Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 72)
Une grande espace après ce qu’il fut là venu, et qu’il s’ordonnoit pour un peu dormir, et avoit demandé si il étoit près de jour, il entre un homme tantôt après en l’hôtel et vint devant lui, qui lui dit : « Monseigneur, je vous apporte nouvelles. » — « Quelles ? » répondit-il ? « Monseigneur, les François chevauchent. » — « Et comment le sais-tu ? » — « Monseigneur, je me suis parti de Saint-Savin avec eux. » — « Et quel chemin tiennent-ils ? » — « Monseigneur, je ne sçais, de vérité ; fors tant qu’ils tiennent ce me semble le chemin de Poitiers. » — Et lesquels sont-ce des François ? » — C’est messire Louis de Saint-Julien et Kerlouet le Breton et leurs routes. » — « Ne me chault, dit messire Jean Chandos, je n’ai mais-hui nulle volonté de chevaucher : ils pourront bien trouver encontre sans moi. »
Si demeura une espace en ce propos tout pensif, et puis s’avisa et dit : « Quoique j’aie dit, c’est bon que je chevauche toujours : il me faut retourner à Poitiers, et tantôt sera jour. » — « C’est voir, sire, ce répondirent ses chevaliers qui là étoient. » Lors fit le dit messire Jean Chandos restraindre ses plates et se mit en arroy pour chevaucher ; et aussi firent tous les autres. Si montèrent à cheval, et se partirent, et prirent le droit chemin de Poitiers, côtoyant la rivière. Et si pouvoient être les François en ce propre chemin une grande lieue devant eux, qui tiroient à passer la rivière au pont de Luzac. Et en eurent la connoissance les Anglois par leurs chevaux qui suivoient la route des chevaux des François ; et entrèrent au froie des chevaux des François, et dirent : « Ou les François, ou messire Thomas de Percy chevauchent devant nous. » Tantôt fut ajourné et jour ; car à l’entrée de janvier les matinées sont tantôt épandues. Et pouvoient être les François et les Bretons environ une lieue du dit pont, quand ils aperçurent d’autre part la rivière messire Thomas de Percy et sa route. Et messire Thomas et les siens les avoient jà aperçus : si chevauchèrent le grand galop pour avoir l’avantage du pont dessus dit ; et avoient dit : « Voilà les François ; ils sont une grosse route contre nous ; exploitons-nous ; si aurons et prenons l’avantage du pont. » Quand messire Louis et Kerlouet aperçurent les Anglois d’autre part la rivière, qui se hâtoient pour venir au pont, si se avancèrent aussi. Toutefois les Ànglois y vinrent devant, et en furent maîtres, et descendirent tout à pied et s’ordonnèrent pour le pont garder et défendre. Quand les François furent là venus jusques au pont, ils se mirent à pied ; et baillèrent leurs chevaux à leurs varlets, et les firent traire arrière ; et prirent leurs lances et se mirent en bonne ordonnance pour aller gagner et assaillir les Anglois, qui se tenoient franchement sur leurs pas et n’étoient de rien effréés, combien qu’ils fussent un petit au regard des François.
Ainsi que ces François et Bretons étudioient et imaginoient comment et par quel tour à leur plus grand avantage les Anglois envahir et assaillir ils pourroient, voici monseigneur Jean Chandos et sa route, bannière déployée, tout ventilant, qui étoit d’argent à un pel aguisé de gueules, laquelle Jacques Aiery, un bon homme d’armes, portoit, et pouvoient être environ quarante lances, qui approchèrent durement les François. Et ainsi que les Anglois étoient sur un tertre, espoir trois bonniers de terre en sus du pont, les garçons des François qui les aperçurent, et qui se tenoient entre le pont et le dit tertre, furent tout effrayés, et dirent : « Allons, allons-nous-en, voici Chandos ; sauvons-nous et nos chevaux. » Si s’en partirent et fuirent et laissèrent là leurs maîtres.
Quand messire Jean Chandos fut là venu jusques à eux, sa bannière devant lui, si n’en fit pas trop grand compte ; car petit les prisoit et aimoit ; et tout à cheval les commença à ramposner en disant : « Entre vous, François, vous êtes trop malement bonnes gens d’armes ; vous chevauchez à votre aise et à votre volonté de nuit et de jour ; vous prenez villes et forteresses en Poitou, dont je suis sénéchal ; vous rançonnez povres gens sans mon congé ; vous chevauchez partout à tête armée ; il semble que le pays soit tout vôtre ; et par Dieu, non est. Messire Louis, messire Louis, et vous Kerlouet, vous êtes maintenant trop grands maîtres ; il y a plus d’un an et demi que j’ai mis toutes mes ententes que je vous puisse trouver ou encontrer ; or, vous vois-je, Dieu merci ! et parlerons à vous, et saurons lequel est plus fort en ce pays, ou je, ou vous. On m’a dit et conté par plusieurs fois que vous me désiriez à voir : si m’avez trouvé ; je suis Jean Chandos, si bien me ravisez. Vos grands appertises d’armes qui sont maintenant si renommées, si Dieu plaît, nous les éprouverons. »
Ainsi et de tels langages les recueilloit messire Jean Chandos, qui ne voulsist nulle part être fors que là, tant les désiroit-il à combattre. Messire Louis et Kerlouet se tenoient tous cois, ainsi que tout confortés qu’ils seroient combattus. Et rien n’en savoient messire Thomas de Percy et les Anglois qui de là le pont étoient ; car le pont de Luzac est haut, à bosse au milieu, et cela leur en tolloit la vue.
CHAPITRE CCXI.
Comment messire Jean Chandos et messire Thomas de Felleton conseillèrent le prince sur le fait de la guerre d’Espagne.
En ce temps étoit le prince en la droite fleur de sa jeunesse, et ne fut oncques saoul ni lassé depuis qu’il se commença premièrement à armer, de guerroyer et de tendre à tous hauts et nobles faits d’armes. Et encore à cette emprise du dit voyage d’Espaigne et de remettre ce roi enchassé, par force d’armes, en son royaume, honneur et pitié l’émouvoient. Si en parloit souvent à messire Jean Chandos et à messire Thomas de Felleton, qui étoient les plus espéciaux de son conseil, en demandant qu’il leur en sembloit. Ces deux chevaliers lui répondoient bien : « Monseigneur, c’est une haute et grande emprise ; sans comparaison plus forte et plus hautaine que ce ne fut de bouter hors le roi Dam Piètre de son royaume, car il étoit haï de tous ses hommes, et tous le relinquirent quand il cuida être aidé. Or jouit et possesse à présent ce roi bâtard de tout le royaume de Castille entièrement et de l’amour des nobles, des prélats et de tout le demeurant, et l’ont fait roi. Si le voudront tenir en cel état comment qu’il soit. Si vous avez bien mestier que vous ayez en votre compagnie grand’foison de bonnes gens d’armes et d’archers, car vous trouverez bien à qui combattre quand vous viendrez en Espaigne. Si vous louons et conseillons que vous rompiez la greigneur partie de votre vaisselle d’argent de votre trésor, dont vous êtes bien aisé maintenant, et en faites faire monnoie, et départir largement aux compagnons des quels vous serez servi en ce voyage, et qui pour l’amour de vous iront ; car pour le roi Dam Piètre n’en feroient-ils rien ; et si, envoyez de-lez le roi votre père, en priant que vous soyez maintenant aidé de cinq cent mille francs que le roi de France doit envoyer en Angleterre dedans bref terme. Prenez finance partout où vous la pourrez trouver et avoir, car bien vous sera besoin, sans tailler vos hommes ni votre pays ; si en serez mieux aimé et servi de tous. »
À ce conseil et plusieurs autres bons que les chevaliers lui donnèrent, se tint le prince de Galles, et fit rompre et briser les deux parts de toute sa vaisselle d’or et d’argent, et en fit faire et forger monnoie pour donner et départir aux compagnons. Avecques ce, il envoya en Angleterre devers le roi son père, pour impétrer cinq cent mille francs dont je parlois maintenant. Le roi d’Angleterre, qui sentoit assez les besognes du prince son fils, lui accorda légèrement, et en écrit devers le roi de France, et l’en envoya lettres de quittance. Si furent les cinq cent mille francs en cette saison délivrés aux gens du prince et départis à toutes manières de gens d’armes.
CHAPITRE CCXII.
Comment le sire de Labreth promit au prince mille lances, et comment le sénéchal de Toulouse et le comte de Narbonne s’en allèrent vers Montalban contre les Compagnies.
Une fois étoit en récréation le prince de Galles en sa chambre en la cité d’Angoulême avecques plusieurs chevaliers de Gascogne, de Poitou et d’Angleterre, et bourdoit à eux, et eux à lui de ce voyage d’Espaigne ; et fut du temps que messire Jean Chandos étoit outre après les Compagnies. Si tourna son chef devers le sire de Labreth, et lui dit : « Sire de Labreth, à quelle quantité de gens d’armes me pourrez-vous bien suir en ce voyage ? » Le sire de Labreth fut tout appareillé de répondre, et lui dit ainsi : « Monseigneur, si je voulois prier tous mes amis, c’est à entendre mes féaux, j’en aurois bien mille lances et toute ma terre gardée par mon chef. » — « Sire de Labreth, c’est belle chose, » répondit le prince, et lors regarda sur le seigneur de Felleton et sur aucuns chevaliers d’Angleterre et leur dit en anglois : « Par ma foi, on doit bien aimer la terre où on trouve un tel baron qui peut suir son seigneur à mille lances. » Après il se retourna devers le sire de Labreth et dit : « De grand’volonté, sire de Labreth ! je les retiens tous. » — « Ce soit au nom de Dieu, monseigneur, » ce répondit le sire de Labreth. De cette retenue dut depuis être avenu grand meschef, si comme vous orrez en avant en l’histoire.
Or retournerons-nous aux compagnies qui s’étoient accordées et alliées avec le prince. Si vous dis que ils eurent moult de maux ainçois qu’ils fussent revenus et rentrés en la prinçauté, tant des geniteurs comme de ceux de Castelongne et d’Arragon, et se départirent en trois routes. L’une partie des Compagnies et plus grande s’en allèrent costiant Foix et Berne, et l’autre Catalogne et Armignac et la tierce s’avala entre Arragon et Foix par l’accord du comte d’Armignac, du seigneur de Labreth et du comte de Foix. En celle route avoit la plus grand’partie de Gascons ; et s’en venoient cils compagnons, qui pouvoient être environ trois mille par routes et par compagnies, en l’une trois cents, en l’autre quatre cents, devers l’archevêché de Toulouse ; et devoient passer entre Toulouse et Montalban.
Adonc avoit un bon chevalier de France à sénéchal de Toulouse qui s’appeloit messire Guy d’Azay. Quand il entendit que ces Compagnies approchoient et qu’ils chevauchoient en routes et ne pouvoient être en somme plus de trois mille combattans, qui encore étoient foulés, lassés et mal armés, mal montés et pis chaussés, si dit qu’il ne vouloit pas que tels gens approchassent Toulouse ni le royaume de France, pour eux recouvrer ; et qu’il leur iroit au devant et les combattroit, s’il plaisoit à Dieu. Si signifia tantôt son intention à messire Aymery comte de Narbonne et au sénéchal de Carcassonne et à celui de Beaucaire et à tous les officiers, chevaliers et écuyers de là environ, en eux mandant et requérant aide, pour aider à garder la frontière contre ces males gens nommés Compagnies. Tous ceux qui mandés et priés furent, obéirent et se hâtèrent ; et vinrent au plus tôt qu’ils purent en la cité de Toulouse ; et se trouvèrent grands gens, bien cinq cents lances, chevaliers et écuyers, et quatre mille bidaus, et se mirent sur les champs par devers Montalban à sept lieues de Toulouse, où ces gens se tenoient, les premiers qui venus étoient ; et tout compté ils ne se trouvèrent pas plus de deux cents lances, mais ils attendoient les routes de leurs compagnons qui devoient passer par là.
CHAPITRE CCXIII.
Comment le sénéchal de Toulouse et le comte de Narbonne envoyèrent leurs coureurs par devant Montalban et comment le capitaine de Montalban vint parler aux dits seigneurs.
Quand le comte de Narbonne et messire Guy d’Azay, qui se faisoient souverains et meneurs de toutes ces gens d’armes, furent partis de la cité de Toulouse, ils s’en vinrent loger assez près de Montalban, qui pour lors se tenoit en l’obéissance du prince ; et en étoit capitaine à ce jour un chevalier anglois qui s’appeloit messire Jean Trivet. Si envoyèrent ces seigneurs de France leurs coureurs devant Montalban pour agraire hors ces Compagnies qui s’y tenoient.
Quand le capitaine de Montalban entendit que les François étoient venus à main armée et à ost devant sa forteresse, si fut durement émerveillé, pour tant que la terre étoit du prince. Si vint aux barrières de la dite ville, et fit tant que, sur assurance, il parla aux dits coureurs, et leur demanda qui là les envoyoit et pourquoi ils s’avançoient de courir la terre du prince qui étoit voisine et devoit être amie, avecques le corps du seigneur, au royaume et au roi de France. Ceux répondirent et dirent : « Nous ne sommes mie, de nos seigneurs qui ci nous ont envoyés, de rendre raison chargés ; mais pour vous apaiser, si vous voulez venir ou envoyer par devers nos seigneurs, vous en aurez bien réponse. » — « Oil, dit le capitaine de Montalban, je vous prie que vous retraiez par devers eux, et leur dites qu’ils m’envoient un sauf-conduit par quoi je puisse aller eux à et retourner arrière, ou ils m’envoient dire pleinement pour quoi ni à quel titre ils me font guerre ; car si je cuidois que ce fût tout acertes, je le signifierois à monseigneur le prince qui y pourverroit de remède. » Ceux répondirent : « Nous le ferons volontiers. » Ils retournèrent et recordèrent à leurs seigneurs toutes ces paroles. Ce sauf-conduit fut impétré, au nom du dit messire Jean Trivet, et l’apportèrent à Montalban.
Adonc se partit, lui cinquième tant seulement, et vint au logis des dessus dits François, et trouva les seigneurs tous appareillés de le recevoir et de lui répondre. Il les salua et ils lui rendirent son salut, et puis leur demanda à quelle cause ils avoient envoyé courir à main armée par devant sa forteresse qui se tenoit de monseigneur le prince. Ils répondirent : « Nous ne voulons nulle ahatie ni nulle guerre ; mais nous voulons nos ennemis chasser où que nous les savons. » — « Et qui sont vos ennemis ni où sont-ils ? » ce répondit le chevalier. — « En nom de Dieu, répondit le comte de Narbonne, ils sont à Montalban, et sont robeurs et pilleurs, qui ont robé et pillé, pris et couru mal dûment sur le royaume de France ; et aussi, messire Jean, si vous êtes bien courtois ni ami à vos voisins, vous ne les devriez mie soutenir qui pillent et robent les bonnes gens sans nul titre de guerre, car par tels œuvres s’émeuvent les haines entre les seigneurs ; et les mettez hors de votre forteresse, ou autrement vous n’êtes mie ami au roi ni au royaume de France. » — « Seigneurs, dit le capitaine de Montalban, il est bien vérité qu’il y a gens d’armes dedans ma garnison que monseigneur le prince a mandés, et les tient à lui pour ses gens. Si ne suis mie conseillé que de eux faire partir si soudainement, ni d’eux faire vuider ; et si ceux vous ont fait aucuns déplaisirs, je ne puis mie voir qui droit vous en fasse, car ce sont gens d’armes ; si les convient vivre ainsi qu’ils ont accoutumé et sur le royaume de France et sur le prince. » Donc répondirent le comte de Narbonne et messire Guy d’Azay, et dirent : « Ce sont gens d’armes tels quels qui ne savent vivre, fors de pillage et de roberie, et qui mal courtoisement ont chevauché sur nos mettes. Si le compareront, si nous les pouvons tenir aux champs, car ils ont ars, pris et pillé et fait moult de maux en la sénéchaussée de Toulouse, dont les plaintes en sont venues à nous ; et si nous les souffrions à faire, nous serions traîtres et parjures envers notre seigneur qui ci nous a établis pour garder sa terre. Si leur dites hardiment de par nous ainsi ; car puisque nous savons où ils logent, nous ne retournerons si l’auront amendé, ou il nous coûtera encore plus. »
Autre réponse ne put adonc avoir le capitaine de Montalban, et s’en partit mal content d’eux, et dit que jà pour leurs menaces il ne briseroit jà son intention, et retourna à Montalban et leur recorda toutes les paroles que vous avez ouïes.