Lettres (page 6)

François de Sales · Lettres

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Lettres, tomes 1 à 11 (édition d'Annecy) · 55 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

VIII avril 1606, a Neci.

A Monsieur Monsieur d'Albigni, Chevalier de l'Ordre de S. A. et son Lieutenant general deça les monts.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. le chevalier Rossi, à Rome.

CCCXLII (bis)

(N.B. Cette lettre, retrouvée tardivement, fait partie du tome XXVI sous le n MMCI. Nous l'avons replacée ici, à sa date de rédaction, avec un numéro bis) A MESSIEURS LES CURéS DU VALROMEY ET DE SUR-SEMINE (INéDITE) Monsieur Rosetain est chargé de transmettre aux ecclésiastiques destinataires l'avis du Saint au sujet de leurs bénéfices.

Annecy, 13 avril 1606.

Messieurs mes Confreres, Nous avons conferé avec monsieur Rosetan , des moyens qui nous semblent requis pour pouvoir bien establir la portion congrüe de vos benefices. Il vous en dira plus amplement nostr'advis que je ne sçaurois vous l'escrire. Et je croy que vous le treuveres bon et vous accommoderés a l'executer, puisquil tend au bien de vos eglises et a la plus grande gloire de Nostre Seigneur, a la bonté duquel je vous recommande et desire le reciproque de vous pour moy qui suis Vostre confrere bien humble et assuré FRANç", E. de Geneve. I3 avril 1606, a Neci.

A Messieurs Messieurs les Curés de Valromey et de Sur Samie.

Revu sur l'Autographe conservé au 1er Monastère de la Visitation de Paris.

CCCXLIII AU PRIEUR ET AUX RELIGIEUX DU MONASTèRE DE SIXT (cf Lettres 2 note253) (INéDITE) L'Abbé de Sixt en procès avec le Saint. - Celui-ci demande aux Religieux qu'ils attestent s'être soumis à ses ordonnances.

Annecy, 14 avril 1606.

Messieurs,

Vous sçaves le proces que monsieur l'Abbé de Sixt m'a suscité a Vienne pour s'exempter, s'il peut, de la correction qu'il doit recevoir des Evesques ; et en fin, je m'asseure que l'iniquité de son dessein estant mise au jour de la justice, il se treuvera confus. Mais ce pendant il s'eschappe de tems en tems, et par toutes les dilations qu'il peut obtenir, il fuit la sentence. C'est pourquoy, affin de le ranger plus tost, il seroit a propos que vous fissies une attestation comme du costé de vostre Chapitre et des Religieux, vous me receustes en qualité de Superieur, et acquiescés pleinement a mes ordonnances. Or, puisque c'est la verité, et que je ne desire de voir la fin de ce proces que pour la gloire de Dieu et le bien de vostre Monastere, je croy que vous ne feres nulle difficulté de m'envoyer ladite attestation. Je vous en prie, et me recommande a vos prieres, demeurant, Messieurs, Vostre confrere bien humble, FRANçs, E. de Geneve. Annessy, le 14 avril 1606.

A Messieurs Messieurs les Prieur et Religieux de Sixt.

Revu sur le texte inséré dans le ler Procès de Canonisation.

CCCXLIV A LA DUCHESSE DE MERCOEUR Le Saint intercède pour un gentilhomme débiteur de la duchesse de Mercœur. Il s'excuse lui-même de son retard à payer une créance.

Annecy, 15 avril 1606.

Madame,

Le sieur de Manigod , qui est fort bon et honneste gentilhomme, m'a conjuré de l'assister de son intercession aupres de Vostre Grandeur, pour obtenir une grace qu'il en desire. C'est, Madame, qu'il vous playse commander a Pensabin de ne point vouloir exiger de luy, ni le charger d'interestz et accessoires pour les sommes qu'il doit a Vostre Excellence, sinon a la mesme mesure et quantité que Sa Grandeur en veut retirer, affin que non seulement l'un, mais l'autr'aussi participe a sa charité et liberalité, et que l'un des debiteurs use a l'endroit de l'autre de la debonnaireté et gratification qu'il a obtenue de son seigneur et creancier, selon l'Evangile (Mt 18,23). Et je sçai bien, Madame, combien moy mesme je devrois rechercher des intercessions, pour impetrer pardon et du retardement du payement de Thorens (Lettres 2, note 149) et d'avoir tant attendu a faire les actions de graces que je doy a Vostre Excellence, pour la douceur dont elle use en mon endroit pour ce regard. Mais je ne puis implorer a cette intention que la mesme bonté que le sieur de Manigod me fait implorer pour luy, et a laquelle j'auray plus ample recours, a la fin de tout le payement que je ne verray jamais si tost achevé que je souhaitte. Ce pendant, je prieray sans cesse Nostre Seigneur qu'il multiplie ses celestes faveurs sur vostre personne, Madame, et sur celle de Madame vostre mere et de Madamoyselle , puisque je suis

Tres humble et tres obeissant serviteur

de Vostre Excellence, FRANçOIS, E. de Geneve, A Neci, le xv avril 1606.

A Madame Madame la Duchesse de Mercœur et Pemthevres, Princesse de Martigues, etc.

Revu sur l'Autographe conservé à Paris, Bibliothèque Nationale, Fonds français, 17362.

CCCXLIV bis (MMXXI du volume XXI reclassée) (1)

A UN GENTILHOMME (2) (INéDITE) Un chanoine compte sur l'intervention du Saint auprès du destinataire.

Annecy, 18 avril 1606,

Monsieur, Le sieur chanoyne Gottri (3) desirant de vous une rattification sur un con tract quil a fait, m'a prié de m'employer aupres de vous pour la luy faire obtenir ; et par ce quil m'a asseuré que son desir estoit juste, et quil est bien fort de mes amis, je vous supplie de l'en gratifier, en contemplation mesme de celuy qui, priant Nostre Seigneur pour vostre bonheur, demeure toute sa vie, Monsieur, Vostre neveu et serviteur tres affectionné,

FRANçs, E. de Geneve.

A Neci, XVIII avril 1606.

Revu sur l'Autographe appartenant à M de Beauregard, à Orléans, (1) Lettre découverte tardivement et reclassée à la date voulue

(2) Il est difficile de dire qui est ce gentilhomme; la qualité de " neveu " que François de Sales se donne à la signature ne prouve pas nécessairement qu'il s'adresse à

M. de Villette, ou à M. de la Faverge, ou à M. de Ballon, qu'il avait coutume d'appeler " oncles ", et l'affaire dont il s'agit ne semble pas regarder l'un de ceux-ci. D'autre part, comme le Saint se plaisait à nommer " frères " plusieurs de ses amis, tels le président Favre, MM. Joly de la Roche, de Quoex, etc., il est assez probable qu'il se soit dit " neveu " de quelques-uns des parents à l'égard desquels eux-mêmes prenaient ce titre. (3) Nicolas Gottry, prêtre depuis le 23 décembre 1589, était en 1606 curé de Cholex. Ce n'est pas. en 1633 (comme on l'a dit par erreur (L2, note 56), mais le 20 février 1630, qu'il renonce à son canonicat, et meurt au mois de mai de l'année suivante. (R. E.)

CCCXLV AU PRIEUR ET AUX RELIGIEUX DU MONASTèRE DE SIXT (INéDITE) Le Saint remercie les Religieux de Sixt de lui avoir envoyé une pièce favorable à son procès coutre l'Abbé du Monastère.

Annecy, 24 avril 1606.

Messieurs,

Je vous remercie des expeditions que vous m'aves envoyees, lesquelles je ne desire qu'employer a vostre repos et consolation (Lettre 343). J'espere que dans peu de tems, j'auray sentence en la faveur de mon bon droit, et, moyennant cela, nous pourrons prendre l'affaire de tant de biays, que monsieur l'Abbé sera en fin contraint de joindre a la rayson. Du moins ne m'y espargneray-je point, Dieu aydant, lequel je prie vous vouloir combler de ses graces, et desire d'estre recommandé a sa misericorde en vos saintz Sacrifices. Je suis, Messieurs,

Vostre confrere bien humble et tres affectionné,

FRANçs, E. de Geneve. Annessy, le 24 avril 1606.

A Messieurs Messieurs les Prieur et Religieux de Sixto

Revu sur le texte inséré dans le 1er Procès de Canonisation.

CCCXLVI A UNE DAME INCONNUE Vivre en esprit de douceur et d'humilité. - Conseil de suivre les avis d'un Religieux.

Annecy, 24 avril 1606.

Madame,

Les bons desirs et dessains que Nostre Seigneur a mis dedans vostre cœur me donnent beaucoup de sujet de vous honnorer, et voudrois bien pouvoir estre utile a vous servir pour ce regard; en signe dequoy j'ay mis en escrit les petits advis que je vous dis a bouche, et les vous envoye de bonne volonté, puis que vous les desirés et qu'aussi je pense qu'ilz vous seront utiles. Vous ni treuverés rien, ce me semble, qui ne vous soit facile, mesmement les ayant oüy declairer de vive voix. Si toutefois, il y avoit quelque chose que vous n'entendissies pas du tout bien, il ne s'en faudroit pas mettre en peyne, car avec le tems, vous l'entendres sans difficulté. Continués seulement a presenter souvent vostre cœur a Dieu et vivés en esprit de douceur et d'humilité devant sa face et parmi les prochains, et ne doutes nullement qu'il ne vous assiste et conduise ou vous aspirés. Vous ne profiterés pas peu communicant vostr'ame avec le P. Recteur (P.Fourier), comm'il me semble que vous avies resolu de faire a mon despart. [Il a une ] grande suffisance, et est fort charitable au secours des ames qu'il a en charge. Je prie Nostre Seigneur quil vous comble abondamment des graces de son Saint Esprit, et desire que reciproquement vous me facies part a vos prieres, comm'a celuy qui sera tous-jours, Madame,

Vostre serviteur bien humble en Nostre Seigneur,

FRANçs, E. de Geneve.

XXIIII avril 1606,

Je salue bien humblement toute vostre mayson, mais specialement la bonne Dame (inconnue). Il ne sera pas requis que cet escrit soit veu sinon par vous,

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Bologne.

CCCXLVII A LA PRéSIDENTE BRULART Les plus pures affections sujettes à la rouille. - Les vignes et les amitiés spirituelles: les unes et les autres ont besoin d'être émondées. - Le chemin de dévotion le plus assuré.

Annecy, 29 avril 1606.

Madame ma tres chere Seur et Fille en Nostre Seigneur, Voicy qu'en fin j'ay receu la lettre que vous m'escrivites le 28 decembre de l'an passé; et le pauvre La Pause , a qui ell'avoit esté remise, s'estant rompu une jambe aupres de Mascon, n'a peu me l'apporter plus tost. Avec icelle, j'ay receu l'advis que cette bonne fille que vous connoissés , m'a envoyé de ce petit accident qui luy estoit arrivé en l'amitié spirituelle de la personne a laquelle ell'avoit pris de la confiance (M.Viardot) ; et par ce que vous luy dires mieux ce que je desire qu'elle sache sur ce point, que je ne sçaurois luy escrire, je le vous diray.

Qu'elle ne s'estonne nullement de cet inconvenient ; car ce n'est qu'une crasse et rouilleure qui a accoustumé de s'engendrer au cœur humain sur les plus pures et sinceres affections, si on ne s'en prend garde. Ne voyt on pas que les vignes qui produisent le meilleur vin sont plus sujettes aux superfluités et ont plus de besoin d'estre emondees et retranchees ? Tell'est l'amitié, mesme spirituelle. Mais il y a cela de plus : c'est quil faut que la main du vigneron qui l'esmonde soit plus delicate, dautant que les superfluités qui surcroissent sont si minces et deliees que, en leur commencement, on ne sçauroit presque les voir, si on n'a les yeux bien essuiés et ouvertz. Ce n'est donq pas merveilles si on s'y trompe souvent. Mais cette fille doit benir Dieu que cet inconvenient luy ayt esté manifesté au commencement de sa devotion, car c'est un signe evident que sa divine Majesté la veut conduire par la main, et, par l'experience de ce danger eschappé, la veut rendre et sage et prudente pour en eviter plusieurs autres. 0 Dieu, que c'est chose rare de voir des feuz sans fumee ! Si est ce que le feu de l'amour cœleste n'en a point pendant quil demeure pur ; mais quand il se commence a mesler, il commence de mesme a rendre de la fumee d'inquietudes, de desreglemens et mouvemens de cœur irreguliers. Or bien, Dieu soit loüé que tout est bien remis et en bon estat.

Au demeurant, il ni a point eu de mal a se declairer en sorte que l'on aye peu reconnoistre la personne dont on parloit, puisqu'il ne se pouvoit faire autrement. Et le discret conseiller des ames ne treuve jamais rien d'estrange, mais reçoit tout avec charité, compatit a tout, et connoist bien que l'esprit de l'homme est sujet a la vanité (Rm 8,20) et au desordre, si ce n'est par une speciale assistence de la Verité.

J'ay respondu a tout le reste de ce qu'elle m'escrivoit, par les precedentes que vous luy aures rendües. Il me reste a vous dire, ma tres chere Seur, que le chemin de devotion le plus asseuré, c'est celuy qui est au pied de [la] Croix : d'humilité, de simplicité, de douceur de cœur. Dieu soit a jamais en vostre cœur; je suis en luy et par luy, Madame, Vostre tout dedié serviteur et frere, F.

XXIX avril 1606.

J'ay escrit a Madame du Puis d'Orbe, et maintenant je n'ay nul loysir. A Madame Madame la Presidente Brulart.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Troyes.

CCCXLVIII AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL 1er Les Chevaliers des Saints Maurice et Lazare ne tiennent pas leurs promesses. - Le Bienheureux recourt à l'intervention deCharles-Emmanuel pour obtenir justice, en faveur de plusieurs églises sans pasteurs.

Annecy, 4 mai 1606.

Monseigneur,

Sachant combien Vostre Altesse est propice et favorable a tout ce qui regarde l'establissement de la foy catholique, specialement dans ses Estatz, je me plains a elle du peu de conte que messieurs de Saint Maurice et Lazare tiennent de contribuer ce qu'ilz doivent a cet effect pour le Chablaix, Gaillart et Ternier. J'ay fait toucher au doit (sic) au seigneur chevalier Bergeraz que nous avions besoin de la dotation de plusieurs eglises, qui ne se peut prendre que dessus le revenu de l'Ordre ; et nous demeurasmes d'arrest, apres plusieurs contestes, qu'il procureroit une briefve resolution du Conseil dudit Ordre sur ce sujet. Et me voyci, Monseigneur, que je suis encor a l'attendre, s'estant escoulee une grande quantité de mois despuis la promesse quil m'en fit .

Que si Vostre Altesse n'use de sa providence et pieté ordinaire a commander audit Conseil et sieur Bergeraz que, sans delay, il (sic) satisfacent a leur devoir, je n'espere pas d'en voir jamais aucune bonn'issue, laquelle j'affectionne extremement, non seulement pour mon devoir et le salut de plusieurs ames qui manquent d'assistence faute de pasteurs, mais encor par ce que ce sera le comble de lhonneur, qui est deu a la bonté et pieté de Vostre Altesse, de la reduction de ces peuples; qui me fait la supplier tres humblement, et par l'amour de Nostre Seigneur, quil luy playse employer sa bonne et puissante main a l'execution d'une si saint'œuvre, de laquelle la recompense sera immortelle au Ciel, que je desire a Vostre Altesse de tout mon cœur, apres que, par une longue suite d'annees, ell'aura heureusement regné en terre, pour le bien de son peuple et la gloire de son Dieu.

Et cependant, je seray tant que je vive, Monseigneur, Tres humble et tres-obeissant serviteur et orateur de Vostre Altesse, FRANçs, E. de Geneve.

A Neci, le 4 may 1606.

A Son Altesse.

Revu sur l'Autographe conservé à Turin, Archives de l'Etat.

CCCXLIX AU CONSEIL DES CHEVALIERS DES SAINTS MAURICE ET LAZARE Plainte du Saint aux Chevaliers pour leur retard à noter les églises, ainsi qu'ils y sont tenus;

Annecy, 5 mai 1606.

Messieurs,

J'attens, il y a long-tems, l'ordre que vous deves donner de vostre costé a la juste dotation des eglises de Chablaix, Gaillart et Ternier, qui sont encor despourvëues de pasteurs, faute de moyens convenables pour les y loger. Et voyant qu'il n'arrive point, je me plains a vous, Messieurs, mais de vous mesmes, qui, ce me semble, avés trop peu de soin d'une chose si importante a la gloire de Dieu et salut des ames. Que si monsieur le chevalier Bergera a des-ja l'ordre en main et que ce retardement vienne de sa part, je me plaindray beaucoup plus de luy, qui sçait par combien d'assemblees et de disputes je luy ay clairement fait voir la necessité de cette provision. Ayes aggreable, Messieurs, je vous supplie, cette plainte que je vous fay avec autant de respect que ma juste affection me permet, desirant vivre, Messieurs, en vos bonnes graces, priant Dieu quil vous comble de ses benedictions, et demeurant Vostre serviteur bien humble en Nostre Seigneur, FRANçs, E. de Geneve. A Neci, le 5 may 1606.

A Messieurs Messieurs du Conseil de la S. Milice des Sts Maurice et Lazare. A Turin.

Revu sur l'Autographe conservé à Milan, Archives Borromeo.

CCCL A MADAME DE CHARMOISY Le Saint s'excuse d'une méprise, - Affaire d'intérêt. - Se confier à la providence de Dieu, " non de bouche seulement, " pratique très fructueuse. - Exhortation à la ferveur.

Annecy, 20 mai 1606.

Madame ma Cousine,

Il faut que je commence ma lettre en vous demandant pardon d'une faute que j'a y faite, mais je vous asseure, sans aucune malice, par une pure inadvertance. On m'a apporté la lettre ci jointe comme venante de vostre part, et moy qui, a la verité, suis chaud a sçavoir de vos nouvelles, je l'ay tout soudainement ouverte sans considerer l'inscription. Et voyant au dedans la main de monsieur de Charmoysi mon cosin, je n'eusse pas pour cela laissé de la lire, si je n'y eusse reconneu le mot de vos amitiés particulieres. Receves-la donq, sil vous plait, apres qu'ell'a esté ouverte, mais tout de mesme comme si elle ne l'avoit pas esté, et pardonnes a ma praecipitation qui a deceu le respect que je porte et a l'escrivant et a vous. J'eusse bien pëu rabiller la faute et la vous rendre imperceptible ; mais j'ayme mieux me confier en vostre bienveüillance qu'en mon artifice. Et ne laisses pas, je vous supplie, Madame ma chere Cousine, de me croire fort fidelle en tout ce qui regardera vostre service, car je le seray toute ma vie autant que nul homme du monde.

Je garderay donques comme vous l'ordonnes les cent escus, et y feray joindre le reste que ma bonne mere vous doit, laquelle, avec tous ses enfans, non seulement se sentent obligés de vous rendre vostre bien a vostre besoin, mais de fondre tout le leur pour vostre service.

Vous ne sçauries sans doute, Madame ma chere Cousine, communiquer vos desplaysirs petitz ou grans, non plus que vos contentemens, a un'ame plus sincere en vostre endroit ni plus entierement vostre que la mienne ; et ne doutes nullement que je n'observe avec toute fidelité le secret auquel, outre la loy commune, la confiance que vous prenes en moy me lie indissolublement. Je recommanderay l'affaire a Nostre Seigneur, et tout maintenant que je vay a l'autel.

J'ay esté consolé de voir que vous vous remettés en la providence de Dieu. C'est bien dit, ma chere Cousine, il le faut tous-jours faire et en toutes occurrences ; et quand vous vous accoustumeres de faire souventefois cette remise, non de bouche seulement, mais de cœur, et profondement et sincerement, croyes que vous en ressentirés des effectz admirables. C'est grand cas que je ne puis m'empescher de vous parler de ces exercices du cœur et de l'ame ; c'est par ce que je n'ayme pas seulement la vostre, mais je la cheris tendrement devant Dieu qui, a mon advis, desire beaucoup de devotion d'elle.

Alles cependant tout bellement aux exercices de l'exterieur, et ne vous charges pas d'aller a Saint Claude a pied, non plus que ma bonne tante madame du Foug (Lettres 1, notes 132 et 319), laquelle n'est plus de l'aage auquel ell'y alla, quand je l'accompagnay (Lettres 1, lettre 74). Portes y vostre cœur bien fervent, et, soit a pied ou a cheval, ne doutés point que Dieu ne le regarde et que Saint Claude ne le favorise.

Nostre Sauveur soit a jamais vostre protection, et je suis, Madame ma Cousine, Vostre cousin et serviteur plus humble, FRANçs, E. de Geneve.

Toute vostre petite troupe va bien et Bonaventure va guerissant. Le xx may 1606.

A Madame ma Cousine, Madame de Charmoysl. Marclaz,

Revu sur l'Autographe appartenant à M, l'abbé Mermillod, à Immensée (Suisse).

CCCLI A LA BARONNE DE CHANTAL Projet d'une deuxième entrevue avec la Baronne, - Il faut s'attacher à la gloire de Dieu et non à ses créatures. - Docilité du Saint aux avis qu'on lui donne pour sa santé. - Quel usage doit-on faire de l'imagination et de l'entendement dans l'oraison. - S'abstenir des longues oraisons, des imaginations violentes et des considérations prolongées. - Les travaux des mains. - N'avoir d'autre loi ni contrainte que l'amour. - La " sarge " violette de la Baronne. - Pensées qui occupaient le Saint tandis qu'il portait le Saint-Sacrement à la Fête-Dieu. - La quenouille et le fuseau des âmes dévotes et des saintes ménagères. - Les gros et les petits fuseaux. - Intérêt affectueux de l'Evêque pour la famille de Mme de Chantal.

Annecy, 8 juin 1606.

Ce sera donques pour cette prochaine annee, s'il plait a Dieu, que nous nous reverrons, ma tres chere Fille ; mais cela infalliblement, et tous-jours ou aux festes de Pentecoste ou a celle du Saint Sacrement, sans qu'il soit besoin d'attendre aucune autre assignation, affin qu'on s'y dispose de bonne heure. Et ce pendant, qu'est-ce que nous ferons ? Nous nous resignerons entierement et sans reserve a la bonne volonté de Nostre Seigneur, et renoncerons en ses mains toutes nos consolations, tant spirituelles que temporelles. Nous remettrons purement et simplement a sa Providence la mort et la vie de tous les nostres, pour faire survivre les uns aux autres, et a nous, selon son bon playsir, asseurés que nous sommes que, pourveu que sa souveraine Bonté soit avec nous et en nous et pour nous, il nous suffit tres abondamment.

Que je demandasse de vous survivre ? Oh vrayement, que ce bon Dieu en face comme il luy plaira, ou tost ou tard : ce ne sera pas cela que je voudrois excepter en mes resignations, si j'en faysois. Mais, ce dites-vous, vous n'estes pas encores destachee de ce costé la. Seigneur Dieu, que dites vous, ma tres chere Fille ? Vous puis je servir de lien, moy, qui n'ay point de plus grand desir sur vous que de vous voir en l'entiere et parfaite liberté de cœur des enfans de Dieu (Rm 8,21) ? Mais je vous entens bien, ma chere Fille, vous ne voules pas dire cela ; vous voules dire que vous penses que ma survivance soit a la gloire de Dieu, et pour cela vous vous y sentes affectionnee. C'est donq a la gloire de Nostre Seigneur que vous estes attachee, non pas a ses creatures. Je le sçai bien, et en loüe sa divine Majesté.

Mais sçaves vous quelle parole je vous donneray bien ? C'est d'avoir plus soin de ma santé dores-en-avant, quoy que j'en aye tousjours eu plus que je ne merite ; et, Dieu mercy, je la sens fort entiere maintenant, ayant absolument retranché les veillees du soir et les escritures que j'y soulois faire, et mangeant plus a propos aussi. Mais croyés moy, vostre desir a sa bonne part en cette resolution ; car j'affectionne en extremité vostre contentement et consolation, mais avec une certaine liberté et sincerité de cœur telle, que cette affection me semble une rosee, laquelle destrempe mon cœur sans bruit et sans coup. Et, si vous voules que je vous die tout, elle n'agissoit pas si souëfvement au commencement que Dieu me l'envoya (car c'est luy sans doute), comme elle fait maintenant, qu'elle est infiniment forte, et, ce me semble, tous-jours plus forte, quoy que sans secousse ni impetuosité. C'est trop dit sur un sujet duquel je ne voulois rien dire.

Or sus, je m'en vay vous nommer vos heures. Pour coucher, neuf s'il se peut, ou dix s'il ne se peut mieux ; pour lever, cinq, car il vous faut bien de sept a huit heures. L'orayson du matin a six heures, et durera demi heure ou trois quartz d'heure ; a cinq heures du soir, un peu de recueillement pour un quart d'heure environ, et la lecture un quart d'heure, ou devant ou apres ; au soir, demi quart d'heure pour l'examen et la recommandation ; parmi le jour, beaucoup de saintes aspirations en Dieu.

J'ay pensé sur ce que vous m'escrivistes que monsieur N. vous avoit conseillé de ne point vous servir de l'imagination ni de l'entendement, ni de longues oraysons, et que la bonne Mere Marie de la Trinité vous en avoit dit de mesme touchant l'imagination (note 213).

Et pour cela, si vous faites quelque imagination vehemente et que vous vous y arresties puissamment, sans doute vous aves eu besoin de cette correction ; mais si vous la faites briefve et simple, pour seulement rappeller vostre esprit a l'attention et reduire ses puissances a la meditation, je ne pense pas qu'il soit encor besoin de la du tout abandonner. Il ne faut ni s'y amuser, ni la du tout mespriser. Il ne faut ni trop particulariser, comme seroit de penser la couleur des cheveux de Nostre Dame, la forme de son visage et choses semblables; mais simplement en gros, que vous la voyes souspirante apres son Filz, et choses semblables, et cela briefvement. De ne point se servir de l'entendement, j'en dis de mesme. Si vostre volonté, sans violence, court avec ses affections, il n'est pas besoin de s'amuser aux considerations ; mais parce que cela n'arrive pas ordinairement a nous autres imparfaitz, il est force de recourir aux considerations encor pour un peu.

De tout cela, je recueille que vous deves vous abstenir des longues oraysons (car je n'appelle pas longue l'orayson de trois quartz d'heure ou de demi heure) et des imaginations violentes, particularisees et longues ; car il faut qu'elles soient simples et fort courtes, ne devant servir que de simple passage de la distraction au recueillement. Et tout de mesme des applications de l'entendement, car aussi ne se font-elles que pour esmouvoir les affections, et les affections pour les resolutions, et les resolutions pour l'exercice, et l'exercice pour l'accomplissement de la volonté de Dieu, en laquelle nostr'ame se doit fondre et resoudre. Voyla ce que je vous en puis dire. Que si je vous avois dit quelque chose contraire, ou que vous eus si es entendu autrement, il la faudroit reformer sans doute.

J'appreuve vos abstinences du vendredy, mais sans vœu ni trop grande contrainte. J'appreuve encor plus que vous facies ces ouvrages de vos mains, comme le filer et semblables, aux heures que rien de plus grand ne vous occupe, et que vos besoignes soyent destinees ou aux autelz ou pour les pauvres ; mais non pas que ce soit avec si grande rigueur que, s'il vous advenoit de faire quelque chose pour vous ou les vostres, vous voulussies pour cela vous contraindre a donner aux pauvres la valeur ; car il faut par tout que la sainte liberté et franchise regne, et que nous n'ayons point d'autre loy ni contrainte que , celle de l'amour (Lettres 2, lettre 234), lequel, quand il nous dictera de faire quelque besoigne pour les nostres, il ne doit point estre corrigé comme s'il avoit mal fait, ni luy faire payer l'amende comme vous voudries faire. Aussi, a quoy qu'il nous convie, ou pour le pauvre ou pour le riche, il fait tout bien et est esgalement aggreable a Nostre Seigneur. Je pense que si vous m'entendes bien, vous verres que je dis vray, et que je combatz pour une bonne cause quand je defens la sainte et charitable liberté d'esprit, laquelle, comme vous sçaves, j'honnore singulierement, pourveu qu'elle soit vraye, et esloignee de la dissolution et du libertinage qui n'est qu'une masque de liberté (Lettres 2, lettre 334)

.

Apres cela, j'ay ry vrayement et ay ry de bon cœur, quand j'a y veu vostre dessein de vouloir que vostre sarge soit employee pour mon usage et que je donne ce qu'elle pourra valoir aux pauvres ; mais je ne m'en mocque pourtant pas, car je voy bien que la source de ce desir est belle et claire, quoy que le ruisseau soit un peu trouble. 0 Dieu ! mon Dieu me face tel, que tout ce que j'employe a mon usage soit rapporté a son service, et que ma vie soit tellement sienne, que ce qui sert a la maintenir puisse estre dit servir a sa divine Majesté.

Je ry, ma chere Fille, mais ce n'est pas sans meslange d'apprehension bien forte de la difference qu'il y a entre ce que je suis et ce que plusieurs pensent que je soys. Mais bien ! que vostre intention vous vaille devant Dieu ! J'en suis content pour une piece ; mais qui me l'estimera a sa juste valeur ? car si je voulois rendre aux pauvres son prix selon que je l'estimeray, je n'aurois pas cela vaillant, je vous en asseure. Jamais vestement ne me tint si chaud que celuy la, duquel la chaleur passera jusques au cœur, et ne penseray pas qu'il soit violet , mais pourprin et escarlattin, puisqu'il sera, ce me semble, teint en charité. Or sus donques, soit pour une fois ; car sachés que je ne fay pas toutes les annees des habitz, mais seulement selon la necessité ; et, pour les autres annees, nous treuverons moyen de bien loger vos travaux selon vostre desir. Ce n'est pas encor tout. Ce dessein m'a donné mille gayes pensees; mais je ne veux vous en dire qu'une, que je faysois le jour de l'octave du Saint Sacrement (le 2 juin), le portant a la derniere procession. Je vous dressois, ce me semble, bien de la besoigne a filer, et sur une brave quenoüille. Voyés-vous, j'adorois Celuy que je.portois, et me vint au cœur que c'estoit le vray Aigneau de Dieu, qui oste les pechés du monde (Jn 1,29).

0 saint et divin Aigneau, ce disois je, que j'estois miserable sans vous ! Helas, je ne suis revestu que de vostre laine, laquelle couvre ma misere devant la face de vostre Pere. Sur cette cogitation, voyci Isaïe qui dit ( Is 53,7) que Nostre Seigneur en la Passion estoit comme une brebis que l'on tond sans quelle die mot. Et qui est cette divine toyson, sinon le merite, sinon les exemples, sinon les mysteres de la Croix ? Il me semble donques que la Croix est la belle quenoüille de la sainte Espouse des Cantiques, de cette devote Sulamite; la laine de l'innocent Aigneau y est pretieusement liee : ce merite, cet exemple, ce mystere. Or, mettés avec reverence cette quenoüille a vostre costé gauche, et filés continuellement par considerations, aspirations et bons exercices, je veux dire par une sainte imitation. Filés, dis je, et tirés dans le fuseau de vostre cœur toute cette blanche et delicate laine : le drap qui s'en fera vous couvrira et gardera de confusion au jour de vostre mort, il vous tiendra chaude en hiver, et, comme dit le Sage (Pr 31,21), vous ne craindres point le froid des neiges. Et c'est ce que le mesme Sage a peut estre pensé, quand, loüant cette sainte mesnagere, il dit (Pr 31,19)

qu'elle porta sa main a choses hardies, et ses doigtz prindrent le fuseau. Car, qui sont ces choses hardies qui se rapportent au fuseau, sinon.1es mysteres de la Passion filés par nostre imitation ? La dessus, je vous souhaittay mille et mille benedictions, et qu'a ce grand jour du jugement nous nous treuvassions tous revestus, qui en Evesque, qui en vefve, qui en mariee, qui en Capucin, qui en Jesuite, qui en vigneron, mais tous d'une mesme laine blanche et rouge, qui sont les couleurs de l'Espoux (Ct 5,10).

Voyla, ma chere Fille, ce que j'avois au cœur pendant que j'avois en mes mains l'Aigneau mesme, de la laine duquel je parle. Mais il est vray, vous me venes presque tous-jours a la traverse en ces exercices divins, sans neanmoins les traverser ni divertir, graces a ce bon Dieu. Fay-je bien, ma chere Fille, de vous dire mes pensees ? Je pense qu'au moins ne fay-je pas mal, et que vous les prendres pour telles qu'elles sont. Or, ces desirs de vous voir esloignee de toutes ces recreations mondaines, comme vous dites, ne peuvent estre que bons, puisqu'ilz ne vous inquietent point. Mais ayés patience, nous en parlerons l'annee suivante, si Dieu nous conserve icy bas. Cela suffira bien, et aussi n'ay je point voulu vous respondre a ces desirs de s'esloigner de sa patrie ou de servir au Noviciat des filles qui aspirent a la Religion : tout cela, ma chere Fille, est trop important pour estre traitté sur le papier ; il y a du tems asses. Ce pendant, vous fileres vostre quenoüille, non point avec ces grans et gros fuseaux, car vos doigtz ne les sçauroyent manier, mais seulement selon vostre petite portee : l'humilité, la patience, l'abjection, la douceur de cœur, la resignation, la simplicité, la charité des pauvres malades, le support des fascheux et semblables imitations pourront bien entrer en vostre petit fuseau, et vos doigtz le manieront bien en la conversation de sainte Monique, de sainte Paule, de sainte Elizabeth, de sainte Liduvine et plusieurs autres qui sont aux piedz de vostre glorieuse Abbesse, laquelle, pouvant manier toute sorte de fuseau, manie plus volontier ces petitz, a mon advis, pour nous donner exemple. Et bien, c'est asses, pour ce coup, parlé de la laine de nostre Aigneau immaculé; mais de sa divine chair, n'en mangerons-nous pas un peu plus souvent ? 0 qu'elle est souëfve et nourrissante ! Je dis que, se pouvant commodément faire, il sera bon de la recevoir un jour de la semaine, le jeudy, outre le Dimanche, sinon que quelque feste se presentast a quelque autre jour emmi la semaine. Cela pourtant, sans bruit, sans incommoder nos affaires, sans laisser de filer non plus l'une que l'autre quenoüille.

Je me res-jouys de voir les bons Peres Capucins en vostre Autun , car j'espere que Dieu en sera glorifié. J'ay receu une lettre que le Frere Matthieu m'a envoyé de Thonon, ou il s'est arresté.

Je ne sçai ou est nostre Monsieur l'Archevesque ; vous me feres le bien de luy envoyer ma lettre. Je l'honnore de toute l'estendue de mes forces, et ne se passe aucune celebration en laquelle je ne le recommande a Nostre Seigneur. On m'avoit dit qu'il avoit obtenu un prieuré proche de ce diocese : c'est Nantua (note 214), mais je n'en entens plus rien. Ce bon pere , ce bon oncle , tout cela m'est bien avant au cœur, et leur souhaitte tout ce que je puis de grace celeste, et a ces petitz enfans, que je tiens pour miens, puisqu'ilz sont vostres. Dieu soit leur protecteur a jamais, et de Celse Benigne, duquel je n'ay rien appris, il y a long tems ; mays Claude m'en dira quelque chose a son retour.

Reste ma petite seur, de laquelle il faut que je parle. Je ne revoque point en doute si je la vous dois donner ou non (Lettres 2, note 360) ; car, outre mon inclination, ma mere le veut si fort qu'elle le veut avec inquietude, des qu'elle a sceu que cette fille ne vouloit pas estre Religieuse ; si que, quand je ne le voudrois pas, il faudroit que je le voulusse. A cet effect, je vous ay envoyé trente escus par Lyon, tant pour la despence qui sera necessaire a l'envoyer prendre, qu'a faire ses petitz honneurs avec les filles qui servent madame l'Abbesse, avec lesquelles elle n'aura pas tant demeuré sans les beaucoup incommoder. Or, comme cela se doit faire, je ne le sçaurois deviner. Il faut, je vous en prie, ma chere Fille, que vous prenies le soin d'en ordonner comme il convient. J'ay bien un peu d'apprehension que madame nostre Abbesse ne s'en fasche, mais il n'y a remede ; si n'est-il pas raysonnable de laisser si longuement dans un monastere une fille qui n'y veut pas vivre toute sa vie.

Et avec vous, feray je point quelque petite ceremonie pour v.ous remettre ce fardeau sur les bras ? Je vous asseure que cela ne seroit pas en mon pouvoir ; mais ouy bien de vous supplier, mais je dis conjurer, et s'il se peut dire quelque chose de plus, que vous ayes a me marquer tout ce qui sera requis pour l'equiper et tenir equipee a vostre guise, comme les princesses d'Espagne font, quand on leur donne des filles pour menines, car cela je le veux, et tres absolument ; voire, jusques a luy faire porter un chaperon de drap, si cela appartient a vos livrees. Vous voyes bien, ma chere Fille, que je ne suis pas en mes mauvaises humeurs, mais a bon escient je vous conjure. Il faut, je veux, et si le sujet le portoit, je commanderois que vous me marquies tout ce qu'il faut pour cette fille la. Je dis pour son equipage, puisque, quant au ratellier, il n'en faut pas parler ; autrement vous me diries mille maux, je le sçai bien. J'escris a monsieur vostre beaupere pour le supplier d'avoir aggreable la faveur que vous me voules faire, mais la verité est qu'en termes de belles paroles je n'y entens rien; vous le suppleeres, s'il vous plaist. Mais ne triomphés-vous pas quand vous m'imposes silence sur vos secretz ? Vrayement, ce n'est pas moy, ma chere Fille, qui ay dit a monsieur N. que vous esties ma fille : il me le vint dire tout d'abord, comme chose que je devais recevoir fort a gré, et aussi fis je. Comme aussi ce que M. de [Sauzéa ] me dit, que vous n'esties point pompeuse et que vous ne porties point de vertugadin, et que vous ne pensies point a vous remarier ; mais cela me fut dit si naïfvement, ma chere Fille, que je le croy. Et puis, vous me defendes de dire vos secretz apres que tout le monde les sçait. Or bien, je ne diray mot de vos besoignes, ni de l'emploite que vous en voules faire ; car, a qui, je vous prie, le dirais je ?

J'ayme bien vostre petite cadette , puisque c'est un esprit angelique, comme vous me dites. Je sçavois des-ja le despart du bon Pere [de Villars] ; ce qui m'avait fasché, car il ne sera peut estre pas aysé de rencontrer un esprit si sortable a vostre condition que celuy la. Il me semble que nous nous rencontrions fort bien presque en toutes choses ; mais, au bout de la, nostre chere liberté d'esprit remedie a tout. On m'a dit qu'en sa place est arrivé un grand personnage, des premiers predicateurs de France, mais que je ne connais que par son nom, qui est grand et plein de reputation .

Je partiray d'icy a dix jours pour continuer ma visite, cinq mois entiers parmi nos hautes montaignes (Lettre 352), ou les bonnes gens m'attendent avec bien de l'affection. Je me conserveray tant qu'il me sera possible, pour l'amour de moy, que je n'ayme que trop, et encores pour l'amour de vous qui le voules et qui aurés part a tout ce qui s'y fera de bon, comme vous aves en general a tout ce qui se fait en mon diocese, selon le pouvoir que j'ay par ma qualité de le communiquer. Mon frere le chanoyne (J.Fr de Sales) vous vouloit escrire; je ne sçai s'il le fera. Ce pauvre garçon n'est point bien fait de santé ; il se traisne tant qu'il peut, avec plus de cœur que de force. Il pourra se reprendre pour un peu aupres de sa mere, pendant que je sauteray de rocher en rocher sur nos mons. J'ay escrit a Madame du [Puits-d'Orbe], de laquelle je n'ay point de nouvelles, il y a long tems. J'entens que ses filles souspirent apres les Carmelines, ou elles ne peuvent atteindre (lettre 339), et perdent cœur a la perfection de leur Monastere, laquelle elles pourroyent aysement procurer. C'est l'ordinaire.

Monsieur de N. m'a promis qu'il viendroit avec vous et seroit vostre conducteur, et qu'il avoit esté nourry aupres de vous ; et cela me pleut fort, comme aussi ce que vous m'escrives de l'amour reciproque de nostre seur de Dijon (Pdte Brûlart)

et de vous ; car je la tiens pour une femme bien bonne, brave et franche. Je suis aussi consolé de ce que ces bonnes Dames Carmelines vous affectionnent, et voudrois bien sçavoir d'ou est la bonne Seur Marie de la Trinité. J'en connois de celles de Paris et revere bien fort leur Ordre.

A Dieu, ma chere Fille, a Dieu soyons nous a jamais, sans reserve, sans intermission. Qu'a jamais il vive et regne en nos cœurs. Amen.

F.

Vive Jesus, ma chere Fille, et qu'a jamais vive Jesus ! Amen.

Les octaves de Pentecoste et de la Feste Dieu ont esté miennes, ma chere Fille, mais seulement pour demeurer icy, et non pas poury avoir aucun loysir. De ma vie, que j'aye memoire, je n'ay esté plus embesoigné a diverses choses, mais bonnes ; je dis ceci pour m'excuser si je ne vous escris plus amplement.

J'oubliois de vous prier de m'envoyer le plus tost que vous pourres, des chansons spirituelles que vous aves de dela; faites moy ce bien, je vous prie, ma chere Fille, pour l'amour de Dieu, qui vous veuille benir et conserver eternellement. Amen.

A Neci, le 8 juin 1606.

CCCLII A LA MêME Départ du Saint pour la visite des paroisses; ses impressions. - Les mille bonnes odeurs qui parfument nos affections. - Tenir son cœur bien large, vivre joyeuse.

Annecy, 17 juin 1606.

Ma tres chere Fille,

J'ay vostre lettre du 6 de juin, et tout maintenant, je monte a cheval pour la visite qui durera environ cinq mois . Pensés si je suis prest d'aller en Bourgoigne, car, ma chere Fille, cette action de la visite m'est necessaire, et des principales de ma charge. Je m'yen vay de grand courage, et des ce matin, j'ay senti une particuliere consolation a l'entreprendre, quoy que auparavant, durant plusieurs jours, j'en eusse eu mille vaines apprehensions et tristesses, lesquelles neanmoins ne touchoyent que la peau de mon cœur et non point l'interieur : c'estoit comme ces frissonnemens qui arrivent au premier sentiment de quelque froidure. Mais, comme je vous ay dit maintesfois, nostre bon Dieu me traitte en enfant bien tendre, car il ne m'expose a point de rude secousse ; il connoist mon infirmité et que je ne suis pas pour en supporter de grandes. Je vous dis ainsy mes petites affaires parce qu'il me fait grand bien.

Ouy da, je vous en sçay bon gré de bien aymer vostre fievre tierce. Je m'imagine, pour moy, que si nous avions l'odorat un peu bien affiné, nous sentirions les afflictions toutes musquees et parfumees de mille bonnes odeurs ; car encor que d'elles mesmes elles soyent d'odeur desplaysante, neanmoins sortant de la main, mais plustost du sein et du cœur de l'Espoux, qui n'est autre chose que parfum et que bausme luy mesme (Eccli 24,20), elles arrivent a nous de mesme, pleynes de toute suavité.

Tenés, ma chere Fille, tenés vostre cœur bien large devant Dieu; allons tous-jours gayement en sa presence. Il nous ayme, il nous cherit, il est tout nostre, ce doux Jesus ; soyons tous siens seulement, aymons le, cherissons le, et que les tenebres, que les tempestes nous environnent, que nous ayons des eaux d'amertume jusques au col: pendant qu'il nous sousleve le manteau, il n'y a rien a craindre (Mt 14,30).

Je vous escriray souvent, ma chere Fille, et mille et mille fois je vous beniray des benedictions que nostre Dieu m'a commises. Vivés joyeuse, ou saine ou malade, et serrés bien ferme vostre Espoux sur vostre cœur, ma chere Fille, ma tres chere Fille, a qui je suis ce que sa divine Majesté veut que je sois et qui ne se peut dire. Vive Jesus a jamais ! Amen.

A Annessi, le XVII juin 1606.

CCCLIII A LA PRéSIDENTE BRULART (FRAGMENT) Conseils variés à une personne du monde: servir Dieu par les exercices de sa vocation et par l'accomplissement des devoirs d'état. - La patience avec soi-même; la modération des désirs.

[Juin-août 1606 .]

………………………………………………………………………………………………… Servés Dieu avec un grand courage et, le plus que vous pourres, par les exercices de vostre vocation. Aymés tous les prochains, mais sur tout ceux que Dieu veut que vous aymies le plus. Ravales-vous volontier aux actes desquelz l'escorce semble moins digne, quand vous sçaures que Dieu le veut ; car, de quelque façon que la sainte volonté de Dieu se fasse, ou par des hautes ou par des basses operations, il n'importe. Souspirés souvent a l'union de vostre volonté avec celle de Nostre Seigneur ; ayés patience avec vous mesme en vos imperfections ; ne vous empresses point, et ne multipliés point des desirs pour les actions qui vous sont impossibles. Ma chere Seur, cheminés perpetuellement et tout doucement. Si nostre bon Dieu vous fait courir, il dilatera vostre cœur (Ps 118,32) ; mais de nostre costé, arrestons nous a cette unique leçon: Apprenes de moy qui suis debonnaire. et humble de cœur (Mt 11,29)……………………………… .

CCCLIV A M. CHARLES D'ALBIGNY (INéDITE) Demande d'un passeport pour un Chablaisien.

8 juillet 1606.

Monsieur,

Je vous supplie bien humblement de donner un passeport pour un moys au sieur d'Ivoyre, de Chablaix, qui donne de grandes esperances de s'instruire et convertir pendant ce tems-la , a ce que j'apprens par l'advis que m'en a donné le sieur chanoyne Grandis , homme tres digne d'estre creu, et sur la parole duquel je vous fay cette supplication sans scrupule, priant Nostre Seigneur quil vous conserve en parfaitte prosperité. C'est,

Monsieur, .

Vostre humble serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

Le 8 julliet 1606.

A Monsieur Monsieur d'Albigni, Chevalier de l'Ordre de S. A. et son Lieutenant general.

Revu sur J'Autographe conservé à Sienne, dans l'église paroissiale de Saint-Jean-Baptiste.

CCCLV A M. PIERRE DU TELLIER (INéDITE) Affaires à régler entre la duchesse de Mercœur et la famille de Sales.

La Compôte, 11 juillet 1606

Monsieur,

J'ay receu vostre lettre icy, emmy le chemin de ma visite, et l'ay renvoyee a mon frere de la Thuille, affin qu'avec mes autres freres, il pourvoye a ce que Madame soit satisfaitte par les moyens plus convenables (lettre 346), puisque je suis en un'occupation qui ne me permet pour le present d'y pourvoir moy mesme. J'espere que Dieu nous y aidera, que je supplie vous vouloir abondamment combler de ses graces ; et vous remerciant bien humblement du soin que vous aves eu de nos affaires, je demeure Vostre serviteur tres humble en Nostre Seigneur, FRANçs, E. de Geneve. A la Composte, XI julliet 1606. A Monsieur du Tellier, Gentilhomme de la mayson de Madame la Duchesse de Mercœur.

Revu sur une copie de l'Autographe appartenant à la comtesse de Bimard, à Saint-Paul-Trois-Chàteaux. CCCLVI A M. NOEL-HUGON PERGOD Saint François de Sales conseille les " appointements. "

Faverges, 16 juillet 1606.

Monsieur,

Je me ressouviens tous-jours de ceux que j'aime, mais vous, peut estre, n'en estes pas de mesme ; c'est pourquoy je me veux ramentevoir a vostre bonne grace, outre que du Four me presse, disant quil a acquiescé a nostre ordonnance fort amplement, et que neanmoins vous poursuives avec rigueur contre luy. Mais moy je ne le puis croire, car vous aymes trop les appointemens. Je me porte tous-jours bien, et vous porte tous-jours bien en mon cœur, qui vous souhaite mille et mille benedictions crelestes, estant, Monsieur, Vostre serviteur affectionné en Nostre Seigneur, FRANçs, E. de Geneve.

XVI julliet 1606.

A Monsieur Monsieur Pergod, Conseiller de S. A., Advocat deça et dela les mons.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. Eisséris, curé-doyen de Salon (Bouches-du-Rhône). CCCLVII A M. PIERRE-JéROME DE LAMBERT Le Saint sollicite une grâce pour un gentilhomme.

[Vers le 23 juillet 1606.]

Monsieur,

Je me suis obligé de promesse a plusieurs gentilzhommes de ce haut Faucigny, de vous faire une bien humble supplication en faveur du sieur Dufresne . Mais parce que je m'en declaire fort amplement a madame vostre femme, en l'entremise de laquelle j'ay beaucoup de confiance pour obtenir ce que je desire, je ne m'estendray pas davantage a le particulariser, me devant contenter de vous supplier de tout mon cœur de me vouloir gratifier en ce sujet qui me semble digne de vostre bonté et charité. Cependant croyes, Monsieur, que cette asseurance que je prens avec vous depend du desir que j'ay d'estre toute ma vie, comme je seray, Monsieur, Vostre serviteur bien humble, FRANçs, E. de Geneve.

A Monsieur de Lambert, Baron de Ternier, Conseiller d'Estat de S. A., son Chambellan, Chevalier au Senat.

CCCLVIII A LA BARONNE DE CHANTAL Les " mons espouvantables " de Chamonix. - Mort tragique d'un berger. Réflexions de l'Evêque à ce propos; son humilité. - Une sainte villageoise, l'une des " grandes amies " du Saint. - Dans l'aridité spirituelle, regarder simplement Notre-Seigneur. -. Il faut être à Dieu sans réserve ni division.

Fin juillet ou commencement d'août 1606 .

Mon Dieu, ma bonne Fille, que vos lettres me consolent et qu'elles me representent vivement vostre cœur et confiance en mon endroit, mais avec une si pure pureté, que je suis forcé de croire que cela vient de la mesme main de Dieu.

J'ay veu ces jours passés des mons espouvantables tout couvertz d'une glace espaisse de dix ou douze piques , et les habitans des vallees voysines me dirent qu'un berger, allant pour recourir une sienne vache, tomba dans une fente de douze piques de haut, en laquelle il mourut gelé. 0 Dieu, ce dis je, et l'ardeur de ce berger estoit elle si chaude a la queste de sa vache, que cette glace ne l'a point refroidy ? Et pourquoy donques suis je si lasche a la queste de mes brebis ? Certes, cela m'attendrit le cœur, et mon cœur tout glacé se fondit aucunement (lettre 366). Je vis des merveilles en ces lieux la : les vallees estoyent toutes pleines de maysons, et les mons, tout pleins de glace jusques au fond. Les petites vefves, les petites villageoises, comme basses vallees, sont si fertiles, et les Evesques, si hautement eslevés en l'Eglise de Dieu, sont tout glacés ! Ah ! ne se treuvera-il pas un soleil asses fort pour fondre celle qui me transit ?

A mesme tems, on m'apporta un recueil de la vie et mort d'une sainte villageoise de mon diocese, laquelle estoit decedee au mois de juin . Que voulies vous que je pensasse la dessus ? Je vous en envoyeray un jour un extrait, car, sans mentir, il y a je ne sçai quoy de bon en cette petite histoire d'une femme mariee, et qui estoit, de sa grace, de mes grandes amies et m'avoit souvent recommandé a Dieu (lettre 360).

Je viens de parler pour vous a Nostre Seigneur en la sainte Messe, ma tres chere Fille, et certes, je n'ay pas osé luy demander absolument vostre delivrance ; car s'il luy plaist d'escorcher l'offrande qui luy doit estre presentee, ce n'est pas a moy de desirer qu'il ne le face pas ; mais je l'ay conjuré et conjure par cette si extreme dereliction par laquelle il sua le sang (Lc 22,43)

et s'escria sur la croix : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoy m'as-tu delaissé (Ps 21,1 ; Mt 27,46), qu'il vous tienne tous-jours de sa sainte main, comme il a fait jusques a present, bien que vous ne sçachies pas de quel costé il vous tient, ou au moins que vous ne le senties pas. Certes, vous feres bien de regarder simplement Nostre Seigneur crucifié, et de luy protester vostre amour et absoluë resignation, toute seche, aride et insensible qu'elle est, sans vous amuser a considerer ni examiner vostre mal, non pas mesme pour me le dire.

En fin nous sommes tout a Dieu, sans reserve, sans division, sans exception quelconque, et sans autre pretention que de l'honneur d'estre siens, Si nous avions un seul filet d'affection en nostre cœur qui ne fust pas a luy et de luy, 0 Dieu, nous l'arracherions tout soudainement. Demeurons donq en paix, et disons avec le grand amoureux de la Croix : Au demeurant, que nul ne me vienne inquieter, car quant a moy, je porte en mon cœur les stigmates de mon Jesus (Ga 6, 17). Ouy, ma. tres chere Fille, si nous sçavions un seul brin de nostre cœur qui ne fust pas marqué au coin du Crucifix, nous ne le voudrions pas garder un seul moment. A quel propos s'inquieter ? Mon ame, espere en Dieu ; pourquoy es-tu triste et pourquoy te troubles-tu (Ps 41,6) ? puisque Dieu est mon Dieu et que mon cœur est un cœur tout sien.

Ouy, ma tres chere Fille, priés pour celuy qui, incessamment, vous souhaitte mille benedictions, et la benediction des benedictions, qui est son saint amour parfait.

CCCLIX A LA MêME Le fuseau de la femme forte. - Profit qu'on doit tirer des impuissances d'esprit. - Ce que nous pouvons désirer de meilleur. - Un tableau de la Nativité. - La Transfiguration, le Calvaire et Notre-Dame. - l'humilité et l'abjection, choses différentes; les meilleures abjections. - Cultivons notre champ, au lieu d'envoyer " nos bœufz avec la charruë " au champ du voisin.- Ne pas trop " s'amuser " au projet d'entrer en Religion ; conduite à tenir en attendant une décision. - L'éducation des filles dans les monastères, d'après les idées du Saint ; les enfants de la Baronne, Marie-Aimée, Celse-Bénigne. - Ne pas trop considérer son mal. - Mépriser les tentations ; Jésus-Christ crucifié, thème de contemplation. - Saint Pierre sur les eaux ; la peur et le mal. - Dans la tourmente, serrer la main du Sauveur.

Cluses, 6 août 1606 .

Dieu me veuille assister, ma tres chere Fille, pour respondre utilement a vostre lettre du 9 julliet . Je le desire infiniment, mais je prevois bien que je n'auray pas asses de loysir pour ageancer mes pensees ; ce sera beaucoup si je les puis produire.

C'est bien dit, ma Fille, parlés avec moy franchement, comme avec moy, c'est a dire avec une ame que Dieu, de son authorité souveraine, a rendu toute vostre. Vous mettes un peu la main a l'œuvre, ce me dites vous. Hé, mon Dieu, que voyla une grande consolation pour moy. Faites tous-jours cela, mettés un peu la main a l'œuvre ; filés tous les jours quelque peu, soit le jour, a la lumiere des goustz et clartés interieures, soit de nuit, a la lueur de la lampe, parmi les impuissances et sterilités. Le Sage louë de cela la femme forte : Ses doigt, dit-il (Pr 31,19), ont manié le fuseau. Que je vous dirois volontier quelque chose sur cette parole ! (lettre 351) Vostre quenoüille c'est l'amas de vos desirs : filés tous les jours un peu, tirés a poil vos desseins jusques a l'execution, et vous en chevires sans doute. Mais gardés de vous empresser, car vous entortilleries vostre filet a nœudz et embarrasseries vostre fuseau. Allons tous-jours; pour lentement que nous avancions, nous ferons beaucoup de chemin.

Vos impuissances vous nuysent beaucoup, car, dites-vous, elles vous gardent de rentrer en vous mesme et de vous approcher de Dieu. C'est mal parler, sans doute. Dieu vous laisse la pour sa gloire et vostre grand proffit ; il veut que vostre misere soit le throsne de sa misericorde, et vos impuissances, le siege de sa toute puissance (lettre 340). Ou est ce que Dieu faisoit resider la force divine qu'il avoit mise en Samson, sinon en ses cheveux (Jg 16,17), la plus faible partie qui fust en luy ? Que je n'oye plus ces paroles d'une fille qui veut servir son Dieu selon son divin playsir, et non selon les goustz et agilités sensibles. Qu'il me tue, dit Job (Jb 13,15), j'espereray en luy. Non, ma Fille, ces impuissances ne vous empeschent pas d'entrer en vous mesme ; mais elles vous empeschent bien de vous plaire en vous mesme.

Nous voulons tous-jours ceci et cela, et quoy que nous ayons nostre doux Jesus sur nostre poitrine, nous ne sommes point contens; et neanmoins, c'est tout ce que nous pouvons desirer. Une chose nous est necessaire, qui est d'estre aupres de luy. Dites moy, ma chere Fille, vous sçaves bien qu'a la naissance de Nostre Seigneur les bergers ouyrent les chans angeliques et divins de ces Espritz celestes ; l'Escriture le dit ainsy (Lc 2,13). Il n'est pourtant point dit que Nostre Dame et saint Joseph, qui estoyent les plus proches de l'Enfant, ouyssent la voix des Anges ou vissent ces lumieres miraculeuses ; au contraire, au lieu d'ouyr les Anges chanter, ilz oyoient l'Enfant pleurer, et virent, a quelque lumiere empruntee de quelque vile lampe, les yeux de ce divin garçon tout couvertz de larmes, et transissant sous la rigueur du froid. Or, je vous demande en bonne foy, n'eussiés-vous pas choysi d'estre en l'estable tenebreux et plein des cris du petit Poupon, plustost que d'estre avec les bergers a pasmer de joye et d'allegresse a la douceur de cette musique celeste et a la beauté de cette lumiere admirable ?

Ouy da, dit saint Pierre, il nous est bon d'estre ici (Mt 17,4) a voir la Transfiguration (et c'est aujourd'huy le jour qu'elle se celebre en l'Eglise, 6 d'aoust) ; mais vostre Abbesse n'y est point, ains seulement sur le mont de Calvaire (Jn 19,25), ou elle ne voit que des mortz, des cloux, des espines, des impuissances, des tenebres extraordinaires, des abandonnemens et derelictions. C'est assés dit, ma Fille, et plus que je ne voulois, sur ce sujet des-ja tant discouru entre nous (lettres 273,300,304) : non plus, je vous prie. Aymés Dieu crucifié. parmi les tenebres, demeurés aupres de luy, dites : Il m'est bon d'estre icy; faysons icy trois tabernacles, l'un a Nostre Seigneur, l'autre a Nostre Dame, l'autre a saint Jan. Trois croix sans plus (Lc 23,33), et rangés-vous a celle du Filz, ou a celle de la Mere vostre Abbesse, ou a celle du Disciple : par tout vous seres la bien receuë, avec les autres filles de vostre Ordre qui sont la tout autour.

Aymés vostre abjection. Mais, dites-vous, qu'est cela, aymés vostre abjection ? car j'ay l'entendement obscur et impuissant a tout bien. Et bien, ma Fille, c'est cela. Si vous demeures humble, tranquille, douce, confiante parmi cette obscurité et impuissance, si vous ne vous impatientes point, si vous ne vous empresses point, si vous ne vous troubles point pour tout cela, mais que de bon cœur (je ne dis pas gayement, mais je dis franchement et fermement) vous embrassies cette croix et demeuries en ces tenebres, vous aymeres vostre abjection. Car, qu'est-ce autre chose estre abject, qu'estre obscur et impuissant ? Aymés-vous comme cela pour l'amour de Celuy qui vous veut comme cela, et vous aymerés vostre propre abjection.

Ma Fille, en latin l'abjection s'appelle humilité et l'humilité s'appelle abjection ; si que, quand Nostre Dame dit : Parce qu'il a regardé l'humilité de sa servante (Lc 1,48), elle veut dire : Parce qu'il a eu esgard a mon abjection et vilité. Neanmoins il y a quelque difference entre la vertu de l'humilité et l'abjection, parce que l'humilité est la reconnoissance de son abjection. Or, le haut point de l'humilité, c'est de non seulement reconnoistre son abjection, mais l'aymer ; et c'est cela a quoy je vous ay exhorté.

Affin que je me fasse mieux entendre, sachés qu'entre les maux que nous souffrons, il y en a des abjectz et des honnorables. Plusieurs s'accommodent aux maux honnorables, peu aux abjectz. Exemple: Voyla un Capucin tout deschiré et plein de froid; chacun honnore son habit deschiré et a compassion de son froid. Voyla un pauvre artisan, un pauvre escholier, une pauvre vefve qui en est de mesme; on s'en mocque, et sa pauvreté est abjecte. Un Religieux souffrira patiemment une censure de son Superieur, chacun appellera cela mortification et obedience; un gentilhomme en souffrira une autre pour l'amour de Dieu, on l'appellera coüardise : voyla une vertu abjecte, une souffrance mesprisee. Voyla un homme qui a un chancre au bras, un autre l'a au visage : celuy la le cache, et n'a que le mal ; celuy-ci ne le peut cacher, et, avec le mal, il a le mespris et l'abjection. Or, je dis qu'il ne faut pas seulement aymer le mal, mais aussi l'abjection.

De plus, il y a des vertus abjectes et des vertus honnorables. Ordinairement, la patience, la douceur, la mortification, la simplicité, parmi les seculiers ce sont des vertus abjectes ; donner l'aumosne, estre courtois et prudent sont des vertus honnorables. Il y a des actions d'une mesme vertu qui sont abjectes, les autres honnorables. Donner l'aumosne et pardonner les offences sont des actions de charité : la premiere est honnorable, et l'autre est abjecte aux yeux du monde.

Je suis malade en une compaignie qui s'en importune : voyla une abjection conjointe au mal. Des jeunes dames du monde, me voyant en equipage de vraye vefve, disent que je fais la bigotte, et me voyant rire, quoy que modestement, elles disent que je voudrais encores estre recherchee on ne peut croire que je ne souhaitte plus d'honneur et de rang que je n'ay, que je n'ayme pas ma vocation sans repentir : tout cela sont des morceaux d'abjection ; aymer cela, c'est aymer sa propre abjection.

En voyci d'autre sorte. Nous allons, mes seurs et moy, visiter les malades. Mes seurs me renvoyent a la visitation des plus miserables, voyla une abjection selon le monde ; elles me renvoyent visiter les moins miserables, voyla une abjection selon Dieu ; car cette visitation, selon Dieu est la moins digne, et l'autre, selon le monde. Or, j'aymeray l'une et l'autre quand elle m'escherra. Allant au plus miserable je diray : C'est bien dit que je sois ravalee. Allant au moins miserable : C'est bien dit, car je n'ay pas asses de merites pour faire une visitation plus sainte.

Je fay une sottise, elle me rend abjecte : bon. Je donne du nez en terre et tombe en une cholere desmesuree : je suis marry de l'offence de Dieu ; bien ayse que cela me dec1aire vil, abject et miserable.

Neanmoins, ma Fille, prenes bien garde a ce que je m'en vay vous dire. Encor que nous aymions l'abjection qui s'ensuit du mal, il ne faut pourtant pas laisser de remedier au mal. Je feray ce que je pourray pour ne point avoir le chancre au visage ; mais si je l'ay, j'en aymeray l'abjection. Et en matiere de peche il faut encor plus fort tenir cette regle. Je me suis desregle en ceci, en cela : j'en suis marry, quoy que j'embrasse de bon cœur l'abjection qui s'en ensuit ; et si l'un se pouvoit separer de l'autre, je garderois cherement l'abjection, et osterois le mal et peche. Encor faut-il avoir esgard a la charite, laquelle requiert quelquefois que nous ostions l'abjection pour l'edification du prochain ; mais en ce cas, il la faut oster des yeux du prochain qui s'en scandalizeroit, mais non pas de nostre cœur qui s'en edifie. ]'ay choysi, dit le Prophete (Ps 83,11), d'estre abject en la mayson de Dieu, plustost que d'habiter es tabernacles des pecheurs.

En fin, ma Fille, vous desires sçavoir quelles sont les meilleures abjections. Je vous dis que ce sont celles que nous n'avons pas choysies et qui nous sont moins aggreables, ou, pour mieux dire, celles esquelles nous n'avons pas beaucoup d'inclination ; mais, pour parler net, celles de nostre vocation et profession. Comme, par exemple: cette femme mariee choysiroit toutes autres sortes d'abjection que celle de l'exercice du mariage ; cette Religieuse obeyroit a toute autre qu'a sa Superieure ; et moy je souffrirois plustost d'estre gourmandee d'une Superieure en Religion que d'un beaupere en ma mayson . Je dis qu'a chacun son abjection propre est la meilleure, et nostre choix nous oste une grande partie de nos vertus. Qui me fera la grace que nous aymions bien nostre abjection, ma chere Fille ? Nul ne le peut, que Celuy qui ayma tant la sienne, que, pour la conserver, il voulut mourir. C'est bien asses.

Vous treuvant plongee en l'esperance et pensee d'entrer en Religion, vous eustes peur d'avoir contrevenu a l'obeissance. Mais non, je ne vous avois pas dit que vous n'en eussies nulle esperance ni nulle pensee, ouy bien que vous ne vous y amusassies pas (lettre 351)

; parce que c'est chose certaine qu'il n'y a rien qui nous empesche tant de nous perfectionner en nostre vocation que d'aspirer a une autre, car, en lieu de travailler au champ ou nous sommes, nous envoyons nos bœufz avec la charruë ailleurs, au champ de nostre voysin, ou neanmoins nous ne pouvons pas moissonner cette annee. Et tout cela est une perte de tems, et est impossible que, tenant nos pensees et esperances d'un autre costé, nous puissions bien bander nostre cœur a la conqueste des vertus requises au lieu ou nous sommes. Non, ma Fille, jamais Jacob n'ayma bien Lia pendant qu'il souhaitta Rachel (Gn 29,25)

; et tenés cette maxime, car elle est tres veritable.

Mais voyés vous, je ne dis pas qu'on n'y puisse penser et esperer, mais je dis qu'on ne s'y doit pas amuser, ni employer beaucoup de ses pensees a cela. Il est permis de regarder le lieu ou nous desirons d'aller, mays a la charge qu'on regarde tous-jours devant soy. Croyés-moy, jamais les Israëlites ne peurent chanter en Babylone parce qu'ilz pensoyent a leur païs (Ps 136,1) ; et moy je voudrais que nous chantassions par tout.

Mais vous me demandes que je vous die si je ne pense pas qu'un jour vous quitties tout. a fait et tout a plat toutes choses de ce monde pour nostre Dieu, et que je ne le vous cele pas, ains que je vous laisse cette chere esperance. 0 doux Jesus, que vous diray-je, ma chere Fille ? Sa toute Bonté sçait que j'ay fort souvent pensé sur ce point et que j'ay imploré sa grace au saint Sacrifice et ailleurs ; et non seulement cela, mais j'y ay employé la devotion et les prieres des autres meilleurs que moy. Et qu'ay je apprins jusques a present ? Qu'un jour, ma Fille, vous deves tout quitter ; c'est a dire, affin que vous n'entendies pas autrement que moy, j'ay apprins que je vous dois un jour conseiller de tout quitter. Je dis tout; mais que ce soit pour entrer en Religion, c'est grand cas, il ne m'est encor point arrivé d'en estre d'advis ; j'en suis encor en doute, et ne voy rien devant mes yeux qui me convie a le desirer. Entendés bien, pour l'amour de Dieu ; je ne dis pas que non, mais je dis que mon esprit n'a encor sceu treuver dequoy dire ouy. Je prieray de plus en plus Nostre Seigneur affin qu'il me donne plus de lumiere pour ce sujet, affin que je puisse voir clairement l'ouy, s'il est plus a sa gloire, ou le non, s'il est plus a son bon playsir. Et sachés qu'en cette enqueste,je me suis tellement mis en l'indifference de ma propre inclination pour chercher la volonté de Dieu, que jamais je ne le fis si fort ; et neanmoins, l'ouy ne s'est jamais peu arrester en mon cœur, si que jusques a maintenant je ne le sçaurois dire ni prononcer, et le non, au contraire, s'y est tous-jours treuvé avec beaucoup de fermeté.

Mais parce que ce point est de tres grande importance, et qu'il n'y a rien qui nous presse, donnés-moy encores du loysir et du tems pour prier davantage et faire prier a cette intention ; et encor faudra-il, avant que je me resolve, que je vous parle a souhait, qui sera l'annee prochaine, Dieu aydant. Et apres tout cela, encores ne voudrois je pas qu'en ce point vous prissies entiere resolution sur mon opinion, sinon que vous eussies une grande tranquillité et correspondance interieure en icelle. Je vous la diray bien au long, le tems en estant venu; et si elle ne vous donne pas du repos interieur, nous employerons l'advis de quelque autre a qui, peut estre, Dieu communiquera plus clairement son bon playsir. Je ne voy point qu'il soit requis de se haster, et ce pendant vous pourres vous mesme y penser, sans vous y amuser et perdre le tems ; car, comme je vous dis, encores que jusques a present l'advis de vous voir en Religion n'a sceu prendre place en mon esprit, si est ce que je n'en suis pas entierement resolu. Et quand j'en serois tout resolu, encor ne voudrois je pas contester et preferer mon opinion ou a vos inclinations, quand elles seroyent fortes en ce sujet particulier (car par tout ailleurs je vous tiendray parole a vous conduire selon mon jugement et non selon vos desirs), ou au conseil de quelques personnes spirituelles que l'on pourrait prendre.

Demeurés, ma Fille, toute resignee es mains de Nostre Seigneur;

donnés luy le reste de vos ans, et le supplies qu'il les employe au genre de vie qui luy sera plus aggreable. Ne preoccupés point vostre esprit par des vaines promesses de tranquillité, de goust, de merites ; mays presentés vostre cœur a vostre Espoux, tout vuide d'autres affections que de son chaste amour, et le suppliés qu'il le remplisse purement et simplement des mouvemens, desirs et volontés qui sont dedans le sien, affin que vostre cœur, comme une mere perle, ne conçoive que de la rosee du ciel et non des eaux du monde (Pline, Hist Nat 9,35); et vous verres que Dieu nous aydera, et que nous ferons prou et au choix et a l'execution.

Quant a nos petites, j'appreuve que vous leur preparies un lieu dedans des monasteres, pourveu que Dieu prepare dedans leur cœur un lieu pour le monastere. C'est a dire, j'appreuve que vous les facies nourrir es monasteres en intention de les y laisser, moyennant deux conditions : l'une, que les monasteres soyent bons et reformés, et esquelz on face profession de l'interieur ; l'autre, que le tems de leur Profession estant arrivé, qui n'est qu'a seize ans, on sache fidellement si elles s'y veulent porter avec devotion et bonne volonté, car si elles n'y avoyent pas affection, ce seroit un grand sacrilege de les y enfermer. Nous voyons combien les filles receuës contre leur gré ont peyne de se ranger et resoudre. Il faut les mettre la dedans avec des douces et souëfves inspirations, et si elles y demeurent comme cela, elles seront bien heureuses et leur mere aussi de les avoir plantees dans les jardins de l'Espoux, qui les arrousera de cent mille graces celestes. Dressés leur donques ce party tout bellement et soigneusement; j'en suis bien d'advis.

Mais quant a nostre Aymee, d'autant qu'elle veut demeurer en la tourmente et tempeste du monde, il faut sans doute, avec un soin cent fois plus grand, l'asseurer en la vraye vertu et pieté ; il faut beaucoup mieux fournir sa barque de tout l'attelage requis contre le vent et l'orage ; il faut luy planter creusement dans son esprit la vraye crainte de Dieu et l'eslever es plus saintz exercices de devotion.

Et pour nostre Celse Benigne, je m'asseure que Monsieur son oncle (archevêque de Bourges) aura plus de soin de l'education de sa petite ame que de celle de son exterieur. Si c'estoit un autre oncle, je dirois que vous en eussies le soin vous mesme, affin que ce thresor d'innocence ne se perdist. Ne laissés pas pourtant de jetter dans son esprit des douces et souëfves odeurs de devotion, et de souvent recommander a Monsieur son oncle la nourriture de son ame. Dieu en fera a son playsir, et faudra que les hommes s'y accommodent.

Je ne vous sçaurois dire autre chose pour l'apprehension que vous aves de vostre mal, ni pour la crainte des impatiences a le souffrir. Vous dis je pas la premiere fois que je parlay a vous de vostre ame, que vous appliquies trop vostre consideration a ce qui vous arrive de mal et de tentation, qu'il ne failloit le considerer que grosso modo, que les femmes, et les hommes aussi quelquefois, font trop de reflexions sur leurs maux, et que cela entortilloit les pensees l'une dans l'autre, et les craintes et les desirs, dont l'ame se treuve tellement embarrassee qu'elle ne s'en peut demesler. Vous resouvient il de monsieur N. , comme son esprit s'estoit entortillé et entrelassé es vaines craintes sur la fin du Caresme, et que cela n'a esté nullement utile ? Je vous supplie pour l'honneur de Dieu, ma Fille, ne craignes point Dieu, car il ne vous veut faire nul mal ; aymés le fort, car il vous veut faire beaucoup de bien. Allés tout simplement a l'abry de nos resolutions, et rejettés les reflexions d'esprit que vous faites sur vostre mal comme des cruelles tentations.

Que puis je dire pour arrester ce flux de pensees en vostre cœur ? Ne vous mettes point en peyne de le guerir, car cette peyne le rend plus malade. Ne vous efforces point de vaincre vos tentations, car cet effort les fortifieroit ; mesprises les, ne vous y amuses point. Representés a vostre imagination Jesus Christ crucifié entre vos bras et sur vostre poitrine, et dites cent fois en baysant son costé : C'est icy mon esperance, c'est la vive source de mon bonheur; c'est le cœur de mon ame, c'est l'ame de mon cœur. Jamais rien ne me desprendra de ses amours ; je le tiens, et ne le lascheray point (Ct 3,4) qu'il ne m'ayt mis en lieu d'asseurance. Dites luy souvent : Que puis-je avoir sur terre ou que pretens-je au Ciel sinon vous, o mon Jesus ? Vous estes le Dieu de mon cœur et l'heritage que je desire eternellement (Ps 72,25). Que craignes vous, ma Fille ? Oyés nostre Seigneur qui crie a Abraham et a vous aussi : Ne crains point, je suis ton protecteur Gn 15,1).

Que cherchés vous sur terre sinon Dieu ? et vous l'aves. Demeurés ferme en vos resolutions ; arrestés vous en la barque ouje vous ay embarquee, et, vienne l'orage et la tempeste, vive Jesus, vous ne perires point. Il dormira, mais en tems et lieu il s'esveillera pour vous rendre le calme (Mt 8,24).

Mon saint Pierre, dit l'Escriture (Mt 14,29), voyant l'orage qui estoit tres impetueux, il eut peur ; et tout aussi tost qu'il eut peur, il commença a s'enfoncer et noyer, dont il cria : 0 Seigneur, sauvés moy. Et Nostre Seigneur le print a la main et luy dit : Homme de peu de foy, pourquoy as-tu douté ? Voyés ce saint Apostre : il marche pied sec sur les eaux, les vagues et les vens ne sçauroyent le faire enfoncer ; mais la peur du vent et des vagues le fait perdre, si son Maistre ne l'eschappe. La peur est un plus grand mal que le mal. 0 Fille depeu de foy, qu'est ce que vous craignés ? Non, ne craignes point; vous marches sur la mer, entre les vens et les flotz, mais c'est avec Jesus: qu'y a-il a craindre la ? Mays si la peur vous saysit, criés fort : 0 Seigneur, sauvés moy. Il vous tendra la main ; serrés la bien et allés joyeusement.

Bref, ne philosophés point sur vostre mal, ne repliqués point, allés franchement. Non, Dieu ne sçauroit vous perdre pendant que, pour ne le point perdre, vous vivres en nos resolutions. Que le monde renverse, que tout soit en tenebres, en fumee, en tintamarre ; mais Dieu est avec nous. Mais si Dieu habite es tenebres et en la montaigne de Sinaï, toute fumante et couverte de tonnerres, d'esclairs et de fracas (Ex 19,16), ne serons nous pas bien aupres de luy ?

Vivés, vivés, ma chere Fille, vivés toute en Dieu, et ne craignes point la mort. Le bon Jesus est tout nostre ; soyons tout entierement siens. Nostre tres honnoree Dame nostre Abbesse le nous a donné ; gardons-le bien, et courage, ma Fille. Je suis infiniment vostre, et plus que vostre.

FRANçs, E. de Geneve.

CCCLX A LA MêME (FRAGMENTS) Il faut faire tout valoir à la ville et à la campagne. - Le Saint propose en exemple la vie d'une vertueuse chrétienne de La Roche. - Exhortation à la poursuite de la sainteté.

[Août-septembre] 1606.

…………………………………………………………………………………………… car, ma Fille, il faut, comme un petit Jan, nourrir nos cœurs du miel sauvage (Mt 3,4) aussi bien que du commun; c'est a dire, faire tout valoir, a la ville et aux chams, pour la tres sainte dilection de Dieu. ……………………………………………………………………………………………… Je vous envoyeray bien tost le recueil de la vie d'une sainte villageoise de mon diocese (note 259), mariee, et qui, en quarante huit ans de vie, a donné toutes les marques d'une vie parfaitte dans l'interieur et dans l'exterieur ; car elle a esté une Monique dans son mesnage et une Magdeleine dans l'orayson. Ah, ma Fille, a qui tient-il que nous ne soyons saintz parmi tant d'exemples domestiques et estrangers, en la ville et aux chams ? Tout nous presche en faveur de la sainteté, et nous n'y allons que fort lentement. Je me treuve tres aneanty en moy mesme dans cette pensee. Helas, ma chere Fille, disons avec saint Augustin (Confess 8,8) : Que faysons-nous ? Les ignorans et les grossiers se levent, et, se levant devant nous, ilz ravissent les cieux; et nous croupissons dans nostre negligence ! Au moins, parmy cette misere, soyons humbles, et Dieu nous benira, et relevera nostre bassesse par sa sainte misericorde.

Revu sur les textes insérés dans un ancien Ms. de l'Année Sainte de la Visitation, conservé au Monastère d'Annecy. CCCLXI A LA PRéSIDENTE BRULART La sainte Communion nullement incompatible avec l'état du mariage. - Comment nous devons juger les actions et ce qui leur donne du prix. - Le moyen de n'être jamais bien saint. - Les emplois dans la maison d'un prince et en la maison de Dieu. - Humilité du Bienheureux. - Règles pour l'aumône. - A quelles conditions les confessions annuelles sont utiles.- Jeanne de Sales et " la vie des chams. " - La vertu des femmes mariées, " celle seule que saint Paul indique. "

Mi-septembre 1606 .

Ma tres chere Dame et tres aymee Seur,

A l'arrivee de monsieur de Sauzea, j'ay receu mille consolations par le recit quil m'a fait de tout ce qui se passe de dela, particulierement pour vostre regard. Allés tous-jours outre, ma chere Fille, et ne vous destournes point ni a droitte ni a gauche. Je suis en une occupation qui me tient la bride si courte que je ne me puis guere eschapper pour vous escrire selon mon souhait, ni a madame nostre Abbesse. Je respondray donques briefvement a ce que vous me demandes.

Communiés tout asseurement selon le conseil de messieurs de Berulle et Gallemand, puisque vous vous y sentes inclinee et consolee. Et ne vous mettes nullement en peyne de l'apparence quil y a de quelqu'irreverence pour l'exercice de la condition en laquelle vous estes ; car, ma chere Fille, il ni a null'irreverence, mais seulement un'apparence. Cet exercice la n'est nullement deshonneste devant les yeux de Dieu ; au contraire illuy est aggreable, il est saint, il est meritoire, au moins pour la partie qui rend le devoir et n'en recherche pas l'acte, mais seulement y condescend pour obeir a celuy a qui Dieu a donné l'authorité de se faire obeir pour ce regard.

Ma chere Fille, il ne faut pas juger des choses selon nostre goust, mais selon celuy de Dieu. C'est le grand mot : si nous sommes saintz selon nostre volonté nous ne le serons jamais bien ; il faut que nous le soyons selon la volonté de Dieu. Or, la volonté de Dieu est que, pour l'amour de luy, vous facies librement ainsy : que vous aymies franchement l'exercice de vostre estat. Je dis que vous l'aymies et cherissies, non point pour ce qui est exterieur et qui peut regarder la sensualité en elle mesme, mais pour l'interieur, par ce que Dieu l'a ordonné, par ce que, sous cette vile escorce, la sainte volonté de Dieu s'accomplit. Mon Dieu, que nous nous trompons souvent !

Je vous dis encor une fois quil ne faut point regarder a la condition exterieure des actions, mais a l'interieure, c'est a dire si Dieu le veut ou ne le veut point (lettre 353) Les conceptions mondaines se broüillent et meslent tous-jours parmi nos pensees. En la mayson d'un prince, ce n'est pas tant d'estre soüillon de cuisine comme d'estre gentilhomme de la chambre ; mais en la mayson de Dieu, les soüillars et soüillardes sont les plus dignes bien souvent, par ce qu'encor quilz se souillent, c'est pour l'amour de Dieu, c'est pour sa volonté et son amour; et cette volonté donne le prix a nos actions, non pas l'exterieur. Je me confons souvent en cette consideration, me voyant en une condition si excellente au service. 0 Dieu, faut-il donques que l'action qui, en l'exterieur, est si basse, soit si haute en merite, et mes predications, mes Confirmations, si relevees en l'exterieur, soyent si basses en merite pour moy, faute d'amour et de dilection (lettre 358) ! J'ay dit ceci de la sorte affin que vous sachies que la Communion n'est nullement incompatible avec l'obeissance, en quelque sorte d'action qu'on l'exerce. En l'ancienne Eglise, on communioit tous les jours (lettre 331), et neanmoins saint Paul ordonne aux mariés quilz ne se defraudent point l'un l'autre pour le devoir du mariage (1 Co 7,5). Cela soit dit pour une fois, et quil vous suffise que c'est la vraye verité.

Mais la partie qui recherche peche-elle point, si elle sçait que l'autre aye communié ? Et je vous dis que non, nullement, sur tout quand les Communions sont frequentes ; ce que j'ay dit de l'Eglise primitive en fait foy, et la rayson y est toute claire. Il y a plus : c'est que si la partie communiee recherchoit elle mesme, le jour de la Communion, le peché ne seroit que tres veniel et tres leger, a cause d'un peu d'irreverence qui entreviendroit. Mais ne recherchant pas, ains condescendant, c'est grand merite, et la grace de la Communion s'en accroit, tant s'en faut qu'ell'en amoindrisse. C'est asses.

Pourl'aumosne, vous deves sçavoir si c'est pas l'intention de monsieur vostre mari que vous en facies a proportion de vos facultés et des moyens de vostre mayson. Et par ce quil me semble que vous m'aves dit qu'ouy, il ni a nulle difficulté non seulement que vous les pouves, mais que vous les deves faire. Quant a la quantité, cela ne se peut mieux juger que par vous mesme. Il faut considerer vos moyens et vos charges, et sur cela proportionner vos aumosnes selon les necessités des pauvres : car en tems de famine, la mayson demeurant sobrement prouveüe, il faut estre plus liberal a donner ; en tems d'abondance, il est moins requis et est plus loysible de beaucoup espargner.

Pour escrire la confession, cela est indifferent ; mais pour vous, je vous asseure que vous n'en aves nul besoin, car je me resouviens que vous fistes exactement bien la generale, mesme sans l'avoir escritte. Ains, plusieurs n'appreuvent pas qu'on escrive, c'est a dire ayment mieux qu'on s'accuse par cœur. Les confessions annuelles sont bonnes, car elles nous rappellent a la consideration de nostre misere et nous font reconnoistre si nous avançons ou reculons, nous font rafraichir plus vivement nos bons propos ; mais il les faut faire sans inquietude et scrupule, non tant pour estre absous que pour estre encouragé, et n'est pas requis de faire si exactement l'examen, mais seulement de gros en gros. Si vous les pouves faire de la sorte, je les vous conseille; si moins, je ne desire pas que vous les facies.

Vous me demandies encor, ma chere Seur, un petit memorial des vertus plus propres a une femme mariee ; mais de cela je n'en ay pas le loysir. Un jour je vous en mettray quelque chose en escrit, car je desire de tout mon cœur de vous servir ; et bien que je sache que vous ne manques pas de bons conseilz, ayant la communication que vous aves avec tant de saintes et sçavantes ames, si est ce que, puisque vous voules encor le mien, je le vous diray.

Quant a ramener ma seur ce ne sera pas si tost, puisque ma mere la laisse a nostre madame l'Abbesse encor pour cett'annee. Vous faittes trop de faveur a cette petite et vile creature de la desirer aupres de vous, mais ma mere juge que la vie des chams est plus propre pour les filles de ce pais que celle des villes ; c'est cela qui luy fit prendre resolution d'en importuner plus tost madame de Chantal (lettre 351) que vous.

Et pour moy, je vous tiens pour si unies vous deux, qu'avec laquelle qu'elle soit, je croyray qu'elle sera encor avec l'autre. .

Quelle consolation de sçavoir que, de plus en plus, monsieur vostre mari reçoit de la douceur et suavité de vostre societé ! C'est la, l'une des vertus des femmes mariees, et celle seule que saint Paul indique (Tt 2,3).

Je vous supplie, ma chere Fille, ne me traittes point avec ceremonie, car je suis vostre bien sincerement. Nostre Seigneur soit a jamais le cœur, l'ame et la vie de nos cœurs. Amen.

FRANçs, E. de Geneve.

Revu en partie sur l'Autographe conservé à la Visitation de Chambéry.

CCCLXII AU CHEVALIER CHARLES DE LOCHE Renseignements fournis sur un jeune gentilhomme, en vue d'un mariage.

Cranves, 23 septembre 1606.

Monsieur,

J'ay receu les lettres ci jointes de monsieur le President et madame la Presidente , avec une troysiesme quilz m'escrivent sur un mesme sujet, affin que, selon mon advis, je vous en escrive de mon costé. Et bien que je ne puisse rien adjouster a leur recommandation, si ne dois-je pas refuser d'entrer en une si bonne compaignie et pour une si bonne cause .

Je diray donq, mais en toute sincerité et verité, que monsieur de Premery , duquel ilz vous parlent, est une des douces, belles et sages ames qu'on puisse rencontrer, et ne penseray jamais qu'une damoyselle ne soit heureuse de l'avoir pour mari. Quant a ses moyens, ilz sont telz que monsieur et madame la Presidente vous escrivent, et ses incommodités aussi, lesquelles, comme vous pourres aysement juger, peuvent estre bien aysement effacees ; ce qui ne sera pas plus tost fait, que l'on verra ce jeune gentilhomme croistre tous les jours en moyens et bonheur, qui me fait dire sans reserve qu'une damoyselle aura tous-jours beaucoup de contentement avec luy.

Mais pour adjouster quelque chose du mien a ce que monsieur et madame le President et Presidente vous en escrivent, je vous diray quil me semble que pour faire une response bien asseuree, il seroit [a] propos que avec quelque bon praetexte, vous allassies jusques a Neci pendant que monsieur le President y est encor, c'est a dire dans huit ou dix jours ; et la, vous pourries vous enquerir de toutes les particularités, voir le personnage sans faire semblant d'autre chose, et, par apres., prendre resolution selon ce que vous en connoistrés, puisque mesme ce gentilhomme dont il s'agit ne peut demeurer longtems quil ne prenne parti.

Voyla ce quil m'en semble, Monsieur, que vous croires bien sortir d'un cœur tout entier et franc en vostre endroit, comme je suis obligé de l'avoir pour tant d'amitiés et de faveurs que j'ay receues de vous, et pour la particuliere inclination que j'ay a souhaiter beaucoup de benediction a madamoyselle vostre fille. Nostre Seigneur veuille interposer sa sainte main en cett'affaire pour [la] conduire a son honneur et a vostre souhait.

Je suis ce pendant, Monsieur, Vostre serviteur affectionné, FRANçs, E. de Geneve.

XXIII septembre 1606, a Cranves.

A Monsieur Monsieur le Chevalier de Losche.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mlle Gavard, à Ville-en-Sallaz (Haute-Savoie). CCCLXIII AU DUC DE SAVOIE, CHARLES-EMMANUEL 1er Pauvreté du prieuré de Bellevaux attestée par le Saint.

Loëx, 28 septembre 1606.

Monseigneur,

Je receu, l'annee passee, commandement de Vostre Altesse de m'enquerir soigneusement des charges et revenuz du prieuré de Bellevaux (Lettres 2, note 301) ; ce que je fis, et treuvay qu'a la verité les charges emportoyent tout le revenu, ou peu s'en faut. Et cett'annee, estant allé en personne audit prieuré pour les visiter , j'ay encor mieux reconneu la grandeur de la pauvreté d'iceluy, y ayant veu les edifices presque tous ruinés, a la reparation desquelz le revenu de plusieurs annees ne sçauroit suffire. Dequoy le Prieur ayant desiré que je rendisse tesmoignage a Vostre Altesse, je ne l'ay pas sceu refuser, puisque la verité est bien telle. Je prie incessamment sa divine Majesté qu'elle veuille de plus en plus prosperer Vostre Altesse, de laquelle je suis, Monseigneur, Tres humble et tres obeissant serviteur et orateur, FRANçs, E. de Geneve. A Loex, le 2 8 septembre 1606.

CCCLXIV A L'EMPEREUR D'ALLEMAGNE, RODOLPHE II (FRAGMENT INéDIT) (en latin) Accusé de réception d'une lettre de Sa Majesté. - Souhaits de bénédictions.

Fillinges, 29 septembre 1606.

………………………………………………………………………………………. La lettre que ce secrétaire m'a apportée au nom de son auguste et sacrée Majesté m'est parvenue au moment que j'étais occupé à visiter les églises du territoire de Genève, en ce jour même du 29 septembre consacré par l'Eglise à honorer l'Archange saint Michel, pour la plus grande gloire du Christ. Empereur très grand et très auguste, que le Seigneur vous exauce au jour de la tribulation, que le nom du Dieu de Jacob vous protège ; qu'il vous envoie du ciel son assistance, et que du haut de Sion, il soit votre défenseur. Ainsi soit-il.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Mobile (Etats-Unis).

CCCLXV A LA BARONNE DE CHANTAL (FRAGMENTS) Les labeurs de la visite et l'ardeur du saint Evêque ; l'accueil qu'il reçoit dans le Faucigny. - Les illuminations d'une petite ville. - Comment " divertir " ses yeux " des curiosités de la terre. "

Bonneville, 2 octobre 1606 .

J'ay receu vostre derniere lettre, ma tres chere Fille, justement ainsy que je montois a cheval pour venir icy en cette action . ………………………………………………………………………………………. Je me porte bien, ma chere Fille, emmi une si grande quantité d'affaires et d'occupations qu'il ne se peut dire de plus. C'est un petit miracle que Dieu fait, car tous les soirs, quand je me retire, je ne puis remuer ni mon cors ni mon esprit, tant je suis las par tout ; et le matin, je suis plus gay que jamais. D'ordre, de mesure, de rayson, je n'en tiens point du tout maintenant (car je ne vous sçaurois rien dissimuler) ; et cependant, me voyla tout fort, Dieu mercy.

0 ma chere Fille, que j'ay treuvé un bon peuple parmi tant de hautes montaignes ! Quel honneur, quel accueil, quelle veneration a leur Evesque ! Avant hier j'arrivay en cette petite ville tout de nuit ; mais les habitans avoyent tant fait de lumieres, tant de festes, que tout estoit au jour. Ah ! qu'ilz meriteroyent bien un autre Evesque. …………………………………………………………………………………… Vivés joyeuse. Communies et les festes solemnelles et les Dimanches, quoy que ce soit consecutivement. Levés souvent vos yeux au Ciel pour les divertir des curiosités de la terre. A Dieu, ma Fille, mais a Dieu soyons-nous a jamais, comme il est nostre eternellement. Vive Jesus !

CCCLXVI A LA MêME Au retour de la visite, le Saint revoyant son âme en a compassion ; il veut profiter des loisirs de l'hiver suivant pour se remettre dans la ferveur. Les chevreuils et chamois des Alpes. - Histoire d'un berger à la recherche d'une vache. - Applications à un pasteur d'âmes.

Annecy, fin octobre 1606 .

………………………………………………………………………………..

…. et de prendre tant de loysir pour le faire que vous en soyes bien satisfaitte , comme j'espere que Dieu vous en fera la grace, et a moy qui le souhaite sans fin. Les conjurations que la bonne madame l'Abbesse(du Puits-d'Orbe) me fait d'aller-la sont si puissantes, qu'autre chose ne pourroit me retenir de l'entreprendre maintenant, sinon la plus grande gloire de Dieu qui me tient encor tout cloüé sur ce banq.

Quand j'ay voulu revoir mon ame a ce mien retour, elle m'a fait grande compassion, car je l'ay treuvëe si maigre et desfaitte qu'elle ressembloit a la mort. Je croy bien, elle n'avoit presque pas eü un moment pour respirer quattr'ou cinq mois durant. Je seray tout cest hiver aupres d'elle et m'essayeray de la bien traitter ; je ne prescheray point sinon en des petites congregations, assis dessus la chaire. Je seray auditeur d'un vertueux et fervent Capucin , et feray le cathechisme aux enfans et entendray les confessions ; et ainsy ne feray que des petits exercices qui n'estourdiront point mon cœur, mais le resveilleront seulement. J'ay bien desir de le rendre bon, affin quil serve a tant d'autres au service desquelz il est voüé, et particulierement au vostre.

Madamoyselle de Trave m'avoit dit qu'elle m'envoyeroit de ses lettres pour envoyer de dela, mais elles ne me sont point arrivees. Je me res-joüis dequoy vous treuveres de de ça cette connaissance et celle de M..... Je sçay bien que vous n'aves pas besoin d'autres connoissances pour estre consolee que de celle de Dieu, lequel vous treuveres indubitablement icy, ou il attend les pecheurs a penitence et les penitens a sainteté, comme il fait aussi a tous les endroitz du monde ; car je l'ay mesme rencontré tout plein de douceur et de suavité parmi nos plus hautes et aspres montaignes, ou beaucoup de simples ames le cherissoyent et adoroyent en toute verité et sincerité, et les chevreuilz et chamois couroyent ça et la parmi les effroyables glaces pour annoncer ses louanges. Il est vray que, faute de devotion, je n'entendois que quelque mot de leur langage, mays il me sembloit bien qu'ilz disoyent de belles choses : vostre saint Augustin (Enarr in Ps 68 ; 141; Conf 4,12 ; 13,31)

les eust bien entendu, s'il les eust veu.

Mais, ma chere Fille, vous diray-je pas une chose qui me fait frissonner les entrailles de crainte ? Chose vraye. Devant que nous fussions au païs des glaces, environ huit jours, un pauvre berger couroit ça et la sur les glaces pour recourir une vache qui s'estoit esgaree, et, ne prenant pas garde a sa course, il tumba dans une crevasse et fente de glace de douze piques de profondeur (lettre 358). On ne sçavoit quil estoit devenu, si son chapeau qui, a sa cheute, luy tumba de la teste et s'arresta sur le bord de la fente, n'eut marqué le lieu ou il estoit peri. a Dieu ! un de ses voysins se fit devaler avec une corde pour le chercher, et il le treuva non seulement mort, mais tout presque converti en glace; et, en cet estat, il l'embrasse, et crie qu'on le retire vistement, autrement quil mourra du gel. On le tira donques avec son mort entre ses bras, lequel, par apres, il fit enterrer. Quelz esguillIons pour moy, ma chere Fille ! Ce pasteur qui court par des lieux si hazardeux pour une seule vache ; cette cheute si horrible que l'ardeur de la poursuite luy cause, pendant quil regarde plus tost ou est sa queste et ou ell'a mis ses pieds que non pas ou il est luy mesme et ou il chemine ; cette charité du voysin qui s'abisme luy mesme pour oster son ami de l'abisme : ces glaces me devoyent elles pas ou geler de crainte ou brusler d'amour ?

Mais je vous dis ceci par impetuosité d'esprit ; [car, au] demeurant, je n'ay pas beaucoup de loysir de vous [entretenir] ….. Fille, apres mon retour de la [visite]….tient presqu'autant…aussi…….

Vive Jesus, et en luy toutes choses. C'est luy qui m'a rendu irrevocablement et inviolablement vostre.

FRANçs, E. de Geneve.

De ma petite seur je ne vous en dis rien. [Madame Brûlart] me dit qu'elle l'aura cet hiver a Dijon (lettre suvante)...

la Religion des Carmelines. Dieu veuille… [Il] me semble que nostre bonne madame Brulart [presse un] peu trop la bonn'Abbesse, laquelle estant boiteuse,……………………………………………………………..

CCCLXVII A LA PRéSIDENTE BRULART Pour bieu implanter la réforme, il faut commencer par de petites règles. Un père et un mari jaloux de leur autorité ; leur ingérence importune; condescendre pourtant à leurs volontés, - Marque pour éprouver la solidité de notre dévotion : quelquefois il faut laisser Notre-Seigneur. Ne pas rendre notre piété fâcheuse à notre entourage. - Que doit faire une âme chrétienne soumise, à l'égard de la sainte Communion, à deux autorités divergentes ? - Détachement de saint Jean-Baptiste. - Une femme du monde qui est arrivee bien haut, " - Lire sans scrupule la traduction des Psaumes de des Portes. - Un traité d'Alcantara. - Espoir d'aller au Puits-d'Orbe.

Annecy, [fin octobre] 1606.

Madame ma Seur,

Je vous escrivis, il y a six semaines (lettre 361), pour respondre a tout ce que vous m'avies demandé, et ne doute nullement que vous n'ayés receu ma lettre ; qui me fera tenir plus resserré en celle ci. Selon ce que vous me proposes par la vostre du 26 septembre, j'appreuve que nostre bonneAbbesse commence a bien establir ces petites regles que nostre pere (M.de Crépy) a dressees, non pas pour s'arrester la, mais pour passer par apres plus aysement a plus grande perfection. Rien ne nuit tant a cett'entreprise que la varieté des propositions qui se font, et sur tout celle qu'on fait d'une Regle si exacte, car cela espouvente l'esprit de nostre seur et des autres aussi. Il ne faut pas, ce me semble, leur dire combien elles ont de chemin a faire pour tout le voyage, mais seulement du jour a la journee ; et combien que nostre seur aspire a la perfection de la reforme, si ne faut-il pas pour cela la presser, car cela l'estourdiroit. Au contraire, il luy faut prescher la patience et longue haleyne ; autrement elle voudra que tout se face a coup, et sil y a quelque retardation, elle s'impatientera et quittera tout. Et a la verite, il y a occasion de se contenter de ce que Nostre Seigneur a mis en elle jusques a present ; il l'en faut remercier et luy en demander davantage.

Pour ma petite seur, je la vous laysse et ne m'en metz nullement en peyne ; mais je ne voudrois pas que nostre pere eut peur qu'elle ne devint trop devote, comm'il a tous-jours eü peur de vous, car je suis asseure qu'elle ne pechera point en exces de ce coste-la.

Mon Dieu, le bon pere que nous avons et le tres bon mari que vous aves ! Helas, ilz ont un peu de jalousie de leur empire et domination, qui leur semble estr'aucunement violé quand on fait quelque chose sans leur authorite et commandement. Que voules-vous, il leur faut permettre cette petite humanite. Ilz veulent estre maistres, et n'est ce pas la rayson ? Si est, certes, en ce qui depend du service que vous leur deves ; mais les bons seigneurs ne considerent pas que pour le bien de l'ame, il faut croire les directeurs et medecins spirituelz, et que, sauf les droitz quilz ont sur vous, vous deves procurer vostre bien interieur par les moyens juges convenables par ceux qui sont establiz pour conduire les espritz. Mais non obstant tout cela, il faut beaucoup condescendre a leurs volontes, supporter leurs petites affections et plier le plus quil se pourra, sans rompre nos bons desseins. Ces accommodemens aggreeront a Nostre Seigneur. Je vous l'ay dit d'autrefois (lettre 361) : moins nous vivons a nostre goust et moins il y a de nostre choix en nos actions, plus il y a de bonte et de solidite de devotion. Il est force que quelquefois nous laissions Nostre Seigneur pour aggreer aux autres, pour l'amour de luy.

Non, je ne me puis contenir, ma chere Fille, que je ne vous die ma pensee ; je sçai que vous treuveres tout bon ce qui vient de ma sincerité. Peut estre aves vous donné occasion a ce bon pere et a ce bon mari de se mesler de vostre devotion et de s'en cabrer ; que sçai-je, moy ? a l'adventure que vous vous estes un peu trop empressee et embesoignee, que vous aves voulu les presser eux mesme et les estraindre. Si cela est, sans doute c'est la cause qui les fait tirer a quartier maintenant. Il faut, s'il se peut, nous empescher de rendre nostre devotion ennuyeuse. Or, je vous diray maintenant ce que vous feres. Quand vous pourres communier sans troubler vos deux superieurs, faites-le selon l'advis de vos confesseurs ; quand vous craindres de les troubler, contentes vous de communier d'esprit, et croyes moy, cette mortification spirituelle, cette privation de Dieu aggreera extremement a Dieu et vous le mettra bien avant dans le cœur. Il faut quelquefois se reculer pour mieux sauter. J'ay souvent admiré l'extreme resignation de saint Jan Baptiste qui demeura si long tems au desert, tout proche de Nostre Seigneur, sans s'empresser de le voir, de le venir escouter et suivre (Lc 1,89 ; Jn 1,33). Et comment est ce qu'apres l'avoir veu et baptisé, il peut le laisser aller sans s'attacher a luy de presence corporelle, comm'il estoit si estroittement lié de presence cordiale ? Mais il sçavoit que ce mesme Seigneur estoit servi de luy par cette privation. de la presence reelle. Je veux dire que, pour un peu, Dieu sera servi si, pour regaigner l'esprit de ces deux superieurs quil vous a establiz, vous souffres la privation de la Communion reelle. Et me sera une bien grande consolation, si je sçai que cest advis que je vous donne ne mette point vostre cœur en inquietude. Croyes moy, cette resignation, cette abnegation vous sera tres-extremement utile.

Vous pourres neanmoins gaigner des occasions secrettes pour communier ; car, pourveu que vous deferies et compatissies a ces volontés de ces deux personnages et que vous ne les metties point en impatience, je ne vous donne point d'autre regle de vos Communions que celle que vos confesseurs vous diront, car ilz voyent l'estat present de vostr'interieur et peuvent connoistre ce qui est requis pour vostre bien. Je respons de mesme pour vostre fille : laisses-luy desirer la tressainte Communion jusques a Pasques, puisqu'elle ne la peut recevoir sans offencer son bon pere avant ce tems-la ; Dieu recompensera cett'attente.

Vous estes, a ce que je voy, au vray essay de la resignation et indifference, puisque vous ne pouves pas servir Dieu a vostre volonté. Je connais une dame, des plus grandes ames que j'are jamais rencontré , laquelle a demeuré long tems en telle sujettion sous les humeurs de son mari, que, au plus fort de ses devotions et ardeurs, il faillait qu'elle portast sa gorge ouverte et qu'elle fut toute chargee de vanités en l'exterieur, et qu'elle ne communiast jamais (sinon que ce fut a Pasques) qu'en secret et a desceu de tout le monde; autrement ell'eut excité mille tempestes en sa mayson. Et par ce chemin, ell'est arrivee bien haut, comme je sçai pour avoir esté son pere de Confession fort souvent. Mortifies-vous donques joyeusement, et a mesure que vous seres empeschee de faire le bien que vous desirés, faites tant plus ardemment le bien que vous ne desires pas (Rm7,15). Vous ne desires pas ces resignations, vous en desireries d'autres ; mais faites celles que vous ne desires pas, car elles en valent mieux.

Les Pseaumes de David traduitz ou imités par des Portes ne vous sont nullement ni defenduz ni nuysibles, au contraire vous sont proffitables. Lises-les hardiment et sans doute, car il ni en a point. Je ne contredis jamais a personne, mais je sçai fort bien que ces Pseaumes ne vous sont nullement prohibés et qu'il ni a nul lieu d'en faire scrupule. Il se peut faire que quelque bon pere n'aggree pas que ses enfans spirituelz les lisent, et peut estre le fait-il avec quelque bonne consideration ; mais il ne s'ensuit pas que les autres n'ayent d'aussi bonnes considerations, et voire meilleures, pour les conseiller aux leurs. Une chose est bien asseuree, c'est que vous les pouves lire en toute bonne conscience, comme aussi vous pouvies entrer au cloistre du Puys d'Orbe sans scrupule ; mais il ni a pourtant pas lieu de vous ordonner pœnitence pour le scrupule que vous en aves fait, puisque le scrupule mesme est un'asses grande peyne a ceux qui le nourrissent ou souffrent, sans qu'on en impose d'autres. Alcantara est fort bon pour l'orayson.

Tenes vostre cœur fort large pour y recevoir toutes sortes de croix et de. resignations ou abnegations pour l'amour de Celuy qui en a tant receu pour vous. Qu'a jamais son saint nom soit beni et que son royaume se confirme es siecles ceternelz.

Je suis en luy et par luy, Vostre, et plus que vostre, frere et serviteur, F.

Je pense tant remuer de pierres que l'annee prochaine je pourray me desrober pour voir nostre Puys d'Orbe ; mais il ne faut pas que pour cela nostre seur attende de faire tout doucement ce qui se pourra faire pour le bien de son Monastere. M.. [ViardotJ m'a escrit, et assez cordialement ; mais il me semble quil desire sçavoir pourquoy vous ne suives plus ses advis. Il n'est pas raysonnable quil le sache, mais il est bien raysonnable que vous luy rendies tous-jours de l'honneur; et ne faites nul semblant que je vous aye dit ce mot.

A Madame Madame la Praesidente Brulart,

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Périgueux.

CCCLXVIII A M, DU CHATELARD Le Saint ne pourvoit aux cures que par la voie du concours,

Annecy, 7 novembre 1606,

Monsieur,

J'honnore de tout mon cœur vostre mayson et me sens honnoré de l'appartenance que j'ay avec elle; c'est pourquoy, tout autant que mon pouvoir s'estendra, je luy veux tous-jours rendre service, Mais en l'occurrence que vous me marques, tout le monde sçait que j'ay les mains liees d'un lien indissoluble et que je ne puis les mettre a la provision des cures que par l'entremise du concours, duquel je ne puis forclorre personne, Les manquemens des effectz ont accoustumé d'estre interpretés pour manquemens de volontés ; mais je me prometz de la bonté de vostre esprit que vous donneres meilleur'interpretation a ma response, et que, voyant qu'ell'est vrayement veritable, vous ne laisseres pas de croyre que je souhaite autant d'avancement a monsieur vostre frere comme je fay aux miens propres, demeurant,

Monsieur,

Vostre serviteur tres affectionné, FRANçs, E. de Geneve. Le 7 novembre 1606.

A Monsieur Monsieur du Chatelard.

Revu sur l'Autographe conservé à Ferrare, Bibliothèque communale.

CCCLXIX A SA SAINTETé PAUL V (en latin) Le Saint s'excuse auprès de Sa Sainteté de déléguer son frère pour sa visite ad limina. - Il lui envoie un état de son diocèse et lui en résume les grandes lignes.

Annecy, 23 novembre 1606.

Beatissime Pater,

A l'approche de la cinquième année de mon épiscopat, avant l'achèvement de la quatrième. je dois, d'après la constitution du Siège Apostolique, faire une visite aux tombeaux des saints Apôtres. Mais ce voyage si long, je suis empêché de l'entreprendre, à cause de l'exiguité de mes revenus, de la difficulté des chemins et de l'intérêt de ce diocèse lui-même. C'est mon frère germain, chanoine de mon Eglise (jean-François de Sales), que j'envoie à ma place. Il portera l'état de ce diocèse, établi avec autant de clarté et de précision que possible , En voici le résumé: Vaste est la province, mais pareillement elle est très dévastée. Aussi, sa restauration exige des réformes qui ne peuvent s'accomplir, qu'en vertu de l'autorité du Siège Apostolique. C'est pourquoi, de toutes mes forces et avec le plus ardent désir, je réclame son assistance et son concours, avec cette bénédiction paternelle et cette bienveillance que Votre Sainteté accorde volontiers à ceux qu'Elle regarde comme des fils soumis en toute déférence.(1 Tm 3,4 ; 1 P2,18). D' Annecy, le lieu de notre pèlerinage (Ps 118,54) et de notre exil, où nous sommes assis, pleurant au souvenir de notre Genève (Ps 136,1), jusqu'à ce que le Seigneur change notre bannissement, comme le torrent sous le souffle du midi (Ps 125,4). Le 23e jour de novembre 1606.

De Votre Sainteté,

Le fils indigne et le très humble serviteur, FRANçOIS, Evêque de Genève.

Revu sur une copie appartenant à M. le chanoine Chevalier, aumônier de la Visitation d'Annecy.

CCCLXX AU P. JEAN-MATTHIEU ANCINA, DE LA CONGREGATION DE L'ORATOIRE (INéDITE) (en latin) Recommandation en faveur de Jean-François de Sales. Le Saint et ses amis de l'Oratoire de Rome.

Annecy, 23 novembre 1606.

Mon très Révérend et très honoré Père,

Tout en envoyant mon frère à Rome pour visiter les tombeaux des Apôtres, je viens, par cette lettre, me rappeler à vous comme votre très affectionné serviteur. Je vous supplie en même temps d'accorder à mon frère la faveur d'assister aux exercices de votre très pieuse Congrégation. J'ai une singulière estime, une grande considération pour elle, et notamment pour le R. P. Thomas Bozio (Lettres 2 note 26), l'un de ses membres. Peut-être, celui-ci ne se souviendra pas du cordial accueil qu'il me fit lorsque, étant moi-même à Rome, notre cher Prélat , de sainte mémoire, me conduisit si souvent à l'Oratoire. Notre Prieur de Bellevaux m'a dit, il y a quelque temps, qu'il avait envoyé l'argent au sujet duquel Votre Paternité m'a écrit. Je regrette que le pauvre homme ait tant de démêlés avec ses moines qui vraiment l'empêchent de faire du fruit : il ne faut pas aimer les contestations. (1 Tm 3,3). Daigne Votre Paternité me conserver en ses bonnes grâces et se ressouvenir de moi dans ses prières, puisque je suis Son très affectionné serviteur dans le Christ, FRANçOIS, Evêque de Genève. Le 23 novembre 1606.

Au Révérend et très honoré Père dans le Christ, Révérend Jean-Matthieu Ancina, Prêtre de la Congrégation de l'Oratoire.

Revu sur l'Autographe conservé à Milan, Archives du prince Trivulzio.

CCCLXXI A LA BARONNE DE CHANTAL (FRAGMENT) Nouvelles du Jubilé; part que le Saint y a prise. - Sa tranquillité parmi un monde d'affaires. - Amour que lui témoigne son peuple.

Annecy, vers le 25 novembre 1606.

………………………………………………………………………………………… Il faut vous dire un mot de moy, car vous m'aymes comme vous mesme. Nous avons eu ces quinze jours un tres grand Jubilé, qui sera par tout le monde, sur le commencement de l'administration du Pape et la guerre de Hongrie . Cela m'a tenu occupé, mais consolé, a la reception de plusieurs confessions generales et changemens de consciences, outre la mer de mes affaires ordinaires, entre lesquelles (je le dis a vous) je vis en plein repos de cœur, resolu de m'employer fidellement ci apres et soigneusement a la gloire de mon Dieu, premierement chez moy mesme, et puis en tout ce qui est a ma charge. Mon peuple commence fort a m'aymer tendrement, et cela me console. Tous les vostres de deça se portent bien et vous honnorent d'un honneur tout particulier. …………………………………………………………………………………………

CCCLXXII AU CARDINAL CéSAR BARONIUS Le Saint recommande son frère Jean-François à la bienveillance de Baronius. - L'hérésie de Genève, source d'aNgoisses pour l'Evêque ; il a besoin d'être soutenu auprès du Saint-Siège. - Le glorieux auteur des Annales a l'autorité nécessaire pour lui prêter cette assistance.

Annecy, 28 novembre 1606.

La bienveillance et la sainte amabilité que vous m'avez témoignées pendant mon séjour à Rome, me donnent plus de hardiesse pour implorer l'appui de votre intervention, aujourd'hui que j'envoie mon propre frère, chanoine de mon Eglise, visiter le seuil des saints Apôtres et demander au Saint-Siège Apostolique tous les remèdes nécessaires au relèvement de ce diocèse . Votre Illustrissime et Révérendissime Seigneurie n'a pas besoin que je m'attarde à lui exposer la pesanteur de mon fardeau, la difficulté du gouvernement ou la situation critique de cette Eglise. En deux mots, quand je considère Genève, cette malheureuse fille de Babylone (Ps 136,8), et quelques autres bourgades voisines entraînées dans le gouffre de l'hérésie, je ne puis m'empêcher de penser que je suis envoyé vers un peuple apostat, au front dur, au cœur indomptable, vers une maison affligeante, vers des scorpions (Ez 2,3). C'est pourquoi, Illustrissime et Révérendissime Seigneur, élevez-vous avec moi, je vous en supplie, contre les méchants, défendez-moi auprès du Saint-Siège contre les ouvriers d'iniquité (Ps 93,16). Alors, de même que de vos Annales , plus précieuses que l'or et la topaze (Ps 118,127), vous avez fait jaillir avec tant de bonheur le souffle de la bouche du Christ (2 Th 2,8)et son glaive à deux tranchants (Ps 149,6 ; He 4,12), de même vous déploierez l'autorité dont vous êtes revêtu, pour exercer la vengeance [du Seigneur] sur les nations schismatiques et ses châtiments sur les peuples hérétiques (Ps 149,7). Agréez, Illustrissime et Révérendissime Cardinal, les salutations de votre très dévoué serviteur; daignez lui continuer l'appui et l'honneur de votre bienveillance, et qu'en toutes choses le Christ vous soit propice. Annecy, en Savoie, le 28 novembre 1606.

CCCLXXIII A UN CARDINAL (MINUTE INéDITE) (en latin) François de Sales rappelle au Cardinal l'aimable accueil qu'il en reçut jadis. - Titres particuliers de son diocèse à la bienveillante protection du Souverain Pontife. - Difficultés que lui crée l'hérésie; pour les surmonter, il a besoin de recevoir du Saint-Siège aide et secours.

Annecy, fin novembre 1606.

Illustrissime, Révérendissime et mon très honoré Seigneur, Comme je dois visiter le seuil des Apôtres par l'entremise de mon propre frère et solliciter du Saint-Siège plusieurs remèdes nécessaires au bien de ce diocèse, j'ai recours avec de très humbles instances à l'intervention de Votre Illustrissime et Révérendissime Seigneurie. Quand j'étais Prévôt de l'Eglise qui est aujourd'hui la mienne, et qu'au nom de mon prédécesseur, je visitai les mêmes tombeaux apostoliques, je reçus de Votre Illustrissime et Révérendissime Seigneurie un accueil plein de bonne grâce et de parfaite obligeance. Je plaide aujourd'hui la cause de ce diocèse qui, plus que tous les autres diocèses du monde chrétien, mérite l'appui de la bienveillance apostolique, la faveur des prélats et la sympathie de tous les gens de bien. Vous savez le lieu de ma demeure, ll1ustrissime et Révérendissime Seigneur: c'est Genève, c'est-à-dire le trône de Satan. J'ai pour adversaires un grand nombre d'hommes qui tiennent la doctrine du diable (Ap 2,13). Si contre eux le combat est engagé, comme il convient, avec le glaive de la bouche du Christ (Ap 1,16), défaillant ils s'évanoniront comme la fumée (Ps 26,20). Or, si je trouve en moi la volonté de faire le bien, je ne trouve pas le moyen de l'accomplir (Rm 7,18), à moins que le Seigneur ne m'envoie son secours (Ps 19,3) du Saint-Siège qu'il a fondé. Pour lui rendre hommage et gloire, je souhaite que le même Christ et Seigneur prolonge le plus longtemps possible la prospérité de vos jours, Illustrissime et Révérendissime Seigneur, dont je baise la pourpre.

Revu sur l'Autographe qui en 1891 appartenait à

D. Ponte, prêtre de Turin .

CCCLXXIV A UNE RELIGIEUSE Exhortation à bénir Dieu pour une grâce reçue. - Le grand point de l'humilité pour une Religieuse. - Les humilités les plus fines. - Le parler hautain, intempéré et la bienséance religieuse.

Annecy, décembre 1606.

Ouy da, ma bonne et chere Fille, benissons Dieu ensemblement de cette heureuse journee en laquelle, par un feu tout nouveau, vous renouvellastes l'holocauste de vostre cœur, offert et voüé pieça a la divine Majesté;

et que ce jour, donques, soit conté entre les jours memorables de nostre vie. Oh ! qu'il tienne le second rang apres celuy de nostre Baptesme : jour du renouvellement de nostre temple interieur ; jour auquel, par un eschange favorable, nous consacrasmes nostre vie a Dieu pour ne plus vivre qu'en sa mort ; jour fondement, Dieu aydant, de nostre salut ; jour presage de la sainte et desirable eternité de gloire, jour duquel le souvenir nous res-jouira non seulement en la mort temporelle, mais encor en la vie immortelle. Helas ! ma tres chere Fille, il est vray : Dieu, ce me semble, vous faisoit alhors renaistre spirituellement entre mes bras interieurs, qui vous embrasserent, certes, tendrement, et mon cœur fut tout dedié au vostre.

Or, je sçai bien que vous aves tres souvent sujet d'exercer l'amour du mespris, des rebroüemens et de vostre propre abjection. Faites bien cela ; car c'est le grand point de l'humilité de voir, servir, honnorer et s'entretenir es occurrences et a propos (car il ne faut pas se rendre importune en la recherche) avec ceux qui nous sont a contrecœur, et demeurer humble, sousmise, douce et tranquille entr'eux. C'est un point tres admirable ; car voyes vous, ma Fille, les humilités que l'on voit le moins sont les plus fines. Mais pour l'exterieur pourtant, je voudrois bien, a cause de la bienseance religieuse, que vous vous corrigeassies de cette parole hautaine et intemperee. Ce n'est rien de ressentir ces mouvemens de cholere et d'impatience, pourveu qu'ilz soyent mortifiés a mesure que vous les voyes naistre ; c'est a dire que vous taschies de vous remettre au lien et pacification du cœur, car cela estant, encor bien que le combat durast tout le jour, ce seroit de l'exercice, mais non pas de la perte pour vous.

Ayés bon courage, ma Fille ; je voy bien que Nostre Seigneur nous veut aymer et rendre siens. ]'espere en Nostre Dame que jamais aucun feu n'embrasera nos cœurs que celuy du saint amour de son Filz, pour lequel je suis en toute verité tout vostre.

FRANçs, E. de Geneve.

CCCLXXV AU PRéSIDENT ANTOINE FAVRE (INéDITE) Conseils affectueux du Saint à son ami. - Les dévotions du Jubilé.

Annecy, 10 décembre 1606 .

Monsieur mon Frere,

En vous attendant, madame vostre chere Presidente et moy nous prions pour vostre santé emmi les devotions du Jubilé, et nous entretenons de vostre retour et comme, si une fois nous vous pouvons tenir, nous ne permettrons plus que vous nous laissies. Revenes donq, mon cher Frere, mais revenés apres avoir bien confirmé vostre santé, laquelle nous est praetieuse plus qu'il ne se peut dire. Et si l'asseurance que vous prendrés de la nostre peut servir a l'avancement de la vostre, vous vous porteres bien, puisque tout ce qui est vostre icy se porte si bien. Je suis tous-jours sans nouvelles ; vous estes aussi en lieu ou il ne faudroit pas vous en envoyer, car vous les auriés la a meilleur marché. Je suis entre deux praedications, l'une que je viens de faire, l'autre que je dois faire demain, entre lesquelz (sic) je diray cette verité, que je suis inviolablement, Monsieur mon Frere, Vostre humble frere et tres fidelle serviteur, FRANçs, E. de Geneve.

2 Dimanche de l'Advent.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. de Fontenay, château de Fourdevaux (Nièvre).

CCCLXXVI A MADEMOISELLE CLéMENT Le désir du cloître doit être sans inquiétude. - Une croix très sainte.- Jamais le Sauveur " ne manque aux ames qui aspirent en luy. " -. Envoi du Saint.

Annecy, 14 décembre 1606.

Madamoyselle,

Ce m'est tous-jours bien de la consolation de sçavoir que vostre cœur s'avance en l'amour de Nostre Seigneur, comme monsieur de Bluci m'en [a] asseuré, bien quil ne m'a parlé qu'en bloc, ne m'ayant particularisé qu'un desir que vous aves d'estre Religieuse. Le desir est bon sans doute, mais il faut que vous ne luy permeties pas de vous inquieter, puisque, pour le present, vous ne le pouves pas reduir'en effect. Si nostre Sauveur veut quil reuscisse, il le procurera par des moyens convenables qu'il sçait et que nous ne sçavons pas encor. Mais ce pendant, faites bien la besoigne qui est devant vos yeux maintenant; c'est a dire, continués a faire tout doucement vos exercices spirituelz, rendes vostr'esprit et vostre cœur cent fois le jour entre les mains de Dieu, le luy recommandant en toute sincerité. Voyes quelles occasions vous rencontrés tous les jours pour servir sa divine Majesté, soit pour vostr'advancement, soit pour celluy du prochain, et les employes fidellement ; car voyes vous, ma Fille, vous pouvés beaucoup proffiter si vous aymes bien Dieu et sa gloire. .

Je sçai que l'abandonnement de vostre pere vous afflige, mais repetes souvent et de cœur et de bouche la parole du Profete (Ps 26,10) : Mon pere et ma mere m'ont delaissé, et le Seigneur m'a eslevé a soy. C'est une croix, sans doute, a une fille que d'estre ainsy abandonnee du secours des hommes ; mais c'est une croix tressainte et qui est la plus propre pour gaigner plus entierement l'amour de Dieu. Il faut avoir un grand courage en cet heureux amour divin, et une grande confiance sur l'asseurance que nous avons que jamais ce celeste Espoux ne manque aux ames qui aspirent en luy.

Je vous envoye sur ce propos une petite croix, au milieu de laquelle il y a une sainte Tecle martire, a la vëue de laquelle vous vous animeres a souffrir beaucoup pour Nostre Seigneur. Ce n'est pas pour eschange de vostre beau present, mais seulement pour souvenance de la pure affection que je porte a vostre ame en Nostre Seigneur, auquel je vous prie de me recommander souvent, comme Vostre tres asseuré et bien humble en sa sainte Croix, FRANç', E. de Geneve.

XlIII decembre 1606.

A Madlle

Madlle Clement.

Revu sur l'Autographe appartenant à Mme de Pampelonne, à Valence.

CCCLXXVII A L'EMPEREUR D'ALLEMAGNE, RODOLPHE II (INéDITE) (en latin) Accusé de réception d'une lettre qui invitait le Saint à la diète de Ratisbonne.

Annecy, 25 décembre 1606.

Nous, François de Sales, Evêque et Prince de Genève, certifions qu'on nous a remis la lettre par laquelle Sa Majesté Impériale, toujours auguste, nous avertit que doit se tenir la diète convoquée jusqu'ici pour le 16 mai de l'année prochaine . Que Dieu très bon très grand, nous l'en supplions avec toute la ferveur de nos désirs, envoie du ciel son assistance à la Couronne Impériale, et que du haut de Sion il la protège (Ps 19,3).

Annecy, en Savoie, le jour même de la Naissance du Rédempteur, l'an 1606.

FRANçOIS, Evêque et Prince de Genève, de notre propre main.

Revu sur une copie authentique de l'Autographe conservé à Vienne, Archives Impériales.

CCCLXXVII bis (lettre MMXXII du volume XXI reclassée) (1) A LA BARONNE DE CHANTAL (INéDITE) Le cours d'une année et l'eau sur la grève. - Humilité et confiance. - Le " petit Agnelet d'innocence" secouant sa toison sur les coeurs largement ouverts du côté du Ciel. - Raisons du silence de tout un mois. - Les voeux d'un Saint.

Annecy, 30 décembre 1606.

Il ne m'est pas advis, ma chere Fille, que ce soit vous escrire quand je vous escris si peu, mais il faut que je m'accommode a la necessité. Nous voyci en fin au bout de cett' annee 1606, et je treuve qu'elle s'est escoulee comme l'eau sur la greve, sans avoir laissé en mon ame aucun' autre chose que de l'ordure et quelques petites coquilles vuides, de certaines vaines apparences d'avancement et de certains desirs sans effect, Mais avec cela, ma tres chere Fille, je ne pers point courage, et pendant que Dieu me donnera des annees, des mois, des semaines, des jours et des heures a vivre en ce monde, j'espereray tous-jours la sainte et glorieuse éeternité de l'autre.

Et vous, ma chere Fille, n'estes vous pas toute pleyne d'esperance, mais d'un'esperance vive et qui dilate le cœur, le renforçant contre les difficultés du chemin ? Si faut, ma Fille, il faut avoir un cœur grand, bien large et bien estendu, affin de recevoir la celeste rosee que le petit Agnelet d'innocence secoüera sur nos ames a cette Circoncision, et dont sa blanche layne, sa toyson et son humanité est toute detrempee ; car bien que les goutes soyent encor toutes petites, si ne sont elles receües que par les cœurs fort ouvertz du costé du Ciel. Vous aves bien ouy dire que les mere perles s'ouvrent comme cela pour vivre de rosee (Mattioli in Dioscor. 2,4 ; TAD 3,2 ; IVD préface)

, et qu'elles se tiennent egalement et fermees aux eaux d'embas et ouvertes a celles d'en haut.

Je suis un peu court de loysir, ]'ay receu une de vos lettres de Tote (2), du mois d'octobre, et elle m'est arrivé (sic) le jour Saint Estienne, Au paravant, j'en receu un' autre de Bourbilly, ou ma petite seur estoit aussi (3). Je ne sçay laquelle est la premiere, car la derniere n'estoit point datee ; toutes deux neanmoins sont escrittes avant l'arrivee du lacquay de Mme du Puis d'Orbe (4), Je m'accuse de ne vous avoir point escrit de tout ce moys de decembre, par ce que j'ay esté quelque tems a Sales aupres de ma bonne mere, laquelle est attachee sur la croix par les piedz, souffrant extremement de la goutte, Et estant de retour, il m'arriva un vomissement si fort et qui me travailla si estrangement la poitrine, que je fus contraint de ne point lire ni escrire quelques jours durant, pendant lesquelz je perdis la commodité de ceux qui alloyent a Lion, Or tout cela n'est rien, ma chere Fille ; je me porte fort bien maintenant, et si bien que je fis tous les Offices et de la nuit et du jour de Noël, despuis lequel je me suis encor beaucoup mieux treuvé, Dieu merci.

Vivés joyeuse, ma chere Fille, et conservés uniquement vostre cœur pour vostre Sauveur. Je le supplie d'estre nostre Tout, et que nous soyons tout a luy. Sa Majesté sçait combien mon souhait est entier pour ce regard, et qu'en toutes les actions de mon ame la vostre a tous-jours sa bonne part, ains le tout.

Je suis sans fin et sans reserve tres uniquement vostre en Celuy a qui je veux que nous soyons sans fin et sans mesure. Il soit beni a jamais. Amen.

F.

Le penultiesme de l'an 1606.

J'ay receu le cantique, qui est bien beau, mais il est trop relevé pour le faire chanter au cathechisme (5). A Dieu, ma Fille, tout ce qui m'appartient est vostre, specialement ma mere. VIVE JESUS ! A Madame

Madame la Baronne de Chantal, m. f. (ma fille).

Revu sur l'Autographe conservé à Florence, au Monastère de Sainte-Marie-Madeleine de Pazzi.

(1) Lettre découverte tardivement et reclassée à la date voulue (2) Non loin de Bourbilly (arrondissement de Semur) se trouve le petit village de Thoste. Le château, dont les bâtiments encore subsistants sont aujourd'hui convertis en ferme, existait déjà au XIIe siècle. Il devint en 1535 la propriété de Jean Frémyot, grand-père de la baronne de Chantal. Pendant les troubles de la Ligue, Thoste fut le premier refuge des membres du Parlement de Bourgogne fidèles au roi. C'est dans ce château que mourut la jeune sœur de l'Evêque de Genève (L3, note 422), et là encore que la Maison de Sales retrouva une fille, par le mariage de Marie-Aimée de Rabutin avec le baron de Thorens (L4, note 176). Thoste passa plus tard dans la famille de Neufchèzes, et changea ensuite plusieurs fois de maîtres. (D'après de Franqueville, Hist. de Bourbilly, Paris, 1907, char. IV, p. 48.) , (3) Jeanne de Sales, confiée depuis plus d'un an à Mme de Chantal. (L12, note 360 ; L3, note 186) (4) Rose Bourgeois (L2, note 296). (5) Quelque temps après, la pieuse Baronne envoyait à son saint Directeur des cantiques moins relevés ; mais cette fois encore François de Sales ne put les faire " chanter en son cathechisme, " car il était trop " meslé par la dedans. " (L3, note 335)

ANNEE 1607 CCCLXXVIII A UNE RELIGIEUSE Le devoir d'une âme qui veut aimer Dieu. - La définition du courage d'après les mondains et d'après les chrétiens. - Le courage de " nostre Capitaine, de sa Mere, de ses Apostres. " - Il ne suffit pas " de ne faire pas mal. "

Annecy, janvier 1607.

C'est avec ma Fille qui est bonne, et de laquelle je sens le cœur inebranlable en la sainte amitié qu'elle me porte, que je me donne tout loysir de respondre. Le tems aussi a esté employé parmi des grans embarrassemens que nostre Jubilé (note 299)

m'a apporté despuis.

Vrayement, ma tres chere Fille, les resolutions que vous me communiquies estoyent toutes telles que je les vous pouvois desirer, et faites bien ainsy : ne desmordés nullement de la sainte humilité et de l'amour de vostre propre abjection (lettre 374). Sachés que le cœur qui veut aymer Dieu ne doit estre attaché qu'a l'amour de Dieu. Si ce mesme Dieu luy en veut donner d'autre, a la bonne heure ; s'il ne luy en veut point donner d'autre, a la tres bonne heure encor. Mais je pense bien pourtant que cette bonne fille ne tiendra pas son cœur ; j'en serois grandement marri pour l'amour d'elle, qui commettroit une grande faute.

Helas, ma chere Fille, que c'est un mauvais langage d'appeller courage la fierté et vanité ! Les Chrestiens appellent cela lascheté et coüardise ; comme au contraire, ilz appellent courage la patience, la douceur, la debonnaireté, l'humilité, l'acceptation et amour du mespris et de la propre abjection. Car tel a esté le courage de nostre Capitaine, de sa Mere et de ses Apostres et des plus vaillans soldatz de cette milice celeste ; courage avec lequel ilz ont surmonté les tyrans, sousmis les Rois et gaigné tout le monde a l'obeissance du Crucifix.

Soyés esgale, ma tres chere Fille, envers toutes ces bonnes filles ; salués-les, honnorés-les, ne les fuyés point ; ne les suivés non plus qu'a mesure qu'elles tesmoigneront de le desirer. Ne parlés point de tout ceci qu'avec une extreme charité.

Taschés de tirer cette ame que vous devés visiter, a quelque sorte d'excellentes resolutions . Et je dis excellentes, parce que ces petites resolutions de ne faire pas mal ne sont pas suffisantes : il en faut une de faire tout le bien qu'on pourra et de retrancher non seulement le mal, mais tout ce qui ne sera pas de Dieu et pour Dieu.

Or sus, nous nous verrons, s'il plaist a Dieu, avant Pasques. Vivés toute a Celuy qui est mort pour nous, et soyés crucifiee avec luy. Il soit beni eternellement par vous, ma tres chere Fille, et par moy qui suis sans fin vostre.

FRANç', E. de Geneve.

CCCLXXIX A M. JACQUES DE BAY (MINUTE) (en latin) Remerciements de saint François de Sales pour un envoi d'auteur.

Annecy, [janvierl 1607.

Au très illustre et vénéré M. le Docteur de Bay, Professeur de théologie et très digne Président du Collège de Savoie, le meilleur des saluts dans le Christ. J'ai reçu un deuxième exemplaire du remarquable ouvrage que vous avez publié sur le très auguste Sacrement de l'Eucharistie, pour l'utilité du public, et que vous m'avez dédié . Sans doute, excellent Docteur, vous serez surpris que j'aie différé plus qu'il ne convenait de vous adresser mes si justes remerciements. Certes, j'en serais moi-même tout confus, si la charge de la visite générale de mon diocèse (elle m'a occupé une bonne partie de l'année passée) ne m'avait empêché, pendant plusieurs mois, de recevoir l'ouvrage et votre lettre, et de vous envoyer la mienne. De plus, à mon retour, c'est à peine si j'ai trouvé quelqu'un pour lui confier ce billet, à cause des divers chemins détournés qu'il faut prendre pour aller à vous. Sans cela, je ne suis pas indifférent au point de ne pas sentir combien je suis redevable à votre bienveillance. C'est elle qui a conçu la pensée et le désir de songer à moi, parfaitement inconnu et n'ayant aucun titre à la notoriété (si l'on ne tient pas compte du caractère épiscopal que je partage avec beaucoup d'autres), pour me dédier ce précieux ouvrage.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.

CCCLXXX A MONSEIGNEUR PIERRE-FRANçOIS COSTA, éVêQUE DE SAVONE, NONCE APOSTOLIQUE A TURIN (FRAGMENT INéDIT) Lettre de créance pour les députés envoyés à Turin par l'Evêque et le clergé du diocèse de Genève.

Annecy, 15 janvier 1607

... Ces députés du clergé du diocèse se rendent [à Turin], pour remettre à Votre Seigneurie Illustrissime et Révérendissime les notes des revenus ecclésiastiques et recevoir de vous les ordres nécessaires pour le paiement des décimes, mais aussi parce que son Altesse Sérénissime nous demande maintenant la prestation du serment de fidélité, comme on l'appelle. Quant à ce dernier, je n'y vois aucune difficulté, puisqu'on a fait ainsi jusqu'à présent……………………………………

Revu sur une copie authentique conservée à Rome, Archives Vaticanes, Borghese.

CCCLXXXI A LA BARONNE DE CHANTAL L'ambition des pères. - La vraie grandeur des veuves et des Evêques. - La " sagette " et le carquois du divin Archer.- Vivre joyeuse et courageuse.

Annecy, 20 janvier 1607

Mon Dieu qui void mon cœur sçait qu'il est plein de beaucoup de grans souhaitz pour vostre advancement spirituel, ma chere Fille. Je suis vrayement comme les peres, qui ne se contentent jamais ni ne se peuvent assouvir de parler avec leurs enfans des moyens de les aggrandir. Mais que vous diray je pour cela, ma chere Fille ? Soyés tous-jours bien petite et vous appetissés tous les jours devant vos yeux. 0 Dieu, que c'est une grandeur bien grande que cette petitesse ! C'est la vraye grandeur des vefves, mais bien encor des Evesques. Demandés-la, je vous supplie, continuellement pour moy qui en ay tant de besoin. Que soyons nous a jamais attachés a la Croix, et que cent mille coups de flesches transpercent nostre chair, pourveu que le dard enflammé de l'amour de Dieu ayt premierement penetré nostre cœur. Que cette sagette nous face mourir de sa sainte mort, qui vaut mieux que mille vies. Je m'en vay en supplier l'Archer qui en porte le carquoy, par l'intercession de saint Sebastien, duquel nous celebrons aujourd'huy la feste. Tenés vostre cœur au large, ma chere Fille, et pourveu que l'amour de Dieu soit vostre desir et sa gloire vostre pretention, vivés tous-jours joyeuse et courageuse. 0 Dieu, mais que je souhaitte ce cœur du Sauveur pour Roy de tous les nostres ! Je ne puis plus escrire, et suis celuy que Dieu a voulu estre vostre en la façon que luy seul sçait. A luy soit honneur et gloire eternelle (Rm 16,27). Amen.

FRANç', E. de Geneve.

CCCLXXXII A SA SAINTETé PAUL V (en latin) Le Saint prie le Souverain Pontife d'accueillir paternellement un gentilhomme converti qui a donné des gages de fidélité.

Annecy, 20 janvier 1607 .

Très Saint Père, Le Siège Romain séduit d'ordinaire par sa majestueuse splendeur tous les chrétiens de l'univers; cependant, Votre Sainteté, par l'attrait de sa douceur, gagne surtout les cœurs de ceux qui, des ténèbres de leurs erreurs, sont venus se ranger sous son autorité. Le personnage qui se présente à vous est de ce nombre . Comme il désirait visiter les saints lieux, il m'a demandé, pour Votre Sainteté, afin d'être plus favorablement et plus librement admis à ses pieds, une lettre où je rendisse témoignage, comme c'est la vérité, de sa religion et de sa foi. J'ai cru qu'il fallait lui délivrer cette attestation, autant pour remplir mon devoir envers lui, que pour rendre justice à sa piété ; c'est précisément à cause de sa piété, qu'il est digne de toute considération et de toute estime. Cet homme, en effet, que sa noblesse et sa condition plaçaient au premier rang de ses concitoyens, a mieux aimé vivre méprisé dans la maison du Seigneur que d'habiter sous les pavillons des pécbeurs (Ps 83,11);il y a longtemps qu'il en eût retiré sa femme et ses enfants, si l'évènement avait répondu à son désir. Sa constance dans la religion et dans la piété a subi le choc de neuf années entières et moi-même je l'ai beaucoup mise à l'épreuve. C'est pourquoi, prosterné en esprit avec lui au baisement de vos pieds, je sollicite très ardemment pour lui et pour moi le très doux regard de Votre Sainteté.

De Votre Sainteté,

Le très humble et indigne serviteur et fils, FRANçOIS, Evêque de Genève . Annecy, le 20 du mois ... 1607.

Au très Saint Père, Seigneur dans le Christ, Paul V, Souverain Pontife.

Revu sur l'original conservé à Rome, Archives Vaticanes, Borghese. CCCLXXXIII AU CARDINAL PIERRE ALDOBRANDINO (Lettres 2, note 90) (en latin) Le Saint recommande au Cardinal un gentilhomme converti.

Annecy, 30 janvier 1607.

Illustrissime, Révérendissime et très honoré Seigneur, Je dois, comme je le fais en toute humilité, supplier Votre lllustrissime et Révérendissime Seigneurie, de daigner ouvrir les bras de sa bonté et de sa charité au gentilhomme, porteur de la présente lettre. Elevé dans l'hérésie, porté au faîte des honneurs dans sa ville de Lausanne, il a néanmoins sacrifié tous les biens, tous les honneurs terrestres pour servir le Christ Notre-Seigneur. Et non seulement il a sacrifié ses biens, mais, on peut le dire, il a même renoncé à sa femme et à ses enfants. Cependant, il a toujours eu pour ce qui concerne leurs âmes, le soin et la sollicitude convenables ; en effet, par ses lettres, il les a tellement attirés à la connaissance de la vérité, que s'il pouvait les pourvoir d'un abri par

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docteur de l'église catholique

1567 - + 28 décembre 1622

Lettres - tome 4 1608 (suite) - 1610

Tome XIV de l'édition d'Annecy.

historiques : 260 - Fac Similé : 136

Lettres de SFS : 10

Les Religieuses du 1er Monastère de la Visitation Sainte-Marie d'Annecy ayant sollicité, le 21 novembre 1904, de notre Saint-Père le Pape Pie X une bénédiction particulière en faveur de l'Edition des Œuvres de leur saint Fondateur, Sa Sainteté a daigné les honorer d'un Bref adressé à Mgr Campistron, Evêque d'Annecy, le 1er janvier 1905. On donne ci-après la traduction de ce document qui a pénétré de gratitude respectueuse et rempli d'un nouveau courage ceux qui travaillent à l'entreprise.

PIE X, PAPE

Vénérable Frère, salut et bénédiction Apostolique.

Naguère, au nom des Filles de saint François de Sales du Monastère d'Annecy, qui préparent avec soin une remarquable édition des Œuvres complètes de leur bienheureux Père Fondateur, vous Nous avez remis vous-même tous les volumes parus jusqu'ici. Que ce présent, avec la lettre pleine d'affection qui l'accompagnait, Nous ait été fort agréable, il est à peine besoin de le dire.

Il faut voir dans cette publication, non seulement un témoignage insigne de piété rendu au saint Auteur par les disciples de sa doctrine, mais encore une œuvre opportune pour l'Eglise, et surtout pour le clergé. On trouve en effet chez François de Sales une qualité qui lui est propre et qui procède de l'amour de Jésus-Christ dont il est tout embrasé : le don merveilleux de suave persuasion, dont la force est presque irrésistible, soit pour ramener à la sagesse du catholicisme les esprits égarés par de folles doctrines, soit pour guérir les âmes de toute mauvaise affection, les porter ensuite à la vertu et jusqu'aux sommets de la sainteté. Quel secours assuré que les enseignements et l'esprit d'un si grand génie, s'ils étaient une fois gravés profondément dans l'âme des ministres sacrés, aujourd'hui surtout où la vérité divinement révélée et l'intégrité de la morale chrétienne ont tant à souffrir de notre siècle!

Aussi, c'est par un bienfait de la divine Providence, semble-t-il, que saint François de Sales a reçu dans notre temps un nouvel éclat avec le titre de Docteur de l'Eglise. Mais c'est encore, croyons-Nous, par une inspiration de la divine Bonté qu'on a entrepris de donner au public une nouvelle et meilleure édition de tous les écrits qu'il a laissés. Nous Nous réjouissons que ce travail se poursuive dans de telles conditions qu'il satisfait au-delà les plus difficiles en cette matière. Ce succès, il faut l'attribuer non seulement à l'habileté peu commune et à l'activité des Religieuses de la Visitation, mais aussi au zèle des hommes très instruits qui dirigent et secondent leurs travaux de leur sagacité et de leur savoir. Aux uns et aux autres, quand la publication était à ses débuts, Notre Prédécesseur Léon XIII, d'heureuse mémoire, a décerné des éloges ; Nous les renouvelons de grand cœur, maintenant qu'elle s'achemine heureusement vers son terme, et Nous prions Dieu de leur continuer jusqu'au bout son assistance, et de leur accorder, selon leurs mérites, une large récompense.

Voilà, Vénérable Frère, ce que Nous vous chargeons, de dire à ces Vierges consacrées et à leurs collaborateurs, puisque, en vertu de votre autorité, vous veillez sur cette œuvre. Aussi Nous donnons à vous et à tous très affectueusement la bénédiction Apostolique, comme gage des biens célestes et en témoignage de Notre toute particulière bienveillance.

Donné à Rome près de Saint-Pierre, le 1er Janvier, l'an 1905, de Notre Pontificat le deuxième.

PIE X, PAPE.

AVANT-PROPOS

Dans ce volume, on a recueilli les Lettres écrites depuis avril 1608 jusqu'à fin décembre 1610. Ce court espace de temps n'est qu'un fragment de la vie du Saint, mais un fragment essentiel où l'on saisit, dans toute leur fraîcheur et dans toute leur vivacité, les énergies séduisantes de son activité à la fois humaine et surnaturelle. N'oublions pas, en effet, qu'à cette date, François de Sales atteint sa quarantième année, l'âge de la floraison intense, où l'esprit, fort de sa propre vigueur, développé d'ailleurs par la culture et mûri par l'expérience, n'attend que l'impulsion des circonstances et des hommes, sans parler de l'influence providentielle, pour porter ses fruits les meilleurs.

Aussi, est-ce dans cette période que se produisent quelques-uns des faits les plus significatifs et les plus dominants de sa vie : la publication du livre de l'Introduction à la Vie dévote, la fondation de l'Institut de la Visitation, les tentatives qui furent renouvelées de la part de Henri IV pour attirer le Saint à Paris. Comme la plupart des Lettres contenues dans ce volume ont un rapport direct à ces évènements, peut-être ne sera-t-il pas inutile d'en préciser les principaux détails et de les grouper dans une suite d'esquisses rapides. Ces indications préliminaires fourniront quelques vues d'ensemble sur les choses qui se passèrent au dehors. Quant à l'esprit, aux sentiments, à la vie intérieure de saint François de Sales telle qu'on l'appréhende et qu'on peut la suivre à travers sa correspondance actuelle, nous essaierons aussi d'en retracer une idée sommaire.

La publication du livre de l'Introduction à la Vie devote ouvre la série des grands faits qui marquent d'une lumineuse auréole les belles années du saint Evêque de Genève. L'ouvrage puise son origine dans ce grand bourdonnement de vie religieuse que nous avons déjà signalé dans l'Avant-Propos du dernier volume. Bien des âmes, dans le grand monde surtout, se sentaient éprises d'un goût inconnu. pour la pratique sérieuse de la religion. Elles étaient lasses et dégoûtées de la vie bruyante et sceptique de l'époque précédente. D'autre part, les audaces dogmatiques des protestants, leur prétention hautaine de ramener le monde au pur Evangile, leur prosélytisme effréné avaient provoqué dans ces âmes restées fidèles une réaction puissante. De là, cette aversion de la vie mondaine et ces aspirations vers une vie plus grave et plus religieuse.

Mais comment suivre ces appels de la grâce divine, comment réaliser ces rêves de perfection chrétienne ? Le problème restait, semble-t-il, à peu près insoluble, s'il s'agissait des âmes obligées par leur état ou par leurs devoirs de famille à vivre au milieu du siècle. Vainement aurait-on demandé aux livres de spiritualité d'alors de résoudre la difficulté : le charme persuasif, l'attrait suave leur manquait. Le petit traité de l'Introduction à la Vie devote eut la bonne fortune de montrer agréablement comment on pouvait allier ensemble ces deux choses tenues jusqu'alors comme antipathiques : la vie de société et la pratique de la dévotion. Les Lettres de ce volume donneront des détails sur la composition toute de circonstance de cet ouvrage (lettres 514, 559), qui eut, comme l'on sait, une vogue immense et une célébrité universelle (cf préface de Dom Mackey à l'Introduction.).

Ainsi que tous les chefs-d'œuvre de nos grands écrivains du XVIIe siècle, il fut avant tout une œuvre d'action, une œuvre de zèle, plutôt que la réalisation d'une pensée d'art. Aussi, en dépit de certaines particularités qui ont trait à l'époque et dont l'intérêt est perdu pour nous, l'Introduction contient des peintures morales, des exhortations pieuses et surtout un fond de doctrine ascétique, une direction toujours neuve, toujours sûre, toujours féconde, qui s'adapte encore à tous les temps, à tous les pays, à toutes les conditions et à tous les caractères.

Ce célèbre manuel s'adressait principalement aux personnes qui voulaient ou qui devaient rester dans le monde. Aux âmes tourmentées d'une perfection plus haute, aux âmes qui désiraient renoncer à la vie du siècle, et qui avaient la liberté de se retirer au delà des " marais et paluds, " (lettre 599, variante). François de Sales prépara un asile très particulier et tout nouveau en France, en fondant pour elles l'Institut de la Visitation. Ce n'est pas que les Ordres religieux fissent alors défaut. Ils étaient nombreux, au contraire, et partout disséminés, mais ils répondaient mal à la pensée du Saint. C'étaient des arbres abîmés par les tempêtes et d'ailleurs épuisés de sève ; la plupart se mouraient. Quelques-uns, à qui l'on venait d'amputer nombre de branches mortes, poussaient à peine quelque rare feuillage; les uns et les autres promettaient un abri peu propice à l'essaim des âmes ferventes qui allaient devenir les ancêtres de la grande famille de la Visitation.

Nous avons déjà fait connaissance avec la baronne de Chantal, " la pierre fondamentale " l'âme, l'ouvrière, la Fondatrice de cet Ordre illustre, autant que saint François de Sales en fut le Fondateur. Une fois qu'elle aura fixé son séjour à Annecy, elle ne recevra plus, hélas !. de longues lettres comme autrefois. Les entretiens de vive voix, les conférences, les exhortations remplaceront désormais la correspondance épistolaire, avec avantage sans doute pour la Bienheureuse, mais avec une perte irréparable pour nous.

Deux figures nouvelles viennent maintenant se ranger à la suite de Mme de Chantal dans la correspondance : Mme de la Fléchère et Mlle de Bréchard. La première (note 5), retenue dans le monde par la vie de famille, appartient de cœur à la Visitation et s'en fit même recevoir Religieuse sur son lit de mort. C'était une femme distinguée, d'une grande culture - elle possédait les langues anciennes et l'italien, - mais son âme était encore plus grande que son esprit. On peut la regarder comme une digne émule de l'incomparable Baronne. " Apres nostre madame de Chantal, " écrivait le Saint en 1616, " je ne sçay si j'ay fait rencontre d'une ame plus forte en un cors feminin, d'un esprit plus raysonnable et d'une humilité plus sincere. " Rien d'étonnant! car cette âme d'élite, comme on le verra par les lettres si nombreuses et si intéressantes qui la concernent, ne pouvait être à meilleure école : elle avait .dû en profiter.

Mlle de Bréchard, que saint François de Sales appelait sa " chere Niece " à cause de l'affection que lui portait Mme de Chantal (note bréchard, lettres 531, 534)), tient de plus près à la Visitation, dont elle fut une des premières Mères. Orpheline dès le berceau, négligée et parfois tristement délaissée par son père, elle mena pendant plus de vingt ans une existence souffrante et humiliée. Heureusement enfin, elle rencontra le Bienheureux. Ce fut avec elle et Marie-Jacqueline Favre que Jeanne-Françoise de Chantal s'enferma, le 6 juin 1610, dans la maison de la Galerie, à Annecy, pour y commencer la vie nouvelle.

L'histoire de ces premières années, qu'on peut appeler l'âge d'or de la Visitation, a été parfois contée non sans agrément, mais aussi non sans quelques inexactitudes, plus ou moins inconscientes, pardonnables peut-être à la fantaisie littéraire d'un historien. Quoi qu'il en soit, l'examen de la critique ne saurait les laisser passer sans retouches. Les Lettres du présent volume en fournissent les éléments.

Sur un bon mot que Mgr Camus prête à François de Sales , on a prétendu qu'il avait voulu, dans son projet initial, fonder un Ordre de Sœurs de Charité. Ce thème commode a servi de tréteau à plus d'un biographe pour présenter à ses lecteurs d'ingénieux parallèles entre l'Evêque de Genève et saint Vincent de Paul.

La vérité est toute différente ; elle a l'avantage de rendre à notre Saint sa véritable originalité. Voici en quoi elle consista, d'après le propre témoignage du Fondateur. " C'est une Congregation simple, " écrit-il (lettre 510), " instituee pour les femmes et filles qui, pour leur infirmité corporelle ou pour n'avoir pas l'inspiration d'entreprendre des grandes rigueurs, ne peuvent entrer es Religions formees et reformees ; car la elles auront un refuge doux et gracieux, avec la prattique des vertus essentielles de la devotion. "

" Les jeunes " Religieuses " ne sortent point qu'en certains cas fort rares ; les anciennes sortent pour servir les pauvres, mais avec une belle police ... " Comme on le remarquera dans cet endroit, la grande originalité du Saint a été de rendre la vie religieuse plus accessible et moins farouche aux yeux du monde, en lui donnant un cadre plus souple et plus libre, un extérieur plus avenant, une apparence moins dure que celle des " Religions formees et reformees " qui existaient alors.

Si, dans l'origine, il avait voulu qu'on visitât les pauvres, ce n'était qu'à titre de dévotion et pour unir, dans une certaine mesure, la vie de Marthe à la vie de Marie. Mais le saint Fondateur eut toujours ses préférences les plus chères et les plus avouées pour les exercices de la vie contemplative. Il faut donc laisser à saint Vincent de Paul ce qui lui appartient, et retenir comme la propriété personnelle de l'Evêque de Genève, la conception qu'il a eue de la vie religieuse telle qu'on la trouve formulée dans les Lettres de la présente période, telle enfin qu'elle est pratiquée de nos jours dans les Monastères de la Visitation.

Et ici encore, qu'est-il arrivé ? Bien des observateurs superficiels se sont mépris sur les apparences faciles, sur l'extérieur humain et débonnaire, sur la façade, si l'on peut ainsi parler, de l'édifice, jusqu'à s'imaginer que François de Sales a réellement adouci l'austérité de la vie chrétienne et atténué peut-être les exigences des conseils évangéliques. Comment expliquer cette illusion ? Ne serait-ce pas que la bonté, la douceur admirable, la suavité de langage du saint Docteur leur a dérobé le fond austère et crucifiant de la vie intérieure qu'il propose à ses Filles ? " Elles ont, " dit-il (lettre 610), " de un' heure le mattin et une le soir d'orayson mentale, et pour le demeurant, une police de travail, silence, obeissance, humilité, denuement de proprieté extremement stricte et autant qu'en monastere du monde. "

La même méprise s'était produite au sujet de l'Introduction à la Vie devote. M. Olier, le Fondateur de Saint-Sulpice, remarquait, finement que, même en son temps, le véritable esprit du saint Prélat était assez mal saisi par le commun. " Il est pourtant, " disait-il (Discours sur M. de Sales ), " dans le fond de sa conduite (c'est-à-dire de sa direction), le plus mortifiant de tous les Saints. " Cette illusion durerait-elle encore ? Et ne voit-on pas quelques bonnes âmes glisser sans y prendre garde, sur l'austérité foncière de la doctrine et de l'esprit de saint François de Sales, et arrêter seulement leur attention: sur la douceur et l'aménité de son style, prendre la forme en laissant le fond, lui emprunter ses cadres commodes, ses formules dégagées, en oubliant que les règles et les formules perdent toute force vive, isolées de l'esprit de leur auteur ?

Quelqu'un qui voudrait de nos jours organiser une vie religieuse en utilisant le cadre simple et flexible dont François de Sales se contenta pour la Visitation, travaillerait en vain, à moins qu'il n'eût l'âme, et l'esprit de l'Evêque de Genève. Ce qui donne en réalité longue vie à une œuvre monastique, ce ne sont pas tant les règlements qui la précisent et qui l'enserrent ; c'est, plus que tout, le souffle puissant que lui communique son Fondateur. L'Ordre de la Visitation a pu subir, dès ses premières années, des vicissitudes et consentir à des modifications extérieures; il pourrait en recevoir de nouvelles, si les évènements les imposaient, sans souffrir le moindre détriment essentiel. En effet, ce qui lui assure à jamais un caractère authentique et durable, c'est l'esprit que saint François de Sales, avant de quitter la terre, lui a laissé, comme un manteau d'Elie. En conservant cette relique, plus précieuse encore que ses restes mortels et que ses écrits, les Filles du Saint n'ont rien à craindre ni du temps ni des hommes. .

Deux ans avant les débuts de la Visitation, pendant que François de Sales et Jeanne-Françoise de Chantal devisaient doucement sur leur projet bien-aimé, il survint une traverse qui inquiéta momentanément leurs plus chères espérances et faillit tout changer (lettres 449, 451). Voici ce qui se passa.

Depuis plusieurs années, et surtout depuis 1605, Antoine des Hayes ne cessait d'employer son crédit auprès. de Henri IV pour attirer et fixer à Paris le bienheureux Prélat (Lettres 3, note 112). Il secondait ainsi, et non sans le savoir, les vues et les espérances de M. de Bérulle et du cercle Acarie (lettre 553).

De son côté, Pierre Fenouillet, annécien d'origine et sorti naguère des rangs du clergé savoyard, avait prêché à la cour avec éclat et venait de gagner par ce coup d'éloquence, l'évêché de Montpellier. Sans aucune particule nobiliaire ni titre de noblesse, fils d'un simple régent de collège, l'ancien curé d'Arenthon (Lettres 3, note 458) avait, à force de talent, attiré sur lui l'attention du roi. Très ami de l'Evêque de Genève, qui l'avait recommandé tout récemment à Rome dans les termes les plus flatteurs (lettre 427, note 11), il eût vivement souhaité que son éminent compatriote quittât la Savoie pour s'établir dans la capitale. C'est pourquoi, unissant ses démarches à celles de des Hayes, l'ami commun, il fut sur le point d'aboutir (lettre 456).

François de Sales laissait faire; même il semblait envisager non sans quelque plaisir la perspective de venir à Paris. Il aimait tant Paris ! C'était sa ville d'université ; c'était le théâtre de ses grands succès oratoires et de plusieurs conversions éclatantes. Il avait fait à. Paris la rencontre de si grandes âmes, pour ne nommer que Mme Acarie, la fondatrice des Carmélites de France, M. de Bérulle, le fondateur de l'Oratoire, et tant d'autres personnes éminentes, qui, à cette époque, imprimaient une direction d'exemple et de conseils aux gens du monde, avides d'une véritable et sincère réforme. Paris souriait à son zèle d'apôtre, comme la vision d'un champ de bataille où l'attendaient de bons combats et de belles victoires.

En Savoie, la place était plus étroite, et il faut bien l'avouer, le duc gênait parfois de son autorité jalouse et tracassière, la noble indépendance du Saint, pourtant si humble et si dévoué. Celui-ci s'en plaignait doucement à Antoine des Hayes et ne craignait pas de prononcer le mot de servitude un jour que Son Altesse l'empêchait d'accepter une prédication à Paris : " Ces obediences et mortifications de n'oser pas estre libre quand on n'est pas serf, ne sont elles pas comparables a celles de ceux qui ne sont pas libres par ce qu'ilz sont serfz ? " (lettre 542)

Un peu plus tard, nous voyons François de Sales calomnié par des flatteurs auprès de son prince, à l'occasion d'un trait de courage qu'il aimait à raconter comme un bon tour joué à ses diocésains récalcitrants de Genève. En pleine effervescence de calvinisme, il n'avait pas hésité à traverser la ville avec sa suite. Le récit qu'il en fait lui-même est assez joli (lettres 547, 548, 549). Croirait-on que le duc de Savoie prit ombrage de cette aventure ? Il pensa, ou se laissa persuader, que le Saint n'avait pu exécuter ce coup hardi sans avoir quelque intelligence avec les habitants, François dut se défendre et se disculper. Quand on compare à ces méfiances injustifiées du prince savoyard les avances aimables et les " bonnes graces (lettre 600) " du roi Henri IV pour le bienheureux Prélat, il est aisé de conclure de quel côté auraient penché ses préférences, si une âme aussi détachée avait pu concevoir d'autre ambition que celle de faire la volonté de Dieu.

La baronne de Chantal, tout de. suite avertie des offres qu'on faisait à son vénéré Conducteur, en conçut quelque inquiétude. Vite, le Saint la rassure : " Ne vous troubles point, ma Fille, touchant la proposition qui se fait de me tirer moy mesme de ma terre et de mon parentage, car rien ne se fera que de par Dieu, et de quel costé que j'aille sous sa conduite, tout ira fort bien et pour vous et pour moy (lettre 452) "

La Providence ne voulut pas ravir au bon pays de Savoie un de ses fils les plus illustres et les plus saints. Paris avait assez d'hommes d'esprit, savants et pieux, capables de tenir tête aux hérétiques et de diriger la réaction de ferveur qui se produisait alors. Ne fallait-il pas qu'à proximité de Genève, la Jérusalem du Calvinisme, l'Eglise catholique fût représentée, défendue et honorée à la face de ses irréconciliables ennemis, par le génie, le savoir et la vertu d'un homme si irrésistiblement aimable ?

Tel en effet se montre-t-il au premier abord, et quoique à son insu, dans la libre allure et l'honnête candeur de sa correspondance. Il porte déjà sur son front l'auréole distinctive de tous les Saints, l'air de famille qui les rattache tous à Jésus-Christ, le divin Modèle : la douceur. Mais, comme un air de famille qui se diversifie selon les personnes, la douceur, chez les Saints, rayonne en mille nuances sur leurs physionomies variées. Chez François de Sales, elle est le reflet tout original de la bonté d'une âme au fond très vigoureuse. C'est la grâce séduisante avec laquelle il semble vouloir relever - comme si ses grandes qualités en avaient besoin - le don de lui-même, soit qu'il se dévoue à l'occasion pour des inconnus, soit qu'il prolonge son attachement dans des liaisons durables de tendresse affectueuse avec des amis et avec les siens.

Pourquoi cette affabilité, pourquoi cette bonté charmante, sinon pour attirer tout le monde au Bien Aimé de son cœur, au Seigneur Jésus ? Qu'on étudie à travers ses lettres l'amitié que saint François de Sales entretenait avec les grandes âmes de cette époque, qu'on analyse la tendresse dont il chérit ses parents : on sera ému d'admiration en découvrant que ce grand homme, si sensible à l'amitié, n'a jamais aimé que pour le compte et pour l'amour de son Maître. C'est à la lumière de cette idée qu'il faut lire sa correspondance avec sa sœur. " Ouy, ma chere Fille, ma. Seur, " lui dit-il (lettre 537), " que je vous ayme, et plus que vous ne sçauries croire ; mais principalement des que j'ay veu en vostre ame ce digne et honnorable desir de vouloir aymer Nostre Seigneur avec toute fidelité et sincerité. "

Cette affection surnaturelle pour ses proches n'excluait pas la tendresse naturelle du sang ; elle l'agrandissait et la fortifiait, sans rien lui ôter de sa sensibilité humaine. Aucun témoignage plus touchant à cet égard que la lettre où le Saint raconte à la baronne de Chantal la mort de sa mère, Mme de Boisy (lettre 581). Le récit fait à la hâte et par reprises trahit naïvement l'exquise sensibilité de l'amour filial. " Le cœur m'enfla fort et pleuray sur cette bonne mere plus que je n'avois fait des que je suis d'Eglise ; mais ce fut sans amertume spirituelle, graces a Dieu. "

En pareille circonstance, et dans un endroit de ses Confessions (liv 9,ch 11,12), saint Augustin s'excuse, pour ainsi dire, d'avoir pleuré sa mère; il a l'air de se reprocher cette tendresse comme un défaut de résignation chrétienne. Il est vrai que sa douleur fut moins discrète et qu'elle affecta son âme avec une grande violence. On ne voit pas que François de Sales ait éprouvé les mêmes scrupules de rigorisme. Et comme s'il répondait à l'objection de son illustre frère dans l'épiscopat : " Helas ! il la failloit neanmoins bien un peu pleurer, " ecrit-il à propos de la sainte mort de la " pauvre petite Charlotte, " âgée de neuf ans, - une admirable fillette de la baronne de Chantal, - car, ajoute-t.il, " n'avons nous pas un cœur humain et un naturel sensible ? "

Reconnaissons néanmoins que chez l'Evêque d'Hippone comme chez l'Evêque de Genève, les larmes n'arrivent qu'en dernier lieu. C'est quand saint Augustin a fermé les yeux de sa mère et chanté joyeusement les Psaumes liturgiques, c'est quand il a mis la défunte au tombeau, qu'il songe à sa douleur. Pareille fut la conduite de saint François de Sales : " J'eu le courage, " dit-il, "de luy donner la derniere benediction, luy fermer les yeux et la bouche et luy donner le dernier bayser de paix a l'instant de son trespas. " Après quoi, son cœur se gonfla et ses larmes jaillirent.

Nous laissons au lecteur le plaisir de remarquer lui-même plusieurs autres analogies qui se correspondent dans la lettre de saint François de Sales et les chapitres des Confessions de saint Aügustin. Ce qui appartient plus étroitement à notre sujet, c'était de signaler, à propos d'une même situation entre deux grands Saints, cette condescendance à la nature humaine qui, chez le premier, se retrouve au milieu de la plus grande tristesse de sa vie, et qu'en pareille circonstance on a peine à distinguer dans les pleurs amers du fils de sainte Monique.

Il y aurait à écrire tout un chapitre sur l'amitié surnaturelle de notre Saint pour ceux qu'il aimait, et tout spécialement sur son amitié pour Jeanne-Françoise de Chantal. Il faut attendre que de nouvelles lettres soient publiées. Remarquons en passant, que l'affection de cette âme angélique marche progressivement et s'élève dans ces quelques années, vers une région de plus en plus sereine et divine, attirant après elle l'âme de la Sainte vers l'aimable et " saint domicile " du Cœur de Jésus (lettre 576).

Intéressante aussi, bien qu'à d'autres titres, l'amitié de l'Evêque de Genève pour Camus, l'Evêque de Belley, dont le nom apparaît pour la première fois dans ce volume. Comment pouvait-il exister une liaison aussi intime, aussi durable entre ces deux natures si disproportionnées ? Ce bon Camus qui fit des romans, qui batailla la majeure partie de sa vie contre les moines, qui scandalisa la Mère Angélique de Port-Royal par ses facéties peu jansénistes, était pourtant le fils chéri de saint François de Sales. Admettons qu'avec son caractère jovial et badin, il servît quelquefois d'amusette à ses récréations. Si l'on ajoute quelque confiance à son livre de L'Esprit du bienheureux François de Sales - et pourquoi non ? - il faut avouer que le Bienheureux, qui avait beaucoup d'esprit, ne dédaignait pas de sourire et de plaisanter avec un si gai voisin. Mais si le Saint l'aima beaucoup, s'il prit quelque divertissement à ses joyeux devis, ici encore son amitié réelle pour Camus était au service du Maître. Tant que François de Sales vécut, l'Evêque de Belley s'occupa merveilleusement de son diocèse : il prêcha, confessa, visita sans relâche, avec une piété, avec un zèle qui nous étonne. Dès que le Saint lui manqua, cet esprit bizarre et inquiet fut livré à tous ses caprices, non sans revoir souvent, avec fierté sans doute, mais peut-être aussi avec quelque repentir, l'image du grand homme qui l'avait jadis aimé.

Le génie de saint François de Sales ne fait pas tort à son grand cœur. Ses lettres nous le montrent à cette époque, doué déjà d'une grande sagesse, ayant des vues à peu près définitives sur les hommes et sur les choses, très clairvoyant du côté de la terre et du côté du Ciel.

Quel admirable conducteur d'âmes ! Quel guide sûr pour toutes les conditions de la vie humaine ! Il connaît tous les chemins, il a voyagé sur toutes les routes. Ce qu'il n'a pas vu, il le devine. Soit pour orienter les âmes dans la voie du salut, soit pour les ramener de celle de l'erreur, il est véritablement un Docteur, un Père de l'Eglise.

Dans les avis et les recommandations pour un jeune homme qui va à la cour (lettre 637), on retrouve sa philosophie clairvoyante, sa sagesse toute chrétienne. Il excelle dans l'art de concilier le christianisme avec les obligations délicates d'une vie si élégante et si mondaine : ce don qu'il eut toujours, sa qualité originale, unique. Et quelle pénétration dans les conseils ! quelle discrétion et quel tact aussi pour ne pas s'immiscer dans les questions qu'il ne croit pas de son ressort ! " Je ne parle pas, " lui dit-il, " de l'exterieur de l'habit,... car vous sçavés trop mieux la bienseance, il ne m'appartient pas d'en parler. " Quelle différence avec le bon moine qui censurait lourdement la belle étoffe du sire de Joinville ! Il est vrai que le sénéchal le mit vite à la raison.

François de Sales n'est pas moins heureux quand il s'agit de ramener les mécréants dans les voies de la vérité. Veut-on connaître son secret ? Son apologétique tient dans une ligne admirable qui en dit plus que tous les gros livres qu'on écrit aujourd'hui sur l'art de convertir : " Qui presche avec amour presche asses contre les heretiques, quoy qu'il ne die un seul mot de dispute contre eux (lettre 496). " La douceur, toujours la douceur.

Ce n'est pas qu'il ignore le grand mystère de l'obstination et de l'impénitence de certaines âmes. Il y a dans une lettre à Mme Brûlart, une réflexion qui fait penser. Si le jeune homme " est un esprit de nature mal qualifié,... certes, c'est tenter Dieu de hazarder une fille en ses mains, sous l'incertaine et douteuse presomption d'amendement (lettre 588). "

Il n'attend rien non plus des chefs d'hérésie ; il les connaît trop. En trois mots, il enlève leur croquis , avec une vivacité de touche que nous retrouverons plus tard dans l'Histoire des Variations de Bossuet.

C'est encore à Bossuet que fait penser François de Sales dans sa célèbre lettre sur la mort de Henri IV (lettre 600). Comme lui, le sentiment de la vanité des grandeurs humaines le saisit, l'étreint. C'est aussi le même souffle, c'est la même inspiration oratoire. " Le voyla mort d'un contemptible coup de petit couteau " fait songer encore à Pascal, parlant de la fin inopinée de Cromwell. Mais les sentiments développés dans cette admirable lettre, la part de sympathie personnelle que prend l'auteur, les mouvements et l'économie de l'ensemble présentent déjà en raccourci une première épreuve de l'oraison funèbre à la manière de Bossuet, quand il déplore la mort tragique de la duchesse d'Orléans.

Cette rencontre avec le puissant orateur du XVIIe siècle n'est pas seulement intéressante pour le lettré; elle est instructive encore pour le philosophe qui voudrait faire l'histoire naturelle des écrivains d'une même race et d'une même époque. De ce point de vue, François de Sales, par bien des influences non moins littéraires que morales, peut être regardé comme l'ancêtre des grands écrivains religieux qui l'ont suivi. A l'époque où nous sommes, sa physionomie commence à se fixer. Les années pourront marquer plus vivement certains de ses traits ; d'autres qui affleurent à peine apparaîtront distinctement à leur tour, mais déjà l'image n'est-elle pas admirablement expressive ?

C'est cette image que nous avons essayé de reproduire d'après la correspondance de 1608 à 1610, tout en nous disant que rien ne remplacera la lecture personnelle des Lettres de saint François de Sales ; car, où est l'écrivain plus ingénu que lui, plus personnel, plus transparent ? où est l'écrivain plus charmant et plus aimable ?

J.-J. NAVATEL, S. J.

Annecy, 1er octobre 1905,

Fête de Notre-Dame du Saint-Rosaire.

AVIS AU LECTEUR

Des Lettres publiées dans ce volume, un grand nombre ont été revues sur les originaux, comme il est indiqué d'ailleurs à la fin de chacune. Lorsqu'un Autographe provient d'une Communauté exilée ou dispersée, nous donnons son ancien domicile de France.

Les Lettres qui ne sont suivies d'aucune indication sont celles dont, à défaut d'Autographes ou de copies authentiques, on a dû emprunter le texte à des publications antérieures. Voir l'Avant-Propos du tome Xl. (Lettres 1).

Les Editeurs sont seuls responsables de l'adresse et de la date qui précèdent chaque pièce ; l'une et l'autre sont répétées à la fin quand elles figurent sur l'original, ou qu'elles sont authentiques, quoique fournies par les textes imprimés. Les points remplaçant quelque énumération de la date indiquent que cette partie de la date est donnée, mais fautivement, par l'édition à laquelle notre texte est emprunté.

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Des points placés au commencement ou à la fin des lettres indiquent un texte incomplet. Quand les Autographes ont subi quelque mutilation, nous l'indiquons chaque fois.

En fin de volume se trouve un Index, dans lequel il a été jugé à propos de fondre les noms des destinataires avec les titres des principales notes historiques et biographiques. Toutes les notes concernant le clergé de l'ancien diocèse de Genève sont tirées des Registres de l'époque, conservés à l'Evêché d'Annecy ; elles sont désignées par les deux initiales R. E.

Sauf indication contraire, tous les renseignements relatifs à la noblesse savoisienne sont empruntés au monumental ouvrage du Comte Amédée de Foras, si dignement continué par le Comte de Marescbal de Luciane : Armorial et Nobiliaire de l'ancien Duché de Savoie.

LETTRES DE SAINT FRANçOIS DE SALES

ANNéE 1608 (Suite)

CDXLIV

A MADAME DE L,A FLéCHèRE

Il faut premièrement " avoir patience d'estre imparfait. "- Conseils pratiques pour mettre son esprit en posture de suavité. - A quoi doivent servir nos chutes.

Annecy, 8 avril 1608.

Madame,

J'ay receu vostre premiere lettre avec une'particuliere consolation, comme un bon commencement de la communication spirituelle que nous devons avoir ensemble pour !'advancement du royaume de Dieu dans nos cœurs. Veuille ce mesme Dieu me bien inspirer ce qui sera plus propre pour vostre conduitte.

Il n'est pas possible que vous soyes si tost maistresse de vostre ame et que vous la tenies en vostre main si absolument de premier abord. Contentés-vous de gaigner de tems en tems quelque petit advantage sur vostre passion ennemie. Il faut supporter les autres, mais premierement, il se faut supporter soy mesme et avoir patience d'estre imparfait. Mon Dieu, ma chere Fille, voudrions nous bien entrer au repos interieur sans passer par les contradictions et contestes ordinaires ?

Observés bien ces pointz que je vous ay dit. Preparés des le matin vostre ame a la tranquillité ; ayés un grand soin le long du jour de l'y rappeller souvent et de la reprendre en vostre main. S'il vous arrive quelque acte de chagrin, ne vous en espouvantés point, ne vous en mettes nullement en peyne ; mais, l'ayant reconneu, humiliés-vous doucement devant Dieu et taschés de remettre vostre esprit en posture de suavité. Dites a vostre ame : Or sus, nous avons fait un faux pas; allons maintenant tout bellement et prenons garde a nous. Et toutes fois et quantes que vous retomberes, faites-en de mesme.

Quand vous aures le repos, employés-le vivement, faysant le plus d'actes de douceur que vous pourres et es occasions les plus frequentes que vous en ayes, pour petites qu'elles soyent ; car, comme dit Nostre Seigneur, qui est fidele es petites choses, on luy confiera les grandes (Lc 16,10 ; Mt 25,21). Surtout, ma Fille, ne perdés point courage, ayés patience, attendés, exerces-vous fort a l'esprit de compassion. Je ne doute point que Dieu ne vous tienne de sa main, et bien qu'il vous laissera broncher, ce ne sera que pour vous faire connoistre que s'il ne vous tenoit vous tomberies du tout, et affin que vous luy serries la main de plus fort.

A Dieu, Madame, a Dieu soyés vous entierement, absolument, irrevocablement. Je suis en luy,

Vostre serviteur tout dedié,

FRANçs, E. de Geneve.

Le 8 avril 1608.

CDXLV

A MADAME DE VALLON

Le Saint donne à la destinataire des nouvelles de son mari et de sa parenté.

Annecy, 10 avril 1608 .

Madame ma Cousine,

Je sçai que vous aves eu des lettres de monsieur mon cousin vostre mari , mais je ne puis me contenir de vous dire que monsieur de la Fleschere , qui fut hier icy, m'asseure que jamais il ne se porta mieux, ni monsieur de Charmoysi . Il faut donques que vous vous en resjouissies, en remerciant Dieu et le loüant. Je le supplie qu'il vous accompaigne tous-jours de ses saintes consolations et, qu'en icelles, il vous rende de plus en plus sa devote.

Je suis cependant, ma Cousine,

Vostre cousin, compere, parrein et serviteur bien humble,

FRANçs, E. de Geneve.

X avril 1608.

CDXLVI

A MONSEIGNEUR PIERRE FENOUILLET, éVêQUE éLU DE MONTPELLIER

(Inédite)

Remerciements et félicitations pour l'envoi d'une oraison funèbre; souhaits d'amitié offerts au destinataire, son futur frère dans l'épiscopat. - Message pour un ami commun.

Annecy, 19 avril 1608.

Monsieur,

Il n'estoit pas besoin que vous prissies la peyne de me faire sçavoir comme j'avois perdu le bien de recevoir de vos lettres ces deux ou trois moys passés, car jamais je ne me fusse voulu donner cette affliction de croire que c'eust esté pour estre esloigné de vostre bonne grace, et toutes les autres causes ne me sont pas ennuyeuses. Je vous rens mille graces de la belle orayson funebre que vous m'aves envoyee . Elle a double prix en mon estime, estant, comm'elle est, fort ornee, et d'un lieu que j'honnore avec une affection tres entiere.

J'attens avec un peu d'inquietude la nouvelle de vostre consecration. Il m'est advis que la communion de ce saint caractere nous alliera de plus fort ; mays. en l'attendant, je ne laisseray de prononcer souvent en mon ame le souhait solemnel : Ad mullas annos. Dieu me veuille exaucer, Monsieur, et vous seres beni des plus durables benedictions du ciel (Gn 49,25), et moy je deviendray autant utilement comme je suis affectionnement,

Vostre serviteur et tres humble,

FRANçs, E. de Geneve.

Monsieur, j'escris a nostre grand amy (Antoine des Hayes), mais je vous requiers vostre intercession encor affin qu'il continue de m'aymer. Helas, le pauvre Truitard me vient de supplier avec grande instance de le recommander a monsieur de la Bretonniere .

A Annessy, le 19 avril 1608.

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à la Visitation de Montpellier.

CDXLVII

AU ROI DE FRANCE, HENRI IV

(MINUTE)

Pauvreté des curés du Bugey; supplique en leur faveur.

Annecy, fin avril 1608 .

Sire,

J'ay cinquante ou soixante curés sous ma charge au balliage de Beugey, sur lesquelz nulle decime n'a ci devant esté imposee de la part de Vostre Majesté, a la bonté delaquelle je recours maintenant pour eux, et eux avec moy, affin quil luy playse les exempter encores ci apres. Le fondement de cette supplication, Sire, est a la verite bien mauvais, mais il n'en est que plus solide ; car c'est leur extreme pauvreté ; puisque presque tous sont si chetifz en moyens qu'ilz n'en ont que pour vivre miserablement. Si que Vostre Majesté commandant qu'on les laysse, elle leur fera un'excellente aumosne, car elle leur donnera le repos, seule condition qui peut rendre leur disette aucunement supportable; du milieu delaquelle (je prie] Dieu quil prospere Vostre Majesté ………qui est………………….

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.

CDXLVIII

A MADAME DE LA FLéCHèRE

L'humilité joyeuse dans les légers manquements. - Les exercices de dévotion pendant la journée. - Faire comme Notre-Dame : se tenir toujours d'une main à Notre-Seigneur. - Apprivoiser son cœur à la mansuétude. - Les prières vocales et l'oraison mentale.

Annecy, [fin avril ou commencement de mai] 1608 .

Madame,

J'ay esté bien consolé par les lettres que vous m'aves escrit, voyant que Nostre Seigneur vous a fait gouster les commencemens de la tranquillité avec laquelle, moyennant sa grace, il nous faut desormais continuer de le servir parmi la presse et multiplicité des affaires ausquelles nostre vocation nous oblige. J'ay une extremement bonne esperance pour vous, parce que j'ay veu, ce me semble, en vostre cœur une profonde resolution de vouloir servir sa divine Majesté, qui me fait asseurer que vous userés de fidelité es exercices de la sainte devotion. Que si bien il y entrevient beaucoup de manquemens par infirmité, il ne faut nullement s'estonner ; mais, en detestant d'un costé l'offence que Dieu en reçoit, il faut de l'autre avoir une certaine humilité joyeuse qui ayt a playsir de voir et connoistre nostre misere.

Je vous diray briefvement les exercices que je vous conseillerois ; vous les verres plus clairement en cet escrit que je fay . La preparation de toute la journee, qui se fait briefvement le matin ; l'orayson mentale avant disner, selon vostre loysir, pour une heure ou environ ; le soir, avant souper, une petite retraitte, en laquelle, comme en maniere de repetition, vous facies une douzaine de vives aspirations en Dieu selon la meditation du matin, ou sur quelque autre sujet.

Parmi le jour et entre les affaires, le plus souvent que vous pourres, examinés si vostre amour est point engagé trop avant, s'il n'est point detraqué et si vous ne vous tenes pas toujours par l'une des mains a Nostre Seigneur. Si vous vous treuves embarrassee outre mesure, accoisés vostre ame et remettes-la en repos. Imaginés vous comme Nostre Dame employoit doucement l'une de ses mains tandis qu'elle tenoit Nostre Seigneur de l'autre, ou sur son autre bras, en son enfance ; car c'estoit avec un grand esgard.

Au tems de paix et de tranquillité, multipliés les actes de douceur ; car, par ce moyen, vous apprivoyseres vostre cœur a la mansuetude. Ne vous amuses pas a combattre les menuës tentations qui vous arrivent, par des contestes ou disputes avec elles, mais par des simples retours de vostre cœur a Jesus Christ crucifié, comme si vous allies bayser son costé ou ses pieds par amour.

Ne vous mettes point en peyne de faire beaucoup d'oraysons vocales, et tous-jours, quand vous prieres et que vous sentires vostre cœur porté a l'orayson mentale, laissés-l'y aller hardiment; et quand vous ne feries que l'orayson mentale avec l'Orayson Dominicale et la Salutation Angelique et la Créance, vous pouves vous contenter.

Je me dedie de grand courage au service de vostre ame, qui me sera dores-en-avant chere comme la mienne propre. Nostre Seigneur soit a jamais maistre de nos cœurs, comme je suis en luy,

Vostre serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

CDXLIX

A M. ANTOINE DES HAYES

Henri IV désire attacher le Saint au service de l'Eglise de son royaume - Humilité et désintéressement de François de Sales ; c'est la volonté du Pape qui lui manifestera la volonté de Dieu.

Annecy, 6 mai 1608.

Monsieur,

J'ay receu vostre lettre du 21 avril qui me fait admirer la bonté du Roy, qui non seûlement me fait lhonneur de se resouvenir de moy, mais encor de me vouloir du bien et m'estimer digne de luy rendre du contentement au service de l'Eglise en son royaume . Vous pouves penser, Monsieur, si j'ay esté touché de gloyre pour cela. Si ay, a la verité, et m'y fusse laissé emporter si la connoissance de mon insuffisance ne m'eut arresté ; car cet honneur ne m'esbloüyt point tant que je ne voye bien les bornes et limites de ma capacité, lesquelles sont sans doute fort courtes et estroittes.

Et pour cela, Monsieur, je vous supplie d'apprendre de Sa Majesté que c'est qu'elle penseroit faire de moy et en quoy elle desireroit m'employer, car sans doute je ne suis pas bon a beaucoup de choses ; et j'ay neanmoins cette generosité de ne vouloir pas estre appliqué que pour ce que je suis et en ce que je puis, d'autant plus quand ce seroit par la gratification et grace d'un.si grand Roy, lequel ne pense pas a me faire transplanter de ce pais en son royaume, abondant en toutes sortes de personnes de merite, quil ne m'estime fructueux et propre a son contentement.

Et je sçai bien qu'il ny a nulle si mauvayse piece au monde qui ne soit utile a quelque chose ; mais il faut luy treuver son usage et son lieu. Dieu m'a fait la grace de reconnoistre que je suis fait pour luy, par luy et en luy. Je ne suis ni seray jamais enfant de fortune, tandis que le Ciel m'esclairera. C'est pourquoy, ou que je sois appellé pour le service de la gloire divine, je ne contrediray nullement d'y aller ; mais sur tout en France, a l'air de laquelle ayant esté nourri et instruit, je ne puis dissimuler que je n'aye une speciale inclination, et encor plus, la voyant sous un Roy que je doys honnorer et estimer si hautement et qui m'oblige si extremement comm'il fait. Il est vray que je suis en mon pais et entre les miens, avec une certaine suffisance qui me suffit et, ce qui m'est le plus cher, avec un repos aussi grand que ma charge le peut permettre et qui meshuy me semble asses ferme. Mais tout cela ne me tient qu'au bout des doigtz et ne me sçauroit empescher de m'embarquer a tout autre service ou je penserois estre plus utile a la gloire divine et au bien de l'Eglise, puisque des mon Baptesme et par vocation je suis consacré a cela.

Si donques Sa Majesté vous dit son intention particuliere, j'examineray avec Dieu et en sa presence mes forces.; et si je les sens aucunement assortissantes au service qu'elle desirera, et que Sa Sainteté me le commande (car vous sçaves bien que sans cela je n'oserois me remuer de la sentinelle en laquelle je suis posé), je me rendray tout prest, tout prompt, tout affectionné a suivre la vocation divine, ne doutant nullement qu'elle ne soit telle, quand je verray se joindre les volontés du Pape et du Roy.

C'est trop dit, ce me semble, a vous, Monsieur, qui m'aymes tant et me connoisses tant, et qui sçaves entr'autres choses que je suis de tout mon cœur, Monsieur,

Vostre serviteur tres affectionné et bien humble,

FRANçs , E. de Geneve.

VI may 1608, a Neci.

A Monsieur

Monsieur des Hayes.

Revu sur l'Autographe conservé au 1er Monastère de la Visitation de Rouen.

CDL

AU MêME

Le Saint voudrait savoir de son ami les intentions de Henri IV à son égard.- Diverses raisons persuadent l'Evêque d'attendre sans inquiétude la suite des évènements ; il. ne vent que la volonté- de Dieu. - Témoignages d'amitié. - Message pour Mgr de Montpellier.

Monsieur,

Annecy, 6 mai 1608.

Je jette cette feuill' a part affin de vous y parler avec plus de liberté et vous en laisser aussi pour monstrer ma lettre, sil y escheoit. Vous verres donq, si! vous plait, la lettre que j'escris au Roy, et, sil vous semble a propos, vous la luy donneres, ou si vous juges autrement, vous pourres en parler a Sa Majesté vous mesme a vostre gré, car en ceci j'ay grandement besoin de vostre conduite.

Je n'ay pas creu, sur une proposition si generale comm'est celle que Sa Majesté me fait faire, de me devoir resoudre ; car il se pourroît bien faire que venant a joindre et a voir le lieu ou l'occasion en laquelle on me voudroit tirer, que je me treuverois tout a fait insuffisant au service que l'on praetendroit de moy, ou quil ne seroit pas expedient que je me misse au change, dautant que les changements, a mon advis, sont tous-jours dignes de consideration pour ceux qui ne sont pas mal. Si le sujet n'en est grand et digne, on est blasmé de legereté, et l'attirail en est tous-jours de grands frais; car il faut un peu tout dire avec vous qui aves mon cœur en main.

Apres tout cela, vous sçaves que sans l'authorité du Pape, je ne puis nullement me remuer ; et si, il m'importe que cest' authorité previenne toutes les nouvelles qu'on en pourroit avoir de deça. Vous jugeres bien pourquoy. C'est cela qui me rend tout ceci difficile, car, pour parler en conscience, je ne merite pas l'employte de tant de misteres.

Je sçai que, la chose n'estant pas preste, il.y a asses de tems pour penser a toutes ces choses ; mais encor m'a-il semblé que je vous devois ainsy tout dire naivement, affin que, selon les occurrences, vous m'aydies a prendre les resolutions convenables. Et ce pendant, je demanderay incessamment la clarté du Ciel et diray a Nostre Seigneur: Seigneur, que voules-vous que je face (Ac 4,6) ? car je proteste devant sa souveraine Majesté, que je ne veux vouloir que sa volonté tressainte, soit a demeurer, soit a changer de place. Et si je la sçai connoistre, je ne me veux divertir ni a droite ni a gauche du chemin qu'elle me monstrera; car ce peu de temps que j'ay a passer ne m'est rien au prix de l'eternité. Pour donques laysser entierement la conduite de mon sort es mains de Dieu (Ps 30,16), je ne veux ni refuser ni accepter que je ne voye et considere que c'est.

Au demeurant, je ne doute point que vostre amitié en mon endroit n'aye beaucoup contribué pour amplifier et aggrandir l'estime que le Roy fait de moy, de laquelle, sans mentir, je suis honteux, et en cas que je deusse paroistre a sa veüe, je serois bien en peyne de soustenir cett' opinion. Nostre Seigneur vous conserve et aggrandisse en ses saintes benedictions, et me face la grace de ne point paroistr' ingrat de tant de faveurs que je reçois de vous, ains de tesmoigner par effect que je suis de cœur tout entier,

Monsieur,

Vostre serviteur plus humble et tres fidelle,

FRANçs, E. de Geneve.

6 may 1608.

Monsieur, on me presse de plier ce pacquet. Oseray je donq bien supplier Monsieur le Reverendissime de Montpellier de me conserver ses graces, et sçavoir par ces trois lignes que je suis son tres humble serviteur ? Monsieur, obliges moy de le luy dire, car il est fort vray.

Revu sur l'Autographe conservé au 1er Monastère de la Visitation de Rouen.

CDLI

A LA BARONNE DE CHANTAL

(FRAGMENT)

Rien ne se fait que sous la conduite de Dieu. - Le Saint ne veut que Dieu pour son partage. - L'objet de ses considérations en l'oraison.

Annecy, 6 mai 1608 .

……………………………………………………………………………………………………

On parle de m'aggrandir, mais c'est a bon jeu, bon argent, et du costé de dela. Cela m'a mis en peyne, car c'est avec le tiltre de la plus grande gloire de Dieu et du service de l'Eglise. Or, demeurés en paix, ma tres chere Fille ; car il ne se fera rien que selon le bon playsir de sa divine Majesté et, sous sa conduite.

Je ne sçai d'ou cela peut arriver que ce grand Prince continue si fort a me favoriser sans que j'aye jamais fait nulle chose pour cela. J'ay fait responce (car, comme je vous dis, c'est tout de bon) que j'estois tout a Dieu et que je luy dirois : Seigneur, que voules- vous que je face (Ac 4,6) ?

Entre ci et deux mois, je seray hors de cette peyne par une resolution absoluë. Priés donques bien pour moy, ma chere Fille, affin que mon cœur se tienne pur de toutes vanités et pretentions mondaines. Pour moy, je proteste que je ne veux que Dieu pour mon partage (Ps 72,26), comme' que ce soit. La commodité de nos resolutions (Lettres 3 notes 386,387) ne se peut bonnement perdre, mais de plus en plus faciliter, moyennant.la grace divine.

0 ma Fille, quand serons nous unis a nostre Dieu de l'union parfaite ? quand aurons nous des cœurs embrasés de son amour ? Courage, ma chere Fille, nous sommes destinés a cette heureuse fin. Ne nous troublons point des sterilités, car les sterilités enfanteront en fin ; ni des secheresses, car la terre seche se convertira en sources d'eaux vivantes (Is 35,7).

L'autre jour en l'orayson, considerant le costé ouvert de Nostre Seigneur et voyant son cœur, il m'estoit advis que nos cœurs estoyent tout alentour de luy, qui luy faisoyent hommage comme au souverain Roy des cœurs. Qu'a jamais soit-il nostre cœur. Amen.

……………………………………………………………………………………….

Et cette petite Aymee sera des tres mieux aymees seurs du monde, car je seray son frere. Mais, avec tout cela, ceci ne sera que nostre alliance exterieure, car Celuy a l'œil duquel le fond de mon cœur est ouvert, sçait bien que le lien interieur duquel il joint mon esprit au vostre est totalement independant de tous ces accidens, qui ne peuvent ni adjouster ni diminuer a cette intime et tres pure affection et union que Dieu a fait en nous.

FRANçs, E. de Geneve.

CDLII

A LA MêME

Il faut tout faire avec une diligence tranquille. - On veut tirer l'Evêque de sa terre et de son " parentage" ; sentiments que lui inspire ce projet. - Le rendez-vous de l'âme du Saint.

Annecy, [vers le 11] mai 1608.

Je receu la semaine passee quatre lettres des vostres : l'une, du jour de Pasques, les autres trois, du 27 avril. Or, plustost que de tarder davantage, je vous veux escrire tout a la haste.

Je voy ce que vous me dites de ces -bonnes ames, compagnes de vos desirs ; de vos desirs, dis je, qui se fortifient et se rendent actifs dedans vostre cœur. Helas, ma chere Fille, ilz vous resveillent souvent l'esprit, a ce que je voy ; mais croyés bien que celuy que j'ay de conduire le tout a chef et a la gloire de Dieu m'excite aussi tres souvent (or sus, je veux dire ce mot de vanterie), plus souvent que vous, que je croy ; mais ne faut il pas tout faire avec une diligence soigneuse, mais douce, mais tranquille, mais resignee ? Eh bien, j'espere que Dieu sera nostre guide.

Et ne vous troubles point, ma Fille, je vous prie, de ce que je vous escrivis l'autre jour (lettre précédente) touchant la proposition qui se fait de me tirer moy mesme de ma terre e tde mon parentage (Gn 12,1); car rien ne se fera que de par Dieu, et de quel costé que j'aille sous sa conduite, tout ira fort bien et pour vous et pour moy. Non, croyés-le bien, ma chere Fille (mais voyes vous, n'en parles a personne, je vous dis tout), ce ne serait pas sans repugnance s'il me faillait changer de logis, bien que je ne me sente nullement attaché qu'a quelques ames, d'un lien tout purement spirituel, Dieu mercy. Mais Dieu tiendra tout de sa main ; car voyes vous, ma chere Fille, mon ame n'a point de rendes vous qu'en cette providence de Dieu: Mon Dieu, vous me l'aves enseigné des ma jeunesse, et jusques a present j'en annonceray vos merveilles (Ps 71,17).

A Dieu, ma chere Fille. Tenés pour tout asseuré que je pense fort au soin de vostre ame, laquelle m'est chere, pretieuse et aymable comme la mienne propre, et je ne la tiens que pour une mesme. Dieu nous ayme, ma chere Fille ; il sera tous-jours avec nous, nostre unique amour et confiance. 0 Dieu, que je desire de bien a vostre esprit, ma chere Fille ! Nostre Dame soit nostre Dame et Maistresse.

Vostre, tel que Dieu le veut et fait,

FRANçs, E. de Geneve.

A Neci…. may 1608.

CDLIII

.A MADAME DE VALLON

(INéDITE)

Témoignages de dévouement à une parente. Nouvelles et messages.

Annecy, 16 mai 1608.

Madame ma Cousine,

Parce que monsieur de Fontaine , partant lundi de Turin, laissa monsieur de Vallon mon cousin en bonne santé et monsieur de Charmoysi aussi (lettre CDXLV), j'ay voulu, par cette commodité, vous en donner l'asseurance, bien que peut estre aures vous des lettres aussi recentes que cela. Mais cet advis ne sera pas pour cela inutile, puis qu'il me donnera sujet de me ramentevoir en vostre bonne gràce, en vous tesmoignant que si mes prieres sont favorisees au Ciel, vous vivrés tous-jours toute consolee des consolations du Saint Esprit. .

Je verray dans peu de jours mes cousines a Sainte Catherine , ou je leur offriray tout ce qui est en mon pouvoir ; mais elles ont un si bon pere et une si bonne mere, que le reste des parens n'ont nul sujet de les servir. Au moins en auray-je tous-jours la volonté, puis que je suis,

Madame ma Cousine,

Vostre bien humble cousin, parrein, compere et serviteur,

FRANçs., E. de Geneve.

Je salue bien humblement monsieur du Vilars, mon bon cousin , et luy renvoyeray bien tost la requeste de la parroisse respondue .

La bonne madame de Charmoysi est malade d'une grande descente, et je m'en vay tout maintenant la voir, si cela ne l'incommode point.

A Neci, le XVI may 1608.

A Madame

Madame de Vallon.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.

CDLIV

A MADEMOISELLE CLAUDINE DE CHASTEL

Le vœu de chasteté : considérations qu'il faut faire pour s'y préparer. - Eloge de la sainte chasteté: vertu vraiment céleste, qui consacre à Dieu les âmes et les corps, vouée d'abord par Notre-Dame, et après elle, par toute la troupe des cœurs vierges. - Formule de ce vœu ; il fait de notre corps une sainte relique, un calice consacré.

Annecy, 18 mai 1608.

Madamoyselle,

Je croy que le desir que vous aves de voüer vostre chasteté a Dieu n'a pas esté conceu en vostre ame que premierement vous n'ayes longuement consideré son importance : c'est pourquoy j'appreuve que vous le facies, et le jour de Pentecoste mesme . Or, pour le bien faire, prenes le loysir les trois jours precédens, de bien preparer vostre vœu par l'orayson, laquelle vous pourrees tirer de ces considerations :

Considerés combien la sainte chasteté est une vertu aggreable a Dieu et aux Anges, ayant voulu qu'elle fust eternellement observee au Ciel ou il n'y a plus aucune sorte de playsirs charnelz ni de mariages (Mt 22,30). Ne seres-vous pas bien heureuse de commencer en ce monde la vie que vous continueres eternellement en l'autre ? Benisses donq Dieu qui vous a donné cette sainte inspiration.

Considerés combien cette vertu est noble, qui tient nos ames blanches comme le lys, pures comme le soleil ; qui rend nos cors consacrés et nous donne la commodité d'estre tout entierement a sa divine Majesté, cœur, cors, esprit et sentimens. N'est ce pas un grand contentement de pouvoir dire a Nostre Seigneur : Mon cœur et ma chair tressaillent de joye en vostre Bonté (Ps 83,3), pour l'amour de laquelle je quitte tout amour et pour le playsir de laquelle je renonce a tous autres playsirs ? Quel bonheur de n'avoir point reservé de delices mondaines pour ce cors, affin de donner plus entierement son cœur a son Dieu !

Considerés que la Sainte Vierge voüa la premiere sa virginité a Dieu, et apres elle, tant de vierges, hommes et femmes. Mais avec quelle ardeur, avec quel amour, avec quelle affection furent voüées ces virginités, ces chastetés ? 0 Dieu, cela ne se peut dire. Humiliés vous fort devant la trouppe celeste des vierges et, par l'humble priere, suppliés-les qu'elles vous reçoivent avec elles, non pas pour pretendre a les esgaler en pureté, mais au moins affin que vous soyes advoüee leur servante indigne, en les imitant au plus presque vous pourres. Suppliés-les qu'elles offrent avec vous vostre vœu a Jesus Christ, Roy des vierges, et qu'elles rendent aggreable vostre chasteté par le merite de la leur. Sur tout, recommandés vostre intention a Nostre Dame, puis a vostre bon Ange, affin que desormais il luy playse, d'un soin particulier, preserver vostre cœur et vostre cors de toute soüilleure contraire a vostre vœu.

Puis, le jour de Pentecoste, lhors que le prestre eslevera la sainte Hostie, offrés avec luy a Dieu, le Pere eternel, le cors pretieux de son cher Enfant, Jesus, et tout ensemble vostre cors, lequel vous feres vœu de conserver en chasteté tous les jours de vostre vie. La forme de faire ce vœu pourroit estre telle :

0 Dieu eternel, Pere, Filz et Saint Esprit, je N., vostre indigne creature, constituee en vostre divine presence et de toute vostre Cour celeste, prometz a vostre divine Majesté, et fay vœu de garder et observer tout le tems de la vie mortelle qu'il vous plaira me donner, une entiere chasteté et continence, moyennant la faveur et grace de vostre Saint Esprit. Playse vous accepter ce mien vœu irrevocable en holocauste de suavité, et puisqu'il vous a pleu m'inspirer de le faire, donnes moy la force de le parfaire a vostre honneur, par tous les siec1es des siecles.

Quelques uns escrivent ou font escrire ce vœu, et le signent; puis le remettent a quelque pere spirituel, affin qu'il en soit comme le protecteur et parrein. Mais bien que cela soit utile, il n'est pas necessaire. Vous communieres sur cela, et pourres dire a Nostre Seigneur que vrayement il est vostre Espoux.

Mais parles-en a vostre confesseur ; car s'il vous ordonnoit de ne le faire pas, il le faudroit croire, puisque, voyant l'estat present de vostre ame, il pourra mieux juger ce qui est expedient que moy.

Mais, ma bonne Fille, ce vœu estant fait, il faut que vous ne permetties jamais a personne de chatouiller vostre cœur d'aucun propos d'amour ni de mariage ; mais que vous ayés un grand respect a vostre cors, non plus comme a vostre cors, mais comme a un cors sacré et a une tres sainte relique. Et comme on n'ose. plus toucher ni profaner un calice apres que l'Evesque l'a consacré, ainsy, le Saint Esprit ayant consacré vostre cœur et vostre cors par ce vœu, il faut que vous luy porties une grande reverence.

Au demeurant, je recommanderay le tout a Dieu, lequel sçait que je vous cheris fort affectionnement en luy ; et le mesme jour de Pentecoste, je luy offriray vostre cœur et ce qui en sortira pour sa gloire. Qu'a jamais Jesus soit vostre amour et sa sainte Mere vostre guide ! Amen.

Vostre serviteur en Jesus Christ,

FRANçs, E. de Geneve.

A Neci, le 18 may 1608.

CDLV

A MADAME DE LA FLéCHèRE

Un moyen commode d'acquérir les solides vertus : se mettre en patience avec opiniâtreté. - Pour réussir dans les affaires, compter sur l'assistance de Dieu et user d'une douce diligence. - Les affaires de ce monde et les maisonnettes des petits enfants. - La chose la plus importante. - Toujours recommencer: le meilleur moyen pour achever la vie spirituelle.

Annecy, 19 mai 1608.

……………………………………………………………………………………….

Je me resouviens que vous me distes combien la multiplicité de vos affaires vous chargeoit ; et je vous dis que c'estoit une bonne commodité pour acquerir les vrayes et solides vertus. C'est un martyre continuel que celuy de la multiplicité des affaires ; car, comme les mouches font plus de peyne et d'ennuy a ceux qui voyagent en esté que ne fait le voyage mesme, ainsy la diversité et la multitude des affaires fait plus de peyne que leur pesanteur mesme.

Vous aves besoin de la patience, et j'espere que Dieu la vous donnera, si vous la luy demandes soigneusement et que vous vous efforcies de la prattiquer fidellement, vous y preparant tous les matins par une application speciale de quelque point de vostre meditation, et vous opiniastrant de vous mettre en patience le long de la journee tout autant de fois que vous vous en sentires distraite.

Ne perdés nulle occasion, pour petite qu'elle soit, d'exercer la douceur de cœur envers un chacun. Ne vous confiés pas de pouvoir reuscir en vos affaires par vostre industrie ; ains seulement par l'assistance de Dieu ; et partant, reposés vous en son soin, croyant qu'il fera ce qui sera le mieux pour vous, pourveu que, de vostre costé, vous usies d'une douce diligence. Je dis douce diligence, parce que les diligences violentes gastent le cœur et les affaires, et ne sont pas diligences, mais empressemens et troubles.

Mon Dieu, Madame, nous serons bien tost en l'eternité, et lhors nous verrons combien toutes les affaires de ce monde sont peu de chose et combien il importait peu qu'elles se fissent ou ne se fissent pas ; maintenant, neanmoins, nous nous empressons comme si c'estoyent des choses grandes. Quand nous estions petitz enfans, avec quel empressement assemblions nous des morceaux de tuyles, de bois, de la bouë, pour faire des maysons et petitz bastimens! Et si quelqu'un nous les ruynoit, nous en estions bien marris et pleurions ; mais maintenant nous connaissons bien que tout cela importait fort peu. Un jour nous en serons de mesme au Ciel, que nous verrons que nos affections au monde n'estoyent que de vrayes enfances.

Je ne veux pas oster le soin que nous devons avoir de ces petites tricheries et bagatelles, car Dieu nous les a commises en ce monde pour exercice ; mais je voudrais bien oster l'ardeur et la chaleur de ce soin. Faysons nos enfances, puisque nous sommes enfans ; mais aussi, ne nous morfondons pas a les faire. Et si quelqu'un ruyne nos maysonnettes et petitz desseins, ne nous en tourmentons pas beaucoup ; car aussi, quand ce viendra le soir auquel il se faudra mettre a couvert, je veux dire la mort, toutes ces maysonnettes ne seront pas a propos : il faudra se retirer en la mayson de nostre Pere (Ps 121,1). Soignés fidellement a vos affaires, mais sachés que vous n'avés point de plus dignes affaires que celuy de vostre salut et l'acheminement du salut de vostre ame a la vraye devotion.

Ayés patience avec tous, mais principalement avec vous mesme ; je veux dire, que vous ne vous troublies point de vos imperfections et que vous ayes tous-jours courage de vous en relever. Je suis bien ayse dequoy vous recommences tous les jours : il n'y a point de meilleur moyen pour bien achever la vie spirituelle que de tousjours recommencer et ne penser jamais avoir asses fait.

Recommandés moy a la misericorde de Dieu, laquelle je supplie de vous faire abonder en son saint amour. Amen. Je suis

Vostre serviteur bien humble,

FRANçs, E. de Geneve.

Le 19 may 1608.

CDLVI

A MONSEIGNEUR PIERRE FENOUILLET, éVêQUE éLU DE MONTPELLIER

(INéDITB)

Eloge de des Hayes, " le grand amy " de Pierre Fenouillet et de l'Evêque de Genève. - C'est surtout sur les petits lacs d'eau douce que la barque du Saint se plaît à voguer.

Annecy, 23 mai 1608

Monsieur,

Je cours apres vous par ces deux motz pour vous rendre graces de la faveur que vous me faites, si abondamment tesmoignee par vostre lettre. J'escrivis il y a quinze jours a nostre grand amy (lettres 449,450) , et luy addressay une lettre pour Sa Majesté, que je remerciois, suivant le conseil que vous me donnes avant que je l'eusse receu ; tant mon affection, qui est vostre, a de pouvoir de tirer mon esprit a quelque conformité du vostre, duquel, en toutes parties, il est au demeurant inferieur.

Je m'esjouis d'une joye toute particuliere sur l'advancement de ce digne amy , duquel le merite se fera tousjours plus paroistre en montant, comme fait le soleil ; et ce grand Roy, qui le tire apres sa prouvoyance, le portera sans doute bien plus haut.

Pour lhonneur que Sa Majesté me fait, je l'admire d'autant plus que je ne vois rien en moy qui n'en soit extremement indigne, et ne doute point que vostre bienveuillance en mon endroit et celle de nostre amy ne soyent le seul vent qui enfle la voyle de ma barque pour la porter en cette haute mer, en laquelle, si Dieu me fait passer, ce ne sera pas sans un grand danger, puisqu'elle n'est pas pour les eaux salees de l'Ocean, mais pour nos petitz lacs d'eau douce.

Monsieur vostre cousin m'arrache cette lettre d'entre les mains, car il veut partir et il est tard. Nostre Seigneur vous prospere, Monsieur, et je suis extremement,

Vostre serviteur tres humble,

FRANçs, E. de Geneve.

23 may 1608.

Revu sur une copie déclarée authentique, conservée à la Visitation de Montpellier.

CDLVII

AU PèRE JEAN COMES, RELIGIEUX AUGUSTIN

Différend entre les chanoines du Chapitre de Saint-Pierre et les Augustins de Seysse1; pour le régler, une entrevue est proposée par le Saint. - Assurance d'affectueux dévouement.

Annecy, 24 mai 1608.

Mon Reverend Pere,

Les sieurs chanoynes de mon Eglise s'accommodent fort volontier au desir que j'ay de vous voir bien ensemblement avec eux, par un appointement amiable de tous les differens qui sont entre vous . Il ne reste sinon de convenir du tems, du lieu et des personnes convenables a cett'intention; sur quoy je vous prie m'envoyer quelque proposition et projet, affin que, de nostre costé, nous taschions de concourir a vostre commodité. Et ne doutant point que messieurs vos Religieux n'affectionnent ce parti paysible et plus sortable a nos vocations, je tiens des-ja l'appointement pour fait, bien que, puisque vous le desirés, le proces ne se retarde point encor, lequel neanmoins il sera bien raysonnable de sursoyer quand le jour sera marqué entre nous ; ce qui sera bien tost, si vous nous envoyés vostre intention pour ce regard.

Quant au fermier du prieuré de Sessel , sil a quelque chose a. demesler pour son particulier avec vostre Convent, mon Chapitre n'y peut pas remedier. Que si c'est a rayson de la cure, je puis y donner de l'ordre moy mesme, et le feray tous-jours convenablement quand il vous plaira.

Et pour le regard des paroles desreglees desquelles vous vous plaignés, nos chanoynes nient qu'elles soyent sorties de leur Chapitre, et disent qu'au contraire on leur a donné advertissement que vos Religieux en avoyent asses proferé contr'eux. Mais les causes estant ostees, tous ombrages, soupçons et rapportz cesseront, et, comme nous devons, et. l'un et l'autre des cors s'entretiendront par une sainte charité a cooperer l'un a l'autre pour le service du cors general de Jesuschrist qui est l'Eglise (Col 1,18).

Je me resjouis que vos Religieux ayent pris en bonne part l'advis que je vous donnay ; aussi le devoyent-ilz faire, puisqu'il sortoit d'une poitrine sincerement affectionnee a leur bien et honneur, comme je seray tousjours plein de ce desir. Je prie sa divine Majesté qu'elle nous rende tous dignes .du service auquel nous avons esté appellés, et suis, en ce qui regarde vostre particulier,

Mon Reverend Pere,

Vostre confrere bien humble,

FRANçs, E.de Geneve.

24 may 1608, a Neci.

Au R. P. en N. Sr,

Le P. Maistre Comes, Bachelier en l'Université de Paris.

Aux Augustins de Sessel.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. le comte de Maistre,

au château de Bissy, près de Chambéry.

CDLVIII

A MADAME DE LA FLéCHèRE

Deux choses qu'il faut joindre ensemble. - Comment reprendre son cœur quand il a failli.

Annecy, 28 mai 1608 .

Madame,

Il est vray, je desire fort que quand vous penseres tirer de la consolation en m'escrivant, vous le facies avec confiance.

Il nous faut joindre ces deux choses ensemble: une extreme affection de bien et exactement prattiquer nos exercices, tant de l'orayson que des vertus, et de nullement nous troubler ou inquieter ou estonner, s'il nous arrive d'y commettre des manquemens ; car le premier point depend de nostre fidelité, qui doit tous-jours estre entiere et croistre d'heure en heure ; le second depend de nostre infirmité, laquelle nous ne sçaurions jamais deposer pendant cette vie mortelle.

Ma tres chere Fille, quand il nous arrive des defautz, examinons nostre cœur tout a l'heure et demandons-luy s'il a pas tous-jours vive et entiere la resolution de servir a Dieu ; et j'espere qu'il nous respondra qu'ouy et que plustost il souffriroit mille mortz que de se separer de cette resolution. Demandons-luy de rechef : Pourquoy donques bronches tu maintenant ? pourquoy es tu si lasche ? Il respondra : J'ay esté surpris je ne sçai comment, mais je suis ainsy pesant maintenant.

Helas ! ma chere Fille, il luy faut pardonner ; ce n'est pas par infidelité qu'il manque, c'est par infirmité. Il le faut donques corriger doucement et tranquillement, et non pas le courroucer et troubler davantage. Or sus, luy devons-nous dire, mon cœur, mon amy, au nom de Dieu, prens courage ; cheminons, prenons garde a nous, eslevons nous a nostre secours et a nostre Dieu. Helas ! ma chere Fille, il nous faut estre charitables a l'endroit de nostre ame, et ne la point gourmander tandis que nous voyons qu'elle n'offense pas de guet a pens. Voyes vous, en cet exercice, nous prattiquons la sainte humilité.

Ce que nous faysons pour nostre salut est fait pour le service de Dieu, car Nostre Seigneur mesme n'a fait en ce monde que nostre salut. Ne desirés point la guerre, mais attendés la de pied coy.

Nostre Seigneur soit vostre force. Je suys en luy,

Vostre tres affectionné serviteur,

FRANcs, E. de Geneve.

Le 28 may, en haste.

CDLIX

A MADEMOISELLE CLAUDINE DE CHASTEL

Dieu protège les vœux qu'il a inspirés. - Il n'est pas toujours possible ni à propos de fuir, mais il est toujours nécessaire de combattre avec opiniâtreté. - Les afflictions qui aident à bien servir Dieu. - Conseils pour l'oraison. - Bonheur de s'être consacré à Notre-Seigneur.

Annecy, [fin mai ou commencement de juin ]1608 .

Madamoyselle,

Je garderay cherement le billet de vostre vœu et Dieu en gardera la fermeté ; il en a esté l'autheur il en sera le conservateur. Je feray souvent pour cela la priere de saint Augustin (Confess 12, 27) : Helas ! Seigneur, voyla un petit poussin esclos sous les aysles de vostre grace : s'il s'escarte de l'ombre de sa mere, le milan le ravira ; faites donq qu'il vive a la faveur et a l'abry de la grace qui l'a produit.

Mais voyés-vous, ma Seur ; il ne faut pas seulement penser si cette resolution sera perdurable ; il faut tenir cela pour si certain et resolu, que jamais plus il n'en soit doute.

Vous m'obliges bien fort de me dire les deux motz que vous m'escrives de vos inclinations ; sur lesquel je vous dis que nos affections, pour petites qu'elles soyent, deschirent nostre ame quand elles sortent mal a propos. Tenés-les en main et n'en faites pas peu de conte, car elles valent beaucoup selon le poids du sanctuaire.

Le desir de vous esloigner des causes n'est pas a propos au train auquel nous sommes , car il fait abandonner le vray soin de combattre. Or, ce dernier nous est necessaire, tandis que le premier est impossible. Et puis, ou il n'y a pas danger de peché mortel, il ne faut pas fuir, mais vaincre tous nos ennemis et s'y opiniastrer sans perdre courage, bien que nous soyons quelquefois vaincus.

Ouy vrayement, ma chere Fille, attendés de moy tout ce que vous pouves attendre d'un vray pere, car j'ay certes bien cette affection la pour vous ; vous le connoistres au progres, si Dieu m'assiste.

Or sus donq, ma bonne Fille, vous voyla affligee comme il faut pour bien servir Dieu, car les afflictions sans abjection enflent bien souvent le cœur en lieu de l'humilier ; mais quand on a du mal sans honneur, ou que le deshonneur mesme, l'avilissement et l'abjection sont nostre mal, que d'occasions d'exercer la patience, l'humilité, la modestie et la douceur de cœur ! Le glorieux saint Paul s'esjouyt, et d'une humilité saintement glorieuse, dequoy il est, avec ses compaignons, estimé comme les ballieures et racleures du monde (1 Co 4,13).

Vous aves, ce me dites vous, encor le sentiment fort vif aux injures. Mais, ma chere Fille, cet encor a quoy se rapporte-il ? En aves vous des-ja beaucoup gasté de ces ennemis-la ? Je veux dire qu'il faut avoir courage et bonne opinion de faire mieux dores-en-avant, puisque nous ne faysons que commencer et que neanmoins nous avons desir de bien faire.

Pour vous rendre fervente en l'orayson, desirés-la bien fort, lisés volontier les loüanges de l'orayson qui sont semees en beaucoup de livres : en Grenade (Lettres 2, note 201), au commencement de Bellintani (Lettres 2, note 206) et ailleurs ; car l'appetit d'une viande fait qu'on s'entend fort a la manger.

Vous estes bien heureuse, ma Fille, de vous estre voüee a Dieu. Souvenes vous de ce que fit saint François quand son pere le mit a nud devant l'Evesque d'Assise (S.Bonavent Legend S.Franc 2) : "Maintenant donques, dit il, je pourray bien dire : Nostre Pere qui estes es cieux (Mt 6,9). " Mon pere et ma mere, dit David (Ps 26,10), m'ont abandonné , et le Seigneur m'a pris a soy.

Ne me faites point de preface pour m'escrire, car il n'est nul besoin de cela, puisque je suis avec tant de volonté dedié a vostre ame. Dieu la benisse de ses grandes benedictions et la rende toute sienne. Amen.

FRANçs, E. de Geneve.

CDLX

AU CARDINAL POMPéE ARRIGONI, SECRéTAIRE DU SAINT-OFFICE

(MINUTE) (Italien)

Le Saint demande au Saint-Siège le renouv.el1ement de plusieurs permissions qui doivent faciliter son ministère et celui de ses prêtres.

Annecy, 10 juin 1608.

Illustrissime, Révérendissime et très honoré Seigneur,

Il y a déjà longtemps, la Sacrée Congrégation m'avait accordé, pour moi et pour d'autres personnes que je jugerais capables, la faculté et la plus ample autorisation de lire et de garder les ouvrages des hérétiques quels qu'ils fussent, et aussi les livres défendus à un autre titre, de recevoir les hérétiques pénitents, même les relaps, de déléguer des prêtres pour réconcilier les églises et les cimetières pollués et pour bénir tous les ornements nécessaires au culte divin, de revalider les mariages que les hérétiques convertis auraient contractés dans le quatrième degré d'affinité ou de consanguinité, de commuer les vœux simples et d'absoudre les duellistes. Ces pouvoirs étaient pour cinq ans ; mais, absorbé par beaucoup d'autres pensées, j'ai laissé écouler cet espace de temps sans songer à demander de nouvelles permissions. Dès que je m'en suis aperçu, je me suis hâté de recourir à Votre Illustrissime et Révérendissime Seigneurie, pour la prier très humblement de m'accorder les mêmes facultés et, s'il se peut en quelque manière, pour un temps plus long .

Voici les raisons de ma supplique. Des hérétiques que nous avons encore dans le diocèse, le plus grand nombre reviennent chaque jour au bercail de l'Eglise, tant par l'effet des prédications publiques que des entretiens privés. De plus, il m'arrive, comme aussi aux autres prédicateurs, d'avoir à combattre de près à travers le diocèse, non seulement les hérétiques, mais aussi les ministres ; or, de telles discussions sont presque impossibles si l'on n'a pas lu les ouvrages prohibés. Tout homme compétent le certifiera. D'ailleurs, le profit que nous avons retiré de cette faculté ressort assez clairement de ce fait, que plusieurs milliers d'hommes et de femmes, dans ces douze dernières années ont abjuré l'hérésie, en partie par mon ministère, en partie par celui des autres, et sont rentrés par la grâce de Dieu dans le sein de l'Eglise Catholique.

C'est pourquoi, je supplie Votre Illustrissime et Révérendissime Seigneurie de vouloir bien proroger en ma faveur cette permission. Je vous le demande au nom de l'Evêque souverain et Rédempteur des âmes, et du Siège Apostolique qu'il a établi sur la terre.

A Annecy en Genevois, 10 juin 1608.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.

CDLXI,

A LA BARONNE DE CHANTAL

Il faut aimer l'attente que Dieu impose à l'accomplissement de nos désirs.- Projet de voyage en Bourgogne. - Le sacre de l'Evêque de Lausanne. - Le Saint aimé, de " beaucoup de bons veillars. " - Pensées qui lui sont venues quand il faisait oraison. - " Il faut bien que les filles soyent un petit jolies. " - Portrait du P.de Monchy. - Le Frère Matthieu. - Pour se mêler d'exorcismes, il ne faut pas être trop crédule. - Les femmes et le culte ; la part qu'elles peuvent y prendre. - Retour d'apostats. - Nouvelles et messages. - Mme de Charmoisy " chemine fort bien. "

Annecy, 25 juin 1608.

C'est encor vitement que je vous escris a cett'heure, ma chere Fille, que j'aime tendrement et incomparablement en Nostre Seigneur. J'ay receu vos deux lettres du 24 may et 8 juin, et en toutes deux je voy ce grand desir de vostre retraitte et tranquillité. J'en ay un, je pense bien aussi fort, mais il faut attendre que Dieu le veüille. Je dis quil faut l'attendre bien doucement et amoureusement ; je veux dire, quil faut aymer cett'attente, puisque Dieu la veut. '

J'attens que l'on m'assigne le tems auquel je devray aller au conté de Bourgoigne pour consacrer Monsieur l'Evesque de Lausanne , car un gentilhomme qui manie cet affaire m'a asseuré que j'y seray appellé ; et cela estant, de la j'iray infalliblement vers vous, et verray le reste des alliés de dela, chacun chez soy, sinon peut estre ceux de Dijon ou je ne pourray peut estre pas aller, de peur de m'engager en un lieu d'ou je ne pourroys pas sortir si tost qu'il seroit requis, sans laisser beaucoup de mes [fonctions] a faire. Mais nous y penserons, et si je ne suis pas appellé a ce sacre, je treuveray quelqu'autr'expedient. Hier nous en parlions, mon frere de Groysi et moy ; car, comme vous desires, il sera de la partie. J'espere. que Dieu nous fera la grace de treuver monsieur vostre beaupere plein de vie, et ce me sera une consolation incredible de le pouvoir entretenir. Je m'imagine que je le gouverneray paysiblement, non obstant là disparité de nos eages, car beaucoup de bons veillars m'ont aymé. Je l'honnore de tout mon cœur, et ce jourdhuy je m'en vay luy appliquer le saint Sacrifice de l'autel, ou j'auray particuliere memoire de nos filles que je cheris tendrement.

. Quant a vous, je sçai bien que vous aves nom Jane, et que toute cet' octave vous penses que je vous recommande a ce glorieux Praecurseur. Vrayement, l'autre jour (ce fut samedy) je faysois l'orayson sur la grandeur de l'amour que Nostre Dame nous porte. Entr'autres choses, il me vint en l'esprit ce qui est dit de Baia, servante de Rachel, qu'ell'enfantoit ses enfans sur les genoux et dans le giron de sa dame, et les enfans n'estoyent plus siens, mais de Rachel sa dame (Gn 30) ; et me semblait que si nous mettions, par une juste confiance, nos cœurs et nos affections sur les genoux et dans le giron de Nostre Dame, qu'ilz ne seront plus nostres, mais a elle : cela me consoloit beaucoup. A la fin, je me mis a luy remettre non seulement ces enfans de mon cœur, mais aussi le cœur de mes enfans et mes enfans de cœur. Penses, ma chere Fille, si vous estes du nombre et en quel rang je vous y mettois. 0 Dieu j'avois une certaine chaude suavité a vous colloquer dans ce giron sacré et dire a Nostre Dame: Voyla vostre fille, de laquelle le cœur vous est entierement voüé ; Je ne sçaurois pas dire ce que mon cœur disoit, car, comme vous sçaves, les cœurs ont un langage secret que nul n'entend qu'eux. Il m'est venu de vous dire cela et je vous l'ay dit.

Je demanday voirement a Jan si nostre chere Marie bienaymee portoit le moule, mais je n'y entendois nul mal ; car vous sçaves bien que j'ayme les testes bien moulées, et si cette petite teste est moulée par la vostre, je l'en cheriray davantage. Que voules vous ? il faut bien que les filles soyent un petit jolies.

Le Pere de Monchi vous fut envoyé, tout ainsy que je vous escrivis : c'est a dire, Thibaut luy parla d'aller servir vostre chapelle, et puis ilz m'en parlerent; et me resoüvenant que vous aviés peyne d'en treuver, je consentis qu'il allast et vous escrivis. Je veux dire que vous ne permetties point que monsieur vostre beaupere en soit importuné, sil n'est pas a propos pour ce service la. Je luy escris qu'il oste hardiment cet habit et qu'il prenne un habit de prestre seculier, puisque Nostre Seigneur n'a pas voulu qu'il demeurat en lieu ou cet habit fut convenable. Il est admirable en ces affections auxquelles, comme vous voyes, il s'abbandonne totalement, et n'est importun qu'a force d'affectionner. Au demeurant, il est fort desireux de servir Dieu. Il a pourtant bien un peu tort de vouloir exhorter, car il n'en a pas le talent, ce me semble. Mais il n'y a remede, il faut supporter un peu d'indiscretion en son zele. Je ne laisseray pas de luy en escrire. Je ne sçaurois me courroucer avec ceux qui vont simplement.

Le Frere Mathieu (Lettres 3 note 237) fera bien de s'en aller. Je ne me resouvins pas de vous escrire que ce bon Pere (P. de Monchy) a une certaine inclination aux exorcismes, laquelle ne me plait point, car il est trop simple et credule pour cela. Si par fortune il s'en vouloit mesler, ou mesme qu'il parlast beaucoup de ce sujet.la, dites luy que je vous ay defendu de vous entretenir de ces choses-la et de vous en mesler, ni personne qui soit avec vous ; car ce sont des discours auxquelz il s'engage plus avant quil ne faut. Le bonhomme m'escrit que je luy die sil fera la vie active ou la contemplative, ou toutes deux. Vous voyes bien sil est simple ; je luy escris quil face la vie douce et devote. Il est fort entendu aux cas de conscience, pour le peu de doctrine qu'il a ; mais par ce qu'il n'a pas le discernement si delicat quil serait requis, ne vous amusés point a ses advis. Vous pourres donq vous confesser a luy, et les autres, et tout. Quant aux cantiques, je vous asseure que je n'ay pas tant de loysir que d'en faire ; il m'en a veu peut estre de ceux de M. de Lacurne (Lettres

3 note 471), et il a pensé que ce fussent des miens.

Je vous ay des-ja escrit que vous pouvies accommoder les corporaux apres que le prestre les auroit lavé en deux eaux, et qu'il n'est pas besoin de les rebenir pour s'en servir apres. Il ne faut pas que les femmes ni les filles ministrent a l'autel, mais elles peuvent bien respondre ; c'est a dire, elles ne doivent pas ni prendre le livre ni donner les burettes. Je vous avois des-ja bien escrit ceci, je ne sçai comme vous n'aves pas receu les lettres.

J'ay fait ces jours passés une course a Thonon pour recevoir des habiles hommes ecclesiastiques qui s'estoyent mis entre les huguenotz par desbauche. Helas, quelle cheute avoyent ilz faite ! Ce m'a esté une grande consolation de les voir revenir entre les bras de l'Eglise, avec grande violence qu'ilz se sont faite pour cela. Helas, ilz estoyent Religieux , et l'un estoit Jesuite . La jeunesse et vaine gloire et la chair les avoient emportés en cet abisme contre leur propre conscience. Le Jesuite sur tout, me racontant sa cheute, me faysoit grande pitié, et dautant plus de joye de sa constance a revenir. 0 Dieu, quelle grace ay-je receue d'avoir esté tant de tems, et si jeune et si chetif, parmi les haeretiques, et si souvent invité par les mesmes amorces, sans que jamais mon cœur aye seulement voulu regarder ces infortunés et malheureux objetz ! Benite soit la main debonnaire de mon Dieu qui m'a tenu ferme dans cet enclos.

Le bon curé de Bon , duquel vous me parles, me demanda de vostre santé et vous honnore d'un honneur particulier. A mon retour, je vis ma mere et fus deux jours avec elle, et, de trois motz, les deux furent de vous et de nostre chere Aymee. Ma seur de Mayrens me fit promettre de vous saluer de sa part, et hier nos dames, mais specialement la bonne Mme de Lalee (Lettres 3 note 400). Quant a Mme de Charmoysi, il ne faut pas dire combien elle vous ayme affectionnement. Elle chemine fort bien et advance de bien en mieux ; je la voy souvent, au pris de vous, mais non pas si souvent que je voudrois, par ce que je n'en ay pas la commodité pour le faire a propos. C'est hors de confession que je parle, car en confession je la voy tous les huit jours pendant l'absence de son mari. Je vous ay escrit par Mlle de Traves (lettre 485 et Lettres 3 note 282), mais tous-jours en presse.

A Dieu, ma tres chere Fille; a Dieu soyons nous entierement et eternellement. Je vous ay appliqué plusieurs Messes ces jours passés. 0 Dieu, ma Fille, que ce cœur est vostre, puisque Dieu l'a voulu et le veut. Qu'a jamais son nom soit beni ! Amen.

F.

xxv juin 1608.

Revu sur l'Autographe conservé à la Bibliothèque communale d'Amiens.

CDLXII

A LA PRéSIDENTE BRULART

Le Saint n'est " point homm'extreme ; " il espère obtenir davantage de Rose Bourgeois par une entrevue. - Ne pas trop s'attacher aux pratiques de piété de son choix. - Dieu veut être servi par les. exercices compatibles avec les devoirs d'état. - Estime du Saint pour l'Ordre du Carmel.

Annecy, 25 juin 1608.

Madame ma tres chere Seur,

J'ay receu vostre lettre du 16 may. Que je seray marri si les bons projetz de la reformation du Puys d'Orbe s'esvanouissent comme cela ! Si est ce pourtant que si l'esperance que j'ay d'aller en Bourgoigne n'est point vayne, je me resoulz d'aller jusques la pour voir ce que c'est. Je ne suis point homm'extreme, et me laisse volontier emporter a mitiger, quand on ne peut faire absolument.

Je n'escris point a Mme l'Abbesse, quoy que je le desire, par ce que je n'en ay pas le loysir, et il faut que je luy escrive un peu a mon ayse. C'est grand cas; je pense tous-jours que si je la voy a souhait avec toute sa trouppe, si nous ne faysons pas tout ce qui seroit desirable, nous en ferons quelque chose ; car j'ay quelque confiance en la confiance qu'ell'a en moy, qui aussi la cheris d'un amour fort particulier en Nostre Seigneur.

Vous me parles de vostre impatience. Est ce bien une vraye impatience, ou sont ce point seulement des repugnances naturelles ? Mais puisque vous la nommés impatience je la tiendray pour telle, et en attendant de vous en parler plus amplement a bouche devant que l'automne se passe, je vous diray, ma chere Seur, en esprit de liberté, qu'a ce que j'ay reconneu de vous par vos lettres, plus que par le peu de conversation que j'ay eu avec vous, vous aves un cœur qui s'attache puissamment aux moyens de vostre praetention. Vous ne praetendes, je le sçai bien, que l'amour de nostre Dieu; pour y parvenir, il faut employer des moyens, des exercices, des prattiques. Or, je dis que vous vous attachés puissamment aux moyens que vous goustés et voudriés tout reduire la ; c'est pourquoy vous aves de l'inquietude quand on vous empesche ou qu'on vous distrait.

Le remede serait de prendre la peyne de vous bien persuader et bien detremper vostre esprit en ce sentiment : c'est que Dieu veut que vous le servies ainsy comme vous estes, et par les exercices convenables a cet estat et par les actions qui en dependent ; et en suite de cette persuasion, il faut que vous vous rendies tendrement amoureuse de vostre estat et des exercices d'iceluy pour l'amour de Celuy qui le veut ainsy. Mays voyes vous, ma chere Seur, il ne faut pas penser a ceci simplement en passant ; il faut mettre cette cogitation bien avant dans vostre cœur et, par des recollections et attentions particulieres, vous rendre cette verité savoureuse et bien venue dans vostre esprit. Et croyes moy, tout ce qui est contraire a cet advis n'est autre chose qu'amour propre.

Quand a la sainte Communion, j'appreuve que vous continuies a la desirer fort frequente, pourveu que ce soit avec la sousmission que vous deves avoir a vostre confesseur , qui void l'estat present de vostre ame et est si digne personnage.

Cette varieté en laquelle vostre esprit se void en l'orayson et hors de l'orayson, tantost fort, tantost foible, tantost regardant le monde avec playsir, tantost avec degoust, ce n'est autre chose qu'un sujet que Dieu vous laysse de vivre bien humblement et doucement, car vous voyes, par ce moyen, quelle vous estes de vous mesme et quelle avec Dieu; de sorte que vous ne deves nullement vous en descourager pour cela.

Il n'est ja besoin que madame nostre chere seur l'Abbesse m'envoye un homme pour me fair'avoir de ses nouvelles ni pour sçavoir comm'elle me pourra voir; car si je fay mon voyage, comme j'espere, je vous advertiray asses tost devant mon despart pour tout cela. Je vous recommande a Nostre Seigneur continuellement et ay vostre dilection fort avant dans mon cœur. Je feray part aux Sacrifices que je presente, a la Mere Prieure des Carmelines ; j'honnore generalement tout cet Ordre, et la remercie de la charité qu'ell'use en mon endroit de prier pour moy, qui suis des plus necessiteux de la sainte Eglise.

Qu'a jamais le saint amour de Dieu vive et regne dans nos espritz. Amen,

Vostre tres affectionné et tout dedié frere et serviteur,

F.

A Neci, le xxv juin 1608

A Madame

Madame la Presidente Brulart,

Revu sur l'Autographe appartenant à Mlle Boissat, à Albens (Savoie),

CDLXIII

A UN CARDINAL

(Fragment) (Latin)

Un reproche immérité. - Les Savoisiens ne lisent pas de mauvais livres.

Annecy, commencement de juillet 1608 .

…………….Si ce reproche était fondé, Sa Sainteté aurait un très juste motif, non seulement de s'indigner contre moi, mais encore de châtier ma négligence, je dirais même ma trahison. Mais la vérité, la voici : dans la visite générale de mon diocèse, que j'ai presque achevée, sans laisser aucune paroisse, je n'ai trouvé absolument aucun hérétique dans les paroisses qui n'ont pas été occupées par les Bernois et les Genevois, ni aucun livre prohibé, si ce n'est quelques vieux ouvrages restés ensevelis, soit pure indifférence, soit mépris, dans la poussière de quelque maison. D'ailleurs, sur ce point, nos catholiques sont pris de tels scrupules que, si quelque livre leur paraît suspect, ils le jettent au feu ou le remettent aux délégués. Oui, à Genève, des libelles très corrupteurs se fabriquent en nombre ; mais que nos Savoisiens les lisent, cela n'est nullement vrai.

Après tout, je n'use pas, je le confesse. de toute la diligence qui serait nécessaire ; toutefois, je mets de la fidélité et du bon vouloir à celle que, selon ma petitesse, je puis exercer. Enfin, si les forces et les talents naturels me font défaut, on ne trouvera point en moi de perfidie, ni de manque de courage.

Je vous en supplie donc, Illustrissime Seigneur, daignez me conserver la consolation joyeuse dont j'ai tant besoin dans cette province si éprouvée ; cette joie dépend de la certitude que le Saint-Siège n'est pas affligé de ma conduite et que je ne suis pas exclu de la bienveillance ordinaire accordée à ses inférieurs…………

CDLXIV

A LA BARONNE DE CHANTAL

(FRAGMENTS)

Transcription de l'Introduction à la Vie devote. - Le projet de la Visitation sourit de plus en plus au saint Evêque. - Son amour pour Notre-Seigneur. - Nouvelles de la ferveur de Mme de Charmoisy, - Bonheur de ne prétendre qu'à Dieu.

Annecy, 4 juillet 1608.

………………me feroit volontiers…………..me feroit des be. . . . . . . . .series bien ayse. . . . non pas plus que moy. Or sus, ce sera a mon tour que je seray le bien venu comme les autres ; je dis plus que les autres, car je pense bien cela. Alhors nous parlerons, si nous pouvons, de vostre misere et de l'envie que vous me dites avoir de vous plonger pour la derniere fois au saint lavoir de Pœnitence.

J'ay respondu a toutes vos lettres jusques a huy ; et si, je n'ay pas beaucoup de loysir maintenant, car voyes vous, en ces grans jours on ne me laisse point en repos, et je fay escrire a nostre Thibaut les advis spirituelz desquelz je vous ay parlé (Lettres 3, lettre 432 sq) Mais si faut il que je vous die que la sorte de vie que nous avons choysie me semble tous les jours plus desirable et que Nostre Seigneur en sera fort servi. Je voy bien plusieurs difficultés ; mais croyant que Dieu le veut, cela ne me donne nulle crainte : il faut seulement avoir un peu de patience. Je vous recommande, ce me semble, de si bon cœur a Dieu, ma chere Fille; croyés que je le fay avec un'affection du tout incomparable. Vives bien doucement, ce pendant, tous-jours aupres de Nostre Seigneur et de Nostre Dame et de saint Joseph. Mon Dieu, ma Fille, que quelquefois j'ay des bonnes et douces affections en mon ame a l'endroit de ce Sauveur ; mais, helas ! je n'ay guere d'effectz en mes mains. Je ne perds pourtant point courage.

Or sus,. . . [mon] frere de Groysi n'est pas. . . . . resolution quil viendroit avec moy vers vous, ou soit que Monsieur de Nemours fut icy ou quil n'y fut pas.

Vostre' fileul se porte bien, et sa bonne mere l'ayme specialement pour l'amour de vous. Ma. mere se porte bien aussi et tout le reste de la famille. Or, pour moy, je pippe a me porter bien maintenant. Mme de Charmoysi se porte bien et ne me parle jamais que de vous, et me presse de vous aller voir tant qu'elle peut. Je ne la voy pas si souvent que je voudrois, mais si voy-je bien qu'elle s'affermit fort en sa resolution de bien servir Dieu.

Or sus, je verray encor nos vefves avec vous, ou a Dijon : comment ? 0 ma Fille, ne sommes nous pas bienheureux de ne praetendre rien moins qu'a Dieu ? Mais monsieur le Conte est il tout a fait mort, que je ne sçai ou il est, ni ce quil fait (Lettres 3 note 395) ?

A Dieu, ma chere Fille, je m'en vay aux prieres du soir qui se font devant le Saint Sacrement pour les necessités de ce pais. Vous ny seres pas oubliee, car vous tenes un rang en mon cœur qui ne le peut permettre. Ouy, je croy en mon ame que Dieu veut que je sois inviolablement et tres incomparablement tout vostre.

F.

A Neci, le iiii julliet 1608.

A Madame

Madame la Baronne de Chantal, m. f. (ma fille).

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Limoges.

CDLXV

A M. PIERRE DE BéRULLE

Retour à la foi d'un apostat; M. de Bérulle y a beaucoup coopéré. - Le Saint se réjouit d'apprendre le bien qui se fait à Paris par son entremise et celle de ses amis.

Annecy, 6 juillet 1608,

Monsieur,

Je me retiens de vous escrire souvent pour le respect que je doy a vos dignes et religieuses occupations, quoy que je desire tous-jours bien fort d'avoir quelque place en vostre memoire et dilection, particulierement pour le tems de vos oraysons et Sacrifices, Mais maintenant vous aures aggreable, je m'asseure, que je vous divertisse un peu pour vous dire que le 15 du moys passé, je receuz l'abjuration de M. Claude Boucard, de Verdun, et le remis dans le sein de la sainte Eglise publiquement, en l'eglise de Nostre Dame de Thonon, Vous devés vous en res-jouir par ce que la piece que nous avons gaignee est importante, mais specialement par ce que, comme vous avies receu de luy l'instruction de la philosophie, ainsy quil m'a dit, aussi vous avés beaucoup cooperé par vos lettres a sa reduction en l'Eglise ; et si, vous m'aves beaucoup obligé, l'asseurant que je le servirois en ce dessein-la,

Dieu soit a jamais beni de la chaleur amoureuse duquel nul n'est esconduit ni caché (Ps 18,7). Le discours que ce personnage m'a fait de sa cheute et de la peyne quil a eu a prendre les resolutions convenables pour son reddressement,me font dire du fond de mon ame : Nisi quia Dominus erat in nobis, nisi quia Dominus erat in nobis (Si le Seigneur n'eût été avec nous, si le Seigneur n'eût été avec nous. Ps 123,1) J'ay de la consolation d'oüir le resonnement, quoy que confus, des biens qui se font a Paris par vostre entremise et de ces autres serviteurs de Dieu, que j'honnore de tout mon cœur . Sa divine Majesté soit tous-jours a vostre dextre (Ps 109,5) pour establir de plus en plus vostre vie en son saint amour, et je suis inviolablement,

Monsieur,

Vostre serviteur bien humble,

FRANçs, E. de Genevê.

A Neci, le VI julliet 1608.

Monsieur, je salue bien humblement mesdames vos mere (Lettres 2 note 167) et tante (id note 168), et madamoyselle de Montberaut (Très probablement, Mme Acarie. Lettres 3 notes 196 et 369)

) ; sil vous plait de le leur faire sçavoir, je vous en auray de l'obligation. .

A Monsieur

Monsieur de Berule,

Aumosnier de S. Mté.

Revu sur l'Autographe conservé au Carmel de la rue Messine, à Paris.

CDLXVI

AU BARON AMéDéE DE VILLETTE

L'Académie Florimontane et ses premiers membres. - Le Saint promet sa visite au châtelain de Dérée, son parent, nouvellement marié.

Annecy, 7 juillet 1608,

Monsieur mon Oncle,

Ce m'est tous-jours beaucoup d'honneur et de consolation de recevoir par vos lettres les tesmoignages que vous me donnes de la continuation de vostre bienveuillance en mon endroit. Je voudrois bien, en eschange, vous pouvoir aussi rendre des preuves de mon affection a vostre service, et avoir quelques bonnes nouvelles pour vous envoyer, en lieu de celles dont il vous a pleu me gratifier. Mais outre que je croy que vous les aves de dela les mons, j'en suis bien le plus mauvais pescheur de cette ville. Je vous diray seulement que nostr' Academie a receu pour faveur la demande que monsieur Nouvelet (Lettres 2 note 58) luy a faitte d'une place pour vous, entre les academiciens. Pour moy, vous pouves penser si je la pris a gloire, m'acquerant un si digne sujet.

Demain, madame de Deré vient a Deré , et moy j'y iray mercredi faire la part des honneurs du logis qui me compete, en qualité de bien humble parent du nouveau marié. Nostre Seigneur vous prosperera tous-jours en l'abondance de ses benedictions, si luy plait d'exaucer les souhaitz que fait continuellement, Monsieur,

Vostre serviteur bien humble et neveu,

FRANçs, E. de Geneve.

VII julliet 1608.

A Monsieur

Monsieur le Baron de Vilette,

Conseiller d'Estat

et Ambassadeur ordinaire de S. A. en Soüisse.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. Domenjoud, à Annecy.

CDLXVII

AU PèRE PIERRE DUBOULOZ, DOMINICAIN

(INéDITE)

Election d'un prieur au couvent des Dominicains d'Annecy ; l'élu est prié avec une aimable insistance d'accepter cette charge.

Annecy, 8 juillet 1608.

Monsieur nostre Maistre,

Ayant sceu que les bons Peres Religieux de cette ville vous avoyent esleu pour leur Prieur, je m'en suis extremement res-joüy ; et ne pouvant aller moy mesme vous faire la priere quilz vous veulent presenter de vouloir accepter cett'election et charge, je vous envoye cet escrit, qui vous tesmoignera que jamais vous n'aves esté ni desiré ni demandé avec plus d'affection et de sincerité que vous l'estes d'eux et de moy, qui, en particulier, m'essayeray de vous servir si promptement en toutes occurrences, que vous n'aures pas, Dieu aydant, occasion [de vous repentir] d'avoir gratifié mon desir. Les Religieux aussi se disposent a vous obeir et soulager si entierement que vous ne perdres nullement le repos requis a vostr'aage et a vostre contemplation. Faites nous donques a tous ce bien que de ne point esconduire nostre juste demande, qui regarde la gloire de Dieu et le restablissement d'un couvent tout entier.

Je me prometz bien que l'amitié que vous me portés intercedera encor pour moyen cett'occasion ; c'est pourquoy, finissant, je prieray Nostre Seigneur quil vous prospere et inspire a nostre consolation, demeurant,

Monsieur,

Vostre serviteur tres affectionné,

FRANç', E. de Geneve.

VIII julliet 1608.

A Monsieur nostre Maistre,

Le R. P. de Bollo, Docteur en theologie.

A St Dominique de Chamberi.

Revu sur .l'Autographe conservé à la Visitation de Saint-Marcellin.

CDLXVIII

A MADAME DE LA FLéCHèRE

Conseils à une femme chrétienne. - L'humeur mélancolique: circonstances qui la favorisent ; nécessité et moyens de la combattre. - Une parole de sainte Angèle de Foligno.

Annecy, 13 juillet 1608.

Madame,

Je n'ay pas respondu ci devant a vostre derniere lettre par ce que je n'ay point rencontré de porteur asseuré, et maintenant je n'ay pas le loysir requis pour vous bien satisfaire. J'ay voulu neanmoins vous escrire pour simplement vous tesmoigner que je prie tous les jours Nostre Seigneur pour vous ; mais je dis d'un'affection toute speciale, le requerant quil vous assiste de ses saintes consolations parmi les travaux que vostre grossesse vous donnera.

Voyes vous, Madame, je m'imagine que l'humeur melancolique se praevaudra de vostre grossesse pour vous attrister beaucoup, et que, vous voyant triste, vous vous inquieteres. Mais ne le faites pas, je vous prie. Si vous vous treuves pesante, triste et sombre, ne laissés pas pour cela de demeurer en paix; et bien quil vous semblera que tout ce que vous ferés se face sans goust, sans sentiment et sans force, ne laisses pour tant pas d'embrasser Nostre Seigneur crucifié, de luy donner vostre cœur et consacrer vostre esprit avec vos affections telles quelles et toutes languissantes qu'elles sont. La bienheureuse Angeline de Foligni (Arnaldus Vita B. Angelae ch 62). disoit que Nostre Seigneur luy avoit revelé quil n'avoit nulle sorte de bien tant aggreable que celuy qui luy estoit fait par force ; c'est a dire, que celuy qu'une volonté bien resolue luy fait contre les alanguissemens de la chair, les repugnances de la partie inferieure, et au travers des secheresses, tristesses et derelictions interieutes. Mon Dieu, ma chere Fille, que vous seres heureuse si vous estes. fidele en vos resolutions, parmi les croix qui se presentent, a Celuy qui vous ayma si fidelement jusques a la mort, et la mort de la croix (Ph 2,8).

J'escriray au premier loysir sur le sujet de vostre lettre derniere (lettre suivante), et a Mme de Mioudri et a Mme de la Forest, vostre bonne seur . Demeures avec Jesus, vives en luy et par luy, qui m'a fait

.

Vostre serviteur tout dedié,

F. E. de G.

XIII jullet 1608, a Neci.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. le baron d'Yvoire, château .d'Yvoire, près de Thonon.

CDLXIX

A LA MêME

La tranquillité d'âme, mère du contentement et fille de l'amour de Dieu. - Les sujets de se mortifier plus grands dans le monde qu'en Religion. - Ne s'astreindre " que tout bellement " aux exercices de piété, est chose conseillée en certains cas. - Attitude devant la souffrance. - Qu'il est permis de se plaindre à Dieu, et à quelle condition. - Notre-Seigneur aime ceux qui souffrent.

Annecy 16 juillet 1608.

…………………………………………………………………………………………….

Il faut sur toutes choses, ma chere Fille, procurer cette tranquillité, non point parce qu'elle est mere du contentement; mais parce qu'elle est fille de l'amour de Dieu et de la resignation de nostre propre volonté. Les occasions de la prattiquer sont quotidiennes, car il ne nous manque pas de contradictions ou que nous soyons ; et quand nul ne nous en fait, nous nous en faysons a nous mesmes. Mon Dieu, ma chere Fille, que nous serions saintz et aggreables a Dieu si nous sçavions bien employer les sujetz de nous mortifier que nostre vocation nous fournit, car ilz sont plus grans sans doute qu'entre les Religieux ; le mal est que nous ne les rendons pas utiles comme eux.

Contregardés-vous fort soigneusement en cette grossesse ; ne vous mettés nullement en peyne de vous contraindre a aucune sorte d'exercice que tout bellement. Si vous vous lasses a genoux. assiés-vous ; si vous n'aves pas d'attention pour prier demi heure, priés un quart d'heure ou demi quart d'heure seulement.

Je vous prie de vous mettre en la présence de Dieu et de souffrir vos douleurs devant luy. Ne vous retenes pas de plaindre, mais je voudrois que ce fust a luy, avec un esprit filial, comme feroit un tendre enfant a sa mere ; car, pourveu que ce soit amoureusement, il n'y a point de danger de se plaindre, ni de demander la guerison, ni de changer de place, ni de se faire soulager. Faites seulement cela, avec amour et resignation entre les bras de la bonne volonté de Dieu.

Ne vous mettes point en peyne de ne faire pas bien les actes des vertus; car, comme je vous ay dit (lettre 468), ilz ne laissent pas d'estre tres bons, encor qu'ilz soyent faitz langoureusement, pesamment et quasi forcement. Vous ne sçauries donner a Dieu que ce que vous aves, et en cette sayson d'affliction vous n'aves pas d'autres actions. Maintenant, ma chere Fille, vostre Bienaymé vous est un bouquet de myrrhe ; ne laissés pas de le bien serrer sur vostre poitrine ( Ct 1,12). Mon Bienaymé est a moy, et moy a luy (Ct 2,16),. tousjours il sera dans mon cœur. Isaïe l'appelle homme de douleurs (Is 53,3),. il ayme les douleurs et ceux qui les ont. Ne vous tourmentes pas a beaucoup faire, mais disposes vous a souffrir ce que vous souffrires, avec amour.

Dieu vous sera propice, Madame, et vous fera la grace de traitter de cette vie plus retiree de laquelle Vous me parles. Ou languissant, ou vivant, ou mourant, nous sommes a Dieu (Rm 14,8), et rien ne nous separera de son saint amour (Rm 8, 39), moyennant sa grace. Jamais nostre cœur n'aura vie qu'en luy et pour luy, il sera a jamais le Dieu de nostre cœur (Ps 72,26). Je ne cesseray point de l'en supplier, ni d'estre entierement en luy,

Vostre tres affectionné serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

Le ... julliet 1608.

CDLXX

A LA MêME

(INéDITB)

Dispositions, pieux espoir du Saint à l'approche d'une naissance.

Annecy, vers le 21 juillet 1608.

Oüy, ma tres chere Fille, de bon cœur je rendray a la mayson de la Flechere le nom de François, qui me fut donné au saint Baptesme par monsieur le Prieur de la Flechere, vostre oncle et mon bon parrein (Lettres 1, note 33) ; mais si c'est une :fille, nous en ferons une bonne Religieuse.

A Madame de la Flechere.

Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Turin.

CDLXXI

A M. CLAUDE-FRANçOIS DE LA FLéCHèRE

Félicitations, prédictions, prières du saint Evêque répandues sur un berceau.

Annecy, 23 juillet 1608.

Monsieur,

Je loüe Dieu de l'heureuse arrivee de cette belle :fille que vous m'aves accordee pour filleule ; madame sa mere sera un jour recompensee, je dis mesme en ce monde, des travaux qu'elle a souffertz pour la produire, quand elle la verra, pleine de vrayes vertus, luy donner mille sortes de contentemens. Mes foibles prieres ne luy manqueront point a cette intention, ni a vous aussi et a madame sa mere, pour vostre longue prosperité que je souhaitteray tous-jours avec grande affection. .

. Vostre commodité fera tous-jours naistre. la mienne, pour lhonneur que je desire de pouvoir aussi veritablement me nommer vostre humble compere, comme je suis sincerement

Vostre tres affectionné et fidelle serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

Ce 23 julliet 1608.

A Monsieur de la Flechere.

Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Turin.

CDLXXII

A MADAME DE LA FLéCHèRE

La vertu des vertus. - Comment servir le Maître. - Le moyen de faire glorifier Dieu par le prochain. - Quand les mortifications sont interdites par une santé délicate, que faut-il faire ?

Annecy, [août] 1608 .

Madame ma tres chere Fille (car je croy que vous voules bien que je vous nomme ainsy), nourrissés vostre chere ame en l'esprit de cordiale confiance en Dieu, et a mesme que vous vous treuveres environnee d'imperfections et miseres, relevés vostre courage a bien esperer. Ayés beaucoup d'humilité, car c'est la vertu des vertus, mais humilité genereuse et paisible.

Soyés fidelle à bien servir nostre Maistre, mais gardés en son service la liberté filiale et amoureuse, sans donner des amertumes degoustantes a vostre cœur. Conservés un esprit d'une sainte joye qui, modestement respandue sur vos actions et paroles, donne de la consolation aux gens de bien qui vous verront, affin qu'ilz en glorijient Dieu (Mt 5,16 ; 1 P 2,12) qui est nostre unique pretention. Et puisque vous ne sçauries plus exercer vostre cors en aucune mortification et aspreté de penitence et qu'il n'est nullement expedient que vous y pensies, ainsy que nous demeurasmes d'accord, tenes vostre cœur bien rangé devant son Sauveur et faites, le plus que vous pourres, ce que vous feres pour plaire a Dieu, et ce que vous aures a souffrir selon la condition de cette vie, souffres le a mesme intention ; car ainsy Dieu vous possedera toute et vous fera la grace que vous le possederes un jour eternellement, dont je le supplieray toute ma vie, ma tres chere Fille; et seray de tout mon cœur,

.

Vostre tres humble et tres affectionné serviteur,

FRANçs, E, de Geneve.

CDLXXIII

AU DUC DE SAVOIE. CHARLES-EMMANUEL 1er

(inédite)

L'Evêque de Genève avertit le duc qu'il ira en Bourgogne pour une affaire de famille.

Annecy, 16 août 1608.

Monseigneur,

Desirant de tous-jours rendre conte a Vostre Altesse de mes actions, et m'acheminant en Bourgoigne pour un'affaire d'un mien frere , ou je pense arrester seulement quinze jours, je supplie tres humblement Vostre Altesse de l'avoir aggreable, et la continuation du vœu que j'ay a l'obeissance de ses commandemens, m'advouant,

Monseigneur,

Son tres humble, tres fidelle

et tres obeissant orateur et serviteur,

FRANç", E. de Geneve.

A Neci, le 16 aoust 1608.

Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Turin,

CDLXXIV

A MADAME DE CHARMOISY

La soigneuse assistance " des bons Anges. " - Exhortation à progresser dans l'amour de Dieu. - Message pour une ancienne Abbesse.

Saint-Rambert, 21 août 1608.

Madame ma tres chere Cousine,

A mesure que je m'esloigne de vous selon l'exterieur, mon esprit retourne plus frequemment ses yeux du costé du vostre, d'avec lequel il est inseparable, et je ne manque point d'invoquer tous les jours la bonté de nostre Sauveur sur vous et la soigneuse assistance de vostre bon Ange pour la conservation de vostre coeur, auquel d'une ardeur nompareille, Je souhaitte toutes les plus desirables faveurs du Ciel, et sur tout cette inviolable fidelité au saint amour que vous avesvoué par tant deresolutions au cœur debonnaire de ce doux et cher Jesus. Vivés tousjours, ma chere Cousine, ma Fille, avec ce courage d'aggrandir perpetuellement en la dilection de Dieu ; tenés bien estroittement sur vostre poitrine et entre les bras de vos saintes resolutions Celuy qui, par tant de signes visibles, vous a tesmoigné d'avoir eu eternellement vostre nom et vostre cœur gravé en sa volonté pleine de bienveuillance en vostre endroit (Is 49,16 ; Jr 31,3).

Je pars pour aller voir cette chere seur que vous aymes tant (La baronne de Chantal.), avec laquelle vous pouves penser si je m'entretiendray de vostre ame, laquelle je porte tous-jours presente a la: mienne par affection. Je vous supplie de visiter par lettre la bonne Madame l'Ancienne , a laquelle vos encouragemens seront proffitables ; car pour le present, je n'ay nul loysir que pour vous escrire ces quatre motz que je fay, vous donnant la sainte benediction de Dieu, qui tous les jours me rend plus vivement et singulierement,

Madame ma chere Cousine,

Vostre tres fidelle et tres affectionné serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

A Saint Rambert, le 21 aoust 1608.

Je finis aujourd'huy ma 41 annee : priés Nostre Seigneur qu'il rende le reste de mon aage utile a sa gloire et a mon salut. Dieu soit tous-jours au milieu de vostre cœur.

CDLXXV

A LA BARONNE DE CHANTAL

La Baronne est prévenue que le Saint est aux " portes " de Monthelon.

Montçenis (près Autun), 24 août 1608.

Nous voyci a vos portes, ma tres chere Fille; mais par ce que Thibaut m'a dit qu'avec beaucoup d'affection vous voulies estre advertie un peu devant nostre arrivee, j'ay voulu vous aggreer, et pour cela je l'ay fait partir trois heures avant nous. .

Or sus, ma chere Fille, vous l'avais-je pas escrit que ce serait environ la feste du grand saint Loüys ? Je vous porte mon esprit plein de desir de servir le vostre et faire tout le bien que nous pourrons faire. Environ les trois heures, je vous verray, Dieu aydant; car, en passant, je veux bayser les mains de Monsieur vostre bon Evesque , et voir nos Capucins (Lettres 3 note 236), l'eglise cathedrale et ce quil faut que je voye en vostre Autun, affin que je ne sois pas contraint d'y retourner.

Dieu soit tous-jours avec nous, ma chere Fille. C'est luy qui me rend si uniquement.

Vostre F. E.

Au Mont Senis, le 24 aoust 1608.

A Madame

Madame la Baronne de Chantal, m. f. (mafilleJ.

Revu sur l'Autographe conservé au 2e Monastère de la Visitation de Paris.

CDLXXVI

A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-D'ORBE

Encouragements à persévérer dans de saintes résolutions.

Dijon, 1er septembre 1608

Je vous avois promis, ma chere Seur, ma Fille, de vous escrire par le retour de vostre laquay ; mais l'ayant rencontré en lieu ou je ne pouvois le faire, je repare ce.defaut, vous escrivant ce soir de nostre arrivee en cette ville. Mais que vous escriray-je donques, ma chere Fille ? Rien, sinon que, a mesure que je me suis esloigné de vous corporellement, mon esprit s'est retourné plus ardemment de vostre costé pour vous souhaitter mille benedictions. Sa divine Majesté vous les donne tres abondantes, et vous veuille fortifier de plus en plus es saintes resolutions quil vous a inspirees. Helas ! je regrette sans doute tant d'incommodités qui s'opposent a nos desirs ; mais faysant ce qui est en nous, doucement et constamment, ce bon Dieu suppleera au reste et vous consolera de son assistence speciale.

Je vous escriray, Dieu aydant, avant mon depart d'icy, et a mon premier loysir, je vous mettray par ordre tout ce qui me semble propre a la reprise de nos bons propos. Ah, que je desire de bonheur a vostre chere ame, ma Fille bien aymee ! Qu'a jamais puissions nous vivre pour ce saint amour celeste.

Je suis d'un'affectioninviolable, ma chereFille,

Vostre tres fidelle et tres affectionné serviteur,

F.

A Dijon, le [1er septembre ] 1608.

A Madame, Mme l'Abbesse du Puys d'Orbe.

Revu sur l'Autographe conservé à l'Evêché d'Orléans,

CDLXXVII

A UNE RELIGIEUSE

Dieu agrée extrêmement la résignation dans les maladies et l'obéissance au médecin. - Les croix qu'il faut baiser avec amour.

Annecy, 9 septembre 1608.

Je m'advise, ma chere Fille, que vous estes malade d'une maladie plus fascheuse que dangereuse, et je sçay que telles maladies sont propres a gaster l'obeissance que l'on doit aux medecins (Eccli 38,1). C'est pourquoy je vous veux dire que vous n'espargnies nullement ni le repos, ni les medecines, ni les viandes, ni les recreations qui vous seront ordonnees. Vous feres une sorte d'obeissance et de resignation en cela, qui vous rendra extremement aggreable a Nostre Seigneur ; car en fin, voyla une quantité de croix et mortifications que vous n'aves pas choisies ni voulues, Dieu vous les a donnees de sa sainte main: receves les, baysés les, aymés les. Mon Dieu, elles sont toutes parfumees de la dignité du lieu d'ou elles viennent.

Bon jour, ma chere Fille; je vous escris avec empressement. Que si j'avois le loysir, j'en dirois davantage, car j'affectionne infiniment que vous soyes fidele en ces petites et fascheuses occurrences, et que, tant au peu qu'au prou, vous disies tous-jours : Vive Jesus !

Vostre tout et tres affectionné serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

Ce 9 septembre 1608.

CDLXXVIII

A LA BARONNE DE CHANTAL

(FRAGMENT)

Anne-Jacqueline Coste offre spontanément au Saint de servir les futures Religieuses qu'il méditait d'établir.

Sales, 19 septembre 1608 .

Au reste, ma Fille, il faut que je vous dise que Dimanche dernier je fus tres consolé. Une païsanne de naissance , tres noble de cœur et de desir, me pria, apres l'avoir confessee, de la faire servir les Religieuses que je voulois establir. Je m'enquis d'ou elle sçavoit une nouvelle encor toute cachee en Dieu. " De personne," me dit elle, " mais je vous dis ce que je pense. " 0 Dieu, disje en moy mesme, aves vous donques revelé vostre secret a cette pauvre servante (Mt 11,25) ? Son discours me consola beaucoup, et j'iray, tant qu'il me sera possible, encourageant et soustenant cette fille, la croyant autant pieuse et studieuse qu'il est requis pour servir en nostre petit commencement……………………

CDLXXIX

AUX ECCLéSIASTIQUES DU BUGEY, DU VALROMEY ET DE GEX

Les ecclésiastiques des pays exemptés des décimes doivent envoyer à Lyon un député pour régler le paiement d'un don.

Sa!es, 25 septembre 1608.

Messieurs,

Par ce que, pour eviter l'imposition de decimes perpetuelles, les deputés de Bresse ont obtenu un arrest qui me semble asses favorable tant au clergé de Bresse qu'a vous, et qui est sorti au prouffit commun de tous les ecclesiastiques des pais eschangés , il me semble que pour concourir avec eux a l'execution dudit arrest, vous deves faire un deputé d'entre vous qui aille a Lion, pour traitter du payement des sommes convenues pour obtenir l'exemption . C'est pourquoy j'ay donné la presente a monsieur Rosetan, curé de Chavornay , affin qu'avec cette mienne lettre en main, il procure et face faire ledit deputé , comme je vous en prie, jugeant que ce soit vostre mieux.

Dieu vous conserve, Messieurs, et je suis

Vostre confrere tres affectionné,

FRANç', E. de Geneve.

xxv septembre 1608, a Sales.

A Messieurs

Messieurs les Ecclesiastiques du diocrese de Geneve,

des pais de Beugey, Valromey et Gex.

Revu sur l'Autographe appartenant à M.le chanoine J,-M. Chevalier, à Annecy.

CDLXXX

A M. éTIENNE DUNANT, CURé DE GEX

Servir Dieu où l'on est. - Le labeur patient n'est jamais stérile devant Dieu. Le désir du changement .empêche le succès .de l'œuvre présente.

Sales, 25 septembre 1608.

Monsieur mon trescher Confrere,

Pardonnés moy, je vous prie, si j'ay tant tardé a respondre sur la premiere lettre que vous m'aves jamais escritte : il n'en sera pas ainsy des autres, si j'ay la consolation. d'en recevoir. Mais je fus si occupé a mon despart (lettre 473), que je n'eus nulle sorte de loysir pour vous rendre ce devoir; et, avec cela, je me promis bien de vostre dilection que Vous interpreteries le retardement en bonne part.

Je persiste tous-jours a vous dire que vous deves servir Dieu ou vous estes, et facere quod facis. (faire ce que vous faites.) Non pas, mon cher Frere, que je veuille forclorre l'accroissement de vos bons exercices ni la purification continuelle de vostre cœur ; mais, fac quod facis, et melius quam facis (.faites ce que vous faites, et mieux que vous ne le faites.) Car je sçai bien que Dieu commande en la personne d'Abraham a tous ses fideles : " Ambula coram me, et esto perfectus (Gn 17,1) (Marcbe devant ma face, et sois irréprocbable) ; et que beati qui ambulant in viis Domini ( Ps 127,1) (heureux sont ceux qui marchentt dans les voies du Seigneur), et que nos peres euntés ibant (Ps 125,6) et in corde suo ascensiones disponebant, ut irent de virtute in virtutem (Ps 83,6). (et que nos pères s'en allaient, et ils pensaient aux saintes montées, afin d'aller de vertu en vertu.)

Ayés donques bon courage de cultiver cette vigne, contribuant vostre petit travail au bien spirituel des ames (que le Seigneur s'est réservées, afin qu'elles ne fléchissent pas les genoux devant Baal, au milieu d'un peuple aux lèvres souillées.) quas servavit sibi Dominus, ne flecterent genua ante Baal (3 R 19,18 ; Rm 11,4), in medio populi polluta labia habentis (Is 6,5). Ne vous estonnés point si les fruitz ne paroissent pas encor, (car si vous faites patiemment l' œuvre du Seigneur, votre travail ne sera pas vain dans le Seigneur.) quia si patienter opus Domini feceris, labor tuus non erit inanis in Domino (1 Co 15, 38).

Helas ! Monsieur, Dieu nous a nourris du doux lait de plusieurs consolations, affin que, devenus grans, nous taschions d'ayder a la reedification des murs de Hierusalem (Ps 1,20), ou en portant des pierres, ou en brassant le mortier, ou en martelant (2 Paral2,3 ; 1 R 5,15). Croyés-moy, demeurés la ; faites fidellement tout a la bonne foy ce que moralement vous pourres faire, et vous verres que (si vous croyez vous verrez la gloire de Dieu) si credideris, videbis gloriam Dei (Jn 11,40). Et si vous voules bien faire, tenés pour tentation tout ce qui vous sera suggeré pour changer de place ; car, tandis que vostre esprit regardera ailleurs que la ou vous estes, jamais il ne s'appliquera bien a proffiter ou vous estes.

Or sus, tout ceci soit dit en la confiance que vous me donnes par vostre lettre, et en la sincere amitié que je vous porte (dans les entrailles de Celui dont le cœur a été transpercé pour notre amour) in visceribus ejus (Ph 1,8) cujus viscera pro amore nostro transfixa sunt. Je le supplie qu'il affermisse de plus en plus le zele de son honneur en vous, et suis d'un cœur tout entier,

Vostte humble et tres affectionné confrere et serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

A Sales, le 25 septembre 1608.

CDLXXXI

A LA BARONNE DE CHANTAL

Accueil que fait le Saint aux désirs et aux recommandations de la baronne de Chantal. - Dieu seul est un guide indispensable - Sortir du monde, pour plusieurs, n'est pas toujours sortir d'eux-mêmes et de leur amour propre. - La fin qu'on doit se proposer en quittant le siècle. - Une sainte Fondatrice dont la Congrégation semble donner à penser au futur Fondateur de la Visitation. - Conseil du Saint à " ceux qui se meslent des ames " et aux personnes de piété. - Son affection pour le père et les enfants de sa fille spirituelle. - La jeune fille et le seau d'eau. - Messages divers.

Annecy, 29 septembre 1608.

Jesus, es entrailles duquel mon ame cherit uniquement la vostre, soit a jamais nostre consolation, ma Fille. J'ay plusieurs choses sur le cœur pour vous dire, je ne sçai si je les pourray mettre sur le papier ; car j'ay grandement pensé en vous tout le long de mon retour, je dis grandement.

Vos troys desirs pour la vie mortelle ne me desplaysent point, car ilz sont justes, pourveu quilz ne soyent pas plus grans que leurs objectz meritent. C'est bien fait, sans doute, de désirer la vie a celuy que Dieu vous a donné pour conduire la vostre ; mais, ma Fille, ma bienaymee, Dieu a cent moyens, je veux dire infinis moyens, pour vous guider sans cela : c'est luy qui vous conduit comme une brebis (Ps 79,2). Ah ! je vous prie, tenes bien vostre cœur en haut, attachés le indissolublement a la souveraine volonté de ce tres bon cœur paternel de nostre Dieu ; qu'a jamais il soit obei, et souaivement obei par nos ames. J'auray pourtant soin de moy selon que je vous l'ai promis, et plus pour cela, sans doute, que pour inclination que j'aye a cette sorte d'attention ; car je croy bien que Dieu veut que je veüille quelque chose pour l'amour de vous. Or, Dieu face de moy selon son gré (Tb 3,6).

Ma Fille, tandis que Dieu voudra que vous soyes au monde pour l'amour de luy mesme, demeures-:y volontier et gayement. Plusieurs sortent du monde qui ne sortent pour cela pas d'eux mesmes, cherchans par cette sortie leurs goustz, leurs repos, leurs contentemens ; et ceux ci s'empressent merveilleusement apres cette sortie, car l'amour propre qui les pousse est un amour turbulent, violent et desreglé. Ma Fille, je dis ma vraye Fille, ne soyons point de ceux la. Sortons du monde pour servir Dieu, pour suivre Dieu, pour aymer Dieu ; et en cette sorte, tandis que Dieu voudra que nous le servions, suivions et aymions au monde, nous y demeurerons de bon cœur, car puis que ce n'est que ce saint service que nous desirons, ou que nous le facions, nous nous contenterons. Demeures en paix, ma Fille; faites bien ce pourquoy vous restes au monde, faites le de bon cœur, et croyes que Dieu vous en sçaura meilleur gré que de cent sorties faites par vostre-propre volonté et amour.

Mais faut-il pas que je vous die ceci, puisque j'en ay esté consolé ? Je rencontray a Chalons monsieur André Valladier (c'est ce grand praedicateur qui prescha apres moy , estant Jesuite) : or, il me fit mille sortes d'honneurs et de caresses et me dit mille choses diverses. Entr'autres choses, il me dit que sainte Françoise, nouvellement canonisee , avoit esté une des plus grandes Saintes quil est possible d'imaginer, et quil avoit luy mesme escrit sa Vie en latin, par le commandement du Pape, et quil alloit a Paris pour la faire imprimer . Et m'enquerant des particularités de cette Vie, il me dit qu'ell'avoit esté quarant'ans mariee, et qu'en sa viduité ell'erigea une Congregation de vefves qui: demeurent ensemble en une mayson, dans laquelle elles observent une vie religieuse, et personne n'entre en icelle que pour grandes causes ; elles, neanmoins, sortent pour servir les pauvres et les malades, en quoy gist leur plus particulier exercice, et que cette mayson rend un fruit et un exemple bien grand a Romme. Vous ouïtes ce que M. Blondeau dit de Paris. Vive Dieu, ma Fille, et qu'a jamais il regne en nos cœurs ! Je n'avois rien sceu de tout cela quand je vous parlois a Dijon, et a nos bonnes vefves (note 57) : c'est le Saint Esprit, sans doute, qui donne ces mouvemens conformes en divers endroitz de son Eglise. Prions Dieu, humilions nous, attendons en patience, et nous serons consolés.

Ce bon personnage me dit bien d'autres choses qui ne me furent pas si aggreables, car il parloit avec grande vehemence de sa sortie , et comme vous sçaves, j'ay grand'aversion des espritz troubles. Il me dit que les impertinentes procedures de ce Religieux duquel nous parlasmes en carrosse et duquel vous aviés parlé a M. de la Curne, estoyent venuës aux oreîlles du Cardinal de Givry et de l'Inquisition de Romme. Je fus marri dequoy il m'en parla comme de chose que je sçavois, quoy que je n'en fisse nul semblant. Je crains, d'un costé, que cela ne s'esvente, car ce seroit un grand scandale et appresteroit beaucoup a dire aux mondains ; d'autre part, je voudrois bien que ce mal fut reprimé, de peur quil ne se glisse en d'autres. Il me dit que le Pere duquel vous me monstrastes la lettre a Beaune (lettre 484), faysoit presqu'aussi mal. Cela me despleut infiniment; si je vay ou il est, je m'essayeray de luy en parler.

Tout cela, ma chere Fille, me fait desirer que mes seurs, mes filles, ne s'abandonnent guere a nulle sorte de grande confiance qu'en la seule confession ; car, mon Dieu, voyla pas des grans dangers ? Ah ! je veux croire qu'il ni a pas tant de mal ; mais il y en a encor moins d'estre bien discret, Je dirois volontier a ceux qui se meslent des ames, comme saint Bernard a ses Novices : " Je ne veux pour cela que des ames, et que les cors ne s'en meslent point (Vita Ia S.Bern 1, 4 et 6), " Or, j'ay dit tout cela par ce quil m'est ainsy venu, et avec un'ame que je connoy et en laquelle j'ay rayson d'avoir confiance absolue. Serves vous des advis de tous quand il en sera besoin, mais ayes peu (le confiance es hommes, quoy qu'ilz semblent des anges ; je veux dire pour des confiances grandes et entieres. Or, ceci soit dit entre nous deux.

Revenons a vostre troysiesme desir . Il est bon aussi ; mais mon Dieu, ma Fille, il ne merite pas qu'on s'y affectionne. Recommandons le a Dieu, faysons tout bellement ce qui se peut pour le faire reuscir, ainsy que je feray de mon costé ; mais au bout de la, si l'œil de Dieu qui penetre l'advenir, voyant que cela ne reviendroit pas peut estre ni a sa gloire ni a nos intentions, sa divine Majesté ordonn'autrement, il ne faut pas, ma Fille, pour cela en perdre le sommeil d'une seule heure. Le monde parlera. Que dira-on ? Tout cela n'est rien pour ceux qui ne voyent le monde que pour le mespriser, et qui ne regardent le tems que pour viser a l'aeternité. Je m'essayeray de tenir l'affaire liee en sorte que nous le (sic) puissions voir achevee, car vous ne le desires pas plus que moy ; mais sil ne plait pas a Dieu, il ne me plait pas non plus, ni a vous, car je parle de vous comme de moy.

J'ay treuvé ma pauvre bonne mere si tres malade a mon gré que j'en ay esté estonné ; non pas qu'elle soit alittee, mais il semble que ce soit une lassitude et acheminement a une deffaillance de nature. Et bien, nous y ferons ce qui se pourra, et Dieu face selon son bon playsir de nous et de tout ce qui est a nous.

Nostre livre de devotion ( Introduction à la Vie devote) n'est pas encor imprimé : quand il le sera, j'en envoyeray a tous ceux a qui j'en ay promis. Nostre bon pere (Pdt Frémyot) est venu joyeusement et a un'ame inclinee a la devotion ; mais l'embaras des affaires apporte sans doute quelque sorte d'empeschement a une entiere prreparation qui luy serait necessaire en ce declin de sa vie ; mais elle se doit procurer tout bellement. Je luy ay proposé la lecture de certains livres propres a cela, et il l'a receu de fort bon cœur. Je luy suis tout dedié, non seulement pour les obligations exterieures, mais par inclination interieure.

J'ay pensé a vostre cher filz, et connoissant son humeur, je pense quil faut avoir grand soin de son esprit affin que maintenant il se forme a la vertu, ou. qu'au moins il. ne panche pas au vice ; et pour cela, il le faut bien recommander au bon M. Robert (Lettres 3 note 492), et luy faire souvent gouster le bien de la vraye sagesse par des remonstrances et recommandations de ceux qui sont vertueux. Je suis tousjours bien ayse d'avoir veu tous les enfans de ma chere Fille, car vrayement je les ayme comme miens en Nostre Seigneur.

Demeures en paix, avec un singulier amour de la volonté et providence divine ; demeures avec nostre Sauveur crucifié planté au milieu de vostre cœur. Je vis il y a quelque tems, une fille qui portoit un seau d'eau sur sa teste, au milieu duquel ell' avoit mis un morceau de bois ; je voulus sçavoir pourquoy, et elle dit que c'estoit pour arrester le mouvement de l'eau, de peur qu'elle ne s'espanchast. Et donques, dores-en avant, ce dis-je, il faut mettre la Croix au milieu de nos cœurs, pour arrester les mouvemens de nos affections en ce bois et par ce bois, affin qu'elles ne s'espanchent ailleurs, aux inquietudes et troublemens d'esprit. Il faut tous-jours que je vous die mes petites cogitations.

A Dieu, ma chere Fille, a laquelle je suis tout donné en Celuy qui s'est tout donné a nous, affin qu'estant mort pour nous, ne vivions plus qu'a luy (2 Co 5,14). J'escris au bon M. le Praevost , a l'ame duquel j'ay un grand amour par ce qu'elle me semble bonne, ronde et franche. J'escris aussi a nostre M. de la Curne et luy envoye les escritz ci joins que je vous prie luy faire tenir. Vive Jesus et Marie ! Amen.

Je suis celuy que ce mesme Jesus a rendu vostre.

A Neci, le 29 septembre 1608.

Je vous escriray le plus souvent que je pourray. J'ay ouvert les lettres de mon frere de Groysi, par curiosité de savoir ce quil vous disoit et a nostr'Aymee ; mais celle de Mlle de Brechart (lettre 491) ça esté par mesgarde, la prenant pour la vostre. Mme de Charmoysi vous salue et ne sçait pas que j'escrive.

A Madame

Madame la Baronne de Chantal.

A Monthelon,

Revu sur l'Autographe conservé à laVisitation d'Annecy.

CDLXXXII

AU PèRE NICOLAS POLLIENS, DE LA COMPAGNIE Dé JéSUS

(INEDITE)

Témoignages d'affection pour les PP. Jésuites de Chambéry et de sympathique dévouement à une pieuse chrétienne qui soupirait après le cloître.

Annecy, 1er octobre 1608.

Mon Reverend Pere,

Vostre charité vous trompe saintement en moy, qu'elle vous represente pour digne de vostre affection et de tous vos Peres.et Freres, bien qu'en verité je manque de toutes les conditions requises pour recevoir ce bonheur ; excepté de lhonneur et respect que je vous dois a tous, et particulierement a vous, car en cela je ne veux ceder a personne. Les bons PP. Villardi et Muilet furent receuz icy avec plus de cœur que de demonstrations et plus de demonstrations que de bonne chere. Ma gloire en eust esté accomplie, s'ilz eussent eu plus de loysir de nous favoriser de leur presence ; une autre fois, en pareille occasion, je veux implorer vostre entremise pour obtenir du P. Recteur (Jean Fourier) une prolongation de ce contentement pour moy.

Dieu sçait que je cheris la bonne fille Mlle Clement (Lettres 3 note 307), et voudrois bien la voir assouvie en ses devotz desirs ; mais, mon cher Pere, je ne pense pas que son cors puisse porter les effortz de la forme de vivre des Religieuses de Sainte Claire, et ailleurs en Savoye, ou la pourroit on mettre qu'elle ne fust pire qu'au siecle ? Je me suis enquis en Bourgoigne s'il y auroit moyen, mais je n'ay sceu rencontrer. Dieu la consolera, puisqu'en luy elle a mis sa confiance ; et si elle vient icy ce Caresme prochain, j'auray plus de loysir de voir en quoy je la pourray ayder et servir en cela, car quant a mon affection, elle y est toute entiere, comme aussi a vous honnorer toute ma vie, mon Reverend Pere, et demeurer

Vostre confrere et serviteur

plus humble et affectionné,

FRANçs, E. de Geneve.

1er octobre 1608.

Je vous supplie de m'assister aupres de Nostre Seigneur par vos prieres, et d'impetrer la mesme grace de

vos Peres et Freres. .

Au R. Pere Nicolas Polliens, de la Compagnie de Jesus.

A Chamberi.

Revu sur une ancienne copie conservée à la Visitation de Turin.

CDLXXXIII

A MADEMOISELLE CLéMENT

Se résigner humblement, si, malgré tous nos efforts, notre désir n'est pas accompli. - Les âmes que Dieu aime " en tout et par tout."

[Octobre 1608.]

Madamoyselle,

Vous deves vous resigner entierement entre les mains de nostre bon Dieu, lequel, quand vous aures fait vostre petit devoir a la sollicitation de ce dessein que vous aves, aura tres aggreable tout ce que vous feres, encor que ce sera beaucoup moins. Bref, vous deves avoir courage a bien procurer que vous soyes Religieuse, puisque Dieu vous en donne tant de desir.

Mais si, apres tous vos effortz, vous ne pouves pas reüscir, vous ne sçauries plaire davantage a Nostre Seigneur que de luy sacrifier vostre volonté, et demeurer en tranquillité, humilité et devotion, entierement remise et sousmise a son divin vouloir et bon playsir, lequel vous reconnoistres asses quand, ayant fait vostre possible, vous ne pourres pas jouir de vos souhaitz. Car nostre bon Dieu esprouve quelquefois nostre courage et nostre amour en nous privant des choses qui nous semblent et qui sont tres bonnes a l'ame ; et s'il nous void ardans a la poursuitte, et neanmoins humbles, tranquilles et resignés au manquement et a la privation de la chose poursuivie, il nous donne des benedictions plus grandes en la privation qu'il ne nous en donne en la possession de l'estat desiré ; car, en tout et par tout, Dieu ayme ceux qui, de bon cœur et simplement, en toutes occasions et en tous accidens, peuvent luy dire : Vostre volonté soit faite (Mt 6,10)…………………………………………………………….

FRANç, E, de Geneve.

CDLXXXIV

A LA BARONNE DE CHANTAL

La fête de la Dédicace; les cœurs et les corps, temples mystiques dédiés à Dieu par les vœux. - La dévotion du Rosaire à Annecy. - La baronne de Chantal à l'hôpital de Beaune. .

Annecy, 8 octobre 1608.

Nous celebrons aujourd'huy, ma chere Fille, la Dedicace de nostre Eglise; mais, entre les Offices, je vous viens escrire cette lettre pour retourner bien tost a l'autel ou je veux, avec des particulieres affections, faire action de graces a nostre doux Sauveur de la dedicace de nos cœurs et de nos cors que par sa misericorde nous luy avons faitte par nos vœux. 0 que nous serons heureux, ma bonne chere Fille, si nos temples (1 Co 3,16) ne sont point violés ! Qu'a jamais le Saint Esprit y reside (Rm 8,11) et ne permette point qu'aucune irreverence y soit commise ; que ce soyent des maysons d'orayson (Is 56,7 ; Mt 21,13) et de priere, ou les sacrifices de'loüange, de mortification et d'amour soyent immolés (Ps 49,14 ; 115,17).

0 ma Fille, que mon cœur est plein de bons souhaitz pour le vostre ! Vous diray je bien ce sentiment ? Dimanche je fis un sermon du Rosaire, parce que je suis de cette Confrerie la il y a long tems , et presque toute cette vilette en est ; et d'autant que je voulois faire entendre a mon cher peuple pourquoy on appelloit le Chapelet Couronne, je fus contraint d'apporter le passage de saint Paul (Ph 4,1), auquel il appelle ses disciples, sa couronne : Demeurés ainsy, mes tres chers. 0 ma Fille tres chere et tres desiree, je vous laissay en l'hospital de Beaune , pleine de desir d'aymer, d'honnorer, de servir, d'adorer la volonté de Dieu, resignant en toutes choses, grandes et petites, la vostre a la misericorde de la sienne ; je vous laissay avec Nostre Seigneur reellement receu en vous mesme, et cela, entre les pauvres de Nostre Seigneur. Mon Dieu, ma chere et tres singulierement chere Fille, comme cela, vous estes et ma joye et ma couronne. Et demeurés donques ainsy, ma tres chere : demeurés de cœur et d'esprit avec nostre Sauveur, demeurés resignee a sa volonté, demeurés entre ses pauvres par affection. Et puisque sa volonté est que voussoyés encor au service et a la conduitte de vostre famille, demeurés-y en paix, avec la fidelité que vous devés a ce saint vouloir.

Je suis celuy que Nostre Seigneur veut estre tout vostre, et tout singulierement vostre.

Le 8 octobre 1608, a Neci.

CDLXXXV

A MADAME DE LA FLéCHèRE

Les vendanges. - Comment l'Epoux divin des âmes nourrit leur espérance et repaît leur amour. - Les vendanges spirituelles. - Le côté du Sauveur percé sur la croix. - Les choses temporelles doivent servir "d'eschellon " aux spirituelles. - Comment il faut considérer ses fautes.

Annecy, 12 octobre 1608.

Madame,

On m'a dit que vous esties bien avant en vos vendanges : Dieu soit loüé. Il faut que mon cœur vous die ce mot que je dis l'autre jour a une autre vendangeuse, qui est bien de vos plus cheres cousines (probablement Mme de Charmoisy). Es Cantiques des Cantiques (Ct 1,1), l'Espouse sacree, parlant a son divin Espoux, dit que ses mammelles sont meilleures que le vin, odorantes en unguens pretieux. M.ais quelles mammelles a cet Espoux ? Ce sont sa grace et sa promesse ; car il a sa poitrine, amoureuse de nostre salut, pleine de graces, qu'il distille d'heure a heure, ains de momens en momens, dedans nos espritz : et si nous voulons bien y penser, nous treuverons qu'il est ainsy. Et de l'autre costé, il a la promesse de la vie eternelle (Jn 6,69), avec laquelle, comme avec un saint et amiable lait, il nourrit nostre esperance, comme avec sa grace il repaist nostre amour. Cette liqueur pretieuse est bien plus delicideuse que le vin.

Or, comme on fait vendange en pressant les raysins, on vendange spirituellement en pressant la grace de Dieu et ses promesses. Et pour presser la grace de Dieu, il faut multiplier l'orayson par les courtz, mais vifs eslancemens de nos cœurs ; et pour presser sa promesse, il faut multiplier les œuvres de charité, car ce seront elles a qui Dieu donnera l'effect de ses promesses. J'ay esté malade, et vous m'aves visité, dira-il (Mt 25,36). Toutes choses ont leur sayson (Eccl 3,1) : il faut presser le vin en l'une et en l'autre sorte de vendange ; mais il faut presser sans s'empresser, avoir du soin sans inquietude.

Encor pensant, ma chere Fille, que les mammelles de l'Espoux soyent son flanc percé sur la croix, 0 Dieu, combien cette croix est une sep tortisse, mais bien chargee ! Il n'y a qu'un seul raysin, mais qui en vaut plus que mille. Combien de grains y ont treuvé les ames saintes, par la consideration de tant de graces et vertus que ce Sauveur du monde y a monstrees !

Faites belles et bonnes vendanges, ma chere Fille, et que les unes vous servent d'eschellon et de passage aux autres. Saint François aymoit les aigneaux et moutons parce qu'ilz luy representoyent son cher Sauveur (S.Bonav Legend S.Franc 8); et je veux que nous aymions ces vendanges temporelles, non seulement parce que ce sont choses appartenantes au soin qui correspond a la demande que nous faysons tous les jours de nostre pain quotidien (Lc 11,3), mais aussi, et beaucoup plus, parce qu'elles nous eslevent aux. vendanges spirituelles.

Tenés vostre cœur plein d'amour, mais d'un amour doux, paysible et rassis. Regardés vos fautes, comme celles des autres, avec compassion plustost qu'avec indignation, avec plus d'humilité que de severité.

A Dieu, .Madame ; vivés joyeuse, puisque vous vous estes toute dediee a la joye immortelle, qui est Dieu mesme, qui veüille a jamais vivre et regner au milieu de nos cœurs Je suis en luy et par luy,

Vostre humble et tres asseuré serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

Le 12 octobre 1608.

CDLXXXVI

A MADAME DE MAILLARD, ANCIENNE ABBESSE DE SAINTE-CATHERINE

Souhaits de ferveur par le don du cœur à Dieu. - N'aimer rien qu'en lui, par lui et pour lui.

Annecy, 15 octobre 1608.

Un seul mot, ma tres chere Fille. N'advoüés vous pas le don que je fay tous les jours a Dieu de vostre cœur ? Je le luy donne comme tout mien et je le tiens pour tout mien, pour ce quil me l'a donné. Mais sil est sien et quil me l'ayt donné, ne le luy puis-je pas donner comme tout mien ? Qu'a jamais, et le vostre qui est mien et le mien qui est vostre, puissent estre tous siens, puis que, par son immense bonté, le sien est tout nostre. Je vous conjure, ma chere Fille, d'aymer bien ce bon Dieu qui vous a tous-jours esté si doux, et de n'aymer rien qu'en luy, par luy et pour luy.

C'est ainsy que je vous cheris de toute mon ame, et suis

Vostre serviteur tres fidelle,

F. E. de G.

xv octobre 1608.

Je sçai bien que vous aures des lettres sur le sujet duquel vous me parlastes. La chere cousine (Mme de Charmoisy)) m'escrivit hier : ce sera un cœur tout d'or. Elle m'escrit deux motz d'un saint amour pour vous.

A Madame

Madame l'Ancienne Abbesse

de Ste Catherine.

Revu sur l'Autographe appartenant à M.l'abbé Michaud. curé de Saint Alban. près de Chambéry.

CDLXXXVII

A LA BARONNE DE CHANTAL

Humilité du Saint ; sa confusion et sa peine de se voir estimé. Se tenir dans l'indifférence.

Annecy, 28 octobre 1608.

Je ne sçaurois maintenant, ma chere Fille, respondre a vostre lettre du septiesme de ce mois, que je receus hier au soir bien tard ; car il faut que je die Messe et que j'aille visiter une eglise a une lieuë d'icy . Je diray ce que je pourray.

Ma Fille, je ne suis que vanité, et neanmoins je ne m'estime pas tant que vous m'estimes. Je voudrois bien que vous me conneussies bien ; vous ne lairries pas d'avoir une absolue confiance en moy, mais vous ne m'estimeries guere. Vous diries : Voyla un jonc sur lequel Dieu veut que je m'appuye ; je suis bien asseuree, puisque. Dieu le veut, mais le jonc ne vaut pourtant rien.

Hier, apres avoir leu vostre lettre, je me promenay deux tours avec les yeux pleins d'eau, de voir ce que je suis et ce qu'on m'estime. Je voy donques ce que vous m'estimes, et m'est advis que cette estime vous contente beaucoup : cela, ma Fille, c'est un idole. Or bien, ne vous fasches point pour cela ; car Dieu n'est pas offencé des pechés de l'entendement, bien qu'il s'en faille garder, s'il est possible. Vos affections fortes s'addouciront tous les jours par les frequentes actions de l'indifference. Revoyés une lettre que je vous escrivis au commencement, de la liberté de l'esprit (Lettres 2 lettre 234).

A Dieu, ma Fille tres chere. Je suis celuy que Dieu rend tous-jours plus vostre.

FRANçs, E. de Geneve.

Le jour saint Simon et saint Jude, 1608.

CDLXXXVIII

A MADAME DE LA FLéCHèRE

L'insensibilité et l'indifférence religieuse : définition de l'une et de l'autre ; celle-ci est un grand don de Dieu.

Annecy, 28 octobre 1608.

Madame ma tres chere Fille et Commere,

Vous verres la lettre que j'escris a monsieur de Cisteaux et a madame vostre bonne seur , Il me reste a vous dire, selon le peu de loysir que j'ay, que j'appreuve infiniment l'indifference que vous avés, tant en l'affaire de Bons qu'en toutes autres, puisque c'est en contemplation de la volonté de Dieu. Je n'ayme nullement certaines ames qui n'affectionnent rien, et a tous evenemens demeurent immobiles ; mais cela, elles le font faute de vigueur et de cœur, ou par mespris du bien et du mal. Mais celles qui, par un' entiere resignation en la volonté de Dieu, demeurent indifferentes, 0 mon Dieu, elles en doivent remercier sa divine Majesté, car c'est un grand don que celluy la. Je vous dirois mieux ceci de bouche ; mais vous l'entendres, je pense, asses ainsy que je le dis.

C'est une tentation, de vray, de vous amuser en l'orayson a penser ce que vous aves a me descouvrir de vostre ame, car ce n'en est pas le tems. N'escrimés neanmoins point contre ces pensees, ains destournes-en tout bellement vostre esprit par un simple retour a l'object de vostre orayson.

Je vous escriray avec plus de loysir a la premiere rencontre de commodité, car maintenant il faut que je parte pour aller faire la visite d'une parroisse (Metz-Meythet), et j'ay beaucoup de gens autour. Dieu soit au milieu de vostre cœur, ma chere Fille, et le veuille enflammer de son saint amour. C'est luy qui m'a rendu pour jamais

Vostre tres affectionné et fidelle serviteur,

F. E. de G.

XXVIII octobre 1608.

Monsieur de Charmoysi arrive ce soir en cette ville.

A Madame

Madame de la Flechere.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. Emile Roux, au château de Vogland (Ain).

CDLXXXVIII bis

(N.B. Cette lettre, retrouvée tardivement, fait partie du tome

XXVI sous le n MMCII. Nous l'avons replacée ici, à sa date de rédaction conjecturée, avec un autre numéro bis, suivant celui de la lettre précédente en 1608)

A MADAME DE LA FOREST RELIGIEUSE DE L'ABBAYE DE BONS

(INéDITE)

Une excommunication qui, peut-être, reste sans effet. - Quand nous commettons des fautes, les réparer par l'humilité, et nous abîmer dans la confiance en Dieu et la défiance de nous-mêmes. - Soumission amoureuse à l'Abbesse du monastère; ne pas la regarder " comme mauvaise, mais comme malade ". Nos Supérieurs sont les officiers de Dieu. - Vaincre ses répugnances en témoignant à l'Abbesse une vraie charité.

[Octobre 1608-1610 ?]

Madame,

Je suis marry que je ne puis vous escrire plus souvent et qu'encor, quand je le fay, mes lettres tardent tant en chemin. La derniere que j'ay receu de vostre part me fait voir vostr'esprit en estonnement pour l'excommunication jettee contre vous de la part de M. vostre Superieur ; sur quoy j'ay a vous dire deux choses.

L'une, que vostre droitt'intention et la bonté de vostre cause rend la faute sil y en a, bien fort legere ; l'excommunication aussi n'a peut estre pas esté effectuelle. L'autre, que quand en vraye verité vous auries fait la plus grande faute du monde, il faudroit s'en resoudre et accoyser par une grande humilité et sousmission a la misericorde de Dieu, sans se descourager nullement, ni entrer en aucune sorte de regret. Car enfin, ma chere Fille, ce n'est pas grand merveille que nous facions des fautes ou bien que nous n'en facions pas. Mon Dieu, il me semble que c'est alhors que nous devons nous abismer tant plus en une entiere et [très soüefve... confiance en sa divine bonté, et en [une] douce et paysible desfiance de nous mesme. C'est pourquoy je vous prie de ne plus permettre a ces tristes suggestions de l'ennemi qu'elles troublent vostre cœur, lequel ayant imploré la misericorde de Dieu, ne doit pas moins estre asseuré et consolé qu'auparavant.

Quant a la difficulté que vous aves de vous humilier et sousmettre a vostre Abbesse (Jeanne de Vignod note et n 2 p.206 ), je vous conseille de la vaincre en toutes les façons quil vous sera possible. Ouy, tandis qu'elle tient cette place-la, ou dignement ou indignement que ce soit, il faut luy rendre le devoir non seulement exactement, mais encor amoureusement. Et en cela il se faut surmonter et domter vostre cœur, lequel sans doute est incliné a l'indignation, et faut il l'incliner a la compassion; et tant plus vostre Abbesse aura de misere, tant plus faut il luy avoir de commiseration. Ce n'est rien, ma chere Fille, d'obeir a des Superieurs aggreables ; le fait de la vraye obeissance c'est d'obeir aux desaggreables et, comme dit l' Apostre (1 P 2,18), aux discoles. Dieu aura infiniment aggreable cette violence que vous vous feres pour faire le tout amoureusement, car c'est l'importance. Il vous faut regarder cette Abbesse non point comme mauvaise, mais comme malade, et comme saint François, sainte Catherine de Sienne et plusieurs autres Saintz baysans et servant les ladres, ne les ont pas baysé comme ladres, mais comme membres de Nostre Seigneur, en les considerant en luy et luy en eux, aussi ne devons nous pas considerer nos Superieurs comme pecheurs, mais comm'officiers de Dieu, regardant Dieu en eux et eux en Dieu, car encor que leur personne ne fut pas en Dieu, leur office neanmoins y est. Ma chere Fille, vous voyla en une occasion laquelle vous doit estre plus pretieuse que l'or, car en icelle vous pouves exercer les grandes resignations, les fortz renoncemens et les vives douceurs si souvent promises et desirees pour l'amour de Dieu.

Mais sur ce que vous me demandes de la hantise et familiarité que vous deves rendre a vostre Abbesse, je respons qu'attendu le peu de proffit que vous y pouves faire, ainsy que vous me dites, il suffira que vous luy rendies franche ment, humblement, promptement et amoureusement les devoirs communs. Mais neanmoins, par ce que vous n'aves pas tant de difficulté a cette conversation la pour l'inutilité qui y est que pour la repugnance interieure, je vous conseille de vous violenter le plus que vous pourres a la voir quelquefois sans necessité et luy tesmoigner une vraye charité, d'autant qu'encor que tout cela luy fut inutile, il ne le sera pas a vous qui domteres vostre courage et mangeres le pain cuit sous la cendre (3 R 17,13 ; 19,6) et bayseres la croix.

Madame vostre Seur, ma chere fille, m'escrivit hier que Monsieur de Cisteaux vous avoit envoyé quelque sorte de consolation sur ce sujet, en quoy j'ay eu ma part.

J'ay receu le poulet d'Inde, lequel vous ne devies nullement m'envoyer. .

Nostre Seigneur soit tous-jours au milieu de vostre esprit, et je suis en luy,

Madame,

Vostre tres affectionné et tres [asseuré serviteur ]

F. E. de Geneve.

Revu sur une copie de l'Autographe conservé chez les Révérendes Mères Ursulines de Québec (Canada).

N.B. Autre lettre classée tardivement : A la Comtesse de Tournon Annecy 9 septembre 1610 – On la trouvera dans Lettres 5 sous le n DCLIII, p. 7

CDLXXXIX

AUX SYNDICS, OU AUX MESSIEURS DU CONSEIL DE RUMILLY

L'église paroissiale de Rumilly a besoin d'une restauration : difficultés de l'entreprise ; encouragements à les vaincre. - Affection du Saint pour la ville ; son humilité,

Annecy, 4 novembre 1608,

Messieurs,

Je sçay que le desir de la restauration de vostre eglise parrochiale ne vous a jamais manqué. Mais il a neanmoins esté infructueux jusques a present, ou soit que la generale condition de ce païs despuis plusieurs annees vous ayt osté les moyens d'en chevir, ou que l'union et liaison des espritz, si necessaire a toute bonne entreprise, vous ayt defailly.

L'annee passee, quand j'estois avec vous, il me sembla que ce dernier empeschement fust fort debilité, puisque je vous vis presque tous consentans pour ce regard. Mais nous demeurasmes court au second, parce qu'encor que plusieurs d'entre vous, animés d'une sainte devotion, donnassent leur parole devant Dieu de contribuer, si est ce que plusieurs aussi n'entrerent pas en cette si digne deliberation selon leur devoir ; et pour tous il se treuva la difficulté de l'exaction, qui est neanmoins la piece la plus requise a l'execution, et a faute de laquelle tout a cessé, comme il appert.

Maintenant, il se presente un parti fort asseuré pour vous faire voir en un an ou deux au plus ce que vous aves si longuement desiré, et oster de devant les yeux des estrangers une mauvaise marque de vostre ville, laquelle, au demeurant, n'en a que des bonnes. Il est vray que, comme en toutes les choses de ce monde il y a tousjours moyen de faire naistre des difficultés, aussi se pourra-il faire qu'en celle-ci quelques uns en pourront susciter. Et pour cela je vous escris, vous conjurant, par vostre propre bonheur et honneur, que vous consideriés beaucoup avant de refuser un si bon moyen de faire une chose si utile, si necessaire et si desirable pour vostre ville, et sans laquelle, ou je me trompe en l'estime que je fay de vos ames, ou vous ne pouves pas vivre contens ni consolés en vos consciences. Je me prometz que cette declaration de mon affection aura quelque poids pour vous esmouvoir, comme considerans que je n'ay nul motif que celuy de la gloire de Dieu et de vostre bien spirituel, auquel, selon mon devoir et inclination, je suis extremement dedié, et je puis mesme dire que j'y suis tout sacrifié et immolé.

Donnés donq, je vous prie, cette satisfaction a mon ame qui est vostre, ce bon exemple aux autres, cette douceur a vostre vie et cette consolation a vostre posterité, que par des dissensions et varietés de conceptions, une .si bonne œuvre ne soit point remise, ni divertie. Ainsy, puissies vous longuement tous jouir de la devotion que cette restauration rendra a vos exercices spirituelz et des biens temporelz que Dieu vous en donnera en recompense.

Je suis, Messieurs,

Vostre humble et tres affectionné en Nostre Seigneur,

. FRANçs, E. de Geneve.

A Neci, 4 novembre 1608.

Je m'essayeray de vous procurer un meilleur predicateur que celuy qui vous prescha l'annee passee , et cela ne me sera pas difficile, bien qu'il est impossible que jamais vous en ayes un plus affectionné.

CDXC

A MADAME DE MIEUDRY

Les menues pensées de vaine gloire et les mouches.- Les larmes et les résolutions, " la tendreté de cœur et la fermeté de cœur " : choses bien différentes. - Les pensées importunes.- Ne pas tourmenter ..son âme.

Annecy, 6 novembre 1608.

Madame,

Hasté du soudain despart de... vostre porteur, je vous respondray briefvement. Escrives moy tous-jours quand il vous plaira, avec entiere confiance et sans ceremonie ; car en cette sorte d'amitié, il faut cheminer comme cela. .

Mocques vous, je vous prie, de toutes ces menues pensees de vaine gloire qui se viennent presenter a vostre ame parmi vos bonnes actions ; car ce ne sont proprement que des mouches, lesquelles ne. vous peuvent faire nul autre mal que de vous importuner. Ne vous amuses donq point à examiner si vous y aves consenti ou non; mais, tout simplement, continues vos œuvres comme si cela ne vous..regardoit nullement.

Ne poussés pas vostre cœur a la pitié ou compassion en la meditation de la Passion du Sauveur, car il suffit, en toutes meditations, d'en tirer de bonnes resolutions pour nostre amendement et fermeté en l'amour de Dieu, encor que ce soit sans larmes, sans souspirs et sans douceur de cœur ; car il y a bien de la difference entre la tendreté de cœur que nous desirons parce qu'elle console, et la fermeté de cœur que nous devons desirer parce qu'elle nous rend vrays serviteurs de. Dieu.

Ne respondes non plus aucun mot a la pensee deshonneste qui vous arrive; seulement, dites en vostre cœur, a Nostre Seigneur : 0 Seigneur, vous sçaves que je vous honnore ; ah ! je suis toute vostre (Ps 118,94) ; et passes outre, sans disputer avec cette tentation.

Ne vous troubles. point du defaut de vostre examen de conscience, car il ne peut pas estre grand, puisque vous aves desir de vous bien purifier. Il ne faut pas tourmenter son ame, quand on la sent desireuse d'estre fidelle a Dieu. Quand vous n'aures pas vostre confesseur ordinaire, il ne faut pas laisser d'aller a un autre, regardant a Dieu et non pas a l'homme qui confesse ou absout; mesmement, vous confessant souvent comme vous faites.

Dieu soit tous-jours au milieu de vostre cœur. Je suis en luy, Madame,

Vostre.....

A Neci, 6 novembre 1608.

CDXCI

A MADEMOISELLE DE BRéCHARD

Recommandations pressantes de garder son cœur, de le mortifier et de le tenir en même temps dans la joie. - Messages.

16 novembre 1608.

Madamoyselle,

Le seul desir que j'ay que vous sachies que mon cœur cherit le vostre me fait escrire ces trois motz. Conserves le bien, ce cœur, pour lequel le cœur de Dieu fut triste jusques a la mort (Mt 26,38), et, apres la mort, transpercé par le fer (Jn 19,34), affin que le vostre vive apres la mort et soyt joyeux toute sa vie. Mortifies le bien en ses joyes, et le resjouisses en ses mortifications .

Resouvenes vos petites damoyselles de moy, et principalement ma Marie Aymee que je tiens pour toute mienne. Je suis,

Madamoyselle,

Vostre tres asseuré serviteur en Nostre Seigneur,

F. E. de G.

XVI novembre 1608.

Je vous escrivis l'autre jour par l'homme de Mme du Puy d'Orbe et au bon M. de Lacurne que je vous prie saluer de ma part.

A Madamoyselle

Madamoyselle de Brechard.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. de Mérona, au château de Mérona (Jura).

CDXCII

A LA BARONNE DE CHANTAL

(FRAGMENT)

Amiable partage de biens pour faciliter le mariage de Bernard de Sales.

16 novembre 1608.

Jamais nostre la Thuille ne m'a tant contenté que dans ce partage des biens que nous avons fait amiablement cette semaine entre mes freres. En fin nostre Marie bienaymee sera baronne de Thorens . Mais tout cela s'est passé si paysiblement et si chrestiennement, que j'en suis tout a fait edifié et consolé.

……………………………………………………………………………………………………

CDXCIII

A MADAME DE LA CHAMBRE, RELIGIEUSE DE L'ABBAYE DE BAUME

Pourquoi il ne faut pas remettre les Vêpres après souper. - Le moyen d'être consolée pour cette vie et pour l'autre. - Messages divers.

Annecy, 24 novembre 1608.

Madame ma tres chere Niece,

Vous ne sauries m'obliger davantage que de prendre la confiance que vous aves en moy, qui aussi vous cheris et honnore avec toute la fidelité que vous pouves desirer. Vous faites dignement de donner a monsieur vostre frere toute la satisfaction que vous pouves, puisqu'il vous tesmoigne tant de son amitié, et, puisqu'il le desire, c'est bien fait de vous tenir tout le jour occupee aux ouvrages. Mais quant a remettre vos Vespres jusques a ce que vous vous retiries le soir apres souper, oh ! ma chere Niece, je ne vous le conseille pas. Non point que ce soit grand peché, car tout au plus il n'est que veniel ; mais par ce que ce sera plus d'édification pour toute vostre compaignie et plus de satisfaction pour vostre ame, si vous vous retires demi heure devant souper pour dire vos Vespres, faysant paroistre que cela est vostre cher ouvrage et vostre besoigne bienaymee. Pour les autres suffrages des trespassés, vous pouves bien ne les point dire du tout, car vous n'y estes nullement obligee ; si que vous pouves, sans scrupule, les laisser.

Soyes tous-jours bien devote, ma chere Niece, et croyes que c'est le seul moyen de recevoir toute consolation pour cette vie et pour l'autre (1 Tm 4,8). Je recommanderay a Nostre Seigneur madamoyselle vostre seur , affin quil la conduise selon vostre desir. Je vous. supplie de resaluer madame vostre belleseur de ma part et de l'asseurer de mon service.

Si j'avois autant de liberté que je souhaiterois, vous ne tarderies guere a me voir ; mais, ne pouvant mieux, je vous visite souvent en esprit, desirant en vostre cœur abondance de l'amour divin. Vives joyeuse, Madame ma chere Niece, puisque vous aves bonne volonté d'estre toute a sa divine Majesté, pour laquelle je suis tres affectionnement,

Vostre oncle et serviteur tres asseuré,

FRANçs, E. de Geneve.

XXIV novembre 1608.

A Madame

Madame de la Chambre,

Religieuse de Baume.

A Aix .

Revu sur l'Autographe conservé au Grand-Séminaire de Besançon.

CDXCIV

A LA BARONNE DE. CHANTAL

(FRAGMENT)

Anniversaire d'une consécration épiscopale. - Sentiments de François de Sales à propos de cet évènement. .

Annecy; 7 décembre 1608.

Ma tres chere Fille,

……………………………………………………………………………………….

Je m'essaye de faire un tres grand renouvellement pour mon ame, parce qu'il y a demain six ans que Dieu m'osta au monde et a moy mesme pour me donner a son Eglise et a ses brebis. Vous sçaves que c'est le jour de ma consecration episcopale. Ah, ma Fille, qu'il me fit alhors de graces, ce grand Dieu, et que j'en ay mal prouffité ! Mais, vive sa bonté et son amour ! je vay commencer tout a cette heure a le bien servir, moyennant l'ayde de sa grace.

……………………………………………………………

Revu sur le texte inséré dans le 2d Procès de Canonisation.

CDXCV

A MADEMOISELLE DE TRAVES

Témoignages d'affectueux dévouement. - Ingénieuse manière de demander à une âme chrétienne si elle aime Dieu ; que faire quand on aime bien Dieu.

Annecy, 18 décembre 1608.

Madamoyselle,

Mon frere , qui va la, vous dira peut estre que je vous cheris et honnore bien fort ; mais vous croiries peut estre bien aussi qu'il me feroit ce bon office par charité, et je desire que vous sçachies que c'est mon cœur qui a vrayement ce sentiment-la : c'est pourquoy je l'escris ainsy de ma main et de mon cœur.

Mais dites-moy donq, Madamoyselle, je vous supplie l'amour de Dieu regne-il pas tous-jours en vostre ame ? N'est-ce pas luy qui tient les resnes de toutes vos affections et qui dompte toutes les passions de vostre cœur ? Oh je n'en doute nullement ; mais, Madamoyselle, il faut que vous permetties a un esprit qui vous ayme cherement, de vous demander ce qu'il sçait, pour le playsir qu'il prend d'ouyr dire et redire vostre bonheur. On demande si souvent: Vous portes-vous bien ? encor que l'on voye ceux qu'on interroge en fort bonne santé. Ayés donques aggreable que, sans desfiance devostre vertu et constance, je vous demande par amour : Aymes-vous bien Dieu, Madamoyselle ? Si vous l'aymes bien, vous vous plaires a le considerer souvent, a parler souvent a luy et de luy, a vous reunir souvent a luy au tres Saint Sacrement ; Qu'a jamais puisse-il estre nostre propre cœur, Madamoyselle !

Je suis en luy,

Vostre serviteur bien humble,

FRANçs, E. de Geneve.

18 decembre 1608.

CDXCVI

A LA BARONNE DE CHANTAL

Départ de Bernard de Sales pour la Bourgogne. - Souhaits et actions de grâces à propos de son mariage. - Le Saint déplore les dangers que court une âme infidèle à ses engagements sacrés et bénit Dieu qui l'a gardé de l'erreur dès son jeune âge. - Les saints Pères et l'hérésie. - Un ministre converti. - "Madamoyselle de Perdreauville" et sa famille. - La manière de prêcher contre les hérétiques.

Annecy, 18 ou 19 décembre 1608 .

Mais dites donq la verité, ma tres chere Fille, ne voyci [pas} une extravagance, que mon frere partant pour aller aupres de vous, je n'aye pas loysir de vous escrire qu'a demy ? Or sus, voyla quil s'en va avec un cœur tout vostre et desireux de vous obeir en tout ; car, comme je luy ay recommandé, il traittera de toutes choses avec vous, en l'entiere confiance et obeissance qu'un humble et doux enfant doit rendre a sa bonne et chere mere, et en tout suivra vos advis. Dieu soit loüé a jamais ! Je ne puis revoquer en doute que ce mariage ne soit son prouffit, puisque luy en ayant si purement remis et recommandé l'evenement, il l'a conduit a ce terme. Qu'a jamais il veuille en maintenir le lien interieur, et longuement l'exterieur.

Helas, ma Fille, que c'est un dur passage a mon esprit, de passer de ce mariage a la dissolution de celuy que la pauvre damoyselle de Bareul avoit fait avec son Dieu ! La pauvrette se veut donques perdre avec son mari. Les Confessions de saint Augustin et le chapitre que je luy montray passant vers elle, devoyent suffire pour la retenir, si elle n'estoit lancee a son precipice que par les considerations qu'elle allegue. Dieu, au jour de son grand jugement, se justifiera contre elle et fera bien voir pourquoy il l'a abandonnee. Ah ! un abisme en tire un autre (Ps 41,8). Je prieray Dieu pour elle, et specialement le jour de saint Thomas, que je conjureray, par son heureuse infidelité, d'interceder pour cette pauvre ame si malheureusement infidelle.

Quelles actions de graces devons nous a ce grand Dieu, ma chere Fille ! Mais moy, attaqué par tant de moyens, en un aage fresle et floüet, pour me rendre a l'heresie, et que jamais je ne luy aye pas seulement voulu regarder au visage sinon pour luy cracher sur le nez, et que mon foible et jeune esprit, parcourant sur tous les livres empestés, n'aye pas eu la moindre esmotion de ce malheureux mal : 0 Dieu, quand je pense a ce benefice, je tremble d'horreur de mon ingratitude. Ma Fille, accoisons nous en la perte de ces ames, car Jesus Christ a qui elles estoyent plus cheres, ne les laisseroit pas aller apres leur sens (Rm 1,28), si sa plus grande gloire ne le requeroit. Il est vray que nous les devons regretter, et souspirer pour elles comme David sur son Absalon pendu et perdu (2 R 18,9 ; 19,4).

Il n'y eut pas grand mal, non, en .ces desdains que vous tesmoignastes parlant avec elle. Helas ! ma Fille, on ne se peut contenir quelquefois en des accidens si dignes d'abhorrissement. Les epistres de saint Hierosme luy seront encores bonnes, car voyes vous, outre les tesmoignages qui sont espars ça et la es escritz des saintz Peres en faveur de l'Eglise (car en fin ilz parlent tous comme nous), l'esprit mesme de ces grans personnages respire par tout contre l'heresie:

L'autre jour, de grand matin, un homme grandement docte et qui avoit esté ministre long tems, vint me voir, et me racontant comme Dieu l'avoit retiré de l"heresie : " J'ay eu, " ce me dit il, " pour catechiste le plus docte Evesque du monde. " Je m'attendois qu'il me nommast quelqu'un de ces grandes renommees de cet aage, et il me va nommer saint Augustin. Il s'appelle Corneille , et maintenant fait imprimer un beau et digne livre pour la foy . Il n'est pas encores receu a l'Eglise, et m'a donné esperance que ce sera moy qui le recevray. Je n'ay jamais veu homme si docte de ceux qui sont hors de l'Eglise. Helas, le bon homme s'en alla satisfait d'avec moy, disant que je l'avois caressé amoureusement et que j'avois le vray esprit de chrestien. Je croy bien qu'il adjousta que je n'estois pas des plus doctes, mais on ne me le dit pas. Mon Dieu, ma Fille, que dis-je ? J'escris a course de plume et ne pense qu'a vous parler comme entre nous deux. Je voulois dire que ces anciens Peres ont un esprit qui respire contre l'heresie, es pointz mesmes esquelz ilz ne disputent pas contre elle.

Estant a Paris et preschant en la chapelle de la Reyne, du jour du Jugement (ce n'est pas un sermon de dispute), il se treuva une damoyselle, nommee madamoyselle Perdreauville, qui estoit venue par curiosité ; elle demeura dans les filetz, et sur ce sermon prit resolution de s'instruire, et dans trois semaines apres, amena toute sa famille a confesse vers moy et fus leur parrein a tous en la Confirmation . Voyes vous, ce sermon la, qui ne fut point fait contre l'heresie, respiroit neanmoins contre l'heresie, car Dieu me donna lhors cet esprit en faveur de ces ames. Despuis j'ay tous-jours dit que qui presche avec amour presche asses contre les heretiques ; quoyqu'il ne die un seul mot de dispute contre eux ; et c'est pour dire qu'en general, tous les escritz des Peres sont propres a la conversion des heretiques.

0 mon Dieu, ma chere Fille, que je vous souhaitte de perfections ! Une pour toutes : cette unité, cette simplicité. Vivés en paix et joyeuse, ou au moins contente, de tout ce que Dieu veut et fera de vostre cœur. Je suis en luy et par luy, tout vostre.

FRANçs, E. de Geneve.

Le ... decembre....

A Madame

Madame la Baronne de Chantal.

Revu sur le texte inséré dans le Procès de Canonisation.

CDXCVlI

A MADAME BOURGEOIS, ABBESSE DU PUITS-D'ORBE

Le Saint demande à l'Abbesse de ses nouvelles. - Conseils divers. - Le moyen de tirer profit de ses infirmités.. - Exhortation à la dévotion.- Assurance de. dévouement.

Annecy, 19 décembre 1608.

C'est grand cas, ma chere Fille, que nul ne m'escrit de vous, ni de Dijon, ni de Bourbilly, sinon l'autre jour madame de Chantal qui me dit qu'elle vous iroit voir. Mais que faites vous donq, chere Fille ? Voyci la cinquiesme lettre que je vous envoye despuis mon retour : penses vous pas que ce soit a bon escient que je suis vostre pere ? Voyes vous, escrives moy un peu souvent, et envoyes a commodité vos lettres a Dijon et a Montelon, car je les recevray tous-jours asses ; et si vous ne pouves pas m'escrire (car je m'imagine que cette mauvaise jambe vous tient souvent au lit), faites que cette bonne seur (Mme de Chantal) m'escrive pour vous.

Mon Dieu, que de biens mon ame souhaite a la vostre ! Faites bien vostre prouflit de vos travaux, rendes-les fructueux par une volontaire acceptation des croix que la necessité vous impose. Resouvenes vous de vos premiers mouvemens de devotion ; car a vostre retour de Dijon, on me dit qu'entre les rasoirs et lancettes, vous chanties des cantiques a Dieu. Prattiques fidellement les oraysons jaculatoires, faites vous lire des bons livres et ordonnes a vos plus confidentes filles qu'elles vous entretiennent de Dieu.

J'attens que ce primtems nous donne la commodité de nous revoir, et tandis, tous les jours je prie pour vous ; et certes, mon cœur vous cherit tres parfaittement en Celuy qui, pour nous, eut le sien transpercé sur la croix (Jn 19,34). Dites vous pas tous-jours : VIVE JESUS ? Ouy, ma Fille tres chere, qu'a jamais ce grand Jesus vive et regne en nos ames ! Amen.

Je salue toutes vos cheres Seurs, et a part la nostre (Françoise Bourgeois, prieure du Puits-d'Orbe.). Mon frere le chanoyne (Jean-François) n'est pas icy ; je m'asseure quil vous escriroit ; car et luy et toute nostre mayson est dedié a vostre service.

XVIIII decembre 1608.

A Madame

Madame 1'Abbesse du Puy d'Orbe.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation du Mans.

CDXCVIII

A MADAME DE ROCHE'I'TE. RELIGIEUSE DE L'ABBAYE DE SAINTE-CATHERINE

(INEDlTB)

Un sujet inépuisable de correspondance. - Le Saint envoie à la destinataire des chansons spirituelles.

Annecy, 28 décembre 1608.

Vous faites bien, ma chere Fille, de m'escrire quelquefois sans sujet particulier, mais avec le seul general que Jesus Christ et sa dilection, unique lien de nos cœurs, vous fournira tous-jours. Sans doute que Dieu vous consolera tous-jours plus en cette heureuse entreprise que vous aves faitte de ne vivre que pour luy. Continues donq courageusement, chere Fille, et demeures invariable en ce divin propos.

Je vous envoyay des chansons spirituelles par cette porteuse , et ne sçay comme elle ne les vous a donnees. Il y en avoit peu parce que les copies des autres se sont esgarees ; mais je les feray rechercher, affin qu'a cela ne tienne que vous aspiries amoureusement et souëfvement en Dieu, pour lequel nous devons souspirer toute nostre vie et auquel nous souhaitons d'expirer a la fin de nos jours. Amen.

Je suis en luy,

Vostre tres affectionné et fidelle serviteur,

FRANç", E. de Geneve.

28 decembre 1608.

Si vostre bonne Made (sic) me fait la consolation de venir me voir, faites-le moy sçavoir, je vous prie, affin que je la reçoive plus a propos, et vous aussi.

A Madame de Rochette.

Revu sur une copie conservée à la .Visitation de Montélimar.

CDXCIX

A M. CLAUDE BRETAGNE

Souhaits de courtoisie à un magistrat à la fin d'une année. Pourquoi la fuite des années ne doit pas nous attrister.

Annecy, 28 décembre 1608.

Monsieur,

Cette annee, qui se passe en ces deux jours suivans, me sera memorable pour avoir en icelle receu le bien de vostre amitié et connoissance. Avant donq qu'elle finisse, je me veux ramentevoir en vostre souvenance, et vous supplier de me conserver en cette nouvelle annee venante le mesme bonheur que vous m'aves donné en celle cy. Elles s'en vont bien viste, ces annees, et nous vont ravissant apres, ou plustost avec elles ; mais que nous en doit-il chaloir, puis que, moyennant la misericorde de Dieu, elles nous vont fondre et abismer dedans une profonde eternité ?

Je suis toute ma vie, Monsieur,

Vostre bien humble serviteur,

FRANçs, E. de Geneve.

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