Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 54)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CHAPITRE XXXVII.

Comment les Anglois chevauchèrent tous les jours par montagnes et par déserts, cuidant trouver les Escots, jusques à la rivière de Tyne.

À cette entente que dit vous ai, fut adonc ordonné et accordé que chacun se trait à sa loge pour souper et boire ce qu’il pourroit avoir ; et dit chacun à ses compagnons que, sitôt qu’on orroit la trompette tromper, chacun mît ses selles et appareillât ses chevaux ; et quand on l’orroit la seconde fois, que chacun s’armât, et à la tierce fois que chacun montât sans targer, et se retrait à sa bannière, et que chacun prît sans plus un pain, et le troussât derrière lui, en guise de braconnier ; et aussi que chacun laissât là en droit tous harnois, tout charroi et toutes autres pourvéances ; car on se combattroit lendemain, à quelque meschef que ce fut.

Ainsi que ordonné fut, fut-il fait ; et fut chacun armé et monté à la droite mie-nuit : peu en y eut de ceux qui dormirent, combien qu’on eût moult travaillé le jour. Ainçois que les batailles fussent ordonnées et assemblées à leur droit, commença le jour à paroir : lors commencèrent à chevaucher moult dispersement par bruyères, par montagnes, par vallées et par bocailles malaisés, sans point de plein pays. Et pardessus les montagnes, et au plein des vallées étoient crolières et grands marais, et si divers passages que merveilles étoit que chacun n’y demeuroit ; car chacun chevauchoit toujours avant, sans attendre seigneur ni compagnon. Et sachez que, qui fût encrolé en ces crolières il eût trouvé à malaise qui lui aidât. Et si y demeurèrent grand’foison de bannières atout les chevaux en plusieurs lieux, et grand’foison de sommiers et de chevaux, qui oncques puis n’en issirent. Et cria-t-on moult ce jour : alarme ! et disoit-on que les premiers se combattoient aux ennemis ; si que chacun, cuidant que ce fût voir, se hâtoit quant qu’il pouvoit, parmi marais, parmi pierres et cailloux, parmi vallées et montagnes, le heaume appareillé, l’écu au col, le glaive ou l’épée au poing, sans attendre père, ni frère, ni compagnon. Et quand on avoit ainsi couru demie lieue ou plus, et on venoit au lieu dont ce hutin ou cri naissoit, on se trouvoit déçu ; car ce avoient été cerfs ou biches, ou autres bêtes sauvages, de quoi il avoit grand’foison en ce bois et en ces bruyères et en ce sauvage pays, qui s’émouvoient et fuyoient devant ces bannières et ces gens à cheval qui ainsi chevauchoient, ce que oncques n’avoient vu : adonc huoit chacun après ces bêtes, et on cuidoit que ce fût autre chose.

CHAPITRE XXXVIII.

Comment les Anglois se logèrent sur la rivière de Tyne où ils souffrirent grand’mésaise.

Ainsi chevaucha le jeune roi anglois celui jour, et tout son ost, parmi ces montagnes et ces déserts, sans chemin tenir, sans voie, sans sentier et sans ville trouver, fors que par avis, selon le soleil. Et quand ce vint à basses vespres que on fut venu sur cette rivière de Tyne que les Escots avoient passée, et leur convenoit repasser, ce disoient et cuidoient les Anglois, et ils furent là venus si travaillés et si fort menés que chacun peut penser, ils passèrent, outre la rivière à gué, moult à mal aise, pour les grands pierres qui dedans gissoient. Et quand ils furent passés, chacun s’alla loger selon cette rivière, ainsi qu’il put prendre terre. Mais ainçois qu’ils eurent pris pièce de terre pour eux loger, le soleil commença à esconser. Et si y avoit peu d’eux qui eussent haches, ni coingnées, ferrements ni instruments pour loger, ni pour couper bois. Et si y en avoit plusieurs qui avoient perdu leurs compagnons et ne savoient qu’ils étoient devenus : s’ils étoient à mésaise, ce n’étoit point de merveille. Et mêmement les gens de pied étoient demeurés derrière ; et si ne savoient en quel lieu ni à qui demander leur chemin ; dont ils étoient tous fort à mal aise. Et disoient ceux qui mieux cuidoient connoître le pays, qu’ils avoient cheminé ce jour vingt huit lieues anglesches, ainsi courant comme vous avez ouï sans arrêter, fors que pour pisser, ou son cheval ressangler. Ainsi travaillés, hommes et chevaux, leur convint la nuit gésir sur cette rivière tous armés, chacun son cheval en sa main par le frein ; car ils ne les savoient à quoi lier, par défaut de leur charroi qu’ils ne pussent avoir mené parmi ce pays que devisé vous ai. Ainsi ne mangèrent leurs chevaux toute la nuit, ni le jour devant, d’avoine ni de fourrage ; et eux-mêmes ne goûtèrent tout le jour ni la nuit que chacun son pain qu’il avoit derrière lui troussé, ainsi que dit vous ai, qui étoit de la sueur des chevaux tout souillé et ort ; ni ils ne burent autre breuvage que de la rivière qui là couroit, exceptés aucuns seigneurs qui avoient bouteilles pleines de vin, qui leur portèrent grand confort : et n’eurent toute la nuit ni feu ni lumière, et ne le savoient de quoi faire, hors mis aucuns seigneurs qui avoient tortis allumés, qu’ils avoient apportés sur leurs sommiers.

Ainsi que vous oyez, à tel meschef passèrent-ils la nuit, sans ôter les selles à leurs chevaux, ni eux désarmer ; et quand le jour fut venu, en quoi ils espéroient avoir aucun confort et aucune adresse pour eux et leur chevaux aiser pour manger et pour loger, ou pour combattre aux Escots qu’ils désiroient moult à trouver, pour le désir que ils avoient d’issir hors de cette mésaise et pauvreté là où ils étoient, adonc commença à pleuvoir toute la journée si omniment et si fort, que ainçois nonne passée, la rivière sur laquelle ils étoient logés de nuit fut si grand’que nul ne la put passer : par quoi nul ne put envoyer pour voir ni savoir où ils étoient chus, ni où ils pourroient recouvrer de fourrage ni de litière pour leurs chevaux, ni pain, ni vin, ni autre chose pour eux aiser et soutenir. Si les convint jeûner tout le jour ainsi que la nuit, et les chevaux manger terre pour la wason, ou bruyères, ou la mousse de la terre, ou feuilles d’arbres, et couper plançons de bois à leurs épées et leurs badelaires, tous ployans pour leurs chevaux lier, et verges pour faire des logettes pour eux mucer.

Entour nonne, aucuns povres du pays furent trouvés : si leur fut demandé où ils étoient chus et embatus. Cils répondirent qu’ils étoient à quatorze lieues près de Neuf-Chastel sur Tyne, et à onze lieues près de Cardueil en Galles ; et si n’avoit aucune ville plus près de là, où l’on pût rien trouver pour eux aiser.

Tout ce fut noncé au roi et aux seigneurs ; et envoya chacun ses messages tantôt celle part, et ses petits chevaux et ses sommiers pour apporter pourvéances ; et on fit savoir, de par le roi, à la ville de Neuf-Chastel : que, qui voudroit gagner, si amenât pain, vin, avoine, poulailles, fromages, œufs et autres denrées, on lui payeroit tout sec, et le feroit-on conduire à sauf conduit jusques à l’ost ; et leur fit-on savoir qu’on ne se partiroit de là entour, jusques à tant que on sauroit que les Escots étoient devenus.

CHAPITRE C.

Comment le roi d’Angleterre fit faire grand appareil pour venir en France ; et comment l’archevêque de Reims, le comte de Porcien et le comte de Braine conquirent le châtel de Roussy.

Ces deux seigneurs dessus nommés retournés en Angleterre, le roi Édouard, ainsi comme il appartenoit, sçut la réponse, car ils lui relatèrent tout ainsi, ni plus, ni moins, qu’ils en étoient chargés des François. Quand le roi d’Angleterre eut entendu ces nouvelles, il fut durement courroucé ; et dit devant tous ceux qui le pouvoient ouïr que ainçois que hiver fût entré, il entreroit au royaume de France si puissamment et y demeureroit tant qu’il auroit fin de guerre, ou bonne paix à son honneur et plaisir. Si fit commencer à faire le plus grand appareil que on eût oncques mais vu faire en Angleterre pour guerroyer.

Ces nouvelles issirent par tous pays, si que partout chevaliers et écuyers et gens d’armes se commencèrent à pourvoir grossement et chèrement de chevaux et de harnois, chacun du mieux qu’il put, selon son état ; et se traist chacun, du plus tôt qu’il put, par devers Calais, pour attendre la venue du roi d’Angleterre ; car chacun pensoit à avoir si grands bienfaits de lui, et tant d’avoir gagner en France que jamais ne seroient jamais povres ; et par espécial ces Allemands qui sont plus convoiteux que autres gens.

En cette même saison et environ le milieu d’août, advint que messire Jean de Craon archevêque de Reims et ceux de la dite cité et du pays environ, parmi l’aide des chevaliers et écuyers de la comté de Retel et autres chevaliers et écuyers de l’évêché de Laon, se assemblèrent et vinrent mettre le siége par devant la ville et le châtel de Roussy, et le contraignirent si, sur le terme de trois semaines qu’ils y furent, que ceux qui dedans étoient se rendirent, sauves leurs vies et leurs membres. Et de ce eurent-ils bonnes lettres, et pouvoient aller quelque part qu’ils voudroient, sauvement, sous le conduit du dit archevêque, du comte de Porcien et du comte de Brayne qui là étoient. Dont il avint que quand ils se partirent, la communauté de Reims et ceux du pays qui là étoient assemblés, leur vinrent sus et en occirent et meurtrirent la plus grand’partie ; de quoi les seigneurs furent durement courroucés, mais amender ne le purent. À grand’meschef purent-ils sauver le capitaine François Hennequin ; et le vouloient les vilains tuer entre leurs mains. Ainsi r’eut le comte de Roussy sa ville et son châtel ; et le rendit cil dit Hennequin par la composition du traité, autrement il ne eût point été sauvé.

CHAPITRE CC.

Comment le roi de France envoya messagers pour traiter de la paix entre le comte de Montfort et le pays de Bretagne ; et comment il en demeura duc.

Pendant que le comte de Montfort séoit devant la cité de Camper-Corentin, et moult l’estraindit par force d’engins et d’assauts qui nuit et jour y jetoient, couroient ses gens tout le pays d’environ, et ne laissèrent rien à prendre s’il n’étoit trop chaud ou trop pesant. De ces avenues étoit le roi de France bien informé. Si eut sur ce plusieurs consaux, propos et imaginations comment ils pourroient user des besognes de Bretagne ; car elles étoient en moult dur parti ; et si n’y pouvoit bonnement remédier, si il n’émouvoit son royaume et fit de rechef guerre aux Anglois, pour le fait de Bretagne ; ce que on ne lui conseilloit mie à faire. Et lui fut dit en grand’espécialité et en délibération de conseil : « Très cher sire, vous avez soutenu l’opinion messire Charles de Blois votre cousin ; et aussi fit votre seigneur de père et le roi Philippe votre ayeul, qui lui donna en mariage l’héritage et la duché de Bretagne, par lequel fait moult de grands maux sont avenus en Bretagne et au pays d’environ. Or est tant allé que messire Charles de Blois votre cousin, en l’héritage gardant et défendant, est mort ; et n’est nul de son côté qui cette guerre, ni le droit de son calenge relève ; car jà sont en Angleterre prisonniers, à qui moult il en touche et appartient, ses deux ains-nés fils Jean et Guy. Et si véons et oyons recorder tous les jours que messire Jean de Montfort prend et conquiert cités, villes et châteaux, et les attribue du tout à lui, ainsi comme son lige héritage. Par ainsi pourriez-vous perdre vos droits et l’hommage de Bretagne, qui est une moult grosse et notable chose en votre royaume, et que vous devez bien douter à perdre ; car si le comte de Montfort le relevoit de votre frère le roi d’Angleterre, ainsi que fit jadis son père, vous ne le pourriez r’avoir sans grand’guerre et haine entre vous et le roi d’Angleterre, où bonne paix est maintenant, que nous ne vous conseillons mie à briser. Si nous semble, tout considéré et imaginé, cher sire, que ce seroit bon d’envoyer certains messages et sages traiteurs devers messire Jean de Montfort, pour savoir comment il se veut maintenir, et de entamer matière de paix entre lui et le pays et la dite dame qui s’en est appelée duchesse. Et sur ce que ces traiteurs trouveront en lui et en son conseil, vous aurez avis. Au fort, mieux vaudroit que il demeurât duc de Bretagne, afin qu’il le voulût reconnoitre de vous, et vous en fît toutes droitures, ainsi que un sire féal doit faire à son seigneur, que la chose fût en plus grand péril ni variement. » À ces paroles entendit le roi de France volontiers ; et furent avisés et ordonnés en France messire Jean de Craon archevêque de Reims, et le sire de Craon son cousin, et messire Boucicaut maréchal de France, d’aller en ce voyage devant Camper-Corentin parler et traiter au comte de Montfort et à son conseil, sur l’état que vous avez ouï. Si se partirent ces trois seigneurs dessus nommés du roi de France, quand ils furent informés de ce qu’ils devoient faire et dire, et exploitèrent tant par leurs journées qu’ils vinrent au siége des Bretons et des Anglois devant Camper-Corentin ; et se nommèrent messagers du roi de France. Le comte de Montfort, messire Jean Chandos et ceux de son conseil les reçurent liement. Si remontrèrent ces seigneurs bien et sagement ce pourquoi ils étoient là envoyés. À ce premier traité répondit le comte de Montfort qu’il s’en conseilleroit ; et y assigna journée. Ce terme pendant vinrent ces trois seigneurs de France séjourner en la cité de Rennes. Si envoya le comte de Montfort en Angleterre le seigneur de Latimer, pour remontrer au roi ces traités et quel chose il en conseilleroit. Le roi d’Angleterre, quand il fut informé, dit que il conseilloit bien le comte de Montfort à faire paix, mais que la duché lui demeurât ; et aussi que il recompensât la dite dame, qui duchesse s’étoit appelée, d’aucune chose bien et honnêtement, et lui assignât sa rente en certain lieu où elle la pût avoir bien et honnêtement sans danger. Le sire de Latimer rapporta arrière, par écrit, tout le conseil et la réponse du roi d’Angleterre au comte de Montfort qui se tenoit devant Camper-Corentin. Depuis ces lettres et ces réponses vues et ouïes, messire Jean de Monfort et son conseil envoyèrent devers les messagers du roi de France, qui se tenoient à Rennes. Ceux vinrent à l’ost. Là leur fut réponse donnée et faite bien et courtoisement ; et leur fut dit que jà messire Jean de Montfort ne se départiroit du calenge de Bretagne, pour chose qui avînt, s’il ne demeuroit duc de Bretagne, ainsi qu’il se tenoit et appeloit : mais là où le roi lui feroit ouvrir paisiblement et villes et cités et châteaux, et rendre fiefs et hommages et toutes droitures, ainsi que les ducs de Bretagne anciennement les avoient tenues, il le reconnoîtroit volontiers à seigneur naturel, et lui feroit hommage et tous services, présens et oyans les pairs de France ; et encore par cause d’aide et de proismeté, il aideroit et conforteroit d’aucune recompensation sa cousine la femme à messire Charles de Blois, et aideroit aussi à délivrer ses cousins qui étoient prisonniers en Angleterre, Jean et Guy.

Ces réponses plurent bien à ces seigneurs de France qui là avoient été envoyés. Si prirent jour et terme de l’accepter ou non. On leur accorda légèrement. Tantôt ils envoyèrent devers le duc d’Anjou qui étoit retrait à Angers, auquel le roi avoit remis toutes les ordonnances du faire ou du laisser. Quand le duc d’Anjou vit les traités, il se conseilla sus une grand’espace de temps : lui bien conseillé, il les accepta ; et revinrent arrière deux chevaliers qui envoyés avoient été devers lui, et rapportèrent, par écrit, la réponse du dit duc d’Anjou scellée. Si se départirent de la cité de Rennes les dessus dits messagers au roi de France, et vinrent devant Camper-Corentin. Et là finablement fut la paix faite et accordée et scellée de messire Jean de Montfort ; et demeura adonc duc de Bretagne, parmi ce, que, si il n’avoit enfant de sa chair, par loyauté de mariage, la terre, après son décès, devoit retourner aux enfans monseigneur Charles de Blois ; et demeureroit la dame, qui fut femme à monseigneur Charles de Blois, comtesse de Penthièvre, laquelle terre pouvoit valoir par an environ vingt mille francs ; et tant lui devoit-on faire valoir. Et devoit le dit messire Jean de Montfort venir en France, quand mandé y seroit, et faire hommage au roi de France, et reconnoître la duché de lui. De tout ce, prit-on chartes et instrumens publics et lettres grossées et scellées de l’une partie et de l’autre ; et par ainsi entra le comte de Montfort en Bretagne, et demeura duc un temps, jusques à ce que autres renouvellemens de guerres revinrent, si comme vous orrez recorder en avant en l’histoire.

CHAPITRE CCC.

Comment le sire de Coucy et le sire de Pommiers ne vouldrent être ni d’un côté ni d’autre ; et comment le sire de Maleval et le sire de Mareuil se rendirent François.

Après la mort de messire Jean Chandos fut sénéchal de Poitou messire Thomas de Percy. Or reschéy la terre de Saint-Sauveur le Vicomte à donner au roi d’Angleterre : si la donna à un sien chevalier, qui s’appeloit messire Alain de Bouqueselle, appert homme durement. De tout l’avoir et trésor de monseigneur Jean Chandos, où bien avoit quatre cent mille francs, fut hoir et successeur le prince de Galles ; car le dessus dit ne fut oncques marié, et si n’avoit nul enfant.

Assez tôt après furent rançonnés et mis à finance tous les compagnons François qui avoient été pris au pont de Luzac, et payèrent deniers appareillés, parmi ce que le roi de France les aida, et retournèrent en leurs garnisons messire Louis de Saint-Julien, messire Guillaume des Bordes, et Kerlouet le Breton.

En ce temps étoient aucuns chevaliers de France en grand ennui de ce qu’ils véoient la guerre des deux rois ainsi multiplier, et par espécial le sire de Coucy, à qui il touchoit, et moult devoit bien toucher ; car il tenoit héritage et grand en Angleterre, tant de par lui que de par madame sa femme, qui étoit la fille du dit roi, à laquelle terre convenoit qu’il renonçât, s’il vouloit servir le roi de France, dont il étoit de la nation et d’armes. Si s’avisa le sire de Coucy qu’il se dissimuleroit de l’un roi et de l’autre moyennement, et s’en iroit oublier le temps où que ce fût. Si ordonna ses besognes bellement et sagement et prit congé du roi de France, à petite maisnie, et fit tant par ses journées qu’il vint en Savoie. Là fut-il recueilli liement et honorablement du comte et des barons et chevaliers de Savoie. Et quand il eut là été tant que bon lui fut, il s’en partit, et passa outre, et entra en Lombardie, et vint devers les seigneurs de Milan, monseigneur Galéas et monseigneur Barnabo, où il fut, à ce commencement, entre eux le bien venu.

Tout en telle manière se départit de la duché d’Aquitaine messire Aymemon de Pommiers, qui étoit chevalier du prince, et dit que la guerre durant il ne s’armeroit ni pour l’un roi ni pour l’autre. Si s’en alla le dessus dit outre mer en Chypre et au Saint-Sépulchre et en plusieurs autres beaux voyages.

En ce temps étoient venus à Paris, le comte de la Marche, messire Jean de Bourbon d’un lez, qui tenoit sa terre du prince : et volontiers eût vu le roi de France qu’il eût renvoyé son hommage au prince et fût demeuré François ; mais le dit comte n’en voult adonc rien faire ; et aussi ne fit le sire de Pierre-Buffière, un banneret de Limosin qui étoit à Paris sur tel état. Mais les deux autres bannerets de Limosin et grands seigneur malement, messire Louis Maleval et messire Raymont de Mareuil son neveu, qui pour le temps se tenoient à Paris, se tournèrent François, et firent depuis par leurs forteresses grand’guerre au prince. De quoi le roi d’Angleterre et son conseil étoient moult courroucés, de ce que les barons de Guyenne et les chevaliers se tournoient ainsi François sans nulle contrainte, fors de leur volonté. Si eut conseil le dit roi d’Angleterre qu’il feroit écrire unes lettres ouvertes, scellées de son scel, et apportées par deux ou par trois de ses chevaliers en Poitou et en Aquitaine, et là les publier par toutes les cités, châteaux et bonnes villes.

En ce temps fut délivré de sa prison d’Agen messire Caponnel de Caponval et échangé pour un autre chevalier du prince, qui avoit été pris en une escarmouche devant Pierregord, messire Thomas Banastre ; mais le clerc de droit qui avec lui envoyé avoit été demeura à Agen, car il mourut prisonnier, et le dessus dit messire Caponnel revint en France.

Or parlerons des lettres ouvertes que le roi d’Angleterre envoya en Aquitaine.

CHAPITRE CCCI.

Ci s’ensuit la forme des lettres que le roi d’Angleterre envoya en Aquitaine.

Édouart par la grâce de Dieu, roi d’Angleterre, seigneur d’Irlande et d’Aquitaine, à tous ceux qui ces présentes lettres verront ou orront : sachent tous, que nous, considérans et regardans aux besognes des mettes, marches et limitations de nostre seigneurie d’Aquitaine, ainsi comme elle s’étend de chef en chef, nous avons été présentement informés et endités d’aucunes molestes et griefs faits ou empensés à faire de par nostre très cher fils le prince de Galles ès pays dessus dits ; pourquoi nous sommes tenus, et le voulons être, de obvier et remédier à toutes choses indues et touchant haine et rancune entre nous et nos féaux amis et sujets ; si annonçons, prononçons, certifions et ratifions que nous, de mûre et bonne volonté et par grand’délibération de notre conseil à ce appelé, voulons que nostre très cher fils le prince de Galles se déporte de toutes actions faites ou à faire, et restitue à tous ceux et celles qui grévés ni pressés auroient été par lui, par ses gens ou officiers en Aquitaine, tous coûts, frais, dommages, levés ou à lever au nom des dites aides et fouages. Et si aucuns de nos féaux, sujets et amis, tant prélats comme gens d’église, universités, collèges, évêques, comtes, vicomtes, barons, chevaliers et communautés, et gens des cités et bonnes villes, se soient retournés et veulent tenir, par mauvaise information et povre avis, à l’opinion de nostre adversaire le roi de France, nous leur pardonnons ce mes-fait, si ces lettres vues ils retournent vers nous, ou un mois après. Et prions à tous nos loyaux et certains amis et féaux qu’ils se tiennent en sûr état, tant que de leurs fois et hommages ils ne soient reprochés, laquelle chose nous déplairoit grandement, et le verrions trop envis. Et si de nostre cher fils le prince ou d’aucuns de ses gens ils se plaignent qu’ils soient à présent grévés ou pressés, ou qu’ils aient été du temps passé, nous leur ferons amender tellement que par raison devra suffire, pour nourrir paix, amour, concorde et unité entrenous, nostre fils et ceux des marches et limitations dessus dites. Et pour ce qu’ils tiennent ces choses en vérité, nous voulons que chacun prenne et ait la copie de ces présentes, lesquelles nous avons solemnellement jurées à tenir et non enfreindre sur le corps Jésus-Christ, présent nostre très cher fils Jean, duc de Lancastre, Guillaume, comte de Sallebery, le comte de Warvich, le comte de Hereford, Gautier de Mauny, le baron de Percy, et celui de Neville, de Lussy et de Stamford, Richard de Pennebroch, Roger de Beauchamp, Gui de Brianne, le seigneur de Mane et celui de la Ware, Alain de Bouqueselle et Richard de Sturi, chevaliers. Donné en notre palais de Westmoutier, l’an de notre règne 44, le cinquième jour de novembre.

CHAPITRE CCCII.

Comment messire Louis de Saint-Julien, messire Guillaume des Bordes et Kerlouet prirent la ville et la forteresse de Chasteauleraut.

Ces lettres furent apportées par deux chevaliers de l’hôtel du roi d’Angleterre en la prinçauté et duché d’Aquitaine, et notifiées et publiées partout, et proprement les copies envoyées secrètement à Paris devers le vicomte de Rochechouart, le seigneur de Maleval, le seigneur de Mareuil et les autres qui là se tenoient, ou ailleurs à ceux qui François retournés s’étoient. Mais pour chose que ces lettres eussent été envoyées et publiées parmi le dit pays d’Aquitaine, je n’ouïs point dire que nul en laissât pour ce à faire à son intention ; mais encore tous les jours se tournoient et conquéroient toujours les François avant. Et avint, sitôt que messire Louis de Saint-Julien fut retourné en la Roche de Posoy, et messire Guillaume des Bordes en la garnison de la Haie en Touraine, et Kerlouet à Saint-Salvin, ils mirent secrètement sus une chevauchée de gens d’armes et de compagnons, et vinrent écheler, sur un ajournement, la ville de Chasteauleraut ; et eurent près attrapé monseigneur Louis de Harecourt, qui dormoit en son hôtel en la dite ville, et qui de ce ne se donnoit garde : si n’eut plus de recours que il s’enfuit en purs ses linges, draps, et tout deschaux, de maison en maison, de jardin en jardin, et fit tant qu’il s’en vint bouter sur le pont de Chasteauleraut que ses gens avoient fortifié, et là se sauva-t-il et recueillit ; et là se tint un grand temps. Mais les Bretons et les François furent seigneurs et maîtres de la ville et en firent une grande et belle garnison, et en fut Kerlouet capitaine ; et venoient tous les jours les Bretons combattre à ceux du pont, et là eut fait mainte grand’escarmouche et appertise d’armes. Ainsi ces François et ces Bretons, monseigneur Louis de Saint-Julien, monseigneur Guillaume des Bordes et Kerlouet le Breton, recouvrèrent en peu de temps la perte qu’ils avoient faite au pont de Luzac, et de l’autre assez.

CHAPITRE CCCIII.

Comment le duc de Bourbon assiégea Belle-Perche, et comment le comte de Cantebruge et le comte de Pennebroch y vinrent pour secourir ceux de la ville.

Le duc Louis de Bourbon, qui sentoit les Anglois et les compagnies en son pays de Bourbonnois, et comment Ortinge et Bernard de Wist et Bernard de la Salle tenoient son châtel de Belle-Perche et madame sa mère dedans, si lui tournoit à grand’déplaisance, s’avisa qu’il mettroit sus une chevauchée de gens d’armes, et viendroit mettre le siége pardevant le dit châtel, et ne s’en partiroit jusques à ce qu’il le r’auroit. Si en parla au roi de France. Le roi lui accorda légèrement et dit qu’il lui aideroit à faire son fait de son siége, de gens et de mise. Si se partit le duc de Paris. Et avoit fait son mandement à Moulins et en Auvergne à Saint-Poursain, et eut tantôt grand’foison de gens d’armes et de bons combattans ; et le vint servir le sire de Beaujeu à deux cents lances, le sire de Villars et de Roussillon à cent lances, et grand’foison de barons et de chevaliers d’Auvergne et de Forès dont il étoit sire de par madame sa femme, fille à ce gentil seigneur monseigneur Beraut, comte Dauphin. Si s’en vint le dessus-dit duc loger et aménager devant le châtel de Belle-Perche, et y fit devant une bastide grande et grosse, où ses gens se tenoient et retraioient à couvert tous les soirs ; et tous les jours venoient escarmoucher à ceux du fort ; et avoit le dit duc de Bourbon fait venir, amener et charrier jusques à quatre grands engins devant la forteresse, lesquels jetoient à l’estrivée nuit et jour, pierres et mangonneaux, tellement qu’ils dérompoient et brisoient tous les combles des tours et de la maison, et abattirent la plus grand’partie des toits. De quoi la mère du duc de Bourbon, qui laiens étoit prisonnière en son châtel, étoit durement effrayée et grévée pour les engins, et fit plusieurs prières à son fils qu’il se voulsist cesser de faire tel assaut des engins qui si la grévoient. Mais le duc de Bourbon, qui bien savoit et supposoit que cette requête venoit de ses ennemis, répondit que jà ne cesseroit pour chose qui avenir pût. Quand les compagnons du fort virent comment ils étoient oppressés et grévés, et que tous les jours multiplioit l’effort des François, car encore y étoit venu messire Louis de Sancerre, maréchal de France, atout grand’foison de gens d’armes, si s’avisèrent qu’ils manderoient et signifieroient leur povreté à monseigneur Jean d’Évreux, sénéchal de Limousin, qui se tenoit à la Souterraine, à deux petites journées près d’eux, et qui savoit comment les seigneurs de Poitou et de Gascogne, en celle année, quand ils partirent de la chevauchée de Quersin leur eurent enconvenancé sur leurs fois que si ils prenoient forteresse en France et ils y étoient assiégés, ils seroient confortés. Si escripsirent tantôt lettres, et envoyèrent de nuit un de leurs varlets à la Souterraine, à monseigneur Jean d’Évreux ; lequel messire Jean reconnut bien les enseignes, et répondit, quand il eut lu les lettres, qu’il s’en acquitteroit bien volontiers ; et il même, pour mieux exploiter, iroit en Angoulême devers le prince et les seigneurs qui là étoient, et les induiroit tellement que ceux de Belle-Perche seroient confortés et délivrés de ce péril. Si se partit le dit messire Jean quand il eut recommandé sa garnison à ses compagnons, et chevaucha tant par ses journées qu’il vint en Angoulême. Là trouva-t-il le prince, le comte de Cantebruge, le comte de Pennebroch, messire Jean de Montagu, messire Robert Canolle, messire Thomas de Percy, messire Thomas de Felleton, messire Guichard d’Angle, le captal de Buch et plusieurs autres. Si leur remontra bellement et sagement comment les compagnons étoient étreints et assiégés au châtel de Belle-Perche, du duc de Bourbon, du comte de Saint-Pol et des François. À ces paroles entendirent les chevaliers de Poitou et d’Angleterre volontiers, et répondirent qu’ils seroient confortés, si comme on leur avoit promis. De cette besogne et pour aller celle part furent chargés le comte de Cantebruge et le comte de Pennebroch ; et fit tantôt un mandement le prince à tous ses féaux et sujets que, ses lettres vues, on se traist devers la ville de Limoges. Donc s’avancèrent chevaliers et écuyers, compagnons et gens d’armes, et vinrent là où ils étoient mandés et ordonnés. Si en y eut grand’foison quand ils furent tous ensemble, plus de quinze cents lances et trois mille d’autres gens ; et exploitèrent tant qu’ils vinrent devant Belle-Perche ; et se logèrent et ordonnèrent à l’opposite des François qui se tenoient en leur bastide, aussi belle et aussi forte et environnée d’eau comme une bonne ville seroit. Si se logèrent les Anglois et les Poitevins à ce commencement assez diversement, pour être à l’aise d’eux et de leurs chevaux ; car il faisoit froid et laid ainsi comme en hiver. Si n’avoient mie toutes leurs aises, et si avoit été tout le pays tout robé et pillé des gens d’armes et des compagnons allans et venans : pourquoi ils ne recouvroient de nuls vivres, fors à danger, et ne savoient mie leurs fourriers où fourrer, fors sur eux-mêmes : mais on leur amenoit quand on pouvoit vivres de Poitou et des marches voisines.

Or signifia adonc le dit maréchal de France, messire Louis de Sancerre, l’ordonnance et l’état des Anglois à Paris, au roi et aux chevaliers qui là se tenoient ; et en fit mettre et attacher cédules au palais et ailleurs, en disant

« Entre vous, chevaliers et écuyers qui désirez à trouver les armes et qui les demandez, je vous avise et dis pour vérité, que le comte de Cantebruge et le comte de Pennebroch, et leurs gens, sont venus devant Belle-Perche, en intention et pour lever le siége de nos gens ; que là nous sommes longuement tenus, et que tant avons étreint la dite forteresse qu’il faut qu’elle se rende temprement, ou que nous soyons combattus par force d’armes. Si venez celle part hâtivement ; car là trouverez-vous aucun grand fait d’armes ; et sachez que les Anglois gissent assez diversement, et en sont bien en lieu et en parti pour eux porter grand dommage. »

Je crois bien que à l’ennortation et requête du dit maréchal, aucuns bons chevaliers et écuyers du royaume de France s’avancèrent pour traire celle part ; toutes fois sçais-je bien que le gouverneur de Blois, Allart de Doustenène, atout cinquante lances, y vint ; et aussi firent le comte de Porcien, et messire Hue de Porcien, son frère.

CHAPITRE CCCIV.

Comment le comte de Cantebruge et le comte de, Pennebroch mandèrent au duc de Bourbon qu’il leur voulsist livrer bataille, et quelle chose le dit duc répondit.

Quand le comte de Cantebruge et le comte de Pennebroch et les barons de Poitou et d’Aquitaine, qui là étoit moult étoffément, eurent été devant les François et aussi devant Belle-Perche le terme de quinze jours, ils virent que point n’issoient de leur bastide pour eux venir combattre, si eurent conseil et avis d’envoyer un héraut devers eux pour savoir quelle chose ils vouloient faire. Si en fut Chandos le héraut chargé, induit et informé quelle chose il leur diroit. Tant exploita le dessus dit, qu’il vint devers le duc de Bourbon, qui là étoit entre ses gens ; si vint et dit ainsi : « Monseigneur, mes maîtres et seigneurs m’envoient devers vous, et vous font à savoir par moi qu’ils sont trop émerveillés de ce que vous les avez sçus jà le terme de quinze jours devant vous, et si n’êtes point issus de votre fort pour eux combattre. Si vous mandent que, si vous voulez traire hors et venir devers eux, ils vous lairont prendre et aviser pièce de terre pour vous combattre à eux ; si en ait la victoire cil à qui Dieu l’ordonnera. »

À cette parole répondit le duc de Bourbon, et dit : « Chandos, vous direz à vos maîtres que je ne combattrai point à leur volonté et ordonnance ; et bien sais voirement qu’ils sont là ; mais point ne partirai de ci ni n’en déferai mon siége, si aurai-je conquis le châtel de Belle-Perche. » — « Monseigneur, dit le héraut, je leur dirai bien ainsi. » Lors se départit sur ce point Chandos, et retourna devers ses maîtres, et leur dit cette réponse. Si ne leur fut mie bien plaisant, et se mirent au conseil ensemble. De ce conseil issirent, et dirent à Chandos autres paroles, lesquelles il vouloient qu’il rapportât aux François, si comme il fit ; et leur dit de rechef quand il fut revenu : « Seigneurs, mes maîtres et mes seigneurs vous mandent par moi, puis que combattre ni traire hors ne vous voulez, ni la parçon prendre qu’ils vous ont faite, que dedans trois jours, sire duc de Bourbon, à heure de tierce ou de midi, vous verrez votre dame de mère mettre à cheval et mener en voie : si avisez sur ce, et la rescouez si vous voulez ou pouvez. » Lors répondit le duc de Bourbon et dit : « Chandos, Chandos, dites à vos maîtres que ils guerroient mal honorablement, quand une ancienne femme seule entre ses gens ils ont prise, et la veulent mener et ravir comme prisonnière ; et point n’a-t-on vu en guerre des seigneurs du temps passé que les dames et damoiselles y fussent prisonnières ni ravies. De madame ma mère me déplaira, si je la vois emmener ; et la r’aurons quand nous pourrons : mais la forteresse ne mèneront-ils point, elle nous demeurera. Et pour ce que vous nous avez ci mis des parçons, vous direz encore à vos maîtres, que si ils se veulent mettre sur les champs jusques à cinquante, nous nous y mettrons aussi : si en ait qui en pourra avoir. » — « Monseigneur, dit le héraut, je leur dirai volontiers tout ainsi. » À ces mots partit Chandos d’eux, et prit congé et s’en vint arrière devers le comte de Cantebruge et le comte de Pennebroch et les autres à qui il fit sa relation. À la parçon que le duc de Bourbon leur envoya n’eurent-ils point conseil d’entendre ; si s’ordonnèrent comme pour eux partir de là, et emmener la dame et ceux du fort, qui étoient grandement courroucés et travaillés des engins de l’ost.

CHAPITRE CCCIX.

Comment mesure Bertran du Guesclin arriva d’Espaigne à Toulouse où le duc d’Anjou le reçut à grand’joie.

Vous devez savoir, si comme ci-dessus est dit, comment le duc d’Anjou avoit été en France sur l’état que, lui revenu en Languedoc, il devoit entrer efforcément en Guyenne ; car nullement il ne pouvoit aimer le prince ni les Anglois, ni ne fit oncques. Aussi, ains son département, par la promotion de lui, le roi de France envoya lettres et grands messages en Castille devers le roi Henry, qu’il voulsist envoyer en France messire Bertran du Guesclin, si lui en sauroit bon gré. Et aussi très amiablement le roi et le duc d’Anjou en escripsirent au dit monseigneur Bertran. Si exploitèrent si bien les dits messages qui envoyés y furent, qu’ils trouvèrent en la cité de Léon, en Espaigne, le dit roi Henry et monseigneur Bertran ; si firent leur message bien et à point. Sur le mandement et ordonnance du roi de France, le roi Henry n’eût jamais retenu messire Bertran, et aussi messire Bertran ne se fût jamais excusé. Si s’ordonna au plus tôt qu’il put, et prit congé du roi Henry, et se partit à tous ses gens et exploita tant par ses journées qu’il vint à Toulouse où le duc d’Anjou étoit, qui jà avoit assemblé grand’foison de gens d’armes, chevaliers et écuyers, et n’attendolt autre chose que messire Bertran fût venu : si que, à la venue du dessus dit, le duc d’Anjou et tous les autres François furent grandement réjouis, et ordonnèrent pour partir de Toulouse et entrer en la terre du prince.

En ce temps étoit venu à Hantonne le duc de Lancastre, à quatre cents hommes d’armes et autant d’archers ; et faisoient charger leurs nefs et leurs vaisseaux de toutes leurs pourvéances ; et avoient intention pour singler vers Bordeaux, mais que ils eussent vent. Avec le dit duc étoient en sa charge le sire de Ros, messire Michel de la Poule, messire Robert Rous, messire Jean de Saint-Lô, messire Guillaume de Beauchamp, fils au comte de Warvich, et plusieurs autres chevaliers que je ne puis ni ne sais mie tous nommer. Si lairons un peu à parler du duc de Lancastre et de son armée et parlerons du duc d’Anjou et de la sienne.

CHAPITRE CCCL.

Comment messire Bertran se partit de Montcontour, pour venir devers le duc de Berry qui se tenoit en Limousin, et comment ils assiégèrent Sainte-Sévère.

Quand ceux de la cité de Poitiers sçurent ces nouvelles, que le connétable et les Bretons avoient repris le châtel de Montcontour, si furent plus ébahis que devant, et envoyèrent tantôt leurs messages devers monseigneur Thomas de Percy, qui étoit leur sénéchal, et qui chevauchoit en la route et compagnie du captal de Buch. Ainçois que messire Thomas en ouït nouvelles, messire Jean d’Évreux, qui se tenoit au châtel de la Rochelle, en fut informé, et lui fut dit comment le connétable de France avoit jà geu devant Poitiers, et avisé le lieu ; et bien pensoient ceux de Poitiers qu’ils auroient le siége, et si n’y étoit point le sénéchal. Le dit messire Jean d’Évreux ne mit ce en non-caloir ; mais pour conforter et conseiller ceux de Poitiers se partit de la Rochelle à cinquante lances, et ordonna et institua à son partement un écuyer, qui s’appeloit Philippot Mansel, à être gardien et capitaine, jusques à son retour, du dit châtel de la Rochelle ; et puis chevaucha vers Poitiers et s’y bouta, dont ceux de la cité lui sçurent grand gré.

Or vinrent ces nouvelles à monseigneur Thomas de Percy qui se tenoit en la route du captal, de par ses bonnes gens de Poitiers qui le prioient qu’il se voulsist traire celle part, car ils supposoient à avoir le siége ; et aussi qu’il voulsist venir fort assez ; car les François étoient durement forts sur les champs. Messire Thomas, ces nouvelles ouïes, les remontra au captal pour savoir ce qu’il en voudroit dire. Le captal eut sur ce avis ; et lui avisé, n’eut mie conseil de dérompre sa chevauchée, mais donna congé au dit monseigneur Thomas de partir à cinquante lances et à traire celle part. Donc se départit et chevaucha tant qu’il vint en la cité de Poitiers, où il fut reçu à grand’joie des hommes de la ville qui moult le désiroient, et trouva là messire Jean d’Évreux ; si se firent grand’fête et grand’reconnoissance.

Tout cel état et celle ordonnance sçut le connétable qui se tenoit encore à Montcontour, et comment ceux de Poitiers étoient rafraîchis de bonnes gens d’armes. À ce donc lui étoient venues nouvelles de monseigneur de Berry qui se tenoit, atout grand’foison de gens d’armes de Berry, d’Auvergne et de Bourgogne, sur les marches de Limousin, et vouloit mettre le siége devant Sainte-Sévère en Limousin ; laquelle ville et garnison étoit à monseigneur Jean d’Évreux. Et la gardoient de par lui monseigneur Guillaume de Percy, Richard Gille et Richard Holme, atout grand’foison de bons compagnons ; et avoient couru tout le temps sur le pays d’Auvergne et de Limousin, et fait moult de dommages et destourbes, pourquoi le duc de Berry se vouloit traire celle part, et prioit au dit connétable que si il pouvoit nullement, qu’il voulsist venir devers lui pour aller devant le dit fort.

Le connétable, qui étoit moult imaginatif, regarda que à présent, à lui traire ni ses gens, devant Poitiers il ne feroit rien, car la cité étoit grandement rafraîchie de gens d’armes, et qu’il se trairoit devers le duc de Berry. Si se partit de Montcontour atout son ost, quand il eut ordonné qui garderoit la forteresse dessus dite ; et exploita tant qu’il vint devers le duc de Berry, qui lui sçut grand gré de sa venue, et à tous les barons et chevaliers aussi ; là eut grands gens d’armes, quand ces deux osts se furent remis ensemble. Si exploita tant le dit duc de Berry et le connétable en sa compagnie qu’ils vinrent devant Sainte-Sévère, et étoient bien quatre mille hommes d’armes. Si assiégèrent la garnison et ceux qui dedans étoient ; et avoient bien propos qu’ils ne s’en partiroient, si l’auroient. Quand ces seigneurs furent venus devant, ils ne séjournèrent mie ; mais commencèrent à assaillir, par eux et par leurs gens, par grand’ordonnance, et messire Guillaume de Percy et ses gens à eux défendre.

Ces nouvelles vinrent en la cité de Poitiers à monseigneur Jean d’Évreux, comment le duc de Berry, le duc de Bourbon, le Dauphin d’Auvergne, le connétable de France, le sire de Clisson, le vicomte de Rohan et bien quatre mille hommes d’armes avoient assiégé la forteresse de Sainte-Sévère en Limousin, et ses gens dedans. Si ne fut mie moins pensif que devant ; et en parla à monseigneur Thomas de Percy qui étoit présent au rapport de ces nouvelles et dit : « Messire Thomas, vous êtes sénéchal de ce pays, et qui avez grand’voix et grand’puissance ; je vous prie que vous m’entendez, et conseillez à mes gens secourir, qui seront pris de force si on ne les conforte. » — « Par ma foi ! répondit messire Thomas ; j’en ai grand’volonté, et pour l’amour de vous je partirai en votre compagnie, et nous en irons parler à monseigneur le captal qui n’est pas loin de ci ; et mettrai peine à l’émouvoir, afin que nous allons lever le siége et combattre les François. » Lors se départirent de Poitiers les dessus dits et recommandèrent la cité en la garde du maieur d’icelle, qui s’appeloit Jean Regnault, un bon et loyal homme. Si chevauchèrent tant les dessus dits qu’ils trouvèrent le captal sur les champs, qui s’en alloit devers Saint-Jean d’Angely. Adonc les deux chevaliers qui là étoient lui remontrèrent comment les François avoient pris Montmorillon de-lez Poitiers, et aussi le fort châtel de Montcontour, et se tenoient à siége devant Sainte-Sévère, qui étoit à monseigneur Jean d’Évreux à qui on devoit bien aucun grand service ; et encore dedans le dit fort étoient assis et enclos messire Guillaume de Percy, Richard Gille et Richard Holme, qui ne faisoient mie à perdre. Le captal pensa sur ces paroles un petit, et puis répondit et dit : « Seigneurs, quelle chose est bon que j’en fasse ? » À ce conseil furent appelés aucuns chevaliers qui là étoient. Si répondirent les dessus dits : « Il y a un grand temps que nous vous avons ouï dire que vous désiriez moult les François à combattre, et vous ne les pouvez mieux trouver à point ; si vous tirez celle part, et faites votre mandement, parmi Poitou et Xaintonge. Encore y a gens assez pour combattre les François, avec la grand’volonté que nous en avons. » — « Par ma foi ! répondit le captal, je le vueil ; voirement ai-je ainsi dit que je les désire à combattre. Si les combattrons temprement, s’il plaît à Dieu et à Saint George. » Tantôt là, sur les dits champs, le dit captal envoya lettres et messages pardevers les barons, chevaliers et écuyers de Poitou et de Xaintonge qui en leur compagnie n’étoient, et prioit et enjoignoit étroitement qu’ils s’apprêtassent de venir au plus efforcément qu’ils pourroient, et leur donnoit place où ils le trouveroient. Tous chevaliers, barons et écuyers à qui ces lettres furent envoyées, et qui certifiés et mandés en furent, s’en partirent sans point d’arrêt ; et se mirent au chemin pour trouver le dit captal, chacun au plus efforcément qu’il pouvoit. Là furent le sire de Parthenay, messire Louis de Harecourt, messire Hugues de Vivonne, messire Percevaux de Coulongne, messire Aymery de Rochechouart, messire Jacques de Surgières, messire Geffroy d’Argenton, le sire de Puissances, le sire de Roussillon, le sire de Crupegnac, messire Jean d’Angle, messire Guillaume de Montendre et plusieurs autres ; et firent tant que ils se trouvèrent tout ensemble, et s’en vinrent loger, Anglois, Poitevins, Gascons et Xaintongiers en l’abbaye de Carros, sur les marches de Limousin ; si se trouvèrent bien neuf cents lances et cinq cents archers.

CHAPITRE CCCLI.

Comment ceux de Sainte-Sévère, durant un moult fort assaut, se rendirent à messire Bertran du Guesclin.

Les nouvelles vinrent en l’ost devant Sainte-Sévère, à monseigneur Bertran du Guesclin et aux autres seigneurs, que les Anglois et les Poitevins, et tous ceux de leur alliance, approchoient durement, et venoient pour lever le siége. Quand le connétable entendit ce, il ne fut de rien effrayé et fit armer toutes manières de gens, et commanda que chacun tirât avant à l’assaut. À son commandement ne voulut nul désobéir, quelque sire qu’il fût. Si vinrent François et Bretons devant la dite forteresse, armés et pavoisés de bonne manière, et commencèrent à assaillir de grand’volonté, chacun sire dessous sa bannière et entre ses gens. Si vous dis que c’étoit grand’beauté à voir et imaginer ces seigneurs de France, et la frique armoirie et riche d’eux ; car adonc à cet assaut il y eut par droit compte quarante neuf bannières et grand’foison de pennons. Et là étoient le dit connétable et messire Louis de Sancerre, maréchal, chacun ainsi qu’il devoit être, qui travailloient moult à esvigourer leurs gens pour assaillir de plus grand courage.

Là s’avançoient chevaliers et écuyers de toutes nations, pour leur honneur accroître et leurs corps avancer, qui y faisoient merveilles d’armes ; car les plusieurs passoient tout parmi les fossés qui étoient pleins d’yaue, et s’en venoient, les targes sur leurs têtes, jusques aux murs, et en celle appertise, pour chose que ceux d’amont jetoient, point ne reculoient, mais alloient toudis avant. Et là étoient sur les fossés le duc de Berry, le duc de Bourbon, le comte d’Alençon, le Dauphin d’Auvergne et les grands seigneurs, qui ammonestoient leurs gens de bien faire. Et pour la cause des seigneurs qui les regardoient, s’avançoient les compagnons plus volontiers, et ne ressoignoient mort ni péril.

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