Lettres (page 50)

François de Sales · Lettres

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Lettres, tomes 1 à 11 (édition d'Annecy) · 55 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

MCMLVII - Au PRéSIDENT FAVRE (Inédite). - Recommandation pour une affaire pendante devant la Chambre des Comptes………………………………………………………………………….242

MCMLVIII - A LA SŒUR DE BRéCHARD. - Joie du Fondateur au sujet d'une élection. - Eloge de la nouvelle Supérieure…………………………………………………………………………….243

MCMLIX - A M. DE PEYZIEU (Inédite). - Passage trop rapide à Vienne; espérance d'un prochain séjour plus prolongé. - Heureux mariage de François de Longecombe………………………..244

MCMLX - A Mme DE TOULONGEON. - Heureuse rencontre avec la Mère de Chantal. - Délicats conseils, tact parfait et largeur d'esprit du saint Directeur. - La pensée de la mort mêlée aux félicitations de bonheur ……………………………………………………………………………………..245 MCMLXI - A UNE DAME. - Bonheur de la solitude au pied du Crucifix. - Véhémente aspiration vers l'éternité; mépris de ce monde et de ses grandeurs. ……………………………………………246

MCMLXII - A LA MèRE DE CHASTELLUX. - Désirs rendus plus ardents par la charge que la Providence a donnée à la Mère de Chastellux. - Le fondement de la prospérité spirituelle. Confiance toujours plus grande ……………………………………………………………………………246

MCMLXIV - A LA MèRE DE MONTHOUX. - Messagère pleine de mérite et d'affection pour la destinataire. - Ferveur de la Sœur Emmanuelle de Monthoux. - Un ami du Monastère de Nevers …248

APPENDICE I

LETTRES ADRESSéES A SAINT FRANçOIS DE SALES PAR QUELQUES CORRESPONDANTS A - LETTRE DE LA MèRE FAVRE ………………………………………………………249 B - LETTRE DU PRINCE CARDINAL MAURICE DE SAVOIE………………………250 C - LETTRES PATENTES DE CHARLES-EMMANUEL Ier DUC DE SAVOIE………..250

D - LETTRE DU CHANOINE ARTUS DE LIONNE …………………………………….252

E - LETTRE DE MGR JEAN-PIERRE CAMUS…………………………………………...252 F - LETTRE DE M. JACQUES GALLEMAND …………………………………………...254 G - LETTRE DE L'INFANTE ISABELLE DE SAVOIE ………………………………….255

II SUPPLIQUES ET LETTRES DE PRINCES ET AUTRES PERSONNAGES A DIFFéRENTS DESTINATAIRES

A - SUPPLIQUE A SA SAINTETé GRéGOIRE XV……………………………………..255 B - SUPPLIQUE AU CARDINAL LUDOVIC LUDOVISI ……………………………….255 C - LETTRE DU PRINCE DE PIéMONT AU PRINCE DE CARIGNAN ……………….255 D - LETTRE DES PROVISEURS DU COLLèGE DE SAVOIE A LOUVAIN………….255 AUX ADMINISTRATEURS DE CELUI D'ANNECY E - LETTRE DU PRINCE DE CARIGNAN AUX MêMES ……………………………...256 F - LETTRES DE VICTOR-AMéDéE, PRINCE DE PIéMONT ……………………….256 A L'ABBé PHILIBERT-ALEXANDRE SCAGLIA

III

NOTE CONCERNANT L'AUTOGRAPHE DE LA LETTRE DU 19 OCTOBRE 1621…257 A CHRISTINE DE FRANCE

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www.JesusMarie.com Saint François de Sales

docteur de l'église catholique

1567 - + 28 décembre 1622

Lettres - tome 11 Lettres sans date - Supplément.

Tome XXI de l'édition d'Annecy. Table des lettres du volume L11...174 Index historique..171 Table Générale des Lettres...180 Glossaire...165 SFS étudié dans ses Lettres...2 Table de cette étude....174 SAINT FRANçOIS DE SALES

éTUDIé DANS SES LETTRES TOME XXI DES Œuvres complètes (édition d'Annecy)

AVANT-PROPOS

Parmi les Saints qui, dans les derniers siècles, ont le plus honoré l'église de Dieu, saint François de Sales reste incontestablement un des plus vivants dans la pensée chrétienne, un des plus aimés aussi. C'est en vain que les siècles passent sur son tombeau.. il reste glorieux, et - preuve très consolante de la dévotion populaire - les foules y viennent avec une piété qui ne se refroidit pas, avec une confiance qui ne diminue point.

* * *

A quoi donc attribuer cette popularité d'un Saint dont la vie - si prodigieusement active qu'elle fût - se passa presque tout entière dans sa bien-aimée Savoie, cette terre magnifique entre toutes, certes, mais alors si éloignée des grands centres où s'écrivait l' histoire du monde ? Sans doute, les immenses travaux que la grâce de Dieu couronna par l'étonnant succès de la conversion de tout un peuple jeté momentanément dans l'hérésie, moins par sa faute que par celle des circonstances, - celui du Chablais - donnèrent au jeune Prévôt du Chapitre d'Annecy une gloire dont sa vie tout entière fut auréolée. Les labeurs d'un épiscopat qui ne fut jusqu'à son dernier four qu' un apostolat sans trêve ni repos ; l'influence profonde qu'il exerça sur tant d'âmes, qui, bien loin des frontières de sa petite patrie, cherchaient en lui et trouvaient la lumière, la force, la paix pour marcher, courageuses et fermes, dans les voies de la sainteté, la gloire enfin qu'il eut de devenir le Père d'une nouvelle Famille religieuse, le Fondateur d'un Ordre qui depuis trois siècles fait les délices de l'église et assure devant le trône de Dieu une louange que le monde ne Lui avait pas encore of/erte ; les miracles qui de son vivant et depuis sa mort ont attesté aux yeux de tous sa sainteté : tout cela, on n'en saurait douter, explique en partie la survivance de son souvenir dans les âmes chrétiennes et l'ardente dévotion dont il est toujours l'objet.

* * *

Nous croyons pourtant que la véritable cause de cette survivance est ailleurs encore.

Saint François de Sales reste nôtre parce que, par le caractère de sa sainteté, il est - mieux que beaucoup d' autres Saints - plus proche de nous, de nos aspirations, de nos besoins.

Il nous faut, en effet, des exemples de Saints pour nous encourager à marcher généreusement à la suite du Maître.

Ces exemples sont pour notre faiblesse une lumière et une force. Pour être dignes de Ltti, nous avons tant à faire! Ce n'est que dans la mesure où nous arrivons, par une inlassable fidélité à la grâce divine, à nous vaincre nous-mêmes, à nous dépouiller du vieil homme de misères et de péché, que nous voyons peu à peu grandir en nous la divine ressemblance, " l'homme nouveau ", créé par Dieu " dans la justice et dans la sainteté de la vérité. " (Ep, 4, 24.)

Mais à combien ce travail - qui pourtant apparaît absolument nécessaire - semble un rêve irréalisable ! Combien qui, devant le labeur presque insurmontable, seraient tentés de s'arrêter en chemin, de s'asseoir découragés dans les sables de ce rude désert de la vie, comme élie qu'épouvantait, dans sa marche en avant, l'éloignement de l' Horeb salutaire! Eh bien, voici un Saint dont la radieuse figure vient sourire à tous ces Pèlerins courageux ou fatigués, qui s'en vont à travers la vie !

Il est, sinon de notre temps, du moins d'une époque très semblable à la nôtre par bien des côtés. Il connut les difficultés que tous, plus ou moins, nous rencontrons, il eut à triompher des mêmes obstacles - ceux du dehors et ceux du dedans .- auxquels nous nous heurtons, il s'épuisa en des labeurs supérieurs à ceux qui s'offrent à nous, il fut en butte à des persécutions que la miséricorde du Seigneur épargne à notre faiblesse, il porta des responsabilités auprès desquelles les nôtres ne sont rien… Et au milieu de tout cela, malgré tout cela, il sut rester souriant, paisible, doux ! Sans répit, il monta, fidèle à la grâce de Dieu, vers les sommets de la plus haute et de la plus belle sainteté ! D'un pas toujours égal, il alla vers Dieu, chaque jour plus aimé et mieux servi ! Rien ne le rebuta, rien ne put ni le décourager, ni l'arrêter jamais, dans la ferme et paisible sérénité de son âme...

Oh ! le beau et consolant modèle ! Le puissant réconfort pour nos fragiles efforts ! Son perpétuel sourire, dont on sent bien qu'il est la céleste expression des victoires de Dieu en lui, ce sourire qu'on sent fait d'intrépide fermeté autant que d'ineffable bonté, est éloquent plus que tous les discours ; il attire plus que tous les raisonnements ; il encourage plus que les plus graves leçons ; il entraîne à la pratique de toutes les vertus dont, à travers l'austérité des dehors, on comprend mieux et on goûte davantage la divine beauté. C'est sa manière à lui ! Par là il réalise, après sa mort comme de son vivant, la béatitude de la douceur, dont Jésus Christ disait aux foules, sur la Montagne, qu'elle était, mieux que la force, conquérante.

Ce doux a conquis le monde, parce qu'il a fait comprendre au monde combien le Maître qu'il servait et dont, avec tant de suavité, il prêchait la doctrine de salut, était " doux et humble de cœur. "

Il doit être compté parmi les plus prodigieux de ces conquérants d'âmes, quee furent les A pôtres de tous les temps. Le Chablais ne fut que le point de départ de ses admirables conquêtes : qui pourra jamais sur la terre en calculer le nombre ?

* * *

Et depuis qu'il n'est plus, il continue son étonnante mission. Le parfum qu'on respire en priant devant cette châsse précieuse où ses restes reposent en attendant le grand jour des résurrections glorieuses, est un parfum du Ciel. Combien qui, se relevant de leurs prières émues, s'éloignent de son tombeau, renouvelés et meilleurs, plus décidés à servir courageusement Celui qui veut être un jour, Lui-même, la magnifique récompense de ceux qui auront essayé de Lui rendre ici-bas un peu d'amour, pour le " trop grand amour " dont Il enveloppe les âmes ! Et par là encore, le saint évêque poursuit son œuvre : il attire pour porter à Dieu ! Lui aussi, " il passe son ciel à faire du bien sur la terre ! "...

* * *

Puisse ce petit livre, qui trace de lui un portrait si fidèle, le faire mieux connaître encore, et par là multiplier, en l'intensifiant en beaucoup d'âmes, son action sainte, pour la plus grande gloire de Dieu!

† FLORENT-MICHEL-MARIE, évêque d'Annecy.

SAINT FRANçOIS DE SALES éTUDIé DANS SES LETTRES

étudier saint François de Sales, en faire mieux connaître la physionomie si attrayante et l'enseignement toujours actuel, c'est répondre aux vœux exprimés par notre Très Saint Père le Pape Pie XI dans l'Encyclique Rerum omnium perturbationem, donnée à l'occasion du tricentenaire du grand évêque de Genève.

Or, parce que celui-ci ne se révèle nulle part mieux que dans ses Lettres, il a semblé opportun de mettre à la portée de tous l'étude placée en tête du onzième et dernier volume de sa correspondance, tome XXIe des Œuvres complètes du saint Docteur, éditées à Annecy par le Monastère de la Visitation.

Si volumineuse que soit la collection qui s'achève, elle ne représente pas la dixième partie de la correspondance entière : en effet, tel témoin raconte, qu'entré un matin dans la chambre du Prélat, il vit " une cinquantaine de lettres, toutes fraischement escriptes de sa main, estendues dessus sa table." Un autre dépose qu'étant allé prendre congé de lui à une heure matinale, il le trouva " occupé à écrire des lettres à diverses personnes qui lui demandaient conseil pour la direction de leur conscience. Quarante environ " étaient déjà prêtes ; à quoi le Serviteur de Dieu faisant allusion : " Je ne bouge pas, dit-il, parce que je suis occupé dans mon atelier . " François Favre, valet de chambre du Saint, parle par jour de " vingt ou vingt-cinq lettres responsives a toutes sortes de personnes en France et en Savoie, et cecy je le say parce que c'estoit moy qui fermois toutes ses lettres et fesois ses paquets. " Qu'on juge par ces indications combien est incomplète cette édition de 2.100 lettres et fragments.

Malgré tant de lacunes, on ne peut se méprendre sur l'intérêt d'un tel recueil. Au déclin d'un siècle de paganisme renaissant, de révolte et d'apostasie, François de Sales apparaît tout rayonnant de foi, de pureté et de paix, attirant ainsi à lui nombre d'âmes inquiètes qui viennent lui demander la parole qui sauve. Cette société troublée revit dans ces pages écrites au jour le jour : prélats et modestes curés de paroisses, Religieux mendiants, grandes dames, gentilshommes et commerçants. Une " marchande gantiere " de Paris reçoit des lettres du Prélat en même temps que la noble Mère de Chantal ou la fameuse Angélique Arnauld (L10, lettre 1831). Ainsi le lecteur embrasse d':une seule vue les principaux événements de l'époque, les graves affaires qui l'agitent, prend contact avec la société elle-même et pénètre jusque dans le secret des consciences. Mais surtout, il y retrouve saint François de Sales entier et vivant. La partie de cette correspondance, consacrée à la direction spirituelle, jette une vive lumière sur l'histoire du sentiment religieux à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe, non moins que sur la méthode suivie par saint François de Sales dans la conduite des âmes. D'autre part, les lettres qui se rapportent à la fondation de l'Ordre de la Visitation Sainte-Marie nous découvrent l'idéal monastique du Fondateur et les aspirations de ces femmes généreuses qui, à la suite de la baronne de Chantal, se rangèrent si nombreuses sous ses lois.

Toutes ces Lettres ne le cèdent en rien à celles de Bossuet ou de Fénelon ; elles ont même sur ces dernières un immense avantage, car en les lisant on peut se dire : " Nous avons ici la parole d'un Docteur de l'église et d'un Saint. "

Esquisser d'après cette correspondance le portrait de saint François de Sales jeune homme, apôtre, évêque, sans perdre de vue la sainteté ; le montrer dans son action tant privée que sociale, dans le don total de lui-même aux âmes et dans le développement de sa vie intérieure; enfin, signaler quelques-unes des qualités de l'écrivain, c'est ce que nous allons tenter maintenant.

I

LA JEUNESSE (1581-1593)

Nous croyons pouvoir comprendre sous ce titre, avec les années d'études de saint François de Sales à Paris (1581-1588)

et à Padoue (1589-1592), les dix-huit mois qu'il passa en Savoie, se préparant à l'ordination sacerdotale (18 décembre 1593).

Issu d'une antique race, François tenait de sa naissance la distinction des manières, l'exquise courtoisie, le respect des hommes et de lui-même, l'ardeur chevaleresque, le sentiment profond du devoir et de l'honneur. Ame élevée, jugement droit, esprit perspicace et observateur, intelligence ouverte à tout ce qui est grand, bon et beau ; cœur affectueux et délicat, heureux mélange d'énergie et de tendresse, volonté soumise à la raison et illuminée par la foi; pureté angélique, piété ardente et, par-dessus tout, l'amour de Dieu surnaturalisant et sanctifiant tous les actes d'une vie sans tache : c'est enrichi de ces dons multiples de la nature et de la grâce que les contemporains du gentilhomme savoyard nous l'ont dépeint à Paris et à Padoue, et qu'il se révèle lui-même dans les trop rares écrits de sa jeunesse.

Mais, pour l'étude de cette période, il nous manque un élément essentiel. En effet, toute la correspondance que, du collège et de l'université, le saint étudiant adressait à sa famille a disparu. Conservée longtemps dans les archives du château de Thorens, elle fut brûlée à la Révolution : treize lettres en tout, voilà ce qui nous reste pour ces huit années. Nous pouvons cependant recueillir dans ces épaves quelques traits de la physionomie morale du jeune gentilhomme ; mais comment regretter assez la perte des lettres à celle qu'il appelait dans son Analyse de Droit civil : optima et prudentissima mater ? Humaniste, F.rançois de Sales a le souci de bien dire ; de là ces ébauches, latines pour la plupart, qu'il rédige avec soin et dont la forme trop apprêtée parfois, nuit au naturel. Ces protestations réitérées de son indignité personnelle et de l'honneur qu'il porte à ses correspondants paraissent exagérées aujourd'hui, et volontiers on les taxe d'affectation ; alors, elles étaient de mise. D'ailleurs, ces formules quelque peu emphatiques sont néanmoins la manifestation sincère de ses sentiments. Qu'il traite avec un supérieur ou un égal, François est convaincu de son infériorité et du devoir qu'il a de rendre au destinataire le respect qui lui est dû. " Je ne fis jamais chose qui méritasse que vous prissies la peine de m'escrire avec tant de caresses comme vous aves faict, " écrit-il de Padoue en I590 ; et encore : Parce " quil est fort aysé a oublier si peu de chose comme je suys, je vous remercie de la memoyre que vous eustes de moy... ce que cognoissant ne venir de mes merites, j'en honnore d'autant vostre bonté, delaquelle je reconnoys toutes ces faveurs . - A un gentilhomme qui l'a prévenu, le saint étudiant exprime sa reconnaissance, et l'assure qu'il s'estimera heureux d'avoir " un lieu de mortepaye en son service . - En I593, il s'étonne qu'un compatriote, son ancien condisciple, " homme très savant et accompli," ait pu songer à lui dédier ses " thèses théologiques, " et à le gratifier, lui, " homme obscur," du titre d'ami . - Plus grande encore sera sa surprise, mêlée de joie, lorsque Antoine Favre lui offrira son amitié. Si le sénateur, déjà célèbre, a été le premier à écrire, cela prouve qu'il a " donné le premier, ce qui est plus divin, et que," ajoute François de Sales, " j'ai été le premier à recevoir, comme il sied à mon infériorité...

Je n'estimais pas convenable de vous adresser mes hommages à distance, car je ne me croyais pas un jeune homme assez important pour mériter que mon nom fût prononcé ou entendu par quelqu'un des membres de votre illustre corps . "

Le noble héritier de la maison de Sales ne se montre aussi obséquieux que parce qu'il est vraiment humble. On reconnaît bien à ces traits celui qui donnera plus tard ce conseil à Philothée : " Ou ne disons point de paroles d'humidité, ou disons les avec un vray sentiment interieur... De mesme de quelques paroles d'honneur ou de respect qui, a la rigueur, ne semblent pas veritables ; car elles le sont neanmoins asses, pourveu que le cœur de celuy qui les prononce ait une vraye intention d'honnorer et respecter celuy pour lequel il les dit ; car encor que les motz signifient avec quelque exces ce que nous disons, nous ne faisons pas mal de les employer quand l'usage commun le requiert." (IVD 3,5)

Un jour, François apprend qu'un de ses amis parle de lui avec trop de bienveillance ; aussitôt, de le mettre en garde contre ses illusions . Et quand, plus tard, Mgr de Granier fera à tous l'éloge de son Prévôt: " Il ne faut pas, " écrira celui-ci, " trop ajouter foi aux paroles d'un père aussi indulgent que l'est mon évêque...; car bien souvent les parents les plus prudents se persuadent trouver en leurs enfants les qualités qu'ils désirent "

élève reconnaissant, bon et affectueux camarade, l'étudiant de Padoue exprime avec délicatesse sa gratitude à un ancien professeur , loue avec complaisance un condisciple, et même l'assiste pendant une maladie . C'est que, déjà, notre Saint est l'ami tendre et dévoué qu'il sera toujours. L'amitié, il la faut à son cœur si aimant, à son âme si pure ; il en "goûte les charmes, elle est une partie de sa vie. Nous le voyons appeler avec " impatience cette heure de bonheur " qui lui permettra de serrer dans ses bras un ancien compagnon d'études ; puis avouer au sénateur Favre que, s'il n'avait prévenu ses désirs, il n'aurait pas craint de le " provoquer à cette douce lutte d'amitié." Très ardent par nature en ces sortes de luttes, " le jeune docteur défie le grave jurisconsulte de rester le dernier dans l'arène, lui qui, cependant, y est descendu le premier ."

On a critiqué les lettres latines de saint François de Sales à son ami : " Elles sont ennuyeuses," écrit M. Strowski, " avec leurs compliments et leurs plaisanteries de collège, leurs périodes trop élégantes, leurs jeux de mots sans grâce ni vivacité, " leurs superlatifs, leur admiration excessive ; et

M. Delplanque ajoute : " On y voit trop l'homme du XVIe siècle, l'humaniste bel esprit . " Malgré tous les défauts qu'on lui reproche, il n'en reste pas moins vrai que ce commerce épistolaire est l'expression d'une " amitié fraternelle que la divine Bonté elle-même avait " mise si vive et parfaitte " entre deux hommes illustres, entre l'âme d'un grand chrétien et celle d'un grand Saint.

Revenu en Savoie, le seigneur de Villaroget fut bientôt mis en relations avec des personnages distingués qui lui témoignaient à l'envi leur sympathie. C'était pour lui " moins un sujet d'orgueil qu'un stimulant à mieux faire ; " et, tel un disciple auprès de ses maîtres, il se sentait excité par leurs exemples à se rendre " moins indigne de leur amitié . "

Seules, quelques lignes d'une lettre de décembre I593 nous disent ce qu'était pour sa mère le cœur de François de Sales : il faut les lire. Elles nous dépeignent son angoisse à la nouvelle du grave danger qui menace Mme de Boisy, son empressement à se rendre auprès d'elle, sa joie de la voir revenue à la vie. C'est bien le même cœur qui, à seize ans de là, dictera des pages si émues à la mort de sa mère et répandra sur sa tombe des larmes abondantes, mais doucement résignées. Le bon sens et la finesse d'esprit du jeune étudiant percent aussi dans ses lettres. Il se garde bien de donner à un homme de cour, ami de son père, " des nouvelles... de colleges ; " quant aux autres, " elles sont si incertaynes... que, pour ce seul respect, " il se croit dispensé " d'en escrire " S'il fait part à un seigneur de ce qu'il a ouï dire, il ajoute : " ce que n'estant asseuré, je m'en rapporte a l'evenement " Plusieurs de ses lettres se sont perdues : " Nous payons le port avant qu'elles partent, " écrit-il plaisamment ; " et partant, besogne païee, malfaicte "

Dans quelques mots rapides seulement, on peut surprendre son âme : " J'oseroys bien me promettre que mon entreprise en l'estude reussira au bien que je desire, Dieu aydant, qui " est de le bien pouvoir servir ." N'est-ce pas l'idéal qu'il poursuivra toute sa vie ? - La " nouvelle navarraise ", c'est-à-dire la victoire de Henri IV sur la Ligue, l'afflige au point de vue de la foi catholique, et il pousse un soupir de douleur : " Je ne sais ce que Dieu veut faire de la France, car les péchés y sont très grands ."

-Le 25 mars 1591, il souligne ainsi le souvenir du mystère que l'église célèbre : " Padoue, jour de l'annonce de notre salut et de la salutation donnée à la Vierge . "

Au surplus, les minutes de ses lettres portent l'empreinte de son soin, de son esprit d'ordre, de sa piété : caractères fins et réguliers, marges très nettes, quelques ratures, mais pas une tache. Essaye-t-il une plume, il trace, avec les noms de ses professeurs, ceux de ses grandes amours : " Jesus Nazarenus, Doux Jesus, Maria Stella maris. "

Mais voici François de Sales Prévôt du Chapitre de Genève et entré dans les saints Ordres; avant de recevoir le diaconat (18 sept.1593), il avait déjà prêché plusieurs fois et fondé la Confrérie des Pénitents de la Sainte-Croix. A l'occasion de prières publiques, son évêque l'a chargé, au commencement de décembre, de prendre la parole pour stimuler l'ardeur du peuple " à fléchir la justice de Dieu ; " et le jeune diacre dit ne pouvoir le faire " sans avoir salué les Docteurs ."

Quelques jours plus tard, le fils du seigneur de Boisy sera " promu à l'auguste dignité du sacerdoce ;" alors il confie à son meilleur ami, le sénateur Favre, ses émotions profondes et les sentiments divers qui affluent en son âme . C'est un " honneur insigne, " un " bien excellent " qu'il va recevoir ; c'est aussi une " transformation " qui doit s'opérer en lui. " La frayeur et le tremblement se sont emparés de moi, " écrit-il, car rien " de plus difficile et de plus périlleux à l'homme que d'être appelé à tenir entre " ses mains et à produire par sa parole... Celui que les Anges... ne peuvent pas même embrasser par la pensée, ni célébrer par de justes louanges."

Conscient de la dignité sublime du Prêtre, il en redoute les " effroyables responsabilités ; " son esprit se trouble et son cœur souffre... Cependant, il " ne manque pas de courage, " loin de là : ses saintes frayeurs, fruit de son humilité, laissent une place très large à l'espérance et même " à une allégresse bien supérieure à ce que pourraient lui valoir ses propres mérites ; " dès lors il se réjouit, il exulte à la pensée de pouvoir offrir au Seigneur le sacrifice de la plus auguste des victimes.

Idée très haute du ministère sacerdotal, humble défiance de soi-même, inébranlable confiance en Dieu, zèle ardent pour sa gloire : telles sont les dispositions que le nouveau Prêtre apporte à l'autel. Il peut en approcher sans crainte ; la grâce divine et sa coopération personnelle l'ont merveilleusement préparé à sa grande mission d'apôtre et de conquérant des âmes.

II

L'APOSTOLAT (1594- 1602)

Neuf mois de ministère à Annecy et dans les environs, cinq ans d'apostolat dans le Chablais, un voyage à Rome, un séjour de plusieurs mois à Paris sont les grandes lignes de cette partie de la vie de François de Sales, couronnée par son sacre comme évêque de Genève, le 8 décembre 1602. Apôtre, notre Saint le fut toujours : il l'était déjà lorsque, à peine âgé de cinq ou six ans, il réunissait les enfants du voisinage pour leur enseigner la leçon de catéchisme que lui-même venait d'apprendre ; il le fut à Paris en 1619, à Turin en 1622, où, se livrant sans mesure au service des âmes, il faillit mourir à la peine. Toutefois, parce que c'est la conversion du Chablais surtout qui lui a valu le titre glorieux d'Apôtre et que, d'autre part, ses négociations à Paris pour le rétablissement du culte catholique dans le pays de Gex ne sont que la suite de cette grande conquête, nous rechercherons dans la correspondance de ces huit années ce qui nous montre le Prêtre dans l'exercice de son apostolat. Déjà il nous apparaîtra comme un maître dans l'art de manier les hommes et un Saint qui veut à tout prix les gagner à Dieu.

I. - Avant la mission du Chablais.

La plupart des lettres de 1594,1595 sont adressées au sénateur Favre de 1596 à 1599, la correspondance avec le Nonce de Savoie, Mgr Riccardi, tient la plus grande place. Bientôt, absorbé par la mission du Chablais, le jeune Prévôt renonce à écrire en latin ; c'en sera fait alors de ces ébauches qui nous ont permis d'entrer dans le secret de son intimité avec le grand jurisconsulte, intimité qui fut, jusqu'à la mort, une des plus douces joies de l'un et de l'autre.

En attendant, tous deux continuent leur commerce épistolaire, sans jamais se lasser de se redire combien ils en goûtent la douceur. çà et là, des noms surgissent : ce sont des amis communs qui servent de porteurs ou dont l'on attend la visite ; ce sont encore des gens qui vont plaider à Chambéry et sollicitent un mot de recommandation de François, " l'ami le plus loyal ", pour Antoine, " le juge le plus intègre " et le plus bienveillant . Avant le Carême, tous deux sont à l'espoir d'une prochaine rencontre. Comme les amis, dans l'antiquité chrétienne, ils s'accorderont " quelque honnête récréation... afin d'avoir, " écrit le Prévôt, " l'esprit plus libre pendant le temps de pénitence pour s'asseoir dans la solitude, se taire et s'élever au-dessus de soi-même . " Quant aux réunions et aux festins, le Prêtre les redoute et proteste vouloir s'en abstenir, même à l'occasion de noces célébrées dans une famille amie . - Un autre jour, " encore à jeûn de corps et d'âme, " il promet au Sénateur d'offrir aussi en son nom, comme d'ailleurs il a coutume de le faire, la " victime de choix " dont il va se nourrir à l'autel .

Veut-on savoir comment saint François de .Sales comprenait les pèlerinages ? En voici un organisé par lui pour les Pénitents de la Sainte-Croix, qu'il projette de conduire à Aix, où se vénérait une parcelle considérable du bois sacré.

" Nous dirons les Litanies de Jésus crucifié, " mande-t-il à Antoine Favre ; " nous ôterons les souliers de nos pieds, car nous regardons comme saint le lieu où nous nous rendons... Toutefois, nous ne ferons pas tout le chemin pieds nus, mais seulement quelques milles... " A Aix, " nous entendrons la Messe en l'église de la Sainte-Croix... nous dînerons ensemble, modestement et frugalement, écoutant la lecture de quelque livre de dévotion, afin que nul discours profane ne se mêle aux entretiens pendant ce saint voyage . "

Une lettre à François Girard, Prévôt de la Collégiale de Bourg , est plus significative encore. Notre Saint, en une belle langue latine, le félicite chaleureusement d'avoir à combattre sous l'étendart du très saint Crucifié ; car, suivre Jésus-çhrist guérissant les infirmes, ressuscitant les morts est à la portée de tous ; " mais le suivre " souffrant et mourant, voilà ce qui n'est accordé qu'à un fort petit nombre. Il n'est pas très pénible d'embrasser la Croix lorsqu'elle est debout et que personne ne l'ébranle ; mais la soutenir contre le choc des assaillants pour qu'elle ne tombe pas, voilà le propre d'un courage éprouvé." Et le jeune Prêtre de s'écrier avec un saint enthousiasme : " O bienheureux combat, dans lequel à la " fois nous mourons et nous vivons pour le Christ ! "

C'est à ce rude mais glorieux combat que Dieu conviait François de Sales ; quinze jours encore, et il partait pour le Chablais où nous allons le suivre.

2. - La mission du Chablais.

Historique de la mission.

Le héros de cette difficile et périlleuse mission en a résumé l'histoire dans un compte-rendu envoyé au Pape Clément VIII, le 15 novembre 1603 ; dans ses lettres écrites au jour le jour il en a laissé le détail vivant. Seules ces lettres peuvent nous donner une idée exacte de la situation, des obstacles rencontrés, de la tactique adoptée, des résultats obtenus ; mais, ce que la modestie de l'Apôtre nous cache trop souvent, ce sont les sarcasmes dont il fut l'objet, les souffrances de toutes sortes qu'il endura, les dangers qu'il courut. Quant à ses triomphes, il en fait une très large part à ses collaborateurs, bien que pendant les trois premières années il n'ait eu aucune aide.

La situation était dure !... François de Sales va nous en faire lui-même le tableau. Cette province du Chablais, pourtant si belle, lui apparaît enveloppée d'un " sombre nuage auquel commande le prince des ténèbres " qui obscurcit " l'esprit de ces hommes. " Dès les premières tentatives pour attirer les paysans des environs de Thonon, les principaux de la ville ont " assemblé leur conseil et se sont juré... que ni eux ni le peuple n'assisteraient jamais aux prédications catholiques. - Leur cœur est endurci, s'écrie douloureusement l'Apôtre ; " ils ne veulent pas nous écouter parce qu'ils ne veulent pas écouter Dieu " Et ils s'obstinent, prétextant " le mauvais traitement qu'ilz recevroyent des Bernois et Genevois... s'ilz les voyoyent seulement venir a nous d'autre façon qu'avec des injures a la bouche ou des pierres a la main ." Ils ne rendront aucun bon office au Missionnaire, ils se garderont même de lui adresser la parole : c'est la loi qu'ils se sont faite . Ainsi, François se heurte d'abord à " la mauvaise volonté des adversaires ; " bientôt, ce sera la haine ouverte, et l'on apostera des assassins pour lui ôter la vie . Si les uns, de parti pris, ne veulent pas venir au bon Pasteur qui leur tend les bras, les autres le "fuyent tant quilz peuvent " par crainte d'une prochaine rupture de la trêve avec Genève ; ils devraient s'attendre aux pires représailles " silz avoyent faict tant soit peu semblant de prendre goust aux raysons catholiques . " Parmi ces craintifs, quelques-uns sont déjà convaincus, écrit le Saint au commencement d'avril 1595 ; mais " l'incertitude de l'evenement de ceste trefve " les empêche d'abjurer. De remède à ce mal, hélas ! il n'yen a point ; " car, de leur " apporter en jeu l'enfer, la damnation, ilz se couvrent de la bonté de Dieu ; si on les presse, ilz vous quittent tout court "

Déjà sept mois d'apostolat, et " troys ou quatre huguenotz " seulement sont allés " au sermon quatre ou cinq fois... a cachetes, par les portes et fenestres, " quoique François ait prêché à Thonon "ordinairement toutes les festes, et bien souvent encor parmi la semayne." – " Praecher les murailles, " quel travail ingrat, quelle dure épreuve pour son zèle !... " Je m'y fascherois desja beaucoup, si ce n'estoit l'esperance de mieux, " avoue l'Apôtre, qui s'encourage d'ailleurs, sachant " que le munier ne perd pas tems quand il martelle la meule . " La besogne entreprise est en effet de longue haleine, et le succès en paraît si éloigné, que le Prévôt écrit à la même époque à son évêque, non sans une teinte de tristesse : " Ceste province est toute paralytique, et devant qu'elle puisse marcher, je pourray bien penser au voyage de la vraye patrie "

Faut-il poursuivre, ou abandonner le terrain ?.. Humainement parlant, le second parti semblerait le plus raison nable au Missionnaire : son père le rappelle, ses amis le pressent, Mgr de Granier lui-même va céder à leurs instances... mais, la gloire de Dieu, le salut des âmes !... Antoine Favre approuve la résistance de son intrépide ami il est " à peu près le seul, mais c'est assez. " L'athlète du Christ restera donc sur la brèche, à cette condition toutefois : " Si, dans quatre mois, c'est-à-dire mon année achevée, chacun ne remplit pas fidèlement son devoir en cette affaire, je ne souffrirai plus qu'aucun autre que vous me retienne dans cette charge ." Au duc de Savoie et à ses ministres d'accomplir leur " devoir" Charles-Emmanuel avait lui-même demandé l'envoi de missionnaires en Chablais ; néanmoins, la plupart des habitants, ceux de Thonon surtout, s'obstinaient à croire que François de Sales prêchait à son insu, voire " contre sa volonté. " Un mot du prince eût suffi... et il gardait le silence !... A ce grand "argument," s'en ajoutait un autre : la " vie précaire " que ces hommes , sujets d'un souverain catholique, menaient " au milieu des domaines de d'église . " C'est que, presque tous les revenus ecclésiastiques étant aux mains des séculiers, il apparte,nait à Son Altesse de les leur faire relâcher - une partie du moins - pour l'entretien des prédicateurs . De belles promesses répondent aux pressantes requêtes, de pénibles déceptions succèdent aux espérances et l'attente se prolonge sans fin : " Bien que la mission ait été commencée par d'ordre du Prince, " écrira le Prévôt le 21 juillet 1595, " il ne s'en occupe plus, absorbé qu'il est par d'autres affaires . " A la fin de l'année, François prend la plume : il fait au duc un exposé de la situation, en indiquant les moyens qu'il " pense estre plus pregnans pour faire sortir en effect le saint desir qu'a Son Altesse de voir ces peuples de Chablaix reünis a l'Eglise catholique... Il y a de la despence en ceste poursuite, ") conclut-il, " mais c'est "

aussy le supreme grade de l'aumosne chrestienne que de procurer le salut des ames "

Charles-Emmanuel ne cesse d'avoir les meilleures intentions, il manifeste même des sentiments très bienveillants à l'égard du jeune Prêtre que déjà il songe à nommer coadjuteur de l'évêque de Genève ; mais la guerre qui éclate ou qui menace, les calculs de la politique, les oppositions de ses ministres lui font toujours différer la réalisation de ses pieux projets. Et lorsque, après une entrevue avec l'Apôtre, au mois d'octobre 1596, il se décidera enfin à donner des ordres, ces ordres ne seront pas exécutés : " Le duc est très zélé, il est vrai, mais ne peut se faire obéir..." François de Sales écrivait ces mots en avril 1598 ! - Revenu de son premier voyage à Turin sans les pièces nécessaires, il a "

été la fable de ces mécréants," tandis qu'à la cour on sème des calomnies sur son compte, on lui prête des vues intéressées et ambitieuses, lui qui, " par ces quelques travaux, ne cherche à être bien vu de ses supérieurs qu'autant qu'il le faut pour remplir sa mission ! " Il n'a, humainement, autre refuge à la cour " que la " bonté et sollicitude "

du Nonce ; c'est à ce " seul protecteur et consolateur " qu'il confie ses vœux ardents et ses déceptions ; c'est auprès de lui qu'il insiste à temps et à contretemps, au point de devenir importun. Parfois, un gémissement lui échappe, et il devient plus pressant encore. Une grande consolation était cependant réservée à l'infatigable Apôtre - celle qu'il avait rêvée dès les premiers jours de son entrée en Chablais : la nuit de Noël 1596, il célébra pour la première fois la Messe en l'église Saint-Hippolyte de Thonon ; " aux fêtes de sa Nativité, le Christ, redevenant pour ainsi dire petit enfant, " naissait " enfin de nouveau parmi ce peu de fidèles qu'il avait dans la ville "

Désormais, la situation intellectuelle et morale va devenir bien meilleure, la victoire complète s'annonce. La conversion de personnages distingués, tels que l'avocat Poncet et le seigneur d'Avully, a fait sensation ; quatre paroisses, puis dix ou douze demandent des prêtres ; à Thonon même, " rendez-vous de toute la province, beaucoup sont bien disposés, et presque tous les autres, si ébranlés dans leur conscience, que s'ils voyaient le culte catholique rétabli, ils se rendraient facilement et en peu de jours " Les possédés, très nombreux dans la région, ne trouvent de remède " que dans le signe de la Croix, d'eau bénite, les Agnus Dei.." n'est-ce pas une douce "invitation de la Providence" aux âmes encore rétives et à ceux qui doivent leur ménager les secours opportuns qui triompheront de leurs résistances ?.. Ces secours, les prêtres seul:? pourront les leur apporter.

La moisson est mûre, mais il faut des moissonneurs; et François les réclame, et il réclame en même temps les ressources matérielles pour leur entretien. Alors, l'avarice des Chevaliers des Saints Maurice et Lazare, détenteurs de la plupart des revenus ecclésiastiques du pays, met des entraves à son zèle.

" Je suis bien aise, " écrit le Prévôt avec une petite pointe d'ironie, " que messieurs les Chevaliers estiment peu considérables les biens ecclésiastiques du Chablais, car étant d'ailleurs généreux, ils les céderont volontiers pour le service de Dieu " Vain espoir ! ils se dérobent, au contraire, pour ne pas tenir leurs promesses, et de fait ils ne les tiennent pas. Des six pensions dont on a convenu pour être attribuées à autant de prêtres - et il en faudrait au moins dix-huit - François de Sales ne reçoit la première année (1597) que le payement de trois ; au début de l'année suivante, il présente des réclamations au duc , car la Milice ne s'inquiète pas même des trois pensionnés ! Une telle insouciance arrache une plainte à l'Apôtre : " A ce que je vois, " dit-il au Nonce au mois d'avril 1598, " rien ne manquera du côté de MM. les Chevaliers pour ruiner les affaires du Chablais, puisqu'ils ne se mettent nullement en peine de faire payer les pensions promises, sans lesquelles on ne peut continuer l'exercice du culte commencé dans les trois paroisses, et moins encore l'augmenter . "

Dans sa correspondance de 1597-1601 avec Mgr Riccardi, l'homme de Dieu reviendra souvent sur ce triste sujet. Rien, semble-t-il, ne lui fut aussi pénible comme d'avoir à dépendre de la " Religion de Saint-Lazare " pour l'entretien de ses collaborateurs : sa fierté de gentilhomme y répugnait autant que sa grandeur d'âme et la magnanimité de son zèle. Lui, toujours si bon, si miséricordieux aux coupables, à ses ennemis eux-mêmes, ne peut se défendre d'un mouvement d'indignation en présence du mauvais vouloir de " ces clercs armés" dont il n'entend pas que ses auxiliaires, pas plus que lui-même, aient à " devenir les courtisans et pensionnaires ." Qu'ils " sachent, " écrivait-il, " que notre pauvreté ne recherche pas leurs biens pour s'enrichir et devenir opulente, car dans ce pays, les prêtres souffriront disette de toutes choses, si ce n'est de procédés désobligeants ; " au premier appel, ils viendront, mais pour " s'exercer ici à la patience et à la mortification "

D'autre part, il n'y a ni logement pour les curés, ni églises restaurées, ni autels dressés, tous les objets indispensables au culte font défaut ; Thonon même n'a qu'un pauvre autel en bois : dès lors, faut-il s'étonner de voir François de Sales tendre sans cesse la main ? En ce qui le concerne personnellement, peu lui importe la pauvreté ! il a " dépensé de son bien et de celui de ses amis dans la mission du Chablais, " sans tirer " un seul liard " du bénéfice obtenu par concours en 1595 ; aussi dit-il plaisamment et avec une fine malice : " Sur cinq prêtres, je n'en connais qu'un qui ne soit pas molesté par les Chevaliers... " C'est lui-même . Mais, ce qui le tourmente, ce sont ses enfants qui demandent du pain, et personne n'est là pour le leur rompre... ce sont les fruits merveilleux qu'on pourrait recueillir, si les excellentes dispositions des populations étaient secondées, encouragées par le rétablissement du culte : voilà pourquoi " l'espérance différée afflige incroyablement l'âme " du saint Missionnaire qui n'a d'autre " pouvoir que celui des soupirs et des désirs "

Cet état de choses durera jusque vers la fin de 1601. Alors seulement, après des difficultés inouïes et malgré mille intrigues, Mgr de Granier pourra obtenir -en partie du moins - l'exécution du Bref de Clément VIII, rapporté de Rome par son Coadjuteur (1599), qui enjoignait aux Chevaliers de restituer à l'évêque de Genève, pour l'entretien des prêtres et prédicateurs, tous les revenus qu'ils possédaient sur les paroisses converties .

Bien avant cette restitution, Dieu allait ménager de grandes joies à son Serviteur : le secours de précieux auxiliaires, tels que les PP. Chérubin de Maurienne et Esprit de Baume, Capucins, en 1597, suivis plus tard de plusieurs Jésuites et de prêtres aussi dévoués que savants ; la fondation, grâce aux libéralités du Souverain Pontife, d'une mission de six Religieux de la Compagnie de Jésus à Thonon où, de son côté, le duc de Savoie projetait l'établissement d'un collège. " Une consolation incroyable "fut aussi le succès inespéré des Quarante-Heures célébrées à Annemasse les 7 et 8 septembre 1597 , et celui plus splendide encore des Quarante-Heures de Thonon les 20 et 21 septembre, et les 1er et 2 octobre de l'année suivante. Pendant les secondes, sous le regard ému du cardinal de Médicis, Légat du Saint-Siège, et en présence de Charles - Emmanuel, duc de Savoie, une " heureuse moisson de plusieurs milliers d'âmes " se fit dans le bailliage, une foule d'enfants prodigues vinrent se jeter entre les bras du vénérable évêque de Genève, qui, de concert avec l'évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux, n'avait rien épargné pour rendre plus magnifique cette manifestation de foi .

A la fin de cette année mémorable, saint François de Sales partit pour Rome où il demeura environ quatre mois (janvier-avril 1599). Il put s'y délasser de ses travaux et y noua d'intimes relations avec les plus éminents personnages de la Cour pontificale, qui l'honorèrent depuis lors de leur amitié . La paternelle bienveillance que lui témoigna Clément VIII, tout en confondant l'humilité du jeune Coadjuteur, ne dut pas être une petite joie pour son cœur si profondément attaché au Pontife infaillible et à la Chaire de Pierre ; pourtant, lorsque après l'examen si brillamment subi devant le Pape il en écrit le résultat en Savoie, c'est avec une extrême modestie qu'il annonce ce succès : " Dieu n'a pas permis que nous ayons esté confus, " dit-il, " quoy qu'en ne regardant que moy mesme je n'attendis que cela... Souvenes vous que nos amis exagerent aussi souvent nostre bien que nos ennemis exagerent nos maux, et qu'en fin nous ne sommes que ce que nous sommes devant Dieu "

Mais voici de nouvelles angoisses : au mois d'août 1600, Henri IV envahit la Savoie ; Bernois et Genevois font courir des rumeurs menaçantes ; les missionnaires, par prudence, se dispersent ; quelques curés plus timides se retirent " pour voir comment finiront les choses. " Tout est à craindre pour la persévérance des convertis ; rien, cependant, ne peut ébranler leur courage, ils restent fermes dans la foi . Quelle consolation pour le bon Pasteur qui les y avait conquis !

A cette consolation, vint s'en ajouter une autre l'année suivante. Le bailliage de Gaillard, rentré dans le domaine du duc de Savoie, ouvrit ses portes aux ministres de l'évangile. Deux Jésuites et deux curés du Chablais y prêchèrent aux fêtes de la Pentecôte avec un succès tel, que François de Sales y trouva le lendemain cent familles catholiques et toutes les autres bien disposées. En décembre, Mgr de Granier rendra à leur ancienne destination huit églises ; " plusieurs milliers d'âmes " auront déjà abjuré l'hérésie .

Presque en même temps, trois paroisses furent érigées dans le pays de Gex, gouverné jusqu'alors par les Genevois et maintenant soumis au roi de France. Mais, qu'était ce nombre sur vingt-six qu'on avait à rétablir, vu surtout les conversions obtenues et celles qui s'annonçaient ?.. L'évêque et son Coadjuteur ne s'en contenteront pas, et le second ira traiter à la cour de Henri IV cette affaire épineuse, à laquelle déjà le Saint-Siège s'est intéressé. Elle était " de si delicate conduitte et bigearre poursuitte, " qu'après huit mois de persévérantes négociations, " M. de Geneve " dut s'en " retourner sans autre expedition que d'esperances . " Longtemps, bien longtemps encore il faudra espérer : dix années se passeront avant que l'Apôtre, devenu évêque, puisse voir le résultat définitif et consolant de sa mission préliminaire dans la capitale en 1602 . Nous n'insisterons pas sur cette mission dont le jeune Coadjuteur s'acquitta avec une prudence si avertie et un zèle si désintéressé ; il suffit d'avoir mentionné ce voyage qui devait avoir une influence profonde sur le reste de la vie de notre Saint .

A Paris, François de Sales prêcha devant la cour et même devant le Roi; il vit de plus près le monde et les mondains et, de plus près encore, de saints personnages, des chrétiens et des chrétiennes d'élite ; au contact de cette société mêlée, il se rendit mieux compte des besoins de son temps et des aspirations des âmes. Dès lors, son génie se transforme, son existence reçoit une orientation nouvelle, sa vocation se précise : marteau de l'hérésie, défenseur intrépide de la vérité et de l'église, il le sera toujours ; désormais, cependant, il sera surtout le Maître de la vraie piété dans le monde, le Guide éclairé des consciences, le Directeur sans égal qui les conduit à Dieu.

b) La tactique et les armes de l'Apôtre.

" Quatre ou cinq petites personnes" formaient l'auditoire du saint Missionnaire lorsque, le 27 novembre 1594, il entreprit à Thonon les prédications de l'Avent ; à la fin d'octobre 1602, l'évêque élu de Genève écrira au Pape, en parlant de son prédécesseur : "Par son propre travail, aussi bien que par celui de ses coopérateurs, il a ramené vingt"cinq mille brebis errantes au bercail du Seigneur . " Nous savons ce qu'il faut penser des réticences de sa modestie : le bon Pasteur qui a couru à la recherche de ces " brebis errantes ", c'est lui ; l'instrument d'une si étonnante conquête, c'est lui encore ; François de Sales portera à jamais, en face des générations futures, le titre glorieux d'Apôtre du Chablais.

Comment réalisa-t-il un pareil triomphe ? Quelle fut sa tactique et quelles furent ses armes ?

Se jeter sur l'ennemi, lui livrer des combats de vive force n'est pas la méthode de notre Saint ; sa politesse exquise le lui interdit autant que sa bonté compatissante. Il parle bien, un jour, sur un ton chevaleresque, d'une " lance très excitée par l'ennui du retard, " on dirait qu'il va la rompre avec l'adversaire et prendre d'assaut la citadelle : il n'en est rien pourtant, et en voici la preuve. Dans une lettre qu'il vient de recevoir, le P. Chérubin lui recommande cet expédient : l'invitation d'un premier, d'un deuxième, d'un troisième serviteur est-elle refusée par ces hommes, " il faut en appeler un quatrième qui les force à entrer " dans la salle des noces. L'Apôtre, en plaisantant, semble d'abord agréer l'avis du fougueux Capucin, mais il ajoute aussitôt : " Ce n'est pas en comptant sur la force de mon esprit, ni sur aucune science, mais sur la patience, que je suis descendu dans l'arène ; " et, au lieu de brandir cette "lance" qu'il semblait avoir aiguisée, il conclut : "Attends, attends encore .. "

Notre athlète, en effet, ne connaît d'autres armes que la patience, la longanimité, la douceur. Il ne prétend pas s'imposer, mais s'insinuer; puis, avec le triple cordon de la prière, de la charité, de la pénitence, il essayera de lier l'ennemi qu'il ambitionne bien moins de confondre que de gagner à force de bonne grâce, de procédés obligeants, de courageuse obstination. Les gens de Thonon persistent à ne pas vouloir l'entendre ; lui, au contraire, " ne perd point d'occasion de les accoster ." Ainsi se . charge-t-il de présenter aux principaux de la ville un livre de sonnets sacrés composés par Antoine Favre, et tous admirent le poète et son œuvre. Seul, un ministre crie au blasphème ; François, " avec toute la modération possible, " et " par un tiers, " remet " à la raison cet effronté " -L'avocat de Prez, enfoncé dans l'hérésie, prie le Prévôt d'envoyer au jurisconsulte une pièce de vers qu'il a faite à sa louange ; en s'acquittant de la commission, l'Apôtre demande à son ami de faire, dans sa prochaine lettre, une aimable allusion au poème de cet homme qui, obstinément, " fuit le Christ qui le poursuit, " et à qui lui-même a " témoigné beaucoup d'affection . " Favre est plus intransigeant, il ne peut se " commander de croire qu'un heretique puisse rien avoir de bon ; " il attendra donc que de Prez soit converti, pour " l'embrasser et recueillir avec plus de demonstration l'amitié que sa poesie " lui " presente . " Mais notre Saint, comme son Maître Jésus Christ; va au devant de tous, à tous aussi il ouvre ses bras et son cœur ; aux outrages il répond par un sourire, aux menaces, par un regard bienveillant. S'il hait à mort l'hérésie, il reste toujours plein de pitié pour ceux qui en sont les malheureuses victimes.

Les avances affectueuses du Missionnaire, sa parole apostolique demeurent-elles sans succès ? Il prend la plume et, en des feuilles volantes qu'il fera placarder sur les murs ou distribuer dans les maisons, il expose la vérité, réfute le mensonge avec netteté et vigueur, avec charité surtout. Ces pages immortelles, commencées en janvier 1595 et qui formeront plus tard le livre des Controverses , porteront peu à peu la lumière dans les esprits les plus obstinés et les disposeront à " ouyr enfin les raysons catholiques. "

Pendant qu'il lutte par la plume, le saint polémiste ne néglige pas la prédication. La connaissance des Œuvres des réformateurs lui est indispensable ; il demande la permission de les lire, car chaque fois qu'il les réfute on exige ses références : "

dequoy, " écrit-il au P. Possevin, " j'ay desja receu deux affrontz que je n'eusse pas eu si ne me fusse pas fié aux citations... je suis es lieux ou chacun sçait ses Institutions par cœur .

" Pour n'être pas pris en défaut, il prie un jour Antoine Favre de lui envoyer "en français " l'explication d'un axiome de droit , et le P. Canisius de lui interpréter un texte de la Genèse sur lequel les Œuvres de Bellarmin ne lui fournissent pas une lumière suffisante .

Parfois, pour attirer les plus réfractaires, qui se targuent de sagesse, de bon sens et de courage, François de Sales usait d'un stratagème : il annonçait un sermon où il mettrait le " dogme en plus grande lumière que le plein midi ; " à coup sûr, personne, à moins d'avoir " renoncé à la raison, " ne pourra s'empêcher de reconnaître son aveuglement. " Ils savent bien," écrit le Missionnaire, " que ces espèces de rodomontades les invitent à descendre dans l'arène, "

sous peine d'être " tenus pour gens tout à fait pusillanimes, " qui redouteraient de se mesurer même avec je ne sais quel homme de rien "

Le projet d'une conférence contradictoire avec les ministres de Genève souriait à l'Apôtre ; il en est question plus d'une fois dans ses lettres de 1597 au Nonce. En mai et juin, croyant l"entreprise près d'aboutir, on s'occupait du choix des conférenciers ; mais les choses traînèrent en longueur et les ministres protestants finirent par se dérober.

La troisième fête de Pâques (8 avril) de la même année, le Prévôt, chargé par Clément

VIII de s'aboucher avec Bèze, avait eu un entretien secret avec l'hérésiarque qui se montra d'abord " d'un accès assez facile ; " mais, ajoute François dans sa lettre au Pape , " je trouvai en lui un " cœur de pierre, jusqu'ici immobile... un vieillard endurci, plein de jours mauvais... S'il était possible de l'aborder et plus fréquemment et avec plus de sécurité, peut-être pourrait-on le ramener au bercail du Seigneur..." Pour cette brebis perdue, notre Saint n'avait pas craint d'exposer sa vie ; il l'eût volontiers exposée mille fois encore pour introduire à Genève le culte catholique. " Une grande porte " semble s'y ouvrir au Crucifix en 1597, pourvu, observe l'Apôtre, " qu'il y soit porté secrètement, par des personnes humbles, patientes et familiarisées avec les mœurs des hérétiques. Il faut faire comme nous faisons pendant la Semaine Sainte : découvrir un bras de la Croix, puis l'autre, et ainsi peu à peu la Croix tout entière, en chantant doucement : Ecce lignum Crucis, venite adoremus . "

Dans ces lignes, le soldat du Christ nous a dit à la fois son plan de bataille et le secret de ses victoires. Aussi, aux " rodomontades " et aux conférences publiques préférait-il les discussions particulières en " des entretiens familiers ." Ceux-ci lui permettaient de gagner d'abord les cœurs par son aimable urbanité, les charmes de sa personne, les convictions de sa foi, l'ascendant de son génie ; dès lors, il lui était facile de persuader en réfutant, de convaincre, de convertir. Son triomphe fut, en réalité, le triomphe de l'amour.

Cependant, on reproche à saint François de Sales d'avoir invoqué l'appui du bras séculier ; lui-même, dans le rapport adressé au Pape Clément VIII , ne cache pas que le pouvoir politique eut une part dans la grande œuvre de conversion qui venait de s'achever. Il suffit de lire les lettres écrites par le Saint au cours de sa mission, pour se convaincre que cette part fut très restreinte et que les démarches de l'Apôtre auprès du souverain furent toujours empreintes de modération et de charité. Si, le 29 décembre 1595, il suggère au duc de Savoie d'envoyer à Thonon un sénateur pour inviter de sa part les habitants à prêter l'oreille aux prédications catholiques, il ajoute que cela devra se faire " en termes qui ressentent la charité et l'authorité d'un tres bon Prince..." Cette " douce violence "triomphera peut-être de leur obstination . - Six ans plus tard, les populations sont revenues en masse à la foi de leurs ancêtres ; la plupart des églises sont rendues au culte, et les curés, établis dans les paroisses. Quelques obstinés demeurent à Thonon, où François de Sales est resté pour essayer de les gagner : ce sont des gens " qui suyvent le huguenotisme plus tost comm'un parti que comme une religion. " A bout de ressources, le Prévôt consulte les autres missionnaires, les officiers de Son Altesse, et d'abord le marquis de Lullin. Tous sont d'avis que le duc, " par un edit paysible, commande que tous ses sujetz ayent a faire profession de la foy catholique... ou de vuider ses Estatz, avec permission de vendre leurs biens... La douceur d'iceluy, " conclut le Saint, forcera tous ses adversaires d'en reconnoistre la clemence, et fera éviter aux réfractaires le bannissement du Paradis "

étant données les circonstances et les coutumes de l'époque, il faut reconnaître que ces mesures n'ont rien que de très modéré, et qu'en les proposant, saint François de Sales n'a pas failli à sa mission de bon Pasteur et de conquérant pacifique des âmes.

c) La Physionomie morale de l'Apôtre.

I:'étude de la situation morale et matérielle faite au saint Missionnaire en Chablais, des obstacles qu'il eut à surmonter, de la tactique adoptée par lui nous a déjà permis de préciser quelques traits de sa noble et séduisante figure d'Apôtre : regardons-la maintenant de plus près encore.

François de Sales eut des heures de profonde tristesse, presque de découragement : ses yeux étaient fatigués " par la vue des temples déserts et en ruines, ses oreilles, continuellement étourdies par d'horribles blasphèmes ; " son cœur se brisait lorsque, faute de ressources, il ne pouvait rassasier de la sainte doctrine des paroisses entières , et " ce demain, ce sempiternel demain " lui causait une " vive douleur, " car il compromettait le succès de la mission et le salut d'un grand nombre d'âmes . A ces heures angoissantes, " une image de la Vierge Mère adorant l'Enfant Jésus qui dort, " et une "charmante berceuse de Marie au Christ enfant " le récréent et " impriment plus profondément Jésus-Christ dans son cœur . " C'est sur ce fort armé qu'il s'appuie ; et, tandis qu'il avoue : " La moisson de Thonon est un fardeau qui dépasse mes forces," il est " résolu de ne l'abandonner qu'avec l'agrément " de son.ami le sénateur, et continue à préparer de nouveaux ouvriers pour cette grande œuvre .

Parmi des catastrophes menaçantes, le saint Missionnaire est " tourmenté" de ce qu'il lui reste à peine un moment pour cultiver la dévotion, dont il a un si pressant besoin ; " mais, comptant " sur la miséricorde de Notre-Seigneur, il élève son cœur à de meilleures espérances " et il termine ainsi une de ses lettres : " Alors que nos yeux, ne rencontrent que des sujets de tristesse, fixons plus attentivement nos regards sur notre patrie céleste, et souvenons-nous toujours qu'Hélie n'est monté au ciel que dans un tourbillon . "

Et l'Apôtre reste fort ; au milieu de ses déboires il garde sa belle humeur, son aimable sourire, sa douce gaieté. Il a parfois de fines reparties, une allure martiale. On se souvient du fameux billet à son père , alarmé d'une tentative d'assassinat dont le Prévôt avait été l'objet : " Si Roland estoit vostre filz aussi bien qu'il n'est que vostre valet, il n'auroit pas eu la coüardise de reculer pour un si petit choc que celuy ou il s'est trouvé, et n'en feroit pas le bruit d'une grande bataille... aussi vous faict on tort quand on doute de nostre courage. " En dépit de son mécontentement, le vieux soldat dut être fier de l'héritier de son nom !

Fort, parce qu'il met toute sa confiance en Dieu; fort aussi parce qu'il est sincèrement humble. Cet héroïque Apôtre ne cesse de dire qu'il est un " petit homme ", un " pecheur, et rien plus, indigne tout a faict des graces que Dieu espanche sur lui ." A l'entendre, il " est moins un ouvrier qu'un avant-coureur d'ouvriers ; " il a été envoyé dans le pays par son évêque, " non comme médecin capable de guérir tant d'infirmités, mais comme explorateur et fourrier... d'un grand nombre de prédicateurs, " seulement chargé de conserver sa " Sparte" - comme il appelle Thonon – " à de meilleurs " soldats . Le duc de Savoie manifeste dans ses paroles " de magnifiques sentiments" à l'égard du Prévôt; celui-ci se fâche aimablement de ce que son meilleur ami lui en témoigne de la joie . Qu'on le blâme, ou même qu'on le calomnie à la cour de Turin, qu'il devienne " la fable " des adversaires quand ils le voient toujours seul à Thonon, il s'en soucie peu ; cependant, il élève des protestations, parce qu'on méprise son ministère "dont il doit être jaloux . " – Le succès de l'affaire de la coadjutorerie à l'évêché de Genève, en train depuis I597, ne le tiendra pas davantage en peine ; " de quel costé qu'aille la barque, le port lui en sera aggreable ." Même après son brillant examen à Rome, il refuse " un titre qui, " dit-il, " ne lui convient pas ; " et lorsque, à Paris, on le traitera " en Evesque, mal gré qu'il en aye, " il le souffrira parce que " ceste praetendue qualité me sert de beaucoup a la negociation que je fay, " écrit-il, " si bien il me desplait d'en estre servi avant le tems ."

Le zèle de l'Apôtre est ardent, mais sans fougue ni impétuosité. Au début de sa mission, l'on en surprend parfois dans ses lettres les saintes impatiences ; plus tard, celles-ci feront place à un plus complet abandon à la Providence, à laquelle il " remet entierement le succès de tous ses projets ; car en fin, en faysant nostre devoir, il faut subir les effectz que la providence de Dieu a establis . " Optimiste, il ne cesse d'avoir confiance ; son bon sens lui défend de s'appuyer sur des espoirs chimériques, mais sa maxime est celle-ci : s'agit-il d'affaires "importantes, mieux vaut tenter et espérer beaucoup, lorsque l'échec ne peut apporter grand dommage, que de perdre par trop de discrétion les occasions de faire le bien . " De ces occasions, l'homme de Dieu n'en perd pas une seule ; il se livre à un travail intense, augmenté par de continuels déplacements, et accomplit sa tâche jusqu'à extinction de forces. Pour faire face à tout, il sacrifie ses consolations les plus légitimes ; c'est ainsi que nous le verrons renoncer à une entrevue avec le P. Possevin, de passage à Chambéry - et combien elle lui .eût été douce ! - rendre plus rare sa correspondance avec Antoine Favre, se priver d'une rencontre avec des amis . Il ne négligera pas, toutefois, le devoir de la piété filiale, et lorsque son père avancera " a grans pas a l'autre vie, " François sera auprès de lui dans la douloureuse attente d'une prochaine séparation .

" Dans le service de, Dieu, les moindres choses sont importantes, " écrivait un jour l'Apôtre . Aussi a-t-il l' œil sur les petites comme sur les grandes ; de loin ou de près, il se rend compte de tout avec une sagacité, une prudence qui ne le cèdent en rien à son activité. Les initiatives des missionnaires, la valeur de ses prêtres, les ressources matérielles, les rumeurs qui circulent, les négociations diplomatiques où le sort de la mission peut être engagé, rien n'échappe à sa vigilance. C'est même peu pour lui de s'occuper du salut général, et, père autant qu'apôtre, il prend souci des intérêts de chacun de ses enfants. Ceux-ci le savent si bien que, lorsqu'il est absent, ils lui " font part a toutes heures... de leurs ennuis . " - N'est-il " point demeuré de scrupule " à deux nouvelles converties qui, peut-être, n'auront pas " esté instruittes a plein fons "? – " Six ou sept pauvres gens, vieux et impuyssans a gaigner leur vie... ont vescu avec une admirable constance en la foi catholique ; " de " petitz vilages " sont revenus à l'église : François de Sales recommande les uns et les autres à la libéralité du duc de Savoie . Une autre fois, ce sera le tour d'un " ministre qui se recatholise ; " ou bien encore, de " bons paisans, deputés de plusieurs parroisses, " que le Saint présentera à Son Altesse, lui demandant de leur faire bon accueil, car c'est " l'ordinaire que les pauvres et simples embrassent plus vollontiers le Crucifix que les riches et sages mondains . "

Bon sens pratique, justesse et largeur de vues, promptitude et fermeté dans l'exécution, sentiment profond de ses responsabilités, sont encore des traits de cette belle physionomie d'Apôtre, à travers laquelle on aperçoit toujours le gentilhomme. Il n'accepte pas, sans la relever, une accusation de déloyauté portée contre les Savoyards : c'est, dit-il, " une impertinence telle qu'elle ne mérite pas de réponse . " Dans ses rapports avec les grands, il se montre respectueux, mais digne, il a même de fiers accents lorsque le salut des âmes est en jeu; à l'occasion il protestera au duc de Savoie : Je " supplie tres humblement Votre Altesse croire, quoyque peut estr'on luy die le contraire, que je ne luy escris qu'avec la realité et conscience en laquelle il faut servir son sauverain Prince et Dieu mesme ." La correspondance de François de Sales avec le Nonce est empreinte à la fois d'une profonde déférence à l'égard du représentant du Saint-Siège, d'une confiance affectueuse, presque filiale, et d'une aimable familiarité. La franchise du fils de M. de Boisy ne blesse personne, tempérée qu'elle est par un tact exquis et une délicatesse parfaite ; son désintéressement, sa loyauté, son dévouement à toute épreuve ne peuvent d'ailleurs être méconnus, pas plus que ses vues surnaturelles qui, seules, le font parler et agir.

Le jeune Prévôt de Genève avait terminé son apostolat en Chablais ; âgé de trente ans à peine, il venait d'accomplir une œuvre gigantesque dont toute sa vie désormais portera la trace. Sept années de labeur ardu, d'épreuves multiples, de négociations de toutes sortes ont mûri son caractère, développé ses talents ; l'expérience acquise en a fait un maître dans l'art d'exposer la vérité, de manier les hommes, de gouverner les consciences ; il sait traiter les affaires, dominer les événements et attendre, dans une paix sereine, les moments de Dieu. François de Sales est prêt pour de plus grandes choses : le fardeau de l'épiscopat va lui être imposé. Il sera sacré le 8 décembre 1602, " jour de la Conception de la Vierge Marie, entre les mains de laquelle, " écrit-il, " j'ai remis mon sort . " En ce jour d'impérissables souvenirs, Dieu ôtera l'Apôtre " au monde et a lui mesme, pour le prendre a luy et le donner au peuple, a son Eglise et a ses brebis .

III L'éPISCOPAT

Riches en travaux, en vertus, en épreuves, les vingt années de l'épiscopat de saint François de Sales ne furent pas moins fécondes, pour la gloire de Dieu, en œuvres immortelles qui aujourd'hui encore sanctifient les âmes et réjouissent l'Eglise. A peine le jeune Evêque a-t-il pris la houlette, qu'il se consacre tout entier à ses fonctions pastorales : il administre so,n diocèse, veille sur ses prêtres, visite les paroisses, s'occupe activement de la réforme ou de la sanctification des Monastères, distribue à ses ouailles le pain de la divine parole. A ces charges déjà lourdes, il ajoutera bientôt la prédication au dehors et la direction des consciences ; il composera de petits écrits ascétiques, des lettres admirables, l'Introduction à la Vie Dévote, le Traitté de l'Amour de Dieu ; il fondera l'Ordre de la Visitation. Mais puisque la correspondance de l'Evêque nous montre aussi François de Sales dans le courant de la vie quotidienne et dans son commerce avec le monde, nous l'envisagerons d'abord sous ce double aspect ; nous parlerons ensuite des travaux, des consolations, des souffrances de son épiscopat, réservant pour la IVe Partie, l'étude du Directeur et du Fondateur.

1. Saint François de Sales dans sa vie privée et dans sa vie sociale

Saint François de Sales fut homme et homme parfait, mais il fut pour ainsi dire, " divinement " humain. Sans le vouloir, il a tracé dans ses Lettres son portrait original ; aussi, en les parcourant, on peut apprendre du Saint lui-même ce qu'il fut personnellement et ce qu'il fut dans les relations avec ses semblables.

L'homme privé.

Je " suis extremement amy de la simplicité, " écrivit-il un jour ; tout en lui, en effet, est marqué de ce caractère.

Depuis qu'il se voua au service divin, il ne voulut " jamais porter des bas d'estame, ni gans lavés ni musqués , " pas même à la cour, lorsqu'il fut contraint d'y paraître. Faire " toutes les annees des habitz, " c'eût été un luxe, et il écrit nettement à la baronne de Chantal qui avait filé pour lui une pièce de serge violette : " Soit pour une fois… pour les autres annees, nous treuverons moyen de bien loger vos travaux selon vostre desir . " Sa " petitesse en mayson, en train, en tout ," dut contraster souvent avec la magnificence dont s'entouraient la plupart des évêques de son temps et la longue suite de domestiques qui les accompagnait. Les siens devaient être des " enfans bons a tout ; " non pas qu'il voulut les " traitter indiscrettement, " mais s'il s'agissait, par exemple, d'un jeune secrétaire, il désirait pouvoir le " faire servir non seulement a la plume, mais a la chambre et a beaucoup de petitz services, et le tenir humble... En tout, " ajoutait-il, " j'employe le premier que je treuve, horsmis les ecc1esiastiques . " Pour ceux-ci, l'évêque eut toujours les plus grands égards et n'admettait pas qu'on les traitât comme des serviteurs .

Avec des goûts aussi simples, notre Saint, sans être très fortuné. jouissait d' " une certaine suffisance " qu'il appréciait bien plus que les trésors des riches ; d'ailleurs il aima toujours la pauvreté, quoiqu'il ne l'eût, disait,.il, jamais vue "

de bien pres . " Les " viles prattiques " des enfants du monde lui inspiraient une suprême aversion : " Certes, je ne voudrois nullement estre en estime d'un homme qui attire l'argent et l'or, " écrivait-il, " non pas mesme pour les œuvres pies, car je ne suis pas appellé a cela . " Aussi redoutait-il de se mêler de telles affaires, et il fallait, en cas de procès, se méfier de sa " trop grande condescendance ; " lui-même conseille à la Mère de Chantal de profiter de son absence pour en " accommoder " un, intenté à la Visitation à propos d'un héritage .

Mais laissons François de Sales continuer d'esquisser son portrait : " Je ne suis pas d'humeur mesprisante... Rien ne m'est plus a contrecœur que l'ambition de tiltres… Je ne me mesle que de mon breviaire... j'ignore les affaires d'Estat, et les veux ignorer, a tel point qu'elles ne soyent ni en ma pensee, ni a mon soin, ni en ma bouche." - Je " suis ennemy juré des cours... car mon ame est toute contournee a la vie contraire et ne sçauroit s'amuser a... un objet qui luy revient si peu . " Tel était son mépris du monde et son dégagement des choses de la terre, qu'au moment où il se voit l'objet des bonnes grâces des princes, il écrit : " Je n'auray non plus de difficulté de me desprendre maintenant des faveurs que je reçoy, qu'auparavant qu'elles me fussent donnees ." Et il se " taste par tout dans le cœur pour voir si la viellesse le porte point a d'humeur avare... " Loin de là ! il " treuve au contraire qu'elle 1'affranchit de tout souci" et lui fait absolument negliger toute chicheté, praevoyance mondaine et desfiance d'avoir besoin . "

Lorsque, à propos d'une question de préséance, le Prélat assure qu'il n'entend " rien a toutes ces considerations ceremoniales, car il n'y a jamais pensé , " on peut l'en croire ; mais quand il se dit un " pauvre villageois à l'esprit fort lourd, " ou qu'il s'accuse de beaucoup de "manquemens es civilités, complimens et autres choses de bienseance ," comment se ranger à son avis ? Non, avec les hommes de :la société il savait parler leur langage, et chez François de Sales, le Prêtre, l'évêque, le Saint ne firent jamais tort au parfait gentilhomme.

La constitution assez robuste de " Monsieur de Geneve lui permettait de soutenir une grande somme de travail, mais il en abusa. Dans les premières années de son épiscopat, il ne tenait " point de regle, "

comme il l'avoue lui- même ; ses repas, son lever, son coucher étaient la dernière chose à quoi il songeait. Sur les instances de la baronne de, Chantal, il consentit à avoir un peu plus de soin de sa santé, " a manger a certaines heures, " à ne veiller très tard que par vive force ; " mais ces ménagements, il les prenait parce qu'il l'avait promis à sa Fille spirituelle et bien plus pour cela que par inclination . " Au reste, combien de fois manqua-t-il à ses promesses ! Emporté par son zèle, par le flot des affaires, par son amour des âmes, François de Sales ne savait pas compter avec ses forces ; aussi le voyons-nous souvent excédé de fatigue, saisi par " une fievre continue " qui lui laisse de grandes " lassitudes " et " une foiblesse extraordinaire ," et contraint au repos par l'ordre des médecins. Presque chaque année, il fait une maladie, et l'été lui apporte des indispositions sérieuses.

Celles-ci augmentent sur la fin de sa vie et, dit-il, " il est force qu'en suite j'escrive le moins que je puis . " Ses jambes s'engourdissent, il.se sent " chargé d'aage .et d'incommodités, qui," avoue-t-il, " m'empeschent de pouvoir ce que je veux .

Lorsque Jean-François, frère de l'évêque, revint de Turin à Annecy en 1621, il voulut mettre ordre à une vie qui se consumait rapidement par l'excès du travail : " Nous vivons de regle quant au manger, " mandait le Saint à la .Mère de Chantal, " et je n'escris plus le soir, parce que mes yeux ne le peuvent pas porter, ni certes mon estomach . " Hélas ! c'était trop tard !... une année après, il succombait. Au lieu de " diminuer la charge a mesure que le tems amoindrissait, les forces. " comme il le conseillait à un ami , François de Sales accumula ses travaux sans mesure et finit ainsi d'user sa trop courte vie.

Relations de famille et d'amitié.

époux de l'église de Genève, chef et Pasteur d'un vaste et très éprouvé diocèse, notre Saint leur consacra ses premières pensées, ses écrasants labeurs, sa vie tout entière.; cependant, il resta toujours très affectueusement attaché à sa famille. Dans ses relations avec elle, domine un amour profond, une tendresse toute surnaturelle. Pour sa mère, il est le fils le plus aimant, le conseiller le plus sûr, le père aussi, puisqu'elle lui avait confié la conduite de son âme- Avec quel tact, dans la seule lettre de direction adressée à elle qui nous reste , il l'engage à se défaire "

de ces petites pensees lesquelles sont entierement inutiles et infructueuses, à mettre son esprit un petit plus au large avec Nostre Seigneur, " à laisser toutes choses et elle-même aussi entre les bras de la Providence ! Ne songeait-il pas à Mme de Boisy si " esperduement amoureuse " de son fils, lorsqu'il écrivait à la comtesse de Dalet : " O mon Dieu, qu'il faut faire des choses pour les peres et meres, et comme il faut supporter amoureusement l'exces, le zele et l'ardeur, a peu que je die encor l'importunité de leur amour ! Ces meres, elles sont admirables tout a fait : elles voudroyent, je pense, porter tous-jours leurs enfans...Elles ont souvent de la jalousie, si on s'amuse un peu hors de leur presence ; il leur est advis qu'on ne les ayme jamais asses et que l'amour qu'on leur doit ne peut estre mesuré que par le desmesurement. " - Le 1er mars 1610, la très bonne mère de l'Evêque mourut, et alors il traça des pages admirables qui mettent en plein jour la, sensibilité exquise du cœur de l'homme et l'intensité de l'amour filial dans le cœur d'un Saint .

François ne se contente pas de donner à ses frères et sœurs le meilleur de ses affections; il est tour à tour, et même tout à la fois, le confesseur, le guide, le protecteur de tous. Il prend soin de leurs affaires, s'intéresse à leur établissement, se préoccupe de leur santé, les défend avec énergie quand les envieux les attaquent, et lorsque Dieu lui ravit l'un ou l'autre, il verse des larmes qu'il ne se reproche pas.

Jeanne, sa " petite seur " et sa " petite fille ", eut une place à part dans ses tendresses fraternelles. C'était l'enfant de son jeune sacerdoce, il se promettait " d'en faire un jour quelque chose de bon, " lorsque la mort faucha cette fleur à peine éclose. Ce que l'adolescente fut à son frère et l'attitude de sa mère lors de ce décès, François l'a résumé de sa plume émue dans la très touchante lettre du 2 novembre 1607 . .

Il pleura surtout Bernard, baron de Thorens, qu'il avait doublement chéri: " en qualité de mon frere et de vostre filz, " écrivait-il à sainte Jeanne de Chantal, " qui veut dire excessivement . " N'était-ce pas lui qui avait formé le gentilhomme, qui l'avait marié avec Marie-Aimée de Rabutin, la charmante fille de la Baronne ? Ne savait-il pas aussi la tendresse et l'élévation de cet amour conjugal qu'il bénit un jour avec tant de joie ? Les lettres écrites après ce grand deuil, qui nous montrent François de Sales encore plus préoccupé de la douleur de la " pauvre petite vefve " que de la sienne, nous laissent deviner aussi quel rang tint en son cœur celle qui lui était " plus que seur et plus que fille, " et dont il se disait " le cher frere et le Pere tout ensemble, mais le plus affectionné . "

Après la famille, les amis. Notre Saint en eut beaucoup, et dans toutes les situations, en Savoie et en.France : pour tous, il fut l'ami incomparable. Une étude sur Saint François de Sales ami ne serait ni des moins belles, ni des moins attrayantes : quel intéressant sujet pour le psychologue et pour l'écrivain!

Nous avons dit plus haut que l'âme de François était prédestinée à l'amitié ; nous avons rappelé aussi celle qui, dès sa jeunesse, l'unit à Antoine Favre (cf note 14) . Depuis lors, ses relations se sont étendues : évêques et prêtres, abbés et religieux, hommes de robe ou d'épée, vieux courtisans, jeunes seigneurs, simples bourgeois, combien nombreux sont les hommes qui, l'ayant " provoqué en la contention d'amitié, " ont expérimenté qu'il a " l'affection fort tenante et presque immuable " - supprimons le " presque " – " a l'endroit de ceux qui lui donnent le bonheur de la leur . " Suivant le mot de l'écriture (Eccli 6,14)

, ils ont trouvé en sa fidélité une protection puissante, en sa tendresse un trésor, en sa loyale franchise et en sa miséricordieuse charité un remède de vie.

Mais comment François de Sales comprenait-il l'amitié ? Il l'a dit en plusieurs chapitres de l'Introduction â la Vie dévote ( part 3 ch 17,19,20,22) ; très souvent encore, et avec beaucoup de charme, il le redit dans ses Lettres. Selon lui, la vraie amitié doit avoir un " fondement eternel ; " dès lors elle vit et règne " glorieusement, nonobstant l'absence et division des sejours, " parce que " son autheur n'est point lié ni au tems ni au lieu ; elle est exempte de tout autre changement que de celuy de sa continuelle croissance ; " la mort même n'en saurait briser le lien, car, dit ce parfait ami, " bien que les personnes que j'ayme soyent mortelles, ce que j'ayme principalement en elles est immortel ; " aussi est-ce " une qualité des amitiés que le Ciel fait en nous, de ne perir jamais, non plus que la source dont elles sont issues . "

Lorsque notre Saint énumère les caractères de "

la vraye amitié de charité, " il nous dépeint la sienne : vraiment " cordiale, sincere et sans flatterie ; ronde, franche, ouverte, sans fierté, sans finesse, toute simple, point jalouse, point affectee . " Ailleurs il affirme que " les amitiés fondees sur Jesus Christ ne.1aissent pas d'estre respectueuses pour estre un peu fort simples et a la bonne foy, " et que " les desfiances n'ont point de lieu ou l'amour est parfait ." Les manières de voir différentes gâteront-elles celui-ci ? " Non certes, " répond François de Sales, " je ne pense pas que ni mon sentiment, ni mes opinions, ni mes interestz doivent servir de regle a pas un homme du monde, et particulierement a mes amis; trop obligé que je leur seray si, reciproquement, ilz ne m'estiment rien moins leur affectionné et veritable amy quand je seray d'autre opinion qu'eux . " Bien plus : à son avis, " une amitié un peu forte doit savoir supporter certaines offenses qui proviennent de negligence, de foiblesse, d'inconsideration, voire mesme de quelque soudaine passion d'ire, de courroux et de haine, " et cela " en consideration de nostr'humanité qui est sujette a ces accidens . "

Tel fut François de Sales à l'égard de ses amis:

toujours prêt à dissimuler, excuser, pardonner, oublier. Non pas, certes, que son amitié fût molle ou flatteuse ; surnaturelle avant tout, elle avait, au besoin, de saintes hardiesses. Et puisque " l'amour ne se peut taire ou il y va de l'interest de celuy qu'on ayme , " notre Saint n'aurait jamais pu cacher la vérité. Il la disait naïvement et sans fard ; car parler ainsi, c'est " parler comme il faut entre les amis parfaitz, " assure-t-il à M. Milletot dont il va blâmer, avec autant de franchise que de délicatesse, un opuscule récemment paru . A ce point de vue, la lettre de l'évêque au magistrat de Dijon est remarquable ; celle du 9 septembre 1610 à la comtesse de 'Tournon l'est peut-être plus encore. " Pourveu que vous me permetties de me defendre un peu librement contre vous, " écrit-il, " je vous diray que si le nœud du devoir que j'ay a monsieur vostre mari et a vous se pouvoit desfaire, vous m'auriez grandement des-obligé en deux occasions ; " désobligé, non pas François de Sales, notons-le bien, mais l'évêque, en portant atteinte à son autorité.

Amitié surnaturelle encore, qui lui faisait aimer " l'esprit au dessus de tout le reste . " De là, ces frémissements, ces angoisses, ces larmes pour les âmes de ceux qu'il chérissait : " L'amour que je porte à mes amis me fait herisser les cheveux quand je sçai qu'ilz sont en tel peril," mandait-il à Mme de la Fléchère à propos d'un " duel desseigné et non commis " par son mari ; " et ce qui me tourmente le plus," ajoutait-il, " c'est le peu d'apparence qu'il y a qu'ilz ayent le vray desplaysir qu'il faut avoir de l'offense de Dieu, puisqu'ilz ne tiennent conte de s'en empescher a l'advenir ." -De là, cette manière d'envisager les épreuves de ses amis, leurs maladies, leurs deuils, et ces paroles de consolation où l'esprit de foi se mêle à l'expression d'une pitié émue et de la plus délicate tendresse. Apprend-il simultanément la maladie et la guérison d'un cousin, il écrit : "Je loüe Dieu de l'un et de l'autre, puisque sans doute c'est sa main paternelle qui nous abbat pour nous faire rentrer en nous mesme, et nous releve pour nous faire regarder a luy . " Et sur un décès : " Quand nous verrons mourir nos amis, pleurons les un peu, regrettons les un peu par compassion et tendreté, mais avec tranquillité et sans impatience ; et faysons valoir leur deslogement pour nous preparer tout doucement et joyeusement au nostre . " - De là encore ces lignes, toutes empreintes du mépris du monde et de l'esprit de Dieu, qu'il adresse à des seigneurs disgraciés : " Pour moy qui suis ennemi " juré des cours, " dira-t-il à l'un d'eux, " j'appreuve tout ce que Dieu dispose, comme le meilleur . " Et à un autre : " Que vous seres heureux si ce reste de vos jours... vous appliques de plus prez vostre ame a son Principe, dans le repos d'une vie a moytié solitaire, telle qu'est celle que vous faites de deça en comparayson de Paris et de la cour . " Et tout en gémissant de n'avoir pu, malgré d'actives démarches, prévenir l'emprisonnement d'un ami :

" Les tribulations ne seroyent pas tribulations si elles n'affligeoyent, " conclut-il, " et les serviteurs de Dieu n'en sont gueres exempts ; leur bonheur est reservé pour la vie future ".

Assurer cet éternel bonheur à ceux qu'il aime, est le premier des soucis de notre Saint ; alléger les leurs est le second. Inlassable dans son dévouement, rien de ce qui les touche ne le laisse indifférent : familles, mariages, affaires, il s'intéresse à tout. Leurs enfants ont une large place dans ses affections paternelles ; on trouve semés çà et là dans ses Lettres des mots charmants à leur sujet. Il écrit au père d'un écolier : " Sachés que cet enfant m'est çher comme mes yeux, et que, de son costé, il paternise excellemment a m'aymer... Il ne se peut dire combien nous sommes grans amis. " La plume comme le cœur de François de Sales est au service de tous ; c'est presque chaque jour que ce grand évêque, déjà débordé par les devoirs de sa charge et par une correspondance qui grossit incessamment, trace des lettres de recommandation pour l'un ou pour l'autre de ses chers amis. Aux moins familiers de même qu'aux plus intimes, il eût pu dire ce qu'il assurait à l'un de ceux-ci : " Mon ame est tellement affectionnee a la vostre qu'elle a tous-jours des ressentimens de vos sentimens, et des complaysans en vos playsirs, et des condoleances a vos douleurs ."

Des mots exquis expriment parfois la tendresse et la force de l'amitié du " plus affectif " des hommes : " Je me ressouviens tous-jours de ceux que j'aime. - Je me porte " tous-jours bien et vous porte tous:-jours bien en mon cœur. - Selon mon sentiment, c'est tout dit quand je dis que je suis tout vostre, et peu dit si je dis moins que cela. - Il me semble que nostr'amitié est sans limites, et qu'estant si fort naturalisee en mon cœur, ell'est aussi ancienne que luy. - Je vous cheris et honnore bien fort... je l'escris ainsy de ma main et de mon cœur ."

Ce cœur de François de Sales est un vrai " cœur d'homme ", mais doublé d'un cœur de prêtre, d'apôtre, de saint, du Cœur du Christ lui-même qui aima tant ses amis. Aussi excelle-t-il en l'art de consoler : comme Jésus, il comprend la douleur et ne s'étonne pas de voir couler des larmes. " Cette imaginaire insensibilité de ceux qui ne veulent pas souffrir qu'on soit homme, lui sembla tous-jours une vraye chimere ; " mais il voulait pourtant, qu'après avoir " rendu le tribut a cette partie inferieure, " on rendît " le devoir a la superieure, en laquelle sied, comme en son throsne, l'esprit de la foy qui doit nous consoler en nos afflictions, ains nous consoler par nos afflictions . "

En vérité, ce dut être " un 'heureuse et souefve rencontre " pour les hommes de ce temps-là - pour les cœurs meurtris surtout – " de pouvoir se communiquer a un cœur si doux, si gratieux, si cher, si pretieux et tant amy " tel que celui de François de Sales !

Le patriote et le citoyen.

Comme chez toutes les âmes nobles et élevées, l'amour de la patrie fut très intense et profond en celle de notre Saint. " Je suis essentiellement Savoysien," disait-il, "et moy et tous les miens, et je ne sçaurois jamais estre autre chose . " Il aima son cher pays de Savoie, il aima son souverain avec une fidélité inviolable et leur prouva son attachement d'une manière non équivoque.

S'il entend parler " d'une rude guerre " pour son prince, il en a " le cœur a demi gasté , " et ordonne des prières publiques pour le succès de ses armes. Avec une légitime fierté il se réjouira de ce que l'ennemi a été battu, et plus encore de la conclusion de la paix, non toutefois sans s'attendrir sur le sort des veuves et des orphelins . - Il souhaite une heureuse alliance au prince de Piémont dont il se plaît à vanter la sagesse, la bravoure, la piété et la vertu, " l'amour de son peuple.

" mais " sur tout, la crainte de Dieu ; " et lorsque son mariage avec Christine-de-France est enfin conclu, il en ressent une vive joie, comme le prouvent ses lettres de cette époque.

Courtisan, François de Sales ne le fut jamais; alors même qu'il témoigne de sa soumission et de sa déférence à l'égard de Charles-Emmanuel ou de Henri de Nemours, il sait élever le ton quand sa conscience le lui dicte ou son devoir le lui impose. Jamais il ne brigua ni faveurs ni fortune ; mais que la calomnie ose " entreprendre sur son innocence et candeur " et le fasse passer pour un sujet déloyal, il proteste énergiquement, se " plaint fort par une lettre " à Son Altesse même et ne cache point sa douleur. " On nous ravit le bien le plus pretieux que nous ayons, qui est la bonne grace de nos Princes, " écrivait-il dans une de ces pénibles conjonctures," et puis on dit : Quel mal vous fait-on ?"

Fervent patriote et citoyen d'Annecy, l'évêque de Genève eut toujours à cœur les intérêts de sa patrie et de sa petite ville. Quelle part active ne prit-il pas à l'introduction des Barnabites au Collège chappuisien " presque en friche, " non seulement pour l'utilité des âmes, mais encore parce qu'elle était propre pour le proffit publiq temporel " de ses compatriotes ! Que de sollicitudes, que de démarches pour maintenir l'union entre cet établissement et le Collège de Savoie à Louvain, ou pour assurer les places des boursiers savoyards en celui de Saint-Nicolas d'Avignon !

Nous voyons tour à tour notre Saint demander pour Annecy la continuation des privilèges ou l'exemption des impôts. dresser des suppliques pour l'introduction de l'art de la soie, s'affliger extrêmement des misères de son pays ; alors, touché de compassion, il ne se borne pas à prier " Nostre Seigneur quil soulage le peuple de sa grace et le divertisse du desespoir , " mais il implore la pitié de Son Altesse, car, dit-il, sa " bonté est trop grande pour laisser perir dans le malheur d'une ruine toutale un peuple si fidele a son Prince . "

Signalons ici le grand nombre de lettres de recommandation qui s'échelonnent d'année en année dans les onze volumes de la correspondance de saint François de Sales. Déjà nous avons mentionné celles écrites pour ses amis ; mais combien de gens, connus ou inconnus de lui, recoururent à sa bienveillante entremise….Longue et attristante procession de miséreux, de besogneux, victimes du malheur, de l'injustice, de la persécution et même du péché ; intéressant et non moins long défilé de prêtres, de religieux, d'étudiants, de prétendants au cloître ou aux charges publiques, à la cour ou à l'armée, de pauvres endettés, de plaideurs, de créanciers... et parmi ceux-ci, apparaît vers la fin, le duc de Nemours ! Le Prélat qui se fait suppliant ne se contente pas d'écrire pour ses protégés une lettre quelconque ; il a soin de le faire dans les termes qui en assureront le succès. S'il s'agit, par exemple, d'une " pauvre femme chargee d'une multitude de petitz enfans " qui demande au gouverneur de Savoie quelque secours pour son mari, notre Saint fait valoir la bonté et la fidélité de ce sujet du prince . - Recommandant à un ami de prendre à cœur les affaires d'un de ses prêtres, il lui dira: elles " sont siennes et miennes tout ensemble, puisque luy mesme est mien par une longue et bonn'amitié . " - Les habitants d'un village situé aux portes de Genève ont besoin de protection : " Ilz recourent a moy, " écrit-il, " en qualité de mes enfans les plus exposés a la persecution de leurs freres rebelles . " - Et lorsqu'il réclame la délivrance d'un prisonnier injustement détenu, après avoir affirmé qu'il n'a reconnu en ce pauvre homme " qu'un esprit franc, candide et vrayement chrestien, il ajoute cet .argument propre à toucher un souverain catholique : " Ce saint tems de Caresme " est favorable, " auquel le divin Aigneau d'innocence a si bonteusement delivré nos ames coulpables de la perdition " Nous pourrions multiplier sans fin les exemples.

Tel est François de Sales, cet homme au grand cœur où vibrent tous les sentiments nobles et profonds, où toutes les misères trouvent un refuge, où toutes les tendresses sont réunies avec les nuances les plus variées et les plus délicates.

étranger aux ruses de .la politique et aux calculs mesquins de la prudence humaine, il ignore les intrigues et les " mesnages d'Estat ; " mais dès que les affaires de la terre peuvent être tournées au profit des intérêts de Dieu et de la charité, jamais il ne refuse le concours de son appui, de son influence, de son dévouement.

:2 - Les travaux de l'évêque.

" Je pense estre a la plus fascheuse charge qu'aucun autre de cette qualité ," écrivait le nouvel évêque six mois après son sacre ; et un peu plus tard: elle " porte par tout son martyre avec soy . " ; François de Sales paraît d'abord comme écrasé sous le fardeau ; à maintes reprises il demande des prières, " dont j'ay a la verité bon besoin, " dit-il , " pour estre embarqué en l'endroit le plus tempestueux et tourmenté de toute cette mer de l'Eglise ; " et le 14 août 1604 il confie à un ami : " J'ay esté perpetuellement parmi les travaux et traverses que le monde fait naistre en ma charge, et me semble que cette annee m'a esté encor plus aspre que celle du noviciat. "

C'est que " vaste et dévasté " est le diocèse , composé de diverses provinces, soumises en grande partie au duc de Savoie, et pour une partie moins considérable -le Bugey et le pays de Gex - au roi de France. François de Sales doit traiter, sans leur donner aucun sujet de soupçon, avec deux souverains jaloux qui se guettent, tandis que Genève, toujours en éveil, ne laisse échapper aucune occasion d'user de représailles à l'égard des catholiques et de jeter la terreur dans les terres qui l'avoisinent. " L'abandonnement de cent eglises... presque desolees, conséquence des volleries et pilleries " des Genevois , attrista les débuts de l'épiscopat de notre Saint. Le bailliage de Gex, presque tout entier protestant, était d'une difficile conquête ; l'évêque avait " pour adversaires un grand nombre d'hommes qui tenaient la doctrine du diable ; " jusqu'à la fin de sa vie ils lui suscitèrent mille entraves.

D'autre part, la nature même des lieux, l'éloignement des paroisses, l'aspérité des chemins, les " mons espouvantables couvertz " de glaciers ajoutaient aux difficultés de l'administration. Au surplus, François n'était " guere richement accommodé de moyens ; " la mense épiscopale, petite et grevée de lourdes charges, ne lui fournissait que de maigres ressources ; grandes étaient la pauvreté des prêtres, l'indigence des populations, et nombreuses partout les ruines accumulées par les guerres ou par la haine fanatique des " huguenotz ".

Si notre Saint nous a paru d'abord accablé sous le poids de sa charge, son courage n'a point fléchi ; il a un extreme " desir d'estre tout a Dieu et de bien servir son peuple , " et il se met à l'œuvre.

La réorganisation des paroisses.

Elle fut un des premiers soucis de l'évêque. En Chablais, faute de ressources, bon nombre étaient encore privées de pasteurs ; Thonon même n'avait en 1605 que des vicaires sans curé, et plusieurs localités ne recevaient " autre assistence que d'une visitation toutes les semaynes " par les prêtres plus proches . Cette "privation de gens d'Eglise " tourmentait cruellement François de Sales ; quels inconvénients n'en résulterait-il pas pour les âmes !... Sans cesse il plaidait leur cause auprès du gouverneur de Savoie. Il " seroit bien plus raysonnable, " lui écrivait-il, "que messieurs les Chevaliers de Saint Maurice fussent sans biens ecclesiastiques que non pas les peuples destitués de l'office requis a leur salut . Enfin, après " un terrible embarrassement, " il put au mois d'août 1605 achever le règlement des affaires pendantes : trente trois paroisses étaient désormais établies là où, onze ans auparavant, il n'y avait que des ministres. Tout joyeux, l'Apôtre de la province devenu son Pasteur pouvait écrire : " Dieu m'a fait voir a ce voyage une consolation entiere ; car, au lieu que je n'y treuvay " en 1594 " que cent Catholiques, je n'y ay pas maintenant treuvé cent huguenotz. "

Au pays de Gex, la lenteur des conversions, les résistances des ministres installés dans les presbytères ou détenteurs des revenus, les bruits de guerre, les fausses nouvelles et les soupçons calomnieux rendirent la restauration bien plus malaisée ; après neuf ans, cinq paroisses seulement étaient rendues au cuIte. Cette restauration exigea de la part du saint évêque de pénibles négociations et de nombreux voyages sur lesquels ses Lettres nous fournissent des renseignements assez précis. Il fait un court séjour au bailliage en revenant de Dijon en 1604 ; il y retourne en mai 1609, et non sans quelque appréhension. " Aller hors l'Estat " à une heure où la situation était très tendue entre les deux couronnes lui semblait " mal a propos ; " mais d'autre part. ne voyant " pas de suffisant pretexte pour s' excuser de ce service de Dieu et des ames, " il partit . Un nouveau voyage en mai 1611, " fertile en consolations, " ne le fut pas moins " en soupçons et calomnies ; " ce qui n'empêcha pas l'inlassable évêque d'en faire un second en décembre. L'année suivante il arrachait enfin vingt-cinq églises aux hérétiques . Ceux-ci, plus effrontés que jamais, redoublèrent de menaces; seules, "

certaines dispositions " promettaient mieux pour l'avenir. " Mays il faut louer Dieu. " écrivait alors François de Sales, " car aussi bien ne meritons-nous pas qu'il face une transmutation momentanee de ces cœurs là, qui serait un miracle... Je m'essayeray de faire que rien ne manque de ma part, autant que mon pouvoir s'estendra . " Il ne fallait rien moins que la ténacité de son zèle pour triompher de tant d'obstacles accumulés ; en juillet 1613 il dut encore retourner à Gex, et cette fois il y trancha, à la satisfaction des catholiques et de leurs prêtres, les difficultés suscitées par les adversaires .

Tout n'était pas fini pourtant ; aussi l'Apôtre avouait-il que le culte rétabli en ce " petit quartier " le mettait " plus en exercice de disputer contre les ministres pour les biens temporelz de l'Eglise..., que de leur persuader, ni au peuple, la verité des biens spirituelz .." Dès lors, quel souci pour l'entretien des curés, la célébration des offices divins, la réparation des édifices sacrés ! Louis XIII donne en 1614 trois cents écus d'aumône ; l'évêque, en le remerciant, espère que sa " royale bonté regardera " encore " de son œil propice la misere a laquelle l'heresie a reduit ce pauvre balliage . A quatre ans de là, il exprime un double vœu: que les " Prestres de l'Oratoire, bons a toutes sortes " de services spirituelz et qui plus aysement peuvent se mesler parmi les adversaires, " soient introduits à Gex; qu'on y place des magistrats catholiques, pour faire contrepoids a la multitude et malice des ennemis de la religion du Roy et du royaume, qui ne cessent cc d'empescher par toutes sortes de moyens violens le progres de la conversion des ames . "

Entravé à la fois dans l'exercice de son autorité épiscopale par les protestants, le régime du pays et la diversité des coutumes, le Saint voulait cependant établir la discipline ecclésiastique dans cette partie de son diocèse comme ailleurs, et mieux que partout ailleurs, parce que les adversaires de l'église y étaient plus puissants. Tact, fermeté, sainte adresse : il mit tout en œuvre pour en venir à bout, plusieurs de ses lettres en font foi.

Le Clergé.

A mesure qu'il réorganisait les paroisses, François de Sales n'avait rien plus à cœur que d'y placer de vrais ministres du Seigneur : le choix, la formation, la sanctification de ceux-ci furent l'objet de ses constantes sollicitudes, comme leur entretien matériel la cause de lourdes préoccupations.. Présider les concours pour la collation des bénéfices ; se défendre de certains personnages qui s'arrogent le droit de nomination, ou bien de l'ingérence de seigneurs puissants, de princes même qui protègent des candidats ignorants ou indignes ; s'opposer aux prétentions de tel jeune. ecclésiastique qui, au mépris de l'autorité épiscopale et " sans tiltre ni vray ni coloré, se tient dans une cure par force ; " trancher les différends entre bénéficiaires, ou entre curés et paroissiens : autant d'affaires absorbantes pour l'évêque. Rien de ce qui intéresse son clergé ne lui est étranger. Un pauvre prêtre qui " rendoit fort bien son devoir " a été fait prisonnier de guerre par les Genevois ; le Saint recourt au gouverneur de Savoie pour obtenir sa délivrance . Il adresse à Henri

IV une requête pour que ses " cinquante ou soixante curés du Beugey " soient exemptés du payement des décimes, "puisque presque tous sont si chetifz en moyens qu'ilz n'en ont que pour vivre miserablement . " Il écrit aux princes de Savoie et à leurs officiers - et combien de fois ! - en faveur de deux autres qui, depuis quatre ans, " n'ont jamais peu retirer un seul liard " des pensions promises ; en 1618, ils auraient quitté leur poste si le bon Pasteur ne les eût soulagés ; mais en 1620, " accablés de pauvreté et de dettes dont je suis respondant, " dit François de Sales, " par force " ils se retirent . Quel métier pour un évêque, surtout quand il doit constater qu'après six années de prières, de " sousmissions, d'importunités, " il n'a rien obtenu !... A ces désagréments s'ajoutent les tristesses. Ici, c'est une paroisse " des plus indevotement servie de tout le pays ; " là, un pasteur dont " la residence est plus nuysible aux brebis que l'absence , " ou un prêtre coupable que le Saint essaye en vain de " ramener a la bergerie et sous la houlette ; " ailleurs, c'est un doyen qui fait " des levees de gens de guerre " et qui, malgré ses " scandaleux deportemens, " obtient " par surprise des lettres de Son Altesse " pour jouir des revenus de son décanat ; à Gex, c'est la désunion et " l'esprit de contrarieté " qui " se fourre " parmi les ecclésiastiques, " ou l'unité et conformité seroit de plus grande edification. Desplaysir sensible " pour l'homme de Dieu qui s'écrie avec saint Paul : Quis infirmatur, et ego non infirmor ?

Heureusement, ces cas sont rares, et François de Sales exerce plus souvent à l'égard de ses prêtres le rôle de père que celui de censeur et de juge. Avec quelle tendresse ne les encourage-t-il pas à cultiver leur vigne, à ne pas s'étonner si les fruits sont tardifs, à faire ce qu'ils peuvent moralement, à demeurer inébranlables dans la confiance ! " Si vous croyes, " leur dit-il, " vous verres la gloire de Dieu. " Qu'ils aident - c'est la volonté du Maître – " a la reedification des murs de Hierusalem, ou en portant des pierres, ou en brassant le mortier, ou en martelant ; " s'ils font dans la patience l'œuvre du Seigneur, leur labeur ne sera pas inutile .

Il recommande à un jeune ecclésiastique de se tenir toujours occupé et d'élever fréquemment son cœur ; à un autre, de veiller à ce que quelques " brebis errantes... ne fassent errer le cher et bienaymé troupeau.- Travaillés doucement a l'entour de cette bergerie," écrit le vigilant Pasteur, " et dites leur souvent : Charitas fraternitatis maneat in vobis.. et sur tout, priés Celuy qui a dit : Ego " sum Pastor bonus, affin qu'il anime nostre soin, nostre amour et. nos paroles . " Chaque année, le Synode était pour les prêtres l'occasion d'un grand renouveau dans l'esprit sacerdotal et l'accomplissement des devoirs de leur vocation. Quatre ou cinq cents se réunissaient à Annecy; le saint évêque, pour se donner à eux tout entier, prévoyait d'avance les affaires qui auraient pu le détourner de celle-là qu'il estimait être de la plus haute importance.

Les visites pastorales.

Après les pasteurs, les brebis auront les pensées et les visites de leur évêque. " Detenu par un monde de cuisantes affaires," il ne put entreprendre ses tournées pastorales qu'en octobre 1605 ; à la veille de son départ, il entrevoyait " a chaque bout de champ des croix de toutes sortes . " Dans quelques lignes adressées à la baronne de Chantal il a esquissé sa vie en temps de visite ; " J'arrivay icy samedy au soir," 26 novembre, " apres avoir battu les chams six semaines durant, sans arrester en un lieu, sinon au plus demi jour. J'ay presché ordinairement tous les jours, et souvent deux fois le jour. Hé, que Dieu m'est bon ! je ne fus jamais plus fort. Toutes les croix que j'avois preveues, a l'abord n'ont esté que des oliviers et palmiers... J'ay confirmé un nombre innombrable de peuple ... " !

Loin d'être un repos, les mois qui suivirent le retour du Saint à Annecy lui apportèrent " du travail sans mesure ; " mais, toujours " plus amoureux des ames, " c'est aussi sans mesure qu'il se livrait à elles, comme de leur côté elles se donnaient à lui : " Le cœur de mon peuple est presque tout mien, " confiait-il; et un peu plus tard : " Mon peuple commence fort a m'aymer tendrement, et cela me console ..."

Trois cents paroisses restaient encore à visiter, " les bonnes gens" attendaient avec bien de l'affection " leur évêque ;

le 17 juin 1606 il monta à cheval pour sauter " de rocher en rocher " pendant cinq mois environ . Plusieurs de ses lettres nous révèlent les impressions reçues "au païs des glaces " où il avait vu " des merveilles, " où les monts à pic, avec leurs neiges éternelles, l'avaient singulièrement frappé, mais bien plus encore la foi des populations qui les habitaient. " Que j'ay treuvé un bon peuple parmi tant de hautes montaignes ! " s'écrie-t-il. "Quel honneur, quel accueil, quelle veneration a leur Evesque !... " Et il répète avec saint Augustin : " Que faysons-nous ? Les ignorans et les grossiers se levent, et, se levant devant nous, ilz ravissent les cieux ; et nous croupissons dans nostre negligence ! .. "

L'année suivante, en octobre, nous retrouvons François de Sales " bien avant parmi les montagnes, en esperance " toutefois, mandait-il à un ami , " de me retirer pour l'hiver dans nostre petit Annessy, ou j'ay appris a me plaire, puisque c'est la barque dans laquelle il faut que je vogue pour passer de cette vie a l'autre." - En septembre-octobre 1611, ce fut le tour des paroisses aux environs de Genève, rétablies " seulement des douze ou quinze ans en ça au giron de la sainte Eglise" et qui, depuis plus de cent ans, n'avaient pas été visitées . Plusieurs genevois " venus aux vendanges, " virent l'évêque en l'exercice de ses fonctions et témoignèrent d'en être édifiés ; quelques-uns allèrent même jusqu'à vouloir l'entendre, et furent " estonnés dequoy leurs ministres leur descrivoyent nostre creance tout autrement ; " quant à notre Saint, il emporta de cette dernière tournée l' " esperance de quelque fruit pour les ames . "

La réforme des Monastères et les Ordres religieux.

Une grave préoccupation hantait l'esprit de François de Sales depuis 1596 : la réforme des Monastères . évêque, cette préoccupation ne le quitta plus. Il savait la puissance d'une vie d'immolation et de prière : or, dans la plupart des couvents de son diocèse, jadis asiles de sainteté, il ne voyait que relâchement, dissolution, scandales !… Si, comme il le disait lui-même, " les desvoyés ne sont pas moins attirés a la connaissance du bon chemin par les bons exemples que par les bonnes instructions , " par contre, quel argument pour eux dans la conduite de ces moines qui auraient dû être l'élite de l'armée du Seigneur !... En effet, remarquait François de Sales en 1604, c'est la tactique des adversaires " de profiter de la dépravation des nôtres pour s'en prendre à la pure doctrine de l'église et démoraliser les esprits faibles . " A un mal aussi invétéré, écrivait-il l'année précédente au Nonce de Turin , " un remède ordinaire ne saurait suffire ; il faudrait un réformateur de grande autorité et prudence, muni de très amples pouvoirs. " D'autre part, il ne restait guère d'espoir de voir refleurir l'antique ferveur dans ces Monastères trop nombreux où la discipline monastique était foulée aux pieds. Le Saint proposait donc de substituer aux anciens moines, dans quelques-uns des Religieux de Congrégations récemment réformées, et en d'autres, des prêtres ou des chanoines . Œuvre difficile, épineuse, qui exigeait autant de tact que de prudence ; œuvre de longue haleine aussi: François de Sales la poursuivra pendant tout son épiscopat, et à sa mort elle sera loin d'être terminée.

Ses projets et ses espérances, ses succès et ses échecs, ses ardents désirs et ses douloureuses attentes, nous les trouvons contés ou rappelés dans ses Lettres ; d'après elles;

on peut même donner un aperçu général de ses initiatives en faveur des Ordres religieux. Il commence et achève la réforme à Sixt, l'introduit à Talloires ; remplace par les Feuillants les Chanoines de Saint-Augustin, dégénérés, au Monastère d'Abondance ; prépare l'introduction des Chartreux à Ripaille, multiplie ses efforts pour réaliser celle des Oratoriens à Rumilly et à la Sainte-Maison de Thonon : la première de ces tentatives ne réussit qu'en 1652, la seconde échoua. Plus heureux dans l'établissement des Barnabites, François de Sales leur confiait en 1614 le collège d'Annecy et, en 1616, les voyait officiellement installés à Thonon.

C'est encore sous son épiscopat que la vie érémitique refleurit au Mont-Voiron, que les Capucins s'établissent à Gex, Rumilly, La Roche, Sallanches, et que leur hospice de Thonon est érigé en couvent régulier. Il ne s'intéresse pas moins aux Cordeliers de Savoie et aux Clarisses ; à celles-ci, restées ferventes malgré quelques abus, il donne des preuves d'un amour tout paternel ; quatre années durant il insiste et redouble d'efforts pour réduire leurs Supérieurs et confesseurs, adversaires obstinés de l'exécution des décrets du Concile de Trente. - Les Monastères de Cîteaux avaient grand. besoin de réforme ; l'abbaye de Sainte-Catherine, près Annecy, expérimenta surtout combien inlassable était l'affectueuse sollicitude de l'évêque : visites fréquentes, exhortations publiques et particulières, procédés pleins de délicatesse, il mit tout en œuvre pour gagner les Cisterciennes récalcitrantes et leur Abbesse qui n'était pas " de mesme humeur " que lui . Des oppositions des premières, de la direction du second et de l'élan imprimé par lui à une jeunesse fervente, naquit en 1622 la Congrégation des Bernardines réformées qui franchit bientôt les confins de la Savoie pour essaimer en France.

Rappelons encore en passant l'action bienfaisante de François de Sales en bon nombre de Monastères du royaume. Plusieurs durent à ses conseils le succès des réformes projetées ; et si d'autres essais n'aboutirent pas, il reste vrai néanmoins que ses persévérants efforts, joints à ses larges et surnaturelles initiatives, furent pour beaucoup dans le renouveau de la vie monastique en Savoie et en France au XVIIe siècle.

Parmi les Ordres d'hommes, l'évêque de Genève donnait ses préférences à ceux qui, par l'activité de leur zèle, se dévouaient au salut des âmes. Il eût voulu avoir les Jésuites à Annecy et les garder à Thonon ; du moins, il leur témoigna toujours son estime et sa confiance et choisit dans leurs rangs son directeur. M. de Bérulle fut son ami, et sa Congrégation, " des plus fructueuses et apostoliques qui ayt esté faite il y a long tems , " l'objet de son intérêt autant que de ses convoitises.

Des liens intimes l'attachaient au Carmel: n'avait-il pas été, " six mois durant, presque le confesseur ordinaire " de celle qui l'introduisit en France et le " Pere spirituel " de ses filles ? Ses lettres témoignent de sa vénération pour cet Ordre ; en 1609 il caressait le projet d'une fondation à Annecy, de même qu'il encouragea plus tard celui de l'établissement des Ursulines à Chambéry et à Thonon ; " C'est une des Congregations que mon " esprit ayme, " disait-il, et " si j'estois digne de contribuer a son advancement, personne au monde ne s'y employeroit plus volontier . "

Plus intéressante encore serait l'étude de la ligne de conduite qu'aurait tenue François de Sales dans la réforme des Monastères. Pour but unique, " la plus grande gloire de Dieu et le plus grand service de son Eglise ! ; " peu importent les moyens qu'on emploiera pour l'atteindre. Quant à lui, il n'est " point homme extreme, ni un entrepreneur d'authorité ; " s'il s'agit de femmes, il ne veut pas en faire " des enfermees, " mais " des Reli"gieuses, " non des " prisonnieres, " mais " de vrayes amoureuses de Jesus Christ . " A force de bonté et de gracieux support, il commencerait par " rendre les cœurs doux, traittables et desireux de la perfection, " puis à " bien establir l'interieur, " et à cet intérieur il appliquerait toutes ses pensées . Il rappelle combien puissant est l'exemple, et recommande surtout " l'esprit de douceur qui ravit les cœurs et gaigne les ames . " – " Le soin le plus parfait, "écrit-il, " c'est celuy qui approche du plus pres au soin que Dieu a de nous, qui est un soin plein de tranquillité et de quietude, et qui, en sa plus grande activité, n'a pourtant nulle esmotion et, n'estant qu'un seul, condescend neanmoins et se fait tout a toutes choses . " Cette condescendance ne sera pas de la faiblesse ; parfois, il faudra savoir " mesler la justice avec la bonté, a la façon de nostre bon Dieu, a fin que la charité soit exercee et la discipline observee . " Contradictions et difficultés arriveront sans doute ; alors, ne vous essayes pas de les rompre, " -conseille ce maître consommé en l'art de manier les hommes, - " mais gauchisses dextrement et pliés... ne tesmoignes pas de vouloir vaincre à tout prix ; ayes un cœur grand et qui dure, car les grans desseins ne se font qu'a force de patience et de longueur de tems ."

Comme on reconnaît bien dans ce programme l'esprit de saint François de Sales ! Ceux qui, à son exemple, voulurent le suivre, comprirent qu'il était le meilleur.

Le service des âmes et les menues affaires.

A cette somme de travaux d'une si haute importance, le Saint ajoutait la confession et la direction des âmes. Les matinées du dimanche et des jours de fête étaient employées à ce ministère ; puis venaient des époques où la foule des pénitents l'arrachait à " la mer de ses affaires pour le tenir occupé, mais consolé, a la reception de plusieurs confessions generales et changemens de consciences ." C'était, par exemple, pendant le Carême, ou lorsqu'on célébrait des Jubilés soit à Annecy, .soit à Thonon. Semeur de la divine parole, il moissonnait alors " avec des larmes partie de joye et partie d'amour ." Ses Lettres nous font connaître quelques-uns de ses diocésains - des femmes surtout - devenus ses enfants spirituels ; mais combien plus en eut-il dont l'histoire n'a pas conservé les noms !...

Quand l'évêque de Genève sortait de son diocèse, c'était partout la même affluence à son confessional ; ce qui lui fit écrire un jour de Baume-les-Dames : " J'ay ouy grande quantité de penitens qui, avec une extreme confiance, se sont addressés a moy pour recevoir le doux Jesus en leurs ames pecheresses . "

Parfois, des brebis égarées venaient de bien loin se jeter aux pieds du bon Pasteur qui, ensuite, ne les revoyait plus. Voici " un gentilhomme de vingt ans, brave comme le jour, vaillant comme l'espee, " dont il reçoit l'abjuration et entend la confession avec une consolation telle qu'il en est tout hors de lui ; une autre fois, c'est un " pauvre garçon" qui, s'il n'eût rencontré François de Sales à Annecy, s'en allait a Rome, ne treuvant personne a qui ouvrir a son gré confidemment son ame ; " et un autre jour l'inlassable Prélat écrit : " Je m'en vay confesser un homme estranger, dire la Messe, desjeuner et monter le plus tost que je pourray a Sainte Catherine . "

Cette dernière phrase est un crayon de l'emploi d'une matinée du saint évêque ; mais il arrivait souvent que celle-ci s'en allait " en tracas " tout entière et que le reste de la journée n'était pas davantage à lui. écoutons-le : " Soudain apres disner, qui estoit le tems que j'avois reservé pour nostre cœur, " - il écrit à la Mère de Chantal - monsieur de Charmoysi m'est venu treuver jusques a troys (heures, qui estoit le terme que j'avois promis d'aller parler en particulier avec les bonnes Dames de Sainte Claire, d'ou je viens maintenant . Puis, comme en Savoie " on ne fait jamais bien les payemens,... ains tout se revoque en proces , " François de Sales sera " pressé et empressé a faire des appointemens, " il aura son logis " plein de playdeurs " qui gaspilleront son temps en .exerçant sa patience ; mais " il ni a remede, " écrira_t-il alors, " il faut ceder a la necessité du prochain " qui, au reste, se retirait satisfait .

Trancher les grands et les petits différends fut une de ses tâches presque quotidienne ; il avait beau dire qu'il n'entendait rien aux choses du monde, qu'il n'était "ni bon demandeur ni bon defendeur ; " de tous côtés on recourait à lui comme à un arbitre de paix. Telle était sa réputation sur ce point, que le Pape lui-même le délégua en Bourgogne pour régler, avec l'évêque de Bâle, une contestation que les comtes et le clergé avaient au sujet des salines . Cette délicate mission exigea une absence de plusieurs semaines ; d'autres affaires demandaient un déplacement qui, pour être plus court, ne laissait pas de déranger le saint évêque. Ainsi, pour " accommoder certaine grande querelle " entre soldats français, il s'en va aussitôt après sa Messe à deux lieues d'Annecy ; un autre jour, il finit en toute hâte une lettre et part " pour d'accommodement d'une querelle chaude qu'il faut empescher , " ou monte en bateau pour se rendre à Talloires.

Accablé ou " tracassé d'encombriers, tyrannisé de visites et entretiens importuns, " poursuivi par toutes sortes de gens qui envahissent sa chambre et qui le " tirent , " il écrit ses lettres à neuf et dix heures du soir, voire même à minuit, parce qu'il n'a " presque peu respirer " et ne sait pas même s'il a vécu ! C'est ainsi, dit-il en souriant, que " tous les jours j'apprens a ne point faire ma volonté et a faire ce que je ne veux pas . "

3. - La Prédication.

La charge si lourde, les sollicitudes sans nombre pour le diocèse et les âmes, les exigences ou les importunités des hommes, les embarras, les tracasseries et ces " infinités de petites niaiseries que le monde par force " apportait " tous les jours " au saint évêque et lui faisaient "de la peyne et de la fascherie , " ne lui permirent jamais d'oublier que l'église lui avait dit lors de son sacre : ".Reçois l'évangile, et va, prêche au peuple qui t'a été confié . " La prédication occupa, en effet, une très large place dans la vie de François de Sales. Avec l'attrait, Dieu lui avait donné pour ce ministère de merveilleuses aptitudes ; la consécration épiscopale ajoutant à ses talents des grâces abondantes, il eut sans cesse à cœur de les rendre fructueuses.

Dès le premier Carême (1603), le nouvel évêque prêche à Annecy cette station dont il écrira quelques années plus tard : " On me regardoit pour voir ce que je ferois ; et j'avois asses affaire a prendre contenance . " Lorsqu'il est en sa " chere ville ", il ne se passe guère de jour qu'il ne monte en chaire ; ou pour de vrais sermons, ou pour des entretiens familiers et " petites exhortations " aux Communautés religieuses et aux Confréries ; tous les dimanches, outre le sermon du matin ou du soir, c'est le Catéchisme qu'il fait lui-même avec un charme inimitable et qu'il ne termine jamais sans une allocution à son jeune auditoire. Que les devoirs de sa charge l'appellent hors de sa résidence ordinaire, qu'il soit au fond d'une vallée ou au sommet d'une montagne, dans une " petite vilette " ou dans un pauvre hameau, parmi ses chers convertis de Thonon ou ses ennemis du pays de Gex, partout il dispense la parole de vérité avec un zèle qui n'a d'égal que son onction. Ce n'est pas une, mais trois, quatre fois par jour, et davantage encore, qu'il rompt à ses brebis ce pain substantiel dont elles se montrent si avides. Les Lettres de François de Sales mentionnent un grand nombre de ses sermons ; parfois même elles nous y font assister, si bien elles nous dépeignent l'orateur et son auditoire : comme lorsqu'il parle de celui de la Passion donné à Sainte-Claire d'Annecy, au cours duquel, contemplant le Sauveur qui embrasse sa croix et baise avec elle toutes les nôtres, il eut "peyne de contenir ses larmes ; " ou quand il écrit de Rumilly, qu'il " presche si.jo]yment " et que " ces bonnes gens l'entendent si bien ; " ou encore cette autre fois que, descendant de chaire, il fait tenir tout son sermon en cinq !ignes : " J'ay presché sur les paroles de Dieu recitees par Hieremie : Je pense des pensees de paix et non point d'atfiiction. Or voyes vous, il me semble que j 'ay dit de belles choses pour monstrer que ce souverain Bon, quoy qu'il fasse le courroucé et qu'il ne semble "respirer qu'ire et indignation, il pense tous-jours des pensees de douceur et de consolation . "

Presque chaque année, l'évêque donnait la station de l'Avent à ses annéciens ; trois fois il fut leur prédicateur du Carême. Plus ils l'entendaient, plus ils voulaient l'entendre ; et lui s'étonnait presque de leur assiduité : " J'eus bien d'auditeurs hier ; ç'estoit chose prodigieuse !… " écrivait-il le lendemain de Noël 1611 ; et plus tard : " Je suis merveilleusement escouté, mais aussi je presche de tout mon cœur . "

Avec le prestige de sa sainteté, voilà bien le secret de l'ascendant irrésistible exercé par l'orateur sur les foules: il prêchait de tout son cœur et avec son cœur, " affectionne"ment et devotement, simplement et candidement ; " car les sermons d'un évêque, disait.-il, "doivent estre des choses necessaires et utiles, non curieuses ni recherchees ;" aussi, prêcher " utilement ", c'était pour lui le faire à son gré . A certaines fêtes, le feu de l'amour divin qui le consumait forçait les barrières, et alors le Bienheureux parlait " hardiment et passionnement, " ou faisait " un sermon tout de flammes . " Parfois, cependant, il lui arriva d'expérimenter son impuissance: comme ce jour à Chambéry où, après avoir eu la " nuit, parmi ses resveilz, mille bonnes pensees pour la predication, les forces " lui manquèrent au moment de les développer. Il s'en consolait facilement : " Dieu sçait tout, " disait-il, " et j'addresse tout a sa plus grande gloire, et, adorant sa providence, je demeure en paix ."

Nous venons de mentionner Chambéry: saint François de Sales - on le sait - y prêcha deux Carêmes, en 1606 et 1612.

Des talents si exceptionnels firent, en effet, de lui un prédicateur de renom et des plus recherchés ; les premiers à l'inviter furent les échevins de Dijon pour le Carême de 1604. Se douterait-on des immenses succès obtenus dans leur ville par le Prélat, lorsqu'on lit ces lignes : " Je ne rencontray jamais un si bon et gratieux peuple, ni si doux a recevoir les saintes impressions. Il s'y est fait quelque fruit, nonobstant mon indignité…" Quelques huguenotz se sont convertis ; quelques gens douteux et chancelans se sont affermis; plusieurs ont fait des confessions generales, mesme a moy, tant ilz avoyent de confiance en mon affection; plusieurs ont pris nouvelle " forme de vivre, tant ce peuple est bon, Encor vous diray-je cecy : j'y ay reconneu plusieurs centaines de personnes laïques et seculieres qui font une vie fort parfaitte, et, parmi le tracas des affaires du monde, font tous les jours leur meditation et saintz exercices de l'orayson mentale." - Mais la-Providence avait amené François de Sales en Bourgogne pour de plus grandes choses ; six ans plus tard, la Visitation Sainte-Marie devait être " le fruit du voyage de Dijon . "

Les magistrats de Salins, ravis d'un sermon du saint évêque (octobre 1609), lui offrirent la chaire de Saint-Anatoile pour le Carême suivant. Il se disposait à partir lorsqu'on lui apprit que l'Archevêque de Besançon avait refusé son autorisation aux salinois. François reçut cet humiliant contre-ordre avec sa paix accoutumée ; il allait de bon cœur, et de meilleur cœur encore il resta dans sa " pauvre petite coquille . "

Mais voici que de Paris lui arrivent des invitations pressantes, multipliées : la paroisse Saint-Gervais le réclame pour 1611 ; celles de Saint-Benoît et de Saint-Médéric, simultanément avec le Sénat de Chambéry, pour 1612 ; la première renouvelle ses instances pour 1613 et 1614, la seconde pour 1616 ; et cette fois, M. Le Mazuyer, maître des requêtes au Conseil du Roi, qui veut à tout prix persuader à l'évêque de Genève d'aller à Paris, lui laisse le choix entre Saint-Médéric ou Saint-Germain, la paroisse royale . Hélas ! il ne put répondre que par des refus à de si nombreuses avances; Charles-Emmanuel, toujours méfiant et par politique, tantôt s'opposait nettement à sa sortie de Savoie, tantôt éludait la question en disant "quil y failloit penser ." François de Sales souffrit de ces oppositions. " Je vous asseure, Monsieur, " répondait-il à son ami des Hayes, " que je vous escris sans " sçavoir presque que je fay, tant il me fasche de ne pou(voir pas... vous dire: Je vay... Dieu sçait bien que je " prreparois un cœur tout nouveau, plus grand, ce me semble, " que le mien ordinaire, pour aller-là prononcer ,ses saintes " et divines paroles... Et si, je me promettois, par un certain "exces d'amour a ce dessein, que preschant maintenant un " peu plus meurement, so1idement et, pour le dire tout en "un mot entre nous, un peu plus apostoliquement que je ne " faysois il ya dix ans, vous eussies aymé mes praedications (non seulement pour ma consideration, mais pour elles "mesmes . " Ce " cœur tout nouveau " qu'il avait préparé dès 1612, le saint évêque put enfin l'apporter à ses amis et aux âmes de la capitale lorsqu'en novembre 1618 il y accompagna le cardinal Maurice de Savoie. Les dix mois de son séjour à Paris furent une suite ininterrompue de sermons, d'exhortations, de conférences. La cour, les églises et les monastères entendirent cette parole si apostolique, toute vibrante de l'amour de Dieu, qui tour à tour instruisait, éclairait, enflammait, touchait, convertissait; et là comme à Dijon, à Chambéry, à Grenoble, ce fut le même entraînement vers sa chaire, la même persévérance à y revenir, la même sympathique attention. " Je me porte fort bien, " écrivait le saint orateur en janvier 1619, " quoy qu'accablé du travail des praedications qu'il me faut faire a tous propos, et devant les peuples et devant la cour ." Et le 31 juillet, arrêté par la maladie : " J'ay contremandé par tout ou j'avois promis de prescher ... " - Son départ de Paris approchait ; le long du chemin de son retour en Savoie, il jeta encore dans les âmes, particulièrement dans les monastères, la précieuse semence de la parole de Dieu.

L'année précédente, Grenoble, déjà gratifié en 16I6 et 1617 des prédications de François de Sales, le disputait à la capitale. Simultanément (avril 1617), il reçut de Charles Emmanuel l'ordre de se préparer à donner dans cette dernière les stations de I'Avent et du Carême, avec la nouvelle que le Duc l'avait une seconde fois accordé au Parlement du Dauphiné . Curieuse situation qui obligea l'évêque à réclamer, de son souverain la solution définitive ; les instances de Lesdiguières auprès de Son Altesse obtinrent pour Grenoble la préférence. Les lettres écrites de cette ville au cours de ses prédications nous montrent le Saint commençant d'abord (3 décembre 1616) à " s'apprivoyser parmi ce peuple, " puis assez satisfait de ses sermons et entrevoyant " un peu de fruit pour le Caresme de 1617 . " Dès le début de celui-ci il peut écrire: " J'ay commencé aujourd'huy, aussi heureusement que jamais je fis, les praedications, hormis que sur lie milieu j'ay pensé estre un peu enroüé ; " et un mois après il n'a qu'à se louer de la docilité de la population grenobloise , émue, subjuguée autant par le charme et la puissance de sa parole que par le rayonnement de ses hautes vertus . – " Receu avec joye à Grenoble pour les deux dernières stations, il y fut accablé de sermons et de mill'autres surcharges , " comme il devait l'être quelques mois après à Paris.

C'est à Lyon qu'il se fit entendre pour la dernière fois Il y avait déjà été invité dès 1602 par les " Messieurs de Sainte Croix, " mais il ne put répondre à leur désir . En 1612, les " Comtes de Saint Jean " l'avaient "conjuré de leur " accorder ses praedications pour l'Advent et Caresme ; " malgré " la qualité de cett'eglise-lâ " et " une si affectionnee et digne recherche," le duc de Savoie se montra inflexible, et l'évêque dut prier le vénérable Chapitre de la Primatiale de " colloquer son choix en quelqu'autre qui eût plus de liberté... pour l'accepter. " Il ajoutait que les Chanoines ne pouvaient " que beaucoup gaigner au change, " puisqu'il était " inferieur a tous les predicateurs qui hantent les bonnes villes et montent es grandes chaires . " Tel n'était pas le sentiment des lyonnais ; aussi revinrent-ils à la charge pour les stations de l'Avent 1620 et du Carême 1621 . Cette fois encore la réponse fut un refus ; le voyage projeté du cardinal Maurice à Rome, où notre Saint devait le suivre, ne lui permit pas d'accepter des offres si obligeamment réitérées. Il prêcha cependant à Lyon durant un court séjour qu'il y fit à la fin de mars 1621, et l'année suivante, alors. que, sans aucun ménagement, il donnait à Dieu et aux âmes tout ce qui lui restait de forces et de vie.

Parler ici des qualités de l'orateur, de ses principes, de sa méthode, de ses pensées touchant le ministère de la prédication serait sortir de notre cadre ; le savant et regretté Dom Mackey a d'ailleurs presque épuisé le sujet dans sa remarquable étude sur Saint François de Sales Prédicateur, placée en tête du tome X de l'édition d'Annecy.

Au surplus, le Saint lui-même a consigné dans plusieurs de ses lettres, ses avis et ses réflexions personnelles, résultat de l'étude et de l'expérience acquise; dans celle surtout du 5 octobre I604 à Mgr Frémyot, archevêque de Bourges , il a traité la question de l'éloquence de la chaire avec une incontestable maîtrise, y laissant à la fois l'empreinte de son génie et de sa sainteté: nous y renvoyons nos lecteurs.

4. -Consolations et souffrances.

Les consolations qui lui furent ménagées, les tristesses qu'il éprouva dans l'exercice de sa charge, saint François de Sales nous les conte souvent dans sa correspondance. En 1605, par exemple, " parmi mille traverses et tout plein d'impuissances..., un mouvement extraordinaire de conversion se produit chez les calvinistes ; les bourgeois de Genève sortent a la file de l'heresie pour entrer en la sainte Eglise, et tous presque de jeunes gens, comme si c'estoit, " écrit gracieusement le bon Pasteur, " un essaim qui cherchast une meilleure ruche ." -A Thonon, deux " habiles hommes ecclesiastiques " et Religieux, après avoir apostasié " par desbauche, " reviennent au bercail, non sans " grande violence qu'ilz se sont faite pour cela. " Au récit de leur chute, deux sentiments se partagent le cœur du Saint: une profonde pitié et une immense joie .

" Plein de douleur " au début de son épiscopat, " de voir que tant de devotion se perd,... que tant d'ames se relaschent " et que les Communions diminuent " de la moytié " pendant le carnaval , l'homme de Dieu aura ensuite la consolation de constater que la piété augmente un peu à Annecy , et deux ans après (1610) il pourra écrire : " Que je suis content que nous avons retranché les. aisles a Caresme prenant en cette ville et qu'on ne le connoist presque plus ! Quelles congratulations en fis-je Dimanche a mon cher peuple, qui estoit venu en nombre extraordinaire pour ouyr le sermon sur le soir et qui avoit rompu toutes conversations pour venir a moy !... " C'était le dimanche de la Quinquagésime.

Au tribunal de la Pénitence - nous l'avons dit plus haut -ce vrai Père des âmes versa souvent des larmes de joie sur les prodigues revenus, tandis qu'à leur tour, la ferveur et les progrès des brebis fidèles le consolaient à tel point qu'il ne pouvait plus se " fascher d'estre Pasteur de son affligé diocese . " - Pour le cœur qui aime, c'est " un grand contentement de publier la bonté " de l'objet aimé : combien de fois François de Sales le goûtat-il lorsque, du haut de la chaire et avec une ardeur de séraphin, il prêchait " au monde les loüanges de Dieu ! "

Les souffrances de l'évêque : les unes lui vinrent de certains membres de son clergé, nous en avons dit quelque chose; rappelons encor les larmes amères qu'il versa sur l'apostasie de Denis de Granier, ce jeune chanoine qui avait si souvent expérimenté l'étendue de son dévouement. - Souffrances causées par ses diocésains : lorsque, par exemple, les syndics et les habitants de Seyssel se mutinent et font, à propos de certaines dîmes qu'ils refusent de payer au Chapitre, une émeute inquiétante. Depuis que François de Sales occupe le siège de Genève, rien ne lui est arrivé qui l'ait " tant affligé que ce mouvement... contre la " pieté et la justice; " lui-même en fait la confidence à un ami de Dijon . - Tristesse de ne pouvoir suffire à quantité de devoirs qui se présentent à la fois, de ne pouvoir se donner à tous comme il le voudrait ; cette souffrance lui fit écrire un jour : " La multitude des occasions de bien faire tient quelquefois lieu de croix, mais c'est pourtant la croix la plus douce . " On se représente d'ordinaire l'évêque de Genève comme ayant eu peu à souffrir de la part des hommes : une vertu si consommée, une nature si franche et si loyale, une bonté si compatissante et délicate, prête à tous les dévouements, un tel homme, en un mot, et un tel Saint, pouvait-il rencontrer des contradicteurs et des ennemis ?.. Hélas ! la lecture de ses Lettres nous le montre attaqué par ceux-ci, tracassé par ceux-là ; ses plus beaux desseins sont traversés, ses actions les plus généreuses censurées, ses meilleures intentions calomniées. Mauvais conseillers et ambitieux parvenus l'accusèrent auprès de ses princes comme un sujet dangereux et déloyal, lui si invariablement attaché . à son souverain et si " savoyard " par sa naissance autant que par toutes les fibres de son cœur. Les ducs de Nemours et de Savoie, dont les oreilles se remplissaient " tous les jours de persuasions contraires ," s'ouvrirent facilement au soupçon ; ombrageux, inquiets, ils affligèrent le saint évêque par leurs inquisitions fréquentes et plus encore par la rigueur exercée contre ses frères, ses amis et des magistrats très intègres.

On est douloureusement surpris en suivant dans la correspondance de François de Sales l'histoire de cette persécution qui, depuis son voyage à Dijon en 1604 jusqu'à celui de Paris en 1618, semble s'être attachée à ses pas ; " mille liens " le tinrent dès lors " si court et serré " qu'il ne pouvait " remuer pieds ni mains " sans un secours spécial de la toute-puissance divine et une manifestation évidente de la volonté de Dieu .

Lorsque, rétabli dans les bonnes grâces des princes, notre Saint fut comblé de leurs faveurs à l'occasion du mariage de Christine de France avec Victor-Amédée de Savoie, il se trouva cependant encore des gens assez vils - François les appelle " gens de bien " - pour le desservir à la cour, lui et son frère, nommé son coadjuteur, afin de " ravaler le peu de faveur qu'ilz voyent naistre pour nous, " écrivait le saint évêque à Mgr Jean-François, alors à Turin ; " mais il ne faut pas, " ajoutait-il, " que vous vous en remuies, ains que vous respondies seulement par bienfaitz a leur mesdire ." C'était là toute sa vengeance !

A la même époque, sa réputation était violemment attaquée à Paris, où peu de mois auparavant on l'avait porté si haut ! Le mariage de M. de Foras, son ami intime, avec Mme de Vaulgrenant, était la cause très innocente de ce "

souslevement de tant de passions. " Bien que l'évêque se fût borné à rendre témoignage de la vertu du gentilhomme et à donner un " conseil conforme aux decretz de l'Eglise, " on jetait sur lui blâmes et censures, dont il se serait fort peu soucié, n'eût été l'offense de Dieu .

Quand ce n'étaient pas des calomnies, c'étaient des "

contrerollemens " et des contradictions. Quelle large part en fut faite au saint Réformateur des Monastères de Sixt, Talloires, Sainte-Catherine, et au Fondateur de la Visitation ! Ses Lettres nous disent combien cher la naissance, les progrès, le développement de l'humble Congrégation lui coûtèrent, ainsi que la construction du premier couvent.

II arriva même qu'à l'occasion d'un échange de terrains proposé par François dé Sales pour cette construction, les Pères Barnabites, prévenus contre lui, témoignèrent à son égard une certaine froideur ; peine bien sensible au cœur de l'évêque, si sincèrement dévoué à ces Religieux et qui n'eut " jamais desir de se rendre contendieux, ni de blesser l'esprit de personne . " Parfois, des amis s'arrogent le rôle de censeurs et ne lui ménagent pas les critiques: telle cette noble châtelaine qui, n'ayant eu jusque-là que de l'estime pour son évêque, se raidit contre l'autorité épiscopale obligée de citer à son tribunal un prêtre coupable ; elle accuse le Saint de s'être " ombragé contre son mari, " affirme " que beaucoup d'indices ne luy en ont donné que trop de connoissance " et prétend que son Pasteur soit " condamné de rigueur et d'infidelité. " Il faut lire la réponse du 9 septembre 1610 à la comtesse de Tournon - car c'est d'elle qu'il s'agit- ; à travers ces pages d'une courtoisie impeccable et d'une inflexible fermeté, on devine la blessure faite à l'âme de l'évêque et au cœur de l'ami. ! ..

5. - Physionomie et caractéristiques de l'évêque.

Inflexible fermeté, avons-nous dit ; c'est, en effet, avec une bonté débordante, l'un des traits saillants de cette grande figure d'évêque, lorsqu'on l'étudie dans ses Lettres.

Six mois à peine après son sacre, nous trouvons sous sa plume ces mots qui nous étonnent : " Je veux absolument et sans replique... Je le commande a vostre Chapitre et a vous, en vertu de la sainte obedience et sub pœna excommunicationis latœ sententiœ ." Le très doux François de Sales écrivait sur ce ton à un ancien condisciple de Padoue, au Doyen de la Collégiale d'Annecy !... C'est qu'il s'agissait d'en finir avec une vieille querelle entre le Chapitre de Notre-Dame et celui de la Cathédrale, de faire respecter à la fois les prérogatives du second et sa propre autorité ; le jeune Prélat montrait dès le principe qu'on ne lui résisterait pas impunément. - A propos d'une ordonnance relative à une distribution d'aumônes, il mandait à l'un de ses curés : " Il faut que cela se face sans replique, et partant je desire que vous vous y employes vivement . " - Une autre fois : " Je veux estre obei absolument, sachant combien il importe a l'honneur de l'Eglise ; " et il proteste que " les Evesques ne sont pas moins Evesques en France qu'ailleurs, " et que lui n'est " rien moins de la le Rosne " - au pays de Gex – " que deça, " en Savoie .

On croirait voir deux personnages distincts: le gentilhomme et l'évêque. Le premier n'est " nullement delicat, amant les ceremonies, les complimens ; non, pas mesme les offences ne gastent rien avec " lui ; quant au second, il entend faire honorer le caractère qu'il porte et le mandat qu'il exerce. La lettre, deux fois citée, à la comtesse de Tournon, en est un exemple frappant : si les raisons alléguées " sont telles que je me doive humilier, je le feray de bon cœur, " dit-il; " mais si aussi il se treuve raysonnable " que ce prêtre " s'humilie sous la justice que je fay exercer, je vous supplieray de ne point employer l'authorité de vostre bienveuillance pour l'en exempter, contre la necessité de ma charge . "

Pendant que le saint Prélat demande qu'on l'appelle simplement " Monsieur , " il donne aux autres évêques le titre de " Monseigneur " ; il soutient même qu'il a raison de le faire et qu'il " seroit bon que cela se fist par tous les Evesques... Puisque nous ne pouvons refuser aux princes mondains ce tiltre d'honneur, " écrit-il à Mgr de Villars, " ne ferions-nous pas bien de nous esgaler a eux, tant qu'en nous est, pour ce regard, nous que le Seigneur a établis Princes de son peuple ? " Et répondant à l'objection "qu'il ne faut pas porter le langage de l'Italie en France, " il conclut par cette belle sentence : " Le langage, non pas de la cour, mais de l'Eglise de Romme, est bon par tout en la bouche des ecdesiastiques . "

Ce sens très net de son autorité et cette estime profonde de la dignité épiscopale le rendent intransigeant lorsqu'il s'agit des droits de Dieu et de l'église: celle-ci doit avoir le dernier mot, et François de Sales le lui assure. Que le pouvoir spirituel soit soumis au pouvoir temporel, il ne peut l'accepter, et il appelle cela une " abjection " . Il n'a égard ni aux hommes ni aux puissances de la terre ; le cas échéant, il ne dissimulera point, il ne se dérobera point, mais fera entendre aux uns et aux autres des remontrances énergiques ou de fières protestations .

Volontiers ce modèle des Prélats s'entourait des conseils de ses chanoines avec lesquels il demeura toujours étroitement uni. Il se plaisait à faire leur éloge, et même à vanter la beauté de leurs Offices à la cathédrale.

Prêt à toute heure à leur rendre service, il écrit jusqu'à douze lettres dans une matinée au Parlement de Dijon pour défendre leurs droits ; il recommande à ses amis leurs affaires comme les siennes propres, " puisque Dieu, " dit-il, " m'a joint plus particulierement a eux, " et que, " par un asses rare exemple, ils ne sont qu'un cœur et qu'une ame avec moy au soin de ce diocaese . "

Très souple et condescendant aux avis d'autrui en toute autre question, l'évêque ne fléchissait pas quand, à l'égard de son diocèse ou de ses prêtres, il avait adopté une manière de penser ou d'agir. Il " ne sert de rien de lui alleguer des exemples " d'autres Prélats qui autorisent ce qu'il défend ; ils ont sans doute leurs bonnes raisons ; pour lui, seul responsable de ses actes, il s'" arreste a son devoir . " Dans les cas douteux, il s'adressera au Saint-Siège et, soit pour le gouvernement de son église, soit pour la disposition de sa vie, il attendra les décisions du Pontife infaillible qu'il se plaît à nommer " le cœur et le soleil de l'état ecclésiastique tout entier . "

Cette attitude si ferme de l'évêque ne nuit en rien à la bonté du Père ; " Monsieur de Geneve " ne fut jamais ni un despote ni un tyran. " Encor que selon le monde c'est aux inferieurs a rechercher la bienveuillance des superieurs, " écrivait-il , " si est ce que selon Dieu et les Apostres, c'est aux superieurs a rechercher les inferieurs et les gaigner ; car ainsy fait nostre Redempteur, ainsy ont fait les Apostres, ainsy ont fait, font et feront a jamais tous les Prrelatz zelés en l'amour de leur Maistre. " Ainsi fit toujours saint François de Sales. Il alla au devant des âmes défaillantes, se pencha avec une indicible tendresse sur celles déjà tombées, et jamais n'usa de rigueur envers les coupables qu'il n'eût d'abord, et longtemps, essayé de les ramener par l'amour. " L'experience m'a appris, " disait-il encore, " de ne point estre dur aux ames revesches, tandis quil y avoit esperance de les gaigner par douceur . " Il ne lui suffisait pas de leur être un père ; il avait pour elles "

l'amour des meres, " parce que cet amour " est tous-jours plus tendre envers les enfans. - Soyons-le pourtant l'un et l'autre, " écrivait-il à un de ses prêtres, " car c'est de devoir que le Souverain nous a imposé . "

Avec quelle perfection le saint évêque de Genève s'acquitta de ce devoir, nombre de ses lettres le témoignent. D'autres nous révèlent aussi sa douleur quand il dut châtier des enfants qu'il eût mille fois voulu presser sur son cœur.

Son amour et son attachement profond pour le troupeau que Dieu lui avait commis égalèrent sa constante sollicitude. Il ne s'en éloignait qu'à regret ; absent, il lui tardait de retourner en son " petit bercail, " auprès de ses " cheres brebis . " Ce n'est pas qu'ailleurs il ne reçût de bien grandes consolations au service de tant de belles et saintes âmes ; mais enfin, disait-il en son langage charmant, " ma femme, mes enfans, mon devoir, mes affaires sont icy, puisque Dieu a voulu que j 'y fusse pere de famille et son oeconome , " Et en effet, le cœur de l'évêque et du Père était là tout entier; sa vigilance ne fut jamais trouvée en défaut;

jamais non plus le nombre et la variété de ses occupations ne l'empêchèrent d'entrer dans les plus menus détails de l'administration diocésaine, ni d'examiner par lui-même toutes les questions. Il indique la marche à suivre, les écueils à éviter, les solutions à donner, et cela avec une lucidité telle qu'elles ne laisseront de place à aucune hésitation. François de Sales évêque de Genève fut, dans toute la force du terme, la sentinelle toujours debout sur les murs de Jérusalem (Is 67,6), qui veille, garde et défend. A tous ceux qui essayèrent d'en franchir les barrières et d'attenter à sa propre autorité, fussent-ils princes ou rois, il sut dire : On ne passe pas ! et maintenir intact, envers et contre tous, le dépôt que le Seigneur lui avait confié.

IV DéVOUEMENT SANS BORNE POUR LES AMES

" J'ay sacrifié ma vie et mon ame a Dieu et a son Eglise, " écrivit un jour François de Sales ; "qu'importe-il que je m'incommode, pourveu que j'accommode quelque chose au salut des ames ? " Voilà jusqu'à quel point il s'était livré. Selon l'énergique expression d'un contemporain , " il n'estoit point a soy mesme, mais se donnait en proye a ceux qui le vouloyent. " Les besoins et les aspirations des âmes, autant que les circonstances ménagées par la Providence divine, amenèrent notre Saint à s'occuper de la direction des consciences, pour laquelle il avait reçu des dons exceptionnels. Hors de son diocèse, il débuta dans ce ministère à Paris, en 1602 ; il le continua à Dijon en 1604, et depuis lors il vit sans cesse croître le nombre de ceux qui se rangeaient sous sa conduite. Du haut de la chaire, ou même devant un auditoire plus restreint, le prédicateur ne pouvait donner que des conseils généraux; au confessionnal et dans ses Lettres, son action plus intime, plus directe, plus appropriée aux besoins de chacun, lui permit d'exercer une influence grandissante sur cette portion privilégiée qui eut l'immense avantage de l'avoir pour Directeur.

1. - Les Lettres spirituelles et les destinataires.

Les Lettres spirituelles de saint François de Sales composent la majeure et la plus précieuse partie de sa correspondance : elles s'adressent à toutes les catégories d'âmes. Les unes sont déjà avancées en la perfection; d'autres y aspirent, mais n'en connaissent pas la route, ou bien s'y acheminent par une voie détournée et peu sûre. Il en est de fortes et courageuses, de faibles et craintives ; celles-ci trop empressées ou toujours en quête d'une sainteté imaginaire ; celles-là, toujours hésitantes, n'ont point de volonté ou redoutent l'effort.

La plupart sont inquiètes ou troublées, endolories ou souffrantes, tourmentées par des scrupules ou broyées par la douleur.

L'évêque de Genève s'offre à elles comme un ange consolateur et un messager de paix.

Les divers genres d'âmes auxquelles s'adresse notre Saint, la variété de leurs états intérieurs augmentent l'intérêt et le charme de ses Lettres de direction. Quel est le lecteur un peu attentif qui, en lisant telle ou tel1e page, n'a pas eu la douce illusion de croire qu'elle fut écrite pour lui ?... Il y a rencontré la réponse à un doute, l'encouragement à une heure de défaillance, la révélation d'un mal secret ou d'une faiblesse non avouée, la fine malice qui, en le faisant sourire, lui a dévoilé un de ses travers ; surtout, il y a lu le mot qui a calmé ses angoisses, adouci ses chagrins. Que d'âmes trouvèrent jadis dans cette correspondance merveilleuse l'apaisement, la force, la consolation ! Celles de notre temps les y trouveront aussi. Elles verront un consolateur incomparable s'associer à leurs souffrances ou plutôt les faire siennes ; elles sentiront tomber sur leurs cœurs meurtris le baume de sa tendre compassion ; elles comprendront qu'il sait pleurer avec ceux qui pleurent parce qu'il a connu les mêmes tristesses, éprouvé les mêmes déchirements ;

et si elles portent des blessures intimes trop souvent agrandies et envenimées par une main moins délicate, il leur semblera qu'à l'attouchement de François de Sales elles sont presque guéries.

Partout, comme à Grenoble en 16I7 - et ils en font de même aujourd'hui.-, les hommes laissaient " aux femmes le soin du mesnage et de la devotion ; " ce furent donc elles surtout qui recherchèrent la direction de l'évêque de Genève et nous conservèrent les trésors que, depuis trois siècles, les guides des consciences et les âmes elles-mêmes n'ont cessé d'exploiter.

Parmi les femmes de toutes conditions et de tout âge, destinataires de ces Lettres immortelles, il en est que nous pouvons accompagner jusqu'à la fin : combien est-il intéressant de les suivre dans leurs progrès, d'assister à leurs combats, à leurs défaites ou à leurs victoires; d'examiner à fond la direction de saint François de Sales, l'impulsion qu'il leur donne, la méthode qu'il emploie, les résultats qu'il obtient. Il est d'autres correspondantes dont le nom se présente à un certain moment, revient deux ou trois fois, mais pour disparaître trop tôt à notre gré, car déjà leur physionomie morale avait excité notre intérêt. D'autres, enfin, ne font que passer.

Au premier rang de cette pléiade d'élite, figure Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal, cette femme admirable qui devint la fille de prédilection du grand évêque et le chef-d'œuvre de sa direction: nous en parlerons plus loin (au 4).

- Tout près de la future Fondatrice de la Visitation et avant que ses premières filles spirituelles viennent se ranger à ses côtés, nous trouvons à Dijon la présidente Brûlart, dont François de Sales regrettera la mort quelques mois à peine avant son propre décès. Unies par les liens d'une sainte amitié, aspirant toutes deux à la perfection, elles ne l'atteignirent pas à un même degré ni par les mêmes moyens ;

mais déjà en 1606, grâce aux conseils du sage Directeur et à leur docilité. " madame la Presidente... et madame de Chantal" avaient " emporté le prix entre toutes les devotieuses . " La comparaison des lettres échangées par saint François de Sales avec l'une et l'autre met en plein jour sa haute sagesse, sa pondération, sa clairvoyance merveilleuse. Les principes sont les mêmes, l'application en est différente, parce que différents sont les devoirs et les situations.

Les divers Carêmes prêchés par l'évêque de Genève en Savoie et en France amènent à son confessionnal de nouvelles pénitentes qui seront ensuite ses correspondantes et ses dirigées. C'est ainsi qu'à La Roche (1605), il rencontre Mme de Limogeon ; à Chambéry (1606 et 1612), Mme d'Aiguebelette, Mme de la Valbonne, les demoiselles Clément et de Chastel, sans compter la présidente Favre déjà rangée sous sa conduite ; à Rumilly (1608), Mme de la Fléchère, " cette parfaite brebis " du bercail de François de Sales qui. à elle seule, le dédommageait de ses souffrances d'évêque et le faisait douter si, " apres Mme de Chantal," il avait " fait rencontre d'une ame plus forte en un cors feminin, d'un esprit plus raysonnable et d'une humilité plus sin"cere . " A Grenoble (1616-1618), ce sont les filles de Mgr de la Croix de Chevrières ; Mme de Granieu " âme d'une rare vertu et d'une piété ardente ; l'originale présidente Le Blanc, et beaucoup d'autres. A Paris enfin, les Arnauld, Mme de Villeneuve et sa sœur -la fondatrice du monastère de la Visitation dans la capitale, - la jeune présidente de Herse et la charmante dame de Villesavin. Nous indiquons seulement les principales ; combien de noms pourraient être encore prononcés, combien aussi ne figurent dans notre édition que sous ce titre: Destinataire inconnue !... Des femmes du monde et des Religieuses viennent au Prélat savoyard attirées par sa renommée ou par la lecture de l'Introduction a la Vie devote ; c'est ainsi qu'en 1613 apparaît la figure complexe de Mme des Gouffiers, cette transfuge du Paraclet, dont la vie mouvementée et l'étrange tempérament moral nous ont valu des lettres non moins touchantes, viriles et paternelles que celles à la maladive Abbesse du Puits-d'Orbe et à l'impétueuse Angélique Arnauld. - Trop tard pour en jouir, mais assez tôt pour nous la faire aimer, arrive la jeune comtesse de Dalet, dont les tristes aventures rappellent un peu celles de sainte élisabeth de Hongrie, Quelques Cisterciennes de l'abbaye de Sainte-Catherine et l'Abbesse de Sainte-Claire d'évian correspondent avec leur évêque, aussi bien que plusieurs de ses filles de la Visitation. Diverses de caractère et appelées à. un genre de vie différent, mais toutes aspirant à l'union avec Dieu, elles reçoivent conseils, encouragements. consolations.

Les années s'écoulent, les relations s'étendent et la correspondance de l'évêque de Genève prend de telles proportions qu'elle devient écrasante. Il parle une fois - c'est en 1620 - d' " une milliasse de lettres " qu'il vient de recevoir , et une autre fois - la dernière année de sa vied'un " deluge de lettres " qu'il est en train d'écrire . Sa charité ne sait pas refuser, elle se donne et se donne encore ; mais l'homme de Dieu s'avoue parfois vaincu et à bout de forces: alors il trace - bien à regret sans doute - ces mots par lesquels il achève, voire commence une lettre qu'il finira malgré tout : " J'ay tant escrit que je n'en puis plus . "

étudier en détailla direction de saint François de Sales dépasserait les bornes que nous nous sommes prescrites ; nous voudrions du moins signaler quelques traits distinctifs de ce " roi des directeurs , " et de la méthode qu'il employa avec un si magnifique succès.

2. - Le Directeur et la direction.

Appelé par la Providence à guider les âmes dans les voies de la piété et de la perfection chrétienne, l'évêque de Genève leur tend la main et leur ouvre son cœur si pur, où l'amour unique de Dieu tient à distance la créature pour n'envisager que le Créateur en elle. Avec une délicatesse infinie, il les prend là où elles se trouvent – à terre, à mi-côte, ou proches des sommets, - il les guide, les éclaire, les manie, les réconforte et donne à chacune la nourriture appropriée à son tempérament.

Rien n'est admirable comme la souplesse de sa direction : il adapte ses conseils à la situation, aux affaires, à l'entourage ; l'âme qui les suivra ne sera jamais à charge à personne et accomplira parfaitement tous ses devoirs de famille et de société, si elle est appelée à vivre dans le monde, ou de Communauté, si elle est marquée pour le cloître.

Saint François de Sales aima immensément les âmes qui se rangèrent sous sa conduite ; la mesure de sa.tendresse à leur égard était celle que Dieu lui-même leur portait et des grâces qu'il répandait en elles. Guide, certes il le fut, - et quel guide ! - mais avant tout il fut Père et préférait cette appellation à toute autre. " Je ne veux plus dans vos lettres, " écrivait-il à la baronne de Chantal, " d'autre tiltre d'honneur que celuy de Pere : il est plus ferme, plus aymable, plus saint, plus glorieux pour moy ." Et plus tard, à l'Abbesse de Port-Royal : " Il n'y aura donq plus en moy de Monsieur pour vous, ni en vous de Madame pour moy ; les anciens, cordiaux et charitables noms de Pere et de Fille sont plus chrestiens, plus doux et de plus grande force pour tesmoigner la dilection sacree que Nostre Seigneur a voulu estre entre nous . " Ses sollicitudes paternelles s'étendaient non seulement à ce qui rentrait dans le domaine de la direction intérieure, mais encore à la famille, à la santé, aux affaires matérielles de ses dirigées. Combien de fois le voyons-nous, dans ses lettres à Mme de la Fléchère, s'occuper de la succession très embrouillée de son mari ! Ne va-t-il pas jusqu'à s'intéresser à la vente de "chevaux vieux " dont la pieuse veuve voulait se défaire ? - Il a dit en deux mots ce que son cœur était pour les âmes que Dieu lui avait confiées : " Les bons enfans pensent souvent en leurs peres ; mays ce n'est pas souvent, c'est tous-jours que les peres ont leurs espritz en leurs enfans "

Toutefois, on peut distinguer des nuances dans cette profonde " dilection" du Directeur pour ses enfants spirituels : " Notre-Seigneur, " dit la Mère de Chantal , " avait ordonné la charité en cette sainte âme, car autant d'âmes qu'il aimait particulièrement (qui étaient en nombre infini), autant de divers degrés d'amour il avait pour elles. Il les aimait toutes parfaitement et purement, selon leur rang, mais pas une également ; il remarquait en chacune ce qu'il pouvait connaître de plus estimable, pour leur donner le rang en sa dilection selon son devoir et selon la mesure de la grâce en elles. "

Sans parler de l'âme de la Sainte, qui lui fut chère entre toutes, laissons François de Sales nous dire lui-même le pourquoi de son amour pour les autres : " J'ay bien de la consolation, " écrivait-il à une débutante, " de vous voir recevoir si doucement les essais que je fay au service de vostre chere ame, laquelle voyant marquee de plusieurs graces celestes, je ne puis que je n'ayme tendrement et puissamment . " Et à une autre : " Je vous cheris et honnore parfaitement, puisqu'il a pleu a Nostre Seigneur de me faire voir vostre cœur, et au milieu d'iceluy, le sacré desir d'aymer invariablement cette divine Bonté . " A Mme de Granieu. plus avancée dans la vie intérieure : " Entre les souvenirs que j'ay des ames que Dieu m'a fait aymer, " disait-il, " celuy de la vostre m'est de tres grande "consolation ; car j'ay veu un certain despouillement des creatures et de leurs vanités, qu'il m'est imposible de n'aymer pas passionnement . " - A la fin d'une année et à l'occasion d'une mort, il rappelle la brièveté de la vie présente et l'éternité de la future ; puis il ajoute : " C'est cett'eternité que sur tout je vous souhaitte tres heureuse, et a cause d'elle vous vivés tous-jours presente a mon cœur, qui se resjouit de voir que vous perseveres a vouloir de tout le vostre servir sa divine Majesté en sainteté et pureté . "

Lorsqu'en 1614 François de Sales entamera une correspondance avec l'Abbesse des Clarisses d'évian, il lui dira ces " deux ou trois motz de preface : 1. Que ni vous ni moy n'y fassions plus aucune preface ; car l'amour de Dieu que vous aves sera ma preface envers vous, et le desir que j'ay de l'avoir sera vostre preface envers moy. 2. En vertu de ce mesme amour, ou possedé ou desiré, asseurés vous, ma chere Seur, que vous et toutes vos filles treuveres tousjours mon ame ouverte et dediee au service des vostres. 3. Mays tout cela sans ceremonies, sans artifice, d'autant qu'encor que nos vocations soyent differentes en rang, ce saint amour auquel nous aspirons nous esgale et unit en luy . " Cette préface, l'évêque de Genève eût pu la mettre en tête de toutes celles de ses lettres qui étaient un début de correspondance spirituelle.

. Voilà bien le saint Directeur : l'amour divin qu'il possède - et qui le possède - quoi qu'il en dise d'ailleurs - est son inspirateur et son guide ; c'est toujours cet amour qui lui donne des entrailles de Père pour l'âme qui désire l'amour de Dieu et qui vient à lui. Pour elle, il oublie tout : affaires, fatigues, tracas, il est à elle tout entier ; et quand elle recevra une de ces lettres où l'à-propos des conseils, la finesse de l'observation, l'élévation des pensées s'allieront à la clarté du style, au tour gracieux et à la belle humeur, cette âme ne se doutera pas que ces pages qui la ravissent furent écrites par lambeaux, " emmi la presse " et sous le poids de graves soucis. Directeur admirable - volontiers nous dirions unique -, il est toujours présent à lui-même parce qu'il vit sous le regard de Dieu, ou plutôt, parce que Dieu seul vit en lui.

Les préférences de François de Sales allaient aux âmes "independantes, vigoureuses, " hardies : " Je n'ayme nullement, " écrivait-il un jour, " certaines ames qui n'affectionnent rien, et a tous evenemens demeurent immobiles... faute de vigueur et de cœur . " Il les portait, cependant, et supportait " sur les espaules de sa charité, " comme " les faibles et languissantes ; " à l'une de celles-ci, il disait : " J'ayme vostre esprit fermement parce que je pense que Dieu le veut, et tendrement parce que je le voy en"cores faible et jeune . " Aussi bien, Notre-Seigneur lui donnait-il pour ces âmes-là des " affections paternellement maternelles, " afin qu'il ne se dégoutât " point de servir ces enfans emmi leurs enfances . "

Toujours guidé par l'esprit surnaturel dans la conduite des consciences comme en tout le reste, François de Sales sait allier à la douceur et à la tendresse, une vigueur qui d'ordinaire n'est pas assez remarquée. Au milieu des pages les plus pénétrées d'onction, vous tombez sur des phrases dont l'accent rappelle l'allure de l'intrépide Apôtre du Chablais : " Il ne faut plus estre femme, il faut avoir un cœur d'homme ... " – " Que nous mourions, que tout renverse, il ne m'importe, pourveu que cela subsiste " c'est-à-dire, les résolutions prises. – " Trois croix sans plus, et rangés-vous sur le Calvaire a celle du Filz, ou a celle de la Mere..., ou a celle du Disciple . " – " Non, on n'offroit point d'holocauste en l'ancienne Loy qu'elle ne fust du tout escorchee ; il faut que vostre cœur soit escorché tout vif pour estre offert en holocauste vivant a nostre Dieu . " C'est à la baronne de Chantal, torturée par des peines intérieures, que notre Saint parlait ainsi.

écoutons-le encore : " Ou il n'y a pas de danger de peché mortel, il ne faut pas fuir, mais vaincre... et s'y opiniastrer . " - A une correspondante portée à la méfiance et aux soupçons : " J'impose silence a vostre esprit, ma tres chere Fille, et ne veux pas quil die, non pas mesme, s'il se peut, qu'il pense que ces advis luy soyent donnés avec aucun degoust... Je dis ainsy ce que je croys estre a propos, sans autre prretention que de vous conforter au bien ". A une orgueilleuse qui ne voulait pas céder : " Tesmoignés que vous estes fille de Nostre Seigneur crucifié... car en fin, il faut avoir la paix, et la paix naist de l'humilité... Il faut amollir et briser ce cœur, ma tres chere Fille, et convertir nostre fierté en humilité et resignation . " Et à une pauvre veuve embarrassée dans les poursuites scabreuses d'un procès, le plus doux des Saints écrit sans ménagements : " Quand voulons nous tenir en bride nostre langue, sinon en ces pas si raboteux et proches des precipices ?.. Pour Dieu, ma tres chere Fille, ne laissés pas passer une sayson si favorable a vostre avancement spirituel..." Puis, rappelant à cette âme l'exemple du silence du Sauveur jugé et condamné, le ferme Directeur ajoute : " Et nous, nous jugeons nos juges et nos parties, nous nous armons de plaintes et de reproches ! Croyés-moy, ma tres chere Fille, il faut estre forte et constante en l'amour du prochain; et je dis cecy de tout mon cœur, et sans avoir esgard ni a vos parties, ni a ce qu'ilz me sont, et m'est advis que rien ne me touche en ces rencontres que la jalousie de vostre perfection . "

Est-ce de la mollesse ? est-ce de la flatterie ?.. Mille fois non ! François de Sales n'affadira pas les âmes ; ce n'est pas lui non plus qui les laissera se repaître de chimères et d'illusions. Au besoin, il saura dire à cette femme de haute piété qu'était la présidente Brûlart : " Ce petit esbranlement de cœur " éprouvé dans une contrariété, " vous doit servir d'advertissement que l'amour propre est grand et gros dedans vostre cœur, et qu'il faut faire bon guet, de peur qu'il ne s'en rende le maistre . "

Pour que la leçon soit mieux acceptée, l'habile Directeur la donnera parfois en souriant ou la dissimulera sous une fine ironie. " C'est un mot de merveilles," écrit-il à la même, " que celuy que vous me dites : Que Dieu me mette en quelle saulse qu'il voudra, ce m'est tout un, pourveu que je le serve. Mais prenés garde de bien le mascher et remascher en vostre esprit; faites le fondre en vostre bouche et ne l'avalés pas en gros... Or sus, vous sçaves bien en quelle saulse il vous a mise, en quel estat et condition ; et dites moy, vous est il tout un ? Vous n'ignores pas non plus qu'il veut que vous payes cette dette journaliere de laquelle vous m'escrives, et neanmoins ce ne vous est pas tout un. Mon Dieu, que l'amour propre se fourre subtilement parmi nos affections, pour devotes qu'elles semblent et paroissent ! " .

Les Dames de Sainte-Catherine élevaient des pensionnaires ; voici avec quelle souriante malice François remontre à une de celles-là sa prétendue vaillance : " Or, parlons un peu de ce cœur de ma tres chere Fille : s'il estoit a la veuë d'une armee d'ennemis, ne feroit-il pas des merveilles, puisque la veuë et le rencontre d'une petite fille maussade et escervelee le trouble si fort ?.." Et il enfonce la pointe pour mettre au jour les petits retours d'amour-propre : " Que dira-on d'une fille telle qui n'a point bien dressé ni donné bonne action a cette petite fille ? Et puis, qu'est ce que nos Seurs diront de voir que pour la moindre "importunité qu'une creature nous fait, nous nous desbattons, nous nous plaignons, nous grondons ?.. La fille de saint Athanase eust acheté cette condition au prix de l'or, mais ma fille n'est pas si ambitieuse : elle aymeroit mieux que l'occasion luy fust ostee que d'entreprendre de la faire valoir . " Le fin Directeur a découvert le mal, il a mis le doigt sur la plaie ; mais celle qui la portait cachée, loin de gémir a souri, reconnaissant que cette main paternelle qui montre si bien les blessures, les panse mieux encore et n'en fait jamais. La méthode. - Quelles sont les grandes lignes de cette direction si forte dans sa suavité, si riche dans ses résultats ?

L'amour de Dieu, avons-nous dit, en est le principe ; cet amour sera aussi le but à atteindre et le moyen d'y parvenir, car " la perfection de la charité c'est la perfection de la vie, et la vie de nostre ame c'est la charité ." Qu'il s'agisse d'âmes qui débutent, qui poursuivent ou qui achèvent, les dirigées de saint François de Sales marchent à la faveur de l'amour et n'ont pour but que l'amour. Purifiée de ses péchés passés, chacune d'elles a dit : ' Tout maintenant je commence a bien aymer mon Dieu ; et cette résolution, elle la renouvellera chaque jour. Toutes les créatures crieront aux oreilles de son cœur : " Amour! amour !... " Dans ce cœur, elle entretiendra le " courage d'aggrandir perpetuellement en la dilection " divine : " Il faut tenir ferme, " lui dira son Guide, " a pretendre la perfection du saint amour, affin que l'amour soit parfait, l'amour qui cherche moins que la perfection ne pouvant estre qu'imparfait ; " et il répondra du bon état de cette âme quand il la verra vouloir, et bien vouloir, " s'avancer au saint amour de Nostre Seigneur . "

Donc, désirer d'abord cet amour ; puis, y rapporter toutes choses, les actions les plus vulgaires comme les plus nobles. " Ne faites rien sans amour... manges et beuvés pour cela," fut un des premiers avis de saint François de Sales à Jeanne de Chantal . " Amassons de ce saint amour a toutes occasions, " dira-t-il encore, et, malgré les " perpetuelz tracas domestiques, " faisons " valoir la dilection, comme le courage es batailles. " Ces tracas, appliqués " a la gloire de la divine Majesté, seront utiles au saint amour, " car " tout ce qui se fait pour l'amour est amour ; le travail, ouy mesme la mort n'est qu'amour, quand c'est pour l'amour que nous les recevons . "

Tout, dans la direction de l'évêque de Genève, converge vers ce but unique ; aussi veut-il qu'après avoir " departi aux creatures ce que nous leurs devons d'amour et de charité," nous rapportions " tout a ce premier amour magistral que nous devons au Createur ." Les âmes seront-elles pour cela dans la contrainte ? Pas le moins du monde; François de Sales veut pour elles " l'esprit de liberté" qui distingue les enfants, des esclaves, et, dès le début, il écrit " en grosses lettres " pour Mme de Chantal cette règle qui toujours fut la sienne : " Il faut tout faire par amour et rien par force . " Puis, descendant jusqu'aux moindres détails de la vie quotidienne, il y applique ce principe avec une largeur. de vues qui épanouit l'âme et lui imprime un généreux élan. Quand le saint Directeur lui trace un règlement, il a soin de l'avertir qu'il sera lettre morte si ses prescriptions ne sont vivifiées par l'amour ; cet amour devra même suppléer aux exercices spirituels, lorsque quelque " occasion juste ou charitable " l'obligera à les omettre .

Ne faut-il donc pas travailler à l'amendement de sa vie ? Oui sans doute, répond François de Sales, " corrigés-vous tous-jours de quelque chose ; mais ne faites pas ce bon office par force, ains taschés d'y prendre playsir, comme font les amateurs des exercices champestres a esmonder les arbres de leurs vergers . " Et à une fille spirituelle trop inconstante et négligente dans le travail de sa perfection, il écrivait : " Marqués ces quatre paroles que je vous vay dire : vostre mal vient dequoy vous craignés plus les vices que vous n'aymés les vertus. Si vous pouvies provoquer un peu profondement vostre ame a l'amour de la prattique de la douceur et de la vraye humilité, vous series brave ; mais il faut y penser souvent, " desavouer les sentiments contraires et, à l'heure de la tentation, protester de " vouloir aymer " ces vertus, " non obstant toute repugnance . " - Dans sa clairvoyance, le Directeur s'est rendu compte des " entortillemens " de l'esprit subtil d'Angélique Arnauld en des " pensees de vanité : " Ma Fille, " lui écrit-il, " une petite, simple prononciation de quelque parole de la Croix chassera toutes ces pensees, du moins leur ostera toute nuysance. " Et il ajoute : " Je dis qu'il faut faire ces rejetz tout doucement,... et comme si on les disait par amour et non pour la necessité du combat ." - Les sécheresses, les " langueurs et engourdissemens de cœur, " les fautes mêmes serviront " a l'amour divin, " pourvu qu'on veuille " en advoüer, accepter et aymer la sainte abjection ; ainsi " le plomb " de nos " pesanteurs " sera changé en or (4).

" Saint François de Sales, " a-t-on dit , " exige si peu d'actes ! il se contente si vite d'un sentiment du cœur ! " Cependant, c'est lui qui écrit : " Tandis que nous sommes au monde, nous ne pouvons aymer qu'en bien faysant, parce que nostre amour y doit estre actif..." et, " il n'est rien de si pressant a la prattique du bien que l'amour celeste . " Quiconque a étudié à fond la direction de notre Saint, quiconque surtout l'a suivie, affirmera que les " sentimens " ne sont rien pour lui s'ils ne sont suivis de bons effets. " Le sentiment que. vous aves d'estre toute a Dieu n'est point trompeur, " répondait-il à une de ces âmes facilement portées à prendre le change ; " mais il requiert que vous vous amusiés un peu plus a l'exercice des vertus et que vous ayés un soin special d'acquerir celles esquelles vous vous treuves plus defaillante... Les sentimens de l'orayson sont bons, mais il ne faut pas pourtant s'y complaire tellement, qu'on ne s'employe diligemment aux vertus et mortification des passions . "

Ainsi François de Sales pose, comme tous les maîtres, le fondement de la mort à soi ; mais il n'y emprisonne pas l'âme, et lui donne aussitôt des ailes pour s'envoler en plein amour.

En quoi donc le saint Directeur fait-il consister l'amour ? – " En la. resolution du cœur, qui veut a jamais et inseparablement demeurer uni de toutes partz a la volonté divine . " Voilà son grand mot ; si l'âme qu'il conduit est docile, c'est à cette union qu'il la fera arriver. Et d'abord, il s'applique à lui faire connaître la volonté de Dieu : elle n'est pas dans les oraisons ni dans les voies extraordinaires ; elle est dans les chemins battus, dans ces contradictions, ces petites tracasseries, ces menus devoirs, ces souffrances de chaque jour. C'est pourquoi, " ne regardés nullement, " dit-il, " a la substance des choses que vous feres, mais a l'honneur qu'elles ont, toutes chetifves qu'elles sont, d'estre voulues de sa volonté divine, ordonnees par sa providence, disposees par sa sagesse ; " si elles sont "aggreables" a Dieu, a qui doivent elles estre desaggreables ? "

Plus de doute, la volonté divine est là : toute la perfection consistera donc à la vouloir, à l'accomplir, à l'aimer.

Et voici cet admirable éducateur de la volonté qu'est François de Sales, qui, avec autant de sagesse que de tact, s'applique à façonner la volonté humaine d'après cet idéal.

Il ne la brisera pas - ce n'est pas sa méthode -, mais avec quelle persévérance il s'attachera à la dépouiller, la plier, l'assouplir, la " désengager ", pour la conduire par degrés, de la simple résignation à l'acquiescement, et de celui-ci jusqu'aux sommets de la sainte indifférence et du parfait abandon. écoutons-le :

" Il faut regarder ce que Dieu veut, et, le reconnoissant, il faut s'essayer de le faire gayement, ou au moins courageusement ; et non seulement cela, mais il faut aymer cette volonté de Dieu et l'obligation qui s'en ensuit en nous, fust ce... de faire les choses les plus abjectes du monde... C'est la le blanc de la perfection auquel nous devons tous viser, et qui plus en approche, c'est ce1uy qui emporte le prix. Mais, courage, je vous supplie; accoustumés petit a petit vostre volonté a suivre celle de Dieu ou qu'elle vous mene ; faites qu'elle se sente fort piquee quand vostre conscience luy dira : Dieu le veut ; et petit a petit, ces repugnances que vous sentes si fortes, s'affoibliront et bien tost apres cesseront du tout . " Un peu plus tard, le Directeur insiste et accentue : " Embrassés avec sincerité ses saintes volontés, quelles qu'elles soyent, et ne pensés jamais avoir atteint a la pureté de cœur que vous luy deves donner, jusques a ce que vostre volonté soit non seulement du tout, mais en tout, et mesme es choses plus repugnantes, librement et gayement sousmise a la sienne tres sainte ." Partant, se méfier de ces désirs qui embarrassent et inquiètent si souvent les âmes ; elles aspirent à une perfection chimérique et croient qu'elles l'atteindront par des moyens qui ne sont pas en leur pouvoir ; alors elles s'attristent et se troublent : " C'est une rude tentation, " assure le Saint, et " le mal des maux entre ceux qui ont des bonnes volontés, qu'ilz veulent tous-jours estre ce quilz ne peuvent pas estre, et ne veulent pas estre ce qu'ilz ne peuvent n'estre pas . " On fait des châteaux en Espagne quand il faut vivre en France ; on voudrait pratiquer des mortifications extraordinaires, au lieu de bien employer celles fournies à chacun par sa vocation ; on s'amuse à souhaiter de quitter le monde quand Dieu veut qu'on y demeure... Avec quelle vigueur François de Sales s'élève contre ces illusions et les stigmatise ! " Je suis ennemi conjuré de ces desirs inutiles, dangereux et mauvais ; car encor que ce que nous desirons est bon, le desir est neanmoins mauvais, puisque Dieu ne nous veut pas cette sorte de bien, mais un autre, auquel.il veut que nous nous exercions . " Que chaque âme donc, quelle que soit sa condition, s'efforce de se rendre " tendrement amoureuse de son estat et des exercices d'iceluy, pour l'amour de Celuy qui le veut ainsy ." .

Dans les souffrances intérieures et extérieures, les maladies, les deuils et jusque dans les petites tricheries quotidiennes, " François de Sales conseille " un particulier exercice d'acquiescement a la volonté de Dieu . " A la baronne de Chantal, dont le " cœur vigoureux ayme et veut puissamment, " il écrit : " Il faut que nous fassions un exercice particulier, toutes les semaines une fois, de vouloir et d'aymer la volonté de Dieu plus vigoureusement, je passe plus avant : plus tendrement, plus amoureusement que nulle chose du monde ; et cela, non seulement es occurrences supportables, mais aux plus insupportables ; car c'est trop peu d'aggreer que Dieu nous frappe, mais il faut acquiescer que ce soit sur l'endroit qu'il luy plaira... le choix luy appartient , " - Haute leçon que le saint Directeur ne cessera d'inculquer à cette âme héroïque, pour lui faire atteindre les dernières limites du dépouillement d'elle-même et, par " l'heureux trespas de la volonté, " les hauteurs sereines de l'amour divin. Il guide aussi beaucoup d'autres âmes, chacune par la voie qui convient le mieux ; nous ne pouvons ici entrer dans tout ce détail, qu'il nous suffise d'indiquer encore quelques-unes des caractéristiques de cette incomparable direction.

" Quicomque n'est pleinement resigné," écrivait un jour François de Sales, " qu'il tourne deça et dela, il n'aura jamais repos , " Le repos, la paix, il les voulait pour les âmes. En rencontrait-il d'inquiètes ou de troublées ...:- ce qui arrivait souvent -, son premier soin était de les établir dans la paix, ou du moins de leur indiquer les moyens d'y parvenir. Sa direction est extrêmement pacifiante ; non pas, certes, qu'elle favorise l'inertie ou une béate quiétude : les âmes guidées par notre Saint connaîtront l'effort, elles sauront combattre avec un courage viril et ne devront pas désirer " une perfection trop douce . " – " Je ne veux point," dit-il à la baronne de Chantal, " que vous desiries d'un desir volontaire cette paix inutile, et peut estre nuysible ; " et à une autre fille spirituelle : " La tranquillité qui n'est pas exercee par la tempeste est une tranquillité faineante et trompeuse . "

Si, d'une part, le saint Directeur apprend aux âmes à soutenir vaillamment la lutte, de l'autre il leur défend les tristes retours sur elles-mêmes, les arrache aux soucis inquiets, modère l'empressement, même dans l'acquisition des vertus et la poursuite de la perfection, les met en garde contre les soubresauts d'une volonté inconstante, les écarts d'une imagination volage, les impressions ou les " tendretés" de la partie inférieure, afin que, débarrassées de toutes ces "superfluités," elles soient plus complètement sous l'action du Dieu de paix et en dépendance de sa volonté. ; car, " par tout ou il est maistre absolu, il tient tout en paix . "

En quelques lignes, François de Sales résume sa direction sur ce point : " Il faut en tout et par tout vivre paysiblement. Nous arrive il de la peyne ou interieure ou exterieure, il la faut recevoir paysiblement. Nous arrive il de la joye, il la faut recevoir paysiblement, sans pour cela tressaillir. Faut-il fuir le mal, il faut que ce soit paysiblement, sans nous troubler ; car autrement, en fuyant nous pourrions tomber et donner loysir a l'ennemy de nous tuer. Faut-il faire du bien, il le faut faire paysible"ment ; autrement nous ferions beaucoup de fautes en nous empressant. Jusques mesme a la penitence, il la faut faire paysiblement. Voyci, disait ce Penitent, que ma tres amere amertume est en paix , " - Quelle force et quelle pleine possession de soi-même ne faudra-t-il pas pour se maintenir dans un tel équilibre !... La confiance, une large confiance viendra au secours.

Dieu est si bon ! - le " souverain Bon, "-- et il nous aime tant !... C'est ce que saint François de Sales ne se lasse pas de répéter, pour inspirer aux âmes cette confiance filiale qui doit les libérer des scrupules, les affranchir de la crainte, les jeter, épanouies et heureuses, entre les bras de leur Père des cieux. " Qui a Dieu pour object de ses intentions, " leur dit-il, " et qui fait ce qu'il peut, pourquoy se tourmente il ? pourquoy se trouble il ? qu'a il a craindre ? Non, non, Dieu n'est pas si terrible a ceux qu'il ayme ; il se contente de peu, car il sçait bien que nous n'avons pas beaucoup... Nous ne nous sçaurions confier a des mains plus amies .""

Cette assurance en la Bonté divine rendra l'âme vaillante, elle la remplira de courage, "puisque par tout le secours du Ciel est prest a ceux qui ont confiance en Dieu et qui, avec humilité et douceur, implorent sa paternelle "assistance ." La vue de sa misère, de ses imperfections, de ses défaillances ne la fera pas être moins sûre de Dieu ; car " il sçait qui nous sommes, et nous tendra sa main paternelle es mauvais pas, affin que rien ne nous arreste . " Remettez donc tout, continue ce vrai Maître de la confiance, "

a la douce misericorde de Celuy la qui met la main au dessous de ceux qui tombent sans malice, affin qu'ilz ne se froissent point, et les releve si vistement et doucement qu'ilz ne s'apperçoivent pas, ni d'estre tombés, parce que la main de Dieu les a recueillis en leurs cheutes, ni d'estre relevés, parce qu'elle les a retirés si soudain qu'ilz n'y ont point pensé ." - Comment dépeindre plus délicatement les tendresses de la Bonté divine et donner plus de confiance aux âmes les plus craintives ?..

Confiance poussée jusqu'aux dernières limites, parce qu'elle s'appuie sur Dieu seul, miséricorde infinie ; mais confiance qui ne sera jamais présomption, parce qu'elle sera toujours accompagnée de la défiance de soi-même. A ce sujet, le Saint donnait cet avis à une nouvelle Supérieure : Cette " desfiance est bonne tandis qu'elle servira de fondement a la confiance que vous deves avoir en Dieu ; mais si jamais elle vous portoit a quelque descouragement, inquietude, chagrin et melancholie, je vous conjure de la rejetter comme la tentation des tentations. "

François de Sales vient de nommer quelques-uns des ennemis qui guettent les meilleures âmes, celles surtout qui ont plus à cœur leur sanctification : " descouragement, inquietude, chagrin, melancholie..." A ces ennemis, il oppose - nous venons de le voir - la " paysible vaillance " avec l'indéfectible et " courageuse confiance " en Dieu ; il y ajoute la joie et le regard sur Notre-Seigneur.

Combien souvent ces mots reviennent sous la plume de l'aimable Saint : " Vives joyeuse et courageuse... car Dieu est le Dieu de joye. - Vostre cœur est a Dieu, vivés heureuse d'estre si bien logee.- Vivés joyeuse et soyés genereuse ; Dieu que nous aymons et a qui nous sommes voüés, nous veut en cette sorte la. - Tenés vostre cœur bien large devant Dieu ; allons tous-jours gayement en sa presenee. Il nous ayme, il nous cherit, il est tout nostre, ce doux Jesus ; " n'est-ce pas assez pour remplir l'âme d'une sainte allégresse ?.. - S'adressant à une fille spirituelle très portée à la mélancolie : " Je ne puis penser," lui écrit son Guide, " comme vous pouves admettre ces desmesurees tristesses dans vostre cœur, estant fille de Dieu, remise il y a long tems dans le sein de sa misericorde et consacree a son amour ." Et à une autre qui avait fait quelques progrès sous ce rapport : " Je suis consolé dequoy vous aves l'esprit plus gay que ci devant... Je m'asseure que cette gayeté et consolation d'esprit s'estend et rend son odeur pretieuse sur toutes vos conversations et particulierement sur la domestique .. "

Encore un point sur lequel le sage Directeur aime à revenir, notamment dans ses conseils aux femmes du monde : faire honneur à la devotion, la rendre aimable, attrayante et, par cette douce joie modestement respandue sur toutes les " actions et paroles, " donner " de la consolation " à ceux qui en sont témoins, " affin qu'ilz en glorifient Dieu . " Il ne veut point, en effet, d'une " devotion fantasque, brouillonne, melancholique, fascheuse, chagrine ; mais une pieté douce, souëfve, aggreable, paysible et, en un mot, une pieté toute franche et qui se fasse aymer de Dieu premierement, et puis des hommes . " Il affirme que les "tristesses sont ennemies de la devotion, " et ajoute : " Dequoy se doit attrister une fille, servante de Celuy qui sera a jamais nostre joye ? Rien que le peché ne nous doit desplaire et fascher, et au bout du desplaysir du peché, encor faut il que la joye et consolation sainte soit attachee ." Ce grand partisan de la joie spirituelle va jusque là ! Aussi, l'âme qu'il dirige saura s'humilier joyeusement, parce qu'ayant posé pour base l'humilité de cœur et l'amour de sa propre abjection, elle prend playsir de " voir et connoistre sa misere " qui la ravale à ses propres yeux et aux yeux des hommes .

Le regard sur Notre-Seigneur Jésus-Christ est, avons- nous dit, l'un des remèdes préférés de cet incomparable médecin des âmes. " Je voudrois, " écrit-il, " que tenant les yeux sur Nostre Seigneur, nous fissions nos œuvres uniquement pour lui plaire, sans regarder que c'est que le monde en pense, ni quelle mine il en fait . " – " Voyés le souvent " dit-il ailleurs, " qui vous regarde, pauvre petite creature que vous estes, et vous voit emmi vos travaux et vos distractions ; il vous envoye du secours et benit vos afflictions . "

A l'heure de la souffrance surtout, François de Sales ramène sans cesse le regard de l'âme sur Jésus, et Jésus crucifié ; il l'engage à approfondir " de plus en plus " sa " consideration dans les playes de Nostre Seigneur ; " à considérer ses vertus l'une apres l'autre et en detail, " au lieu " de les admirer en gros et en bloc ; " à se tenir, pendant la maladie, " a l'ombre de la sainte Croix, " pour contempler " souvent le pauvre Sauveur languissant ; " ou encore, à prendre tous les jours par la méditation " une goutte ou deux du sang qui distille des playes des pieds de Nostre Seigneur, " pour l'appliquer sur le mal, " avec l'invocation du doux nom de Jesus . "

Mais cet amant du Christ crucifié ne peut approuver qu'on demande d'être délivré de l'affliction par le mérite des souffrances divines : " A il enduré affin que nous n'endurions point ? " s'écrie-t-il . Plutôt, " vivés toute entre les espines de la couronne du Sauveur, et comme un rossignol dans son buisson, chantés : VIVE JESUS ! "

François de Sales voudrait que l'âme qu'il conduit à Dieu chantât toujours le cantique de l'amour, mais surtout dans les heures d'angoisse, puisque c'est " a ses mieux aymes " que le Sauveur " donne ordinairement l'honneur de souffrir beaucoup et de porter leur croix apres luy ." A ces " mieux aymés ", notre Saint montre le Cœur de Jésus : il les invite, tantôt a "bayser son costé, " tantôt à reposer sur sa " poitrine amoureuse, " tantôt à pénétrer dans " la playe de cette amoureuse poitrine du Sauveur, " pour " vivre., comm' un heureux hermite, dans la caverne sainte de la dilection infinie . " C'est ainsi qu'il initie ses enfants spirituels à la grande dévotion dont il est un des précurseurs, et qu'il prélude aux miséricordieuses manifestations du Sacré-Cœur à une humble fille de la Visitation: sainte Marguerite-Marie.

,Il est deux " petites vertus qui ne sont jamais sans le saint amour, non plus que le saint amour sans elles : la sacree humilité et la douceur de cœur . " Vertus du Cœur même de Jésus, elles ont les prédilections de saint François de Sales qui, indistinctement et avec une égale insistance, les recommande à toutes les âmes qui s'adressent à lui. - Viennent ensuite la " simplicité, qui est si jolie et si aggreable a l'Espoux,...la pauvreté d'esprit, la patience, le support des prochains, l'affabilité. Ce sont, " dit le saint Directeur, des " vertuz propres pour nostre petitesse... qui s'exercent plus en descendant qu'en montant ; " mais, qu'elles sont sanctifiantes et chères à Dieu !

Telle est, en résumé, la méthode suivie par l'évêque de Genève dans cette œuvre des œuvres : la direction des âmes.

L'amour de Dieu, voilà le but ! Sa volonté acceptée, accomplie, aimée. par-dessus tout et au mépris de tout, premier moyen en même temps que pierre de touche du véritable amour et des progrès réalisés. La paix, la confiance, la joie, le regard sur Jésus-Christ, sur sa Croix, sur son Cœur ; la pratique des " petites vertus " : autres moyens pour arriver à " cet amour essentiel, fort et impliable " où ce Maître des directeurs était parvenu et où il voulait entraîner tous ceux que Dieu lui avait donnés.

3. - Les Œuvres spirituelles.

A la correspondance spirituelle de saint François de Sales se rattachent divers écrits destinés à initier ses dirigés à l'oraison, à les aider dans la réception des Sacrements, à leur apprendre la manière de pratiquer telle ou telle vertu et à sanctifier leurs devoirs d'état. Déjà, pendant son séjour à Paris en 1602, " Monsieur de Geneve " - lui-même nous l'apprend - en avait rédigé un sur la paix, pour une Religieuse ; il donne à ce document le nom. de " traitté " . Il composa maintes pièces de ce genre pour la baronne de Chantal et plusieurs de ses amies placées, comme elle, sous la conduite de l'éminent Prélat. Ce qui nous reste de ces sortes de directoires entrera dans les Opuscules, dernière Série des Œuvres complètes du saint Docteur. D'autres, écrits entre 1607 et 1608 pour Mme de Charmoisy, la Philothée bien connue, formèrent ensuite une partie de l' Introduction a la Vie devote.

Sur l'origine, la publication, la révision du " petit livret " et sur les quatre éditions corrigées par l'Auteur, de copieux renseignements ont été donnés par Dom Mackey dans une substantielle étude . Il suffit donc de rappeler ici que la correspondance du Saint en a fourni les détails, et que souvent les lettres de direction antérieures à la fin de 1609 sont une sorte d'ébauche de plusieurs chapitres de la deuxième édition de l'lntroduction. On y entend aussi les échos de l'accueil enthousiaste fait à l'ouvrage, et même des rares critiques qui s'y mêlèrent.

Par sa parole et par sa correspondance, l'évêque de Genève s'était donné à un grand nombre d'âmes ; mais il y en avait beaucoup qu'il ne pouvait atteindre, malgré son zèle. Désormais, il pourra se livrer à toutes et pour toujours ; car son charmant petit livre deviendra le manuel des âmes chrétiennes désireuses de pratiquer au milieu du monde la solide piété et d'acquérir ce "vray amour de Dieu qui fait operer le bien soigneusement, frequemment et promptement ." Ainsi, François de Sales aura fait plus qu'il ne pensait.

. Avant même de coordonner les matériaux qui devaient composer l'Introduction a la Vie devote, notre Saint avait commencé à écrire la " vie admirable d'une, sainte ; " quand il pouvait " avoir quelque quart d'heure de relay, " il l'employait à ce travail . C'est en ces termes que pour la première fois, le 11 février 1607, il parle à Mme de Chantal du Traitté de l'Amour de Dieu qu'il avait en projet. Il lui fallut dix ans avant de le mettre en lumière ; dans les premiers jours de mai 1616, il confiait ses " pauvres cahiers " à son aumônier Michel Favre qui devait les porter à Lyon et en surveiller l'impression, achevée le 31 juillet.

On peut suivre dans les Lettres du Saint les diverses phases de l'élaboration de ce chef-d'œuvre. Si déjà il le méditait en 1607, ses occupations multiples et l'administration du diocèse qui l'absorbaient ne durent pas lui permettre d'en entreprendre réellement la composition avant 1610 ; car le 5 février de cette année il mande à la baronne de Chantal : " Je vay mettre la main au livre de " l'Amour de Dieu, et m'essayeray d'en escrire autant sur mon cœur comme je ferav sur le papier . " Mais il ne pouvait " en chevir qu'avec un grand effort. " avouait-il ; et cela se comprend. L'élévation du sujet, les questions théologiques à traiter ou à éc1aircir, les ouvrages à consulter, et surtout "les continuelles distractions " que lui apportaient hommes et affaires, augmentaient les difficultés du travail. Les billets à la Mère de Chantal nous font à cet égard plus d'une révélation.

Souvent, pour tel et tel chapitre, le saint Auteur attend l'inspiration d'En-haut; à la suite d'une oraison extraordinaire, une illumination soudaine irradie son intelligence et embrase son cœur ; il se met alors à écrire. Mais voici qu'il doit s'interrompre, et quand il veut reprendre sa rédaction il ne retrouve plus ni les pensées ni les sentiments qui l'avaient inspiré . C'est, pour ainsi dire, lambeaux par lambeaux que François de Sales arrache de la multitude de ses occupations cette admirable histoire de la " sainte Dilection " où il s'est mis lui-même tout entier, où il a dépeint ses états d'âme et ceux de ses premières Filles de la Visitation. La Mère de Chantal en particulier y est pour une large part, la confidence de ses dispositions intérieures à son Bienheureux Père, ses pressantes et affectueuses. sollicitations, les prières ardentes qu'elle faisait sans cesse monter au Ciel furent à la fois une collaboration précieuse et un secours très efficace pour notre Saint ; lui-même d'ailleurs l'a déclaré dans sa Préface. Sans elle, peut-être, il lui eût été impossible de mener à bonne fin " l'insigne et incomparable Traité de l'Amour de Dieu ."

Saint François de Sales nous apprend dans ses Lettres qu'il avait d'autres ouvrages en projet ; si Dieu lui eût ,laissé quelque loisir, il l'eût employé à écrire, disait-il, "je ne sçai.quoy du divin Amant," puis " de l'amour du prochain " et d'autres choses encore . La mort prématurée du grand évêque a privé la postérité des trésors dont il aurait voulu l'enrichir ; toutefois, il nous en reste assez pour que le mot de l'écriture se vérifie en lui : Defunctus adhuc loquitur (He 11,4) !... Bien plus, non seulement il parle encore, mais il se survit dans une œuvre, couronnement de toutes les autres : nous avons nommé la Visitation Sainte-Marie.

4. - Le Fondateur.

Lorsqu'au mois d'août 1603 les échevins de Dijon invitèrent l'évêque de Genève à prêcher le Carême de 1604 en leur ville , tout sembla conspirer contre ce voyage : amis, ennemis, difficultés, soupçons, prudence humaine. François de Sales passa outre, contraint, pour ainsi dire, par une puissance supérieure : " Je ne peus jamais regarder les choses en leur face naturelle, " avoua-t-il six ans plus tard, " et mon ame estoit secrettement forcee a penetrer un autre succes qui tumboit si directement sur le service des ames, que j'aymois mieux m'exposer a l'opinion et a la mercy des bons qu'a la cruauté de la calomnie des mauvais . " C'est à Dijon, en effet, qu'il devait rencontrer – il l'ignorait encore - cette femme " habillée en veuve " que Dieu lui avait montrée dans une vision, comme la pierre fondamentale de l'Ordre nouveau dont lui serait le Fondateur.

a) Formation de la Fondatrice. - On connaît la très touchante histoire de Jeanne de Chantal et le détail de ses premières entrevues avec notre Saint, nous n'avons pas à les conter ici ; mais il faut rappeler le billet écrit par l'évêque à sa " premiere disnee au partir de Dijon " : " Dieu, ce me "semble, m'a donné a vous ; je m'en assenre toutes les heures plus fort. C'est tout ce que je vous puis dire ..."

Le Seigneur lui-même avait, en effet, donné ces deux belles âmes l'une à l'autre pour sa gloire et l'accomplissement de très hauts desseins. Telle une pierre de grand prix est remise aux mains de l'artiste le plus habile pour être finement polie et travaillée, ainsi Dieu confia-t-il à François de Sales l'âme de la pieuse Baronne. Lui, de son côté, accepta cette mission et s'y consacra tout entier.

La correspondance de l'évêque de Genève avec Jeanne de Chantal est de toutes la plus riche en étendue, en qualités littéraires, en profondeur et élévation de pensées ; elle donne aussi d'intéressants aperçus sur la vie intérieure et extérieure des deux Saints. Là surtout on peut étudier la méthode de direction de François de Sales, voir de près comment il en applique les principes, suivre presque jour par jour son travail patient et admirer la docilité, la constance de l'âme mise par Dieu en ses mains.

Avec quel tact et quelle délicatesse, mais aussi avec quelle énergie, il tempère les ardeurs, réprime les élans, modère les empressements de cette âme de feu ! Avec quelle inflexible maîtrise il mâte, façonne, dirige cette volonté puissante, pour l'amener jusqu'à son total " engloutissement" en celle de Dieu !..." Qu'on lise, par exemple, la lettre du 21 novembre 1604, où le saint Directeur déclare à sa fille spirituelle, obsédée par une multitude de désirs, que ce "pantelement de cœur, ce debattement d'aysles, cette agitation de volonté, cette multiplication d'eslancemens " sont chez elle " un defaut de resignation . " Que l'on compare ensuite ces pages avec celles qu'il lui écrivit douze ans plus tard, pendant sa retraite du mois de mai 1616, alors que, assouplie, dépouillée, transformée, la volonté de Jeanne de Chantal était " si simplement unie " au bon plaisir divin qu'il n'y avait plus d'entre-deux ; et l'on verra quel chemin cette âme vaillante a parcouru sous la conduite d'un tel Guide !... Les grandes lignes de la direction de saint François de Sales sont ici les mêmes que celles indiquées plus haut ; il semble toutefois - au moins durant les deux premières années -- insister sur l'humilité. On est presque surpris de voir avec quelle vigueur il se plaît à rabaisser sa pénitente, avec quelle sorte d'apparent mépris il traite sa " chetifve condition " de veuve, qu'elle doit néanmoins aimer d'autant plus qu'elle est abjecte et misérable !... A cette femme d'une si belle intelligence, d'un esprit si élevé, d'une vertu si mâle, François de Sales ne craint pas d'écrire : " Ne soyés pas si jalouse de vostre esprit. Et bien, " sur des nouvelles scabreuses, il ressent du trouble. Ce n'est pas grande merveille qu'un esprit d'une pauvre petite vefve soit foible et miserable. Mais que voudries vous qu'il fust ? Quelqu'esprit clairvoyant, fort, constant et subsistant ? Aggreés que vostre esprit soit assortissant a vostre condition : un esprit de vefve, c'est a dire vil et abject de toute abjection, horsmis celle de l'offense de Dieu ." L'ardente Baronne a soif de Dieu, elle veut à tout prix s'approcher de Lui ; mais le Maître la laisse à la porte... elle en souffre et s'en plaint. Alors, son Guide de répondre : " Demeurés la. Il ne messied point aux vefves d'estre un petit reculees ; il y a une trouppe d'honnestes gens qui attendent aussi bien que vous, il est raysonnable qu'ilz vous soyent preferés . " Qu'elle fasse, en attendant, ses " petitz ouvrages, " qu'elle se contente de cueillir " l'hyssope des vallons, " ou les humbles fleurettes qui croissent au pied de la Croix ; elle n'a " pas encor les bras asses larges pour atteindre aux cedres du Liban ." - Pendant trois années, la sainte veuve confiera à son Directeur ses véhémerits attraits pour le détachement absolu et la vie religieuse ; et lui, pour la réduire à une parfaite indifférence, la tiendra dans l'attente, sans répondre ni par un oui, ni par un non, sans lui révéler sa pensée, qui est celle de Dieu.

Par cette austère et ferme direction, qui n'exclut pourtant ni la douceur ni la tendresse, François de Sales prépare son chef-d'œuvre. Il le travaille en artiste et, en lisant ses Lettres, nous voyons peu à peu se dessiner ces traits qui bientôt nous apparaîtront dans toute leur beauté. C'est un Saint qui façonne une Sainte. Mais le plan de Dieu est plus vaste, l'évêque de Genève l'a entrevu ; aussi, en formant à la sainteté Jeanne de Chantal, il pose en même temps les bases de sa future Congrégation.

C'est dans cette vue que Dieu avait uni leurs âmes par ce lien que Lui seul pouvait former. Baignées dans sa lumière, dépendantes de sa grâce, dociles à l'action de l'Esprit-Saint, elles se laissent transformer en Jésus-Christ par son amour; et à mesure que cet amour les possède, leur union devient plus forte et ,plus intime, jusqu'à ce qu'elle ait atteint ce degré suprême où elle n'est pas seulement une fusion des cœurs, des esprits, des .volontés, mais l'unité parfaite : c'est le Sauveur, écrivait le Saint à sa chère Fille, qui " a voulu que nous fussions si inseparablement un en Luy ." Lorsqu'on étudie dans les Lettres de l'évêque de Genève la genèse et les accroissements de cette incomparable amitié, on s'étonne que des hommes intelligents et sérieux - nous ne parlons pas des impies ni des pamphlétaires - aient pu voir en elle un amour purement humain et, dans la correspondance échangée, l'expression de sentiments où le surnaturel n'aurait tenu presque aucune place. Rien de plus faux ni de plus injurieux pour les deux Saints ; et d'autre part, rien de plus pur que leur " tres unique unité. " Celle-ci, au témoignage de François de Sales, devait "

rendre a jamais gloire a l'amour divin, qui porte le sacré nom d'unissant , " et, pour atteindre ce but, elle fut dès l'origine "toute consacree a la souveraine unité " de Celui qui l'avait voulue.

En effet, créer, pour se communiquer et se répandre, est à la fois le besoin et la gloire de l'amour de Dieu ; aussi, après avoir par son intensité fondu en une seule l'âme des deux Saints, cet amour créateur devait nécessairement les faire participer à la fécondité même de l'Unité divine. De là naquit la Visitation.

b) La Visitation

Pendant que le saint Evêque de Genève, secondant les opérations transformantes de l'amour céleste dans l'âme de la baronne de Chantal, préparait en elle la pierre fondamentale du nouvel édifice, il mûrissait dans le silence et la prière son projet. Le jour vint enfin où il parla à sa Fille du " choix " qu'il avait fait pour elle : ce fut le lundi de la Pentecôte, 4 juin 1607. Depuis lors, il revient souvent dans ses Lettres sur ce sujet ; il s'affermit dans les résolutions prises et en éprouve, dit-il, " une suavité extraordinaire ," parce qu'il y voit "tous-jours plus la gloire de Dieu ; " mais en même temps, il semble ne pas se faire illusion sur les difficultés qui l'attendent : c'est " en la seule Providence " divine qu'il en espère l'heureuse issue .

A mesure que son plan se dessine, le Fondateur en fait part à la Baronne. Déjà il l'avait avertie que, comparée à " l'excellence des autres vocations, " la sienne serait " plus basse et moins digne, mais plus propre a sa suffisance et plus digne de sa petitesse ; " quelques semaines plus tard il déclare que ses filles consacreront " la "meilleure partie " de leur temps à " la contemplation ."

Entre 1608 et 1610, les idées maîtresses se précisent, les premières recrues se présentent, tandis que les événements dirigés par la Providence contribuent à hâter la naissance de l'humble Congrégation. Celle-ci devient la grande préoccupation de François de Sales ; il y rêve la nuit, " contre ma coustume, " écrit-il le 5 mai 1610, et " la treuve comme une idee a mon resveil . " Il aura pour elle la tendresse d'une mère avec la prévoyante sollicitude d'un père. Les " choses temporelles " de la " future Mayson " lui donneront du souci avant même qu'elle soit fondée ; mais " quant aux spirituelles, " il est sûr " que Nostre Seigneur en aura le soin, et qu'il y respandra mille benedictions ." Pendant qu'il écrivait ces lignes -le 28 mai - notre Saint voyait " dans le Cœur de Nostre Seigneur, " aussi clairement que jamais, combien Jeanne de Chantal était sa fille ; et il ajoutait : " Que j'ay de desirs que nous soyons un jour tout aneantis en nous mesmes...et que nostre vie soit cachee avec Jesus Christ en Dieu !... Quand sera-ce que Jesus Christ vivra tout en nous ? Je m'en vay un peu faire d'orayson sur cela, ou je prieray le Cœur royal du Sauveur pour le nostre . "

Chose frappante : en un simple billet, tracé huit jours avant la date mémorable du 6 juin 1610, il y a deux allusions à l'adorable Cœur du Sauveur, dont le nouvel Institut allait devenir, par les prédilections divines, le dépositaire et l'héritier.

Deux lettres de 1610 - celle du 24 mai au P. Polliens, Jésuite, et celle écrite vers le 20 juillet à M. Philippe de Quoex - contiennent " le sommaire et premier crayon de l'ouvrage " de l'évêque de Genève et nous disent quelle était la vie de ses premières filles réunies " par maniere d'essay, sous des petites Constitutions pieuses ." Huit ans plus tard, la " petite assemblee " se sera considérablement accrue; elle aura essaimé à Lyon, à Moulins, à Grenoble, et sera à la veille de s'établir à Bourges et à Paris. D'une "Congregation simple, " elle va devenir un Ordre religieux à vœux solennels, avec la clôture perpétuelle, sous la Règle de Saint-Augustin.

Ce que furent les débuts, les progrès, les péripéties, les épreuves du jeune Institut et des onze Maisons érigées du vivant de saint François de Sales, sa correspondance de 1610 à 1622 nous l'apprend ; elle nous parle aussi de bon nombre de fondations en projet qui ne s'effectuèrent qu'après sa mort : il serait superflu d'en redire ici le détail. Nous ne nous étendrons pas non plus sur les modifications successives faites par le Fondateur à son plan avant de le rendre définitif : les unes, suggérées par l'expérience des premières années, les autres - à coup sûr les plus importantes - presque imposées par Mgr de Marquemont qui ne voulait ni d'une clôture flexible, ni d'une Congrégation sans vœux, ou à vœux simples. Grâce à la condescendance du Saint qui, d'ailleurs, considérait ces points comme accessoires, l'avis de l'Archevêque de Lyon prévalut. Quand les divers manuscrits des Constitutions seront publiés, on pourra mieux se rendre compte de ce qu'était à sa naissance l'œuvre de l'évêque de Genève et de ce qu'elle fut lorsque, en 1620-1622, il y eut mis la dernière main. Il sera aussi plus facile d'étudier, dans son ensemble et dans ses détails, cette œuvre admirable, et de préciser les changements qui modifièrent dans sa forme extérieure la vie des Religieuses. Nous disons, la " forme extérieure, " car celle-ci seule subit des retouches : la fin, le caractère original, la vie intérieure, en un mot, l'idéal conçu et réalisé par le Fondateur ne varièrent jamais. C'est sur cet idéal, tel qu'il apparaît dans ses Lettres, que nous voudrions nous arrêter un instant.

Fruit de l'amour intense de deux grandes âmes pour Dieu, efflorescence de l'amitié toute surnaturelle de deux Saints, la " petite Congregation " ne pouvait être qu'une œuvre d'amour. Une année à peine après sa fondation, François de Sales assurait qu'elle était " un ouvrage du Cœur de Jesus et de Marie " et que " le Sauveur mourant " l'avait enfantée " par l'ouverture de son sacré Cœur ; " d'autre part, au témoignage d'un déposant , le saint Fondateur se plaisait à appeler ses Religieuses : " les filles de l'amour divin. " Cet amour sera leur loi unique ; il sera aussi le lien qui les attachera indissolublement à Dieu et les unira entre elles, comme le Saint lui-même l'a écrit : " Nous n'avons aucun lien que le lien de la dilection qui est le lien de la perfection, car la dilection est forte comme la mort et le zele d'amour ferme comme l'enfer. Comme donq pourroit on avoir des liens plus fortz que les liens de la dilection?.." L'idéal de François de Sales, la pensée maîtresse qui l'a guidé, le caractère de sa Congrégation tiennent tout entiers dans ces lignes qu'en juin 1611 il traçait, de sa plus belle écriture, en tête du gros livre où ses filles devaient inscrire leur "oblation " d'abord, et plus tard leurs vœux ; puis il les conjurait " de sentir toutes un mesme amour et de vivre toutes en un mesme accord de cette vocation, en Jesus Christ Nostre Seigneur et en sa Mere Nostre Dame. "

Ainsi, née de l'amour divin, la Visitation ne vivra que de lui, ne subsistera que par lui, elle sera un foyer d'amour de Dieu. Dans cette création du génie de François de Sales on retrouve son caractère original : tout y converge vers le même but, qui est d'aimer Dieu par-dessus tout; et le Fondateur estime que les filles de sa Congrégation, dont il prétend faire de vraies " amoureuses de Jesus Christ, " n'auront nullement besoin de vœux pour demeurer à tout jamais unies à leur Epoux céleste. Voilà pourquoi à leur "establissement ou dedicace, " il leur prescrit non pas la profession solennelle, mais une simple " oblation de leur âme, de leur corps et de l'usage de leurs biens a Dieu et a Nostre Dame, pour estre le tout employé a son honneur ." - Ce fut une conception magnifique, un dessein hardi, que d'appeler des jeunes filles et des femmes à une vie si parfaite, sans les y astreindre par aucune autre force que celle de la " dilection " ; dessein vraiment digne du Docteur de l'amour. Il appartenait aussi à sa charité compatissante et toujours ingénieuse d'ouvrir un asile aux âmes généreuses et vaillantes qui, parce qu'enfermées dans un corps faible, ou sans attrait pour les austérités du Carmel et de Sainte Claire, demeuraient exclues du " festin nuptial de l'Epoux " immaculé. Combien en avait-il rencontré de ces âmes ardentes, consumées du désir de se consacrer tout à Lui et retenues, malgré elles, au milieu du tracas du monde ; exposées même au danger de se perdre ! C'est donc vers celles-ci que s'incline François de Sales ; c'est à elles qu'il va se donner comme peut-être il ne s'est jamais donné encore ; c'est pour elles avant tout qu'il prépare " un doux et gracieux refuge " où elles " se retireront aupres de Nostre Seigneur, treuveront un peu de refrigere et glorifieront le saint nom du Sauveur par leur vie amoureuse, interieure, paysible, et par leur abbaissement " Tel est le but essentiel de la nouvelle Congrégation. Toujours mû par sa charité, le Fondateur voulut encore offrir une retraite aux veuves désireuses d'entrer en Religion, mais empêchées par leurs affaires domestiques d'effectuer aussitôt leur pieux dessein ; admises dans la Congrégation sans y être définitivement établies, elles en suivaient les exercices, et échappaient ainsi aux provocations mondaines, tout en mettant à l'abri le trésor de leur chasteté.

Enfin, il ouvrait les portes de la Visitation aux veuves et aux femmes mariées qui, " voulant entreprendre une nouvelle vie dans le Christ " et faire pour cela une confession générale, avaient besoin de quelques jours de prière et de recueillement, mais ne savaient où se retirer . – De là, cette clôture mitigée, quoique sévère - les grilles existaient comme aujourd'hui - ; de là, ces sorties extraordinaires, autorisées jusqu'à l'érection de la Congrégation en Ordre religieux (1618).

La visite des malades et des pauvres ne fut jamais le but du nouvel Institut ; elle fut plutôt un exercice de charité surajouté en quelque sorte aux autres - et avec combien de restrictions ! - pour satisfaire à la fois la piété de celles qui commencèrent et pourvoir aux besoins de la petite ville où la Congrégation prit naissance .

Si, en faveur des infirmes, le Fondateur écarte de la Visitation les " aspretés et rigueurs exterieures, " il y veut, pour compensation, une vie intérieure plus intense. Ses filles " vacqueront a toute sorte de bons-exercices, " écrit-il, " notamment a celuy de la sainte et cordiale union interieure ; " ce qui revient à dire, à cette union intime à Notre-Seigneur que produit l'amour. Pour l'entretenir, deux heures d'oraison mentale, et comme " une sainte et divine recreation, " le petit Office de Notre-Dame. - Avec cela, le " desnuement de proprieté extremement strict et autant qu'en monastere du monde ; ... les pieds bien chaussés, mais le cœur bien deschaussé et bien nud des affections terrestres ;... la teste bien couverte, et l'esprit bien descouvert, par une parfaitte simplicité et despouillement de la propre volonté ; " la vie obscure, silencieuse, cachée dans ce " trou de la pierre " où les filles de François de Sales donneront " a leur Bienaymé vivant et mourant, des preuves de la douleur et de l'amour de leurs cœurs, par leur bas et humble gemissement . " Ainsi : le détachement des choses de la terre, le dépouillement du cœur jusqu'à 1' "escorchement " - le mot est du Saint -, la mortification intérieure, la simplicité, l'obéissance, l'humilité surtout, sont les vertus qui doivent fleurir dans la Congrégation. L'évêque de Genève a mis " des holocaustes sur l'autel de Dieu ; " pour qu'ils jettent devant Lui " une odeur de suavité, " il faut qu'ils soient consumés . Le cœur devra demeurer, " par une soigneuse mortification, tous-jours environné de la couronne d'espines " du Sauveur ; le corps sera crucifié par la " mortification des sens et appetitz des passions ; " il faudra "apprendre a bien porter la croix de Nostre Seigneur, par abnegation, renoncement de soi-même, resignation de toutes volontés, " car c'est l'esprit surtout qui doit être doué à la croix . Aussi François de Sales veut-il que les aspirantes prennent " un cœur d'enfant, une volonté de cire et un esprit nu et despouillé de toute sorte d'affections, hormis de celle d'aymer Dieu ; quant aux moyens de l'aymer, ilz doivent leur estre indifferens . "

" Le Bienheureux heust desiré, " dépose la Mère de Mouxy , " qu'en noz Maisons il n'y heust que trois reigles, sçavoir : l'amour de Dieu, l'amour du prochain et l'amour de la propre abjection ; et cette derniere estant bien practiquee, attireroit la practique des deux aultres en perfection." Il insiste, en effet, sur l'esprit de petitesse, sur la basse opinion que ses filles doivent avoir d'elles-mêmes et de leur Institut ; ce qui ne les empêchera pourtant pas de le préférer en affection - non en estime – à tous les autres. " Vous vous representeres, " écrivait-il en 1613 à Mme des Gouffiers qui demandait son admission au monastère d'Annecy, " que la mayson en laquelle vous venes est une petite Congregation encor mal logee, et en laquelle toutes choses sont basses, humbles et abjectes, hormis" - l'exception est à noter- " la pretention de celles qui y sont, qui n'est rien moins que de parvenir a la perfection de l'amour divin ". Une fois de plus nous trouvons, résumés en deux mots, et l'idéal du Père et les aspirations de ses filles. Pour les réaliser, il faudra du courage et de la générosité.

François de Sales veut que ses Religieuses aient un " cœur fort " dans une chair infirme ; il les forme avec une bonté incomparable, mais aussi avec une mâle énergie ; il les arrache aux " tendretés, aux douilletteries, " aux regards attristés sur elles-mêmes qui rapetissent les âmes et leur ôtent le repos . A mesure que l'Institut se propage, il recommande " d'y enraciner les grandes et parfaites vertus de l'abnegation de son amour propre, l'amour de son abjection, la mortification des humeurs naturelles, la sincere dilection ; " car c'est ainsi que Notre-Seigneur sera glorifié en lui et par lui. Tel est le désir du Fondateur d'avoir des filles vaillantes, qu'un jour, donnant ses derniers conseils à la Mère de Bréchard qui allait fonder à Moulins, il semble un instant oublier son idéal de douceur : " Vous alles assembler, ma tres chere Fille, plusieurs ames en une Congregation, pour les conduire, comme une nouvelle bande, a la guerre spirituelle contre le monde, le diable et la chair, en faveur de la gloire de Dieu..." Mais bien vite il se reprend : " ou plustost, " dit-il, " vous alles former un nouvel essaim d'abeilles qui, en une nouvelle ruche, fera le mesnage du divin amour . "

Ce " mesnage ", les humbles " avettes " de François de Sales le firent si bien, que, cinquante-deux ans après sa mort, c'est dans une de leurs ruches que le Sauveur descendit pour manifester les secrets de son Cœur et ses désirs immenses d'enrichir tous les hommes des trésors de miséricorde dont il est la source. Le Père, qui sonda les abîmes de la charité infinie, qui en pénétra le mystère, qui fit sa demeure dans le Cœur adorable du Christ Jésus, avait appris à ses filles à se cacher dans le creux de ce Rocher divin pour y faire " le miel de la dilection ; " la révélation du Sacré-Cœur à Marguerite-Marie et, en sa personne, à la Visitation tout entière, fut à la fois un témoignage rendu et une récompense accordée à celui qui, en la fondant, avait accompli une œuvre toute d'amour.

Ce que cette œuvre coûta à saint François de Sales, ses Lettres nous le laissent deviner en partie ; le reste est le secret de Dieu et de la Mère de Chantal, témoin et confidente intime de son Bienheureux Père. Soucis, démarches, contradictions, critiques, railleries, sarcasmes même et calomnies ne lui furent pas épargnés. " A son commencement, " dépose Georges Rolland , " l'Ordre de la Visitation estoit si petit et avec si peu d'apparence de progres, que ce Bienheureux en estait mesestimé et sa reputation quasi ternie." François Favre, domestique du Saint, affirme à son tour : " Il a souffert de grandes censures, traverses et mocqueries ;" tel témoin parle de " grands mespris , " et un autre raconte qu'après que trois ou quatre Religieuses se furent assemblées à la Galerie, " des personnes insolentes " allèrent jusqu'à dire " que c'estoit une mauvaise mayson, pour estouffer la devotion de plusieurs autres filles ..".

Rien ne put ébranler la constance du Fondateur ; sûr de la volonté divine, il traversait "toutes les difficultés a teste levee, " témoigne la Mère Fichet et lui-même écrivait : " J'ay tant a cœur cette entreprise, qui ne vient que d'En haut, que rien ne m'estonne en sa poursuite ; je me sentiray bien heureux de m'y employer constamment, joyeusement et, Dieu aydant, utilement, mais avec tant d'affection, que rien ne m'en sçauroit destourner "

Il s'y employa, en effet, avec sa vigueur et sa tendresse ; il entoura sa chère Congrégation des soins les plus délicats et paternels ; pour elle, il fut tout : Fondateur et Père, Législateur et Maître, Directeur et souvent aumônier, voire même parfois le secrétaire de ses filles et leur homme d'affaires. Mais, ce qui importe plus encore, en les formant à la vie religieuse il incarna en elles son esprit, il leur inspira les sentiments de son cœur. Ceux-ci et celui-là, jalousement conservés par la Mère de Chantal et transmis par elle avec les traditions de famille, ont passé de génération en génération jusqu'à nos. Jours ; ils s'y sont tellement conservés, que si l'on veut avoir saint François de Sales tout entier, on pourrait dire qu'il faut le chercher à la Visitation.

L'évêque de Genève, en fondant son Ordre, a rendu un immense service à l'église et aux âmes. Selon sa prophétie, " la violette a respandu par tout sa bonne odeur " et la " main souveraine de Nostre Seigneur " a fait " plus pour ce petit et humble Institut que les hommes ne pouvaient penser ".

V LA VIE INTéRIEURE DE SAINT FRANçOIS DE SALES

Dieu seul connaît les voies de l'homme et pénètre les profondeurs de son âme ; aussi n'appartient-.il qu'à Lui de voir toute la beauté de celles des Saints. Comment elles s'entr'ouvrent aux premiers rayons de sa grâce, comment elles s'épanouissent sous ses divines influences, les ascensions progressives ou les vols rapides par lesquels elles s'élèvent jusqu'au faîte de la sainteté : tout cela resterait à jamais caché à l'œil humain, si Dieu n'avait permis, pour notre édification et profit, qu'ils se soient eux-mêmes révélés parfois, et presque à leur insu, dans leurs entretiens intimes et leur correspondance. Par ces mots échappés de leurs lèvres ou tombés de leur plume, ils ont, pour ainsi dire, laissé l'empreinte de leurs pas sur les sentiers qu'ils parcoururent et nous ont permis de les suivre dans leur montée vers Dieu.

Ainsi en est-il pour saint François de Sales, et c'est l'une des plus grandes jouissances que nous offre la lecture de ses Lettres, de pouvoir pénétrer un peu dans ce merveilleux dedans que le Seigneur enrichit de tant de grâces et où elles furent sans cesse augmentées par une constante coopération à son amour.

Elle était déjà rayonnante d'une beauté céleste l'âme du Prêtre et de l'Apôtre ; mais depuis le jour où François de Sales, avec des ardeurs indicibles, sacrifia " en esprit toute sa vie à la gloire de Notre-Seigneur et au salut de son peuple , " sa beauté intérieure alla toujours grandissant. Au milieu de ses labeurs immenses, l'œuvre de sa propre sanctification restait pour François de Sales au premier plan ; sans cesse il avait devant les yeux " le grand et espouvantable vœu de la charge des ames et de mourir pour elles, s'il estoit expedient , " et il s'appliquait avec une ferveur soutenue à correspondre aux dons de l'Esprit Saint, afin de réaliser en lui-même l'idéal sublime d'un Pasteur selon le cœur de Dieu. Sa correspondance nous le montre inlassable dans ce travail, réalisant des progrès rapides et s'élevant jusqu'à la sainteté consommée.

1. - écueils, combats, éPreuves.

Un " extreme desir " pressait le saint évêque ; il l'exprime en ces termes : " O Dieu ! mon Dieu me face tel, que tout ce que j'employe a mon usage soit rapporté a son service, et que ma vie soit tellement sienne, que ce qui sert a la maintenir puisse estre dit servir a sa divine Majesté . " L'amour divin, disait-il, devait seul entrer en son cœur, et celui-ci ne s'ouvrir que par la charité . Cependant, il rencontrait des obstacles, essuyait des combats, subissait des épreuves; à tout, il mit bon ordre.

Malgré ses travaux, ses voyages, ses prédications, la conduite des âmes et les continuels imprévus qui morcelaient son temps, notre Saint eut toujours l'œil ouvert sur sa vie intérieure. Pour d'autres, ces mille affaires eussent été un écueil ; pour lui, elles étaient une sorte d'appel qui le ramenait au dedans. Qu'on l'environne et qu'on le tire en tous sens, son " cœur est solitaire et plein de desir de vivre... tout pour ce saint amour, qui est son unique pretention . " Bien plus : " tout plein de petites traverses et secrettes contradictions qui sont survenuës a ma tranquillité, " dit-il, " me donnent une si douce et suave tranquillité que rien plus, et me presagent le prochain establissement de mon ame en son Dieu ." Pourtant, son corps sent la fatigue et son âme n'échappe pas à une certaine lassitude. Au cours de ses tournées pastorales, par exemple, il avoue à la baronne de Chantal : "Si ce n'a esté a cheval ou en quelques resveilz de la nuit, je n'ay point eu de loysir de repenser a moy et considerer le train de mon cœur... Tous les soirs, quand je me retire, je ne puis remuer ni mon cors ni mon esprit, tant je suis las par tout; et le matin, je suis plus gay que jamais ." Il s'en tire avec sa charmante belle humeur ; mais le corps s'épuise et l'esprit risque de perdre son recueillement dans ce surmenage où, de son propre aveu, l'évêque ne tient " point du tout d'ordre, de mesure, de rayson . " - Aussi quand, à son retour, il veut revoir son âme, elle lui " fait grande compassion ; " il la trouve si maigre et desfaitte qu'elle ressemble a la mort. " Et la raison de ce dépérissement la voici : " Je croy bien, elle n'avoit presque pas eü un moment pour respirer quattr'ou cinq mois durant . " Grande souffrance pour un homme si puissamment attiré à la vie intérieure !...

François de Sales ,- certains passages de ses Lettres le prouvent - ne goûta pas toujours les consolations divines ; il connut les délaissements de Dieu, la lutte, la tentation. Le 30 janvier 1606 il écrit : " J'ay souffert des grandes secheresses et derelictions, non toutefois longues, car mon Dieu m'est si doux, qu'il ne se passe jour qu'il ne me flatte pour me gaigner a Luy " De là, il prend occasion de s'humilier : " Miserable que je suis ! je ne correspons point a la fidelité de l'amour qu'il me tesmoigne ." - Bien des années plus tard, il confessera un jour que son âme est " plus sterile que le desert, " quoiqu'elle ait " un certain petit, insensible sentiment de ne vouloir plus vivre selon la nature, mais... selon la foy, l'esperance et la charité ""

L'esprit infernal, " qui va par tout... furetant et brouillant pour voir s'il pourroit treuver quelque porte ouverte," poursuivit parfois notre Saint de ses suggestions ; lui-même le confie à Mme de Chantal en la rassurant au sujet de ses " tentations contre la foy et l'Eglise. " Ce "malin forgeron de semblables besoignes a fait cela avec plusieurs Saints et avec une infinité de bonnes ames que je connois, et avec la mienne qui ne vaut rien et que je ne connois pas . " - Tel jour, après deux mois " de suavité" malgré des incessantes traverses et grosses et petites, " son esprit se couvre soudain de nuages ; le lendemain, il célèbre " la sainte Messe " et, aussitôt, " tout est serein et clair . " - Il lui arriva de redouter la souffrance et de trembler à la vue des croix qui se dressaient devant lui; alors, que dira-t-il ? " Ma chair fremit, mais mon cœur les adore ." - Un peu plus tard, " mille vaines apprehensions et tristesses " le hantèrent " durant plusieurs jours, lesquelles neanmoins ne touchoyent que la peau de son cœur et non point l'interieur ; " il les comparait aux " frissonnemens qui arrivent au premier sentiment de quelque froidure , " - C'est encore " une petite inquietude pour un affaire qui ne meritoit " pas une pensée et qui cependant le tourmenta jusqu'à lui faire " perdre deux bonnes heures de sommeil. " Inquiétude d'un vray petit enfant, " et dont il se moque ; " mais de treuver le chemin d'en sortir, nulle nouvelle." L'humilité en fait son profit : " Apres cela, " écrit le Saint, " je me sens consolé de cette connoissance experimentale que Dieu me donne de moy- mesme . "

Voilà maintenant François de Sales aux prises avec les impuissances de la volonté. Il veut consoler la baronne de Chantal de celles dont elle se plaint : " Vous n'aves pas seule cette croix, " lui dit-il. " C'est la verité; hier tout le jour et toute cette nuit, j'en ay porté une pareille, non pas en ma teste, mais en mon cœur ; mais maintenant elle m'est ostee par la confession que je viens de faire. Il " est vray, hier tout le jour j'avois une volonté si impuissante que je crois qu'un ciron l'eust abbatue ." - Le vent de l'orgueil ne l'aurait-il pas quelquefois secoué ? car un jour il s'écrie : " O Seigneur, sauves-nous ; commandés a ces vens de vanité, et une grande tranquillité se fera ! "

Quand son " ame est a recoy " au pied de la Croix, mille suavités lui arrivent de la " rosee vermeille " qui en découle ; mais, à peine s'en éloigne-t-il d'un pas, que le vent recommence... " C'est que, dit-il, " moy, qui suis logé un peu bien haut en cette charge d'Evesque, j'en reçois plus d'incommodités . "

Une autre confidence à sa chère Fille nous le montre en proie à une tentation assez violente à la suite d'une conversation. Il y avait protesté que, fùt-il " heritier d'un duché,"

il choisirait l'état ecclésiastique, tant il l'aimait. Sur ce, " il lui arriva un desbat dans l'ame, que si, que non, qui dura quelque tems. Je le voyois, ce me sembloit, " ajoute-t-il en souriant, " la bas, bien bas, au fin fond de la partie inferieure de l'ame, qui s'enfloit comme un crapaud. Je m'en mocquay, et ne voulus pas seulement penser si j'y pensois ; il alla tost en fumee et je ne le vis plus. La verité est que je cuiday m'en importuner, et j'eusse tout gasté ; mais en fin je pensay en moy mesme que je ne meritois pas d'avoir une paix si haute que l'ennemy n'osast pas regarder de loin mes murailles . "

La voilà bien cette âme vaillante de François de Sales ! et voilà bien aussi sa tactique en présence de la tentation : il ne lutte pas corps à corps avec elle, il ne " s'entortille " pas ; mais, usant de " diversions ", il s'en moque et passe outre . Lutte contre les tentations du démon, lutte aussi contre lui-même. Sa douceur inaltérable, François la conquit à la pointe de l'épée. Cet homme si tranquille, si modéré, si courtois, insensible, semblait-il, aux injures, souriant aux affronts comme aux témoignages de bienveillance, avait un tempérament bouillant, un cœur chaud, une nature délicate et impressionnable : s'il fut si doux, c'est qu'il fut un héros. écoutons un de ses aveux - il fait si bon entendre ceux d'un tel Saint ! - à l'Archevêque de Bourges : " Il ne faut point tesmoigner de mescontentement " en chaire, " s'il est possible ; mais au moins point de cholere, comme je fis le jour de Nostre Dame," à Dijon, " quand on sonna avant que j'eusse achevé. Ce fut une faute, sans doute avec plusieurs autres . " Ailleurs il écrit : " Je ne me suis mis en cholere, pour justement que ç'ayt esté, que je n'aye reconneu par apres que j'eusse encores plus justement fait de ne me point courroucer ." Et lorsque, en 1617, des insolents munis de haches s'acharnaient contre la bâtisse du monastère de la Visitation, le Fondateur, appelé sur les lieux, confia ensuite à un ami : " Je fus esmeu a la verité, mais je retins toute mon esmotion, et confessay ma foiblesse a nostre Mere ... "

Précieuses confidences ! elles prouvent que François de Sales ne parvint à maîtriser ses premiers mouvements qu'au prix d'efforts soutenus, d'une volonté magnanime et d'une résistance héroïque.

La souffrance et la croix - ces agents les plus actifs de la sanctification des âmes -accompagnèrent notre Saint tout le long de sa vie apostolique et de son épiscopat. La " contradiction domestique " due à ses plus familiers.venait fréquemment s'ajouter à celle du dehors et aux traverses, aux calomnies, aux soupçons rappelés plus haut. " Je ne fay que m'en rire quand je m'en resouviens, qui est fort peu souvent, " disait-il. Mais s'il était "insensible aux injures et mauvaises opinions qu'on avait de lui " , il souffrait de la malice des hommes.

Le grand tourment des Saints fut, celui de toute sa carrière de Prêtre et d'évêque : l'offense à Dieu, l'obstination des hérétiques, la perte des âmes lui arrachent des gémissements. Les larmes lui montent aux yeux quand il considère sa " babilonique Geneve calviniste " qui lui ferme ses portes pendant qu'il lui tend les bras, et de son cœur d'apôtre s'échappe ce cri angoissé : " Domine, aut convertatur, aut evertatur ;

sed, pro tua pietate, potius convertatur !... " - Son horreur du péché, sa connaissance de la Bonté divine, en attisant les ardeurs de son zèle ajoutent à l'acuité de son intime souffrance : " Que de douleurs a mon ame ! " s'exclame-t-il en apprenant une apostasie; et il ajoute : " Toutes les eaux de la mer d'Angleterre n'esteindront jamais les flammes de ma dilection, tandis qu'il me pourra rester quelque esperance du retour de ce malheureux a l'Eglise et a la voye de son salut eternel ".

Dieu, de son côté, activait le travail par les déchirements du cœur, les deuils parfois inattendus et accompagnés de circonstances qui les rendaient plus cruels ; le cœur si délicat de François de Sales, frappé dans ses affections les plus chères, souffrait plus encore du chagrin de ceux qu'il aimait. A la mort de sa jeune sœur, il songe aussitôt à la douleur de Mme de Boisy et de la baronne de Chantal; au décès de Bernard, objet de ses prédilections fraternelles, il redoute surtout, au milieu de ses larmes, le coup terrible qu'il va porter à la ".pauvre petite veuve " et à sa mère.

Mais à mesure que Dieu tirait " a soy, piece apres piece, les thresors" que notre Saint-avait ici-bas, il l'y tirait toujours plus lui-même ; jamais François ne se retournait vers Lui " avec plus de sentiment .d'amour " que lorsqu'il se sentait " frappé , " et de ses lèvres comme de sa plume ne sortait qu'un mot : " Ouy, Pere, car ainsy il a esté aggreable devant vous. Et, " ajoutait-il, " nous n'avons aussi a dire autre chose en tout ce que Dieu fait, sinon : " Amen, " car Dieu est bon et fait toutes choses en sa bonté ." Doux et harmonieux refrain de l'amour, jouissant ou souffrant, que François de Sales chanta au Seigneur toute sa vie.

2. - Les moyens.

Pour parer aux écueils d'une vie de surmenage, pour vaincre les tentations et triompher de lui-même, pour se posséder dans une imperturbable paix et garder la sérénité dans la contradiction et la souffrance, l'évêque de Genève employa plusieurs moyens. Un règlement fixait ses principaux exercices, sans toutefois le gêner en celui de la charité ; en l'envoyant à Mgr Frémyot, il lui écrivait : " Je vous confesse que je n'ay point de scrupule de me desregler de mon reglement quand c'est le service de mes brebis qui m'occupe... Nous devons dire avec le grand Evesque d'Hippone : " Amor meus, pondus meum . "

Chaque année, pendant plusieurs jours, le saint Prélat avait recours à la retraite " pour rasseoir son pauvre esprit tout tempesté de tant d'affaires, se revoir par tout et remettre toutes les pieces de son cœur en leur place . " C'est ce qu'il projetait de faire en 1606 à Chambéry, avant d'y prêcher le Carême, sous la direction du P. Fourier, Recteur des Jésuites. Quelques jours plus tard, il rend compte de cette retraite à la baronne de Chantal : " Vrayement, j'ay eu de grans sentimens ces jours passés, des infinies obligations que j'ay a Dieu, et, avec mille douceurs, j'ay resolu derechef de le servir avec le plus de fidelité " qu'il me sera possible et de tenir mon ame plus continuellement en sa divine presence ; et avec tout cela, je me sens une certaine allegresse, non point impetueuse, mais, ce me semble, efficace pour entreprendre ce mien amendement . " - L'année suivante, au mois d'août, il fait avec le même Père une revue de sa " pauvr'ame, a prendre, " dit-il, " despuis que je suis en cette charge ; mais il me semble que je ne me confondis pas asses selon le merite de la cause. Sans doute j'ay bien besoin de la sainte humilité . "

La fin de l'année, les grands anniversaires de son ordination ou de son sacre sont encore pour François de Sales l'occasion de se ressaisir, de s'humilier, de se renouveler. Il se met en face de ses devoirs, se rappelle ses résolutions et, sous le regard de son divin Maître, il scrute son âme jusque dans ses profondeurs ; alors, aux sentiments de confusion, se joint toujours celui d'une immense confiance : " Dieu est bon, " écrivait-il en un anniversaire de sa consécration épiscopale, " il void la grandeur de ma charge et la vanité de mes forces ; c'est pourquoy je dis : Je ne crains pas d'une crainte qui oste le courage, parce que j'ay un bon Maistre . "

L'humilité, qui lui fut si chère, allait de pair avec une très exacte vigilance. Sans scrupule, mais avec cette délicatesse de conscience qu'inspire l'amour, il surveillait les moindres mouvements de son cœur et discernait les plus légères imperfections ; aussitôt, il profitait de celles-ci pour s'abaisser : " Mon exterieur et, ce qui est le pis, mes deportemens sont pleins d'une grande varieté d'imperfections," avouait-il à Mme de Chantal, " et le bien que je veux, je ne le fay pas . " Sa volonté, cependant. reste "

inviolable ; " dès lors, il ne s'attriste ni ne s'inquiète : " Je ne sçai comme je suis fait, " confia-t.-il un jour à la sainte Baronne ; " encor que je me sens miserable je ne m'en trouble point, et quelquefois j'en suis joyeux, pensant que je suis une vraye bonne besoigne pour la misericorde de Dieu . " - Avec la même lovauté, il reconnaît que dans l'administration du diocèse il fait " des fautes par ignorance et imbecillité, parce qu'il ne sait " pas tous-jours bien rencontrer le " bon biais ; " et il prend occasion de sa prétendue " insuffisance " pour se mettre plus bas encore. L'oraison fut l'un de ses exercices préférés :

par elle il tenait son âme à distance du créé et toujours plus étroitement unie à Dieu ; c'est par elle surtout qu'il entretint sa vie intérieure et y fit de si merveilleux progrès. Son esprit sérieux et réfléchi, sa foi sereine et sans raisonnement, sa pénétration des divins mystères, son cœur ardent et tendre, son habitude du recueillement, sa droiture, sa simplicité dans ses rapports avec Notre-Seigneur et sa filiale confiance en Lui, rendaient notre Saint très apte à faire oraison. Dans son Règlement épiscopal, il s'en prescrivit une heure chaque matin avant sa Messe ; plus d'une fois, sans doute, il dut l'abréger, l'omettre même pour servir les âmes qui venaient à lui. C'était à regret ; n'estimait-il pas son plus grand " bonheur d'estre la, seul a seul avec Dieu, sans que personne sût ce qui se passait entre Dieu et son cœur ? "

Depuis le premier voyage de Mme de Chantal en Savoie (mai 1605), le saint évêque semble s'être adonné plus encore à l'oraison ; sa Fille spirituelle dut l'y engager, .car le 21 juillet, il lui dit quelques-unes des pensées qui l'ont occupé " en l'heure du matin que vous voules, " écrit-il, " que je reserve pour ma chetifve ame . " Plus tard - en 1607 -la Baronne lui demande s'il fait l'oraison, et voici sa réponse : " Ouy, ma Fille, par la grace de Dieu, je puis dire maintenant mieux que ci devant, que je fay d'orayson mentale, parce que je ne manque pas un seul jour sans cela, si ce n'est quelquefois le Dimanche pour satisfaire aux confessions. Et si, Dieu me donne la force de me lever quelquefois devant le jour pour cet effect, quand je prevoy. la multitude des embarrassemens du jour ; et tout cela gayement ; et me semble que je m'y affectionne, et voudrois bien pouvoir en faire deux fois le jour, mays il ne m'est pas possible . " En mai 1609, il écrit à sa chère Fille qu'il est " un peu plus a l'orayson qu'a l'ordinaire, " et quelques mois après il l'assure qu'il " ne manque point a la promesse faite de l'orayson . "

Quelle fut la méthode de François de Sales pour cet exercice, on peut assez facilement le déduire de celle qu'il enseignait à ses enfants spirituels et de ses confidences à Mme de Chantal. Très fidèle à préparer le sujet de son oraison, il ne craignait .pas, aux heures d'aridité, d'user d'un livre. En novembre 1604, il encourage ainsi l'Abbesse du Puits-d'Orbe : " Serves-vous du livre quand vous verres vostre esprit las ; c'est a dire, lises un petit et puis medités, et puis relises encor un petit et puis medités, jusques a la fin de vostre demie heure... Je l'ay ainsy essayé et m'en suis bien treuvé . "

A la baronne de Chantal, il recommande en 1606 de ne pas se départir du " grand chemin," et de " nostre medhode " : elle se servira de l'imagination et de l'entendement, mais seulement pour esmouvoir la volonté ; la première sera " fort simple, et comme servant d'esguille pour enfiler dans nostre esprit ses affections et resolutions . " Quelques mois plus tard, le saint Directeur revient là-dessus et confirme ce qu'il a écrit précédemment : " Si vostre volonté, " ajoute-t-il, " sans violence, court avec ses affections, il n'est pas besoin de s'amuser aux considerations ; mais parce que cela n'arrive pas ordinairement a nous autres imparfaitz, il est. force de recourir aux considerations encor pour un peu. " Et il résume : " Vous deves vous abstenir... des imaginations violentes, particularisees et longues... " elles seront comme un simple passage de la distraction au recueillement. Et tout de mesme des applications de l'entendement, car aussi ne se font-elles que pour esmouvoir les affections, et les affections pour les resolutions, et les resolutions pour l'exercice, et l'exercice pour l'accomplissement de la volonté de Dieu, en laquelle nostr'ame se doit fondre et resoudre . "

Cependant, la sainte veuve, qui fréquentait le Carmel de Dijon, y recevait souvent des "preceptes de l'orayson " qu'elle soumettait ensuite à son Guide. On lui avait suggéré, paraît-il, de se mettre devant Dieu " sans praeparation ni "dessein," d'en " sortir sans action de grace, sans offrande, sans priere expresse." François de Sales, répond le 11 mars 1610, que tout cela lui " est un peu dur. " Il lui est bien arrivé deux ou trois fois, sans préparation préalable, de se trouver " extremement bien aupres de sa Majesté, avec une seule tres simple et continuelle affection d'un amour presque'imperceptible mais tres doux; " il n'oserait pas, néanmoins, en faire une règle générale : il aime le " grand chemin " et " le train des saintz devanciers." Toutefois, il demande des renseignements plus précis et se déclare prêt à se "demettre de son sentiment, " pour " suivre, " dit-il, " celuy de ceux qui en doivent par toute rayson plus sçavoir que moy. "

Une lettre écrite deux mois auparavant (16 janvier 1610) est particulièrement intéressante pour le sujet qui nous occupe . Le Saint y approuve la " façon d'orayson " de sa Fille spirituelle, qui depuis quatre ans s'est beaucoup simplifiée : " Soyes seulement bien fidelle," lui dit-il, a " demeurer aupres de Dieu en cette douce et tranquille " attention de cœur, et en ce doux endormissement entre les bras de sa providence et en ce doux acquiescement a sa sainte volonté. " Un peu plus loin, il reprend sa pensée et la développe en deux belles pages qui nous éclairent sur sa manière propre de faire oraison, non moins que sur celle de sainte Jeanne de Chantal : on les retrouve en partie dans le Traitté de l'Amour de Dieu . François de Sales, sûr de l'attrait du Saint-Esprit en cette âme si étroitement unie à la sienne, ne cessera plus de lui recommander cette " façon d'orayson " et de l'y affermir, insistant toujours plus, malgré les doutes qui la troublaient parfois, sur la simplicité du regard et " l'abandonnement " total d'elle-même à Dieu .

Son oraison à lui fut toujours cordiale, " amoureuse ", faite beaucoup plus d'affections ardentes que de considérations prolongées. Notre-Seigneur s'y communiquait à son Serviteur d'une façon très intime et pénétrante, l'inondait de ses lumières, lui faisait voir et goûter, combien il est doux à ceux qui le cherchent. Les Lettres du saint évêque à Jeanne de Chantal sont souvent des esquisses ou la prolongation de son entretien avec Dieu : son cœur s'épanche en colloques affectueux, son âme monte pour se plonger dans la contemplation de tel ou tel mystère, son esprit semble oublier tout le reste pour s'absorber dans l'Infini. C'est toujours l'amour qui domine, mais un amour qui ne se contente pas de douces effusions : François de Sales se sent pressé " de nouveaux et puissans desirs de servir le tres saint " amour de Dieu avec tout le zele qui luy sera possible ; " il fait des " exercices de resignation nonpareilz" et accepte la volonté divine " avec toutes les croix qu'elle presente ; " il se dépouille toujours davantage de ce qu'il découvre en lui de terrestre et d'humain, pour laisser sa vie et tout ce qu'il est " a la pure disposition de la divine Providence . "

A mesure qu'il avance, l'oraison du bienheureux évêque se simplifie : c'est l'entretien de l'enfant avec son Père, ou le silencieux cœur à cœur avec Lui. Il estime, en effet, qu' " il n'est pas besoin d'user de paroles, mesme interieures ; il suffit," dit-il. " d'eslancer son cœur ou de le reposer sur Nostre Seigneur ; " ou encore, " de regarder amoureusement ce divin Amoureux de nos ames, car entre les amans, les yeux parlent mieux que la langue . " A certains jours, François plonge dans " le costé ouvert de Nostre Seigneur, " et voyant "son Cœur " sacré, tantôt il souhaite l'échange de celui-ci contre le sien, tantôt il veut aller prendre dans la " poitrine ouverte " du Sauveur ce Cœur adorable , tantôt il veut s'y loger à jamais " de cœur, d'intention et de confiance ; " alors, concentrant son regard et s'abîmant en ce Foyer de charité, il conclut : "

Tout en luy, tout par luy, tout avec luy, tout pour luy, tout luy . " Dès sa jeunesse, François de Sales avait, comme saint Jean, pris sur le Cœur de Jésus un tranquille et doux repos : comment ce Cœur sacré aurait-il pu ne pas se révéler à lui ?

Vers la fin de sa vie, les attributs divins et l'éternité semblent devenir l'occupation intérieure habituelle de notre Saint. Le regard sur Dieu le " ravit a la dilection souveraine ; " la contemplation de son incompréhensible grandeur lui cause d'ineffables joies, il y cache sa " petitesse...; comme un petit poussin tout couvert des aisles de sa mere demeure en asseurance et tout chaudement, " il repose son cœur " sous la douce et amoureuse providence de Nostre Seigneur. " Là, dans la cessation de tout acte, de toute opération, de toute pensée, l'oraison du grand évêque devient un " escoulement de cœur en l'eternité et en l'Eternel . "

La " retraitte spirituelle " et les retours fréquents de l'âme vers Dieu, que François de Sales recommande si fort à sa Philothée, étaient à la fois pour lui une préparation à l'oraison et l'un des moyens les plus efficaces pour sauvegarder sa vie intérieure. " Ces trois jours passés, " écrivait-il en 1607, " j'ay eu un playsir non pareil a penser au grand honneur qu'un cœur a de parler seul a seul a son Dieu, a cet Estre souverain, immense et infini. Ouy, car ce que le cœur dit a Dieu, nul ne le sçait que Dieu mesme... Ne voyla pas un merveiJleux secret ?.. "

Dans " cette solitude mentale," notre Saint converse avec son Hôte divin ; toutes les créatures ont pour lui un langage, l'aident à monter jusqu'au Créateur, ou l'invitent à descendre au dedans de lui-même. S'il est en tournée pastorale parmi les " plus hautes et aspres montaignes " de son diocèse, il entend " les chevreuilz et chamois " qui, courant " ça et la parmi les effroyables glaces, annoncent les .louanges divines et disent de belles choses . " Si on lui raconte la mort d'un berger tombé dans un précipice "pour recourir une sienne vache qui s'estoit esgaree, il s'écrie : " Quelz esguillons pour moy !... Ces glaces me devoyent elles pas ou geler de crainte ou brusler d'amour ?.. " S'il traverse le Léman " en une petite barquette, " il se réjouit de n'avoir, , sur cet " ais de trois doigtz, " d'autre sûr appui que la Providence . - François de Sales est un Voyant dont le regard ' plonge en Dieu et dont l'amour va de toutes choses à Lui.

C'est assurément dans ce commerce habituel avec l'Invisible et dans son union avec Lui toujours croissante et toujours plus profonde, qu'il faut chercher l'origine des ardeurs conquérantes de notre Saint, de son courage indomptable, de sa patience à toute épreuve, de cette charité qui ne se lassait jamais, de cette activité qui le consuma. Là aussi est le secret de son influence et de son ascendant sur les âmes : il exerçait un charme divin ; son regard, sa personne, ses paroles respiraient Dieu et donnaient Dieu ; le voir, l'approcher, lui parler ou l'entendre, c'était recevoir quelque chose de ce Dieu tout amour dont il était si pleinement possédé.

3. - Une aide à la sainteté.

Le 8 décembre 1613, dans un billet à la Mère de Chantal, le saint évêque rappelait les souvenirs de son sacre, et après s'être humilié d'avoir, disait-il, si peu correspondu aux résolutions prises alors, il ajoutait : " J'y réfléchis cependant sans perdre courage ; au contraire, j'en ai beaucoup, et d'autant plus que Notre-Seigneur m'a donné " une aide qui non seulement m'est semblable, mais qui est une même chose avec moi, de telle sorte qu'elle et moi ne sommes qu'un en un seul esprit . " En ces lignes, nous. avons, clairement indiquée, la mission - si l'on peut ainsi dire - de sainte Jeanne-Françoise de Chantal auprès de son Bienheureux Père.

Celle-ci lui doit tout, nous l'avons vu ; mais, dans les desseins du Seigneur, elle aussi devait avoir une large part dans la sanctification de François de Sales qui, dès le début, ne craint pas de l'assurer que son affection pour elle lui " est extremement prouffitable ." Au contact de cette âme de choix, il s'élève jusqu'au suprême degré de l'amour divin ; tous deux s'entr'aident, se soutiennent, s'excitent, se rapprochent de l'éternel Foyer de leur amitié, dont ils étaient l'un pour l'autre un pur rayonnement. Comme ils se donnent réciproquement à Notre-Seigneur ! Que de souhaits pour leur avancement au saint amour !... " J'ay le cœur bon, " lisons-nous à la date du 14 septembre 1605, " et j'espere de le rendre encores meilleur selon vostre désir. Mon Dieu, que je lis avec beaucoup de consolation les parolles que vous m'escrivistes, que vous desiries de la perfection a mon ame presque plus qu'a la vostre : c' est une vraye fille spirituelle, cela. Mais faites courir vostre imagination tant que vous voudres, elle ne sçauroit atteindre ou ma volonté me porte, pour vous souhaitter de l'amour de Dieu . "

Ce souci de la perfection de son Directeur est si grand chez la Baronne, qu'elle va jusqu'à lui recommander tantôt l'humilité, tantôt l'assiduité à l'oraison ; et le Saint, encourageant ces prévenances filiales, en témoigne sa reconnaissance :

" Je fay et feray ce que vous m'aves demandé pour mon âme, n'en doutes point; et vous remercie du zele que vous aves pour son bien, qui est indivis avec celuy de la vostre, si vostre et mien se peut dire entre nous pour ce regard . "

Ainsi, tout est mis en commun: ils ne prient jamais l'un sans l'autre, ils ne font aucune bonne œuvre sans que chacun y ait une part égale de mérite. Ils se réjouissent ensemble de leurs consolations, ensemble aussi ils portent leurs croix ; le Père aime surnaturellement celles de sa Fille et veut qu'en retour, celle-ci aime les siennes ; tous deux, à l'heure de la souffrance surtout, se remettent à Dieu. " Je ne veux pas nier que je ne sois marri de vostre " fievre," écrivait le Saint en mai 1615, pendant que la santé de la Mère de Chantal, alors à Lyon, lui inspirait des inquiétudes angoissantes ; " mays ne vous mettes nullement en peyne de ma peyne, car vous me connoisses : je " suis homme pour souffrir, sans souffrir, tout ce qu'il plaira a Dieu faire de vous comme de moy. Helas ! il ne faut point de replique ni de fleschissement. Je confesse devant le Ciel et les Anges que vous m'estes pretieuse comme moy mesme; mays cela ne m'oste point la tres resolue resolution d'acquiescer pleinement en la volonté divine. Nous voulons servir Dieu en ce monde, icy et la, de tout ce que nous sommes ; s'il juge mieux que nous soyons en ce monde ou en l'autre, ou tous deux, sa tressainte Volonté soit faite . "

L'un des deux cœurs se sent-il porté par une inspiration extraordinaire et soudaine à plus de. pureté et de perfection, l'autre reçoit aussitôt la même grâce : " pour nous faire connoistre, " assure le Saint, " qu'il ne faut qu'une inspiration d'une mesme chose a un mesme cœur, et que, par l'unité de l'inspiration, nous sçachions que la souveraine Providence veut que nous soyons une mesme ame, pour la poursuite d'une mesme œuvre et pour la pureté de nostre perfection . "

Par cette admirable fusion, l' " unique cœur " du Père et de la Fille devient, comme l'avait pressenti François de Sales, " extraordinairement hardi, brave, courageux, constant et amoureux en son Createur et son Sauveur ; " il fait de continuels efforts pour se sanctifier " et rendre des grans services a Dieu et au prochain ; " se livrant sans cesse à " ce feu sacré qui change tout en soy," il se transforme tout en amour ; alors, ce vœu du saint Evêque est accompli: Que " nous ne soyons plus aymans, mais amour; non plus deux, mais un seul nous mesme, puisque l'amour unit toutes choses en la souveraine Unité ,"

Dieu comme point de départ, Dieu comme but, Dieu pour objet unique : c'est en Lui que cette amitié idéale et sublime ira s'abîmer, car François de Sales et Jeanne de Chantal aspirent " incessamment " à être " unis au Cœur souverain de nostre Sauveur". et au triomphe de son amour sur toutes leurs affections et pensees . " Mais, comme " la gloire de ce saint amour consiste a brusler et consumer tout ce qui n'est pas luy mesme " et qu' "il s'exalte sur nostre aneantissement ," l'heure semble venue de "faire une plus entiere circoncision " du cœur, pour " l'appliquer a recevoir plus purement et parfaitement l'amour sacré ." Grâce à Celui qui l'a faite, l'unité entre le Père et la Fille est " indivisible ; " elle subsiste dans l'absence, et la présence n'y peut rien ajouter : " Combien de fois vous ay je dit," écrivait le Saint en 1615, " que le ciel et la terre ne sont pas en asses grande distance pour esloigner les cœurs que Nostre Seigneur a jointz ?.. "

Pour lui, son dégagement est complet ; mais quelques passages de ses Lettres laissent entrevoir chez celle qu'il voulait " tout angelique ," un besoin de pousser plus loin encore la " circoncision ". Le séjour de plusieurs mois à Lyon, où elle a souffert de l'éloignement de son Directeur et Père, lui a montré que. son indifférence n'est pas absolue ; elle-même le reconnaît, et Dieu l'invite à un plus entier dépouillement. Pour tous deux, d'ailleurs, se préparent, après des douleurs poignantes, de nouveaux et nombreux travaux ; le service de la gloire divine les tiendra éloignés l'un de l'autre, puis viendra pour la Mère de Chantal le suprême sacrifice. - Pendant la neuvaine de la Pentecôte 1616, ils s'absorbent dans la retraite. L'évêque, malade, ne peut qu'à distance suivre celle de la Fondatrice ; mais l'Esprit d'amour, sans intermédiaire, opère et triomphe en l'un et en l'autre : celle-ci sort de sa solitude dépouillée de tout ; celui-là, transformé en Dieu. Désormais, ce sera toujours la même confiance affectueuse, le même intérêt réciproque, la même "indivisible unité, " mais unité qui s'affirmera dans le sacrifice toujours plus complet de tout eux-mêmes à l'amour et au bon plaisir divins. Ainsi totalement immolés et vides de toute multiplicité, ils n'ont plus " au cœur que la souveraine unité de la tressainte Trinité, " car Dieu a tiré " tout a soy, en soy et pour soy . " Ensemble, le Père et la Fille poursuivent leur route vers le Ciel, et tandis que la seconde continue de gravir l'âpre montée du Calvaire, le premier achève sa consommation en sainteté.

Dans les dernières années de sa carrière ici-bas - exceptionnellement laborieuses et tourmentées -, François de Sales semble ne plus vivre sur la terre, rien ne paraît plus le toucher, il se sent " invincible aux evenemens de ce monde , " son âme est établie dans une paix toute céleste. La Bonté divine l'inonde de ses grâces et lui inspire un amour croissant pour les " maximes du christianisme; " leur beauté le transporte, " m'estant advis, " écrit-il, que la haut on chante avec une joye incomparable : " Bienheureux les pauvres d'esprit, car a eux appartient le Royaume des cieux " Ce Royaume des cieux, qui pour lui est si proche, il l'entrevoit déjà. En janvier 1620, il fait une " reveuë pour un renouvellement extraordinaire que Nostre Seigneur, " dit-il, " m'invite de faire, affin qu'a mesure que ces annees perissables passent, je me prepare aux eternelles . " Ses pensées sont toutes tournées du côté de l'éternité; par charité et par devoir, il se prête aux hommes et aux affaires, mais son regard perce les voiles et son cœur vit au delà. Il voit Dieu qui, par toutes " ces alternatives, " le "conduit a la ferme et invariable tranquillité de l'eternel sejour " où il allait entrer, le 28 décembre 1622, pour s'abîmer à jamais dans cet Amour infini pour lequel il avait vécu, agi, souffert, et pour la gloire duquel il s'était sacrifié en se donnant sans mesure aux âmes.

VI L'ECRIVAIN

Les Lettres de saint François de Sales sont un fonds. inépuisable de doctrine. S'il y est surtout le maître consommé de l'ascétisme et, çà et là, de la mystique, on y retrouve aussi le parfait théologien, par la sûreté de ses décisions et l'exposé lumineux et limpide de quelques-uns de nos dogmes catholiques. Cette lettre où le saint Docteur répond avec autant de clarté que d'aisance à la question : " Qu'est-ce que Dieu ? " et celle où il explique, à l'aide de comparaisons familières, l'insondable mystère de l'auguste Trinité , en sont un exemple. Telle autre, sur la manière d'interpréter l'écriture , rappelle le vaillant polémiste des Controverses ; tandis.

que celle où il trace avec une rare sagesse les relations mutuelles de l'autorité religieuse et du pouvoir civil est, par anticipation, un " merveilleux commentaire de l'Encyclique de Grégoire XVI, Mirari vos, du Syllabus et des allocutions et Encycliques de Pie IX . "

Ascète, mystique, théologien, l'évêque de Genève ne se montre pas moins, dans sa correspondance, profond psychologue, par sa pénétration jusqu'aux plus intimes replis des âmes ; moraliste original, par ses fines observations, ses délicates analyses des sentiments et de la conscience et la manière pittoresque avec laquelle il les décrit; écrivain charmant et inimitable, au style plein de couleur, d'émotion et de vie. Dans ses Lettres surtout, François de Sales est vraiment lui-même ; il s'y fait voir tel qu'il est, et il peut le faire avec avantage, car rien de plus noble, de plus pur, de plus attachant que sa personnalité. Sa pensée, conçue en pleine lumière, se dégage sans effort, sereine et paisible ; son style est transparent comme sa pensée et chaud comme son cœur. Or, le cœur de François de Sales vit dans une atmosphère divine, l'amour de Dieu est son élément;

c'est, le plus souvent, pour lui qu'il écrit, ou pour l'amour des âmes: comment pourrait-il écrire autre chose que ce qu'il pense et ce qu'il aime ? Aussi, sa langue est tendre et suave, mais non moins puissante et pleine d'énergie. Elle a tous les tons et prend toutes les nuances : langue unique dont un mot explique tout le charme et toute la force : c'est la langue de l'amour de Dieu.

Nul artifice dans son style, nul souci non plus de bien dire: sa pensée jaillit spontanée, fruit de ses méditations, de ses observations ou de son expérience; il la confie au papier avec une égale simplicité, soit qu'il traite des affaires du temps, soit qu'il parle des profonds secrets de l'éternité, ou qu'il révèle quelque chose des ineffables opérations de l'amour divin. Sa grande âme tressaille et palpite dans les moindres billets, toujours vivement éprise du vrai, du beau, du bien et uniquement soucieuse de gagner d'autres âmes à son Maître ou de servir le prochain ; âme vivante et parlante, qui résonne et nous apporte je ne sais quel écho attendrissant ; on n'y perçoit jamais l'accent d'une voix qui s'élève pour intimider, pour commander, pour s'imposer, ni celui de la nature qui cède à l'impatience ou à l'indignation. Sa méthode est toujours la même : inspirer, à la façon des Anges; attirer, à la manière de Dieu.

Le style de François de Sales ne manque cependant ni de nerf ni d'énergie. On pourrait citer certaines lettres aux ducs de Savoie et de Nemours - vrais modèles du genre - où, contraint de donner une leçon à ses princes, l'évêque le fait avec une impeccable sûreté de touche, sans que la vigueur ôte rien au respect ; ou encore cette autre à une fille spirituelle qui, au lieu d'écouter ses paternels avis, s'obstinait à suivre les conseils de la sagesse humaine, ennemie des maximes de l'évangile .

Ce ton haut et ferme que le Prélat ou le Directeur sait prendre au besoin, n'est jamais cassant ni autoritaire, de même que son style n'a jamais rien de brusque, de surexcité, d'impétueux. Qu'il traduise les sentiments de la joie ou de la douleur, il reste calme, paisible, reflétant la sérénité d'une âme pleinement soumise à la volonté divine, encore que vibrante des plus profondes émotions. Sa phrase, tour à tour alerte et vive, longue et pleine d'onction, pittoresque et gracieuse, grave et élevée, rend à merveille le discours intérieur: elle dit ce qu'elle veut dire.

Les portraits d'âmes tracés par la plume de François de Sales sont si vivants, il a su leur donner tant de coloris, que d'instinct on se sent pris de sympathie pour telle de ses dirigées, pendant que d'autres nous laissent indifférents. Il est impossible de ne pas entrer avec lui dans les intérêts de ses correspondants, de ne pas partager ses soucis ou ses sollicitudes, de ne pas sourire avec lui, de ne pas pleurer aussi avec lui et avec les cœurs brisés auxquels il apporte les consolations de sa foi, de sa piété, de sa tendresse. Voici, par exemple, une jeune femme frappée en plein bonheur par un deuil cruel : en lisant la lettre de condoléances que notre Saint lui adresse , on est ému de compassion comme lui, aux " tristes nouvelles," de cette, " viduité si prompte, si inopinee, si lamentable!..."

Dans cette correspondance, comme dans l' Introduction a la Vie devote et le Traitté de l'Amour de Dieu, apparaît le poète non moins que le peintre. Toutefois, le luxe d'images et de comparaisons qu'on lui reproche dans ces ouvrages ne se trouve pas dans ses Lettres, il y est rarement trop fleuri ou trop métaphorique ; cependant, il aime toujours la nature et la regarde de près, parce qu'il y perçoit le surnaturel et l'expression de ce qui est en Dieu, ou de ce qui devrait être dans le cœur de l'homme. Ainsi, l'imagination riche et riante de François de Sales se promène à travers les forêts et les prairies, au bord des grands fleuves ou des lacs bleus, dans les plaines verdoyantes et ensoleillées, ou sur les montagnes éblouissantes de neiges éternelles. Il entend le " tintamarre " de l'orage, le " frifil1is des feuilles, " le bourdonnement des abeilles, le gazouillement des ruisseaux. Les pigeons lui donnent une leçon de charité ; les petits oiseaux qui viennent manger leurs restes lui enseignent la discrétion ; et les alcyons, avec leur nid ouvert du côté du ciel, lui disent d'aspirer sans cesse vers Dieu pour ne pas être secoué par les flots des passions humaines . Il voit ses chères " avettes " faire le miel et la cire, tandis que les " guespes et mouches libertines vont par tout furetant, sucçant et picorant ; " parfois, pendant qu'il respire le parfum de la violette, du lis ou de la rose, il se détourne pour regarder la " blanche colombelle " qu'il aime tant, parce qu'elle lui parle d'innocence, de candeur, de simplicité, ou pour contempler le petit enfant endormi sur le sein de sa mère, symbole du repos qu'il veut prendre sur le Cœur de Jésus. .

Ajoutez à toutes ces qualités, le bon sens piquant, l'esprit, une franche bonhomie, une douce malice, une belle humeur constante. A court de nouvelles, il écrira à un ami qui en désire : "

Toutes nos nouvelles consistent en ce que nous n'en avons point . " Un autre l'invite à descendre chez lui à Paris : " Quant au logis, " répond-il, " il me faut laisser ou le fourrier du Roy me fourrera . " On s'inquiète autour de lui du départ soudain d'un favori du prince de Nemours : " Mays moy, qui n'ay ni le benefice de la prophetie ni le malefice de la curiosité, " écrit-il, " je le laisse aller et luy souhaite bon voyage et bonheur . " Ses amis le supplient de se défendre contre la calomnie qui l'attaque ; il s'y refuse : " Que gaigne-on de s'opposer aux " vens et aux vagues, sinon de l'escume ? " - Il engage sa sœur à regarder le Ciel, car aussi bien, " en cette terre, il n'y a que des vaines beautés et belles vanités ; " et à une fille spirituelle quelque peu présomptueuse il lance ce petit trait : " Je suis bien ayse que mes livres ont treuvé de l'acces en vostre esprit, qui estoit si brave que de croire quil se suffisoit a soymesme ; mays ce sont les livres du Pere ... " - Des visiteuses désirent voir de près la Congrégation naissante ;

le Fondateur les présente à la Mère de Chantal : "

Ces dames de Chamberi m'ont demandé permission" d'entrer ; je leur ay dit qu'oüy, pourveu qu'elles ne trainassent pas leur grande quëue.:. Elles sont bien bonnes femmes, la vanité sauve ."

Que de mots profonds, éloquents, pleins de sève dans leur laconisme, pourraient aussi être cités ! " Ces jours s'escoulent, l'eternité s'approche : passons si droit qu'elle nous soit heureuse . " – " Pour vivre content au pelerinage, il faut tenir presente a nos yeux l'esperance de l'arrivee en nostre patrie .." – " Dieu parlera pour ceux qui se taisent, il triomphera pour celles qui endureront, et il couronnera la patience d'un evenement salutaire . " " O qu'il est quelquefois bon d'estre affligé pour estre consolé, d'estre privé de ce que l'on ayme pour treuver ce que l'on doit aymer ! "

Concluons. Dans ses Lettres, François de Sales atteint à la véritable éloquence, parce que, sortante du cœur, elle va droit au cœur. On y trouve également la couleur et le trait : ici, c'est un tableau qu'il fait sans y penser ; là, une prière ou une élévation ; plus loin, la claire exposition d'un mystère, les conseils affectueux d'un père ou d'un ami ; et, mêlés un peu partout, les accents émus d'une voix aussi caressante que virile, qui s'attendrit sur la douleur, mais soulève en même temps les âmes vers l'idéal du sacrifice et la pensée des éternelles récompenses. Un grand évêque l'affirme : " L'éloquence et la belle âme de François de Sales éclatent dans ses Lettres comme dans tous ses écrits : l'écrivain et l'homme restent pour nous ce que nous les avons vus partout ailleurs ; et c'est à mon avis un grand fait, dans l'histoire des monuments de l'esprit humain, qu'un millier de lettres " - il faudrait aujourd'hui dire deux mille – " toutes destinées par leur auteur à rester ensevelies dans le silence de l'intimité, et au milieu desquelles on chercherait en vain, pour maintenir sa renommée intacte, pour laisser debout toute sa grandeur, un souvenir à éteindre, une ligne à retoucher ! "

Nous avons trop dit, et pourtant, nous n'avons donné qu'une idée bien imparfaite de cette correspondance. Il faut la lire, et la lire tout entière dans les onze volumes. de son édition complète et authentique, sous peine de voir François de Sales amoindri, sinon défiguré. Là seulement on trouvera sa physionomie vraie et complète : raison ferme et lumineuse, jugement pénétrant, simplicité de cœur unie au bon sens pratique, largeur de vues, franchise tempérée par une souriante bienveillance, fine bonhomie si heureusement alliée à la haute distinction du gentilhomme et du Prélat, fidélité au sol natal, dévouement à la famille, indéfectible tendresse dans les amitiés, légitime fierté du nom et de la race, amour sans limite de Dieu et des âmes, le tout vivifié et sanctifié par la surabondance de la grâce : en un mot, un rare et superbe exemplaire d'humanité et de sainteté.

La puissante influence que saint François de Sales a exercée de son temps n'a rien perdu de sa force, et, à lire cette correspondance on s'apercevra que la société moderne peut y trouver toujours son guide et son maître.

LES éDITEURS

Annecy, en la fête de Saint François de Sales

29 janvier 1923

SOURCES HISTORIQUES ET BIOGRAPHIQUES

I

IMPRIMéS

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ALLARD, Dictionnaire historique, chronologique, généalogique... du Dauphiné, de Guy Allard,... publié pour la première fois par H. Gariel,. Grenoble, 1864. Aller des Heiligen Römischen Reichs gehaltenen Reichstage, Abschiede und Satzungen,. Francfort am Mayn, 1720. ALLIER, L'ancien Bourbonnais, continué par A. Nlichel et L. Batissier,. Moulins, 1835-1838. Almanach général et historique du Dauphiné, de l'an 1788. Analectes pour servir à l'histoire ecclésiastique de la Belgique;Louvain,1881,1882,1886.Cf. REUSENS. ANDREAS VAL, Bibliotheca Belgica,. Louvain, 1643. Annales Franciscaines,. Paris, octobre 1887-juillet 1889. Cf. éDOUARD D'ALENçON. Année Dominicaine, tome 1er; Lyon, 1895. Année Sainte des Religieuses de la Visitation de Sainte Marie,tome 1er et unique; Anneci, 1689. Année Sainte des Religieuses de la Visitation Sainte-Marie,

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ARBAUMONT (d'), Armorial de la Chambre des Comptes [de Dijon]; Dijon, 1881. ARNAULD, Honorat de Bueil, seigneur de Racan ; 2e éd., 1901.

ARPAUD, Vie de Mgr Don Juste Guérin, religieux Barnabite de la Congrégation de Saint Paul, évêque et Prince de Genève; Annecy, 1837, et trad. ital., Milan, 1859. AULAGNE, La Réforme catholique du XVIIe siècle dans le diocèse de Limoges; Paris, 1906. AUVERGNE, Chronologie des évêques de Grenoble ; Grenoble, 1900. AVENET. Voir RICHELIEU.

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Lettre d'un gentil-homme Savoysien à un gentil-homme Lyonnois, sur la fausse allarme que Th. de Beze s'est donnée de la nouvelle de sa mort et conversion à la religion catholique, ou est aussi découverte la diversion que les Ministres de Geneve font pour fuyr la Conférence que leurs auditeurs avoyent demandée y estre fazcte touchant la Religion, ayant esté à leur sollicitation acceptée par les prédicateurs Catholiques l'année passée. Discours fort gratieux ; 1598. (Bibliothèque de Geneve, Ba 1614*.)

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