Le Capitaine Fracasse (page 16)

Théophile Gautier · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Capitaine Fracasse · 40 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Tu parles d’or, ami Scapin, dit le Pédant, et nous allons exhumer des entrailles du bissac, hélas ! plus plat et dégonflé que la bourse d’un prodigue, quelques reliefs, restes des splendeurs d’autrefois : murailles de pâtés, os de jambon, pelures de saucisses et croûtes de pain. Il y a encore dans le coffre deux ou trois flacons de vin, les derniers d’une vaillante troupe. Avec cela on peut non pas satisfaire, mais bien tromper sa faim et sa soif. Quel dommage que la terre de ce canton inhospitalier ne soit pas comme cette glaise dont certains sauvages d’Amérique se lestent le jabot lorsque la chasse et la pêche ont été malheureuses ! »

On détourna la voiture, on la remisa dans le fourré, et le cheval dételé se mit à chercher sous la neige de rares brins d’herbe qu’il arrachait avec ses longues dents jaunes. Un tapis fut étendu sur une place découverte. Les comédiens s’assirent autour de cette nappe improvisée à la mode turque, et Blazius y disposa symétriquement les rogatons tirés de la voiture, comme s’il se fût agi d’un festin sérieux.

« Ô la belle ordonnance ! fit le Tyran réjoui de cet aspect. Un majordome de prince n’eût pas mieux disposé les choses. Blazius, bien que tu sois un merveilleux Pédant, ta véritable vocation était celle d’officier de bouche.

— J’ai bien eu cette ambition, mais la fortune adverse l’a contrariée, répondit le Pédant d’un air modeste. Surtout, mes petits bedons, n’allez pas vous jeter gloutonnement sur les mets. Mastiquez avec lenteur et componction. D’ailleurs je vais vous tailler les parts, comme cela se pratique sur les radeaux dans les naufrages. À toi, Tyran, cet os jambonique auquel pend encore un lambeau de chair. De tes fortes dents tu le briseras et en extrairas philosophiquement la moelle. À vous, mesdames, ce fond de pâté enduit de farce en ses encoignures et bastionné intérieurement d’une couche de lard fort substantielle. C’est un mets délicat, savoureux et nutritif à n’en pas vouloir d’autre. À vous, baron de Sigognac, ce bout de saucisson ; prenez garde seulement d’avaler la ficelle qui en noue la peau comme cordons de bourse. Il faut la mettre à part pour le souper, car le dîner est un repas indigeste, abusif et superflu que nous supprimerons. Léandre, Scapin et moi, nous nous contenterons avec ce vénérable morceau de fromage, sourcilleux et barbu comme un ermite en sa caverne. Quant au pain, ceux qui le trouveront trop dur auront la faculté de le tremper dans l’eau et d’en retirer les bûchettes pour se tailler des cure-dents. Pour le vin, chacun a droit à un gobelet, et comme sommelier je vous prie de faire rubis sur l’ongle afin qu’il n’y ait déperdition de liquide. »

Sigognac était accoutumé de longue main à cette frugalité plus qu’espagnole, et il avait fait dans son château de la Misère plus d’un repas dont les souris eussent été embarrassées de grignoter les miettes, car il était lui-même la souris. Cependant il ne pouvait s’empêcher d’admirer la bonne humeur et verve comique du Pédant, qui trouvait à rire là où d’autres eussent gémi comme veaux et pleuré comme vaches. Ce qui l’inquiétait, c’était Isabelle. Une pâleur marbrée couvrait ses joues, et, dans l’intervalle des morceaux, ses dents claquaient en manière de castagnettes avec un mouvement fiévreux qu’elle cherchait en vain à réprimer. Ses minces vêtements la défendaient mal contre l’âpre froidure, et Sigognac, assis près elle, lui jeta, bien qu’elle s’en défendît, la moitié de sa cape sur les épaules, l’attirant près de son corps pour la refociller et lui communiquer un peu de chaleur vitale. Près de ce foyer d’amour, Isabelle se réchauffa, et une faible rougeur reparut sur son visage pudique.

Pendant que les comédiens mangeaient, un bruit assez singulier s’était fait entendre, auquel d’abord ils n’avaient prêté nulle attention, le prenant pour un effet du vent qui sifflait à travers les branches dépouillées du taillis. Bientôt le bruit devint plus distinct. C’était une espèce de râle enroué et strident, à la fois bête et colère, dont il eût été difficile d’expliquer la nature.

Les femmes manifestèrent quelque frayeur. « Si c’était un serpent ! s’écria Sérafine ; j’en mourrais, tant ces affreuses bêtes m’inspirent d’aversion.

— Par cette température, dit Léandre, les serpents sont engourdis et dorment plus roides que bâtons au fond de leurs repaires.

— Léandre a raison, fit le Pédant, ce doit être autre chose ; quelque bestiole bocagère que notre présence effraye ou dérange. N’en perdons pas un coup de dent. »

À ce sifflement, Scapin avait dressé son oreille de renard, qui pour être rouge de froid n’en était pas moins fine, et il regardait avec un œil émerillonné du côté d’où venait le son. Des brins d’herbe bruissaient en se déplaçant comme sur le passage de quelque animal. Scapin fit signe de la main aux comédiens de rester immobiles, et bientôt du fourré déboucha un magnifique jars, le col tendu, la tête haute, et se dandinant avec une stupidité majestueuse sur ses larges pattes palmées. Deux oies, ses épouses, le suivaient confiantes et naïves.

« Voici un rôt qui s’offre de lui-même à la broche, dit Scapin à mi-voix, et que le ciel touché de nos affres faméliques nous envoie fort à propos. »

Le rusé drôle se leva et s’écarta de la troupe, décrivant un demi-cercle si légèrement que la neige ne fit pas entendre un seul craquement sous ses pieds. L’attention du jars était fixée par le groupe des comédiens, qu’il regardait avec une défiance mêlée de curiosité, et dont, dans son obscur cerveau d’oison, il ne s’expliquait pas la présence en ce lieu ordinairement désert. Le voyant si occupé en cette contemplation, l’histrion, qui semblait avoir l’habitude de ces maraudes, s’approcha du jars par derrière et le coiffa de sa cape d’un mouvement si juste, si dextre et si rapide, que son action dura moins de temps qu’il n’en faut pour la décrire.

La bête encapuchonnée, il s’élança sur elle, la saisit par le col sous la cape que les palpitations d’ailes du pauvre animal qui suffoquait eurent vitement fait envoler. Scapin, en cette pose, ressemblait à ce groupe antique tant admiré qu’on appelle l’Enfant à l’oie. Bientôt le jars étranglé cessa de se débattre. Sa tête retomba flasquement sur le poing crispé de Scapin. Ses ailes ne donnèrent plus de saccades. Ses pattes bottées de maroquin orange s’allongèrent avec une trépidation suprême. Il était mort. Les oies, ses veuves, redoutant un sort pareil, poussèrent en manière d’oraison funèbre un gloussement lamentable et rentrèrent dans le bois.

« Bravo, Scapin, voilà un tour bien joué, exclama le Tyran, et qui vaut tous ceux que tu pratiques au théâtre. Les oies sont plus difficiles à surprendre que les Gérontes et les Truffaldins, étant de leur nature fort vigilantes et sur leurs gardes, comme il appert de l’histoire où l’on voit que les oies du Capitole sentirent l’approche nocturne des Gaulois et par ainsi sauvèrent Rome. Ce maître oison nous sauve d’une autre manière, il est vrai, mais qui n’en est pas moins providentielle. »

L’oison fut saigné et plumé par la vieille Léonarde. Pendant qu’elle arrachait de son mieux le duvet, Blazius, le Tyran et Léandre, éparpillés dans le taillis, ramassaient du bois mort, en secouaient la neige et le disposaient en tas sur une place sèche. Scapin taillait de son couteau une baguette qu’il dépouillait d’écorce et qui devait servir de broche. Deux branches fourchues coupées au-dessus du nœud furent plantées en terre en guise de supports et de landiers. Grâce à une poignée de paille prise au chariot, sur laquelle on battit le fusil, le feu s’alluma vite et brilla bientôt joyeusement, colorant de ses flammes l’oison embroché et ranimant par sa chaleur vivifiante la troupe assise en cercle autour du foyer.

Scapin, d’un air modeste et comme il convient au héros de la situation, se tenait à sa place, l’œil baissé, la mine confite, retournant de temps à autre l’oison, qui, à l’ardeur des braises, prenait une belle couleur dorée, très-appétissante à voir, et répandait une odeur d’une succulence à faire tomber en extase ce Cataligirone qui, de Paris la grand’ville, n’admirait rien tant que les rôtisseries de la rue aux Oües.

Le Tyran s’était levé et marchait à grands pas pour se distraire, disait-il, de la tentation de se jeter sur le rôt à moitié cuit et de l’avaler avec la broche. Blazius était allé au chariot retirer d’un coffre un grand plat d’étain qui servait aux festins de théâtre. L’oie y fut solennellement déposée, répandant autour d’elle, sous le couteau, un jus sanguinolent du plus délicieux fumet.

Le volatile fut dépecé en parts égales, et le déjeuner recommença sur de nouveaux frais. Cette fois ce n’était plus une nourriture chimérique et fallacieuse. Personne, la faim faisant taire la conscience, n’eut de scrupule sur la manière dont Scapin avait agi. Le Pédant, qui était un homme ponctuel en cuisine, s’excusa de n’avoir pas de bigarades à mettre coupées en tranches sous l’oison, ce qui est un condiment obligatoire et régulier, mais on lui pardonna de grand cœur ce solécisme culinaire.

« Maintenant que nous voilà rassasiés, dit le Tyran en s’essuyant la barbe de la main, il serait à propos de ratiociner quelque peu sur ce que nous allons faire. Il me reste à peine trois ou quatre pistoles au fond de mon escarcelle et mon emploi de trésorier est bien près de devenir une sinécure. Notre troupe a perdu deux sujets précieux, Zerbine et le Matamore, et d’ailleurs nous ne pouvons donner la comédie en plein champ pour l’agrément des corbeaux, des corneilles et des pies. Ils ne payeraient pas leur place, ne possédant pas d’argent, à l’exception peut-être des pies, qui, dit-on, volent les monnaies, bijoux, cuillères et timbales. Mais il ne serait pas sage de compter sur une telle recette. Avec le cheval de l’Apocalypse qui agonise entre les brancards de notre charrette, il est impossible d’arriver à Poitiers avant deux jours. Ceci est fort tragique, car d’ici là nous courons risque de crever de faim ou de froid au rebord de quelque fossé. Les oies ne sortent pas tous les jours des buissons toutes rôties.

— Tu exposes fort bien le mal, fit le Pédant, mais tu n’en dis pas le remède.

— M’est avis, répondit le Tyran, de nous arrêter au premier village que nous rencontrerons ; les travaux des champs sont terminés. C’est le temps des longues veillées nocturnes. On nous prêtera bien quelque grange ou quelque étable. Scapin battra la caisse devant la porte promettant un spectacle extraordinaire et mirifique aux patauds ébahis avec cette facilité de payer leur place en nature. Un poulet, un quartier de jambon ou de viande, un broc de vin donneront droit aux premières banquettes. On acceptera pour les secondes un couple de pigeons, une douzaine d’œufs, une botte de légumes, un pain de ménage ou toute autre victuaille analogue. Les paysans, avaricieux d’argent, ne le sont pas de provisions qu’ils ont en leur huche et qui ne leur coûtent rien, suppéditées par la bonne mère nature. Cela ne nous remplira pas la bourse, mais bien le ventre, chose importante, car de Gaster dépend toute l’économie et santé du corps, comme le faisait sagement remarquer Ménénius. Ensuite il ne nous sera pas difficile de gagner Poitiers, où je sais un aubergiste qui nous fera crédit.

— Mais quelle pièce jouerons-nous, dit Scapin, au cas où le village se rencontrerait à propos ? Notre répertoire est fort détraqué. Les tragédies et tragi-comédies seraient du pur hébreu pour ces rustiques ignorants de l’histoire et de la fable, et n’entendant pas même le beau langage français. Il faudrait quelque bonne farce réjouissante, saupoudrée non de sel attique, mais de sel gris, avec force bastonnades, coups de pied au cul, chutes ridicules et scurrilités bouffonnes à l’italienne. Les rodomontades du capitaine Matamore eussent merveilleusement convenu. Par malheur Matamore a vécu, et ce n’est plus qu’aux vers qu’il débitera ses tirades. »

Lorsque Scapin eut dit, Sigognac fit signe de la main qu’il voulait parler. Une légère rougeur, dernière bouffée envoyée du cœur aux joues par l’orgueil nobiliaire, colorait son visage pâle ordinairement, même sous l’âpre morsure de la bise. Les comédiens restèrent silencieux et dans l’attente.

« Si je n’ai pas le talent de ce pauvre Matamore, j’en ai presque la maigreur. Je prendrai son emploi et le remplacerai de mon mieux. Je suis votre camarade et veux l’être tout à fait. Aussi bien j’ai honte d’avoir profité de votre bonne fortune et de vous être inutile en l’adversité. D’ailleurs, qui se soucie des Sigognac au monde ? Mon manoir croule en ruine sur la tombe de mes aïeux. L’oubli recouvre mon nom jadis glorieux, et le lierre efface mon blason sur mon porche désert. Peut-être un jour les trois cigognes secoueront-elles joyeusement leurs ailes argentées et la vie reviendra-t-elle avec le bonheur à cette triste masure où se consumait ma jeunesse sans espoir. En attendant, vous qui m’avez tendu la main pour sortir de ce caveau, acceptez-moi franchement pour l’un des vôtres. Je ne m’appelle plus Sigognac. »

Isabelle posa sa main sur le bras du Baron comme pour l’interrompre ; mais Sigognac ne prit pas garde à l’air suppliant de la jeune fille et il continua :

« Je plie mon titre de baron et le mets au fond de mon porte-manteau, comme un vêtement qui n’est plus de mise. Ne me le donnez plus. Nous verrons si, déguisé de la sorte, je serai reconnu par le malheur. Donc je succède à Matamore et prends pour nom de guerre : le capitaine Fracasse !

— Vive le capitaine Fracasse ! s’écria toute la troupe en signe d’acceptation, que les applaudissements le suivent partout ! »

Cette résolution, qui d’abord étonna les comédiens, n’était pas si subite qu’elle en avait l’air. Sigognac la méditait depuis longtemps déjà. Il rougissait d’être le parasite de ces honnêtes baladins qui partageaient si généreusement avec lui leurs propres ressources, sans lui faire jamais sentir qu’il fût importun, et il jugeait moins indigne d’un gentilhomme de monter sur les planches pour gagner bravement sa part que de l’accepter en paresseux, comme aumône ou sportule. La pensée de retourner à Sigognac s’était bien présentée à lui, mais il l’avait repoussée comme lâche et vergogneuse. Ce n’est pas au temps de la déroute que le soldat doit se retirer. D’ailleurs, eût-il pu s’en aller, son amour pour Isabelle l’eût retenu, et puis, quoiqu’il n’eût point l’esprit facile aux chimères, il entrevoyait dans de vagues perspectives toutes sortes d’aventures surprenantes, de revirements et de coups de fortune auxquels il eût fallu renoncer en se confinant de nouveau dans sa gentilhommière.

Les choses ainsi réglées, on attela le cheval au chariot et l’on se remit en route. Ce bon repas avait ranimé la troupe, et tous, à l’exception de la Duègne et de Sérafine, qui ne marchaient pas volontiers, suivaient la voiture à pied, soulageant d’autant la pauvre rosse. Isabelle s’appuyait sur le bras de Sigognac, vers qui furtivement elle tournait parfois ses yeux attendris, ne doutant pas que ce ne fût pour l’amour d’elle qu’il eût pris cette décision de se faire comédien, chose si contraire à l’orgueil d’une personne bien née. Elle eût voulu lui en faire reproche, mais elle ne se sentit pas la force de le gronder de cette preuve de dévouement qu’elle l’aurait empêché de donner si elle eût pu la prévoir, car elle était de ces femmes qui s’oublient en aimant et ne voient que l’intérêt de l’aimé. Au bout de quelque temps, se trouvant un peu lasse, elle remonta dans le chariot et se pelotonna sous une couverture à côté de la Duègne.

De chaque côté du chemin, la campagne blanche de neige s’étendait déserte à perte de vue ; aucune apparence de bourg, village ou hameau.

« Voilà notre représentation bien aventurée, dit le Pédant après avoir promené ses regards autour de l’horizon, les spectateurs n’ont pas l’air d’affluer beaucoup, et la recette de petit salé, de volailles et de bottes d’oignons dont le Tyran allumait notre appétit me paraît fort compromise. Je ne vois pas fumer une cheminée. Aussi loin que ma vue porte, pas un traître clocher qui montre son coq.

— Un peu de patience, Blazius, répondit le Tyran, les habitations pressées vicient l’air et il est salubre d’espacer les villages.

— À ce compte, les gens de ce pays n’ont pas à craindre les épidémies, pestes noires, caquesangues, trousse-galants, fièvres malignes et confluentes, qui, au dire des médecins, proviennent de l’entassement du populaire en mêmes lieux. J’ai bien peur, si cela continue, que notre capitaine Fracasse ne débute pas de sitôt. »

Pendant ces propos, le jour baissait rapidement, et sous un épais rideau de nuages plombés on distinguait à peine une faible lueur rougeâtre indiquant la place où le soleil se couchait, ennuyé d’éclairer ce paysage livide et maussade ponctué de corbeaux.

Un vent glacial avait durci et miroité la neige. Le pauvre vieux cheval n’avançait qu’avec une peine extrême ; à la moindre pente ses sabots glissaient, et il avait beau roidir comme des piquets ses jambes couronnées, s’affaisser sur sa croupe maigre, le poids de la voiture le poussait en avant, bien que Scapin marchant près de lui le soutînt de la bride. Malgré le froid, la sueur ruisselait sur ses membres débiles et ses côtes décharnées, battue en écume blanche par le frottement des harnais. Ses poumons haletaient comme des soufflets de forge. Des effarements mystérieux dilataient ses yeux bleuâtres qui semblaient voir des fantômes, et parfois il essayait de se détourner comme arrêté par un obstacle invisible. Sa carcasse vacillante et comme prise d’ivresse donnait tantôt contre un brancard, tantôt contre l’autre. Il élevait la tête découvrant ses gencives, puis il la baissait comme s’il eût voulu mordre la neige. Son heure était arrivée, il agonisait debout en brave cheval qu’il avait été. Enfin il s’abattit et, lançant une faible ruade défensive à l’adresse de la Mort, il s’allongea sur le flanc pour ne plus se relever.

Effrayées par cette secousse subite qui faillit les précipiter à terre, les femmes se mirent à pousser des cris de détresse. Les comédiens accoururent à leur aide et les eurent bientôt dégagées. Léonarde et Sérafine n’avaient aucune blessure, mais la violence du choc et la frayeur avaient fait s’évanouir Isabelle, que Sigognac enleva inerte et pâmée entre ses bras, tandis que Scapin, se baissant, tâtait les oreilles du cheval aplati sur le sol comme une découpure de papier.

« Il est bien mort, dit Scapin se relevant d’un air découragé, l’oreille est froide et le pouls de la veine auriculaire ne bat plus.

— Nous allons donc être obligés, s’écria piteusement Léandre, de nous atteler à des cordages comme bêtes de somme ou mariniers qui halent une barque, et de tirer nous-mêmes notre chariot. Oh ! la maudite fantaisie que j’eus de me faire comédien !

— C’est bien le temps de geindre et de se lamenter ! beugla le Tyran ennuyé de ces jérémiades intempestives, avisons plus virilement et en gens que la fortune ne saurait étonner, à ce qu’il faut faire, et d’abord regardons si cette bonne Isabelle est grièvement navrée ; mais non, la voici qui rouvre l’œil et reprend ses esprits, grâce aux soins de Sigognac et de dame Léonarde. Donc, il faut que la troupe se divise en deux bandes. L’une restera près du chariot avec les femmes, l’autre se répandra par la campagne en quête de secours. Nous ne sommes pas des Russiens accoutumés aux frimas scythiques pour hiverner ici jusqu’à demain matin, le derrière dans la neige. Les fourrures nous manquent pour cela, et l’aurore nous trouverait tous perclus, gelés et blancs de givre, comme fruits confits de sucre. Allons, capitaine Fracasse, Léandre et toi Scapin, qui êtes les plus légers et avez des pieds rapides comme Achille Péliade ; haut la patte ! courez en chats maigres et ramenez-nous vivement du renfort. Blazius et moi, nous ferons sentinelle à côté du bagage. »

Les trois hommes désignés se disposaient à partir, quoique n’augurant pas grand succès de leur expédition, car la nuit était noire comme la bouche d’un four, et la seule réverbération de la neige permettait de se guider ; mais l’ombre, si elle éteint les objets, fait ressortir les lumières, et une petite étoile rougeâtre se mit à scintiller au pied d’un coteau à une assez grande distance de la route.

« Voilà, dit le Pédant, l’astre sauveur, l’étoile terrestre aussi agréable aux voyageurs perdus que l’étoile polaire aux nautoniers in periculo maris. Cette étoile aux rayons bénins est une chandelle ou une lampe placée derrière une vitre ; ce qui suppose une chambre bien close et bien chaude faisant partie d’une maison habitée par des êtres humains et civilisés plutôt que par des Lestrygons sauvages. Sans doute il y a en la cheminée un feu flambant clair, et sur ce feu une marmite où cuit une grasse soupe ; ô plaisante imagination dont ma fantaisie se pourlèche les babines et que j’arrose, en idée, avec deux ou trois bouteilles tirées de derrière les fagots et drapées à l’antique de toiles d’araignée !

— Tu radotes, mon vieux Blazius, fit le Tyran, et le froid congelant ta pulpe cérébrale sous ton crâne chauve te fait danser des mirages devant les yeux. Cependant il y a cela de vrai dans ton délire que cette lumière suppose une maison habitée. Ceci change notre plan de campagne. Nous allons nous diriger tous vers ce phare de salut. Il n’est guère probable qu’il passe des voleurs, cette nuit, sur cette route déserte pour dérober notre forêt, notre place publique et notre salon. Prenons chacun nos hardes. Le paquet n’est pas bien lourd. Nous reviendrons demain chercher le chariot. Aussi bien, je commence à transir et à ne plus sentir le bout de mon nez. »

Les comédiens se mirent en marche, Isabelle appuyée au bras de Sigognac, Léandre soutenant Sérafine, Scapin traînant la Duègne, Blazius et le Tyran formant l’avant-garde. Ils coupèrent à travers champs, droit à la lumière, empêchés quelquefois par des buissons ou fossés, et s’enfonçant dans la neige jusqu’au jarret. Enfin, après plus d’une chute, la troupe parvint à une sorte de grand bâtiment entouré de longs murs, avec porte charretière qui avait l’apparence d’une ferme, autant qu’on pouvait en juger à travers l’ombre.

Dans le mur noir la lampe découpait un carré lumineux et faisait voir les vitres d’une petite fenêtre dont le volet n’était pas encore fermé.

Ayant senti l’approche d’étrangers, les chiens de garde se mirent à s’agiter et à donner de la voix. On les entendait, au milieu du silence nocturne, courir, sauter et se tracasser derrière la muraille. Des pas et des voix d’homme se mêlèrent à leurs clabauderies. Bientôt toute la ferme fut en éveil.

« Restez là, vous autres, à quelque distance, fit le Pédant, notre nombre effrayerait peut-être ces bonnes gens qui nous prendraient pour une bande de malandrins voulant envahir leurs pénates rustiques. Comme je suis vieux et de mine paterne et débonnaire, je vais seul heurter à l’huis et entamer les négociations. On n’aura point peur de moi. »

Le conseil était sage et fut suivi. Blazius avec le doigt index recroquevillé frappa contre la porte qui s’entre-bâilla, puis s’ouvrit toute grande. Alors, de la place où ils étaient plantés, les pieds dans la neige, les comédiens virent un spectacle assez inexplicable et surprenant. Le Pédant et le fermier qui haussait sa lampe pour éclairer au visage l’homme qui le dérangeait ainsi, se mirent, après quelques mots échangés que les acteurs ne pouvaient entendre, à gesticuler d’une manière bizarre et à se ruer en accolades, comme cela se pratique au théâtre pour les reconnaissances.

Encouragés par cette réception à laquelle ils ne comprenaient rien, mais que d’après sa pantomime chaleureuse ils jugeaient favorable et cordiale, les comédiens s’étaient rapprochés timidement, prenant une contenance piteuse et modeste, comme il convient à des voyageurs en détresse qui implorent l’hospitalité.

« Holà, vous autres ! s’écria le Pédant d’une voix joyeuse, arrivez sans crainte ; nous sommes chez un enfant de la balle, un mignon de Thespis, un favori de Thalia, muse comique, en un mot chez le célèbre Bellombre, naguère tant applaudi de la cour et de la ville, sans compter la province. Vous connaissez tous sa gloire insigne. Bénissez le hasard qui nous adresse juste à la retraite philosophique où ce héros du théâtre se repose sur ses lauriers.

— Entrez, mesdames et messieurs, dit Bellombre en s’avançant vers les comédiens avec une courtoisie pleine de grâce et sentant un homme qui n’a pas oublié les belles manières sous ses habits à la paysanne. Le vent froid de la nuit pourrait enrouer vos précieux organes, et quelque modeste que soit ma demeure, vous y serez toujours mieux qu’en plein air. »

Comme on le pense bien, les compagnons de Blazius ne se firent pas prier et ils entrèrent dans la ferme fort charmés de l’aventure, qui, du reste, n’avait d’extraordinaire que l’à-propos de la rencontre. Blazius avait fait partie d’une troupe où se trouvait Bellombre, et comme leurs emplois ne les mettaient pas en rivalité, ils s’appréciaient et étaient devenus fort amis, grâce à un goût commun pour la dive bouteille. Bellombre, qu’une vie fort agitée avait jeté dans le théâtre, s’en était retiré, ayant hérité à la mort de son père de cette ferme et de ses dépendances. Les rôles qu’il jouait exigeant de la jeunesse, il n’avait pas été fâché de disparaître avant que les rides vinssent écrire son congé sur son front. On le croyait mort depuis longtemps et les vieux amateurs décourageaient les jeunes comédiens avec son souvenir.

La salle où pénétrèrent les acteurs était assez vaste et, comme dans la plupart des fermes, servait à la fois de chambre à coucher et de cuisine. Une cheminée à large hotte, dont une pente de serge verte jaunie festonnait le manteau, occupait une des parois. Un arc de brique s’arrondissant dans la muraille bistrée et vernissée indiquait la gueule du four fermée en ce moment d’une plaque de tôle. Sur d’énormes chenets de fer dont les demi-boules creuses pouvaient contenir des écuelles, brûlaient avec une crépitation réjouissante quatre ou cinq énormes bûches ou plutôt troncs d’arbre. La lueur de ce beau feu éclairait la chambre d’une réverbération si vive que la lumière de la lampe eût été inutile ; les reflets du brasier allaient chercher dans l’ombre un lit de forme gothique paisiblement endormi derrière ses rideaux, glissaient en filets brillants sur les poutres rembrunies du plafond, faisaient projeter aux pieds de la table placée au milieu de la chambre de longues ombres d’un dessin bizarre, et allumaient de brusques paillettes aux saillies des vaisselles et des ustensiles rangés sur le dressoir ou accrochés aux murailles.

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