Émaux et camées

Théophile Gautier · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Émaux et Camées · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

À UNE ROBE ROSE

Que tu me plais dans cette robe

Qui te déshabille si bien,

Faisant jaillir ta gorge en globe,

Montrant tout nu ton bras païen !

Frêle comme une aile d’abeille,

Frais comme un cœur de rose-thé,

Son tissu, caresse vermeille,

Voltige autour de ta beauté.

De l’épiderme sur la soie

Glissent des frissons argentés,

Et l’étoffe à la chair renvoie

Ses éclairs roses reflétés.

D’où te vient cette robe étrange

Qui semble faite de ta chair,

Trame vivante qui mélange

Avec ta peau son rose clair ?

Est-ce à la rougeur de l’aurore,

À la coquille de Vénus,

Au bouton de sein près d’éclore,

Que sont pris ces tons inconnus ?

Ou bien l’étoffe est-elle teinte

Dans les roses de ta pudeur ?

Non ; vingt fois modelée et peinte,

Ta forme connaît sa splendeur.

Jetant le voile qui te pèse,

Réalité que l’art rêva,

Comme la princesse Borghèse

Tu poserais pour Canova.

Et ces plis roses sont les lèvres

De mes désirs inapaisés,

Mettant au corps dont tu les sèvres

Une tunique de baisers.

AFFINITÉS SECRÈTES

MADRIGAL PANTHÉISTE

Dans le fronton d’un temple antique,

Deux blocs de marbre ont, trois mille ans,

Sur le fond bleu du ciel attique,

Juxtaposé leurs rêves blancs ;

Dans la même nacre figées,

Larmes des flots pleurant Vénus,

Deux perles au gouffre plongées

Se sont dit des mots inconnus ;

Au frais Généralife écloses,

Sous le jet d’eau toujours en pleurs,

Du temps de Boabdil, deux roses

Ensemble ont fait jaser leurs fleurs ;

Sur les coupoles de Venise

Deux ramiers blancs aux pieds rosés,

Au nid où l’amour s’éternise,

Un soir de mai se sont posés.

Marbre, perle, rose, colombe,

Tout se dissout, tout se détruit ;

La perle fond, le marbre tombe,

La fleur se fane et l’oiseau fuit.

En se quittant, chaque parcelle

S’en va dans le creuset profond

Grossir la pâte universelle

Faite des formes que Dieu fond.

Par de lentes métamorphoses,

Les marbres blancs en blanches chairs,

Les fleurs roses en lèvres roses

Se refont dans des corps divers ;

Les ramiers de nouveau roucoulent

Au cœur de deux jeunes amants,

Et les perles en dents se moulent

Pour l’écrin des rires charmants.

De là naissent ces sympathies

Aux impérieuses douceurs,

Par qui les âmes averties

Partout se reconnaissent sœurs.

Docile à l’appel d’un arome,

D’un rayon ou d’une couleur,

L’atome vole vers l’atome

Comme l’abeille vers la fleur.

L’on se souvient des rêveries

Sur le fronton ou dans la mer,

Des conversations fleuries

Près de la fontaine au flot clair,

Des baisers et des frissons d’ailes

Sur les dômes aux boules d’or,

Et les molécules fidèles

Se cherchent et s’aiment encor.

L’amour oublié se réveille,

Le passé vaguement renaît,

La fleur sur la bouche vermeille

Se respire et se reconnaît ;

Dans la nacre où le rire brille

La perle revoit sa blancheur ;

Sur une peau de jeune fille

Le marbre ému sent sa fraîcheur ;

Le ramier trouve une voix douce

Écho de son gémissement ;

Toute résistance s’émousse,

Et l’inconnu devient l’amant.

Vous devant qui je brûle et tremble,

Quel flot, quel fronton, quel rosier,

Quel dôme nous connut ensemble,

Perle ou marbre, fleur ou ramier ?

APOLLONIE

J’aime ton nom d’Apollonie,

Écho grec du sacré vallon,

Qui, dans sa robuste harmonie,

Te baptise sœur d’Apollon.

Sur la lyre au plectre d’ivoire,

Ce nom splendide et souverain,

Beau comme l’amour et la gloire,

Prend des résonnances d’airain.

Classique, il fait plonger les Elfes

Au fond de leur lac allemand,

Et seule la Pythie à Delphes

Pourrait le porter dignement,

Quand, relevant sa robe antique,

Elle s’assoit au trépied d’or,

Et dans sa pose fatidique

Attend le dieu qui tarde encor.

APRÈS LE FEUILLETON

Mes colonnes sont alignées

Au portique du feuilleton ;

Elles supportent, résignées,

Du journal le pesant fronton.

Jusqu’à lundi je suis mon maître.

Au diable chefs-d’œuvre mort-nés !

Pour huit jours je puis me permettre

De vous fermer la porte au nez.

Les ficelles des mélodrames

N’ont plus le droit de se glisser

Parmi les fils soyeux des trames

Que mon caprice aime à tisser.

Voix de l’âme et de la nature,

J’écouterai vos purs sanglots,

Sans que les couplets de facture

M’étourdissent de leurs grelots ;

Et portant, dans mon verre à côtes,

La santé du temps disparu,

Avec mes vieux rêves pour hôtes

Je boirai le vin de mon cru :

Le vin de ma propre pensée,

Vierge de toute autre liqueur,

Et que, par la vie écrasée,

Répand la grappe de mon cœur !

BÛCHERS ET TOMBEAUX

Le squelette était invisible

Au temps heureux de l’Art païen ;

L’homme, sous la forme sensible,

Content du beau, ne cherchait rien.

Pas de cadavre sous la tombe,

Spectre hideux de l’être cher,

Comme d’un vêtement qui tombe

Se déshabillant de sa chair,

Et, quand la pierre se lézarde,

Parmi les épouvantements,

Montrait à l’œil qui s’y hasarde

Une armature d’ossements ;

Mais au feu du bûcher ravie

Une pincée entre les doigts,

Résidu léger de la vie,

Qu’enserrait l’urne aux flancs étroits,

Ce que le papillon de l’âme

Laisse de poussière après lui,

Et ce qui reste de la flamme

Sur le trépied, quand elle a lui !

Entre les fleurs et les acanthes,

Dans le marbre, joyeusement,

Amours, ægipans et bacchantes

Dansaient autour du monument ;

Tout au plus un petit génie

Du pied éteignait un flambeau ;

Et l’Art versait son harmonie

Sur la tristesse du tombeau.

Les tombes étaient attrayantes :

Comme on fait d’un enfant qui dort,

D’images douces et riantes

La Vie enveloppait la Mort ;

La Mort dissimulait sa face

Aux trous profonds, au nez camard,

Dont la hideur railleuse efface

Les chimères du cauchemar.

Le monstre sous la chair splendide

Cachait son fantôme inconnu,

Et l’œil de la vierge candide

Allait au bel éphèbe nu.

Seulement pour pousser à boire,

Au banquet de Trimalcion,

Une larve, joujou d’ivoire,

Faisait son apparition ;

Des dieux que l’art toujours révère

Trônaient au ciel marmoréen.

Mais l’Olympe cède au Calvaire,

Jupiter au Nazaréen ;

Une voix dit : « Pan est mort ! » — L’ombre

S’étend. — Comme sur un drap noir,

Sur la tristesse immense et sombre

Le blanc squelette se fait voir.

Il signe les pierres funèbres

De son paraphe de fémurs,

Pend son chapelet de vertèbres

Dans les charniers, le long des murs ;

Des cercueils lève le couvercle

Avec ses bras aux os pointus,

Dessine ses côtes en cercle

Et rit de son large rictus.

Il pousse à la danse macabre

L’empereur, le pape et le roi,

Et de son cheval qui se cabre

Jette bas le preux plein d’effroi.

Il entre chez la courtisane

Et fait des mines au miroir ;

Du malade il boit la tisane,

De l’avare ouvre le tiroir ;

Piquant l’attelage qui rue

Avec un os pour aiguillon,

Du laboureur à la charrue

Termine en fosse le sillon ;

Et, parmi la foule priée,

Hôte inattendu, sous le banc,

Vole à la pâle mariée

Sa jarretière de ruban.

À chaque pas grossit la bande ;

Le jeune au vieux donne la main ;

L’irrésistible sarabande

Met en branle le genre humain.

Le spectre en tête se déhanche,

Dansant et jouant du rebec,

Et sur fond noir, en couleur blanche,

Holbein l’esquisse d’un trait sec.

Quand le siècle devient frivole,

Il suit la mode : en tonnelet

Retrousse son linceul et vole,

Comme un Cupidon de ballet,

Au tombeau-sofa des marquises

Qui reposent, lasses d’amour,

En des attitudes exquises,

Dans les chapelles Pompadour.

Mais voile-toi, masque sans joues,

Comédien que le ver mord,

Depuis assez longtemps tu joues

Le mélodrame de la Mort.

Reviens, reviens, bel Art antique,

De ton paros étincelant

Couvrir ce squelette gothique ;

Dévore-le, bûcher brûlant !

Si nous sommes une statue

Sculptée à l’image de Dieu,

Quand cette image est abattue,

Jetons-en les débris au feu.

Toi, forme immortelle, remonte

Dans la flamme aux sources du Beau,

Sans que ton argile ait la honte

Et les misères du tombeau !

CÆRULEI OCULI

Une femme mystérieuse,

Dont la beauté trouble mes sens,

Se tient debout, silencieuse,

Au bord des flots retentissants.

Ses yeux, où le ciel se reflète,

Mêlent à leur azur amer,

Qu’étoile une humide paillette,

Les teintes glauques de la mer.

Dans les langueurs de leurs prunelles,

Une grâce triste sourit ;

Les pleurs mouillent les étincelles

Et la lumière s’attendrit ;

Et leurs cils, comme des mouettes

Qui rasent le flot aplani,

Palpitent, ailes inquiètes,

Sur leur azur indéfini.

Comme dans l’eau bleue et profonde

Où dort plus d’un trésor coulé,

On y découvre à travers l’onde

La coupe du roi de Thulé.

Sous leur transparence verdâtre

Brille, parmi le goëmon,

L’autre perle de Cléopâtre

Près de l’anneau de Salomon.

La couronne au gouffre lancée

Dans la ballade de Schiller,

Sans qu’un plongeur l’ait ramassée,

Y jette encor son reflet clair.

Un pouvoir magique m’entraîne

Vers l’abîme de ce regard,

Comme au sein des eaux la sirène

Attirait Harald Harfagar.

Mon âme, avec la violence

D’un irrésistible désir,

Au milieu du gouffre s’élance

Vers l’ombre impossible à saisir.

Montrant son sein, cachant sa queue,

La sirène amoureusement

Fait ondoyer sa blancheur bleue

Sous l’émail vert du flot dormant.

L’eau s’enfle comme une poitrine

Aux soupirs de la passion ;

Le vent, dans sa conque marine,

Murmure une incantation.

« Oh ! viens dans ma couche de nacre,

Mes bras d’onde t’enlaceront ;

Les flots, perdant leur saveur âcre,

Sur ta bouche, en miel couleront.

« Laissant bruire sur nos têtes

La mer qui ne peut s’apaiser,

Nous boirons l’oubli des tempêtes

Dans la coupe de mon baiser. »

Ainsi parle la voix humide

De ce regard céruléen,

Et mon cœur sous l’onde perfide

Se noie et consomme l’hymen.

CAMÉLIA ET PÂQUERETTE

On admire les fleurs de serre

Qui loin de leur soleil natal,

Comme des joyaux mis sous verre,

Brillent sous un ciel de cristal.

Sans que les brises les effleurent

De leurs baisers mystérieux,

Elles naissent, vivent et meurent

Devant le regard curieux.

À l’abri de murs diaphanes,

De leur sein ouvrant le trésor,

Comme de belles courtisanes,

Elles se vendent à prix d’or.

La porcelaine de la Chine

Les reçoit par groupes coquets,

Ou quelque main gantée et fine

Au bal les balance en bouquets.

Mais souvent parmi l’herbe verte,

Fuyant les yeux, fuyant les doigts,

De silence et d’ombre couverte,

Une fleur vit au fond des bois.

Un papillon blanc qui voltige,

Un coup d’œil au hasard jeté,

Vous fait surprendre sur sa tige

La fleur dans sa simplicité,

Belle de sa parure agreste,

S’épanouissant au ciel bleu

Et versant son parfum modeste

Pour la solitude et pour Dieu.

Sans toucher à son pur calice

Qu’agite un frisson de pudeur,

Vous respirez avec délice

Son âme dans sa fraîche odeur :

Et tulipes au port superbe,

Camélias si cher payés,

Pour la petite fleur sous l’herbe,

En un instant, sont oubliés !

CARMEN

Carmen est maigre, — un trait de bistre

Cerne son œil de gitana ;

Ses cheveux sont d’un noir sinistre ;

Sa peau, le diable la tanna.

Les femmes disent qu’elle est laide,

Mais tous les hommes en sont fous :

Et l’archevêque de Tolède

Chante la messe à ses genoux ;

Car sur sa nuque d’ambre fauve

Se tord un énorme chignon

Qui, dénoué, fait dans l’alcôve

Une mante à son corps mignon,

Et, parmi sa pâleur, éclate

Une bouche aux rires vainqueurs,

Piment rouge, fleur écarlate,

Qui prend sa pourpre au sang des cœurs.

Ainsi faite, la moricaude

Bat les plus altières beautés,

Et de ses yeux la lueur chaude

Rend la flamme aux satiétés ;

Elle a, dans sa laideur piquante,

Un grain de sel de cette mer

D’où jaillit, nue et provocante,

L’âcre Vénus du gouffre amer.

CE QUE DISENT LES HIRONDELLES

CHANSON D’AUTOMNE

Déjà plus d’une feuille sèche

Parsème les gazons jaunis ;

Soir et matin, la brise est fraîche :

Hélas ! les beaux jours sont finis !

On voit s’ouvrir les fleurs que garde

Le jardin, pour dernier trésor :

Le dahlia met sa cocarde,

Et le souci sa toque d’or.

La pluie au bassin fait des bulles ;

Les hirondelles sur le toit

Tiennent des conciliabules :

Voici l’hiver, voici le froid !

Elles s’assemblent par centaines,

Se concertant pour le départ.

L’une dit : « Oh ! que dans Athènes

Il fait bon sur le vieux rempart !

« Tous les ans j’y vais et je niche

Aux métopes du Parthénon.

Mon nid bouche dans la corniche

Le trou d’un boulet de canon. »

L’autre : « J’ai ma petite chambre

À Smyrne, au plafond d’un café.

Les Hadjis comptent leurs grains d’ambre

Sur le seuil, d’un rayon chauffé.

« J’entre et je sors, accoutumée

Aux blondes vapeurs des chiboucks,

Et parmi des flots de fumée

Je rase turbans et tarboucks. »

Celle-ci : « J’habite un triglyphe

Au fronton d’un temple, à Balbeck ;

Je m’y suspends avec ma griffe

Sur mes petits au large bec. »

Celle-là : « Voici mon adresse :

Rhodes, palais des chevaliers ;

Chaque hiver, ma tente s’y dresse

Au chapiteau des noirs piliers. »

La cinquième : « Je ferai halte.

Car l’âge m’alourdit un peu,

Aux blanches terrasses de Malte,

Entre l’eau bleue et le ciel bleu. »

La sixième : « Qu’on est à l’aise

Au Caire, en haut des minarets !

J’empâte un ornement de glaise,

Et mes quartiers d’hiver sont prêts.

« À la seconde cataracte, —

Fait la dernière, — j’ai mon nid ;

J’en ai noté la place exacte.

Dans le pschent d’un roi de granit. »

Toutes : « Demain, combien de lieues

Auront filé sous notre essaim,

Plaines brunes, pics blancs, mers bleues

Brodant d’écume leur bassin ! »

Avec cris et battements d’ailes,

Sur la moulure aux bords étroits,

Ainsi jasent les hirondelles,

Voyant venir la rouille aux bois.

Je comprends tout ce qu’elles disent,

Car le poète est un oiseau ;

Mais, captif, ses élans se brisent

Contre un invisible réseau !

Des ailes ! des ailes ! des ailes !

Comme dans le chant de Ruckert,

Pour voler là-bas, avec elles.

Au soleil d’or, au printemps vert !

CONTRALTO

On voit dans le musée antique,

Sur un lit de marbre sculpté,

Une statue énigmatique

D’une inquiétante beauté.

Est-ce un jeune homme ? est-ce une femme,

Une déesse, ou bien un dieu ?

L’amour, ayant peur d’être infâme,

Hésite et suspend son aveu.

Dans sa pose malicieuse,

Elle s’étend, le dos tourné

Devant la foule curieuse,

Sur son coussin capitonné.

Pour faire sa beauté maudite,

Chaque sexe apporta son don.

Tout homme dit : « C’est Aphrodite ! »

Toute femme : « C’est Cupidon ! »

Sexe douteux, grâce certaine,

On dirait ce corps indécis

Fondu, dans l’eau de la fontaine,

Sous les baisers de Salmacis.

Chimère ardente, effort suprême

De l’art et de la volupté,

Monstre charmant, comme je t’aime

Avec ta multiple beauté !

Bien qu’on défende ton approche,

Sous la draperie aux plis droits,

Dont le bout à ton pied s’accroche,

Mes yeux ont plongé bien des fois.

Rêve de poète et d’artiste,

Tu m’as bien des nuits occupé,

Et mon caprice qui persiste

Ne convient pas qu’il s’est trompé ;

Mais seulement il se transpose,

Et, passant de la forme au son,

Trouve dans sa métamorphose

La jeune fille et le garçon.

Que tu me plais, ô timbre étrange !

Son double, homme et femme à la fois,

Contralto, bizarre mélange,

Hermaphrodite de la voix !

C’est Roméo, c’est Juliette,

Chantant avec un seul gosier ;

Le pigeon rauque et la fauvette

Perchés sur le même rosier ;

C’est la châtelaine qui raille

Son beau page parlant d’amour ;

L’amant au pied de la muraille,

La dame au balcon de sa tour ;

Le papillon, blanche étincelle,

Qu’en ses détours et ses ébats

Poursuit un papillon fidèle,

L’un volant haut et l’autre bas ;

L’ange qui descend et qui monte

Sur l’escalier d’or voltigeant ;

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