Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 71)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il ne demeura guères de temps depuis que le roi d’Angleterre vint à Westmoustier ; et là furent à ce jour, une partie des plus grands de son conseil, son fils le duc de Lancastre, le comte d’Arondel, le comte de Sallebery, le sire de Mauny, messire Regnault de Gobehen, le sire de Persy, le sire de Nuefville et moult d’autres ; et aussi de prélats, l’évêque de Wincestre, l’évêque d’Ély et l’évêque de Londres. Si conseillèrent grandement et longuement sur les lettres du prince, et la prière qu’il faisoit au roi son père. Finablement il sembla au dit roi et à son conseil chose due et raisonnable du prince, d’entreprendre ce voyage et remettre et mener le roi d’Espaigne arrière en son royaume et héritage ; et l’accordèrent tous notoirement, et sur ce, ils escripstrent lettres notables, de par le roi et le conseil d’Angleterre, au dit prince et aux barons d’Aquitaine. Et les apportèrent arrière ceux qui apportées les avoient, et revinrent en la cité de Bordeaux, où ils trouvèrent le prince et le roi Dam Piètre, auxquels ils baillèrent aucunes lettres que le roi d’Angleterre leur envoyoit. Si fut de rechef un parlement nommé et assigné en la cité de Bordeaux ; et y vinrent tous ceux qui mandés y furent. Si furent là lues généralement les lettres du roi d’Angleterre, qui parloient et devisoient pleinement comment il vouloit que le prince son fils, au nom de Dieu et de saint George, entreprît le roi Dam Piètre son cousin à remettre à son héritage, dont on l’avoit à tort et frauduleusement, si comme apparant étoit, bouté hors. Et faisoient encore les lettres du roi d’Angleterre mention que moult y étoit tenu par certaines alliances, faites jadis, obligées et convenancées entre lui et le roi de Castille son cousin, de lui aider au cas que besoin seroit ; et commandoit à tous ses féaux, et prioit à tous ses amis, que le prince de Galles son fils fût aidé, conforté et conseillé en toutes ses besognes, si comme il seroit d’eux, s’il y étoit présent.

Quand tous les barons d’Aquitaine ouïrent lire ces lettres et virent le mandement du roi et la grand’volonté du prince leur seigneur, si en répondirent liement et dirent : « Monseigneur, nous obéirons au commandement du roi notre sire et votre père, c’est bien raison, et vous servirons en ce voyage et le roi Dam Piètre aussi ; mais nous voulons savoir qui nous payera et délivrera nos gages ; car on ne met mie gens d’armes hors de leurs hôtels ainsi pour aller guerroyer en étrange pays, sans être payés et délivrés. Et si ce fût pour les besognes de notre cher seigneur votre père ou pour les vôtres, ou pour votre honneur ou de notre pays, nous n’en parlissions pas si avant que nous faisons. » Adonc regarda le prince sur le roi Dam Piètre, et dit : « Sire roi, vous oyez que nos gens disent ; si en répondez ; à vous en tient à répondre, qui les devez et voulez embesogner. » Adonc répondit le roi Dam Piètre au prince, et dit : « Mon cher cousin, si avant que mon or, mon argent et tout mon trésor, que j’ai amené pardeçà, qui n’est mie si grand de trente fois comme cil de pardelà est, se pourra étendre, je le veuil donner et départir à vos gens. » Donc dit le prince : « Vous dites bien, et du surplus je ferai ma dette devers eux et délivrance, et vous prêterai tout ce que il vous faudra jusques à ce que nous soyons en Castille. » — « Par mon chef, répondit le roi Dam Piètre, si me ferez grand grâce et grand’courtoisie. »

Encore en ce parlement regardèrent aucuns sages, le comte d’Armignac, le sire de Pommiers, messire Jean Chandos, le captal de Buch et les autres, que le prince de Galles ne pouvoit nullement faire ce voyage sans l’accord et consentement du roi Charles de Navarre, ni il ne pouvoit aller ni entrer au royaume d’Espaigne fors par son pays et les détroits de Roncevaux : duquel passage il n’étoit pas bien assuré de l’avoir ; car le dit roi de Navarre et le roi Henry avoient de nouveau faites grands alliances ensemble. Et là fut longuement parlementé comment on se pourroit chevir. Si fut dit et considéré des sages, que un parlement se feroit et assigneroit à Bayonne de toutes ces parties, et là endedans enverroit le prince suffisans hommes et traiteurs, pardevers le roi de Navarre, qui le prieroient au nom du prince qu’il voulsist être en ce parlement en la cité de Bayonne. Ce conseil fut tenu et arrêté ; et sur ce partit le dit parlement, et eurent en convenant chacun d’y être à Bayonne, au jour qui mis et ordonné y fut. En ce terme envoya le prince messire Jean Chandos et messire Thomas de Felleton devers le roi de Navarre qui se tenoit en la cité de Pampelune. Ces deux chevaliers, comme sages et bien enlangagés, exploitèrent si bien pardevers le roi de Navarre qu’il leur eut en convenant et scella pour être en ce parlement ; et sur ce ils retournèrent devers le prince, à qui ils recordèrent ces nouvelles.

CHAPITRE CCX.

Comment le roi d’Arragon s’allia au roi Henry et comment le prince de Galles envoya messire Jean Chandos pour traiter au comte de Foix et aux Compagnies.

Quand les nouvelles certaines s’épandirent en Espagne et en Arragon et aussi au royaume de France que le prince de Galles vouloit remettre le roi Dam Piètre au royaume de Castille, si en furent plusieurs gens émerveillés et en parlèrent en mainte manière. Les aucuns disoient que le prince entreprenoit ce voyage par orgueil et présomption, et étoit courroucé de l’honneur que messire Bertran avoit eu de conquérir tout le royaume de Castille au nom du roi Henry, et de le faire roi. Les autres disoient que pitié et raison le mouvoient à ce, que de vouloir aider le roi Dam Piètre à remettre en son héritage ; car ce n’étoit mie chose due ni raisonnable d’un bâtard tenir royaume, ni porter nom de roi.

Ainsi étoienf par le monde plusieurs chevaliers et écuyers en diverses opinions. Toutes fois le roi Henry escripsit tantôt pardevers le roi d’Arragon et envoya grands messages, en priant qu’il ne se vouîsist nullement accorder ni composer pardevers le prince de Galles ni ses alliés ; car il étoit et vouloit être son bon voisin et ami. Le roi d’Arragon qui moult aimoit à avoir à voisin, car il avoit trouvé du temps passé le roi Dam Piètre moult hautain et cruel, rassura le dit que nullement, pour perdre grand’partie de son royaume, il ne se allieroit au prince ni accorderoit au roi Dam Piètre ; mais ouvriroit son pays pour laisser passer toutes manières de gens d’armes qui en Espagne voudroient aller, tant de France comme d’ailleurs, en son confort ; et empêcheroit tous ceux qui gréver le voudroient. Ce roi d’Arragon tint bien ce qu’il promit à ce roi Henry ; car si très tôt comme il sçut de vérité que le roi Dam Piètre étoit aidé du prince, et que des compagnies tendoient à traire celle part et en la prinçauté, il fit clorre tous les pays d’Arragon et garder bien et détroitement, et mit gens d’armes et geniteurs sur les montagnes et ès détroits de Castelongne, si que nul ne pouvoit passer fors en grand danger. Mais les Compagnies trouvèrent un autre chemin, et eurent trop de maux et de povretés ainçois qu’ils pussent issir hors des dangers d’Arragon. Toutes fois ils vinrent sur les marches de la comté de Foix, et trouvèrent le pays de Foix clos contre eux ; car le comte ne vouloit nullement que tels gens entrassent en sa terre. Ces nouvelles vinrent au prince, qui pour le temps se tenoit à Bordeaux, et pensoit et imaginoit nuit et jour comment à son honneur il pourroit fournir ce voyage, que ces Compagnies ne pouvoient passer ni retourner en Aquitaine, et que les pas d’Arragon et de Castelongne étoient devéés et clos, et étoient à l’entrée de la comtè de Foix, et non pas trop à leur aise. Si ce douta le dit prince que le roi Henry et le roi d’Arragon, par contrainte ne menassent tellement ces gens d’armes, qui étoient bien douze mille, desquels il espéroit à avoir le confort, et aussi par grands dons et promesses, qu’ils ne fussent encontre fui. Si s’avisa le dit prince qu’il enverroit devers eux messire Jean Chandos pour traiter à eux et retenir, et aussi par devers le comte de Foix que, par amour, il ne leur voulsist faire nul contraire, et que tout le dommage que ils feroient sur lui ni en sa terre, il lui rendroit au double.

Ce message à faire, pour l’amour de son seigneur, emprit messire Jean Chandos, et se partit de Bordeaux, et chevaucha devers la cité d’Ax en Gascogne ; et exploita tant par ses journées que il vint à la comté de Foix où il trouva le dit comte. Si parla à lui si avisément et si convenablement qu’il eut le comte de Foix d’accord, et le laissa passer outre parmi son pays paisiblement. Si trouva les compagnies en un pays que on dit Baseke. Là traita-t-il à eux, et exploita si bien qu’ils eurent tous en convenant de servir et d’aider le prince en ce voyage, parmi grand argent qu’ils devoient avoir de prêt. Et tout ce leur jura messire Jean Chandos ; et vint de rechef devers le comte de Foix, et lui pria doucement que ces gens, qui étoient au prince, il voulût souffrir et laisser passer parmi un des bouts de terre. Cil qui vouloit être agréable au prince et qui étoit son homme en aucune manière, pour lui complaire, lui accorda, parmi tant que ces compagnies ne devoient porter nul dommage à lui ni à sa terre. Messire Jean Chandos lui eut en convenant, et envoya arrière un sien chevalier et son héraut devers ses Compagnies, et tout le traité qui étoit entre lui et le comte de Foix ; et puis s’en retourna devers le prince à Bordeaux, à qui il recorda tout son voyage et comment il avoit exploité. Le prince qui le créoit et aimoit, se tint bien à content de son exploit et de son voyage.

CHAPITRE CCXC.

Comment le comte de Pennebroch envoya encore un sien écuyer par devers messire Jean Chandos ; et comment le dit messire Jean Chandos le vint secourir.

Entre prime et tierce et au plus fort de l’assaut, et que les François regrignoient moult de ce que tant duroient les dits Anglois, tant qu’ils s’avançoient durement sans eux nullement épargner, et avoient mandé ès villages de là environ qu’ils apportassent pics et hoyaux pour effondrer le mur, et c’étoit ce que les dits Anglois doutoient et ressoignoient, le comte de Pennebroch appela de rechef un sien écuyer, et lui dit : « Mon ami, montez sur mon coursier et issez hors par derrière ; on vous fera voie ; si chevauchez à grand exploit devers Poitiers et recordez à monseigneur Jean Chandos l’état et le danger, et le péril où nous sommes, et me recommandez à lui atout ces enseignes. » Lors trait un annel d’or de son doigt, et lui dit : « Donnez-lui de par moi, il reconnoîtra bien ces enseignes qu’elles sont vraies. » Le dit écuyer, qui tint cette affaire à haute honneur, prit l’annel, et monta vitement sur un coursier le plus appert de laiens, et se départit par derrière pendant ce que on assailloit, car on lui fit voie ; et se mit au chemin devers la cité de Poitiers. Et toujours duroit l’assaut grand et fort ; et assailloient François merveilleusement bien ; et se défendoient Anglois de grand courage ; et bien le convenoit ; car autrement, sans défense plus grande que nulle autre ils n’eussent point duré deux heures. Or vous parlerons du premier écuyer. Le dit écuyer, qui étoit parti de Puirenon à heure de mie-nuit, et qui toute la nuit s’étoit fourvoyé sans tenir voie ni sentier, quand ce vint au matin, et il fut grand jour, il reconnut son chemin et se mit à l’adresse par devers Poitiers ; et étoit jà son cheval tout lassé. Toutefois il vint là environ heure de tierce, et descendit en la place devant l’hôtel monseigneur Jean Chandos : si entra tantôt dedans et le trouva qu’il étoit en sa messe. Si vint devant lui et s’agenouilla, et fit son message bien et à point. Messire Jean Chandos, qui avoit encore la mélancolie de l’autre jour en la tête, du comte de Pennebroch qui n’avoit voulu chevaucher avecques lui, ne fut mie à ce premier si enclin que merveilles, et répondit tant seulement : « Ce seroit fort que nous y puissions venir à temps ! » et ouït toute sa messe. Tantôt après messe, les tables furent mises et dressées et la cuisine appareillée. Si demanda-t-on au dit monseigneur Jean Chandos s’il vouloit dîner ; et il dit : « Oil, puis qu’il est prêt. » Tantôt il se trait en la salle, et chevaliers et écuyers saillirent avant, qui apportèrent l’eau. Tout ainsi comme il lavoit pour asseoir à table, veci le second message du comte Jean de Pennebroch qui entre en la salle et incline monseigneur Jean Chandos, et traist tantôt l’annel hors du doigt et lui dit : « Cher sire, monseigneur le comte de Pennebroch se recommande à vous atout ces enseignes, et vous prie chèrement que vous le venez conforter et ôter d’un grand péril et danger où il est au Puirenon. » Messire Jean Chandos prit l’annel et le regarda, et le reconnut ; et vit bien que c’étoient vraies enseignes. Si répondit : « Ce seroit fort de là venir à temps, quand ils étoient en tel parti que vous ci en droit me contez, à votre département. » Et puis dit : « Allons, allons dîner. » Si assirent à table le dit messire Jean Chandos et tous les autres, et mangèrent leurs premiers mets. Ainsi qu’ils étoient jà servis du second mets et l’avoient encommencé, messire Jean Chandos, qui avoit imaginé moult sur ces besognes, leva la tête en regardant sur les compagnons et dit une parole qui fut volontiers ouïe : « Le comte de Pennebroch, qui est un sire de noble et haute affaire, et de grand lignage, et qui est fils de mon naturel seigneur le roi d’Angleterre, car il eut sa fille épousée, et qui est compain en armes et en toutes autres choses à monseigneur de Cantebruge, me prie si bénignement que je dois bien descendre à sa prière et lui secourir et conforter si je puis venir à temps. » Adonc bouta-t-il la table outre et dit : « Aux chevaux ! aux chevaux ! Je vueil chevaucher devers le Puirenon. » Lors vissiez gens avoir grand’joie de ces paroles et eux tantôt appareiller, et trompettes sonner, et gens d’armes parmi Poitiers monter à cheval, chacun qui mieux pouvoit : car ils furent tantôt informés du fait que messire Jean Chandos chevaucheroit devers Puirenon, pour reconforter le comte de Pennebroch et sa route que les François avoient assis. Lors se mirent aux champs chevaliers et écuyers, et gens d’armes, et se trouvèrent tantôt plus de deux cents lances, et toujours leur croissoient gens, et se mirent à chevaucher roidement.

CHAPITRE CCXCI.

Comment messire Louis de Sancerre se partit de Puirenon atout ton gain et ses prisonniers, quand il sçut la venue de messire Jean Chandos et se retraist à la Roche de Pousoy.

Ainsi que messire Jean Chandos et sa route chevauchoient efforcément, certaines nouvelles en vinrent au Puirenon entre les François qui continuellement avoit assailli dès le point du jour jusques à midi, et leur dirent leurs espies qu’ils avoient toujours sur les champs. « Chers seigneurs, avisez-vous ; car messire Jean Chandos est parti de Poitiers à deux cents lances, et s’en vient de celle part à grand exploit et à grand désir qu’il vous puisse trouver. » Quand messire Louis de Sancerre, messire Jean de Vienne, messire Jean de Beuil et les autres qui là étoient entendirent ces nouvelles, ils dirent ainsi là entr’eux, les plus avisés : « Nos gens sont lassés et travaillés d’assaillir et de rioter à ces Anglois huy et hier ; si vaut mieux que tout bellement nous nous mettons au retour, et à sauveté notre gain et nos prisonniers, que ce que nous attendons ci la venue de messire Jean Chandos et sa route, qui sont frais et tous nouveaux ; car plus y pourrions perdre que gagner. » Ce conseil fut tenu et tantôt cru ; car il n’y convenoit point un long séjour : si firent les seigneurs sonner leurs trompettes de retraite. Adonc se retrairent toutes leurs gens, et se recueillirent et mirent au chemin pour revenir devers la Roche de Pousoy. Le comte de Pennebroch et les autres compagnons, qui virent cette retraite, connurent tantôt que les François avoient ouï nouvelles. Si dirent entr’eux : « Pour vérité, Chandos chevauche ; pour ce se sont retraits ces François qui ne l’osent attendre ; or tôt, tôt ! partons de ci, retraions-nous vers Poitiers et nous l’encontrerons. » Donc se montèrent à cheval ceux qui chevaux avoient, et qui point n’en avoit, il alloit tout à pied, et les plusieurs montèrent les deux sur un cheval. Si se départirent du Puirenon et prirent le chemin de Poitiers ; et n’étoient mie arrière de la maison, si vaillamment s’étoient tenus, une lieue, quand ils encontrèrent messire Jean Chandos et toute sa route, en tel état que je vous ai dit, les aucuns à pied, et les autres deux sur un cheval. Si se firent là grandes reconnoissances et grands approchemens d’amour, et dit messire Jean Chandos qu’il étoit moult courroucé quand il n’étoit là venu à temps, pourquoi il eût trouvé les François. Si chevauchèrent ainsi en parlant et janglant, environ trois lieues, et puis prirent congé les uns des autres. Si retourna messire Jean Chandos à Poitiers, et monseigneur le comte de Pennebroch à Mortaigne sur mer dont il s’étoit premièrement parti ; et les maréchaux de France et leurs gens retournèrent à la Roche de Posoy et là se refreschirent et départirent leur butin ; et puis se retrairent chacun en sa garnison et emmenèrent leurs prisonniers. Si les rançonnèrent courtoisement quand ils vouldrent, ainsi que Anglois et François ont toujours fait l’un l’autre.

Or retournerons à l’assemblée de Tournehen, et parlerons de la mort de la plus gentil roine, plus large ni plus courtoise que oncques régna en son temps : ce fut madame Philippe de Hainaut, roine d’Angleterre et d’Irlande. Dieu lui pardoint et à tous autres !

CHAPITRE CCXCII.

Comment la roine Philippe d’Angleterre trépassa de ce siècle, dont le royaume d’Angleterre fut moult adoulé ; et des trois dons qu’elle requit au roi son mari.

En ce temps que cette assemblée de tant de nobles du royaume de France fut faite à Tournehen, desquels le duc de Bourgogne étoit chef et souverain, et le duc de Lancastre qui se tenoit en la vallée avec ses gens de l’autre part, advint en Angleterre une chose toute commune ; mais elle fut trop piteuse pour le roi et ses enfans et tout le pays : car la bonne dame roine d’Angleterre, qui tant de biens avoit faits en son vivant et reconforté tant de chevaliers, de dames et de damoiselles, et si largement donné et départi le sien à toutes gens, et qui si naturellement avoit toujours aimé ceux et celles de la nation de Hainaut, le pays dont elle fut née, s’accoucha malade de maladie dedans le châtel de Windesore ; et tant porta celle maladie que elle aggrava durement, et que fin de jours vint. Quand la bonne dame et roine connut que mourir lui convenoit, elle fit appeler le roi son mari, et quand le roi fut devant elle, elle traist hors de sa couverture sa main droite, et la mit en la main droite du dit roi, qui grand’tristesse avoit au cœur ; et là dit la bonne dame ainsi : « Monseigneur, Dieu merci ! nous avons en paix et en joie et en prospérité usé notre temps : si vous prie que à ce département vous me veuilliez donner trois dons. » Le roi, tout en larmoyant et pleurant répondit et dit : « Dame, demandez, ils vous sont accordés. » — « Monseigneur, je vous prie que à toutes manières de bonnes gens où le temps passé j’ai eu affaire de leurs marchandises, tant delà la mer comme deçà, de ce que je suis tenue envers eux vous les veuilliez légèrement croire et payer pour moi acquitter. En après, toutes les ordonnances que j’ai faites, et lais ordonnés et laissés, tant aux églises de ce pays que à celles de delà la mer, où j’ai eu ma dévotion, et à ceux et à celles qui m’ont servie, que vous les veuilliez tenir et accomplir. Tiercement, monseigneur, je vous prie que vous ne veuilliez élire autre sépulture que de gésir de-lez moi au cloître de Wesmoustier, quand Dieu fera sa volonté de vous. » Le roi tout en pleurant répondit : « Dame, je le vous accorde. » En après, la bonne dame fit le signe de la vraie croix sur lui ; et commanda le roi à Dieu et son fils monseigneur Thomas le mains-né, qui étoit de-lez lui, et puis assez tôt elle rendit son esprit, lequel je crois fermement que les saints angels de Paradis ravirent et emportèrent à grand’joie en la gloire des cieux ; car oncques en sa vie ne fit ni ne pensa chose par quoi elle le dût perdre. Si trépassa la dessus dite roine d’Angleterre, l’an de grâce 1369, la vigile de Notre-Dame la mi-août.

CHAPITRE CCXCIII

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Comment aucuns chevaliers et écuyers de l’ost du duc de Bourgogne vinrent escarmoucher en l’ost du duc de Lancastre ; et comment messire Roger de Coulongne y fut occis.

Les nouvelles en vinrent à Tournehen en l’ost des Anglois : si en furent toutes manières de gens durement courroucés, et par espécial son fils, le duc de Lancastre ; mais il n’est mort qu’il ne convienne oublier et passer. Pour ce ne laissèrent mie les Anglois à tenir leur état et leur ordonnance, et furent là un grand temps devant les François. Or avint que aucuns chevaliers et écuyers de France qui là étoient, et qui tous les jours leurs ennemis véoient, se conseillèrent un jour, et eurent parlement ensemble d’aller à lendemain au point du jour escarmoucher les Anglois et de réveiller leur guet. De cel accord en furent plus de trois cents chevaliers et écuyers ; et les plusieurs étoient de Vermandois, d’Artois et de Corbiois ; si le signifièrent les uns aux autres sans parler à leurs maréchaux. Quand ce vint au matin, qu’ils durent faire leur emprise, ils furent au point du jour tous armés et montés à cheval, et mis ensemble. Si chevauchèrent en cel état sans effroi, et commencèrent à tournoyer le mont de Tournehen pour venir à leur avantage et férir en une des ailes de l’ost des Anglois. À ce côté étoit le logis de monseigneur Robert de Namur et de ses gens ; et celle propre nuit avoit fait le guet le dit messire Robert ; si que, sur l’ajourner, il s’étoit retrait, et séoit à table tout armé, hors mis son bassinet, et le sire de Spontin de-lez lui. Et vecy les François venir, qui se fièrent en ces logis de messire Robert et d’aucuns autres seigneurs allemands et anglois qui étoient aussi logés de ce côté. Encore n’étoient point désarmés ceux qui avoient fait le guet avec monseigneur Robert ; dont trop bien leur chéy, et vint à point ; car ils se mirent tantôt au devant de ces gens d’armes et de ces François qui venoient éperonnant de grand’volonté, et leur défendirent et brisèrent le chemin. Les nouvelles vinrent tantôt au dit monseigneur Robert que ses gens se combattoient et étoient assaillis des François. En l’heure il bouta la table outre où il se séoit, et dit au sire de Spontin : « Allons, allons aider à nos gens. » Tantôt il mit son bassinet en sa tête et fit prendre sa bannière qui étoit devant son pavillon, et développer. Là lui fut dit : « Sire, envoyez devers le duc de Lancastre. Si ne vous combattez point sans lui. » Il répondit franchement et dit : « Je ne sçai ; je vueil aller le plus droit chemin que je pourrai devers mes gens. Qui voudra envoyer devers monseigneur de Lancastre, si envoie, et qui m’aime si me suive. » Lors se partit le glaive au poing, en approchant les ennemis, le seigneur de Spontin, et monseigneur Henry de Sanselles de-lez lui, et aussi ses autres chevaliers qui tantôt furent en la bataille : et trouvèrent leurs gens qui se combattoient aux François qui étoient moult grand’foison, et qui bien dussent, au voir dire, avoir là fait un grand fait. Mais tantôt qu’ils virent monseigneur Robert de Namur venu, et sa bannière, ils ressortirent et brisèrent leur conroy ; car ils se doutèrent que tout l’ost ne fût là prêt et ordonné. Si étoit-il, en vérité, en plusieurs lieux ; et jà étoit haut soleil levé. Là fut mort, dessous la bannière de messire Robert, un chevalier de Vermandois qui s’appeloit messire Roger de Coulongne, dont ce fut dommage ; car il étoit riche, doux et courtois, et bon chevalier en tous états. Ainsi se porta cette besogne. Les François retournèrent sans plus de fait qui doutèrent à plus perdre, et messire Robert ne les voult mie chasser trop follement. Si reculèrent ses gens, quand les François furent tous retraits et reboutés, et s’en revinrent en leurs logis.

CHAPITRE CCXCIV.

Comment le duc de Bourgogne se partit de Tournehen, environ mie-nuit, sans point combattre le duc de Lancastre.

Depuis cette avenue n’y eut nul fait d’armes qui à recorder fasse. Si déplaisoit-il bien à aucuns chevaliers de l’un côté et de l’autre de ce que l’on ne se combattoit point ; et disoit-on tous les jours : « On se combattra demain ! » et ce jour ne vint oncques ; car, si comme ci-dessus est dit, le duc de Bourgogne ne vouloit mie briser l’ordonnance du roi son frère ni aller encontre, car il lui étoit étroitement commandé ; et avoit toujours messages allans et venans du roi au duc et du duc au roi. Le duc de Bourgogne, si comme je fus adonc informé, imagina et considéra qu’il gissoit là à grands frais, et qu’il n’y pouvoit être longuement honorablement ; car il avoit bien quatre mille chevaliers et plus, et il véoit tous les jours ses ennemis qui n’étoient que une poignée de gens contre les siens, ni point ne les avoit combattus ni ne combatttoit. Si envoya de ses chevaliers devers le roi son frère, qui lui remontrèrent vivement son intention. Le roi connut assez que le duc avoit raison : si lui remanda que, ses lettres vues, il délogeât et donnât à toutes ses gens congé, et se retraist vers Paris ; car il même y alloit, et là l’ordonneroit-il d’aller autre part. Quand le duc de Bourgogne ouït ces nouvelles, si les signifia secrètement aux plus grands de son ost, et dit : « Il nous faut déloger, le roi nous remande. » Quand ce vint à heure de mie-nuit, ceux qui étoient informés de ce fait eurent tout troussé et furent tous montés, ils boutèrent le feu en leur logis.

À cette heure revenoit messire Henry de Sanselles à son logis, et faisoit le guet des gens messire Robert de Namur à qui il étoit. Si aperçut un feu, et puis deux, et puis trois ; si dit en soi-même ; « Les François nous pourroient bien venir réveiller ; ils en font droitement contenance : allons, allons, dit-il à ceux qui étoient de-lez lui, devers messire Robert ; si l’éveillerons parquoi il soit pourvu bien et à heure. »

Si s’en vint tantôt le dit messire Henry en la loge de monseigneur Robert, et appela ses chambellans et dit : « Il faut que monseigneur s’éveille. » Les varlets allèrent jusques au lit, et le dit messire Henry de-lez eux, qui éveilla le dit monseigneur Robert et lui dit tout l’affaire ainsi qu’il alloit. Donc, répondit monseigneur Robert : « Nous aurons assez tôt autres nouvelles ; faites armer et appareiller nos gens. » Et il même s’arma et appareilla tantôt. Et quand ses gens furent venus, il fit prendre sa bannière et s’en alla devers la tente du duc de Lancastre qui jà s’armoit, car on lui avoit jà signifié ces nouvelles ; et fut tantôt appareillé, et se traist devant sa tente, sa bannière en présent. Et là vinrent les seigneurs petit à petit devers le duc de Lancastre ; et ainsi qu’ils venoient ils se rangeoient et se tenoient tous cois et sans lumière. Et envoya adonc par ses maréchaux le duc ranger tous ses archers au devant du lieu par où il espéroit que les François le viendroient combattre, si ils venoient, car, pour certain, ils cuidoient bien être combattus. Quand ils eurent été en cel état bien deux heures, et ils virent que nul ne venoit, si furent plus émerveillés que devant. Adonc appela le duc de Lancastre aucuns seigneurs qui là étoient de-lez lui, et leur demanda quelle chose en étoit bonne à faire. L’un disoit d’un, et l’autre d’autre, chacun son opinion ; et quand le duc vint à ce vaillant chevalier, messire Gautier de Mauny, il demanda : « Et vous, messire Gautier, qu’en dites-vous ? » — « Je ne sais, ce dit messire Gautier ; si j’en étois cru, je ordonnerois mes archers et mes gens d’armes par manière de bataille, et irois toujours avant petit à petit, car il sera tantôt jour ; si verra-t-on devant soi. » Le duc se assentoit bien à ce conseil, et les autres conseilloient le contraire et disoient au duc qu’il ne se bougeât. Si furent en ce détri et en ce débat jusques adonc qu’on ordonna des gens de messire Robert de Namur, et des gens monseigneur Waleran de Borne pour monter à cheval, pourtant qu’ils étoient habillés, et légers, et bien montés, et bien savoient chevaucher. Si s’en partirent adonc trente des plus appareillés, et chevauchèrent devers, l’ost et s’avalèrent tout bas. Pendant que ceux firent leur chemin, encore dit messire Gautier de Mauny au duc : « Sire, sire, ne me croyez jamais si ces François ne s’enfuient ; montez, et faites monter vos gens, et les poursuivez asprement et vous aurez une belle journée. » Adonc répondit le duc, et dit : « Messire Gautier, j’ai usé par coseil jusques à ores, et encore ferai ; mais je ne pourrois croire que tant de vaillans gens d’armes et de noble chevalerie qui là sont se dussent ainsi partir : espoir les feux qu’ils ont faits, c’est pour nous attraire ; et tantôt nos coureurs reviendront qui nous en diront la vérité. »

CHAPITRE CCXCIX.

Comment messire Jean Chandos fut navré à mort, et ses gens déconfits et pris, dont le prince de Galles et tous ceux du côté d’Angleterre furent grandement courroucés.

Entre ces ramposnes et paroles de messire Jean Chandos qu’il faisoit et disoit aux François, un Breton prit son glaive et ne se put abstenir de commencer la mêlée, et vint asséner à un écuyer anglois qui s’appelait Simekins Dodale ; et lui arrêta son glaive en la poitrine ; et tant le bouta et tira que le dit écuyer il mit jus dessus son cheval à terre. Messire Jean Chandos, qui ouït effroi derrière lui, se retourna sur son côté et vit gésir son écuyer à terre, et que on féroit sur lui : si s’échauffa en parlant plus que devant, et dit à ses compagnons et à ses gens : « Comment ! lairez-vous ainsi cet homme tuer ? À pied, à pied ! » Tantôt il saillit à pied ; aussi firent tous les siens, et fut Simekins rescous. Veci la bataille commencée.

Messire Jean Chandos, qui étoit grand chevalier, fort et hardi, et conforté en toutes ses besognes, sa bannière devant lui, environné des siens, et vêtu dessus ses armures d’un grand vêtement qui lui battoit jusques à terre, armoyé de son armoirie, d’un blanc samit à deux pels aguisés de gueules, l’un devant et l’autre derrière, et bien sembloit suffisant homme et entreprenant, en cel état, pied avant autre, le glaive au poing, s’en vint sur ses ennemis. Or faisoit à ce matin un petit reslet : si étoit la voie mouillée ; si que, en passant, il s’entortilla en son parement qui étoit sur le plus long, tant que un petit il trébucha. Et veci un coup qui vint sur lui, lancé d’un écuyer qui s’appeloit Jacques de Saint-Martin, qui étoit fort homme et appert durement ; et fut le coup d’un glaive qui le prit en chair, et s’arrêta dessous l’œil, entre le nez et le front ; et ne vit point messire Jean Chandos le coup venir sur lui de ce lez-là, car il avoit l’œil éteint ; et avoit bien cinq ans qu’il l’avoit perdu ès landes de Bordeaux en chassant un cerf. Avec tout ce meschef, messire Jean Chandos ne porta oncques point de visière. Si que en trébuchant, il s’appuya sur le coup, qui étoit lancé de bras roide : si lui entra le fer là dedans, qui s’encousit jusques au cervel ; et puis retira cil son glaive à lui. Messire Jean Chandos, pour la douleur qu’il sentit, ne se put tenir en estant ; mais chéy à terre et tourna deux tours moult douloureusement, ainsi que cil qui étoit féru à mort ; car oncques, depuis le coup, ne parla.

Quand ces gens virent celle aventure, ils furent tous forcennés. Adonc saillit avant son oncle Édouard Cliffort qui le prit entre ses cuisses ; car les François tiroient qu’ils l’eussent devers eux ; et le défendit de son glaive très vaillamment, et lançoit les coups si grands et si arrêtés que nul ne l’osoit approcher. Là étoient deux autres chevaliers, messire Jean Chambo et messire Bertran de Casselies qui sembloient bien être hors du sens pour leur maître qu’ils voyoient là gésir. Les Bretons, qui étoient plus que les Anglois, furent grandement reconfortés quand ils virent le capitaine de leurs ennemis à terre ; et bien pensoient qu’il étoit navré à mort. Si s’avancèrent en disant : « Par Dieu, seigneurs Anglois, vous nous demeurerez tous, vous ne nous pouvez échapper. » Là firent les dits Anglois merveilles d’armes, tant pour eux garder et ôter du danger où ils étoient, que pour contrevenger messire Jean Chandos, lequel ils véoient en dur parti. Cil Jacques de Saint-Martin, qui donné avoit ce coup, fut avisé d’un écuyer de monseigneur Jean Chandos : si vint sur lui moult arréement, et le férit en encousant de son glaive, et le traperça tout outre parmi les deux cuisses, et puis retraist son glaive. Pour ce ne laissa mie encore cil Jacques de Saint-Martin à combattre. Si messire Thomas de Percy, qui premièrement étoit venu au pont, eût rien sçu de cette aventure, les gens de messire Jean Chandos eussent été par lui grandement réconfortés : mais nennil ; ainçois, pour ce qu’ils n’oyoient nulles nouvelles des Bretons, dont ils savoient la route grande et grosse, ils cuidoient qu’ils fussent retraits. Si se retraist aussi le dit messire Thomas et ses gens, et tinrent le chemin de Poitiers ; ni pour lors, ils ne sçurent rien de la besogne. Là se combattirent les François et les Anglois un grand temps devant le pont de Luzac, et y eut fait mainte grand’appertise d’armes. Briévement les Anglois ne purent là souffrir ni porter le faix des Bretons et des François ; et furent là ainsi presque tous déconfits et pris la plus grand’partie ; mais toujours se tenoit Édouard Cliffort qui point ne se vouloit partir de son neveu. Et si les François eussent eu leurs chevaux, ils s’en fussent partis à leur honneur et en eussent mené de bons prisonniers : mais ils n’en avoient nuls ; car les garçons, si comme ci-dessus est dit, s’en étoient fuis atout : et aussi ceux des Anglois s’étoient retraits et détournés bien avant de la besogne. Si demeurèrent en ce danger, dont ils étoient tout courroucés ; et disoient entre eux : « Veci mauvaise ordonnance, et par nos garçons. La place est nôtre, et si n’en pouvons partir ; car dur nous est, qui sommes armés et travaillés, d’aller à pied parmi ce pays qui nous est tout contraire ; et si sommes plus de cinq lieues arrière de la plus prochaine forteresse que nous ayons : et si avons ci de nos gens que nous ne pouvons laisser derrière, qui sont navrés et blessés. » Entre ce qu’ils étoient en cel estrif, et que ils ne savoient lequel faire, et avoient envoyé deux de leurs Bretons tout désarmés courir par les champs pour savoir si ils verroient nuls de leurs varlets, veci monseigneur Guichart d’Angle, messire Louis de Harecourt, le seigneur de Parthenay, le sire de Tonnai-Bouton, le sire d’Argenton, le sire de Puisances, le sire de Poiane, messire Jacques de Surgières et plusieurs autres, qui bien étoient deux cents lances, qui quéroient les François ; car on leur avoit dit qu’ils chevauchoient ; et avoient proprement eu leurs chevaux le vent, et la fleur et le frais des leurs : si venoient tout abandonnant, bannières et pennons ventilans. Si tôt que les Bretons et les François les virent approcher, ils connurent bien que c’étoient leurs ennemis, les barons et les chevaliers de Poitou ; si dirent ainsi aux Anglois qui là étoient : « Veci vos gens qui vous viennent au secours, et nous savons bien que nous ne pouvons durer à eux : vous, et vous, si les commencèrent tous à nommer, étiez nos prisonniers, nous vous quittons bonnement de vos fois et de vos prisons, parmi tant que vous nous ferez bonne compagnie ; encore avons-nous plus cher que nous soyons à vous que à ceux qui viennent. » Et ceux répondirent : « Dieu y ait part. » Ainsi furent les Anglois quittes de leurs prisons et eurent prisonniers. Tantôt furent les dessus dits Poitevins venus, lances abaissées, et en écriant leurs cris ; et adonc les Bretons et les François se trairent d’un lez et dirent : « Ho ! seigneurs ! cessez, cessez, nous sommes prisonniers. » Là témoignèrent les Anglois : « Il est vérité, ils sont nôtres. » Kerlouet fut à messire Bertran de Casselies et messire Louis de Saint-Julien à messire Jean Chambo : il n’en y eut nul qui n’eût son maître.

Or furent trop durement dolents et déconfortés ces barons et ces chevaliers de Poitou, quand ils virent là leur sénéchal, monseigneur Jean Chandos gésir en tel état, et qu’il ne pouvoit parler : si commencèrent à regretter et à doulorer moult amèrement en disant : « Gentil chevalier, fleur de toute honneur, messire Jean Chandos ! à mal fut le glaive forgé, dont vous êtes navré et mis en péril de mort. » Là pleuroient moult tendrement ceux qui là étoient. Bien les entendoit et se complaignoit ; mais nul mot ne pouvoit parler. Là tordoient les mains et tiroient leurs cheveux et jetoient grands cris et grands plaints, par espécial les chevaliers et les écuyers de son hôtel. Là fut le dit messire Jean Chandos de ses gens désarmé moult doucement et couché sur targe et sur pavais, et amené et apporté tout le pas à Mortemer, la plus prochaine forteresse de là. Et les autres barons et chevaliers retournèrent à Poitiers, et là amenèrent-ils leurs prisonniers. Si entendis que cil Jacques de Saint-Martin, qui avoit navré le dit monseigneur Jean Chandos fut si mal visité de ses plaies qu’il mourut à Poitiers. Le gentil chevalier dessus nommé ne vesqui de cette navrure que un jour et une nuit, et mourut : Dieu en ait l’âme par sa débonnaireté ; car oncques depuis cent ans ne fut plus courtois ni plus plein de toutes bonnes et nobles vertus et conditions, entre les Anglois, de lui.

Quand le prince et la princesse, le comte de Cantebruge, le comte de Pennebroch et les barons et chevaliers d’Angleterre, qui étoient en Guyenne, sçurent la mort du dessus dit, si furent durement courroucés et déconfortés, et dirent bien qu’ils avoient trop perdu partout, deçà et delà la mer. De ses amis et amies fut plaint et regretté monseigneur Jean Chandos ; et le roi de France et les seigneurs de France l’eurent tantôt pleuré. Ainsi aviennent les besognes. Les Anglois l’aimoient pour ce qu’en lui étoient toutes hautaines emprises : les François le hayoient pour ce qu’ils le ressoingnoient. Si l’ouïs-je bien en ce temps plaindre et regretter des bons chevaliers et vaillans de France ; et disoient ainsi, que de lui c’étoit grand dommage, et mieux vaulsist qu’il eût été pris que mort ; car s’il eût été pris, il étoit si sage et si imaginatif qu’il eût trouvé aucun moyen par quoi paix eût été entre France et Angleterre ; et si étoit tant aimé du roi d’Angleterre et de ses enfans qu’ils l’eussent cru plus que tout le monde. Si perdirent François et Anglois moult en sa mort, ni oncques je n’en ouïs dire autre chose, et plus les Anglois que les François ; car par lui, en Guyenne, eussent été faites toutes recouvrances.

CHAPITRE CCXCV.

Comment le duc de Lancastre se partit de Tournehen, et s’en alla à Calais ; et comment le comte de Pennebroch ardit et exilla tout le pays d’Anjou.

Ainsi comme ils parloient et se devisoient, vecy les coureurs revenus ; et dirent au propos de messire Gautier de Mauny tout ce qu’ils avoient vu et trouvé, et que le duc de Bourgogne et ses gens s’en alloient ; et n’avoient nullui trouvé, fors aucuns povres vitailliers qui suivoient l’ost. Là eut de son conseil messire Gautier de Mauny haute honneur, et grandement en fut recommandé. Si se retraist le dit duc de Lancastre en son logis, et chacun seigneur au sien, et s’en allèrent désarmer. Et fût le dit duc venu dîner au logis des François et en leur place, si ce n’eût été pour le feu qui y étoit trop grand et aussi la fumée ; mais du soir il y vint souper et loger sur la montagne, et ses gens ; et se tinrent là tout aises de ce qu’ils avoient. À lendemain ils se délogèrent et retournèrent en la ville de Calais. Et le duc de Bourgogne, quand il se délogea, s’en vint ce jour à Saint-Omer, et là se tint, et tout son ost, et s’en départit et s’en r’alla chez soi : on les eût depuis à grand’peine remis ensemble.

En celle propre semaine que la départie de Tournehen se fit, le comte de Pennebroch, qui étoit en Poitou, et qui avoit pris en grand’déplaisance ce que messire Louis de Sancerre, messire Jean de Vienne, messire Jean de Beuil et les autres l’avoient ainsi rué jus au Puirenon, si s’avisa qu’il se contrevengeroit si il pouvoit. Si se départit de Mortaigne sur mer atout son arroy, environ deux cents lances, et s’en vint en Angoulême de-lez le prince qui lui fit grand’chère. Le dit comte le pria qu’il lui voulsist prêter de ses gens et accorder à mettre sus une chevauchée ; car il avoit grand désir de lui contrevenger du dépit que les François lui avoient fait. Le prince, qui moult l’aimoit, lui accorda légèrement. À ce donc étoit nouvellement revenu et issu hors de la comté d’Armignac messire Hue de Cavrelée, et avoit ramené plus de cinq cents combattans, gens de Compagnies. Si l’ordonna le prince à aller en cette chevauchée avec le dit comte de Pennebroch. Et encore en furent priés du dit comte, messire Louis de Harecourt, messire Guichard d’Angle, messire Percevaux de Coulogne, le sire de Pons, le sire de Parthenay, le sire de Poiane, messire Thomas de Percy, messire Richard de Pontchardon, et plusieurs chevaliers du prince et de son hôtel qui s’y accordèrent légèrement ; car ils désiroient à chevaucher. Si furent bien, quand ils furent tous ensemble, six cents lances, trois cents archers et quinze cents autres gens à manière de brigands, atout lances et pavais qui suivoient l’ost à pied.

Si se départirent toutes ces gens, dont le comte de Pennebroch étoit chef et gouverneur, de la ville d’Angoulême et du prince, et cheminèrent tant à leur arroy qu’ils entrèrent en Anjou. Si commencèrent le pays à ardoir et exillier, et à faire moult de des-rois, et passèrent outre à l’un des lez, ardant et exillant villes et petits forts qui ne se pouvoient tenir, et en rançonnant le plat pays jusques à Saumur sur Loire. Si se logèrent tantôt ès faubourgs et commencèrent la ville à assaillir ; mais ils ne la purent prendre ; car messire Robert de Sancerre, atout grand gens d’armes, s’y étoit herbergé. Ceux la gardèrent, et défendirent bien de recevoir et de prendre nul dommage ; mais tout le pays de là environ fut pris, ars, gâté et exillié, et y firent en cette chevauchée les Anglois moult de desrois. Et s’en vinrent messire Hue de Cavrelée et sa route à un pont sur Loire, que on dit au pays le pont de Sé. Si furent ceux déconfits qui le gardoient et le pont pris, et se boutèrent ces Compagnies dedans, et le fortifièrent tellement qu’ils le tinrent depuis un grand temps.

Encore en cette chevauchée prirent les Anglois une abbaye sur Loire qu’on dit Saint-Mor ; si la réparèrent et fortifièrent tellement qu’ils en firent une grand’garnison, et qui moult greva et dommagea le pays, l’hiver et l’été en suivant.

En ce temps et en celle saison avoit en Poitou une abbaye, et encore est, que on appelle Saint-Salvin, à sept lieues de Poitiers. Dedans celle abbaye avoit un moine qui trop durement haioit son abbé, et bien lui montra ; car pour la grand’haine qu’il avoit à lui il trahit dam abbé et tout le couvent, et rendit et délivra l’abbaye et la ville à messire Louis de Saint-Julien et Kerauloet le Breton, qui la prirent et réparèrent et fortifièrent malement, et en firent une bonne garnison.

De la prise de Saint-Salvin fut messire Jean Chandos si courroucé qu’il ne s’en pouvoit r’avoir, pour ce qu’il étoit sénéchal de Poitou, et on avoit pris et emblé une telle maison en sa sénéchaussée. Si dit bien en soi-même que s’il vivoit longuement il la r’auroit, comment que ce fût, et le compareroient chèrement ceux qui tel outrage avoient fait. Nous lairons ester un petit des besognes de Poitou, et parlerons du duc de Lancastre.

CHAPITRE CCXCVI.

Comment le duc de Lancastre se partit de Calais et courut et exilla la terre au comte de Saint-Pol, et aussi le pays de Vimeu et de Normandie ; et comment messire Hue de Châtillon fut pris.

Quand le duc de Lancastre fut retrait à Calais après le département de Tournehen, si comme ci-dessus est contenu, et il et ses gens s’y furent reposés et rafraîchis par trois jours, il eut conseil et avis qu’il istroit hors, et trairoit ses gens sur les champs et chevaucheroit en France. Si fut commandé et ordonné ainsi de par les maréchaux, le comte de Warvich et messire Roger de Beauchamp, que chacun se traisît sur les champs. Laquelle chose on fit volontiers ; car ils désiroient trop chevaucher en France. Lors se départirent de Calais toutes manières de gens d’armes et d’archers moult ordonnément ; car chacun savoit quelle chose il devoit faire, et où il étoit ordonné d’aller. Si éloignèrent Calais ce premier jour tant seulement de cinq lieues. À lendemain, ils vinrent devant Saint-Omer, et là eut grand’escarmouche à la porte, mais les Anglois n’y arrêtèrent point plenté. Si passèrent outre et vinrent loger sur les monts de Herfaut, et le tiers jour coururent-ils devers la cité de Thérouenne. Là étoit le comte Guy de Saint-Pol atout grand’foison de gens d’armes. Si n’y arrêtèrent point les Anglois et passèrent outre, et prirent le chemin de Hesdin, et se logèrent ce soir sur une petite rivière.

Quand le comte de Saint-Pol sentit que les Anglois s’en alloient vers son pays, il connut bien qu’il n’y alloient mie pour son profit, car trop le haioient : si se partit de nuit et recommanda la cité au seigneur de Sempy et à monseigneur Jean de Roye, et chevaucha tant qu’il vint à la ville de Saint-Pol. À lendemain, à heure de prime, les Anglois furent devant, et là eut grand’escarmouche ; et vint grandement bien à point la venue du comte à ceux de la ville de Saint-Pol, car par lui et par ceux qu’il amena fut la ville gardée. Si vous dis que le duc de Lancastre et toutes ses gens se reposèrent du tout à leur aise, et rafraîchirent en la comté de Saint-Pol, et ardirent et exillièrent tout le plat pays, et y firent moult de dommages, et furent devant le châtel de Pernes où madame du Douaire se tenoit ; et proprement en avisant le fort, le duc de Lancastre tâta les fonds des fossés à un glaive ; mais point n’y assaillirent, combien qu’ils en fissent grand semblant. Si passèrent outre et vinrent devant Lucheu, un très bel châtel du dit comte : si ardirent la ville, mais le château n’eut garde ; puis passèrent outre en approchant Saint-Riquier en Ponthieu. Et ne cheminoient les dits Anglois le jour que trois ou quatre lieues : si ardoient et exilloient tout le plat pays où ils conversoient. Si passèrent la rivière de Somme à la Blanche-Tache, au-dessous d’Abbeville, et puis entrèrent au pays de Vimeu, et avoient intention de venir à Harefleu, sur la rivière de Saine, pour ardoir la navie du roi de France. Le comte de Saint-Pol et messire Moreau de Fienne, connétable de France, atout grands gens d’armes, costioient et poursuivoient l’ost des Anglois, par quoi les Anglois ne s’osoient dérouter, fors aller leur droit chemin ou chevaucher en si grand’route que pour combattre les François si ils se fussent, par aucune aventure, traits avant. Et aussi cheminèrent et chevauchèrent tout le pays de Vimeu, et la comté d’Eu, et entrèrent en l’archevêché de Rouen, et passèrent au-dessus de Dieppe, et chevauchèrent, et firent tant par leurs journées qu’ils vinrent devant Harefleu, et là se logèrent. Le comte de Saint-Pol s’étoit avancé et étoit entré dans la ville atout deux cents lances.

Là furent les Anglois devant Harefleu trois jours ; mais rien n’y assaillirent. Au quart jour ils se délogèrent et départirent, et prirent leur retour parmi la terre du seigneur d’Estouteville lequel ils n’aimoient mie plenté, et l’ardirent et exillièrent toute ou en partie ; et puis s’en revinrent parmi le Véguecin et ravalèrent devers Oisemont, pour revenir passer la rivière de Somme à la Blanche-Tache. En ce temps étoit en la bonne ville d’Abbeville messire Hue de Châtillon, maître des arbalêtriers de France, capitaine et souverain. Quand il sentit que le duc de Lancastre devoit repasser, il s’arma et fit armer dix ou douze tant seulement de ses compagnons et monter à cheval, et dit qu’il vouloit aller voir la porte de Rouvroy, par quoi il n’y eût point de deffaute, et que les Anglois, qui ne devoient mie passer trop loin de ce lez-là devers eux, ne la trouvassent mie nicement gardée. Encore étoit-il moult matin et faisoit moult grand’bruine : messire Nichole de Louvaing, qui du temps passé avoit été sénéchal de Ponthieu, lequel messire Hue de Châtillon avoit, en celle propre année, pris et rançonné à dix mille francs, dont trop bien l’en souvenoit, et qui avoit grand’entente de regagner et reconquerre s’il pouvoit, s’étoit, lui vingtième seulement, dès le point du jour, parti de la route du dit duc, et ainsi que cil qui savoit toutes les voies, les adresses et les détours de là environ, car il les avoit bien trois ans et plus usés et hantés, s’étoit venu bouter, sur aventure de gagner et non de perdre, et mis à embûche entre Abbeville, qui siéd sur les marches, et un autre châtel qu’on dit Rouvroy ; et avoit passé un petit ru qui court parmi un marais, et étoit quatis et arrêté en vieilles maisons non habitées, qui là étoient toutes décloses. On ne cuidât jamais que la route des Anglois se dût mettre en embûche si près de la ville ; et là se tenoient les dits messire Nichole et ses gens tout cois. Et vecy chevauchant parmi ce ru de Rouvroy, lui dixième tant seulement, messire Hue de Châtillon, tout armé de toutes pièces, excepté de son bassinet, mais son page le portoit sur un coursier après lui ; et passa outre ce ruissel et un petit pont qui là étoit, et l’embûche du dessus dit messire Nichole ; et tiroit à venir à la dernière porte pour parler aux arbalêtriers qui là étoient, à savoir des nouvelles des Anglois.

Quand messire Nichole de Louvaing le vit, qui bien le reconnut, si n’eût été si lié qui lui eût donné vingt mille francs ; et saillit hors de son embûche, et dit : « Allons, allons, vecy ce que je demande, le maître des arbalêtriers ; je ne désirois autre que lui. » Lors poignit son coursier des éperons, et baissa la lance, et s’en vint sur le dit messire Hue et lui écrie : « Rends-toi, Châtillon, rends-toi, ou tu es mort. » Messire Hue, qui fut tout émerveillé dont ces gens d’armes issoient, n’eut mie le loisir de mettre son bassinet ni de monter sur son coursier, et qui se vit en si dur parti, demanda : « À qui me rendrai-je ? » Messire Nichole répondit : « À Louvaing, à Louvaing. » Et cil, pour eschever le péril et qui ne se pouvoit fuir, dit : « Je me rends. » Donc il fut pris et saisi, et lui fut dit : « Chevauchez tantôt avec nous ; vecy la route du duc qui passe ci-devant. » À celle empainte fut là occis un moult vaillant bourgeois d’Abbeville, qui s’appeloit Laurent Dautils, dont ce fut grand dommage. Ainsi fut pris et attrapé par grand’fortune messire Hue de Châtillon, maître, pour le temps, des arbalêtriers de France, et capitaine d’Abbeville, de messire Nichole de Louvaing ; de laquelle prise le duc de Lancastre eut grand’joye ; aussi eurent tous les Anglois.

CHAPITRE CCXCVII.

Comment le duc de Lancastre donna congé à tous les étrangers de sa compagnie et s’en retourna en Angleterre.

Moult furent les gens d’Abbeville et les amis de messire Hue de Châtillon courroucés de sa prise ; mais amender ne le purent quant à cette fois. Or chevauchèrent les Anglois et passèrent la rivière de Somme à la Blanche-Tache, et puis montèrent devers la ville de Rue sur mer et en après vers Montreuil ; et firent tant par leurs journées qu’ils rentrèrent en la ville de Calais. Là donna le duc de Lancastre congé à tous les étrangers ; et se partirent de lui messire Robert de Namur et ses gens, messire Waleran de Borne, et tous les Allemands. Si retourna le duc de Lancastre arrière en Angleterre, et les Allemands en leur pays ; et n’avoient mais intention de guerroyer jusques à l’été ; car jà étoit la Saint-Martin en hiver, et plus avant. Mais au temps qui revenoit le duc de Lancastre avoit dit aux étrangers qu’il repasseroit la mer plus efforcément qu’il n’avoit fait, et prieroit ses cousins le duc de Guerles et le duc de Juliers, et feroit un grand cran en France.

Or nous tairons et souffrirons à parler des besognes de Picardie ; car il n’en y eut nulles en grand temps depuis ce, et parlerons du pays de Poitou, où les faits d’armes avenoient moult plus souvent.

CHAPITRE CCXCVIII.

Comment messire Jean Chandos cuida prendre Saint-Salvin, et comment lui et ceux de Saint Salvin s’entretrouvèrent, et des paroles que messire Jean Chandos leur dit.

Trop touchoit et avoit au cœur la prise de Saint-Salvin à monseigneur Jean Chandos, qui étoit pour ce temps sénéchal de Poitou ; et mettoit toutes ses intentions et imaginations à ce qu’il la pût ravoir, fût par embler ou écheler, il n’avoit cure comment ; et plusieurs fois en fit des embûches de nuit et de jour ; et à toutes failloit ; car messire Louis de Saint-Julien qui la gardoit en étoit durement soigneux, et bien savoit que ladite prise de Saint-Salvin déplaisoit moult à messire Jean Chandos. Or avint ainsi que, la nuit devant la nuit de l’an, au chef du mois de janvier, messire Jean Chandos, qui se tenoit en la cité de Poitiers, avoit fait une semonce et un mandement des barons et des chevaliers du Poitou, et leur avoit dit qu’ils vinssent là tout secrètement, car il vouloit chevaucher. Les Poitevins ne lui eussent jamais refusé ; car moult l’aimoient. Si s’assemblèrent en la cité de Poitiers ; et y vinrent : messire Guichard d’Angle, messire Louis de Harecourt, le sire de Pons, le sire de Parthenay, le sire de Puisances, le sire de Tonnai-Bouton, le sire de Poiane, messire Geffroy d’Argenton, messire Maubrun de Linières messire Thomas de Persy, messire Baudouin de Franville, messire Richard de Pontchardon, chevaliers, et plusieurs autres. Quand ils furent tous assemblés, ils étoient bien trois cents lances : si se partirent de nuit de Poitiers, et ne savoient, excepté les seigneurs, où on les menoit ; et avoient les dits Anglois leurs échelles et tout leur arroy pourvu. Si vinrent jusques au dit lieu. Là furent-ils informés de leur fait, et descendirent de leurs chevaux et les baillèrent à leurs garçons : si entrèrent dedans les fossés, et étoit environ heure de mie-nuit. En cel état ils étoient et que brièvement ils eussent fait et fussent venus à leur intention, ils ouïrent le guet du fort qui corna. Je vous dirai pourquoi. Celle propre nuit étoit parti de la Roche Posoy Kerauloet à quarante lances, et venoit à Saint-Salvin querre monseigneur Louis de Saint-Julien pour chevaucher en Poitou : si réveilla le guet et ceux du fort. Or cuidèrent les Anglois, qui étoient à l’opposite et qui rien ne savoient de cela, ni que les François dussent entrer au fort, qu’ils fussent aperçus ou que par gardes ou espies on sçût leur venue et leur emprise ; si furent trop malement courroucés, et espécialement messire Jean Chandos : si se trairent tantôt hors des fossés, et dirent : « Allons, allons-nous-en : nous avons pour cette fois failli à notre fait. » Si montèrent sur leurs chevaux, et retournèrent tous ensemble à Chauvigny sur la rivière de Creuse, à deux lieues près de là. Quand ils furent là tous venus, les Poitevins demandèrent à monseigneur Jean Chandos si il vouloit plus rien. Il leur répondit : « Nennil or retournez, au nom de Dieu, et je demeurerai mais-hui en cette ville. »

Lors se départirent les Poitevins et aucuns chevaliers d’Angleterre avec eux, et étoient bien deux cents lances. Si entra le dit messire Jean Chandos en un hôtel et fit allumer le feu. Là étoit encore demeuré de-lez lui messire Thomas de Percy et sa route, sénéchal de la Rochelle. Si dit à monseigneur Jean Chandos : « Sire, est-ce votre intention de ci demeurer mais-hui ? » — « Oil voir, messire Thomas, pourquoi le demandez-vous ? » — « Sire, pour ce que je vous prie, puisque chevaucher ne voulez, que vous me donniez congé, et je chevaucherai quelque part avec mes gens, pour savoir si je trouverois nulle aventure. » — « Allez, au nom de Dieu, ce dit messire Jean Chandos. »

À ces mots se partit Messire Thomas de Percy et trente lances en sa compagnie. Ainsi demeura le dessus dit Chandos entre ses gens, et messire Thomas passa le pont à Chauvigny, et prit le long chemin pour retourner à Poitiers, et messire Jean Chandos demeura, qui étoit tout mélancolieux de ce qu’il avoit failli à son intention. Et étoit encore en une grande cuisine et trait au foyer ; et là se chauffoit de feu d’estrains que son héraut lui faisoit ; et gangloit à ses gens et ses gens à lui, qui volontiers l’eussent ôté de sa mélancolie.

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