Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 53)
CHAPITRE XXI.
Comment messire Hue le Despensier le vieux et le comte d’Arondel furent mis à mort.
Quand la roine et tous les barons et autres furent herbergés à leur aise, ils assiégèrent le château au plus près qu’ils purent ; et puis fit la roine ramener messire Hue le Despensier le vieux et le comte d’Arondel devant son ains-né fils et devant tous les barons qui là étoient, et leur dit que elle et son fils leur feroient droit, loi et bon jugement, selon leurs œuvres. Adonc répondit messire Hue et dit : « Ha ! madame, Dieu nous doint bon juge et bon jugement ! et si nous ne le pouvons avoir en ce siècle, si le nous doint en l’autre ! » Adonc se leva messire Thomas Wage, bon chevalier, sage et courtois, qui étoit maréchal de l’ost ; et leur raconta tous leurs faits par écrit, et tourna en droit sur un vieux chevalier qui là étoit, afin qu’il rapportât, sur sa féauté, ce que à faire avoit de telles personnes par jugement et de tels faits. Le chevalier se conseilla aux autres barons et chevaliers, et rapporta par pleine suite qu’ils avoient bien mort desservie, pour plusieurs horribles faits qu’ils avoient là en droit ouï raconter ; et les tenoient pour vrais et tous clairs hérites ; et avoient desservi, par la diversité de leurs faits, à être justiciés en trois manières ; c’est à savoir : premier être traînés, après décolés, après pendus à un gibet. Tout en telle manière qu’ils furent jugés, furent-ils tantôt justiciés devant le château de Bristo, voyant le roi et le dit messire Hue le fils, et tous ceux de laiens qui grand dépit en eurent ; et put chacun savoir qu’ils étoient à grand meschef de cœur. Cette justice fut faite l’an de grâce m ccc et xxvi, le jour saint Denis en octobre.
CHAPITRE XXII.
Comment le roi d’Angleterre et messire Hue le jeune furent pris et amenés devant la roine.
Après ce que cette justice fut faite, si comme vous avez ouï, le roi et messire Hue le Despensier, qui se voyoient assiégés en telle angoisse et à tel meschef, et ne savoient nul confort qui leur pût là en droit venir d’aucune part, se mirent en une matinée entre eux deux, à peu de menée, en un petit bateau en mer par derrière le château, pour aller au royaume de Galles, s’ils pussent, comme ceux qui volontiers se fussent sauvés : mais Dieu ne le vouloit mie souffrir, car leur péché leur encombra. Si leur avint grande merveille, car ils furent onze jours tous pleins en ce batelet ; et s’efforçoient de nager tant qu’ils pouvoient ; mais ils ne pouvoient si loin nager que tous les jours le vent qui leur étoit contraire, par la volonté de Dieu, les ramenoit chacun jour une fois ou deux à moins de la quarte partie d’une lieue du dit château dont ils étoient partis. Au dernier, avint que messire Henry de Beaumont, fils au vicomte de Beaumont en Angleterre, entra en une barge, et aussi avec lui aucuns compagnons, et se fit nager devers eux ; et nagèrent tant et si fort que oncques les mariniers du roi ne purent tant fuir devant que finalement ils ne fussent atteints et pris atout leur batel, et ramenés en la ville de Bristo, et livrés à madame la roine et à son fils, comme prisonniers, qui moult en eurent grand’joie ; et aussi eurent tous les autres, et à bonne cause, car ils avoient accompli et achevé leur désir à l’aide de Dieu, tout à leur plaisir.
Ainsi reconquit la dite roine le royaume d’Angleterre pour son ains-né fils, sous le confort et conduit de monseigneur Jean de Hainaut et de sa compagnie ; parquoi il, et ses compagnons qui en ce voyage furent avec lui, furent tenus pour preux, pour raison de la haute entreprise que faite avoient ; car ils ne furent, tous comptés quand ils entrèrent en mer à Dourdrech, si comme vous avez ouï, que trois cents armures de fer, qui firent si hardie entreprise, pour l’amour de la dite roine, comme d’entrer en nef et passer la mer à si peu de gens, pour conquérir tel royaume, comme est Angleterre, malgré le propre roi et tous ses aidans.
CHAPITRE XXIII.
Comment le roi fut mené en prison â Bercler et baillé en garde au seigneur de Bercler.
Ainsi, comme vous avez ouï, fut cette haute et hardie emprise achevée ; et reconquit madame la roine Isabelle tout son état, par le confort et conduit de ce gentil chevalier monseigneur Jean de Hainaut et de ses compagnons ; et mit à destruction ses ennemis ; et fut pris le roi même, par telle meschéance comme vous pouvez entendre ; dont tous le pays communément eut grand’joie, hors mis aucuns qui étoient de la faveur du dit messire Hue le Despensier.
Quand le roi et le dit messire Hue le Despensier furent amenés à Bristo par le dessus dit messire Henry de Beaumont, le roi fut envoyé, par le conseil de tous les barons et chevaliers, au château de Bercler, séant sur la grosse rivière de Saverne ; et fut recommandé au seigneur de Bercler qu’il en fit bonne garde ; et il dit que si feroit-il ; et fut ordonné à lui servir et garder bien et honnêtement, et gens d’état entour lui qui bien savoient que on devoit faire ; mais point ne le de voient laisser partir du pourpris. Ainsi fut-il enjoint et commandé ; et ledit messire Hue fut tantôt livré à messire Thomas Wage, maréchal de l’ost. Après ce, se partit la roine et tout son ost pour venir droit à Londres qui est le chef d’Angleterre, et se mit en chemin. Le dit messire Thomas fit bien et fort lier messire Hue le Despensier sur le plus petit, maigre et chétif cheval qu’il put trouver, et lui fit faire et vêtir un tabar, et vêtir par dessus son habit le dit tabar semé de telles armes comme il souloit porter ; et le faisoit ainsi mener par dérision après la route et le convoi de la roine, par toutes les villes où il devoit passer, à trompes et à trompettes, pour lui faire plus grand dépit, tant qu’ils vinrent à Herford, une bonne cité. Là fut la roine moult révéremment reçue et à grand’solennité, et toute la compagnie aussi ; et tint la fête de la Toussaint moult grande et bien étoffée, pour l’amour de son fils et des seigneurs étranges qui étoient avec lui.
CHAPITRE XXIV.
Comment messire Hue le Despensier le jeune eut la tête tranchée et fut mis en quatre quartiers.
Quand la fête fut passée, le dit messire Hue, qui point n’étoit aimé là en droit, fut amené par devant la roine et tous les barons et chevaliers qui là étoient assemblés. Là lui furent recordés tous ses faits par écrit, qu’oncques ne dit rien à l’encontre ; si que là en droit fut jugé, par pleine suite des barons et chevaliers, à justicier, en telle manière comme vous orrez. Premièrement il fut traîné sur un bahut à trompes et à trompettes, par toute la ville de Herford, de rue en rue, et puis fut amené en une grand’place en la ville, là où tout le peuple étoit assemblé : là en droit il fut lié sur une esselle haut, si que chacun, petit et grand, le pouvoit voir ; et avoit-on fait en la dite place un grand feu. Quand il fut ainsi lié, en lui coupa tout premier le… et les… pour ce qu’il étoit hérite et sodomite, ainsi que on disoit mêmement du roi, et pour ce avoit le roi déchassé la roine de lui et par son ennort. Quand le… et les… lui furent coupés, on les jeta au feu pour ardoir ; et après lui fut le cœur tiré hors du ventre, et jeté au feu, par tant qu’il étoit faux de cœur et traître, et par son traître conseil et ennort le roi avoit honni son royaume et mis à meschef, et avoit fait décoler les plus grands barons d’Angleterre par lesquels le royaume devoit être soutenu et défendu ; et après, il avoit si ennorté le roi qu’il ne pouvoit ni vouloit voir la roine sa femme ni son ains-né fils qui devoit être leur sire, ains les avoit déchassés, pour doute de leurs corps, hors du royaume d’Angleterre. Après, quand le dit messire Hue fut ainsi atourné comme dit est, on lui coupa la tête, et fut envoyée en la cité de Londres ; et puis fut découpé en quatre quartiers, et furent tantôt envoyés ès quatre meilleures cités d’Angleterre après Londres.
CHAPITRE XXIX.
Comment le roi Edouard fit sa semonce à tous les nobles et non nobles d’Angleterre, et espécialement à messire Jean de Hainaut pour aller contre les Escots.
Quand le jeune roi se sentit ainsi défié, et son conseil aussi, ils le firent savoir par tout le royaume, et commander que tous, nobles et non nobles, fussent appareillés chacun selon son état. Et vint chacun, à tout son pouvoir, au jour de l’Ascension après en suivant à Ébruich, une bonne cité qui siéd au nord, et envoya devant grand’foison de gens d’armes pour garder les frontières par devers Escosse ; et puis envoya grands messages par devers messire Jean de Hainaut, en le priant moult affectueusement qu’il le voulût venir secourir et tenir compagnie à ce besoin, et qu’il voulût venir et être devers lui à Ébruich, atout telle compagnie qu’il pourroit finer de gens d’armes, au jour de l’Ascension. Quand le sire de Beaumont ouït ce mandement, il envoya ses lettres et ses messages partout où il cuidoit recouvrer de bons compagnons, en Flandre, en Hainaut, en Brabant, en Hasbain ; et leur prioit si acertes qu’il pouvoit que chacun le voulût suivre, au mieux monté et appareillé qu’il pourroit, devers Wissan, pour passer outre en Angleterre. Chacun le suivit volontiers selon son pouvoir, ceux qui furent mandés et moult d’autres qui ne furent point mandés, pourtant que chacun cuidoit rapporter autant d’argent que les autres en avoient rapporté qui avoient été en l’autre chevauchée en Angleterre avec lui : si que, avant que le sire de Beaumont vint à Wissan, il eut assez plus de gens qu’il n’en cuidoit avoir ; mais tous les reçut liement et leur fit grand’chère.
Quand il et sa compagnie furent venus à Wissan, ils trouvèrent les nefs et les vaisseaux tous prêts que on leur avoit amenés d’Angleterre ; et mirent dedans le plus tôt qu’ils purent chevaux et harnois, passèrent outre, et vinrent à Douvres, ni ne cessèrent de chevaucher et d’errer de jour en jour, tant qu’ils vinrent, à trois jours près de la Pentecôte, en la bonne cité de Ébruich, là où le roi et madame sa mère étoient, et grand’plenté de grands barons, pour le jeune roi conseiller et accompagner ; et attendoient là en droit la venue de monseigneur Jean de Hainaut et de sa compagnie ; et aussi attendoient-ils que tous les gens d’armes, les archers et les communes gens des bonnes villes et des villages fussent passés outre. Et ainsi qu’ils venoient par grands routes on les faisoit loger ès villages, à deux lieues près ou à trois de Ébruich, et là environ sur le plat pays, et les faisoit-on outre passer par devers les frontières.
CHAPITRE XXV.
Comment la roine d’Angleterre fut honorablement reçue à Londres, et comment les compagnons messire Jean de Hainaut s’en retournèrent en leur pays.
Après cette justice faite, si comme vous avez ouï, la roine et tous les seigneurs, et grand’foison des communes du pays, se mirent au chemin vers Londres ; et firent tant par leurs petites journées qu’ils y vinrent à grand’compagnie ; et issirent contre la roine et son ains-né fils, qui devoit être leur droit sire, communément tous ceux de Londres, grands et petits ; et leur firent grand’fête et grand’révérence, et à toute leur compagnie aussi ; et donnèrent ceux de Londres grands dons à la dite roine et à ceux de sa suite où il leur sembloit mieux employé. Quand ils furent ainsi reçus et si grandement fêtés comme dit est, et ils eurent là séjourné environ quinze jours, les compagnons qui passés étoient avec monseigneur Jean de Hainaut eurent grand talent de retourner chacun en sa contrée, car il leur sembloit qu’ils avoient bien fait la besogne et acquis grand honneur, si comme ils avoient. Si prirent congé à madame la roine et aux seigneurs du pays. Madame la roine et les seigneurs leur prièrent assez de demeurer encore un petit de temps, pour voir qu’on voudroit faire du roi, qui en prison étoit ainsi que ouï avez, mais ils avoient si grand désir de retourner chacun en sa maison que prière n’y valut rien.
Quand la roine et son conseil virent ce, ils prièrent de rechef à monseigneur Jean de Hainaut qu’il voulût encore demeurer jusques après Noël, et qu’il détînt ses compagnons avec lui le plus qu’il en pourroit détenir. Le gentil chevalier ne voulut mie laisser à parfaire son service, et octroya courtoisement le demeurer jusques à la volonté de madame la roine : si détint de ses compagnons ce qu’il en put détenir ; mais petit fut, car les autres ne voulurent aucunement demeurer, dont il fut moult courroucé. Toutefois, quand la roine et son conseil virent que ses compagnons ne vouloient demeurer pour nulle prière, ils leur firent toute l’honneur et la révérence qu’ils purent ; et leur fit la roine donner grand argent pour leurs frais et pour leur service, et grands joyaux, et chacun selon son état, si grandement que tous s’en tinrent pour contents ; et avec ce, elle leur fit rendre l’estimation de leurs chevaux qu’ils voulurent laisser, si haut que chacun vouloit estimer les siens, sans dire ni trop ni peu et sans débat ; et tous furent payés en deniers appareillés. Si demeura le dit monseigneur Jean de Hainaut à la prière de la roine, à petite compagnie de ses gens, entre les Anglois qui lui faisoient toujours toute l’honneur et compagnie qu’ils pouvoient. Aussi faisoient les dames du pays dont il y ayoit grand’foison, comtesses et autres grands et gentils dames et pucelles, qui venues étoient accompagner madame la roine et venoient de jour en jour ; car il leur sembloit que le gentil chevalier l’eût bien desservi, comme il avoit.
CHAPITRE XXVI.
Comment il fut ordonné en plein conseil que le roi qui étoit prisonnier n’étoit point digne de porter la couronne.
Après ce que le plus des compagnons de Hainaut s’en furent partis et le sire de Beaumont demeuré, la roine d’Angleterre donna congé aux gens de son pays que chacun rallât en sa maison et en leurs besognes, exceptés aucuns barons et chevaliers qu’elle détint pour la conseiller ; et leur commanda que tous vinssent à Londres le jour de Noël, à une grand’cour qu’elle vouloit tenir ; et tous ceux qui se partirent lui enconvenancèrent, et encore plusieurs autres à qui la fête fut mandée.
Quand ce vint à Noël elle tint une grand’cour, ainsi qu’elle l’avoit dît, et y vinrent tous les comtes, barons, chevaliers et nobles d’Angleterre, les prélats et conseil des bonnes villes. À cette fête et à cette assemblée fut ordonné, pourtant que le pays ne pouvoit longuement demeurer sans seigneur, que on mettroit en écrit tous les faits et les œuvres que le roi, qui en prison étoit, avoit faits par mauvais conseil, et tous ses usages et ses mauvais maintiens, et comment il avoit gouverné son pays, par quoi on le pût lire en plein palais devant tout le peuple, et que les sages du pays pussent sur ce prendre bon avis et accord comment et par qui le pays seroit gouverné de là en avant. Ainsi que ordonné fut, il fut fait ; et quand tous les cas et les faits que le roi avoit faits et consenti à faire, et tout son maintien et son usage, furent lus et bien entendus, les barons et chevaliers et tout le conseil du pays se trairent ensemble à conseil ; et s’accorda la plus saine partie, et mêmement les grands barons et nobles avec le conseil des bonnes villes, selon ce qu’ils avoient là ouï lire et qu’ils savoient la plus grand’partie de ses faits et de ses maintiens de certain et par pure vérité ; et dirent que tel homme n’étoit mie digne de jamais porter couronne ni avoir nom de roi : mais ils s’accordèrent à ce que son ains-né fils, qui là étoit présent et étoit son droit hoir, fût tantôt couronné au lieu du père, mais que il prit bon conseil et sage entour lui et féal, par quoi le royaume et le pays fût de là en avant mieux gouverné que été n’avoit, et que le père fût bien gardé et honnêtement tenu, tant que vivre pourroit, selon son état.
CHAPITRE XXVII.
Comment le roi Édouard fut couronné, et comment il donna à messire Jean de Hainaut quatre cents marcs d’eslerlins de revenu.
Ainsi que accordé fut par les plus hauts barons et par les conseils des bonnes villes, fut-il fait ; et fut adonc couronné de couronne royale, dedans le palais de Westmoustier de-lez Londres, le jeune roi Édouard qui tant a été heureux et fortuné en armes. Ce fut l’an de grâce Notre Seigneur mcccxxvi, le jour de Noël, et pouvoit avoir adonc environ seize ans : il les eut à la Conversion saint Paul après. Et fut là très grandement honoré et servi le gentil chevalier, messire Jean de Hainaut, de tous les princes et de tous les nobles et non nobles du pays ; et là furent donnés grands joyaux et très riches à tous les compagnons qui demeurés étoient de-lez lui ; et demeura depuis, il et ses compagnons, en grands fêtes et en grands soulas des seigneurs et des dames qui là étoient, jusques au jour des Trois Rois qu’il ouït dire que le roi de Behaigne, le comte de Hainaut son frère et grand’plenté de seigneurs de France se ordonnoient pour être à Condé sur Escaut à un tournoi qui là étoit crié. Adonc ne voulut messire Jean de Hainaut plus demeurer, pour prière que on lui sçut faire, pour îe grand désir qu’il avoit de venir à ce tournoi et de voir son gentil frère le comte et les autres seigneurs qui là devoient être, et espécialement le plus noble et le plus gentil roi en largesse qui régnât en ce temps, le gentil roi Charles de Behaigne. Quand le jeune roi Édouard, madame la roine sa mère et les barons qui là étoient virent qu’il ne vouloit plus demeurer et que prière n’y pouvoit valoir, ils lui donnèrent congé moult ennuis. Si lui donna le jeune roi, par le conseil de madame sa mère, quatre cents marcs d’esterlins, un esterlin pour un denier, de rente héritablement, à tenir de lui en fief, et à payer chacun an en la ville de Bruges ; et donna encore à Philippe de Chasteaux, son maître-écuyer et son souverain conseiller, cent marcs d’esterlins de rente, et ainsi à payer comme dit est ; et lui fit avec ce délivrer grand’somme d’esterlins pour payer les frais de lui et de toute sa compagnie pour retourner en leur pays ; et le fit conduire à grand’compagnie de chevaliers jusques à Douvres ; et lui fit appareiller et délivrer tout son passage ; et les dames, même la comtesse de Garennes qui étoit sœur au comte de Bar, et aucunes autres dames, lui donnèrent grand’foison de joyaux beaux et riches au départir.
Quand le dit messire Jean de Hainaut et sa compagnie furent venus à Douvres, ils montèrent tantôt en nefs pour passer outre, pour le désir qu’ils avoient de venir à temps et à point à ce tournoi qui devoit être à Condé : et emmena avec lui quinze jeunes et preux chevaliers d’Angleterre, pour être à ce tournoi avec lui et pour eux accointer des seigneurs et des chevaliers qui là devoient être. Si leur fit toute l’honneur et compagnie qu’il put ; et tournoyèrent deux fois celle saison à Condé.
Or me veux-je taire de monseigneur Jean de Hainaut jusques à tant que point sera, et revenrai au jeune roi Édouard d’Angleterre.
CHAPITRE XXVIII.
Comment le roi d’Escosse défia le jeune roi Édouard d’Angleterre.
Après ce que messire Jean de Hainaut se fut parti du jeune roi et de madame la roine sa mère, le dit roi et la roine gouvernèrent le pays par le conseil du comte de Kent, oncle du dit roi, et par le conseil de messire Roger de Mortimer qui tenoit grand’terre en Angleterre, bien sept mille livres de revenue, un esterlin pour un denier ; et avoient tous deux été bannis et enchâssés hors d’Angleterre avec la roine et le dit roi, si comme vous avez ouï ; et usèrent aussi assez par le conseil messire Thomas de Wage, et par le conseil de plusieurs autres qu’on tenoit les plus sages du royaume, combien que aucuns autres en eussent envie : car on dit que oncques envie ne fut morte en Angleterre ; aussi règne-t-elle et voit-on régner en plusieurs autres pays. Ainsi passa l’hiver et le carême jusques à Pâques ; et furent le roi, madame sa mère et le pays tous en paix ce terme.
Or avint que le roi Robert d’Escosse qui avoit été moult preux et qui moult avoit souffert contre les Anglois, et moult de fois avoit été déchassé et déconfit au temps le bon roi Édouard, taion à ce jeune roi Édouard, étoit devenu moult vieux et malade de la grosse maladie ; et disoit-on qu’il en mourroit, car nulle guérison trouver il n’en pouvoit. Quand il sçut les aventures d’Angleterre, comment le roi avoit été pris et déposé de sa couronne, et son conseil justicié et mis à destruction, si comme vous avez ouï, il se pourpensa qu’il défieroit ce jeune roi. Car, pourtant qu’il étoit jeune et que les barons du royaume n’étoient mie bien d’accord, si comme il cuidoit et que on lui avoit fait entendant, par aventure, de par aucuns des amis du lignage des Despensiers, il pourroit bien faire sa besogne et conquérir partie d’Angleterre. Ainsi qu’il le pensa, il le fit ; et environ Pâques, l’an mcccxxvii, fit-il défier le jeune roi Édouard et tous le pays, et leur manda qu’il entreroit dedans le pays, et gâteroit et ardroit aussi avant qu’il avoit fait autrefois, du temps que la déconfiture fut au château d’Esturmelin, où les Anglois reçurent si grand dommage.
CHAPITRE XXX.
Comment messire Jean de Hainaut vint à belle compagnie pour secourir le roi Édouard, et quels seigneurs vinrent avec lui.
Droit à ce point vint à Ébruich messire Jean de Hainaut dessus dit et sa compagnie : si furent bien reçus et grandement fêtés du jeune roi, de madame sa mère et de tous les barons ; et leur fit-on livrer le plus beau faubourg de la cité pour eux herberger entièrement sans nul entre-deux ; et fut délivrée à monseigneur Jean de Hainaut une abbaye de blancs moines pour son corps et son tinel tenir. En la compagnie du dit chevalier vinrent du pays de Hainaut le sire d’Enghien qui étoit appelé messire Gautier, le sire d’Antoing, messire Henry, le sire de Fagnoelles, messire Fastres des Rues, messire Robert de Bailleul et messire Guillaume de Bailleul son frère, le sire de Haverech châtelain de Mons, messire Alart de Brifeuil, messire Michel de Làgne, messire Jean de Montigny le jeune et son frère, messire Sanses de Boussoy, le sire de Gomignies, messire Perceval de Semeries, le sire de Beaurieu et le sire de Floyon. Du pays de Flandre y vinrent messire Hector Villain, messire Jean de Rodes, messire Waflart de Ghistelle, messire Guillaume de Strates, messire Gossuins de la Muelle et plusieurs autres. Du pays de Brabant y vinrent : le sire de Duffle, messire Thierry de Wallecourt, messire Rasses de Grez, messire Jean de Gaesbeke, messire Jean Pilistre, messire Gille de Coterebbe, messire Gautier de Hoteberge, les trois frères de Harlebeke et plusieurs autres. Des Hasbaignons y vinrent : messire Jean le Beauz et messire Henry son frère, messire Godefroy de la Chapelle, messire Hugues de Hay, messire Jean de Libyne, messire Lambert du Pel, messire Gilbert de Hers. Et si y vinrent aucuns chevaliers de Cambresis et d’Artois, de leur volonté, pour leurs corps avancer ; tant que le dit messire Jean de Hainaut eut bien en sa compagnie cinq cents armures de fer bien étoffées et richement montées. Après eux, ès fêtes de la Pentecôte, vinrent messire Guillaume de Juliers, qui fut depuis duc de Juliers, après le décès de son père, et messire Thierry de Heinsberg, qui puis fut comte de Los, qui puis fut connétable de l’ost, à belle route, et tout pour faire compagnie au dit chevalier.
CHAPITRE XXXI.
Comment grand’dissentïon mut entre les Hainuyers et les archers d’Angleterre, dont grand meschef en vint.
Le jeune roi d’Angleterre, pour mieux fêter ces seigneurs et toute leur compagnie, tint une grand’cour le jour de la Trinité, en la maison des Frères Mineurs, là où il et madame sa mère étoient herbergés ; et tenoient leur tinel chacun par lui, c’est à savoir, le roi de ses chevaliers, et la roine de ses dames dont elle avoit grand’foison avec li.
À cette cour eut bien le roi cinq cents chevaliers, et en fit quinze nouveaux ; et madame la roine tint sa cour et sa fête au dortoir, et eut bien, séant à table, soixante dames qu’elle avoit priées et mandées pour mieux fêter le dit messire Jean de Hainaut et ces autres seigneurs. Là put-on voir grand’noblesse de bien servir de grand’plenté de mets et d’entremets, si étranges et si déguisés qu’on ne les pourroit deviser. Là put-on voir dames noblement parées et richement atournées, qui eut loisir : mais adonc ne put-on avoir loisir de danser ni de plus fêter, car, tantôt après dîner, un grand hutin commença entre les garçons des Hainuyers et les archers d’Angleterre qui entre eux étoient herbergés pour occasion d’un jeu de dés ; de quoi grand mal vint, si comme vous orrez ; car, ainsi que ces garçons se combattoient à aucuns de ces Anglois, tous les autres archers qui étoient en la ville, et ceux qui étoient herbergés en cestui faubourg, furent tantôt ensemble atout leurs arcs appareillés, et se boutèrent au hahay, et navrèrent de commencement tout plein des garçons des Hainuyers : si les convint retraire en leurs hôtels. Le plus des chevaliers et de leurs maîtres étoient encore à la cour qui de ce ne savoient rien ; et tantôt qu’ils ouïrent nouvelles de ce hutin, ils se trairent au plus tôt qu’ils purent chacun vers son hôtel qui put entrer dedans ; et qui n’y put entrer il le convint demeurer dehors en grand péril ; car ces archers, qui étoient bien deux mille, avoient le diable au corps et traioient dispersément pour tout tuer, seigneurs et varlets. Et veut-on dire et supposer que c’étoit fait tout avisé et pourparlé d’aucuns des amis des Despensiers et du comte d’Arondel qui avoient été mis à fin par messire Jean de Hainaut, si comme vous avez ouï raconter ci-dessus. Si s’en vouloient coutrevenger aux Hainuyers, et mémement à monsieur Jean de Hainaut s’ils eussent pu ; et bien s’en mirent en peine, si comme vous orrez ; car encore les Anglois et les Anglesches de qui les hôtels étoient, clooient leurs huis et leurs fenêtres au devant des Hainuyers, et ne les laissoient dedans entrer. Toutes fois il en y eut aucuns qui entrèrent par derrière en leurs hôtels et s’armèrent moult vitement. Quand ils furent armés, ils n’osèrent issir hors par devant, pour les sagettes ; mais issirent hors par derrière par les courtils, et rompirent les clôtures et postils ; et attendirent l’un l’autre en une place qui là étoit, tant qu’ils furent bien cent ou plus, tous armés, et bien autant tous désarmés, qui ne pouvoient entrer en leurs hôtels.
Quand ceux armés furent ainsi assemblés, ils se hâtèrent pour secourir les autres compagnons qui défendoient leurs hôtels en la grand’rue, au mieux qu’ils pouvoient ; et passèrent ceux armés parmi l’hôtel du seigneur d’Enghien, qui avoit grands portes derrière et devant, en la grand’rue, et se férirent appertement en ces archers.
Du trait y eut foison des Hainuyers navrés et blessés. Et là furent bons chevaliers : messire Fastres des Rues, messire Perceval de Semeries, et messire Sanses de Boussoy ; car ces trois chevaliers ne purent oncques entrer en leurs hôtels pour eux armer, mais ils firent autant d’armes que tels qui étoient armés ; et tenoient grands, longs et gros leviers de chêne qu’ils avoient pris en la maison d’un charron, et donnoient les horions si grands que nul ne les osoit approcher ; et en abattirent ce jour, si comme on dit, plus de soixante ; car ils étoient grands et forts chevaliers durement. Finalement, les archers qui là étoient furent déconfits et mis en chasse ; et en y eut bien morts, que en la place que aux champs, trois cents ou environ, qui tous étoient de l’évêché de Lincolle. Si crois que Dieu n’envoya oncques si grand’fortune à aucunes gens qu’il fit à messire Jean de Hainaut et à sa compagnie ; car ces gens ne tendoient fors toujours qu’à eux murdrir et dérober, combien qu’ils fussent là venus pour la besogne du roi : ni oncques ne furent ni ne demeurèrent en si grand péril, ni en telle angoisse ni peur de mort, qu’ils furent le terme qu’ils séjournèrent à Ébruich. Et encore ne furent-ils oncques bien assur, jusques à tant qu’ils se trouvèrent à Wissan ; car ils enchéirent en si grand’haine et malivolence de tout le remenant des archers qu’ils les haioient plus assez que les Escots qui tous les jours leur ardoient leurs pays. Et disoient bien les aucuns chevaliers et barons d’Angleterre aux seigneurs de Hainaut, qui point ne les haoient, pour eux aviser et mieux garder : que ces archers et autres communes d’Angleterre étoient recueillis et alliés plus de six mille ensemble, et menaçoient les Hainuyers d’eux venir tous ardoir et tuer en leurs hôtels, de nuit et de jour, et ne trouveroient personne de par le roi ni des barons qui les osât aider ni secourir. Donc, s’ils étoient en grand’mésaise de cœur et en grand’hideur quand ils oyoient ces nouvelles, ce ne fait point à demander ; ni ils ne savoient quelque chose penser ni aviser qu’ils pussent faire selon ces nouvelles ; ni ils n’avoient espérance de retourner en leur pays, ni de jamais voir ni parler à nuls de leurs amis ; ni ils n’osoient éloigner le roi ni les hauts barons ; et si ne pouvoient sentir nul confort pour eux aider ni garantir. Si n’avoient autre entente fors que d’eux bien vendre, et leurs corps défendre chacun, et aider l’un l’autre jusqu’à la mort.
Si firent les chevaliers de Hainaut et leur conseil plusieurs bonnes ordonnances, par grand avis, pour eux mieux garder et défendre, par lesquelles il convenoit toujours gésir par nuit armés, et par jour tenir en leurs hôtels, et les harnois avoir appareillés, et les chevaux tous ensellés ; et les convenoit toujours, par nuit et par jour, guéter par connétablies, les champs et les chemins d’entour la ville, et envoyer aucunes écoutes demie lieue loin de la ville, pour écouter si gens viendroient, ainsi que informés étoient et qu’on leur rapportoit et leur disoient chacun jour gens créables, chevaliers et écuyers, qui bien le cuidoient savoir. Par quoi, si ces écoutes ouïssent gens émouvoir pour venir devers la ville, ils se devoient retraire vers ceux qui gardoient les champs, pour eux maintenir et aviser, afin qu’ils fussent plutôt montés et appareillés et venus ensemble, chacun à sa bannière, en une place qui pour ce étoit avisée et ordonnée.
CHAPITRE XXXII.
Comment les Hainuyers furent en grand meschef et peine par l’espace de quatre semaines, pour la crainte des Anglois.
En cette tribulation demeurèrent eux en ce faubourg, par l’cspacc de quatre semaines, que tous les jours on leur rapportoit telles nouvelles ou pires assez, et telles fois pires un jour que l’autre ; et en virent plusieurs apparences, qui durement les ébahissoit. Car au voir dire, ils n’étoient qu’une poignée de gens dedans, au regard de la communauté du royaume d’Angleterre qui là étoit assemblée, ni ils n’osoient éloigner leurs hôtels, ni leurs armures, ni entrer en la cité, excepté les seigneurs qui alloient voir le roi et la roine et leur conseil, pour festier et pour apprendre des nouvelles ; ni ne savoient combien longuement on les tiendroit en telle angoisse. Et si le meschef de la mésaventure et le péril n’eût été, ils séjournoient assez aise ; car la cité et le pays d’entour eux étoit si plentureux que, en plus de six semaines que le roi et tous les seigneurs d’Angleterre et les étrangers, et leurs gens, dont il y avoit plus de soixante mille hommes, séjournèrent là, ne renchérirent les vivres qu’on n’eût la denrée pour un denier, aussi bien qu’on avoit par avant qu’ils vinssent ; bons vins de Gascogne, d’Ausay et de Rhin à très bon marché, poulaille et toutes manières d’autres vivres aussi ; et leur amenoit-on devant leurs hôtels le foin, l’avoine et la litière, dont ils étoient bien servis et à bon marché.
CHAPITRE XXXIII.
Comment le roi d’Angleterre se partit de la cité de Ébruich atout son ost pour aller vers Escosse, et comment les Escots entrèrent en Angleterre.
Quand ils eurent là séjourné par l’espace de quatre semaines après la bataille, on leur fit à savoir, de par le roi et les maréchaux, que chacun se pourvût dedans celle autre semaine, de charrettes et de tentes, pour gésir aux champs, et tous autres outils nécessaires pour aller par devers Escosse, car le roi ne pouvoit là plus séjourner.
Adonc se pourvut chacun au mieux qu’il put, selon son état. Quand on fut appareillé, le roi et tous ses barons se trairent hors et allèrent loger six lieues loin de la dite cité : et messire Jean de Hainaut et sa compagnie furent logés au plus près du roi pour honneur, et pourtant aussi qu’on ne vouloit mie que les archers qui tant les haioient eussent aucun avantage sur eux. Si séjournèrent le roi et ses premières routes deux jours, pour attendre les derniers et pour mieux aviser chacun si il lui failloît rien.
Au tiers jour après, l’ost qui étoit là se délogea et se trait avant de jour en jour, tant qu’on vint outre la cité de Duremmes une grande journée, à l’entrée d’un pays qu’on appelle Northonbrelande, qui est sauvage pays plein de déserts et de grandes montagnes, et durement pauvre de toutes choses fors que de bêtes ; et court parmi une rivière pleine de cailloux et de grosses pierres que on nomme Tyne. Sur cette rivière siéd en un mont la ville et le châtel qu’on appelle Cardueil en Galles, qui fut jadis au roi Artus, et où il se tenoit moult volontiers, et à val est la bonne ville que on appelle le Neuf-Chastel sur Tyne. Là étoit le maréchal d’Angleterre atout grands gens d’armes, pour garder le pays contre les Escots qui gissoient aux champs pour entrer en Angleterre. Et à Cardeuil aussi gissoit grand’foison de Gallois, dont le sire de Moubray et le comte de Herford étoient conduiseurs et gouverneurs, et pour défendre le passage de la rivière ; car les Escots ne pouvoient entrer en Angleterre sans passer outre la dite rivière. Et ne purent savoir les Anglois certainement nouvelles des Escots jusques à ce qu’ils vinrent à l’entrée d’icelui pays : mais adonc purent voir apparement les fumières des hamelets et des villages qu’ils ardoient en vallées d’icelui pays ; et avoient passé cette rivière si paisiblement qu’oncques ceux de Cardueil ni ceux de Neuf-Chastel sur Tyne n’en surent nouvelles, ce disoient ; car entre Cardueil et Neuf-Chastel peut bien avoir environ vingt quatre lieues anglesches. Mais pour mieux savoir la manière des Escots, je me tairai un petit des Anglois, et deviserai aucune chose de la manière des Escots et comment ils scevent guerroyer.
CHAPITRE XXXIV.
Comment les Escots se gouvernent et maintiennent quand ils sont en guerre.
Les Escots sont durs et hardis et fort travaillans en armes et en guerre ; et à ce temps là ils aimoient et prisoient assez peu les Anglois, et encore font-ils à présent ; et quand ils veulent entrer au royaume d’Angleterre ils mènent bien leur ost vingt ou vingt quatre lieues loin, que de jour que de nuit, de quoi moult de gens se pourroient émerveiller, qui ne sauroient leur coutume.
Certain est que, quand ils veulent entrer en Angleterre, ils sont tous à cheval les uns et les autres, excepté la ribaudaille qui les suit à pied ; c’est à savoir, sont les chevaliers et écuyers bien montés sur bons gros roncins, et les autres communes gens du pays sur petites haquenées. Et si ne mènent point de charroi, pour les diverses montagnes qu’ils ont à passer parmi ce pays dessus dit, qu’on appelle Northonbreîande : et si ne mènent nulles pourvéances de pain ni de vin ; car leur usage est tel en guerre et leur sobriété qu’ils se passent bien assez longuement de chair cuite à moitié, sans pain, et de boire yaue de rivière, sans vin ; et si n’ont que faire de chaudières ni de chaudrons, car ils cuisent bien leur chair au cuir des bêtes mêmes, quand ils les ont écorchées ; et si savent bien qu’ils trouveront bêtes à grand’foison au pays là où ils veulent aller : par quoi ils n’emportent autre pourvéance, fors que chacun emporte entre la selle et le panneau une grande plate pierre, et trousse derrière lui une besace pleine de farine, en cette entente que : quand ils ont tant mangé de chairs malcuites que leur estomac leur semble être vuit et affoibli, ils jettent cette pierre au feu et détrempent un peu de leur farine et d’eau ; et quand leur pierre est échauffée, ils jettent de cette claire pâte sur cette chaude pierre, et en font un petit tourtel, en manière d’une oublie de béguine, et le mangent pour reconforter leur estomac. Par quoi ce n’est point de merveille s’ils font plus grands journées que autres gens, quand tous sont à cheval hormis la ribaudaille, et si ne mènent point de charroi ni autres pourvéances, fors ce que vous avez ouï.
En tel point étoient eux entrés en celui pays dessusdit. Si le gâtoient et ardoient ; et trouvoient tant de bêtes qu’ils n’en savoient que faire ; et avoient bien trois mille armures de fer, chevaliers et écuyers, montés sur bons roncins et bons coursiers, et vingt mille hommes armés à leur guise, apperts et hardis, montés sur petites haquenées qui ne sont ni liées ni étrillées ; mais les envoie-t-on tantôt paître qu’on est descendu en prés, en terre et en bruyères. Et si avoient deux très bons capitaines, car le roi Robert d’Escosse, qui étoit moult preux, étoit adonc vieux et chargé de la grosse maladie : si leur avoit donné à capitaine un moult gentil prince et vaillant en armes, c’est à savoir, le comte de Moret qui portoit un écu d’argent à trois oreillers de gueules, et messire Guillaume de Douglas qu’on tenoit pour le plus hardi et le plus entreprenant de tous les deux pays ; et portoit un écu d’azur à un chef d’argent et trois étoiles de gueule en l’argent. Et étoient ces deux seigneurs les plus hauts barons et les plus puissans de tout le royaume d’Escosse, et les plus renommés en beaux faits d’armes et en grands prouesses. Or veux-je revenir à notre matière.
CHAPITRE XXXIX.
Comment les Anglois souffrirent grand’famine, eux et leurs chevaux, tant qu’ils furent outre la rivière de Tyne.
Lendemain, entour heure de nonne, revinrent les messages que les seigneurs et les autres compagnons avoient envoyés aux pourvéances, et en rapportèrent ce qu’ils purent pour eux et leurs menées ; grandement ne fut-ce mie ; et avec eux vinrent gens pour gagner, qui amenèrent sur petits chevalets et sur petites mules, pain malcuit en paniers, povre vin en grands barils et autres denrées à vendre, dont moult de gens et grand’partie de l’ost furent durement appaisés ; et ainsi de jour en jour, tant qu’ils séjournèrent là entour huit jours sur cette rivière, entre ces montagnes, en attendant chacun jour la survenue des Escots, qui aussi ne savoient que les Anglois étoient devenus, non plus que les Anglois savoient d’eux. Ainsi furent-ils trois jours et trois nuits sans pain, sans vin, sans chandelles, sans avoine et sans fourrage, ni autre pourvéance, et après, par l’espace de quatre jours, qu’il leur convenoit acheter un pain mal cuit six esterlins, qui ne dût valoir qu’un parisis, et un galon de vin vingt quatre esterlins, qui n’en dût valoir que six. Encore y avoit-on si grand’rage de famine que l’un le tolloit hors des mains de l’autre, dont plusieurs hutins et grands débats vinrent des compagnons les uns aux autres. Encore, avec tous ces meschefs, il ne cessa point de pleuvoir toute cette semaine, parquoi leur selles, panneaux et contresangles furent tous pourris, et tous les chevaux, ou la plus grand’partie, tachés sur le dos ; et ne savoient de quoi ferrer ceux qui étoient déferrés, ni de quoi couvrir, fors que de leurs tuniques d’armes : et aussi n’avoit la plus grand’partie que vêtir, ni de quoi soi couvrir pour la pluie, ni pour le froid, fors que de leurs hoquetons et de leurs armures ; et n’avoient de quoi faire feu, fors de verte bûche, qui ne peut durer contre la pluie.
CHAPITRE XXXV.
Comment les Anglois se mirent en trois batailles pour cuider combattre les Escots qui tout ardoient ; mais ils ne les purent aconsuir.
Quand le roi anglois et tout son ost eurent vu les fumières des Escots, si comme dit est devant, ils sçurent bien que c’étoit les Escots qui entrés étoient en leur pays. Si firent tantôt crier alarme, et commander que chacun se délogeât et suivît les bannières. Ainsi fut-il fait. Et se trairent chacun armés sur les champs comme pour tantôt combattre. Là en droit furent ordonnées trois batailles grosses à pied, et chacune bataille avoit deux ailes de cinq cents armures qui devoient demeurer à cheval. Et sachez qu’on disoit qu’il y avoit bien là huit mille armures de fer, chevaliers et écuyers, et trente mille hommes armés, la moitié montés sur petites haquenées, et l’autre moitié sergens à pied et coustilliers, envoyés par l’élection des bonnes villes, à leurs gages, chacune bonne ville pour sa rate ; et si y avoit bien vingt quatre mille archers à pied sans la ribaudaille.
Tout ainsi que les batailles furent ordonnées, on chevaucha tout rangé après les Escots, à l’assent et enseignement des fumières, jusques à basses vespres. Adonc se logea l’ost en un bois sur une petite rivière, pour eux aiser et pour attendre le charroi et les pourvéances. Et tout le jour avoient ars les Escots à cinq lieues près de leur ost ; et ne les pouvoient aconsuir. Lendemain, au point du jour, chacun fut armé, et trairent les bannières aux champs, chacun à sa bataille et dessous sa bannière, si comme ordonné étoit. Si chevauchèrent les batailles ainsi rangées tout le jour, sans dérouter, par montagnes et par vallées ; ni oncques ne purent approcher les Escots qui ardoient devant eux, tant y avoit de bois, de marais et de déserts sauvages et mauvaises montagnes et vallées ; et si n’étoit nul qui osât, sur la tête à couper, forpasser ni chevaucher devant les bannières, excepté les maréchaux et leurs gens.
CHAPITRE XXXVI.
Comment les Anglois se logèrent, tous armés, en un bois jusque à mie-nuit, moult travaillés de poursuir les Escots.
Quand ce vint après nonne sur le vespre, gens, chevaux et charroi, et mêmement gens à pied étoient si travaillés qu’ils ne pouvoient mais aller avant ; et les seigneurs se perçurent et virent clairement qu’ils se travailloient en cette manière pour néant ; et fut encore ainsi que les Escots les voulussent attendre, si se mettroient si bien sur tel avantage, sur telle montagne, ou sur tel pays, qu’ils ne se pourroient à eux combattre sans trop grand meschef. Si fut commandé, de par le roi et les maréchaux, qu’on se logeât là en droit, chacun ainsi qu’il étoit, jusques à lendemain, pour avoir conseil comment on se maintiendroit. Ainsi fut l’ost logé toute nuit en un bois, sur une petite rivière ; et le roi fut logé en une pauvre cour d’abbaye de moines noirs qui là étoit. Ses gens d’armes, uns et autres, chevaux, charroi et l’ost en suivant, furent logés moult loin, travaillés outre mesure. Quand chacun eut pris pièce de terre pour loger, les seigneurs se trairent ensemble pour avoir conseil comment ils se pourroient combattre aux Escots, selon le pays où ils étoient ; et leur sembla, selon ce qu’ils voyoient, que les Escots s’en r’alloient leur voie en leur pays, tout ardant, et que nullement ils ne se pourroient combattre à eux entre ces montagnes, fors que à grand meschef, et si ne les pouvoient aconsuir ; mais passer leur convenoit cette rivière de Tyne. Si fut là dit en grand conseil que, si on se vouloit lever devant mie-nuit, et lendemain un petit hâter, on leur touldroit le passage de la rivière, et conviendroit qu’ils se combattissent à leur meschef, ou ils demeureroient tous coys en Angleterre pris à la trappe.