés en paix, ma Fille, avec vostre Espoux bien serré entre vos bras.
0 que mon ame est satisfaitte de l'exercice de penitence que nous avons fait ces jours passés, jours heureux, et acceptables (2 Co 6,2), et memorables ! Job (Jb 3,3) desire que le jour de sa naissance perisse et que jamais il n'en soit memoire ; mais moy, ma Fille, je souhaitte, au contraire, que ces jours esquelz Dieu vous a faitte toute sienne, vivent a jamais en vostre esprit et que la souvenance en soit perpetuelle. Ouy da, ma Fille, ce sont des jours desquelz le souvenir nous sera eternellement aggreable et doux sans doute, pourveu que nos resolutions, prises avec tant de force et de courage, demeurent closes et a couvert sous le precieux sceau que j'y ay mis de ma main . Je veux, ma Fille, que nous celebrions toutes les annees les jours anniversaires de ceux ci, par l'addition de quelques particuliers exercices a ceux qui nous sont ordinaires. Je veux que nous les appellions jours de nostre dedicace, puisqu'en iceux vous aves si entierement dedié vostre esprit a Dieu. Que rien ne vous trouble ci apres, ma Fille ; dites avec saint Paul (Ga 6,17) : Au demeurant, que nul ne me fasche, car je suis stigmatisé des playes de mon Maistre ; c'est a dire, je suis sa servante, voüee, dediee, sacrifiee. Gardés bien la clausure de vostre monastere , ne laissés point sortir vos desseins ça et la, car cela n'est qu'une distraction de cœur. Observés bien la regle, et croyés, mais croyés-le bien, que le Filz de madame vostre Abbesse sera tout vostre.
Nourrissés tant qu'il sera possible beaucoup d'union entre vous et mes dames du Puy d'Orbe et Brulart, car il me semble que cela leur sera proffitable.
Vous connoistres asses, a voir que je vous escris a tout propos, que je vous vay suyvant en esprit, et il est vray. Non, il ne sera jamais possible que chose aucune me separe de vostre ame ; le lien est trop fort. La mort mesme n'aura point de pouvoir pour le dissoudre, puisqu'il est d'une estoffe qui dure eternellement.
Je suis fort consolé, ma chere Fille, de vous voir pleine du desir d'obeissance ; c'est un desir de prix incomparable, et qui vous appuyera en tous vos ennuys. Helas, nenny, ma tres aymee Fille, ne regardés point a qui, mais pour qui vous obeisses. Vostre vœu est dressé a Dieu, quoy qu'il regarde un homme. Mon Dieu, ne craignés point que la providence de Dieu vous defaille ; non, s'il estoit besoin, il envoyeroit plustost un Ange pour vous conduire que de vous laisser sans guide, puisqu'avec tant de courage et de resolution vous voules obeir. Et donq, ma chere Fille, reposes vous en cette Providence paternelle, resignes vous du tout en icelle ; et cependant, tant que je pourray, je m'espargneray pour vous tenir parole, affin que, moyennant la grace celeste, je vous serve longuement. Mais cette divine volonté soit tousjours faitte. Amen.
CCLXXXIX A LA PRéSIDENTE BRULART Mettre un cœur vaillant à faire ce que Dieu veut. - Ne pas regarder à la substance de nos actions ; les plus chétives deviennent honorables si Dieu les ordonne. - N'aimer rien trop. - Le propre des roses et des lis. Soyons ce que Dieu veut et non ce que nous voulons, contre son gré.
Annecy, 10 juin 1605.
Madame ma tres chere Seur,
Me voyci a vous escrire et ne sçai quoy, sinon que vous allies tous-jours gayement en ce chemin celeste auquel Dieu vous a mise. Je le beniray toute ma vie des graces qu'il vous a preparees : preparés-luy aussi de vostre costê des grandes resignations en contreschange, et portés vaillamment vostre cœur a l'execution des choses que vous sçaves qu'il veut de vous, malgré toutes sortes de contradictions qui se pourroyent opposer a cela.
Ne regardés nullement a la substance des choses que vous feres, mais a l'honneur qu'elles ont, toutes chetifves qu'elles sont, d'estre voulues de sa volonté divine, ordonnees par sa providence, disposees, par sa sagesse. En un mot, estant aggreables a Dieu et reconneuës pour cela, a qui doivent elles estre desaggreables ? Prenés garde, ma tres chere Fille, a vous rendre tous les jours plus pure de cœur. Or, cette pureté consiste a priser toutes choses et les peser au poidz du sanctuaire, lequel n'est autre chose que la volonté de Dieu. N'aymés rien trop, je vous supplie, non pas mesme les vertus, que l'on perd quelquefois en les outrepassant. Je ne sçai si vous m'entendes, mais je le pense : je regarde a vos desirs, a vos ardeurs. Ce n'est pas le propre des roses d'estre blanches, ce me semble, car les vermeilles sont plus belles et de meilleure odeur ; c'est neanmoins le propre du lys. Soyons ce que nous sommes, et soyons le bien, pour faire honneur au Maistre ouvrier duquel nous sommes la besoigne (Ep 2,10). On se mocqua du peintre qui, voulant peindre un cheval, fit un taureau excellemment bien fait : l'ouvrage estoit beau en soy, mais peu honnorable a l'ouvrier, qui avoit autre dessein et n'avoit bien fait que par hasard. Soyons ce que Dieu veut, pourveu que nous soyons siens, et ne soyons pas ce que nous voulons contre son intention ; car, quand nous serions les plus excellentes creatures du Ciel, dequoy nous serviroit cela, si nous ne sommes pas au gre de la volonte de Dieu ? Je redis a l'adventure trop cela, mais je ne le diray plus si souvent, puisque mesme Nostre Seigneur vous a des-ja beaucoup fortifiee en cet endroit.
Faites moy ce bien de m'advertir du sujet de vos meditations pour cette annee presente ; je me consoleray a le sçavoir, et du fruit qu'elles font en vous. Soyes joyeuse en Nostre Seigneur, ma chere Seur, et tenes vostre cœur en paix. Je salue monsieur vostre mary, et suis immortellement, Madame, Vostre tres affectionne et fidelle serviteur et frere, FRANçs, E. de Geneve.
Le 10 juin 1605.
CCXC A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-D'ORBE (INéDITE) La vraie simplicité dans l'accusation des péchés, très agréable à Dieu. - En se confiant à un confesseur. éviter de paraître mépriser les autres. - Se défier des divagations de l'esprit. - Prière " de bien humilier " Jeanne de Sales.
Annecy, 16 juin 1605.
Madame ma tres chere Seur et Fille, Pour me tenir en possession de vous escrire a toutes les commodites qui s'en presenteront, je vous diray ces trois ou quatre choses lesquelles j'ay dittes a madame de Chantal nostre bonne seur, mais non pas si clairement quil ne soit encor utile de vous les representer icy.
Vous m'escrivies n'a gueres que vous esties tous-jours pleyne de difficultés pour la confession. Or, ma Fille, ni a-il pas moyen de. dissoudre petit a petit ces difficultés ? Il le faut sans doute, et procurer d'avoir une vraye simplicité chrestienne, delaquelle le principal effect consiste a naifvement se declairer en confession, et bien plus encores ; car je ne doute point qu'un jour Dieu vous fera la grace d'estre si humble que vous desireres que non seulement vos peres spirituelz, mais les autres aussi sachent toutes vos imperfections. Courage, ma chere Fille. Il ne faut plus que nos inclinations naturelles maistrisent nostr'ame ; il faut que ce soit la lumiere superieure, et que, partant, encor que naturellement nous ayons de la peyne a nous communiquer, la rayson neanmoins et la connoissance du devoir nous emporte a toutes les executions des choses aggreables a Dieu, entre lesquelles, celle ci de descouvrir sa conscience quand et a qui il est requis, est une des plus principales. Je me contente infiniment de ce que vous m'escrives que, non obstant' toutes difficultés, en fin en fin vous passiés outre. C'est ainsy quil faut faire, sans doute, affin de s'aprivoyser avec son devoir.
Je ne sçai encor si vous aurés choysi monsieur Viardot pour vous visiter quatre ou cinq fois l'annee, avec quelque soin special du progres spirituel de vostre Mayson. Vos lettres, ce me sembloit, tendoyent a cela, qui m'occasionna de luy en escrire ; neanmoins, je ne veux pas en cela vous donner aucune contrainte. Voyes bien et considerés si vous pourres vous bien ranger a luy donner de la confiance, et escrivés moy tout au plus tost vostre intention, affin que, selon cela, je luy en puisse derechef escrire et luy dire encor plus amplement mon opinion touchant vostre conduite, a laquelle je ne puis cesser de penser et soigner jour et nuit. Si faut il pourtant faire en sorte que le bon Pere Recteur n'aye pas sujet de s'estimer mesprisé ; car encor quil le supporteroit charitablement, cela neanmoins ne seroit pas honneste. Que sil luy plait prendre la peyne de vous voir quelquefois, ce vous sera tous-jours tant plus de bien. Que s'il se treuvoit quelque disparité d'opinion entre luy et monsieur Viardot, vous ne mescontenteres ni l'un ni l'autre en vous en rapportant a moy, auquel l'un et l'autre sçavent bien que vous aves speciale confiance. Et moy, ma chere Fille, je prieray tant Dieu, quil m'assistera a vous bien conseiller.
Nostre seur de Chantal me dit quelque chose de certaines craintes et ombres qui se presentent quelquefois a vous en vos prieres ; et je luy dis que vous ne deviés pas seulement arrester un seul moment vostre esprit a considerer si cela estoit ou non, ni que cela peut estre ou que c'est ; car je vous asseure, ma chere Seur, que cela n'est rien du tout, sinon une divagation d'imaginative que l'apprehension de la solitude, ou l'ennuy et difficulté de ces commencemens engendre en vostre esprit. Tenes donq ferme, car ce n'est rien ; et quand cela vous arrivera, ne vous amuses ni peu ni prou a penser et philosopher la dessus, mais tenes vous pour tout asseuree que Dieu est avec vous, et divertisses soudainement vostre pensee a quelqu'autr'object, comme seroit a Jesuschrist qui vous regarde des le Ciel et a sa sainte Nlere.
J'ay esté infiniment consolé, sachant combien vous estes estroittement jointe de cœur avec madame de Chantal, delaquelle je puis bien respondre qu'elle vous cherit avec un'affection tout'entiere et parfaitte. Vous aves maintenant ma jeune seur, laquelle Sans doute vous fera bien de l'incommodité ; mais il ni a remede, je ne sçaurois vous en faire ni des excuses ni des ceremonies, j'ay trop de confiance en cett'estroitte alliance qui est entre nous. Et voyla tout ce que j'en dis, sinon que je vous supplie de la bien humilier.
Pour moy, ma chere Seur, croyes fermement que mon ame, toute telle qu'ell'est, est toute vostre. Je le dis devant Dieu, auquel je demande incessamment vostre gloire et vostre perfection. Je la vous souhaite et desire avec un'ardeur extreme, et suis, Ma tres chere Fille,
Vostre tres humble et tres asseuré serviteur et frere en Nostre Seigneur,
FRANçs, E. de Ge[neve].
XVI juin 1605.
Faites-moy sçavoir bien au long la disposition de vos filles, que c'est que monsieur Neron (note 55) aura treuvé bon de faire en vostre Mayson et, plus que tout, quell'est vostre inclination au choix d'un Pere spirituel auquel de dela vous puissies jetter vostre confiance.
A Madame
Madame l'Abbesse du Puis d'Orbe, Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Nancy.
Fac –similé de la fin de la lettre 290 (note 81) et du début de la lettre 292
CCXCI A MADAME DE LIMOJON (INéDITE) Retrancher de notre vie les superfluités mondaines. - Ce n'est pas l'œuvre d'un jour que de se conquérir soi-même ; raisons de l'entreprendre avec courage. - La principale leçon de Notre-Seigneur. - Ayons une piété qui plaise à Dieu et aux hommes. - Le Saint désire qu'on lui écrive naïvement, sans cérémonie. - Pressante exhortation finale de se donner à Dieu.
Annecy, 28 juin 1605.
Madame,
Je n'avois garde d'esconduire monsieur Mondon en sa demande, puisque non seulement elle tend a une bonne et charitable execution, mais aussi elle m'a occasionné le bien de recevoir de vos lettres et lettres pleines de bonnes nouvelles.
Ouy vrayment, Madame, il faut aller tout bellement a retrancher de nostre vie les superfluités et mondanités. Ne voyes vous pas que l'on n'esmonde point les vignes a coups de coignee, mais que l'on les coupe avec la serpe doucement et sarment apres sarment ? J'ay veu telle piece de sculpture que le maistre a manié dix ans avant qu'elle fust parfaitte, et n'a jamais cessé d'en lever avec le ciseau et le burin, et petit a petit, tout ce qui empeschoit la juste proportion. Non sans doute, il n'est pas possible d'arriver en un jour ou vous aspires : il faut ores gaigner ce point, demain un autre, et pied a pied nous nous rendrons maistres de nous mesmes, qui ne sera pas une petite conqueste.
Continues, je vous supplie, avec confiance et sincerité en cette sainte poursuitte, de laquelle despend toute la consolation de l'heure de vostre mort, toute la vraye douceur de cette vie presente et toute l'asseurance de la future. Je sçai que l'entreprise est grande, mais non pas tant que la recompense. Il n'est rien qu'un'ame genereusement resolue ne puisse faire, moyennant l'assistance de son Createur (Ph 4,13). Et mon Dieu, que vous seres heureuse si au milieu du monde vous conserves Jesus Christ dedans vostre cœur ! Je le supplie qu'il y veuille vivre et regner eternellement.
Souvenes vous de la leçon principale, laquelle il nous a laissee en trois motz, affin que nous ne l'oubliions jamais et que, cent fois le jour, nous la puissions repeter : Apprenes de moy, dit-il, que je suis doux et humble de cœur (Mt 11,29). C'est tout, en somme, d'avoir le cœur doux a l'endroit du prochain et humble a l'endroit de son Dieu. Donnes a tout moment ce cœur a nostre Sauveur, faites que ce soit le cœur de vostre cœur. Vous verres qu'a mesure que ce saint et delicat Amant prendra place en vostre esprit, le monde, ses vanités et superfluités en sortiront.
Je vous l'ay dit, Madame, et je vous l'escris maintenant : je ne veux point une devotion fantasque, brouïllonne, melancholique, fascheuse, chagrine; mais une piete douce, souëfve, aggreable, paysible et, en un mot, une piete toute franche et qui se fasse aymer de Dieu premierement, et puis des hommes. C'est trop pour cette fois, et en si peu de loysir que j'ay.
Il faut seulement que je vous responde sur ce que vous me demandes, comm'il faut que desormais vous m'escrivies. Sçaves-vous comment, Madame ? Escrives moy librement, sincerement et naïfvement. Je n'ay pas autre chose a dire pour cela, sinon que vous ne deves pas mettre sur la lettre Monseigneur tout court, ni autrement ; il suffit d'y mettre Monsieur, et pour cause. Je suis homme sans ceremonie, et vous cheris et honnore de tout mon cœur pour plusieurs raysons, mais sur tout par ce que j'espere que Nostre Seigneur vous veut avoir pour toute sienne. Soyés le, Madame, soyés le, je vous supplie. Notés bien et vous resouvenes de ce que je vous ay dit : offrés et donnés a tout moment vostre cœur a Dieu, souspirés a luy, rendes vostre devotion aggreable, sur tout a monsieur vostre mari, et vives joyeuse d'avoir pris ce genre de vie.
Je prie tous-jours Dieu qu'il vous tienne de sa sainte main ; rendes moy le reciproque, et jettés quelques souspirs au pied de la Croix pour mon ame, laquelle est toute voüee au service de la vostre et de tout ce qui vous est plus cher. Je suis, Madame,
Vostre serviteur tres affectionné et plus humble en Nostre Seigneur,
FRANçs, E. de Geneve. Ce XXVIII juin 1605.
A Madame Madame de Limogeon.
Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Turin.
CCXCII A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-D'ORBE (INéDITE) L'Abbesse s'étant offensée que le Saint eût voulu payer la pension de sa sœur, celui-ci se défend. – Il la presse vivement de renoncer au dessein de quitter l'abbaye et l'encourage à continuer la réforme. - Indications pour la récitation des Heures, conformes aux prescriptions de sainte Thérèse. - Permission de chanter des cantiques pendant la récréation.
Annecy, 29 juin 1605.
Madame ma chere Seur, Je vous escrivis la lettre precedente (lettre 290), sur l'asseurance que j'avois au voyage d'un Pere Cordelier, lequel n'a pas reusci, et elle m'est demeuree, en attendant de jour a autre, jusques a l'arrivee de la vostre, receu (sic) par l'homme de ma mere ; en response a laquelle, permettes moy, je veux dire, ayes aggreable que je vous parle en vray pere.
La rayson pour laquelle je voulais que la pension de ma jeune seur fut payee est plus grande que tout ce que vous me dites. Ce n'est ni vostre incommodité, ni vostre pauvreté, ni toutes ces considerations que vous aves rencontrees, et sur tout ce n'est pas pour ne me point rendre vostre obligé. Non, ma Fille, je ne crain (sic) point les liens et chaisnes qui m'obligeront a vous, car le grand lien spirituel me serre si fort, que tous les autres me semblent des filetz d'araignees en comparayson. Je ne mesure rien a cett'aulne-la ; mon aulne c'est la canne d'or avec laquelle les Anges mesurent le pavé de la Hierusalem spirituelle (Ap 21,15). L'amour que je vous porte ne pense nullement a cela; je ne sçai pas comme le vostre y va songer. Sçaves vous ce que je pensais ? C'est que, puisque j'avois declairé mon opinion a bon escient, j'estimois que vous y accommoderies la vostre et croiries que j'avois rayson, sans vous en enquerir davantage ; mais vous n'estes pas si simple. Sans doute, j'avois la rayson pour moy ; neanmoins, puisque vous vous en offencés, je cede et ne vous en parleray plus, sans qu'il soit besoin que vous employes l'authorité de monsieur nostre pere.
Vous m'aves bien mis plus en peine quand vous m'aves parlé de sortir de cette Mayson-la, mais non pas sans m'en parler. Seigneur Dieu, je croyois que vous n'oseries pas seulement y penser sans mon advis, et vous me parles d'en sortir ! O ma Fille, qu'est ce qui a esbranlé nos resolutions ? Quelle nouvelle difficulté nous peut faire retirer de nos desseins, si proffitables a nos ames, si pleins de la gloire de Dieu ? Ouy vrayment, il m'en faudra bien parler, et faudra bien que nous en parlions a Dieu avant que de le faire. Courage, pour l'amour de Dieu, ma chere Fille. Nous sommes a la veille de l'entiere reformation de ce Monastere-la, et nous quitterons la besoigne ! Faut-il perdre cœur sur le milieu de la victoire ? Ce n'est pas peu que nostre bon pere se soit accommodé a desirer la reformation ; il m'en escrit, mais avec certaines reserves quil desire, dit il, pour la consolation de sa viellesse. Que voules-vous ? il faut un petit s'accommoder a luy. Dieu, qui a fait le reste, fera bien encor quil s'accommodera un jour du tout a nous. Je m'attendois a sçavoir par vostre lettre, ou vostre inclination vous portoit pour la confession ; c'est a dire, si vous receviés pas a plein cœur les advis de monsieur Viardot, si vous y avies pas de la confiance. Mais vous avies la teste pleyne de ma seur et de la cholere de la pension. Ledit sieur Viardot m'en a esclarci, m'escrivant que, par une lettre, vous l'y avies invité, dont je suis bien ayse ; et, suivant cela, je luy escris asses au long de ce que j'ay pensé propre pour vostre Mayson.
Je vous recommande en tout le progres de cette reformation, cette sainte douceur et charité requise ; il faut que ce soit le principal instrument de toute cett'entreprise. La patience vous est requise, par ce que vous y aures mille petitz degoustz ; mais il ni a remede, c'est la gloire de Dieu. Il faut que nostre Rose espanoüisse parmi ces espines (Ct 2,2 et note 44).
Les Novices doivent porter le voile selon la difference de leurs habitz avec les vostres. Ma chere Fille, tenes les yeux sur Jesuschrist qui vous a appellee a cette sainte œuvre ; faites tout pour l'amour de luy. Et pour moy, soyes asseuree que jamais creature du monde ne fut ni ne sera plus entierement vostre que moy. Je ne pense pas que mon affection envers vous et vostre Monastere soit explicable ; je sçai que si vous la voyies vous l'admireries pour sa grandeur et sa constance.
Le doux Jesus soit tous-jours avec vous, ma chere Fille, et je suis vostre, tout entierement vostre en Jesuschrist.
F.
XXIX juin 1605.
J'ay marqué en l'advis que je donne, les Heures canoniques selon que nous les disons en nostre cathedrale, hormis Matines ; qui sont tous-jours dites a 9 heures du soir ; et toutes les mesmes Heures se sont treuvees marquees en mesme sorte es Constitutions de la .M.ere Therese (Ch
5 Des heures Canoniales), Item, je vous avois escrit
(tome 12 lettre 231) que les Dames pouvoyent, au tems de la recreation, chanter des cantiques spirituelz en françois, selon leur disposition ; et je l'ay, du despuis, treuvé de mesme en la Mere Therese (Ribera Vita Matr.Teres.4,24).
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Nancy, CCXCIII A M. CLAUDE DE CRéPY La réforme du Puits-d'Orbe. - le Saint se défend de " vouloir surnager " au conseil des autres. - Services que peuvent rendre à l'Abbesse M. Viardot et M. Néron. - Affection du Saint pour M. de Crépy et pour le Monastère.
Annecy, 29 juin 1605.
Monsieur mon Pere,
Courant je vous escris ces quattre motz pour tres humblement vous saluer et presenter mon advis sur les articles de la reformation de nostre Puis d'Orbe. Je croy que vous ny treuveres rien d'aspre ; mais, Monsieur mon tres honnoré Pere, ne suis-je pas vostre tres obeissant filz ? Et donques, mesnages mon honneur en ne permettant pas que le bon Pere de Saint Benine (note 55) croye que je veüille surnager a son conseil, car je ne le doy pas vouloir. Mais pour ma Seur, c'est ma fille, et, avec vostre congé, je pense que nostre bon Dieu, qui m'a tant donné de cœur a son bien, me donnera de la lumiere pour le service de son esprit. Voyes vous, Monsieur mon Pere, toutes sortes d'espritz ne sont pas bons pour le sien, Il y a un monsieur Viardot a Dijon, qu'elle gouste ; il sera fort bon quil y face quelques voyages, et mesme par ce qu'il sera fort content de prendre mes advis, Je vous supplie donques de l'avoir aggreable. Ni pour cela veux je dire que monsieur Neron (note 55) ne soit tres utile a nostr'entreprise; mais je vous marque un autr'instrument bien sortable. Croyes, Monsieur mon Pere, que si je pouvois autant que je desire, il ne se passeroit point de six mois que je ne fuss'avec vous huit jours en cette devote Mayson ; j'y suis ordinairement d'esprit et d'affection. Dieu nous veüille rendre telz quil nous souhaitte pour sa gloire, et je suis sans fin, Monsieur, Vostre serviteur et filz tres humble et tres fidelle, FRANç', E. de Geneve.
XXIX juin 1605.
Revu sur l'Autographe conservé au 2d Monastère de la Visitation de Lyon
(Vassieux).
CCXCIV A LA BARONNE DE CHANTAL (FRAGMENT INéDIT) Annonce d'une lettre prochaine. - Invitation à écrire. Souhaits de dévotion.
Annecy, 29 juin 1605
………………………………………………………………………………………………… …prou de choses si j'en avois le loysir. Je vous escriray dans peu de jours par le Gardien des Cordeliers d'Aoustun qui doit venir a Lion au jour de saint Bonaventure ; je luy envoyeray mes lettres pour les vous faire tenir. A Dieu, ma Fille tres aymee ; vivés en Jesus Christ et faites quil vive en vous. Tenes vous tous-jours pres de vostre Abbesse (note 68)et avec vostre Maistresse . Ne craignés nullement a m'escrire de vos travaux, car a qui en voudriés vous escrire ? Le doux Jesus soit vostre amour. Amen. Je suis en ses entrailles, plus vostre que mien.F. Le XXIX, jour saint Pierre 1605.
Ma mere ne sçait pas que je vous escrive. J'ay rompu le fil de cette lettre a diverses fois cette matinee. A Madame Madame la Baronne de Chantal, m. f.
Revu sur l'Autographe appartenant à M. le chanoine Bracq, à Mont-Saint-Amand (Belgique).
CCXCV A M. CHARLES D'ALBIGNY (FRAGMENT) Détresse de plusieurs paroisses; prière d'ôter les obstacles qui les empêchent d'être pourvues de pasteurs.
[Vers juillet 1605.]
Monsieur,
Je ne suis nullement en doute de la fermeté de vostre zele et de vostre memoyre es choses qui regardent le service de Dieu. Mais je dois, nonobstant cett'asseurance, me resouvenir moy mesme de vous supplier humblement, comme je fay, pour les necessités de nos cures de Chablaix et Gaillart, destituees de pasteurs faute de moyens, suivant ce que vous pristes la peyne d'en apprendre estant a Thonon. Et permettes moy, Monsieur, je vous en supplie, que je vous resouvienne de ce quil vous pleut m'accorder pour mon particulier, qui est, qu'estant a Chamberi, vous me feries lhonneur de considerer, si pour n'avoir pas voulu accorder des excommunications en matiere criminelle et contre les Canons, il est raysonnable que le temporel de l'evesché ou celuy du vicaire soit saysi. . . . ………………………………………………………………………………………………
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.
CCXCVI A M, ANTOINE D'AVULLY (INéDITE) Sollicitation de la fin d'un paiement.
Annecy, (1er juillet 1605).
Monsieur,
Puisque le conte que mes freres .vous ont envoyé se treuve bon au fons, je vous supplie avec toute mon affection de donner ordre au payement de ce qui reste, ou par quelque bonn'assignation ou autrement. Vous termineres par ce moyen les importunités que vous recevés de nostre sollicitation et les incommodités que nous recevons de la retardation du payement (tome 12 lettre 125), et vous nous obligeres encor de plus fort a vostre service, sur tout moy qui, priant Nostre Seigneur pour vous, me prometz un'entiere asseurance de vostre amitié et suis, Monsieur, Vostre serviteur bien humble en Nostre Seigneur, FRANçs, E. de Geneve,
1 julliet 1605, a Neci,
A Monsieur Monsieur d'Avully. Avully,
Revu sur l'Autographe appartenant à la marquise De Franchi, à Gênes
CCXCVII A LA BARONNE DE CHANTAL excellentes Quelle sera l'attitude de la Baronne devant le meurtrier de son mari ; l'émotion inévitable doit être suivie d'un regard au ciel et d'une résignation amoureuse. - Exhortation aux basses mais vertus.
Annecy, 3 juillet 1605
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Vous me demandies comme je voulois que vous fissies a l'entreveuë de celuy qui tua monsieur vostre mary ; je respons par ordre.
Il n'est pas de besoin que vous en recherchies ni le jour ni les occasions ; mais s'il se presente, je veux que vous y porties vostre cœur doux, gracieux et compatissant. Je sçai que sans doute, il se remuera et renversera, que vostre sang bouillonnera ; mais qu'est cela ? Si fit bien celuy de nostre cher Sauveur a la veuë de son Lazare mort et de sa Passion representee (Jn 11,33 ; 13,21). Ouy, mais que dit l'Escriture ? Qu'a l'un et a l'autre il leva les yeux au ciel (Jn 11,41 ; 17,1). C'est cela, ma Fille : Dieu nous fait voir en ces esmotions, combien nous sommes de chair, d'os et d'esprit. C'est aujourd'huy, et tout maintenant, que je vay prescher l'Evangile du pardon des offences et de l'amour des ennemis (Mt 5,20). Je suis passionné, quand je voy les graces que Dieu me fait, apres tant d'offences que j'ay commises.
Je me suis asses expliqué. Je replique : je n'entens pas que vous recherchies le rencontre de ce pauvre homme, mais que vous soyes condescendante a ceux qui le vous voudront procurer, et que vous tesmoignies que vous aymes toutes choses. Ouy, la mort mesme devostre mari ; ouy, celle de vos peres, enfans et plus proches ; ouy, la vostre, en la mort et en l'amour de nostre doux Sauveur.
Courage, ma Fille ; cheminons, et prattiquons ces basses et grossieres, mais solides, mais saintes, mais excellentes vertus. A Dieu, ma Fille ; demeurés en paix, et tenés-vous sur le bout de vos piedz et vous estendés fort du costé du Ciel.
CCXCVIII A SA SAINTETé PAUL V (MINUTE) (EN LATIN) Nombreuses raisons pour le Saint de se réjouir de l'avènement de Paul V. Sa joie de voir élevé au Pontificat un Cardinal dont il avait éprouvé déjà la bienveillance. - Le diocèse de Genève a un droit particulier à sa sollicitude paternelle ; acclamations joyeuses de son Evêque.
Annecy, 16 juillet 1605.
Très Saint Père, Lorsque, en ces premiers jours de votre Pontificat, tant de personnages se sont empressés de venir déposer aux pieds de Votre Sainteté l'hommage de leur vénération, je n'ai pas cru que fût permise l'ingérence de ma chétive personne. Sans doute, pour l'obéissance, la fidélité et le respect envers Votre Béatitude, elle ne le cède à nulle autre ; mais en fait de mérites, elle languit dans un tel effacement qu'elle pourrait tout juste s'attirer, en comparaison des autres, un regard d'attention. Mais, Très Saint Père, aujourd'hui que le zèle de tous les grands s'est satisfait et qu'il s'est un peu ralenti, je ne puis plus me taire ; je ne puis refuser de proclamer quelle heureuse nouvelle a été l'annonce de votre élévation, et comment tout ce diocèse en a ressenti, avec moi, la plus vive allégresse. Et ce témoignage de ma joie, tout d'abord, je le dois à la Chaire Apostolique que je félicite d'être occupée par un si grand Pape. Je le dois à vous, le Pontife suprême, àvous qui illustrez une telle Chaire. Je le dois à tous les fidèles de Rome et de l'univers qu'embaume si suavement l'odeur de vos vertus. Je le dois à cette province ; ballottée en tous sens et presque broyée sous les violences orageuses de l'hérésie, elle a conçu les plus grandes espérances depuis qu'elle a découvert votre charité prévoyante. Enfin, je dois surtout me féliciter moi-même, car depuis longtemps j'ai fait l'expérience de cette merveilleuse bonté. Alors, Très Saint Père, vous étiez par le cardinalat, tout proche de la dignité pontificale, tandis que moi-même, en qualité de Prévôt de cette Eglise, je négociais auprès du Saint-Siège ; il s'agissait de faire restituer au culte catholique les églises que les hérétiques, à la suite d'une très longue occupation, avaient ruinées. A cette occasion, j'annonçai la très consolante nouvelle que tout récemment plusieurs milliers de personnes venaient de rentrer au bercail du Christ. Si dans cette circonstance j'eus tant à me louer de votre bienveillance, tandis que vous étiez Cardinal, n'ai-je pas lieu d'espérer vos bonnes grâces, aujourd'hui que vous êtes Père et Pontife ?
Le cœur, cet organe principal du corps humain, fait affluer d'ordinaire avec plus de force, vers les régions affaiblies, le cours bienfaisant de ses esprits vitaux. De même encore, c'est à mesure qu'il s'élève et plane plus haut sur l'horizon, que le soleil darde ses rayons plus intenses et plus ardents sur la terre. Or, Très Saint Père, vous êtes le cœur et le soleil de l'état ecclésiastique tout entier. Aussi, nous n'en pouvons douter, outre la sollicitude que vous avez de l'universalité des Eglises, vous voudrez aider d'une particulière assistance au relèvement de ce diocèse, qui, plus que les autres, a subi de la part des hérétiques les pires des vexations ; et cette assistance sera d'autant plus féconde que vous exercez de plus haut sur nous votre prééminence.
D'ailleurs, c'est le Christ, Chef des Evêques,(1 P 5,4) dont sur terre vous tenez la place, qui, là où le péché avait abondé,(Rm 5,20)fait surabonder la grâce.
C'est pourquoi je suis tout joyeux de saluer de mes félicitations la dignité apostolique qui resplendit souverainement en votre personne. Prosterné jusqu'à terre, incliné jusqu'à vos pieds, je les baise avec un très humble respect. Et si le trône de Votre Sainteté devait être édifié avec les vêtements de vos sujets, comme le fut, d'après l'Ecriture,(4 R 9,13) le premier trône de Jéhu, en toute hâte je prendrais mes habits, je les étendrais sous vos pieds, je sonnerais de la trompette et je m'écrierais : Que Paul V soit roi ! Vive le Pontife suprême que le Seigneur a sacré sur Israël, le peuple de Dieu (id 6,12) !
CCXCIX A MONSEIGNEUR ANTOINE DE REVOL, éVêQUE DE DOL (FRAGMENT INéDIT) Conversions de bourgeois de Genève, presque tous jeunes gens.
Annecy, 18 juillet 1605.
………………………………………………………………………………………………. Je suis icy parmi mille traverses et tout plein d'impuissances a l'execution de ma charge, mais neanmoins consolé par Nostre Seigneur de plusieurs conversions d'heretiques, et nommement des bourgeois de Geneve qui, par un mouvement extraordinaire, sortent a la file de l'heresie pour entrer en la sainte Eglise ; mays tous presque de jeunes gens, comme si c'estoit un essaim qui cherchast une meilleure ruche…………………………………..
Revu sur le texte inséré dans le 1er Procès de Canonisation.
CCC A LA BARONNE DE CHANTAL Petit commentaire sur sainte Madeleine et Jésus-Christ ressuscité. – " Il faut avoir un cœur d'homme. " - Là-haut, plus de barrière. - Désir de graver le nom de Notre-Seigneur dans le cœur de la Baronne. – " Les hostelz " des princes à Paris et leur nom gravé sur le frontispice. - Encouragements joyeux.
Annecy, 21 juillet 1605.
Vous m'aves tant fait de feste de mes petites lettres que je vous envoyois sur chemin (lettre 288), que meshuy je vous en veux faire plusieurs de cette sorte-la et ne laisser aucune occasion sans vous escrire ou peu ou prou. Mais que vous diray-je, ma chere Fille ? Demain, jour de la Magdeleyne, je vay prescher devant nos bonnes Filles de Sainte Claire ; mais a vous, je dis qu'un jour Magdeleyne parloit a Nostre Seigneur, et, s'estimant separee de luy, elle pleuroit et le demandoit, et estoit tant empressee que, le voyant, elle ne le voyoit point (Jn 20,11). Or sus, courage, ne nous empressons point ; nous avons nostre doux Jesus avec nous, nous n'en sommes pas separés, au moins je l'espere fermement. De quoy pleures-vous, o femme (Jn 20,15) ? Non, il ne faut plus estre femme, il faut avoir un cœur d'homme ; et, pourveu que nous ayons l'ame ferme en la volonté de vivre et mourir au service de Dieu, ne nous estonnons ni des tenebres, ni des impuissances, ni des barrieres. Et a propos de barrieres : Magdeleyne vouloit embrasser Nostre Seigneur, et ce doux Maistre met une barriere : Non, dit-il, ne me touche point, car je ne suis pas encor monté a mon Pere (Jn 20,17). La haut, il ni aura plus de barriere, icy il en faut souffrir. Nous suffise que Dieu est nostre Dieu et que nostre cœur est sa mayson. (Ep 3,17 ; 2 Co 6,16)
.
Vous diray-je une pensee que je fis dernierement en l'heure du matin que vous voules que je reserve pour ma chetifve ame ? Mon point estoit sur cette demande de l'Orayson dominicale : Sanctificetur nomen tuum (Mt 6,9), ton nom soit sanctifié. 0 Dieu, disois je, qui me donnera ce bonheur de voir un jour le nom de Jesus gravé dans le fin fons du cœur de celle qui le porte marqué sur sa poitrine ? 0 que j'eusse soüaité d'avoir le fer de la lance de Nostre Seigneur en une main et vostre cœur de l'autre ! Sans doute j'eusse fait cet ouvrage . Voyes vous, ma chere Fille, ou mon esprit se laisse aller ? Je me ressouvins aussi des hostelz de Paris, sur le frontispice desquelz le nom des princes ausquelz ilz appartiennent est escrit, et je me res-jouissois de croire que celuy de vostre cœur est a Jesus Christ. Il y veüille habiter œternellement.
Pries fort pour moy, qui suis tant et si nompareillement vostre.
F.
Le XXI julliet 1605.
Tous les vostres de de ça se portent bien, mais nul ne sçait que je vous escrive. Je suis plein d'esperance en la bonté de Dieu que nous serons tout siens ; je suis joyeux et plein de courage : Dieu n'est il pas tout nostre ? Amen. Vive Jesus. J'escriray au premier jour a Madame du Puy d'Orbe ; je ne puis maintenant. A Madame Madame la Baronne de Chantal, m. f. (ma fille).
Revu sur l'Autographe conservé en la Maison des Prêtres de Saint-François de Sales, à Paris.
CCCI A M. PIERRE DE BéRULLE (FRAGMENT)
Annecy, 25 juillet 1605.
……………………………………………………………………………………………… Je vous supplie, Monsieur, de continuer en mon endroit la charité que vous m'aves promise de prier Dieu pour moy, qui suis …………………………………………………….
Revu sur une ancienne copie conservée à Paris, Archives Nationales, M. 234.
CCCII A M. CHARLES D'ALBIGNY Zèle ardent du P. Sébastien, - Désir de régler la question de l'entretien des églises, - Insistances nouvelles en faveur des paroisses en détresse.
Annecy, 30 juillet 1605.
Monsieur,
Voyla le bon Pere Sebastien qui brusle de zele a la reduction de ces ames de Gaillart, et comme vous verres, il s'essaye de me communiquer de sa chaleur et me charge de vous envoyer sa lettre. Je le fay pour m'accommoder a son desir, bien que je sois certain quil n'est point besoin d'animer ni resouvenir vostre zele qui, de soymesme, [tend ] asses a toutes ces saintes actions.
Mais je ne lairray pas de vous supplier, Monsieur, de faire appeller par devant vous le sieur chevalier Bergeraz , et de me marquer le jour et le lieu auquel je me rende ensemblement pres de vous, pour, par vostre authorité, terminer une bonne fois les portions necessaires a l'entretenement du service de Dieu es eglises des balliages. Je confesse la verité : nul soin que j'aye en cette charge ne mord si souvent mon esprit comme celuy-la, et sur tout pour le regard de ces cinq ou six parroisses qui n'ont nul curé; entre lesquelles, Tonnay, qui est sur les portes de Geneve, est digne d'un bon et prompt secours (cf lettre 284).
Monsieur, ou qu'il vous playse de me voir pres de vous pour cet effect, je m'y rendray tout aussi tost, et vous supplie tres humblement de me favoriser en cet endroit de l'acceleration. Je crains extremement de me rendre importun, mais non pas en cett'occasion, en laquelle vous jugés bien, Monsieur, que mon desir est raysonnable, pour fort et pressant qu'il puiss'estre. Je prie Nostre Seigneur quil vous conserve et comble de ses graces, et suis, Monsieur, Vostre serviteur plus humble, FRANçs, E. de Geneve.
xxx julliet 1605.
A Monsieur Monsieur d'Albigni. Chevalier de l'Ordre de S. A. et son Lieutenant general deça les mons.
Revu sur l'Autographe appartenant à Mgr Pulciano, Archevèque de Gènes.
CCCIII A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-D'ORBE Désir d'avoir des nouvelles; nécessité d'un sage directeur pour conduire les Religieuses. - Travailler doucement, mais soigneusement à tenir la clôture. - Encouragements et conseils.
[Fin juillet-août] ,1605.
Ma tres chere Fille,
J'attens impatiemment des nouvelles plus grandes de vostre santé, que celles que j'en ay receuës jusques a present : ce sera quand il plaira a Nostre Seigneur, auquel je la demande affectionnement, estimant qu'elle sera employee a sa gloire et a l'acheminement et perfection de l'œuvre encommencee en vostre Monastere.
Je suis tous-jours en peyne de sçavoir si vous aures encor point rencontré de personnage propre pour la conduitte de cette trouppe d'ames, qui, sans doute, ne peut autrement estre qu'avec beaucoup de troublement et d'inquietudes, qui sont des herbes qui croissent volontier dans les monasteres mal cultivés, et principalement en ceux des filles. Mais sur tout je voudrois fort entendre quel progres vous esperes pour la clausure ; s'il sera pas possible de tenir la porte fermee aux hommes, au moins avec la moderation que je vous avois escrit, laquelle n'estoit que trop facile, ce me semble, et telle que monsieur nostre pere ne pouvoit treuver mauvaise. Certes, il y faut travailler tout doucement, ma chere Fille, mais bien soigneusement, car de la depend le bon ordre de tout le reste. Courage, ma chere Fille. Je sçai combien d'ennuis, combien de contradictions, il y a en semblables besoignes ; mais c'est parce qu'elles sont grandes et pleines de fruit. Mesnagés vostre santé affin qu'elle vous serve a servir Dieu. Soyés soigneuse, mais gardés-vous des empressemens. Presentés a Dieu vostre petite cooperation, et soyés certaine qu'il l'aggreera et benira de sa sainte main.
A Dieu, ma chere Fille ; je supplie sa sainte Bonté qu'elle vous assiste a jamais, et je suis extremement, et de tout mon cœur, tout vostre et plus que vostre.
FRANç " E. de Gencve.
CCCIV A LA BARONNE DE CHANTAL Il y a moins à craindre pour une âme que la Vierge " a prise a soy. " - Il suffit d'être auprès de Jésus. - Tout va bien si le cœur est en bon état.- La veuve et sa petite chandelle à la suite du Saint-Sacrement. - Ne pas s'étonner de ses faiblesses. - Se contenter des lumières qu'on a. - Simplicité et prudence avisée dans la fréquentation des hérétiques. - Le Saint dit un mot des honneurs qu'on lui propose ; ses sentiments à cet égard. - Il ne veut que le titre de Père.
Annecy, 1er août 1605
Non, de par Dieu, ma tres chere Fille, non, je ne seray point en peyne, je ne craindray point, je ne douteray point pour vos impuissances, ni pour le mal qui est dans vostre teste. Je ne suis pas si tendre maintenant ; les douleurs de l'enfantement me sont passees. Qu'est ce que je puis craindre de vous a cette heure ? Non, j'ay je ne sçai quoy qui me respond en bien de l'estat de vostre ame.
Rachel, ne pouvant avoir des enfans, donna en mariage pour sa seconde a son mary la bonne fille Bala (en ce tems la, il estoit permis d'avoir plusieurs femmes pour multiplier le peuple de Dieu), et Bala enfantoit sur les genoux de Rachel ; dont Rachel prenoit les enfans a soy et les tenoit pour siens (Gn 30), si que Bala, sa seconde, n'en avoit plus de soin, au moins, elle n'en avoit pas le plus grand soin. 0 ma Fille, il me semble que je vous ay une bonne fois enfantee sur les genoux de la belle Rachel, de nostre tres chere et sacree Abbesse : elle vous a prise a soy ; pour moy, je n'en ay plus le soin principal. Demeures la sur ses genoux, ou plustost humblement prosternee a ses pieds. Voyla la premiere rayson pour laquelle je ne crains point.
L'autre rayson, c'est qu'il n'y a rien a craindre. A la mort de nostre doux Jesus, il se fit des tenebres sur toute la terre (Mt 27,45). Je pense que Magdeleyne, qui estoit avec madame vostre Abbesse, estoit bien mortifiee de ce qu'elle ne pouvoit plus voir son cher Seigneur a pur et a plein ; seulement elle l'entrevoyoit la sur la croix, elle se relevoit sur ses pieds, fichoit ardemment ses yeux sur luy, mais elle n'en voyoit qu'une certaine blancheur pasle et confuse ; elle estoit neanmoins aussi pres de luy qu'auparavant. Laissés faire, tout va fort bien. Tant de tenebres que vous voudres, mais cependant nous sommes pres de la lumiere ; tant d'impuissances qu'il vous plaira, mais nous sommes aux pieds du Tout Puissant. Vive Jesus ! Que jamais nous ne nous separions de luy, soit en tenebres, soit en lumiere (Rm 8,35) !
Vous ne sçaves pas que je pense sur ce que vous me demandés des remedes ? C'est que je n'ay point souvenance que Nostre Seigneur nous ayt commandé de guerir la teste de la fille de Sion, mais seulement son cœur. Non, sans doute, il n'a jamais dit : Parlés a la teste de Hierusalem, mays ouy bien : Parlés au cœur de Hierusalem (Is 40,2). Vostre cœur se porte bien, puisque vos resolutions y sont vives. Demeurés en paix, ma Fille, vous aves le partage des enfans de Dieu. Bienheureux sont ceux qui ont le cœur net, car ilz verront Dieu (Mt 5,8) ; il ne dit pas qu'ilz le voyent, mais qu'ilz le verront.
Mais un petit mot de remede. Courés dedans les barrieres, puisqu'on les a mises ; vous ne laisseres pas d'emporter la bague ,et plus seurement. Ne vous efforces point, ne vous mettes point en peyne vous mesme, puisque vous me parles comme cela : apres les pluyes, le beau tems (Tb 3,22). Ne soyés pas si jalouse de vostre esprit. Et bien, sur des nouvelles scabreuses, il ressent du trouble. Ce n'est pas grande merveille qu'un esprit d'une pauvre petite vefve soit foible et miserable. Mais que voudries vous qu'il fust ? Quelque esprit clairvoyant, fort, constant et subsistant ? Aggreés que vostre esprit soit assortissant a vostre condition: un esprit [de] vefve, c'est a dire vil et abject de toute abjection, horsmis celle de l'offense de Dieu. Je vis dernierement une vefve a la suite du Saint Sacrement, et ou les autres portoyent des grans flambeaux de cire blanche, elle ne portoit qu'une petite chandelle, que peut estre elle avoit faite ; encores, le vent l'esteignit. Cela ne l'avança ni recula du Saint Sacrement ; elle ne laissa pas d'estre aussi tost que les autres a l'eglise.
Ne soyés point jalouse, encores une fois; vous n'aves pas seule cette croix. Mais mon Dieu, commenceray je par la a vous parler de moy, puisque vous le desires ? C'est la verité ; hier tout le jour et toute cette nuit, j'en ay porté une pareille, non pas en ma teste, mais en mon cœur ; mais maintenant elle m'est ostee par la confession que je viens de faire. Il est vray, hier tout le jour j'avois une volonté si impuissante que je crois qu'un ciron l'eust abbatue. Or sus, mays encores quand vous auries toute seule une croix a part, qu'en seroit ce ? Elle en vaudroit mieux, et, par la rareté, en devroit estre plus chere. Mon bon saint Pierre ne voulut pas que la sienne fust pareille a celle de son Maistre, il la fit renverser ; il eut la teste en terre et le cœur au Ciel, en mourant.
Serves vous du peu de lumiere que vous avés, dit Nostre Seigneur (Jn 12,35), jusques a ce que le soleil se leve. On ne vous a pas encor ouvert la porte, mais, par le guichet (Ct 2,9), vous voyes la basse cour et le frontispice du palais de Salomon : demeurés la. Il ne messied point aux vefves d'estre un petit reculees ; il y a une trouppe d'honnestes gens qui attendent aussi bien que vous, il est raysonnable qu'ilz soyent preferés. Cependant, n'aves vous pas vos petitz ouvrages a faire en attendant ? Suis-je point trop dur, ma Fille ? Au moins je suis veritable. Passons outre ; j'ay peu de loysir, car c'est le jour de nostre grande feste saint Pierre (note 108).
Je vous dis que vous pouvies voir les huguenotz; je dis maintenant : ouy, voyés-les, mais rarement, et soyés courte et retroussee avec eux, neanmoins douce et reluisante en humilité et simplicité. Le filz de vostre bonne Maistresse escrivoit un jour a la devote Maxime, sa bonne fille spirituelle, et il luy dit presque ces paroles (S.August lettre 264) : Soyés avec les heretiques simple et gracieuse comme une colombe a leur parler, ayant compassion de leurs malheurs ; soyés prudente comme le serpent (Mt 10,16) a bien tost vous glisser hors de leur compaignie aux rencontres, aux occasions et encor par maniere de quelque rare visite. C'est ce que je vous dis.
Ouy, ma Fille, j'appreuve que vous marquies les mouvemens interieurs qui vous auront porté aux imperfections et defautz, pourveu que cela ne vous inquiete point. Pour vos pensees, il n'est pas requis de s'amuser a celles qui ne font que passer, mais seulement a celles lesquelles, comme font les abeilles, vous laisseront leurs germes et esguillons dans leurs piqueures.
Je m'en vay vous dire en quattre motz quelque chose de moy. Je voudrais que vous me vissies tout interieurement, pourveu que mes imperfections ne vous scandalisassent. Despuis vostre despart, je n'ay cessé de recevoir des traverses et grosses et petites ; mais ni mon cœur ni mon esprit n'a nullement esté traversé, Dieu mercy. Jamais plus de suavité, plus de douceur, jusques a hier que les nuages le couvrirent ; et maintenant, que je reviens de la sainte Messe, tout est serein et clair. J'ay fait en partie ce que vous desiries de moy, c'est a dire pour la reserve des œuvres requises au cors et a l'esprit. Je feray tous les jours mieux, Dieu aydant; au moins j'en ay la volonté. Je ne vous diray rien de la grandeur de mon cœur en vostre endroit, mais je vous diray bien qu'elle demeure bien loin au dessus de toute comparayson ; et cette affection est blanche plus que la neige, pure plus que le soleil : c'est pourquoy je luy ay lasché les resnes pendant cette absence, la laissant courir de son effort. Oh, cela ne se peut dire, Seigneur Dieu, quelle consolation au Ciel a s'entr'aymer en cette pleyne mer de charité, puisque ces ruisseaux en rendent tant !
Il y a quattre jours que je receuz a l'Eglise et en confession un gentilhomme de vingt ans, brave comme le jour, vaillant comme l'espee . 0 Sauveur de mon ame, quelle joye de l'ouyr si saintement accuser ses pechés, et, parmi le discours d'iceux, faire voir une providence de Dieu si speciale, si particuliere a le retirer, par des mouvemens et ressortz si secretz a l'œil humain, si relevee, si admirable. Il me mit hors de moy mesme ; que de baysers de paix que je luy donnay !
De deux costés j'ay des nouvelles que l'on me veut relever plus haut devant le monde ; l'un suivant le billet que je vous leus en la gallerie de vostre Sales, l'autre de Rome. Ma response est devant Dieu : non, ne doutés point, ma Fille, je ne ferois pas un seul clin d'œil pour tout le monde, je le mesprise de bon cœur ; si ce n'est la plus grande gloire de nostre Dieu, rien ne se remuera en moy. Mais tout cecy entre le pere et la fille ; point plus loin, je vous en prie. Et a propos de fille, je ne veux plus dans vos lettres, autre tiltre d'honneur que celuy de pere : il est plus ferme, plus aymable, plus saint, plus glorieux pour moy.
Que je seray heureux si je puis servir monsieur vostre oncle un jour, car je le cheris d'un cœur parfait. Je salue monsieur vostre beaupere avec sincerité et luy offre mon service. Je souhaitte mille graces a vos petitz et petites, lesquelz je tiens pour miens en Nostre Seigneur : ce sont les paroles du filz de vostre Maistresse, escrivant a Italica (S.Aug lett 99), sa fille spirituelle. Je prie Nostre Seigneur de vous aggrandir en son amour.
A Dieu, ma tres chere Fille ; a ce grand Dieu, dis je, auquel nous nous sommes voüés et consacrés, et qui m'a rendu pour jamais et sans reserve tout dedié a vostre ame, que je cheris comme la mienne, ains que je tiens pour toute mienne en ce Sauveur qui, nous donnant la sienne, nous joint inseparablement en luy. Vive Jesus !
FRANçs, E. de Geneve.
A plein jour saint Pierre.
CCCV A LA PRéSIDENTE BRULART Nul repos qu'en Dieu. - Désir d'avoir des nouvelles de l'Abbesse du Puits d'Orbe ; légère inquiétude à son sujet. - Messages d'amitié pour diverses personnes.
Annecy, 28 août 1605.
Madame ma tres chere Seur,
Je vous escris volontier par ce porteur par ce qu'il m'est fort asseuré et que, dans peu de tems, il me rapportera de vos nouvelles, sil vous plait luy en donner. Que je les souhaite saintes, ma chere Dame, et sortables aux graces que Dieu vous a faites. Mais je ne doute nullement qu'elles ne soyent tous-jours telles, et qu'elles ne me donnent asseurance de quelque progres spirituel en l'amour de Dieu et de vostre vocation. Allons, ma chere Seur, ne nous arrestons nulle part qu'en Dieu, hors duquel aussi bien ne pouvons nous avoir aucun repos (S.Aug Conf. 1,1).
Ayes un grand cœur, et eslevé, qui sache conserver sa paix et sa tranquillité parmi toutes sortes d'orages.
Il y a long tems que je n'ay nulles nouvelles de nostre bonne seur, Madame du Puis d'Orbe. Cela m'ennuye, car elle m'est si chere que je ne me puis empescher de quelque petite inquietude, si je ne sçai souvent des nouvelles de l'estat de son ame et de ses bons desseins, mesmement a present que monsieur nostre pere mesme m'a escrit qu'il se traittoit a descouvert de la reformation de sa Mayson. Faites moy ce bien de m'en escrire quelque chose au retour de ce porteur, lequel peut estre ne sera pas si soudain qu'elle mesme ne puisse bien vous envoyer des lettres pour me faire tenir par son entremise.
Je n'escris point a monsieur Viardot ; il me suffira si vous prenes la peyne de le saluer en mon nom et le resouvenir de moy pour le tems de ses prieres, ausquelles je me recommande, et aux vostres aussi. Le Sauveur du monde vive et regne a toute eternité dans nos cœurs, .Madame ma chere Seur, et je suis Vostre frere et serviteur plus humble, FRANçs, E. de Geneve.
Jour saint Augustin, 28 aoust 1605.
Je vous supplie de me ramentevoir es bonnes graces de monsieur vostre mari, auquel je suis serviteur tres humble, et de monsieur et madamoyselle de Jacot . A Madame Madame la Presidente Brulart.
Revu sur l'Autographe conservé au Couvent des Sœurs de Saint- Vincent de Paul de Poperinghe (Belgique). CCCVI A LA BARONNE DE CHANTAL Ne pas trop appréhender les tentations. - " Le frifillis des feuilles. " - Les abeilles et les tentations. - Etablissement de trente-trois paroisses. Vivre joyeuse, être généreuse. - La joie viendra après les larmes; sinon, servons Dieu quand même.
Annecy, 28 août 1605.
Vous aves maintenant en main, je m'en asseure, ma Fille, les trois lettres que je vous ay escrittes (lettres 294, 297, 300) et que vous n'avies pas encor receuës quand vous m'escrivistes le second aoust. Il me reste a vous respondre a celle de cette date la, puisque par les precedentes j'ay respondu a toutes les autres.
Vos tentations sont revenues et, encores que vous ne leur repliquies pas un seul mot, elles vous pressent. Vous ne leur repliques pas, voyla bon, ma Fille ; mais vous y penses trop, mais vous les craignes trop, mais vous les apprehendes trop : elles ne vous feroyent nul mal sans cela. Vous estes trop sensible aux tentations. Vous aymes la foy et ne voudries pas qu'une seule pensee vous vinst au contraire, et, tout aussi tost qu'une seule vous touche, vous vous en attristes et troubles. Vous estes trop jalouse de cette pureté de foy, il vous semble que tout la gaste. Non, non, ma Fille, laisses courir le vent, ne penses pas que le frifillis des feuilles soit le cliquetis des armes.
Dernierement j'estois aupres des ruches des abeilles, et quelques unes se mirent sur mon visage. Je voulus y porter la main et les oster. Non, ce me dit un paisan, n'ayés point peur et ne les touchés point, et elles ne vous piqueront nullement ; si vous les touchés, elles vous mordront. Je le creus ; pas une ne me mordit. Croyés-moy, ne craignés point les tentations, ne les touchés point, elles ne vous offenceront point ; passés outre et ne vous y amuses pas. Je reviens du bout de mon diocéese qui est du costé des Suisses , ou j'ay achevé l'establissement de trente trois parroisses esquelles, il y a unze ans, il n'y avoit que des ministres, et y fus en ce tems la, trois ans tout seul a prescher la foy catholique. Et Dieu m'a fait voir a ce voyage une consolation entiere ; car, au lieu que je n'y treuvay que cent Catholiques, je n'y ay pas maintenant treuvé cent huguenotz (tome précédent (lettres 204, 253).
J'y ay bien eu de la peyne a ce voyage, et un terrible embarrassement, et parce que c'estoit pour les choses temporelles et provisions des eglises, j'y ay esté fort empesché ; mais Dieu y a mis une tres bonne fin par sa grace, et encores s'y est il fait quelque peu de fruit spirituel. Je vous dis ceci parce que mon cœur ne sauroit rien celer au vostre et ne se tient point pour estre divers ni autre, ains un seul avec le vostre. C'est aujourd'huy saint Augustin, et vous pouves penser, si j'ay prié pour vous et le Maistre et le serviteur et la mere du serviteur de Dieu. Que mon ame ayme la vostre ! Faittes que la vostre continue a se bien confier en la mienne et a la bien aymer. Dieu le veut, ma Fille, je le sçai bien, et il en tirera sa gloire. [Qu'il] soit nostre cœur, ma Fille, et je suis en luy, par sa volonté, tout vostre. Vivés joyeuse et soyés genereuse; Dieu que nous aymons et a qui nous sommes voüés, nous veut en cette sorte la. C'est luy qui m'a donné a vous ; il soit a jamais beni et loüé.
Le jour saint Augustin.
Je fermais cette lettre ainsy mal faitte, et voyci qu'on m'en apporte deux autres, l'une du 16, l'autre du 20 aoust, fermees en un seul pacquet. Je n'y voy rien que ce que j'ay dit. Vous apprehendes trop les tentations ; il n'y a que ce mal. Soyés toute resolue que toutes les tentations d'enfer ne sauroyent souiller un esprit qui ne les ayme pas ; laissés les donq courir. L'Apostre saint Paul en souffre de terribles et Dieu ne les luy veut pas oster (2 Co 12,7), et le tout par amour. Sus, sus, ma Fille, courage ; que ce cœur soit tous-jours a son Jesus, et laissés clabauder ce mastin a la porte tant qu'il voudra. Vivés, ma chere Fille, avec le doux Jesus et vostre sainte Abbesse, parmi les tenebres, les cloux, les espines, les lances, les derelictions, et, avec vostre Maistresse (cf note 110), vivés long tems en larmes, sans rien obtenir ; en fin Dieu vous resuscitera et vous res-joüyra, et vous fera voir le desir de vostre cœur (Ps 20,3). Je l'espere ainsy; et, s'il ne le fait pas, encor ne laisserons nous pas de le servir. Il ne laissera pas pour cela d'estre nostre Dieu, car l'affection que nous luy devons est d'une nature immortelle et imperissable. Le 30 aoust 1605.
A Madame Madame la Baronne de Chantal.
Revu en partie sur le texte inséré dans le 1er Procès de Canonisation.
CCCVII A MADAME DE LIMOJON Exhortation à poursuivre la vraie dévotion. - Dieu " est bon a tous et en tous tems. " - Aspirer perpétuellement à lui.
Annecy, 7 septembre 1605.
Madame,
J'ay soudainement despeché vostre homme, et par ce que je doy prescher a midi , je ne vous diray sinon que je suis tous-jours fort consolé, quand j'ay de vos lettres, et le dois bien estre encor plus par celle ci qui m'asseure si asseurement que vostre cœur est ferme au dessain quil a fait de servir son Dieu a la poursuite de la vraye devotion (cf lettre 291). Continues, ma chere Dame, continues, dis-je, a vous avancer joyeusement de ce costé-là, ou vous rencontreres en fin le bienheureux repos de vostr'ame. Souvenés vous que nostre Dieu n'est pas comme le reste des choses : il est bon a tous et en tous tems, vous le treuveres par tout a vostre support et consolation ; c'est pourquoy ne vous lasses point a la queste d'un si grand bien. Aspires y perpetuellement par les courtz mais vifz eslancemens de vostre esprit a son saint amour, desquelz je vous ay souvent parlé. Je vous remercie de la souvenance que vous aves devant Nostre Seigneur de ma misere pour la recommander a sa misericorde. Faites-le tous-jours, je vous prie, et saches que je n'offre jamais le Filz celeste au Pere sur l'autel, que je n'offre quant et quant vostre cœur a sa divine Majesté, affin qu'elle la (sic) benisse de ses plus cheres benedictions. Et ne vous puis oublier pour ce regard, nom plus que moymesme, qui, saluant mille fois monsieur vostre mari et vos bonnes graces, suis sans fin
Vostre serviteur tres affectionné en Nostre Seigneur,
FRANçs, E. de Geneve.
VII septembre.
A Madame Madame de Limogeon.
Revu sur l'Autographe appartenant à M. le chanoine Dominjet, à Chambéry.
CCCVIII A LA BARONNE DE CHANTAL Préparer dans notre cœur une place à la " sainte Pouponne. " - Ne pas craindre si Dieu nous abandonne, nous laisse et lutte avec nous. - Roses, lis et violettes. - Les trois petites vertus aimées du Saint.
Annecy, [8] septembre 1605.
Mon Dieu, ma chere Fille, quand sera ce que Nostre Dame naistra dedans nostre cœur ? Pour moy, je voy bien que je n'en suis nullement digne ; vous en penseres tout autant de vous. Mais son Filz nasquit bien dans l'estable. Hé, courage donq, faisons faire place a cette sainte Pouponne. Elle n'ayme que les lieux approfondis par humilité, avilis par simplicité, eslargis par charité ; elle se treuve volontier aupres de la cresche et au pied de la Croix ; elle ne se soucie point si elle va en Egypte, hors de toute recreation, pourveu qu'elle ayt son cher Enfant avec elle. Non : que Nostre Seigneur nous tourne et vire a gauche ou a droitte ; que, comme avec des autres Jacobs, il nous serre, il nous donne cent entorses ; qu'il nous presse tantost d'un costé, tantost de l'autre ; bref, qu'il nous face mille maux, nous ne le quitterons point pourtant qu'il ne nous ayt donné son eternelle benediction (Gn 32,24). Aussi, ma Fille, jamais nostre bon Dieu ne nous abandonne que pour nous mieux retenir ; jamais il ne nous laisse que pour nous mieux garder ; jamais il ne luicte avec nous que pour se rendre a nous et nous benir.
Allons cependant, allons, ma chere Fille, cheminons par ces basses vallees des humbles et petites vertus. Nous y verrons des roses entre les espines, la charité qui esclatte parmi les afflictions interieures et exterieures ; les lys de pureté, les violettes de mortification, que sçai-je moy ? Sur tout j'ayme ces trois petites vertus : la douceur de cœur, la pauvreté d'esprit et la simplicité de vie ; et ces exercices grossiers : visiter les malades, servir aux pauvres, consoler les affligés et semblables ; mais le tout sans empressement, avec une vraye liberté. Non, nous n'avons pas encor les bras asses larges pour atteindre aux cedres du Liban, contentons nous de l'hyssope des vallons (3 R 4, 33). ……………….. FRANçs, E. de Geneve.
Le ... septembre 1605.
CCCIX A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-D'ORBE Les douceurs de la clôture. - Témoignages de dévouement. - Le monastère du Saint et ses murailles. - Remplacer les Heures par de brèves aspirations. - Les marques de l'amour de Dieu.
Annecy, 13 septembre 1605.
………………………….un cœur de longue haleyne a la poursuite de vostre saint projet. Ouy, ma Fille, il le fera luy mesme, car il desire de pouvoir dire de vostreReligion C'est un jardin fermé, une fontaine scellee (Ct 4,12). Y a-il rien de si doux que de ne voir guere de terre et beaucoup de ciel ? Mais souvenes vous que je parle d'une closture tres douce, comme celle des Chartreux, et vous jugeres aussi tost qu'elle est faysable, pour peu qu'on y veuille employer de loysir, d'industrie, de priere.
Je voudrois bien sçavoir tout nettement ce que je dois esperer de l'assistance de monsieur Viardot pres des Peres Jesuites, pour vostre Mayson …………Or bien, la gloire de Dieu soit faitte.
Pour moy, ma Fille, tant que je vivray et que mes forces se pourront estendre au travers de cette distance de lieux en laquelle il nous faut vivre, je n'abandonneray jamais l'entreprise de servir vostre chere ame et tout vostre Monastere. Quand vous ne le voudriés pas, encor pensés que je me desguiserois pour, sous la personne d'une autre, vous rendre le service auquel je me sens attaché par la main de Nostre Seigneur. Ce me seroit pourtant de la consolation de vous voir assistee de quelqu'un qui fust propre a vostre dessein, et qui, par la veuë et presence, sceust mieux juger des particulieres convenances que je sçaurois faire de si loin.
Vous exclames de desir de me revoir ; mais croyes-moy, ma Fille, mon cœur en pousse des clameurs bien fortes devant Dieu ; s'il les exauce, sans doute je vous reverray plus tost que les circonstances de ma charge ne me le promettent pas. Nous parlons de la closture ; mai 'y suis bien a bon escient, et nos montaignes sont les murailles de mon monastere, et la malice de nostre aage sert de portier qui m'empesche de sortir. Mais laissons nous aller a la providence de Dieu, qui sçait ce qui est mieux.
Non, ma Fille, demeurés ferme (mais je vous l'ordonne au nom de nostre Maistre), demeurés ferme a ne point dire vos Heures ni l'Office, tant que les medecins vous diront que le recit vous seroit dommageable. Vous ne laisseres pas, je m'asseure, de faire exhaler de vostre cœur mille parfums de courtes mais ardentes prieres, aux pieds de Jesus Christ crucifié, qui doit estre l'ordinaire object de vos pensees, en ce saint tems de vos tribulations. Le feu, si on l'applique, servira bien a cet effect, car il fera monter vos affections comme l'encens s'esleve a mesure qu'il se consomme icybas ; mais……………………………………… J'escriray a vos jeunes filles comme vous desires, mais je ne sçay quelle inscription mettre au dessus de la lettre. Je vous l'envoyeray en blanc, et vous l'y feres mettre telle que vous jugeres. Par ci apres, vous pourres me faire escrire tant que vous voudres, par l'entremise de madame de Chantal, qui a treuvé une voye fort aysee a Aoustun, par laquelle je vous escriray aussi le plus que je pourray. Je ne retiens vostre homme qu'un seul jour, tant je desire de vous [donner] l'asseurance que vous desires de ma chetifve et inutile santé, et de tout ce qui est a vous de deça.
Courage, ma Fille, courage ; a quoy sert il de desguiser nostre bonheur ? Non, sans doute, Dieu nous donne des grandes conjectures qu'il est nostre et que nous serons un jour du tout a luy. Ce bon succes du commencement de nostre reformation, ces bons desirs, ces bonnes affections a la poursuite de la vertu, ces feux, ces fers, ces litz de douleur, cette jambe boiteuse, ces contradictions, que penses vous que soit tout cela ? Marques de l'amour de Dieu, signes de son bon playsir en nous. Il niche sur l'aubespine de nos affections ; nous voyla revestus de ses saintes livrees. Soyons fidelles jusques a la mort, il nous couronnera (Ap 2,10)
sans doute.
Ouy, ma Fille, je prieray incessamment sa Bonté qu'elle soit aupres de vous et vous tienne de sa main, . affin que rien ne vous esbranle (Ps 15,8 ; 72,24) : j'ay confiance en sa misericorde qu'il nous l'accordera. Jesus soit vostre cœur, son cœur soit vostre courage, son courage vostre force et sa force vostre secours. Amen.
Je suis, ma chere Fille, plus vostre que mien ; vostre autant que vous mesme, puisque Celuy qui vous a donné a vous mesme m'a rendu vostre. F.
Le 13 septembre, veille de l'Exaltation de la tressainte Croix.
J'escris un billet de salutation a madame de Chantal, vostre seur si affectionnee (cf lettre 311) ; elle l'aura par commodité, car il n'y a rien qui presse.
CCCX AUX RELIGIEUSES DE L'ABBAYE DU PUITS-D'ORBE Belles espérances que le Saint a conçues de la réforme ; joie de la voir appliquée. _ Souhaits de persévérance. - Tableau consolant d'une " Religion reformee. " – " Le panier des figues douces. " – Fruits d'une réforme pour le présent et pour l'avenir. - Offre de services spirituels. - Ne pas regarder en arrière, aimer ses vœux, conserver la douceur, pratiquer l'obéissance.
Annecy, 13 septembre 1605.
Mes Dames,
Tout aussi tost que nostre bon Dieu mit en l'esprit de madame vostre Abbesse la confiance qu'ell'a au mien, et qu'avec tant de :volonté, ell'eut embrassé le dessein de restablir la discipline religieuse en son Monastere, je me sentis aussi tout soudainement lié et voüé a vostre service, et commençai a vous souhaiter toutes les benedictions du Ciel, lesquelles je ne doutois point vous devoir bien tost arriver par la disposition en laquelle je voyois vostre teste, et celle en laquelle, par son recit, je vous voyois aussi toutes ; car elle me dit tant de loüables qualités de vostre bon naturel, que je m'en promis aysement les beaux et dignes effectz desquelz vous jouisses maintenant avec elle, et je m'en res-jouis extremement avec vous.
Beni soit Dieu, mes cheres Dames, qui tient vos cœurs en sa main et leur donne la sainte forme de son bon playsir. Vous appliques [déjà] fort vos entendemens a connoistre Dieu par l'orayson, vos memoires a vous resouvenir de ses bien faitz, par l'action de graces et meditation, vos volontés a son obeissance, par celle que vous rendes avec tant de soupplesse a vostre Abbesse. Que puis-je dire en ce grand contentement que j'en reçois, sinon que Dieu vous veuille affermir de plus en plus en ces saintes affections et vous donne la sainte perseverance ? Y a il consolation au monde, comparable a celle d'un'ame religieuse, qui n'a que Dieu pour l'object de ses affections ? Y a-il rien de si doux que de voir une mere, avec tant de filles autour d'elle, qui, comme branches d'un bel olivier (Ps 127,3), fleurissent sur le tige de la sainte obeissance et observance de la Regle ?
Hieremie vit deux paniers pleins de figues. Il gousta .de l'un et treuva les figues si estrangement ameres quil fut contraint de s'escrier : 0 les mauvaises figues, mais tres mauvaises. Il gousta soudainement de l'autre, et treuva les figues si excellemment douces quil exclama : 0 les bonnes figues, mais tres bonnes (Jr 24,1). Mon Dieu, mes cheres Dames, que c'est une grand'amertume que l'amertume d'une Religion desreglee, d'une compaignie sans ordre. Non, dit saint Bernard (Serm 93), il ni a nul (sic)
douleur esgale a la douleur des dens ; il ni a aussi mal comparable au mal d'un monastere gasté. Que vous estes donques heureuses d'estre dans le panier des figues douces, car il ni a point de douceur qui puisse estre parangonnee a une Religion reformee.
Mais, mes Dames, permettes moy que je m'en resjouisse avec vous d'une speciale allegresse, car sans doute ce sujet est extraordinaire et des plus grans. Non seulement vous jouires du bonheur que la vie vrayement religieuse donne aux ames qui l'embrassent, mais vous en aures encor cette particuliere consolation : c'est, mes Dames, que non seulement vous receves cette benediction pour vous, mais vous la feres couler a vostre posterité spirituelle, et laisseres dedans vostre Mayson des plantes apres vous, qui rendront le mesme fruit, Dieu aydant. Vous n'estes pas seulement des ruisseaux, mais vous estes des fontaines. Il me semble que je voye escrire vos noms au Ciel, et qu'on adjouste que vous estes les meres de plusieurs autres qui, apres vous et a vostre imitation, embrasseront la Croix en vostre Monastere. Et combien de benedictions, je vous prie, vous donneront celles qui, marchant sur vos pas, vivront ci apres saintement en vostre Mayson.
Que l'Abbesse est heureuse d'avoir treuvé des cœurs si disposés au bien que Dieu luy avoit inspiré de procurer ; que les Religieuses sont heureuses de s'estre rencontrees en un tems auquel leur Abbesse devoit faire tel dessein. Quel bonheur de vous voir, comme seurs en une table, repaistre et l'interieur et l'exterieur d'une mesme tressainte viande ; de vous voir au chœur, les yeux couvertz au monde et ouvers a Dieu ; de vous voir, avec cett'humilité et renoncement de vous mesme, obeir aux volontés de celle que Dieu vous a donnee pour conductrice en ce voyage de perfection. Continues, mes cheres Dames, soyes genereuses en perseverance. Vous aves rencontré la terre coulante de miel et de lait (Ex 3,17), l'obeissance et la devotion; possedes-la en vraye joye, arrestes y vos espritz.
Pour moy, mes cheres Dames, j'en ay une consolation indicible, et n'ay sceu me retenir de vous la tesmoigner par cest escrit, qui vous porte a la haste quelques unes de mes pensees sur vostre sujet. Ayes aggreable l'affection qui le pousse a vos yeux, et croyes, je vous supplie, que je ne cesseray jamais d'implorer de la misericorde de Dieu les graces qui vous sont requises, pour le saint accomplissement de cette sainte besoigne que vous aves si heureusement commencee avec madame vostre Abbesse. Et si, outre cela, je pouvois estre treuvé utile a l'advancement de vos desirs saintz et devotz, je vous consacre mon esprit et toutes ses forces.
Je finis, mes Dames, vous suppliant d'oüyr doucement ces quattre motz. Vous estes sorties du monde et vous montes pas a pas le sacré mont de perfection: ne regardes point en derriere, voyes devant vos yeux le Ciel qui vous attend. Aimes vos vœux, qui vous peuvent ouvrir la porte de ce saint tabernacle ; vives avec la sainte douceur du cœur, qui rend toutes choses souëfves ; conserves cette couronne que Dieu a mis sur vos testes, le plus haut fleuron de laquelle c'est l'obeissance. N'ayes qu'un cœur et qu'un'ame (Ac 4,32), et le cœur de vostre ame soit Jesuschrist vostr'Espoux, et l'ame de vostre cœur soit son saint amour. Amen.
Je suis,
Mes Dames,
Vostre serviteur et frere tres dedie en Nostre Seigneur,
FRANçs, E. de Geneve.
XIII septembre 1605.
A Mesdames Mesdames les Religieuses du Puy [d'Orbe.]
Revu sur l'Autographe conservé au 1er Monastère de la Visitation de Lyon.
CCCXI A LA BARONNE DE CHANTAL Ne pas craindre d'être importune en exposant ses peines intérieures. - Dieu parle de préférence " parmi les desertz et halliers. " - Les abeilles au repos. - Souvenir donné à la fête du jour : l'Exaltatiou de la sainte Croix.
Annecy, 14 septembre 1605 .
………………………………………………………………………………………….
Ne vous mettes nullement en peyne de moy pour tout ce que vous m'escrives, car voyes vous, je suis en vos affaires comme Abraham fut un jour. Il estoit couche parmi les obscures tenebres, en un lieu fort affreux : il sentit des grans espouvantemens, mais ce fut pour peu, car soudain il vit une clairté de feu et ouyt la voix de Dieu qui luy promit ses benedictions (Gn 15,12). Mon esprit, sans doute, vit parmi vos tenebres et tentations, car il accompaigne fort le vostre ; le recit de vos maux me touche de compassion, mais je voy bien que la fin en sera heureuse, puisque nostre bon Dieu nous fait prouffiter en son eschole, en laquelle vous estes plus esveillee a la sentinelle qu'en autre tems. Escrives moy seulement a cœur ouvert et de vos maux et de vos biens, et ne vous mettes en nulle peyne, car mon cœur est bon a tout cela.
Courage, ma chere Fille. Allons, allons tout le long de ces basses vallees; vivons la croix entre les bras, avec humilité et patience. Que nous importe-il que Dieu nous parle parmi les espines ou parmi les fleurs ? Mais je ne me resouviens pas qu'il ayt jamais parlé parmi les fleurs, ouy bien parmi les desertz et halliers plusieurs fois. Cheminés donq, ma chere Fille, et avancés chemin parmi ces mauvais tems et de nuict. Mais sur tout escrives moy fort sincerement ; c'est le grand commandement que de me parler a cœur ouvert, car de la depend tout le reste. Et fermés les yeux a tout respect que vous pourries porter a mon repos, lequel, croyés-moy, je ne perdray jamais pour vous, pendant que je vous verray ferme de cœur au desir de servir nostre Dieu, et jamais, jamais, s'il plait a sa Bonté, je ne vous verray qu'en cette sorte la. Partant, ne vous mettes nullement en peyne.
Soyés courageuse, ma chere Fille; nous ferons prou, Dieu aydant;
et croyés moy que le tems est plus propre au voyage, que si le soleil fondoit sur nos testes ses ardentes chaleurs. Je voyois l'autre jour les abeilles qui demeuroyent a recoy dans leurs ruches parce que l'air estoit embroüillé ; elles sortoyent de fois a autre voir que c'en seroit, et neanmoins ne s'empressoyent point a sortir, ains s'occupoyent a repaistre leur miel. 0 Dieu, courage ! Les lumieres ne sont pas a nostre pouvoir, ni aucune autre consolation que celle qui depend de nostre volonté, laquelle estant a l'abry des saintes resolutions que nous avons faittes et pendant que le grand sceau de la chancellerie celeste sera sur vostre cœur, il n'y a rien a craindre.
Je vous diray ces deux motz de moy. Despuis quelques jours je me suis veu a moitié malade ; un jour de repos m'a gueri. J'ay le cœur bon, Dieu merci, et j'espere de le rendre encores meilleur selon vostre desir. Mon Dieu, que je lis avec beaucoup de consolation les parolles que vous m'escrivistes, que vous desiries de la perfection a mon ame presque plus qu'a la vostre : c'est une vraye fille spirituelle, cela. Mais faites courir vostre imagination tant que vous voudres, elle ne sçauroit atteindre ou ma volonté me porte, pour vous souhaitter de l'amour de Dieu.
Ce porteur part tout maintenant, et je m'en vay faire une exhortation a nos Penitens du Crucifix . Je ne peux faire plus de paroles que pour vous donner la benediction ; je la vous donne donques au nom de Jesus Christ crucifié, la Croix duquel soit nostre gloire et nostre consolation, ma chere Fille. Que puisse-elle bien estre exaltee parmi nous, et plantee sur nostre teste comme elle le fut sur celle du premier Adam . Que puisse-elle remplir nostre cœur et nostre ame, comme elle remplit l'esprit de saint Paul, qui ne sçavoit autre chose que cela (1 Co 2,3).
Courage, ma Fille, Dieu est pour nous. Amen.
Je suis immortellement tout vostre, et Dieu le sçait, qui l'a voulu ainsy et qui l'a fait d'une main souveraine et toute particuliere. FRANç', E. de Geneve.
Ce jour de l'Exaltation sainte Croix [1605].
CCCXII A M. ANTOINE D'AVULLY Mlle d'Avully désire entrer à Sainte-Claire. - Ne pas apporter de délai à son désir afin d'éviter un plus grand dommage. - Dieu bénira cet acquiescement; il réclame cette preuve d'amour. - Quels sont ceux qui ont le plus de moyens de servir Dieu.
Annecy, .30 septembre 1605.
Monsieur,
Nous eusmes le bien de voir icy madamoyselle vostre bonne fille a ces grans Pardons . Ce ne fut pas sans parler du desir qu'ell'a de faire un saint holocauste de soy mesme a la majesté de son Dieu, se voüant entierement a son service, en la Religion de Sainte Claire. Sans mentir, Monsieur, son desir est violent et qui sort d'un'ame vivement esprise de devotion et saysie de l'amour celeste, qui me fait croire que ce sera un grand dommage d'en empescher les effectz. Je luy dis ce que vous m'avies respondu quand j'eu le bien de vous en parler ; mais cela ne la peut accoyser. La force de l'attraction interieure ne peut souffrir ni dilation ni allentissement (S.Amb in Lc 1,39) ; c'est pourquoy, voyant que j'avois compassion de son cœur qui se va consumant en ses desirs, elle me conjura fort de vous en escrire ce qui m'en semble, estimant que mon entremise luy seroit plus favorable cette seconde fois que la premiere.
Je vous diray donq, Monsieur, que l'esprit de madamoyselle vostre fille estant si parfaittement animé du dessein de vivr'a Dieu totalement et sans division, elle n'aura jamais repos hors du lieu ou elle aspire ; et vous, qui l'aimes tendrement, aures aussi beaucoup d'inquietude de la voir vivr'a contrecœur au monde et devant vos yeux. Et pourroit bien avoir tant en affection son dessein, qu'ell'en seroit un jour malade de melancholie, et, en lieu de vous contenter, elle vous donneroit du desplaysir. Croyes moy, Monsieur, Dieu sçait qu'en ceci je parle devant luy : abandonnés vous a la Providence divine et laisses embarquer cette fille ou l'inspiration l'appelle. Dieu vous consolera plus en un jour, acquiesçant a sa volonté, que tous les enfans du monde ne feront en cent ans. Et s'il vous falloit immoler vostre fille comm'Abraham voulut faire son enfant (Gn 22,10), et Jephté le fit reellement (Jg 11,34), n'auries vous pas le courage de le faire pour Dieu ? Or, voyla une douce et non sanglante immolation de vostre fille que Dieu desire de vous ; en cela connoistra il combien vous l'aymes, si vous exposés l'ame de cette fille, qui est vostre ame, pour l'amour de sa divine Majesté (Jn 15,13), laquelle vous a tant aymé que de donner son Filz pour vous (Jn 3,16).
Je sçay bien, Monsieur, qu'emmy le monde on y peut servir Dieu et faire le salut, mais je ne doute point que ceux que Dieu en retire, n'ayent plus de moyens de le servir. Et vous sçaves que nous ne devons pas nous arrester au bien, quand nous pouvons attaindre au mieux et que nous y sommes attirés comm'est cette benite fille, laquelle, pour le plus grand bienfait qu'elle praetend de vostre paternelle charité, vous demande congé de voüer son cors, son ame, ses pensees, ses forces, ses annees et. sa liberté a Celuy qui luy a donné tout ce qu'ell'a.
Je vous prie, Monsieur, d'avoir aggreable cette recharge que je vous en fay, qui sort d'un cœur tout affectionné a vostre bonheur et prosperité, que je supplie la divine Bonté vous vouloir departir abondamment, et demeure,
Monsieur,
Vostre serviteur bien humble en Nostre Seigneur, FRANçs, E. de Geneve. Jour saint Hierosme, dernier de septembre.
Revu sur une copie conservée à ta Visitation d'Annecy.
CCCXIII A UNE RELIGIEUSE Avec le désir de le servir, Dieu en donne les moyens. - Ce qui convertit nos fautes en roses et parfums. - Bonheur d'être seul à seul avec Dieu. - Les aspirations amoureuses. - S'animer d'un grand courage.
[Annecy, septembre-octobre 1605.]
Les marques que j'ay reconneuës en vostre ame d'une sincere confiance en la mienne et d'une ardente affection a la pieté, rendent mon cœur tout paternellement amoureux du vostre. Or sus donq, ma bonne Fille, vous verres que nous ferons prou ; car ce cher et doux Sauveur de nos ames ne nous a pas donné ces desirs enflammés de le servir, qu'il ne nous en donne les commodités. Sans doute, il n'esloigne point l'heure de l'accomplissement de vos saintz souhaitz que pour vous la faire rencontrer plus heureuse ; car voyés vous, ma tres chere Fille, cet amoureux cœur de nostre Redempteur mesure et adjuste tous les evenemens de ce monde a l'advantage des espritz qui, sans reserve, se veulent asservir a son divin amour.
Elle viendra donq, cette bonne heure que vous desires, au jour que cette Providence souveraine a nommé dans le secret de sa misericorde ; et alhors, avec mille sortes de secrettes consolations, vous desployeres vostre interieur devant sa divine Bonté, qui convertira vos rochers , en eau, vostre serpent en baguette (Ex 4,3 ; 17, 6), et toutes les espines de vostre cœur en roses et en roses odorantes, qui recreeront vostre esprit et le mien de leur suavité. Car il est vray, ma Fille, que nos fautes, lesquelles tandis qu'elles sont dans nos ames, sont des espines ; sortant dehors par la volontaire accusation, elles sont converties en roses et parfums, d'autant que, comme nostre malice les tire dans nos cœurs, aussi c'est la bonté du Saint Esprit qui les pousse dehors.
Puisque vous aves asses de force pour vous lever une heure avant Matines et faire l'orayson mentale, je l'appreuve bien fort. Quel bonheur d'estre la, seule a seule avec Dieu, sans que personne sache ce qui se passe entre Dieu et le cœur, que Dieu mesme et le cœur qui l'adore ! J'appreuve que vous vous exercies es meditations de la Vie et Passion de Nostre Seigneur. Le soir, entre Vespres et le souper, vous vous retireres pour un quart d'heure ou une petite demy heure, ou en l'eglise ou en vostre chambre ; et la, pour rallumer le feu du matin, ou reprenant la mesme matiere que vous aures meditee ou prenant pour sujet Jesus Christ crucifié, vous ferés une douzaine de ferventes et amoureuses aspirations a vostre Bienaymé, renouvellant tous-jours vos bons propos d'estre toute sienne.
Ayés un bon courage, Dieu vous appelle indubitablement a beaucoup d'amour et de perfection. Il sera fidelle de son costé a vous ayder ; soyés fidelle du vostre a le suivre et seconder. Et quant a moy, ma Fille, asseurés vous bien que toutes mes affections sont dediees a vostre bien et au service de vostre chere ame, que Dieu veuille a jamais benir de ses grandes benedictions.
Je suis donq en 1uy tout vostre.
FRANçs, E. de Geneve.
CCCXIV AU PèRE ANTOINE POSSEVIN, DE LA COMPAGNIE DE JéSUS ( INéDITE) (En italien) Désir de se rappeler au souvenir du P. Possevin. - Retour sur les obligeances qu'il lui a témoignées dans le passé. - Détails consolants sur son ministère. - Son amitié pour le P. Jean Fourier. - Il s'honore d'avoir été fils spirituel du Jésuite italien.
Annecy, 4 octobre 1605.
Mon très honoré et Révérend Père, Voici bien longtemps que je vais m'enquérant de vos nouvelles et du lieu précis où vous demeurez, afin de vous en donner pareille ment des miennes. Votre grande bienveillance pour moi, à l'époque où j'avais le bonheur d'être de vos enfants spirituels à Padoue, m'en donne assez l'assurance, vous n'apprendrez pas sans plaisir ce que je fais. Le vif souvenir que je garde de vos bontés m'a toujours fait souhaiter de me rappeler à vos bonnes grâces. Aussi, ayant su naguère que vous étiez à Venise pour l'impression de votre Apparatus Sacer et cet honnête homme devant s'y rendre (c'est encore lui qui, de retour, pourra me rapporter exactement des nouvelles de votre santé ), je désire en vous saluant très humblement, s'il vous plaît, me rappeler à votre souvenir.
Il y avait à Padoue un jeune gentilhomme savoisien, M. de Sales ; par une faveur singulière vous lui donniez un très libre accès auprès de vous, non seulement dans le Sacrement de Pénitence, mais encore dans votre commerce intime. Depuis, vous vîntes à Chambéry, mon Révérend Père, et sachant qu'il était à Thonon, où il prêchait pour la défense de la foi catholique, vous lui fites l'honneur de lui écrire pour l'encourager, en lui adressant votre Moscovia et le petit livre de Poesi et Pictura collata cum Christiana , imprimé à part de votre Bibliotheca Selecta . Un an plus tard vous lui fîtes la grâce de lui écrire de Bologne où vous étiez Recteur.
Or, c'est moi, mon Père, qui suis l'homme en question, et de plus, je fis, il y a trois ans, un voyage à Paris pour les affaires de ce diocèse, dont une partie se trouve sur les Etats du roi de France. Après avoir prêché le Carême dans la chapelle de la reine, je retournais dans ce pays, lorsqu'au moment où j'y pensais le moins, j'appris en passant à Lyon, que Mgr l'Evêque mon prédécesseur était mort. Or, le Pape, peu auparavant le trépas de mon susdit prédécesseur, m'ayant appelé à cette charge, je me vis donc tout d'un coup Evêque de Genève, avec le devoir de conduire cette barque misérable, toute fracassée et entr'ouverte. J'y rencontre, il faut l'avouer, mon Révérend Père, bien de la peine et du travail, mais ce n'est pas sans mélange de consolation, puisque, par la grâce de notre bon Dieu, tous les jours je vois nombre d'âmes quitter l'hérésie pour rentrer dans le giron de la sainte Eglise. Et cette année, les bourgeois de Genève et ses habitants ont aussi abjuré en bon nombre leurs erreurs et fait profession de la sainte religion catholique entre mes mains. Le porteur de cette lettre, M. de Gaillon , est un de ces convertis ; il pourra vous fournir de plus amples détails.
J'entretiens des rapports de très particulière amitié avec le P. Jean Fourier, Recteur de votre collège de Chambéry , qui m'assiste grandement de sa direction et de ses avis. Avant que d'être en cette charge, il me fallut réfuterpar écrit un livre que les ministres de Genève avaient publié contre l'honneur de la Croix . Je composai depuis un autre livret qui a reçu l'approbation de plusieurs ; si j'en avais eu la commodité, je vous l'aurais offert, non certes que je le juge digne de tomber sous vos yeux, mais pour vous rendre mon devoir et soumettre à votre censure toutes mes affaires, tout ainsi que jadis je vous soumettais mon âme elle-même, et c'est de quoi je serai fier toute ma vie. Veuillez agréer, je vous supplie, mon Révérend Père, cette lettre; elle vient, n'en doutez pas, d'un homme qui vous honore et vénère autant que nul autre, et qui s'estimera fort honoré et obligé si vous daignez le recommander parfois à la miséricorde de notre Sauveur.
Je souhaite qu'il vous soit propice, qu'il protège votre respectable vieillesse, et je demeure pour toujours, Mon Révérend Père, Votre plus humble serviteur en Notre-Seigneur, FRANçOIS, Evèque de Genève.
A Annecy, le 4 octobre 1605, jour de saint François.
CCCXV A MADAME DE RYE, RELIGIEUSE DE L'ABBAYE DE BAUME-LES-DAMES (INéDITE) Respect dû à la parole de Dieu. - L'esprit de joie et de suavité : " le vray esprit de devotion. " - Moyens de guérir les mélancolies spirituelles.
Annecy, 10 octobre 1605.
Madame,
Estant et devant estre homme de fort peu de ceremonies, je vous diray fort simplement que Dieu m'a donné tant d'inclination a vous souhaiter ses graces et benedictions et tant de confiance en vostre vertu, qu'il ne me seroit pas possible ni de cesser de supplier sa divine Majesté affin qu'il perfectionne son saint amour en vostre esprit, ni de douter que vous n'ayes aggreable de vous resouvenir quelques fois de moy, qui, chargé de grand fardeau, ay bien besoin de l'assistance de vos prieres reciproques. A cette intention je vous escriray asses souvent, non pour vous provoquer a me faire des responses (ce vous seroit peut estre trop de peyne), mais pour me ramentevoir en vostre bienveuillance et vous tesmoigner, tant que je pourray, combien j'en cheris l'honneur.
Permettes moy cependant, Madame, que je me resjouisse avec vous de l'affection avec laquelle vous aves receues ce peu de paroles que je vous dis pour le bien de vostre ame . C'est ainsy, Madame, qu'il faut faire : recueillir tous-jours avec humilité et consideration les choses qui se disent au nom de Dieu, pour petites qu'elles soyent et quoy que le diseur soit peu de chose. Continues, je vous supplie, a faire ainsy vostre proffit de tout ce qui vous est proposé. Resveilles souventefois en vous l'esprit de joye et de suavité, et croyes fermement que c'est le vray esprit de devotion ; et si par fois vous vous sentes attaquee du contraire esprit de tristesse et d'amertume, eslancés a vive force vostre cœur en Dieu et le luy recommandes, puis, tout soudainement, divertisses vous a des exercices contraires, comme de vous mettre a quelque conversation sainte, mais de celles qui vous peuvent resjouir. Sortes a vous promener, lises quelque livre de ceux que vous gousteres le plus, et, comme dit le saint Apostre (Ep 5,19 ; Col 3,16), chantés quelque chanson devote. Et ceci vous le deves faire souvent, car, outre que cela recree, Dieu en est servi. Que si vous uses de ces moyens, vous rompres petit a petit le chemin a toutes amertumes et melancolies spirituelles. Je prie Nostre Seigneur qu'il vous veuille donner une continuelle assistance de son tres saint Esprit pour luy rendre le service et l'amour que vous desires. Je seray cependant tous les jours de ma vie, Madame,
Vostre serviteur bien humble et tres affectionné,
FRANçs, E. de Geneve.
X octobre 1605.
Mon frere vous remercie tres humblement de la souvenance dont vous l'honnores et demeure vostre serviteur obeissant.
A Madame
Madame de Rie, Religieuse de Baume.
Revu sur une copie conservée à la Visitation d'Annecy.
CCCXVI A LA BARONNE DE CHANTAL Amour du Saint pour les afflictions. - Il refuse de s'expliquer sur l'idée que la Baronne avait eue de quitter le monde. - Avec Dieu, il fait bon où que ce soit. - Ce qu'il n'est pas besoin de dire en confession.
Annecy, 13 octobre 1605.
Ayant jusques icy esté detenu par un monde de cuisantes affaires, ma chere Fille, je m'en vay a cette benite visite, en laquelle je voy a chaque bout de champ des croix de toutes sortes. Ma chair fremit, mais mon cœur les adore. Ouy, je vous salue, vous, petites et grandes croix, spirituelles ou temporelles, exterieures ou interieures; je salue et bayse vostre pied, indigne de l'honneur de vostre ombre.
A quel propos cela ? Ouy, c'est a propos, ma si chere Fille, car j'adore de mesme affection les vostres, que je tiens pour miennes, et veux (au moins je vous en prie) que vous aymies les miennes de mesme cœur. J'en ay bien eu despuis nos Pardons , mays courtes et legeres. Mon Dieu, supportés la foiblesse de mes espaules et ne les chargés que de peu, pour seulement me faire connoistre quel pauvre soldat je serois, si je voyois les armees en front.
Que vos lettres m'ont consolé, ma chere Fille ! je les voy pleines de bons desirs, de courage et de resolution. Oh ! que voyla qui va bien. Et laissons gronder et fremir l'ennemy a la porte et tout autour de nous ; car Dieu est au milieu de nous (Dt 7,11 ; 20,4), en nostre cœur, d'ou il ne bougera point, s'il luy plaist. Hé, demeurés avec nous, Seigneur, car il se fait nuit (Lc 24,29)
Je ne vous diray plus rien, ni dessus le grand abandonnement de toutes choses et de soy mesme pour Dieu, ni dessus la sortie de sa contree et de la mayson de ses parens (Gn 12,7). Non, je n'en veux point parler ; Dieu nous veuille bien esclairer et faire voir son bon playsir, car, au peril de tout ce qui est en nous, nous le suivrons ou qu'il nous conduise (Mt 8,19). Oh, qu'il fait bon avec luy, ou que ce soit (Mt 17,4) !
Je pense a l'ame de mon tres bon et tres saint larron. Nostre Seigneur luy avoit dit qu'elle seroit ce jour la avec luy en Paradis (Lc 23,43); et elle ne fut pas plus tost separee de son cors, que voyla qu'il la mena en enfer. Ouy, car elle devoit estre avec Nostre Seigneur, et Nostre Seigneur estoit devallé es enfers : elle y alla donques avec luy. Vray Dieu ! que devoit-elle penser en descendant et voyant ces abismes devant ses yeux interieurs ? Je croy qu'elle disoit avec Job (Jb 14,13) : Qui me fera la grace, 0 mon Dieu, que tu me conserves et defendes en enfer ? Et avec David (Ps 22,4)
: Non, je ne craindray nul mal, car, Seigneur, tu es avec moy.
Non, ma chere Fille, pendant que nos resolutions vivent, je ne me trouble point. Que nous mourions, que tout renverse, il ne m'importe , pourveu que cela subsiste. Les nuitz nous sont des jours, quand Dieu est en nostre cœur, et les jours sont des nuitz, quand il n'y est point.
Pour nos filles , vous ne sçauries faillir a suivre l'advis de vostre confesseur . Il n'est pas besoin de dire en confession ces petites pensees, qui, comme mousches, passent et viennent devant vos yeux, ni l'affadissement des goustz que vous aves eu en vos vœux, car tout cela ne sont point pechés, mais ennuis, mais incommodités.
Pressé donq, je ferme cette lettre. Je prie Nostre Seigneur qu'il vous rende de plus en plus sienne ; qu'il soit le protecteur de vos resolutions, le defenseur de vostre viduité, le directeur de vostre obeissance ; qu'il soit vostre tout et tout vostre. Je prie cette sainte Abbesse, nostre chere Dame et Reyne, qu'elle nous soit a jamais propice, et nous face mourir et vivre en son Filz.
Je suis incomparablement, ma chere Fille, je suis tout vostre, es entrailles du Filz et de la Mere.
F.E. de Geneve.
Le ... octobre 1605.
CCCXVII A M. AMéDéE DE CHEVRON, SEIGNEUR DE VILLETTE Lettre d'affaires. - Les frères Rolland. - L'Abbesse de Sainte-Catherine ne se range pas à l'avis du Saint à propos de sa parente.
Annecy, 15 octobre 1605.
Monsieur mon Oncle,
Le pied a l'estriet, pour aller a la visite ces six semaines qui sont entre ci et l'Advent, je vous remercie humblement du soin quil vous a pleu prendre pour les freres Rollans . Et puisqu'il vous plaît achever l'œuvre, il ne sera pas besoin de faire rayer aucun des noms des freres, mais seulement celuy de la mere, laquelle ne pretend rien a l'achast. L'argent s'envoyera quand, et ou bon vous semblera et en telle somme que vous marqueres. Je me res-jouis de la santé de madame ma tante et de mon petit cousin ; et a ce propos, c'est une providence de Nostre Seigneur que vostre voyage soit retardé , jusques a ce que leur bon portement soit bien solidé. Il est vray que je voy bien l'incommodité que ces traynemens donne (sic) a vos affaires, dont je suys desplaysant ; mais ce sont les princes qui espreuvent ainsy leurs plus fidelles, voulans encor en cela imiter l'Inimitable. Madame de Sainte Catherine est estrange, a la verité, et bien trop. Je luy en ay escrit et fait dire bien au long mon opinion, laquelle n'a rien sceu gaigner sur la sienne. Dieu sçait ce quil fera pour ma cousine , qui ne peut estre que mieux que d'estre en un monastere ou elle seroit si peu reconneüe. Je vous salue humblement, et madame ma tante, estant, Monsieur, Vostre serviteur et neveu. plus humble, FRANçs, E. de Geneve.
XV octobre 1605.
Mon frere a charge de vous envoyer ce que vous desiries pour vostre parroisse. A Monsieur mon Oncle, Monsieur de Villette, Conseiller d'Estat et Maistre d'hoste! de S. A.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Avignon.
CCCXVIII A M. JEAN DE BRéTIGNY Plaisir du Saint d'apprendre les progrès de l'Ordre du Carmel en France. Désir de connaître les particularités de son établissement. - Eloge d'une fille spirituelle, nièce de M. de Brétigny.
23 octobre 1605.
Monsieur,
Je vous remercie infiniment de la lettre qu'il vous a pleu m'escrire, qui m'a donné un'extreme consolation, et de sçavoir que vous aves souvenance de moy, et d'entendre les heureuses nouvelles du progres des monasteres de la sainte Mere Therese en nos Gaules ; car, a la verité dire, j'ay une particuliere devotion et a la Mere et aux filles: dont je loüe Dieu d'en voir ces nouvelles plantes a Dijon , ville qui m'est chere autant que si j'en estois. Vous m'obligeres extremement si, a vos commodités, vous me faites part du succes et des particularités de l'arrivee de cet Ordre en France, et des ames qui s'y sont reduites. Cela me soulagera en la peyne que me donne ce terrible fardeau que j'ay sur mes espaules. Que si, avec ce bien, il vous plait de m'assister de vos prieres et oblations aupres de sa divine Majesté, l'obligation sera parfaitte. Cependant, je demeureray toute ma vie, Monsieur,
Vostre serviteur et confrere bien humble,
FRANçs, E. de Geneve.
XXIII octobre 1605
Madamoyselle vostre niece , despuis vostre depart de Paris, au tems que j'y estois, me rendit son pere spirituel; permettes moy que je vous demande de ses nouvelles. C'estoit un ange. A Monsieur Monsieur de Bretigni, prestre. Au Monastere des Carmelines. A Dijon.
Revu sur l'Autographe conservé au Carmel de Pontoise.
CCCXIX A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-D'ORBE Le service de Dieu " agissant " et " patissant" - Les petits ennuis.
[Commencement de novembre 1605.]
Ma Seur et ma tres chere Fille, Opprimé et accablé d'affaires en cette visite de mon diocese que je fay, je ne laysse pas de prier nostre bon Dieu tous les jours et luy offrir le saint Sacrifice, affin que vous ne soyes pas accablee des douleurs que vostre jambe vous apporte, ni des difficultés que nos saintes entreprinses ont et doivent avoir en ces commencemens. Monsieur nostre bon pere m'escrit souvent de vos nouvelles : rien ne me peut arriver de plus souhaittable quand elles sont bonnes, comme elles sont tous-jours selon Dieu, en qui je sçai que vous jettes toute vostre veuë interieure, et au bon playsir duquel tous vos desseins et desirs se vont fondre.
Courage, ma chere Fille; Dieu vous sera propice sans doute, pourveu que vous luy soyes fidelle. Quel bonheur que sa divine Majesté vous veuille employer a son service non seulement agissant, mais patissant ! Ayés soin de conserver la paix et la tranquillité de vostre cœur; laissés bruire et gronder les vagues tout autour de vostre barque et ne craignes point, car Dieu y est, et par consequent le salut. Je sçai, ma chere Seur, que les petitz ennuys sont plus fascheux, a cause de leur multitude et importunité, que les grans, et les domestiques, que les estrangers ; mais aussi je sçai que la victoire en est souventesfois plus aggreable a Dieu que plusieurs autres, qui, aux yeux du monde, semblent de plus grand merite. A Dieu, ma chere Seur ; on me ravit les lettres pour les emporter, et n'ay loysir que de me dire, Vostre frere et serviteur tres affectionné et plus fidelle, FRANçs, E. de Geneve.
CCCXX A LA BARONNE DE CHANTAL Décision sur une question d'argent. - Une mère de famille doit servir avec prudence les malades contagieux. - Eloge de
M. de Chantal. - Jésus, l'Epoux éternel, désire qu'on imite sa douceur. - Circonstances où la déférence aux volontés des parents ne convient pas. - Les mouches et les distractions dans l'oraison. - Les Carmélites à Dijon. - Semer au champ de notre voisin, pendant que le nôtre en a besoin, avoir son cœur en un lieu et son devoir en l'autre : chose dangereuse. - Malice et subtilité de Satan. - Avis pour le temps du Carême. - Impressions de tournée pastorale. - Retour à Annecy.
Annecy, 30 novembre 1605
Ne voyci pas un estrange fait, ma chere Fille ! Il y a un mois que je n'ay sceu vous escrire ni peu ni prou , par ce que j'estais engagé dans nos montagnes, du tout hors de chemin, et je tiens en ma main sept de vos lettres, dont la derniere est du 9 de ce moys, ausquelles il me semble que je n'aye pas encor respondu qu'a trois ; et neanmoins je ne puis maintenant vous escrire qu'en courant. C'est tout un ; encor vaut-il mieux vous escrire peu que rien.
Pour le papier des cinq mille francz, je ne puis vous en donner resolution, que vous ne me marquiés a qui l'interest en pourrait revenir ; c'est a dire qui en pourrait souffrir perte si vous le gardies, car de la depend le jugement que j'en dois faire. Mais ne vous inquietés point pour cela, car, ayant le propos de vous conduire par mon advis en cela, vostr'ame n'en peut estre coulpable.
Il ne faut pas laisser de servir les malades es maux contagieux, mais il les faut servir prudemment, sans hazarder sa santé que le moins quil se peut, et sur tout quand avec nostre danger, celuy de nostre famille se treuve conjoint. Et partant, vous pourres prudemment cesser de faire les visites personnelles, esquelles il y auroit une juste apparence de danger et contagion J'ay esté consolé, au recit que vous me faites des traitz de vertu qui parurent en l'ame de feu monsieur vostre mari, sur le point de son depart de ce monde : signes evidens de son bon fons et de la presence de la grace de Dieu. Et vous voyes donques que sil vous pouvoit parler, il vous diroit ce que je vous ay dit (lettre 297), pour l'entrevëue de celuy qui luy fit le coup de son trespas. Or sus, ma chere Fille, haut le cœur. Ce vous est (et a moy par consequent) un extreme contentement de sçavoir que ce chevalier estoit bon, doux et gracieux a ceux qui l'avoyent blecé ou offencé ; maintenant il en aura bien a voir que nous en voulons faire de mesme. Mais que diray-je de nostre Espoux moderne ? Quelle douceur exerça-il a l'endroit de ceux qui le tuerent, et non pas par disgrace et mesgarde, mais par une pleyne malice. Ah ! qu'il aura bien agreable que nous en facions de mesme. C'est nostr'Espoux moderne, ma chere Fille, car non seulement la mort ne dissoult point nostre mariage avec luy, ains elle le parfait, elle le consomme. J'ay escrit ceci parmi un grand tracas, et ne sçai pas pourquoy ; mais il n'importe. Il ne passe jour que je ne prie pour le bien de l'ame de monsieur vostre premier espoux, et je pense que vous m'en aves voulu souvenir par ces deux recitz que vous m'en aves fait, qui m'ont esté fort aggreables.
Je loüe Dieu de tout mon cœur de la santé de messieurs nos pere, oncle et frere ; mais que ce mot me console : [Monsieur vostre oncle, ] plein de vertu et de constance, n'est plus arresté que par des defluxions. . . . . . car je cheris ce bon oncle du fons de mon ame. Mais……………………. Cette partie inferieure est pesante; tous-jours quelques mauvaises inclinations, quelques repugnances au bien, mais il ni a remede. Il faut user des frications et bains chauds pour, petit a petit, dissiper l'humeur qui nous alentit et engage nos jambes. La meditation de la Passion, nos petitz exercices de mortification et de charité feront merveilles, Dieu aydant. Voyes vous bien, cette chere seur que j'ayme infiniment , ell'est guerie, Dieu merci, mais encor un peu de defluxion dessus ses jambes la font (sic) lentement a la closture de sa .Mayson : encor un peu de respect aux volontés des freres, des peres, des meres, que sçai-je moy ? 0 mon Dieu ! que bien heureux sont ceux qui, en semblables occasions, dient a leurs peres et freres : Je ne sçai qui vous estes, je ne vous connais point (Dt 33,9 ; Mt12,48). .Mais bien ; petit a petit, tout se fera.
Non, je vous prie, ma Fille, ne violentes point vostre teste pour la faire franchir les barrieres ; demeures tranquille en vostre orayson, et quand les distractions vous attaqueront, destournes-les tout bellement si vous pouves ; sinon, tenes la meilleure contenance que vous pourres, et laisses que les mouches vous importunent tant qu'elles voudront, pendant que vous parles a vostre Roy. Il ne prend pas garde a cela. Vous pouves les esmoucher avec un mouvement civil et tranquille, mais non pas avec un effray ni impatience qui vous face perdre contenance.
Que je suis ayse que nostre Dijon aye receu les bonnes Carmelines de la .Mere Therese (note 156) ! Nostre bon Dieu les face fructifier a sa gloire. Je suis bien content que Mme Brulart, nostre bonne seur, les gouverne, pourveu que cet object ne tire point son cœur a des vains desirs de cette vie-la, pendant qu'ell'en doit cultiver un'autre. C'est merveille, ma Fille, comme mon esprit est ferme en cet advis de ne point semer au champ de nostre voysin, pour beau qu'il soit, pendant que le nostre en a besoin. La distraction du cœur est tous-jours dangereuse, avoir son cœur en un lieu et son devoir a l'autre. .Mais je sçai bien qu'elle ne gouverne pas tant les filles, qu'elle ne se laisse gouverner a la Mere, laquelle, en un lieu de ses Œuvres (Vie de la Sainte, écrite par elle-même ch 13)), dit presque comme moy.
Je dis que pour nostre petite il sera mieux, en la faysant instruire le plus chrestiennement quil sera possible, d'attendre encor un peu a la mettre au Puy d'Orbe (Lettres 2, lettre 234). Et voyla donq Mme de Saint Ange qui vous arrivera fort a propos. Pour ma seur, je suis de vostre advis; non que je ne voulusse bien qu'elle fut aupres de vous, puisqu'elle n'a pas son cœur contourné a la Religion, mais pour condescendre a l'amitié de madame l'Abbesse, qui merite bien qu'on ne la contrechange pas de desplaysir en ses faveurs. Je luy veux escrire touchant le confesseur que le bon Pere Recteur juge propre pour sa Mayson, affin qu'elle le recherche et pour cela et pour son assistence. Mon Dieu, que de destours prend on avant que d'arriver au logis, quand on n'est pas guidé.
J'attendray que cett'autre seur m'escrive sur le sujet pour lequel vous luy laissastes l'article que j'avois escrit dans vostre livre. Que Satan est mauvais ! Jusques ou se va-il fourrer ! Mais ne vous en estonnes pas : les choses spirituelles luy sont fort accessibles, par ce quil est esprit ; il ne luy faut pas beaucoup d'ouverture, pour se glisser es amitiés des mortelz. Mais je voy nostre bon Dieu qui permet tout pour le mieux, et je l'en beny de tout mon cœur. 0 Dieu, quel grand bien a un'ame de toucher au doit son imbecillité ! cela la fortifie et establit pour tout le reste de sa vie. Celuy qui n'a pas essayé, que peut-il savoir ? dit la Sainte Escriture (Eccli 34,9). Mon Dieu, que je desirerois de me pouvoir dignement ………………..
Vous pourres refaire encor pour un an vos petitz vœux , sinon que la charge d'iceux vous pressast trop. Pour le Caresme il y a du loysir a vous parler ; pour l'Advent il n'est plus tems. N'adjoustes gueres de peynes corporelles a celles du jeusne de l'Eglise ; mais puisqu'en Caresme on jeusne et que l'on n'employe pas le tems du souper a manger, sinon pour la petite collation, vous pourres bien prendre une demi heure environ ce tems la, a mediter sur la Passion ou sur ce qui vous aura touché au sermon. Je dis une demi heure, au lieu de la petite recollection que je vous avois marquee (Lettres 2 , lettre 234).
Je ne sçay rien qui me puisse tirer hors d'icy, sinon la volonté du Saint Pere, ou l'extreme (mais je dis extreme) necessité du prochain, sur tout de mes enfans spirituelz. Je suis lié sur ce banq, il faut que j'y vogue.
Que vous diray-je plus ? J'arrivay icy samedy au soir , apres avoir battu les chams six semaines durant, sans arrester en un lieu, sinon au plus demi jour. J'ay presché ordinairement tous les jours, et souvent deux fois le jour. Hé, que Dieu m'est bon ! je ne fus jamais plus fort. Toutes les croix que j'avois preveues (lettre 316), a l'abord n'ont esté que des oliviers et palmiers ; tout ce qui me semblait fiel s'est treuvé du miel, ou peu s'en faut. Seulement puis-je dire avec verité que, si ce n'a esté a cheval ou en quelques resveilz de la nuit, je n'ay point eu de loysir de repenser a moy et considerer le train de mon cœur, tant les occupations importantes s'entresuivoyent de pres. J'ay confirmé un nombre innombrable de peuple ; et a tous les biens qui se seront faitz parmi ces simples ames, vous aves tous-jours participé, comme a tout le reste de ce qui se fait et se fera en ce diocese, pendant que j'en auray l'administration. Mais pourquoy vous dis-je ceci ? Par ce que je parle avec vous comme avec mon propre cœur.
A Dieu, ma chere Fille. Dieu soit nostre cœur, nostre amour, nostre tout. Demandés pour moy une benediction de vostre sainte Abbesse, aux pieds de laquelle son Filz nous fasse vivre et mourir.
Monsieur Cassart m'escrit comme n'ayant pas receu de nos lettres ; et neanmoins je luy ay escrit, et pense que ma lettre luy sera arrivee, aussi bien que celle que je vous ay escritte, puisqu'elles estoyent ensemble. Ma bonne mere ne sçait pas que je vous escrive, mais je sçay bien qu'elle et toute sa famille sont acquis irrevocablement a vostre service.
CCCXXI A LA MêME Le remède préféré du Saint. - Les " alcions " de la mer et leurs nids. Tenir notre cœur bien calfeutré et ne lui donner aucune ouverture que du côté du Ciel.
Annecy, 5 décembre 1605 .
Ma tres chere Fille, Despuis mon retour de la visite, j'ay eu quelque ressentiment de fievre catarrheuse ; nostre medecin n'a point voulu m'ordonner autre remede que le repos, et je luy ay obei. Vous sçaves, ma Fille, que c'est aussi le remede que j'ordonne volontier que la tranquillité, et que je defens tous-jours l'empressement. C'est pourquoy, en ce repos corporel, j'ay pensé au repos spirituel que nos cœurs doivent avoir en la volonté de Dieu ou qu'elle nous porte ; mais il ne m'est pas possible d'estendre les considerations qui se doivent faire pour cela, qu'avec un peu de loysir bien franc et net.
Vivons, ma Fille, vivons tandis qu'il plaist a Dieu, en cette vallee de miseres, avec une entiere sousmission a la sainte volonté souveraine. Ah ! que nous sommes redevables a sa Bonté qui nous a fait desirer avec tant de resolutions de vivre et mourir en sa dilection ! Sans doute, ma Fille, nous le desirons, nous y sommes resolus; ésperons encor que ce grand Sauveur, qui nous donne le vouloir, nous donnera aussi la grace de le parfaire (Ph 2,13). .
Je considerois l'autre jour ce que quelques autheurs (Arist.
Hist animal 9, 14 ;Pline Hist Nat 10, 32) disent des alcions, petitz oyseletz qui pondent sur la rade de la mer : c'est qu'ilz font des nidz tout ronds, et si bien pressés que l'eau de la mer ne peut nullement les penetrer ; et, seulement au dessus, il y a un petit trou par lequel ilz peuvent respirer et aspirer. La dedans, ilz logent leurs petitz, affin que la mer les surprenant, ilz puissent nager en asseurance et flotter sur les vagues, sans se remplir ni submerger ; et
0 ma Fille, il a fallu que mon cœur ayt jetté cette pensee sur ce papier, jettant aux pieds du Crucifix ses souhaitz, affin qu'en tout et par tout le saint amour divin soit nostre grand amour. Helas, mais quand sera-ce qu'il nous consumera ? et quand consumera-il nostre vie pour nous faire mourir a nous mesmes et nous faire revivre a nostre Sauveur (Rm 6,8) ? A luy seul soit a jamais honneur, gloire et benediction (1 Tm 1,17 ; Ap 5,13). Mon Dieu, ma chere Fille, qu'est ce que je vous escris ? je veux dire, a quel propos cela ? 0 ma Fille, puisque nostre invariable propos et finale et invariable resolution tend incessamment a l'amour de Dieu, jamais les paroles de l'amour de Dieu ne sont hors de propos pour nous. A Dieu, ma Fille ; ouy, je dis ma vraye Fille en Celuy duquel le saint amour me rend obligé, ains tout consacré d'estre, vivre, mourir et revivre a jamais vostre et tout vostre. Vive Jesus ! Que Jesus vive et Nostre Dame ! Amen. FRANçs, E. de Geneve. La veille du glorieux saint Nicolas.
CCXXII AUX CHANOINES DE LA COLLéGIALE DE SAINT-JEAN-BAPTISTE DE LA ROCHE ( INéDITE) S'intéresser à l'établissement du collège; le bien de la ville, la gloire de Dieu et de l'Eglise en font un devoir.
Annecy, 17 décembre 1605.
Messieurs, L'affaire du college de La Roche s'avançoit fort heureusement , si quelques uns, selon leur particuliere opinion, ne se fussent mis a la traverse pour en destourner les effectz : dont il a esté requis de reprendre de nouveau le consentement du general, pour l'opposer au jugement des particuliers. A quoy il me semble que vous pouves et deves contribuer non seulement vos voix, mais vos remonstrances et persuasions, puisque l'erection et establissement de ce college servira tant a la gloire de Dieu et de l'Eglise, comme vous pouves juger et croire. A cett'intention, j'ay fait ces quattre motz pour vous en prier, estant fort desireux de tout ce qui regarde le bien de cette ville la, comme je seray aussi tous-jours de ce qui tendra au service de vostre Chapitre, auquel je souhaite les benedictions cœlestes, et suis, Messieurs,
Vostre confrere tres affectionné et bien humble,
FRANçS, E. de Geneve.
XVII decembre 1605.
Revu sur l'Autographe appartenant à Mlle Ducros, à La Roche.
CCCXXIII A M. DE SILLIGNIEU (INéDITE) Paroles et compliments d'amitié au fils; sentiments de respect pour la mère. Recommandation de la famille au " cher Sauveur" de Noël.
Annecy, 20 décembre 1605
Monsieur mon Frere (Voir note 43)
Je pense que ces bonnes festes qui nous arrivent vous auront rappellé au pres de madame nostre bonne mere, apres ce long voyage de Languedoc. C'est pourquoy je vous y veux saluer par cette commodité, pour non seulement me ramentevoir en vostr'amitié, mais aussi pour demander, par vostr'entremise, la faveur d'estre continué en la bienveüillance de madame nostre mere, a laquelle mon obeissance filiale est entierement dediee. Je prie ce cher Sauveur, duquel nous celebrons l'advenement, quil assiste en ses (sic) jours d'une speciale consolation et joye toute cette famille de mere et de freres, que je doy tant honnorer et respecter, et a laquelle je desire tant de pouvoir rendre service bien humble. Je suis, Monsieur mon Frere,
Vostre serviteur et frere plus humble et fidelle,
FRANçs, E. de Geneve. xx decembre 1605.
Vousne seres pas marri, Monsieur mon Frere, si je vous dis qu'outre le devoir que j'avois de cherir avec tout honneur et respect monsieur de Pezieu , les demonstrations et tesmoignages d'amitié quil m'a rendu en vostre absence, me rendent infiniment son serviteur et tout plein de desir de me rendre son agreable frere et digne de sa faveur.
A Monsieur Monsieur de Selignieu.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Paray-1e-MoniaI.
CCCXXIV A M. CHARLES D'ALBIGNY (INéDITE) Différend du Prieur de Bellevàux avec un seigneur. - Prière de s'intéresser au sort d'une pauvre femme digne de compassion. - Souhaits de Noël.
Annecy, 24 décembre 1605
Monsieur, Je m'essayeray de persuader par lettres au Prieur de Bellevaux qu'il tienne sa parole et se rende a Chambery pour s'accommoder a la rayson, pour le different quil a avec le seigneur Basso , et m'estonne bien quil vous aye respondu avec si peu de respect. Cette pauvre femme, chargee d'une multitude de petitz enfans, va pour le secours de son mari, et n'espere en aucun autre support qu'en celuy que vostre grande charité et bonté luy promet. Ell'a desiré, Monsieur, que j'adjoustasse ma supplication a sa misere, pour obtenir, ce luy semble plus aysement, vostre compassion; et je n'ay pas deu l'esconduire, tant en faveur des bonnes festes, que pour connoistre son mari exempt de malice et fort homme de bien et fidelle, qui me fait vous supplier humblement, Monsieur, de luy vouloir estre propice. Dieu veüille vous combler des benedictions qu'il respandit sur terre, quand il y envoya son Filz pour naistre petit enfant parmi nous ; de quoy nous celebrons la memoire en ces jours, que je vous souhaite pleins de joye et contentement, estant,
Monsieur,
Vostre serviteur tres humble, FRANçs, E. de Geneve. Veille de Noël 1605, a Neci.
A Monsieur Monsieur d'Albigni, Chevalier de l'Ordre de S. A. et son Lieutenant general deça les mons.
Revu sur l'Autographe conservé chez les RR. PP. de l'Oratoire de Naples.
CCCXXV A LA BARONNE DE CHANTAL Désir du Saint de progresser dans l'amour divin. - Aspirations. - Bethléem la " sainte Abbesse " et le " petit Enfançon." - Lui dérober " les premieres rosees de ses larmes " ; leur divine efficacité. - Ne pas se charger d'austérités pendant le Carême.
Annecy, 28 décembre 1605.
Je finis cette annee, ma chere Fille, avec un desir non seulement grand, mais cuisant de m'advancer meshuy en ce saint amour que je ne cesse d'aymer, quoy que je ne l'aye encores point gousté. Vive Dieu ! ma Fille, nostre cœur (voyes vous, je dis nostre cœur) est fait pour cela : ah ! que n'en sommes nous bien pleins. Vous ne sçauries vous imaginer le sentiment que j'ay presentement de ce desir. 0 Dieu, pourquoy vivrons-nous l'annee suivante, si ce n'est pour mieux aymer cette Bonté souveraine ? Oh ! qu'elle nous oste de ce monde, ou qu'elle oste le monde de nous; ou qu'elle nous fasse mourir, ou qu'elle nous fasse mieux aymer sa mort que nostre propre vie.
Mon Dieu, ma Fille, que je vous souhaite en Bethlehem maintenant, aupres de vostre sainte Abbesse. Hé, qu'il luy sied bien de faire l'accouchee et de manier ce petit Enfançon; mais sur tout j'ayme sa charité, qui le laisse voir, manier et bayser a qui veut. Demandés-le luy, elle vous le donnera; et l'ayant, desrobbés luy secrettement une de ces petites gouttelettes qui sont dessus ses yeux. Ce n'est pas encores la pluye, ce ne sont que les premieres rosees de ses larmes. C'est merveille combien cette liqueur est admirable pour toute sorte de mal de cœur. Ne vous chargés point d'austerités ce Caresme (note 166), sinon avec le congé de vostre confesseur, qui, a mon advis, ne vous en chargera pas. Dieu veuille couronner vostre commencement d'annee des roses que son sang a teint.
A Dieu, ma chere Fille; je suis celuy qui vous a dedié tout son service.
FRANçs, E. de Geneve.
Le 28 decembre 1605.
ANNéE 1606
CCCXXVI A M. RODOLPHE DES OCHES, CURé DE TALLOIRES Les jeunes filles peuvent chanter à l'église "des Noelz et chansons spirituelles " sans enfreindre le précepte de l'Apôtre saint Paul.
Annecy, 7 janvier 1606.
Monsieur le Curé,
Vous m'aves demandé, s'il seroit loysible aux filles de chanter en l'eglise, quelque Noel appreuvé ou autre chanson spirituelle. Je respons qu'ouy, car cela se prattique a Rome et par toute l'Italie, et moy mesme l'ay fait ainsy faire en cette ville et a La Roche. J'entens neanmoins que ce ne soit pas pour dire une partie de l'Office publiq et solemnel, mais simplement, comme vous dites, des Noelz et chansons spirituelles. Je sçai ce que dit saint Paul (1 Co 14,34) : Mulier in ecclesia taceat (Que la femme se taise dans l'église) ; mais il parle tout ouvertement de la doctrine et non des cantiques, comme monstre le texte (1 Co 14,35) : Si quid autem volunt discere, domi viros suos interrogent (Mais si elles veulent s'instruire de quelque chose, qu'elles interrogent leurs maris à la maison.) Je me recommande a vos prieres, et suis, Monsieur le Curé, Vostre confrere plus affectionné, FRANçs, E. de Geneve.
VII de l'an 1606.
A Monsieur Monsieur le Curé de Talloyres.
Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à Turin, Archives de l'Etat.
CCCXXVII A M. CHARLES D'ALBIGNY (INéDITE) Zèle du P. Maurice pour la conversion des hérétiques.
Annecy, 16 janvier 1606.
Monsieur, Le bon Pere Maurice , qui est icy pour quelques jours, me dit que sil vous playsoit de recommander au sieur juge maje de Ternier , ou au sieur de Rovenoz son lieutenant (Lettres 2 note 421), l'execution et observation des editz faitz contre les huguenotz, ou plus tost pour eux et leur reduction , en peu de jours les effectz en seroyent tres bons et desirables. Et me semble quil inclineroit plus que le lieutenant eut la charge que le jugemaïe, par ce quil est plus resident au lieu et a plus d'addresse pour la particuliere conduite de cett'affaire. La faveur que vous me faites d'avoir aggreable (sic) mes importunités, me fait encor lascher celleci, pour vous representer cette necessité que ledit Pere me dit estre fort grande, et je voy qu'au moins elle luy est a cœur. Je suis cependant, Monsieur, Vostre serviteur tres humble, FRANçs, E. de Geneve. XVl janvier 1606.
A Monsieur Monsieur d'Albigni,
Chevalier de l'Ordre de S. A. et son Lieutenant general
deça les mons.
Revu sur l'Autographe conservé à Florence, dans l'oratoire privé de Mgr Donat Velluti-Zati, Duc San Clemente, évêque de Pescia (Toscane).
CCCXXVIII A LA BARONNE DE CHANTAL L'esprit de la sainte indifférence, bon à tout. - Le Bienheureux va faire une petite retraite auprès du P. Fourier. - Son amour des âmes ; l'affection de son peuple pour lui. - Retrancher les superfluités dans les communications spirituelles. - Charlotte de Chantal et Jeanne de Sales. - Quand on a renoncé une fois au monde, savoir écarter ses sollicitations importunes. - Attachement indissoluble du Saint pour sa " pauvre femme, " l'Eglise de Genève. - Ne pas aspirer à un état de vie au-dessus de nos forces.
Annecy, 30 janvier 1606
J'estois a Sales le 22 de ce mois, pour obeir a ma bonne mere qui desiroit de me voir avant mon despart , et j'y receus vostre lettre du premier jour de cette annee, dont je receus beaucoup de consolation, laquelle se respandit sur toute la famille qui est infiniment vostre. Le 25, voyci vostre homme qui m'arriva et me treuva environné d'affaires, si que je n'ay sceu le depescher qu'aujourd'huy.
Mais dites moy, ma Fille, ne m'est ce pas de l'affliction de ne vous pouvoir escrire qu'ainsy a la desrobbee ? 0 voyla pourquoy il nous faut acquerir le plus que nous pourrons l'esprit de la sainte liberté et indifference ; il est bon a tout, et mesme pour demeurer six semaines, voire sept, sans qu'un pere, et un pere de telle affection comme je suis, et une fille telle que vous estes, reçoivent aucunes nouvelles l'un de l'autre.
Vous fustes malade apres la Conception, et je le fus aussi sept ou huit jours durant (Lettre 320), et craignois bien que ce ne fust pour bien plus, mais Dieu ne le voulut pas. Je ne puis pas m'estendre selon mon cœur ; car voyci le jour de mes adieux, devant partir demain devant jour pour aller a Chamberi, ou le P. Recteur des Jesuites (P.Fourier) m'attend, pour me recevoir ces cinq ou six jours de Caresme prenant, que j'ay reservé pour rasseoir mon pauvre esprit tout tempesté de tant d'affaires. La, ma Fille, je pretens de me revoir par tout, et remettre toutes les pieces de mon cœur en leur place, a l'ayde de ce bon Pere qui est esperduement amoureux de moy et de mon bien.
Et si feray, ma Fille, je vous diray quelque chose de moy, puisque vous le desires tant et que vous me dites que cela vous sert ; mais, mais a vous, a vous seulement. Ce ne sont pas des eaux, ce sont des torrens que les affaires de ce diocese. Je vous puis dire avec verité que j'en ay eu du travail sans mesure despuis que je me suis mis a la visite ; et, a mon retour, je treuvay une besoigne de laquelle il me fallut entreprendre ma part, qui m'a infiniment occupé . Le bon est que c'est tout a la gloire de nostre Dieu, a laquelle il m'a donné de tres grandes inclinations, et je le prie qu'il luy playse de les convertir en resolutions. Je me sens un peu plus amoureux des ames que l'ordinaire ; c'est tout l'advancement que j'ay fait despuis vous, mais au demeurant, j'ay souffert des grandes secheresses et derelictions, non toutefois longues, car mon Dieu m'est si doux, qu'il ne se passe jour qu'il ne me flatte pour me gaigner a luy. Miserable que je suis ! je ne correspons point a la fidelité de l'amour qu'il me tesmoigne. Le cœur de mon peuple est presque tout mien maintenant. Il y a tous-jours quelque chose a dire, car je fais des fautes par ignorance et imbecillité, parce que je ne sçai pas tous-jours bien rencontrer le bon biais. Sauveur du monde, que j'ay de bons desirs ! mais je ne sçai les parfaire (Rm 7,18).
Est ce pas asses dit, ma bonne Fille ? Je dis ma bonne Fille, parce que vous m'estes fort bonne et me consolés plus que vous ne sçauries croire. Il y a une certaine benediction de Dieu en cette filiation, sans doute.
Nostr'autre seur dijonnoise (Mme Brûlart)
a bien fait de restraindre sa conversation spirituelle au confessionnal. Je n'ay receu nulle de ses nouvelles; si j'en reçois, a mesure de ce qu'elle me dira, je luy escriray. Si les mousches qui avoyent gasté, ou au moins qui vouloyent gaster la suavité de l' 0nguent (Eccles 10,1) estoyent fort pressantes et en grand nombre, 0 Dieu, en ce cas la il faut qu'elle se renge a un exacte retranchement de toutes paroles superflües, de tous gestes, de toutes vëues, et que le seul confessional, pour tout, demeure en liberté. Mon Dieu, n'est ce pas dommage que ces bausmes des amitiés spirituelles soyent exposés aux mouscherons ? Cette liqueur si sainte, si sacree merite un soin bien grand pour estre conservee toute nette, toute pure. Mais bien, dit le Sage(Eccli 34,11), celuy qui n'a esté tenté que sçait-il ?
Tout va bien, tout ira bien, Dieu aydant, et, comme je dis ordinairement, si Dieu nous ayde nous ferons prou.
Nostre petite Charlotte est a Dieu; c'est ce Pere auquel elle ressemble le plus. Laisses-la luy et la recommandes a vostre tressainte Abbesse ; ell'en aura le soin pour moy. Croyes moy, j'ayme tout cela d'un amour tout entier, et ne m'est pas possible d'apprehender " le mien et le tien " en ce qui nous regarde. Aussi, dit saint Chrisostome (Orat in S.Philog 1), ce sont les deux motz qui ont ruiné la charité au monde.
Si ma petite seur est si sage comme vous dites, je luy en sçai bon gré. Je ne dy rien a Dieu pour elle, sinon quil en face a son bon playsir. Tous les chemins sont bons a ceux que Dieu tient de sa mayn. Mais si elle ne veut pas estre Religieuse, je suis bien d'advis que vous exercies vostre charité envers elle, a l'enseigner comm'il faut estre bonne vefve, puisque quicomque se marie a besoin de cette leçon. C'est toute la ceremonie delaquelle j'use avec vous ; autrement je reviendrois au mien et tien, duquel Dieu nous veuille garder et defendre.
Parlons un peu de vous, c'en est bien la rayson. Qui sont ces temeraires qui veulent rompre et briser cette blanche colomne de nostre sacré tabernacle ? Ne craignent ilz point les Cherubins qui le tiennent deça et dela et le couvrent sous l'ombre de leurs aisles (Ex 37,7)
? Et bien, il s'est passé un peu de vanité, un peu de complaysance, un peu de je ne sçai quoy : or, cela n'est rien. Ferme, courage ; nos colomnes sont, ce me semble, bien fondees ; un peu de vent ne les aura pas esbranslees. C'est bien dit, ma Fille, il faut coupper court et trancher net en ces occasions, il ne faut point amuser les chalans ; puisque nous n'avons pas la marchandise quilz demandent, il le leur faut dire destroussement affin quilz aillent ailleurs. Et vrayment ce sont des braves gens: ne voyent-ilz pas que nous avons osté l'enseigne et que nous avons rompu le traffiq que nous pouvions avoir avec le monde ? Il est vray, nostre cors n'est plus nostre, nom plus que l'ivoire du trosne de Salomon (3 R 10,18) n'estoit plus aux elephans qui l'avoyent porté en leur gueule. Le grand Roy Jesus l'a choysi pour son siege: qui l'en deplacera ? 0 donques, il faut estre toute simple en cet endroit, et ne point ouïr de capitulation. Laisses faire, Dieu gardera bien nostre pere sans perdre la fille. Vrayement, ce n'est pas mal parlé : sainte Agathe, sainte Thecle, sainte Agnes ont souffert la mort pour ne point perdre le lis de leur chasteté, et on nous voudroit faire peur avec des fantosmes !
Ouy da, ma Fille, lises et lises cherement l'Imitation de vostre Abbesse (Lettres 2 note 204) et les epistres de saint Hierosme ; vous y treuveres celle qu'il escrit a sa Furia (Epit 54), et quelques autres qui sont bien belles.
Vous me demandes si j'iray en Bourgoigne cett'annee. Dieu seul le sçait, je ne le sçai pas. Je pense que non, car mille liens me tiennent attaché si court et serré que je ne puis remuer pieds ni mains, si Dieu de sa sainte main ne m'en delivre. Voyla que c'est, je pense vous l'avoir des-ja dit par une prœcedente (lettre 320).
Pour ma personne, je ferais tout pour donner satisfaction, je ne dis pas a vous, mais au moindre de tous mes enfans que Dieu m'a donné; mais ma pauvre femme me fait compassion, et puis que je ne la puis laisser qu'elle n'en souffre mille incommodités et que Dieu veut que je luy adhœre (Gn 2,24 ; Mt 19,5), me voyla garrotté. Je ne dis pas que mon absence de quelque peu de jours luy fut nuysible pour la privation de ma presence, car ce n'est pas cela qui m'empesche ; mais c'est que la sayson est si sujette aux vens et orages que je ne suis pas a mon pouvoir d'aller et de venir, mais faut que je vogue a leur merci. M'entendes vous bien ? Je croy qu'ouy, car vous sçavés ce que je vous dis un jour de mon voyage de Dijon, lequel je fis des-ja contre le commun advis de tous mes amis, mais sur tout de celuy auquel je devais le plus deferer, qui est le mesme Pere Recteur que je vay voir a ce Caresme prenant, lequel, avec un grand zele de mon bien, me pensa quasi arrester (Lettres 2, note 280) ; mais ce grand Dieu, en la face duquel je regardais droit, tirait tellement mon ame a ce beni voyage, que rien ne me peut arrester, et aussi il l'a reduit tout a bien et a sa gloire. Mais maintenant, d'y retourner jusques a ce que tout soit bien esclarci, je tenterais cette Bonté, laquelle me traitte si doucement que je la dois bien reverer.
Je vous ay dit ceci au long parce qu'il m'est venu en l'ame de penser que je le devais faire, a la charge que c'est a vous seulement. Mon Dieu sçait bien que si j'estais en liberté j'irois, je dis, je volerais souvent par tout ou j'ay du devoir. Saint Paul dit a ses chers Romains (Rm 1,13), entre lesquelz et par lesquelz il devait mourir : J' ay souvent proposé de venir a vous, affin que j' eusse quelque fruit entre vous ; mais j'ay esté empesché jusques a present. Mais qui l'empeschoit ? L'ame de saint Paul ; et saint Chrisostome dit que c'estoit le Saint Esprit (Hom 2 in Ep ad Rm).
Quoy que par les traverses et tribulations, vostre ame va bien, a ce que j'en voy; il reste de la tenir ferme. Tout ce Caresme, si vous m'escrives par Lyon vous en aures une tres grande commodité ; car de Lyon a Chambery ce n'est pas comme des icy, car tous les jours les courriers arrivent. Pour moy, je pense bien, Dieu aydant, vous escrire tous les huit jours. Alhors vous me dires s'il est requis que nous nous voyons cette annee ; et s'il l'est, je vous diray quand, et je le puis dire des maintenant. La semaine de Pentecoste, a commencer des l'avant veille, sera toute mienne, et celles de l'octave du Saint Sacrement, que je seray icy, ou ma mere viendra en ce tems la. Hors de la, il faut que je coure trois cens parroisses que j'ay encor a voir. Mays je dis cela en cas que vous et vostre confesseur jugies qu'il soit expedient ; car, sans mentir, je plains vostre peyne, et si elle n'est contrechangee de quelque grande utilité spirituelle, elle m'afflige.
Je ne sçai si les Carmelites reçoivent des Religieuses des autres Ordres; je crois que nenny. Mais quand cela seroit, croyes moy, c'est une tentation a ces bonnes Dames d'y aspirer, sinon qu'elles puissent reduire tous leurs monasteres en Carmelites. Ouy da, aux Carmelites ! Nous ne pouvons pas nous accommoder a une petite obedience, et nous en ferons des extremes !
A Dieu, ma chere Fille, a Dieu donq soyes vous a jamais. Je suis en luy plus vostre que vous ne sçauries estimer ; il n'y a rien de semblable. Le doux Jesus repose a jamais sur vostre poitrine, et vous face reposer sur la sienne, ou du moins sur ses pieds.
Ce 30 janvier 1606.
CCCXXIX A LA MêME Le Carême, automne de la vie spirituelle; moyen d'en recueillir les fruits. - La parure permise aux veuves. - Les âmes sont la vigne de Dieu.. Application détaillée de la figure évangélique à une âme chrétienne. - Le pressoir de l'Eglise.
Chambéry, 24 février 1606.
Ce ne peut estre icy qu'une petite lettre, car je m'en vay tout maintenant en chaire, ma tres chere Fille. Vous estes maintenant a Dijon, ou je vous ay escrit il n'y a que peu de jours, et ou vous abondes, par la grace de Dieu, de plusieurs consolations ausquelles je participe en esprit. Le Caresme est l'automne de la vie spirituelle, auquel on doit recueillir les fruitz et les ramasser pour toute l'annee. Faites vous riche, je vous supplie, de ces thresors pretieux que rien ne vous peut ni ravir ni gaster (Mt 6,20). Souvenes vous de ce que j'ay accoustumé de dire :
Nous ne ferons jamais bien un Caresme pendant que nous en penserons faire deux. Faysons donq celuy ci comme le dernier et nous le ferons bien. Je sçai qu'a Dijon il y aura quelque excellent predicateur .
Les paroles saintes sont des perles, et de celles que le vray Ocean d'orient, l'Abysme de misericorde, nous fournit. Assemblés en beaucoup autour de vostre col, pendés en bien a vos aureilles, environnés en vos bras ; ces atours ne sont point defendus aux vefves, car ilz ne les rendent point vaines, mays humbles.
Pour moy, je suis ici ou je ne voy encor rien, qu'un leger mouvement parmi les ames a la sainte devotion. Dieu l'accroistra, s'il luy plait, pour sa sainte gloire. Je m'en vay dire maintenant a mes auditeurs que leurs ames sont la vigne de Dieu (Mt 21,33 ;12,1)
; la cisterne est la foy, la tour est l'esperance, et le pressoir, la sainte charité ; la haye, c'est la loy de Dieu, qui les separe des autres peuples infideles.
A vous, ma chere Fille, je dis que vostre bonne volonté, c'est vostre vigne ; la cisterne sont les saintes inspirations de la perfection que Dieu y fait pleuvoir du Ciel ; la tour c'est la sainte chasteté, laquelle, comme il est dit de celle de David (Ct 4,4 ; 7,4), doit estre d'ivoire ; le pressoir c'est l'obeissance, laquelle rend un grand merite pour les actions qu'elle exprime ; la haye, ce sont vos vœux. Oh ! Dieu conserve cette vigne qu'il a plantee de sa main ; Dieu veuille faire abonder de plus en plus les eaux salutaires de ses graces en sa cisterne ; Dieu soit a jamais le protecteur de sa tour ; Dieu soit celuy qui veuille tousjours donner tous les tours au pressoir, qui sont necessaires pour l'expression du bon vin, et tenir tous-jours close et fermee cette belle haye dont il l'a environnee, cette vigne, et face que les Anges en soyent les vignerons immortelz.
A Dieu, ma chere Fille, la cloche me presse. Je m'en vay au pressoir de l'Eglise, au saint autel, ou distille perpetuellement le vin sacré du sang de ce raysin (Dt 22,14) delicieux et unique que vostre sainte Abbesse, comme vigne celeste, nous a heureusement produit. La, comme vous sçaves que je ne puis faire autrement, je vous presenteray et representeray au Pere en l'union de son Filz, auquel, pour lequel et par lequel je suis uniquement et si entierement vostre.
FRANçs, E. de Geneve.
Le ... fevrier 1606.
CCCXXX A LA MêME La nuit, mille bonnes pensées s'offrent au Saint pour la prédication. Souhaits de perfection. - La considération des plaies de Notre-Seigneur. - Vanité et bassesse d'un cœur " qui niche sur un autre arbre que sur celuy de la Croix. " – " Rien du monde n'est digne de nostre amour. " - Résolutions et aspirations du Bienheureux pour une vie plus fervente.
Chambéry, fin février 1606 .
Ma chere Fille,
Cette nuit, parmi mes resveilz, j'ay eu mille bonnes pensees pour la predication, mais les forces m'ont manqué en l'enfantement. Dieu sçait tout, et j'addresse tout a sa plus grande gloire, et, adorant sa providence, je demeure en paix. Il n'y a remede ; il faut que je face ce que je ne veux pas, et le bien que je veux, je ne le fay pas (Rm 7,19). Me voyci au milieu des predications et d'un grand peuple, et plus grand que je ne pensois pas (lettre 329) ;
mais si je n'y fay rien, ce me sera peu de consolation.
Croyés que ce pendant je pense a tous momens a vous et a vostre ame, pour laquelle je jette incessamment mes souhaitz devant Dieu et ses Anges, affin que, de plus en plus, elle soit remplie de l'abondance de ses graces. Ma tres chere Fille, que j'ay d'ardeur, ce me semble, pour vostre advancement au tres saint amour celeste, auquel, en celebrant ce matin, je vous ay derechef dediee et offerte, m'estant advis que je vous eslevois sur mes bras comme on fait les petitz enfans et les grans encor, quand on est asses fort pour les lever. Voyés un peu quelles imaginations nostre cœur fait sur les occurrences. Vrayement, je luy en sçai bon gré d'employer ainsy toutes choses pour la suavité de son incomparable affection, en les rapportant aux choses saintes. Je n'ay manqué de faire une speciale memoire du cher mary. Ha ! que vous fistes neanmoins un heureux eschange en ce jour la, embrassant l'estat de cette parfaite resignation auquel, avec tant de consolation ; je vous ay treuvee ; et vostre ame, prenant un Espoux de si haute condition, a bien rayson d'avoir une extreme joye en la commemoration de l'heure de vostre fiancement avec luy.
Or sus, il est vray, ma chere Fille, nostre unité est toute consacree a la souveraine unité ; et je sens tousjours plus vivement la verité de nostre cordiale conjonction, qui me gardera bien de vous oublier jamais, qu'apres et long tems apres que je me seray oublié de moy mesme pour tant mieux m'attacher a la Croix. Je doy a jamais tascher de vous tenir hautement et constamment dans le siege que Dieu vous a donné en mon ame, qui est establi a la Croix.
Au demeurant, allés de. plus en plus, ma chere Fille, establissant vos bons propos, vos saintes resolutions ; approfondissés de plus en plus vostre consideration dans les playes de Nostre Seigneur, ou vous treuveres un abysme de raysons qui vous confirmeront en vostre genereuse entreprise et vous feront ressentir combien vain et vil est le cœur qui fait ailleurs sa demeure, qui niche sur autre arbre que sur celuy de la Croix. 0 mon Dieu, que nous serons heureux si nous vivons et mourons en ce saint tabernacle ! Non, rien, rien du monde n'est digne de nostre amour ; il le faut tout a ce Sauveur qui nous a tout donné le sien.
Vrayement, j'ay eu de grans sentimens ces jours passés, des infinies obligations que j'ay a Dieu, et, avec mille douceurs, j'ay resolu derechef de le servir avec plus de fidelité qu'il me sera possible et de tenir mon ame plus continuellement en sa divine presence ; et avec tout cela, je me sens une certaine allegresse, non point impetueuse, mais, ce me semble, efficace pour entreprendre ce mien amendement. N'en serés vous pas bien ayse, ma chere Fille, si un jour vous me voyes bien fait au service de Nostre Seigneur ? Ouy, ma chere Fille, car nos biens interieurs sont inseparablement et indivisiblement unis. Vous me souhaittes perpetuellement beaucoup de graces, et moy, avec ardeur nom pareille, je prie Dieu qu'il vous rende tres absolument toute sienne.
Mon Dieu, tres chere Fille de mon ame, que je voudrois volontier mourir pour l'amour de mon Sauveur ! mais au moins, si je ne puis mourir pour cela, que je vive pour cela seul. 0 ma Fille, je suis fort pressé ; que vous puis-je plus dire, sinon que ce mesme Dieu vous benisse de .sa grande benediction ?
A Dieu, ma chere Fille ; pressés fort ce cher Crucifié sur vostre poitrine. Je le supplie qu'il vous serre et unisse de plus en plus en luy. A Dieu encor, ma. tres chere Fille; me voyci bien avant dans la nuit , mais plus avant dans la consolation que j'ay de m'imaginer le doux Jesus assis sur vostre cœur (lettre 276, note 24)
; je le prie qu'il y demeure au grand jamais. A Dieu encor une fois, ma bonne, ma chere Fille, ma Seur, que je cheris incomparablement en Nostre Seigneur, qui vit et regne es siec1es des siec1es. Amen. Vive Jesus !
FRANç', E. de Geneve.
CCCXXXI A LA PRéSIDENTE BRULART Une langueur qui pique l'âme au lieu de l'assoupir. - Ce qui est défendu, ce qui est permis les jours de Communion. - Si la perfection consiste à ne voir point le monde. - Les jugements bons ou mauvais des hommes ; le cas qu'il en faut faire. - Le monde est un charlatan. - Susceptibilité injustifiée d'une destinataire.
Chambéry, [février-mars] 1606.
Madame ma tres chere Seur,
Je vous voy tous-jours languissante du desir d'une plus grande perfection. Je loüe cette langueur, car elle ne vous retarde point, je le sçai bien ; au contraire, elle vous anime et pique a la conqueste.
Vous vivés, ce me dites vous, avec mille imperfections. Il est vray, ma bonne Seur; mais ne taschés-vous pas d'heure a autre de les faire mourir en vous ? C'est chose certaine que, tandis que nous sommes icy environnés de ce cors si pesant et corruptible, il y a tous-jours en nous je ne sçai quoy qui manque. Je ne sçai si je vous l'ay jamais dit : il nous faut avoir patience avec tout le monde, et premierement avec nous mesmes, qui nous sommes plus importuns a nous mesmes que nul autre, despuis que nous sçavons discerner entre le viel et le nouvel Adam, l'homme interieur et exterieur.
Or sus, vous aves tous-jours le livre en main pour la meditation, autrement vous ne faites rien. Que vous doit il chaloir de cela ? Que ce soit le livre en main et a diverses reprises, ou sans livre, que vous importe-il ?
Quand je vous dis que vous n'y fussies que demi heure (Lettres 2, lettre 233), c'estoit au commencement, que je craignois de forcer vostre imagination ; mais maintenant il n'y a pas de danger d'y employer une heure.
Le jour qu'on s'est communié, il n'y a nul danger de faire toutes sortes de bonnes besoignes et travailler ; il y en auroit plus a ne rien faire. En la primitive Eglise, ou tous communioyent tous les jours , pensés vous qu'ilz se tinssent les bras croisés pour cela (Intr Vie Dev 2,20) ? Et saint Paul, qui disoit la sainte Messe ordinairement, gaignoit neanmoins sa vie au travail de ses mains (Ac 20,34 ; 1 Th 2,9).
De deux seules choses se doit on garder le jour de la Communion: du peché et de voluptés et playsirs recherchés, car pour ceux qui sont deus et exigés, ou qui sont necessaires, ou qui se prennent par une honneste condescendance, ilz ne sont nullement defendus ce jour la; au contraire, ilz sont conseillés, moyennant l'observation d'une douce et sainte modestie. Non, je ne voudrois pas m'abstenir d'aller en un honneste festin ni en une honneste assemblee ce jour la, si j'en estois prié, bien que je ne voudrois pas les rechercher. Il y a un autre exemple es gens mariés, qui, ce jour la, peuvent ains doivent rendre leurs devoirs, mais non pas les exiger sans quelque indecence, laquelle neanmoins ne serait peché mortel. Je metz cet exemple expres.
Vous me demandes si ceux qui veulent vivre avec quelque perfection peuvent tant voir le monde. La perfection, ma chere Dame, ne gist pas a ne voir point le monde, mays ouy bien a ne le point gouster et savourer. Tout ce que la veuë nous apporte, c'est le danger, car qui le void est en quelque peril de l'aymer ; mais a qui est bien resolu et determiné, la veuë ne nuit point. En un mot, ma Seur, la perfection de la charité c'est la perfection de la vie, car la vie de nostre ame, c'est la charité. Nos premiers Chrestiens estoyent au monde de cors et non de cœur, et ne laissoyent pas d'estre tres parfaitz.
Ma chere Seur, je ne voudrois nulle feintise en nous ; pas des vrayes feintises. La rondeur et simplicité sont nos propres vertus. Mais il me fasche, dites vous, des mauvais jugemens que l'on fait de moy qui ne fay rien qui vaille, et on croit que si; et vous me demandés une recette. La voyci, ma chere Fille, telle que les Saintz me l'ont apprise : Si le monde nous mesprise, res-jouissons nous, car il a rayson, puisque nous reconnoissons bien que nous sommes mesprisables ; s'il nous estime, mesprisons son estime et son jugement, car il est aveugle. Enquerés vous peu de ce que le monde pense, ne vous en mettes point en soucy, mesprisés son prix et son mespris, et le laissés dire ce qu'il voudra, ou bien ou mal.
Je n'appreuve pas donq que l'on faille, pour donner mauvaise opinion de soy ; c'est tous-jours faillir et faire faillir le prochain. Au contraire, je voudrais que, tenant les yeux sur Nostre Seigneur, nous fissions nos œuvres sans regarder que c'est que le monde en pense, ni quelle mine il en fait. On peut fuir de donner bonne opinion de soy, mais non pas rechercher de la donner mauvaise, sur tout par des fautes faittes expres. En un mot, mesprisés presque esgalement l'opinion que le monde aura de vous et ne vous en mettés point en peyne. De dire qu'on n'est pas ce que le monde pense, quand il pense bien de vous, cela est bon ; car le monde est un charlatan, il en dit tous-jours trop, soit en bien soit en mal.
Mais, que me dites-vous ? que vous portes envie aux autres, que je prefere a vous ? et le pis est que vous dites que vous le sçavés bien. Comme le sçaves-vous bien, ma chere Sœur ? En quoy prefere-je les autres ? Non, croyés-moy, vous m'estes chere et tres chere ; et je sçai bien que vous ne prefereres pas les autres a moy, bien que vous le deussiés. Mais je vous parleray en confiance. Nos deux seurs des chams ont plus de necessité d'assistance que vous qui estes en la ville, en laquelle vous abondes d'exercices, de conseil et de tout ce qu'il faut, la ou elles n'ont nul qui les ayde.
Et quant a nostre seur du [Puits-d'Orbe], ne voyes vous pas qu'elle est seule, n'ayant point d'inclination a se ranger a la confiance de ceux que monsieur nostre pere luy propose, et monsieur nostre pere ne gouste point ceux que nous proposons ? car, a ce qu'elle m'escrit, monsieur nostre pere ne peut appreuver le choix de monsieur Viardot. Ne dois-je pas plus de compassion a cette pauvre crucifiee qu'a vous, qui, Dieu mercy, aves tant de commodités ?…………………………………………………..
CCCXXXII A LA BARONNE DE CHANTAL Conduite à tenir dans les tentations contre la foi; la meilleure tactique, c'est de les mépriser. - Dieu est le protecteur de la viduité chrétienne.
Chambéry, 6 mars 1606.
Ma tres chere Fille,
Contre tous ces nouveaux assautz et tentations d'infidelité ou doute de la foy, tenés vous close et couverte dans les instructions que vous aves eu jusques a present ; vous n'aures rien a craindre. Prenes garde a ne point disputer ni marchander; item, a ne point vous en attrister et inquieter, et vous en seres delivree.
Pour moy, je voy cette grande horreur et hayne que vous aves pour ces suggestions, et ne doute nullement que cela ne vous nuise et ne donne de l'advantage a l'ennemy, qui se contente de vous ennuyer et inquieter, puisqu'il ne peut faire autre chose, comme il ne fera jamais, Dieu aydant. Mais courage, ma chere Fille. Ne vous amuses point a la consideration de tout cela, car il vous doit suffire que Dieu n'est point offencé en ces attaques que vous receves. Usés le plus que vous pourres de mespris de ces broüilleries la, car le mespris y est le remede le plus utile.
Non, je ne suis nullement en crainte pour les colomnes de nostre tabernacle (note 187), car Dieu en est le protecteur. J'ay neanmoins bien esté en consideration, pour penser que c'est qui pouvoit permettre au monde l'audace et l'imprudence de penser a les esbranler ; car il me semble que nous luy faysons asses mauvais visage pour luy oster le courage de nous vouloir chatouiller. Or bien, tout cela n'est rien.
Je ne peux ni veux jamais finir de vous souhaitter l'abondance des graces de Nostre Seigneur et de sa tres sainte Mere, en l'amour duquel je suis et seray invariablement et uniquement tout vostre.
FRANçs, E. de Geneve.
Le 6 mars 1606.
CCCXXXIII A MADEMOISELLE ACARIE (FRAGMENT INéDIT) Estime du Saint pour les Supérieurs du Carmel, et en particulier pour M. de Bérulle.
Chambéry, 6 mars 1606.
On m'escrit de Dijon que monsieur de Berulle et monsieur Gallemand y sont , et mesme que monsieur de Berulle vient de ce costé de deça et qu'il me fera l'honneur de s'avancer jusques ou je seray. Je vous asseure que cette seule nouvelle m'a des-ja rempli de joye et de contentement, et si cela m'arrive je le tiendray pour une singuliere faveur de Dieu. Revu sur une ancienne copie conservée à.Paris, Archives Nationales, M. 234.
CCCXXXIV A MADAME DE LA FAVERGE (INéDITE) Le Bienheureux s'intéresse à l'avenir d'un jeune gentilhomme, et promet à sa mère de faire des démarches pour lui.
Chambéry, 9 mars 1606.
Madame ma Tante,
J'avois des-ja sceu par la voye de mon frere de la Tuille le desir que vous avies pris de faire donner page mon cosin vostre filz a monsieur d'Albigni (lettre 335), et tout aussi tost je m'enquis sil y avoit place, ou vacante ou preste a vaquer. Et ne voyant rien de cela, je m'arrestay de ce costé la, avec dessein neanmoins de rafraichir la memoire audit seigneur, de la bonne volonté si souvent tesmoignee par sa parole, quil a en vostre endroit; et par mesme moyen je penserois sonder sil y auroit moyen de prendre quelque autre biais pour vostre contentement. Je ne veux pas retourner que je ne me sois essayé fort fidellement a bien rendre ce devoir, comme je feray en toutes autres occasions, aydant Dieu, que je supplie vous benir et conserver, et demeure,
Madame ma Tante,
Vostre serviteur et neveu bien humble, FRANçs, E. de Geneve.
IX mars 1606.
Madame ma Tante, faites moy l'honneur d'asseurer madame la Baronne, ma tres grande et honnoree tante , de mon tres humble service, et messieurs mes cosins ses chers enfans .
A Madame ma Tante,
Madame de la Faverge.
Revu sur l'Autographe appartenant à M. le comte de Foras, château de Thuyset, près de Thonon.
CCCXXXV A M. LOUIS DE LA THUILLE, SON FRëRE (INéDITE) Les places de page en Savoie au XVIIe siècle ; le Saint s'entremet pour en procurer une. - Mauvaise santé de l'un de ses frères.
Chambéry, vers le 10 mars 1606 .
Monsieur mon Frere,
Je receus l'autre jour vostre lettre, a laquelle je n'ay sceu si tost respondre, embarrassé que je suis en un monde de menues affaires et de visites. Maintenant je vous diray que toutes les places de page chez monsieur d'Albigny sont pleynes et ni a pas grand'esperance qu'elles puissent estre vuides si tost. Je feray cependant ressouvenir de la bonne affection qu'il a tesmoigné d'avoir au soulagement de monsieur de la Faverge mon oncle, et y feray tout ce que je pourray (lettre 334) ; mays si Monseigneur le Prince revenoit, j'appreuverois beaucoup plus que mon cosin luy fust donné qu'a nul autre . Je regrette que mon frere du Vilaroget soit malade, comme monsieur Deage m'escrit; je le serviray le plus qu'il me sera possible par mes foybles prieres. Monsieur le Baron et madame la Baronne de Cusy ont esté icy pour se faire Religieux, mays tout cela est rompu . Je suis Vostre frere plus humble, FRANçs, E. de Geneve. Je salue mille fois et de tout mon cœur vos dames . A Monsieur de la Tuille.
Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Turin.
CCCXXXVI A MONSEIGNEUR FRANçOIS FLéARD éVêQUE DE GRENOBLE Le Saint, à la fin de son Carême, avertit de son départ l'Evêque du diocèse et se loue d'avoir prêché à son peuple.
Chambéry, fin mars 1606.
Monsieur,
Je vous demanday congé pour venir faire l'office que je fay en cette ville; je vous le demande maintenant pour mon retour, duquel je voy bien tost arriver la journee, avant laquelle je ne sçay si j'auray une si bonne commodité de vous bayser les mains, comme est celle que me donne le voyage de M. vostre Official, pour aller pres de vous; qui m'a donné le sujet de vous supplier des maintenant d'avoir pour aggreable l'affection que j'ay euë au service de vostre peuple, et de croire que je suys, Monsieur,.....
CCCXXXVII A M. CLAUDE DE CRéPY (INéDITE) Témoignages d'amitié. - Les Carmélites de Dijon et la bonne odeur qui émane de leur cloître. - Considération du Saint pour leurs Supérieurs. Retour à Annecy.
Chambéry, 2 avril 1606.
Monsieur mon tres honnoré Pere,
J'avois demeuré fort long tems sans avoir l'honneur de vos lettres, et tout en un jour, peu avant Pasques, j'en receu deux : l'une du 13 janvier, l'autre du 18 fevrier, par lesquelles, en un coup, j'ay receu aussi deux consolations ; car je fus asseuré de vostre santé, de laquelle j'avois esté en peyne a rayson d'un advis que j'avois eu que vous avies eu des ressentimens de vostre gravelle, et de celle de madame l'Abbesse, ma tres chere seur, a laquelle j'en souhaite beaucoup pour le desir qu'elle a de l'employer entierement a la gloire de Nostre Seigneur. Vous seres consolé sans doute, Monsieur mon Pere, par le voysinage de ces bonnes Dames Carmelites, desquelles la bonne odeur se respand souefvement par tout ou elles sont receües ; et moy, qui participe a tous vos contentemens, je m'en res-jouis beaucoup, comme aussi de la conversation de messieurs de Berulle [et Gallemand], que j'honnore de tout mon cœur pour sçavoir que Dieu a le sien tourné du costé du leur. Je receu les lettres de ma petite seur, vostre trop obligee servante, et les fis tenir ou elles s'addressoyent. Vous luy faites trop de grace de vous resouvenir d'elle si tendrement. Je m'en revay a mon Annessy, puisque le Caresme est achevé , d'ou je vous escriray le plus souvent qu'il me sera possible pour vous tenir la memoire fraische de celuy qui, quoy que indigne et inutile, est glorieux d'estre et se pouvoir dire toute sa vie,
Monsieur mon Pere,
Vostre tres humble filz et serviteur, FRANçs, E. de Geneve. Ce 2 avril.
A Monsieur Monsieur de Crespy, President en la Cour du Parlement de Dijon. Revu sur une copie conservée à la Bibliothèque d'Angers (Catalogue des Mss., n 1764, Anjou Topographie G-J)
CCCXXXVIII A LA PRéSIDENTE BRULART La clôture de l'abbaye du Puits-d'Orbe et ceux qui devraient la respecter. " Le mal des maux, " pour les âmes " qui ont des bonnes volontés. " Prendre modèle sur les abeilles : faire le miel "dedans sa ruche et des fleurs qui luy sont autour, " et ne pas désirer une perfection qui nous dépasse.
Annecy , 3 avril 1606.
Madame ma tres chere Seur,
Je vous ay des-ja escrit mon avis sur le sujet de vostre derniere lettre ; mais voyant que vous le desires fort et craignant que si mes paquetz s'estoyent esgarés vous n'en demeurassies en peyne, je vous rediray quil ni a nul danger que vous entries au Monastere de nostre seur jusques a ce que la clausure y soit exactement establie. Les ames qui vous en font scrupule sont bonnes et devotes, comm'elles tesmoignent par leur scrupule, lequel neanmoins n'a nul fondement ; c'est pourquoy il ne s'y faut pas arrester. Pleut a Dieu que les hommes qui n'entrent en cette Mayson-la que par curiosité et indiscretion, en fisse (sic) bien scrupule, car ilz auroyent bon fondement pour cela ; mais non pas vous, jusques a ce que, comme je dis, la clausure y soit establie, qui ne sera jamais si tost que je le desire.
J'ay sceu ce que vous me dites des inquietudes de touttes les Religieuses, et en suis marri. Elles arrivent faute d'une bonne conduite et mesnage de leurs espritz. C'est le mal des .maux entre ceux qui ont des bonnes volontés, qu'ilz veulent tous-jours estre ce quilz ne peuvent pas estre, et ne veulent pas estre ce qu'ilz ne peuvent n'estre pas (lettre 316). On me dit que ces bonnes filles sont toutes esprises de l'odeur sainte que respandent les saintes Carmelines et qu'elles desireroyent toutes d'en estre (lettre 378). Mais je ne pense pas que cela se puisse aysement ; qui me fait dire qu'elles n'employent pas bien ce bon exemple, qui leur devroyt servir pour les animer a bien embrasser la perfection de leur estat, et non pas a les troubler et faire desirer celuy auquel elles ne peuvent arriver. La nature a mis une loy entre les abeilles, que chacune d'icelles face le miel dedans sa ruche et des fleurs qui luy sont autour.
A Dieu, Madame ma tres chere Fille, tenes bien serré le sacré Crucifix sur vostre cœur. Je suis Vostre serviteur tres asseuré, F.
3 avril 1606.
Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Turin.
CCCXXXIX A LA BARONNE DE CHANTAL Remède aux tentations contre la foi. - La Methode de servir Dieu et le Combat spirituel. - Aux âmes qui débutent dans l'oraison, " il est expedient de se servir de toutes " leurs " pieees, et de l'imagination encores. " - Dans les choses conseillées, le Saint ne veut pas qu'on prenne ses paroles en toute rigueur.
Annecy, avril 1606.
………………………………………………………………………………………………… Je suis consolé que monsieur Gallemant soit de mesme advis avec moy. Pour le remede de ces importunités que vous receves touchant la foy, il dit vray : il ne faut point disputer, mais s'humilier ; ni speculer avec l'entendement, mais roidir la volonté.
Le livre de La Methode de servir Dieu est bon, mais embarrassé et difficile plus qu'il ne vous est requis. Celuy du Combat spirituel contient tout ce qu'il dit, et plus clairement et plus methodiquement.
De ne se servir en l'orayson ni de l'imagination ni de l'entendement, il n'est pas possible; mais de ne s'en servir point que pour esmouvoir la volonté, et, la volonté estant esmeuë, de l'employer plus que l'imagination ni l'entendement, cela se doit faire indubitablement. Il n'est pas besoin, ce dit cette bonne Mere , de se servir de l'imagination pour se representer l'humanité sacree du Sauveur. Non pas, peut estre, a ceux qui sont des-ja fort advancés en la montaigne de la perfection; mais pour nous autres qui sommes encor es vallees, quoy que desireux de monter, je pense qu'il est expedient de se servir de toutes nos pieces, et de l'imagination encores. Je vous ay neanmoins marqué en quelque papier que cette imagination doit estre fort simple, et comme servant d'esguille pour enfiler dans nostre esprit ses affections et resolutions. C'est le grand chemin, ma chere Fille, duquel il ne nous faut pas encores departir jusques a ce que le jour soit un petit plus grand et que nous puissions bien discerner les sentiers (Intr Vie Dev 2, ch 2,4,5). Il est bien vray que ces imaginations ne doivent point estre entortillees de beaucoup de particularités, mais simples. Demeurons, ma chere Fille, encor un peu icy en ces basses vallees, baysons encor un peu les pieds du Sauveur : il nous appellera, quand il luy plaira, a sa sainte bouche (Ct 1,1 ; Lettres 2, lettre 230). Ne vous departés encor point de nostre methode jusques a ce que nous nous revoyons.
Mais quand sera-ce, me dires vous ? Si vous pensies, ma chere Fille, que vous puissies tirer de ma presence tant d'ayde et de bon fruit et de provisions spirituelles comme vous m'escrives, et que vous en ayes beaucoup de desir, je ne seray pas si dur que de vous remettre a l'annee prochaine, mais vous remettray volontier au premier dessein, lequel ne me donne nulle peyne que celle que vous aures au voyage ; car, au demeurant, il m'est plein de suavité et de contentement. La difficulté est que je n'ay a mon commandement que les octaves de Pentecoste et celle du Saint Sacrement. Ausquelles des deux que vous voulies venir, vous me treuveres icy plein de cœur, et, Dieu aydant, de joye a vous servir.
Et voyés-vous, ma chere Fille, en ces choses non necessaires, ou au moins desquelles je ne puis pas bien discerner la necessité, ne prenés point mes paroles ric a ric ; car je ne veux point qu'elles vous serrent, mais que vous ayes liberté de faire ce que vous croirés estre meilleur. Si donq vous croyes que vostre voyage vous soit fort utile, je m'accorde qu'il se face, mais cela avec ayse et toute volonté. Seulement, il faudra m'advertir duquel des deux tems vous voudrés faire choix, car je veux faire venir ma mere icy en ce cas la ; et croyés qu'elle et moy en serons bien consolés, aux despens de vostre travail. Dieu soit a jamais avec nous, et veuille vivre en nos cœurs eternellement. A Dieu, ma tres chere Fille ; je suis celuy qu'il a rendu si uniquement vostre.
F.
En avril 1606.
CCCXL A M. CLAUDE DE CRéPY Prière d'assister l'Abbesse dans son entreprise de réforme. - Ici-bas, il n'est point de prix proposé à la dévotion. - Recommandation en faveur d'un Religieux appelé à défendre ses droits.
Annecy, 6 avril 1606.
Monsieur mon tres honnoré Pere,
Il n'est pas croyable combien vous me lies estroittement au grand devoir que je vous ay, par cette continuelle memoire que vous aves de moy, de laquelle vos lettres si frequentes sont les marques. Je loue Dieu de la santé de madame l'Abbesse, ma grande seur, et, avec vostre congé, ma chere fille, et croy que sa divine bonté s'en servira pour l'accroissement de sa gloire et le salut de plusieurs ames.
Mais, Monsieur mon tres honnoré Pere, sans vous, sans vostr'authorité elle ne peut rien, ni pour establir cette [entière] reformation qui est requise en son Monastere, ni pour la maintenir, au moins en ce commencement. C'est pourquoy, Monsieur mon Pere, je vous supplie de l'y bien assister, particulierement pour la closture, au moins avec la modification que j'y avoys apportee, car, cela, c'est le grand mot pour ce sujet. Je sçai que mes prieres sont superflües, puysque vostre bonne volonté est abondante ; mais je ne puis m'empescher de vous en faire ces repliques, par ce que mon desir, qui est extreme au bien de cette seur et a la gloire de sa Mayson, m'en presse et sollicite incessamment. Vous m'escrives, Monsieur mon Pere, que madame la Presidente vostre fille et madame de Chantal ont emporté le prix entre toutes les devotieuses. Mais quel prix, je vous supplie ? car je ne croy pas que la devotion en aye icy bas ; mais je pense bien qu'elles en auront au Ciel. Je vous entens bien neanmoins, Monsieur mon tres bon Pere; vous me voules consoler par la devotion de ces deux ames que j'affectionne infiniment en Nostre Seigneur. Je ne laisse pas d'estre tout honteux de voir qu'elles vont ravissant le Ciel (Mt 11,12), et je demeure bien bas parmi mes imperfections (S.Aug Confesss 8,8).
Monsieu.r Grenaud qui rapporte mes lettres me presse bien fort de les luy donner, et je serois indiscret si je l'incommodois apres quil a pris la peyne de venir icy expres pour m'apporter les vostres et prendre celles ci. Cela me gardera de m'estendre plus au long sur ce sujet de la devotion de ces deux dames ; mesme, puisqu'il faut que, changeant de propos, je vous supplie d'avoir en recommandation les droitz du sieur de Longecombe, Religieux de Nantua , duquel la famille m'appartient d'un'alliance si estroitte qu'il ne se peut dire plus, et est toute pleyne de vertu . J'ay dautant plus de courage en cet office que je desire luy rendre, qu'il est defendeur et appellé, et que j'estime sa cause fort juste. Aussi ne demande-je sinon vostre juste et equitable faveur pour sa protection, ce pendant que je supplie Nostre Seigneur quil multiplie la sienne sur vous et madame ma mere, comm'estant,
Monsieur mon tres honnoré Pere,
Vostre serviteur et filz tres humble, FRANçs, E. de Geneve.
6 avril, a Neci 16[06].
A Monsieur Monsieur de Crespy, President en la Cour de Parlement a Dijon.
Revu sur l'Autographe appartenant à Mlle Savy, à Lyon.
CCCXLI A LA PRéSIDENTE BRULART ( INéDITE) Encore la clôture du Puits-d'Orbe. - Pour le nombre des Communions, s'en remettre au confesseur ordinaire. - Se voir sans faillir, n'est possible qu'en Paradis. - Pourquoi il faut tout à la fois haïr et aimer nos imperfections.
Annecy, 7 avril 1606.
Madame ma tres chere Seur,
J'ay respondu a toutes vos precedentes lettres; je repete neanmoins quil ni a nul danger a vous d'aller dans le Monastere de mesdames vos seurs pendant que la clausure ni est pas establie ; le scrupule que vous en aves est sans fondement, et n'en doute point (lettre 338).
J'ay pressé et presse nostre seur, et maintenant, selon vostre advis, monsieur vostre pere, pour la closture de ce Monastere, et je ne cesseray point de l'en solliciter ; car, comme je dis a monsieur vostre pere (lettre 340), c'est le grand mot en ce sujet.
Ma chere Seur, si vostre confesseur juge a propos que vous communiies plus souvent que tous les huit jours, vous le pourres faire ; car je pense qu'il voit et considere soigneusement l'estat de vostre ame pour vous bien conduire en ce point. Que si j'estois aussi pres de vous quil seroit requis pour discerner sur cette particularité, je vous en dirois mon opinion ; mais vous ne pouves faillir, suivant celle de ceux qui voyent vostre disposition et necessité presente : c'est pourquoy vous deves, avec confiance, vous y reposer.
Vous aymeries mieux vous voir sans faillir que de vous voir parmi les imperfections ; aussi ferois je bien moy, car nous serions en Paradis. Mais cette inquietude qui vous arrive de ne pouvoir atteindre a ce signe de perfection pendant cette vie, vous invite (incite ?)
au soupçon du desplaysir que vous en aves, lequel sans doute n'est pas pur, puisqu'il inquiete. Haïssés donq vos imperfections parce qu'elles sont imperfections, mays aymés-les parce qu'elles vous font voir vostre rien et vostre neant, et qu'elles sont sujet a l'exercice et perfection de la vertu et misericorde de Dieu, a laquelle je vous recommande incessamment, me confiant que vous en faites le reciproque pour moy, qui, a jamais, suis et seray
Vostre plus humble serviteur et frere,
F.
VII avril 1606.
Je salue monsieur vostre mari ; je luy souhaite le Ciel propice, comme a tout ce qui vous appartient. Vous me faites tous-jours des excuses ; pour l'honneur de Dieu, non plus, car il semble que vous ne sçachies pas quelle ame sa divine bonté m'a donnee en vostre endroit. Dieu soit vostre tout, ma chere Seur.
A Madame la Presidente Brulart.
Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Turin.
CCCXLII A M. CHARLES D'ALBIGNY ( INéDITE) Démarche des habitants de La Roche pour obtenir rétablisse meut d'un collège. Intérêt que porte le Saint à cette affaire.
Annecy, 8 avril 1606.
Monsieur,
Ceux de la Roche envoyent le secretaire de leur ville , avec l'acte signé du consentement quilz prestent aux articles portés par la requeste quilz vous ont presentee pour l'establissement de leur college (Lettre 322). Je les ay asseuré (sic) quil ne leur estoit besoin d'aulcun'autre chose, puisque, Monsieur, vous esties tout disposé a les gratifier pour ce sujet, qui, a la verité, est de soi mesme tres recommandable. Je vous en supplie de rechef, et priant Nostre Seigneur quil accroisse tous-jours de plus en plus ses benedictions en vous, je demeure, Monsieur, Vostre serviteur tres humble, FRANç" E. de Geneve.