Émaux et camées (page 2)

Théophile Gautier · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Émaux et Camées · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La cloche mêlant dans sa fonte

La voix d’airain, la voix d’argent ;

La mélodie et l’harmonie,

Le chant et l’accompagnement ;

À la grâce la force unie,

La maîtresse embrassant l’amant !

Sur le pli de sa jupe assise,

Ce soir, ce sera Cendrillon

Causant près du feu qu’elle attise

Avec son ami le grillon ;

Demain, le valeureux Arsace

À son courroux donnant l’essor,

Ou Tancrède avec sa cuirasse,

Son épée et son casque d’or ;

Desdemona chantant le Saule,

Zerline bernant Mazetto,

Ou Malcolm le plaid sur l’épaule.

C’est toi que j’aime, ô contralto !

Nature charmante et bizarre

Que Dieu d’un double attrait para,

Toi qui pourrais, comme Gulnare,

Être le Kaled d’un Lara,

Et dont la voix, dans sa caresse,

Réveillant le cœur endormi,

Mêle aux soupirs de la maîtresse

L’accent plus mâle de l’ami !

COQUETTERIE POSTHUME

Quand je mourrai, que l’on me mette,

Avant de clouer mon cercueil,

Un peu de rouge à la pommette,

Un peu de noir au bord de l’œil ;

Car je veux, dans ma bière close,

Comme le soir de son aveu,

Rester éternellement rose

Avec du khol sous mon œil bleu.

Pas de suaire en toile fine ;

Mais drapez-moi dans les plis blancs

De ma robe de mousseline,

De ma robe à treize volants.

C’est ma parure préférée :

Je la portais quand je lui plus ;

Son premier regard l’a sacrée,

Et depuis je ne la mis plus.

Posez-moi, sans jaune immortelle,

Sans coussin de larmes brodé,

Sur mon oreiller de dentelle

De ma chevelure inondé.

Cet oreiller, dans les nuits folles,

A vu dormir nos fronts unis,

Et sous le drap noir des gondoles

Compté nos baisers infinis.

Entre mes mains de cire pâle,

Que la prière réunit,

Tournez ce chapelet d’opale

Par le pape à Rome bénit :

Je l’égrènerai dans la couche

D’où nul encor ne s’est levé ;

Sa bouche en a dit sur ma bouche

Chaque Pater et chaque Ave.

DERNIER VŒU

Voilà longtemps que je vous aime :

— L’aveu remonte à dix-huit ans ! —

Vous êtes rose, je suis blême ;

J’ai les hivers, vous les printemps.

Des lilas blancs de cimetière

Près de mes tempes ont fleuri ;

J’aurai bientôt la touffe entière

Pour ombrager mon front flétri.

Mon soleil pâli qui décline

Va disparaître à l’horizon,

Et sur la funèbre colline

Je vois ma dernière maison.

Oh ! que de votre lèvre il tombe

Sur ma lèvre un tardif baiser,

Pour que je puisse dans ma tombe,

Le cœur tranquille, reposer !

DIAMANT DU CŒUR

Tout amoureux, de sa maîtresse,

Sur son cœur ou dans son tiroir,

Possède un gage qu’il caresse

Aux jours de regret ou d’espoir.

L’un d’une chevelure noire,

Par un sourire encouragé,

A pris une boucle que moire

Un reflet bleu d’aile de geai.

L’autre a, sur un cou blanc qui ploie,

Coupé par derrière un flocon

Retors et fin comme la soie

Que l’on dévide du cocon.

Un troisième, au fond d’une boîte,

Reliquaire du souvenir,

Cache un gant blanc, de forme étroite,

Où nulle main ne peut tenir.

Cet autre, pour s’en faire un charme,

Dans un sachet, d’un chiffre orné,

Coud des violettes de Parme,

Frais cadeau qu’on reprend fané.

Celui-ci baise la pantoufle

Que Cendrillon perdit un soir ;

Et celui-ci conserve un souffle

Dans la barbe d’un masque noir.

Moi, je n’ai ni boucle lustrée,

Ni gant, ni bouquet, ni soulier,

Mais je garde, empreinte adorée,

Une larme sur un papier :

Pure rosée, unique goutte,

D’un ciel d’azur tombée un jour,

Joyau sans prix, perle dissoute

Dans la coupe de mon amour !

Et, pour moi, cette obscure tache

Reluit comme un écrin d’Ophir,

Et du vélin bleu se détache,

Diamant éclos d’un saphir.

Cette larme, qui fait ma joie,

Roula, trésor inespéré,

Sur un de mes vers qu’elle noie,

D’un œil qui n’a jamais pleuré !

ÉTUDE DE MAINS

I

IMPÉRIA

Chez un sculpteur, moulée en plâtre,

J’ai vu l’autre jour une main

D’Aspasie ou de Cléopâtre,

Pur fragment d’un chef-d’œuvre humain.

Sous le baiser neigeux saisie

Comme un lis par l’aube argenté,

Comme une blanche poésie,

S’épanouissait sa beauté ;

Dans l’éclat de sa pâleur mate

Elle étalait sur le velours

Son élégance délicate

Et ses doigts fins aux anneaux lourds ;

Une cambrure florentine,

Avec un bel air de fierté,

Faisait, en ligne serpentine,

Onduler son pouce écarté.

A-t-elle joué dans les boucles

Des cheveux lustrés de don Juan,

Ou sur son caftan d’escarboucles

Peigné la barbe du sultan,

Et tenu, courtisane ou reine,

Entre ses doigts si bien sculptés,

Le sceptre de la souveraine

Ou le sceptre des voluptés ?

Elle a dû, nerveuse et mignonne,

Souvent s’appuyer sur le col

Et sur la croupe de lionne

De sa chimère prise au vol.

Impériales fantaisies,

Amour des somptuosités,

Voluptueuses frénésies,

Rêves d’impossibilités,

Romans extravagants, poèmes

De haschisch et de vin du Rhin,

Courses folles dans les bohèmes

Sur le dos des coursiers sans frein ;

On voit tout cela dans les lignes

De cette paume, livre blanc

Où Vénus a tracé des signes

Que l’amour ne lit qu’en tremblant.

II

LACENAIRE

Pour contraste, la main coupée

De Lacenaire l’assassin,

Dans des baumes puissants trempée,

Posait auprès, sur un coussin.

Curiosité dépravée !

J’ai touché, malgré mes dégoûts,

Du supplice encor mal lavée,

Cette chair froide au duvet roux.

Momifiée et toute jaune

Comme la main d’un Pharaon,

Elle allonge ses doigts de faune

Crispés par la tentation.

Un prurit d’or et de chair vive

Semble titiller de ses doigts

L’immobilité convulsive,

Et les tordre comme autrefois.

Tous les vices avec leurs griffes

Ont, dans les plis de cette peau,

Tracé d’affreux hiéroglyphes,

Lus couramment par le bourreau.

On y voit les œuvres mauvaises

Écrites en fauves sillons,

Et les brûlures des fournaises

Où bouillent les corruptions ;

Les débauches dans les Caprées

Des tripots et des lupanars,

De vin et de sang diaprées,

Comme l’ennui des vieux Césars !

En même temps molle et féroce,

Sa forme a pour l’observateur

Je ne sais quelle grâce atroce,

La grâce du gladiateur !

Criminelle aristocratie,

Par la varlope ou le marteau

Sa pulpe n’est pas endurcie,

Car son outil fut un couteau.

Saints calus du travail honnête,

On y cherche en vain votre sceau.

Vrai meurtrier et faux poète,

Il fut le Manfred du ruisseau !

FANTAISIES D’HIVER

I

Le nez rouge, la face blême,

Sur un pupitre de glaçons,

L’Hiver exécute son thème

Dans le quatuor des saisons.

Il chante d’une voix peu sûre

Des airs vieillots et chevrotants ;

Son pied glacé bat la mesure

Et la semelle en même temps ;

Et comme Hændel, dont la perruque

Perdait sa farine en tremblant,

Il fait envoler de sa nuque

La neige qui la poudre à blanc.

II

Dans le bassin des Tuileries

Le cygne s’est pris en nageant,

Et les arbres, comme aux féeries,

Sont en filigrane d’argent ;

Les vases ont des fleurs de givre

Sous la charmille aux blancs réseaux,

Et sur la neige on voit se suivre

Les pas étoilés des oiseaux.

Au piédestal où, court-vêtue,

Vénus coudoyait Phocion,

L’Hiver a posé pour statue

La Frileuse de Clodion.

III

Les femmes passent sous les arbres

En martre, hermine et menu-vair ;

Et les déesses, frileux marbres,

Ont pris aussi l’habit d’hiver :

La Vénus Anadyomène

Est en pelisse à capuchon ;

Flore, que la brise malmène,

Plonge ses mains dans son manchon ;

Et pour la saison, les bergères

De Coysevox et de Coustou,

Trouvant leurs écharpes légères,

Ont des boas autour du cou.

IV

Sur la mode parisienne

Le Nord pose ses manteaux lourds,

Comme sur une Athénienne

Un Scythe étendrait sa peau d’ours.

Partout se mélange aux parures

Dont Palmyre habille l’Hiver,

Le faste russe des fourrures

Que parfume le vétiver.

Et le Plaisir rit dans l’alcôve

Quand, au milieu des Amours nus,

Des poils roux d’une bête fauve

Sort le torse blanc de Vénus.

V

Sous le voile qui vous protège,

Défiant les regards jaloux,

Si vous sortez par cette neige,

Redoutez vos pieds andalous :

La neige saisit comme un moule

L’empreinte de ce pied mignon

Qui, sur le tapis blanc qu’il foule,

Signe, à chaque pas, votre nom ;

Ainsi guidé, l’époux morose

Peut parvenir au nid caché

Où, de froid la joue encor rose,

À l’Amour s’enlace Psyché.

FUMÉE

Là-bas, sous les arbres s’abrite

Une chaumière au dos bossu ;

Le toit penche, le mur s’effrite,

Le seuil de la porte est moussu.

La fenêtre, un volet la bouche ;

Mais du taudis, comme au temps froid

La tiède haleine d’une bouche,

La respiration se voit :

Un tire-bouchon de fumée,

Tournant son mince filet bleu,

De l’âme en ce bouge enfermée

Porte des nouvelles à Dieu.

INÈS DE LAS SIERRAS

À LA PETRA CAMARA

Nodier raconte qu’en Espagne

Trois officiers cherchant, un soir,

Une venta dans la campagne,

Ne trouvèrent qu’un vieux manoir ;

Un vrai château d’Anne Radcliffe,

Aux plafonds que le temps ploya,

Aux vitraux rayés par la griffe

Des chauves-souris de Goya,

Aux vastes salles délabrées,

Aux couloirs livrant leur secret,

Architectures effondrées

Où Piranèse se perdrait.

Pendant le souper, que regarde

Une collection d’aïeux

Dans leurs cadres montant la garde,

Un cri répond aux chants joyeux ;

D’un long corridor en décombres,

Par la lune bizarrement

Entrecoupé de clairs et d’ombres,

Débusque un fantôme charmant ;

Peigne au chignon, basquine aux hanches,

Une femme accourt en dansant,

Dans les bandes noires et blanches

Apparaissant, disparaissant.

Avec une volupté morte,

Cambrant les reins, penchant le cou,

Elle s’arrête sur la porte,

Sinistre et belle à rendre fou.

Sa robe, passée et fripée

Au froid humide des tombeaux,

Fait luire, d’un rayon frappée,

Quelques paillons sur ses lambeaux ;

D’un pétale découronnée

À chaque soubresaut nerveux,

Sa rose, jaunie et fanée,

S’effeuille dans ses noirs cheveux.

Une cicatrice, pareille

À celle d’un coup de poignard,

Forme une couture vermeille

Sur sa gorge d’un ton blafard ;

Et ses mains pâles et fluettes

Au nez des soupeurs pleins d’effroi

Entre-choquent les castagnettes,

Comme des dents claquant de froid.

Elle danse, morne bacchante,

La cachucha sur un vieil air,

D’une grâce si provocante,

Qu’on la suivrait même en enfer.

Ses cils palpitent sur ses joues

Comme des ailes d’oiseau noir,

Et sa bouche arquée a des moues

À mettre un saint au désespoir.

Quand de sa jupe qui tournoie

Elle soulève le volant,

Sa jambe, sous le bas de soie,

Prend des lueurs de marbre blanc.

Elle se penche jusqu’à terre,

Et sa main, d’un geste coquet,

Comme on fait des fleurs d’un parterre,

Groupe les désirs en bouquet.

Est-ce un fantôme ? est-ce une femme ?

Un rêve, une réalité,

Qui scintille comme une flamme

Dans un tourbillon de beauté ?

Cette apparition fantasque,

C’est l’Espagne du temps passé,

Aux frissons du tambour de Basque

S’élançant de son lit glacé,

Et, brusquement ressuscitée

Dans un suprême boléro,

Montrant sous sa jupe argentée

La divisa prise au taureau.

La cicatrice qu’elle porte,

C’est le coup de grâce donné

À la génération morte

Par chaque siècle nouveau-né.

J’ai vu ce fantôme au Gymnase,

Où Paris entier l’admira,

Lorsque dans son linceul de gaze

Parut la Petra Camara,

Impassible et passionnée,

Fermant ses yeux morts de langueur,

Et comme Inès l’assassinée

Dansant, un poignard dans le cœur !

L’ART

Oui, l’œuvre sort plus belle

D’une forme au travail

Rebelle,

Vers, marbre, onyx, émail.

Point de contraintes fausses !

Mais que pour marcher droit

Tu chausses,

Muse, un cothurne étroit !

Fi du rythme commode,

Comme un soulier trop grand,

Du mode

Que tout pied quitte et prend !

Statuaire, repousse

L’argile que pétrit

Le pouce

Quand flotte ailleurs l’esprit ;

Lutte avec le carrare,

Avec le paros dur

Et rare,

Gardiens du contour pur ;

Emprunte à Syracuse

Son bronze où fermement

S’accuse

Le trait fier et charmant ;

D’une main délicate

Poursuis dans un filon

D’agate

Le profil d’Apollon.

Peintre, fuis l’aquarelle,

Et fixe la couleur

Trop frêle

Au four de l’émailleur ;

Fais les sirènes bleues,

Tordant de cent façons

Leurs queues,

Les monstres des blasons ;

Dans son nimbe trilobe

La Vierge et son Jésus,

Le globe

Avec la croix dessus.

Tout passe. — L’art robuste

Seul a l’éternité :

Le buste

Survit à la cité,

Et la médaille austère

Que trouve un laboureur

Sous terre

Révèle un empereur.

Les dieux eux-mêmes meurent.

Mais les vers souverains

Demeurent

Plus forts que les airains.

Sculpte, lime, cisèle ;

Que ton rêve flottant

Se scelle

Dans le bloc résistant !

L’AVEUGLE

Un aveugle au coin d’une borne,

Hagard comme au jour un hibou,

Sur son flageolet, d’un air morne,

Tâtonne en se trompant de trou,

Et joue un ancien vaudeville

Qu’il fausse imperturbablement ;

Son chien le conduit par la ville,

Spectre diurne à l’œil dormant.

Les jours sur lui passent sans luire ;

Sombre, il entend le monde obscur

Et la vie invisible bruire

Comme un torrent derrière un mur !

Dieu sait quelles chimères noires

Hantent cet opaque cerveau,

Et quels illisibles grimoires

L’idée écrit en ce caveau !

Ainsi dans les puits de Venise

Un prisonnier à demi fou,

Pendant sa nuit qui s’éternise,

Grave des mots avec un clou.

Mais peut-être aux heures funèbres,

Quand la mort souffle le flambeau,

L’âme habituée aux ténèbres

Y verra clair dans le tombeau !

LA BONNE SOIRÉE

Quel temps de chien ! — il pleut, il neige ;

Les cochers, transis sur leur siège,

Ont le nez bleu.

Par ce vilain soir de décembre,

Qu’il ferait bon garder la chambre,

Devant son feu !

À l’angle de la cheminée

La chauffeuse capitonnée

Vous tend les bras

Et semble avec une caresse

Vous dire comme une maîtresse :

« Tu resteras ! »

Un papier rose à découpures,

Comme un sein blanc sous des guipures,

Voile à demi

Le globe laiteux de la lampe

Dont le reflet au plafond rampe,

Tout endormi.

On n’entend rien dans le silence

Que le pendule qui balance

Son disque d’or,

Et que le vent qui pleure et rôde,

Parcourant, pour entrer en fraude,

Le corridor.

C’est bal à l’ambassade anglaise :

Mon habit noir est sur la chaise,

Les bras ballants ;

Mon gilet bâille, et ma chemise

Semble dresser, pour être mise,

Ses poignets blancs ;

Les brodequins à pointe étroite

Montrent leur vernis qui miroite,

Au feu placés ;

À côté des minces cravates,

S’allongent comme des mains plates

Les gants glacés.

Il faut sortir ! — quelle corvée !

Prendre la file à l’arrivée

Et suivre au pas

Les coupés des beautés altières

Portant blasons sur leurs portières

Et leurs appas ;

Rester debout contre une porte

À voir se ruer la cohorte

Des invités,

Les vieux museaux, les frais visages,

Les fracs en cœur et les corsages

Décolletés,

Les dos où fleurit la pustule,

Couvrant leur peau rouge d’un tulle

Aérien,

Les dandys et les diplomates

Sur leurs faces à teintes mates

Ne montrant rien !

Et ne pouvoir franchir la haie

Des douairières aux yeux d’orfraie

Ou de vautour,

Pour aller dire à son oreille

Petite, nacrée et vermeille,

Un mot d’amour !

Je n’irai pas ! — et ferai mettre

Dans son bouquet un bout de lettre

À l’Opéra.

Par les violettes de Parme

La mauvaise humeur se désarme :

Elle viendra !

J’ai là l’Intermezzo de Heine,

Le Thomas Grain-d’Orge de Taine,

Les deux Goncourt :

Le temps, jusqu’à l’heure où s’achève

Sur l’oreiller l’idée en rêve,

Me sera court.

LA FELLAH

SUR UNE AQUARELLE DE LA PRINCESSE M…

Caprice d’un pinceau fantasque

Et d’un impérial loisir,

Votre fellah, sphinx qui se masque,

Propose une énigme au désir.

C’est une mode bien austère

Que ce masque et cet habit long ;

Elle intrigue par son mystère

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