Le Capitaine Fracasse (page 17)

Théophile Gautier · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Capitaine Fracasse · 40 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Dans le coin près de la fenêtre, deux ou trois volumes jetés sur un guéridon de bois sculpté montraient que le maître du logis n’était pas devenu tout à fait paysan et qu’il occupait à des lectures, souvenirs de son ancienne profession, les loisirs des longues soirées d’hiver.

Réchauffée par cette tiède atmosphère et cet accueil hospitalier, toute la troupe éprouvait un profond sentiment de bien-être. Les roses couleurs de la vie reparaissaient sur les visages pâles et les lèvres gercées de froid. La gaieté illuminait les yeux naguère atones, et l’espoir relevait la tête. Ce dieu louche, boiteux et taquin qu’on appelle le Guignon, se lassait enfin de persécuter la compagnie errante, et, apaisé sans doute par le trépas de Matamore, il voulait bien se contenter de cette maigre proie.

Bellombre avait appelé ses valets, qui couvrirent la nappe d’assiettes et de pots à large panse, à la grande jubilation de Blazius altéré de naissance, dont la soif était toujours éveillée, même aux heures nocturnes.

« Tu vois, dit-il au Tyran, combien mes prévisions à propos de la petite lumière rouge étaient logicalement déduites. Ce n’étaient point mirages ni fantômes. Une grasse fumée s’élève en tourbillonnant du potage abondamment garni de choux, navets et autres légumes. Le vin rouge et clair, tiré de frais, pétille dans les brocs couronné de mousse rose. Le feu flambe d’autant plus vif qu’il fait froid dehors. Et, de plus, nous avons pour hôte le grand, l’illustre, le jamais assez loué Bellombre, fleur et crème des comédiens passés, présents et futurs, soit dit sans vouloir rabaisser le talent de personne.

— Notre bonheur serait parfait si le pauvre Matamore était là, soupira Isabelle.

— Que lui est-il donc survenu de fâcheux ? dit Bellombre qui connaissait Matamore de réputation. »

Le Tyran lui raconta l’aventure tragique du capitaine resté dans la neige.

« Sans la rencontre heureuse que nous avons faite d’un ancien et brave camarade, il nous en pendait autant cette nuit au bout du nez, dit Blazius. On nous eût trouvés gelés comme matelots dans les ténèbres et frimas cimmériens.

— C’eût été dommage, reprit galamment Bellombre en lançant une œillade à Isabelle et à Sérafine ; mais ces jeunes déesses eussent sans nul doute fait fondre la neige et dégelé la nature aux feux de leurs prunelles.

— Vous attribuez trop de pouvoir à nos yeux, répondit Sérafine ; ils eussent été incapables même d’échauffer un cœur en cette obscurité lugubre et glaciale. Les larmes du froid y eussent éteint les flammes de l’amour. »

Tout en soupant, Blazius informa Bellombre de l’état où se trouvait la troupe. Il n’en parut nullement surpris.

« La fortune théâtrale est encore plus femme et plus capricieuse que la fortune mondaine, répondit-il ; sa roue tourne si vite qu’à peine s’y peut-elle tenir debout quelques instants. Mais si elle en tombe souvent, elle y remonte d’un pied adroitement léger et retrouve bientôt son équilibre. Demain, avec des chevaux de labour, j’enverrai chercher votre chariot et nous dresserons un théâtre dans la grange. Il y a, non loin de la ferme, un assez gros bourg qui nous fournira de spectateurs assez. Si la représentation ne suffit pas, au fond de ma vieille bourse de cuir dorment quelques pistoles de meilleur aloi que les jetons de comédie et, par Apollon ! je ne laisserai pas mon vieux Blazius et ses amis dans l’embarras.

— Je vois, dit le Pédant, que tu es toujours le généreux Bellombre, et que tu ne t’es pas rouillé en ces occupations rurales et bucoliques.

— Non, répondit Bellombre, tout en cultivant mes terres je ne laisse pas mon cerveau en friche ; je relis les vieux auteurs, au coin de cette cheminée, les pieds sur les chenets, et je feuillète les pièces des beaux esprits du jour que je puis me procurer du fond de cet exil. J’étudie par manière de passe-temps les rôles à ma convenance, et je m’aperçois que je n’étais qu’un grand fat au temps où l’on m’applaudissait sur les planches parce que j’avais la voix sonore, le port galant et la jambe belle. Alors je ne me doutais pas de mon art et j’allais à travers tout, sans réflexion, comme une corneille qui abat des noix. La sottise du public fit mon succès.

— Le grand Bellombre seul peut parler ainsi de lui-même, dit le Tyran avec courtoisie.

— L’art est long, la vie est courte, continua l’ancien acteur, surtout pour le comédien obligé de traduire ses conceptions au moyen de sa personne. J’allais avoir du talent, mais je prenais du ventre, chose ridicule en mon emploi de beau ténébreux et d’amoureux tragique. Je ne voulus point attendre que deux garçons de théâtre me vinssent lever sous les bras lorsque la situation me forcerait de me jeter à genoux devant la princesse pour lui déclarer ma flamme avec un hoquet asthmatique et des roulements d’yeux larmoyants. Je saisis l’occasion de cet héritage, et je me retirai dans ma gloire, ne voulant point imiter ces obstinations qui se font chasser des tréteaux à grand renfort de trognons de pomme, d’écorces d’orange et d’œufs durs.

— Tu fis sagement, Bellombre, fit Blazius, bien que ta retraite ait été prématurée et que tu eusses pu rester dix ans encore au théâtre. »

En effet, Bellombre, quoique hâlé par l’air de la compagne, avait gardé fort grande mine ; ses yeux accoutumés à exprimer les passions s’animaient et se remplissaient de lumière au feu de l’entretien. Ses narines palpitaient larges et bien coupées. Ses lèvres en s’entr’ouvrant laissaient voir une denture dont une coquette se fût fait honneur. Son menton frappé d’une fossette se relevait avec fierté ; une chevelure abondante où brillaient quelques rares filets d’argent se jouait en boucles épaisses jusque sur ses épaules. C’était encore un fort bel homme.

Blazius et le Tyran continuèrent à boire en compagnie de Bellombre. Les comédiennes se retirèrent en une chambre où les valets avaient fait un grand feu. Sigognac, Léandre et Scapin se couchèrent en un coin de l’étable sur quelques fourchées de paille fraîche, bien chaudement garantis du froid par l’haleine des bêtes et le poil des couvertures à chevaux.

Pendant que les uns boivent et que les autres dorment, retournons vers la charrette abandonnée, et voyons un peu ce qu’elle devient.

Le cheval gisait toujours entre ses brancards. Seulement ses jambes s’étaient roidies comme des piquets et sa tête s’allongeait à plat sur le sol parmi les mèches d’une crinière dont la sueur, au vent froid de la nuit, s’était figée en cristaux de glace. La salière enchâssant l’œil vitreux s’approfondissait de plus en plus et la joue maigre semblait disséquée.

L’aube commençait à poindre ; le soleil d’hiver montrait entre deux longues bandes de nuages sa moitié de disque d’un blanc plombé et versait sa lumière pâle sur la lividité du paysage où se dessinaient en lignes d’un noir funèbre les squelettes des arbres. Dans la blancheur de la neige sautillaient quelques corbeaux qui, guidés par le flair, se rapprochaient prudemment de la bête morte, redoutant quelque danger, embûche ou piège, car la masse immobile et sombre du chariot les alarmait, et ils se disaient en leur langue croassante que cette machine pouvait bien cacher un chasseur à l’affût, un corbeau ne faisant mauvaise figure dans un pot-au-feu. Ils avançaient en sautant enfiévrés de désir ; ils reculaient chassés en arrière par la crainte, exécutant une sorte de pavane bizarre. Un plus hardi se détacha de l’essaim, secoua deux ou trois fois ses lourdes ailes, quitta la terre et vint s’abattre sur la tête du cheval. Il penchait déjà le bec pour piquer et vider les yeux du cadavre lorsqu’il s’arrêta tout à coup, hérissa ses plumes et parut écouter.

Un pas lourd faisait craquer la neige au loin sur la route, et ce bruit que l’oreille humaine n’eût peut-être pas saisi résonnait distinctement à l’ouïe fine du corbeau. Le péril n’était pas pressant et l’oiseau noir ne quitta pas la place, mais il se tint aux aguets. Le pas se rapprochait et bientôt la forme vague d’un homme portant quelque chose s’ébaucha dans la brume matinale. Le corbeau jugea prudent de se retirer et il prit son vol en poussant un long croassement pour avertir ses compagnons du péril.

Toute la bande s’envola vers les arbres voisins avec des cris rauques et stridents. L’homme était arrivé près de la voiture, et, surpris de rencontrer au milieu de la route un chariot sans maître attelé d’une bête qui, comme la jument de Roland, avait pour principal défaut d’être morte, il s’arrêta, jetant autour de lui un regard furtif et circonspect.

Pour mieux examiner la chose, il déposa son fardeau à terre. Le fardeau se tint debout tout seul et se mit à marcher, car c’était une fillette d’une douzaine d’années environ, que la longue mante qui l’enveloppait des pieds à la tête pouvait, lorsqu’elle était ployée sur l’épaule de son compagnon, faire prendre pour une valise ou bissac de voyage. Des yeux noirs et fiévreux brillaient d’un feu sombre sous le pli de l’étoffe dont elle était coiffée, des yeux absolument pareils à ceux de Chiquita. Un fil de perles mettait quelques points lumineux dans l’ombre fauve de son col, et des chiffons tortillés en cordelettes, formant contraste avec cet essai de luxe, s’enroulaient autour de ses jambes nues.

C’était, en effet, Chiquita elle-même, et le compagnon n’était autre qu’Agostin, le bandit aux mannequins : las d’exercer sa noble profession sur des chemins déserts, il se rendait à Paris où tous les talents trouvent leur emploi, marchant la nuit et se cachant le jour, comme font toutes les bêtes de meurtre et de rapine. La petite, harassée de fatigue et saisie du froid, n’avait pu, malgré tout son courage, aller plus loin, et Agostin, cherchant un abri quelconque, la portait comme Homérus ou Bélisaire leur guide, à cette différence près en la comparaison, qu’il n’était point aveugle et jouissait au contraire d’une vue de lynx, lequel, à ce que prétend Pline l’Ancien, voit les objets à travers les murs.

« Que signifie ceci ? dit Agostin à Chiquita, ordinairement nous arrêtons les voitures, et c’est maintenant une voiture qui nous arrête ; prenons garde qu’elle ne soit pleine de voyageurs qui nous demandent la bourse ou la vie.

— Il n’y a personne, répondit Chiquita, qui avait glissé sa tête sous la banne du chariot.

— Peut-être y aura-t-il quelque chose, continua le bandit ; nous allons procéder à la visite ; et, fouillant dans les plis de sa ceinture, il en tira un briquet, une pierre et de l’amadou ; s’étant procuré du feu, il alluma une lanterne sourde qu’il portait toujours avec lui pour ses explorations nocturnes, car le jour n’éclairait pas encore l’intérieur sombre de la voiture. Chiquita, à qui l’espoir du butin faisait oublier sa fatigue, s’introduisit dans le chariot, dirigeant le jet de lumière sur les paquets dont il était encombré ; mais elle ne vit que de vieilles toiles peintes, que des accessoires en carton et quelques guenilles de nulle valeur.

— Cherche bien, ma bonne Chiquita, disait le brigand tout en faisant le guet, fouille les poches et les musettes pendues aux ridelles.

— Il n’y a rien, absolument rien qui vaille la peine d’être emporté. Ah ! si : voilà un sac qui bruit avec un son de métal.

— Donne-le vite, fit Agostin, et approche la lanterne, que j’examine la trouvaille. Par les cornes et la queue de Lucifer ! nous jouons de malheur ! j’avais espéré monnaie de bon aloi et ce ne sont que jetons de cuivre et de plomb doré. À tout le moins, tirons de notre rencontre ce profit de nous reposer un peu, abrités du vent de bise par le tendelet du chariot. Tes pauvres chers pieds tout saignants ne peuvent plus te porter, tant le chemin est rude et le voyage long. Couchée sous les toiles, tu dormiras une heure ou deux. Pendant ce temps je veillerai, et s’il survient quelque alerte, nous serons vitement prêts. »

Chiquita se blottit de son mieux au fond de la voiture, ramenant sur elle les vieux décors pour se procurer un peu de chaleur, et bientôt elle s’endormit. Agostin resta sur le devant, sa navaja ouverte près de lui et à portée de sa main, inspectant les alentours avec ce long regard du bandit auquel n’échappe aucun objet suspect. Le plus profond silence régnait dans la campagne solitaire. Sur la pente des coteaux lointains des touches de neige se détachaient et brillaient aux rayons blafards de l’aube, comme des fantômes blancs ou des marbres dans un cimetière. Mais tout cela gardait l’immobilité la plus rassurante. Agostin, malgré sa volonté et sa constitution de fer, sentait le sommeil lui venir. Plusieurs fois déjà ses paupières s’étaient abaissées, et il les avait relevées avec une résolution brusque ; les objets commençaient à se brouiller entre ses cils, et il perdait la notion des choses, lorsqu’à travers une ébauche incohérente de rêve il lui sembla qu’un souffle humide et tiède lui donnait au visage. Il se réveilla ; et ses yeux en s’ouvrant rencontrèrent deux prunelles phosphorescentes.

« Les loups ne se mangent pas entre eux, mon petit, murmura le bandit, tu n’as pas la mâchoire assez bien endentée pour me mordre. »

Et d’un mouvement plus prompt que la pensée, il étreignit la gorge de l’animal avec sa main gauche, et de la droite ramassant sa navaja, il la lui plongea dans le cœur jusqu’au manche.

Cependant Agostin, malgré sa victoire, ne jugea pas la place bonne, et il éveilla Chiquita, qui ne témoigna nulle frayeur à la vue du loup mort, étendu sur la route.

« Il vaut mieux, dit le brigand, gagner au pied. Cette charogne attire les loups, lesquels sont principalement enragés de faim en temps de neige où ils ne trouvent rien à manger. J’en tuerai bien quelques-uns, comme j’ai fait de celui-ci ; mais ils peuvent venir par douzaines et, si je m’endormais, il me serait désagréable de me réveiller dans l’estomac d’une bête carnassière. Moi croqué, ils ne feraient qu’une bouchée de toi, mauviette, qui as les os tendres. Sus donc, détalons au plus vite. Cette carcasse les occupera. Tu peux marcher à présent, n’est-ce pas ?

— Oui, répondit Chiquita, qui n’était pas un enfant gâté élevé dans du coton, ce court sommeil m’a rendu mes forces. Pauvre Agostin, tu ne seras plus obligé de me porter comme un paquet embarrassant. D’ailleurs, quand mes pieds refuseront le service, ajouta-t-elle avec une énergie sauvage, coupe-moi le col de ton grand couteau et jette-moi au fossé, je te dirai merci. »

Le bandit aux mannequins et la petite fille s’éloignèrent d’un pas rapide, et au bout de quelques minutes ils s’étaient perdus dans l’ombre. Rassurés par leur départ, les corbeaux descendirent des arbres voisins, s’abattirent sur la rosse crevée et commencèrent leur festin charogneux. Deux ou trois loups arrivèrent bientôt pour prendre leur part de cette franche lippée, sans s’étonner des battements d’aile, des croassements, et des coups de bec de leurs noirs commensaux. En peu d’heures, tant ils travaillaient de bon courage, quadrupèdes et volatiles, le cheval, nettoyé jusqu’aux os, apparut aux clartés du matin à l’état de squelette préparé comme par des chirurgiens vétérinaires. Il n’en restait que la queue et les sabots.

Le Tyran vint, quand il fit grand jour, avec un garçon de ferme pour chercher le chariot. Il heurta du pied la carcasse du loup à demi rongée et vit entre les brancards, sous les harnais, que les crocs ni les becs n’avaient entamés, l’anatomie de la pauvre bête. Le sac de jetons répandait sa fausse monnaie sur la route, et la neige montrait soigneusement moulées des empreintes, les unes grandes, les autres petites, qui aboutissaient à la charrette, puis s’en éloignaient.

« Il paraît, dit le Tyran, que le chariot de Thespis a reçu cette nuit des visites de plus d’un genre. Ô bienheureux accident qui nous a forcés d’interrompre notre odyssée comique, je ne saurais trop te bénir ! Grâce à toi, nous avons évité les loups à deux pieds et à quatre pattes, non moins dangereux, sinon davantage. Quel régal eût été pour eux la chair tendre de ces poulettes, Isabelle et Sérafine, sans compter notre vieille peau coriace ! »

Pendant que le Tyran syllogisait à part lui, le valet de Bellombre dégageait le chariot et y attelait le cheval qu’il avait amené, quoique l’animal renâclât de peur à l’aspect terrifiant pour lui du squelette et à l’odeur fauve du loup dont le sang tachait la neige.

La charrette fut remisée dans la cour de la ferme, sous un hangar. Il n’en manquait rien, et même il s’y trouvait quelque chose de plus : un petit couteau, de ceux qu’on fabrique à Albaceite, tombé de la poche de Chiquita pendant son court sommeil, et qui portait sur sa lame aiguë cette menaçante devise en espagnol :

Cuando esta vivora pica,

No hay remedio en la botica.

Cette trouvaille mystérieuse intrigua beaucoup le Tyran et fit tomber en rêverie Isabelle, qui était un peu superstitieuse et tirait volontiers des présages, bons ou funestes, d’après ces petits incidents inaperçus des autres ou sans valeur à leurs yeux. La jeune femme hâblait le castillan comme toutes les personnes un peu instruites à cette époque, et le sens alarmant de l’inscription ne lui échappait point.

Scapin était parti pour le bourg revêtu de son beau costume zébré de rose et de blanc, sa grande fraise dûment tuyautée et godronnée, la toque sur les yeux, la cape au coin de l’épaule, l’air superbe et triomphant. Il marchait repoussant sa caisse du genou avec un mouvement automatique et rhythmé qui sentait fort son soldat ; en effet, Scapin l’avait été devant qu’il se fût rendu comédien. Quand il eut gagné la place de l’Église, déjà escorté de quelques polissons qu’émerveillait son accoutrement bizarre, il assura sa toque, se piéta et, attaquant la peau d’âne de ses baguettes, il produisit un roulement si bref, si magistral, si impératif, qu’il eût éveillé les morts aussi bien que la trompette du jugement dernier. Jugez de l’effet qu’il fit sur les vivants. Toutes les fenêtres et les portes s’ouvrirent comme mues par un même ressort. Des têtes embéguinées s’y montrèrent plongeant des regards curieusement effarés sur la place. Un second roulement, pétillant comme une mousquetade et grave comme un tonnerre, vida les maisons, où ne demeurèrent que les malades, les grabataires et femmes en gésine. Au bout de quelques minutes, tout le village réuni formait un large cercle autour de Scapin. Pour mieux fasciner son public, le rusé drôle exécuta sur sa caisse plusieurs batteries et contre-batteries d’une façon si vive, si juste et si dextre que les baguettes disparaissaient dans la rapidité, quoique les poignets ne semblassent point bouger. Dès qu’il vit les bouches ouvertes toutes grandes des bons villageois affecter cette forme d’O qui, d’après les maîtres peintres, en leurs cahiers de caractères, est la suprême expression de l’étonnement, il arrêta tout d’un coup son vacarme ; puis, après un court silence, il commença d’une voix glapissante, dont il variait fantasquement les intonations, cette harangue emphatique et burlesque :

« Ce soir, occasion unique ! grand spectacle ! représentation extraordinaire ! les illustres comédiens de la troupe déambulatoire, dirigée par le sieur Hérode, qui ont eu l’honneur de jouer devant des têtes couronnées et des princes du sang, se trouvant de passage dans ce pays, donneront pour cette fois seulement, car ils sont attendus à Paris, où la cour les désire, une pièce merveilleusement amusante et comique intitulée les Rodomontades du capitaine Fracasse ! avec costumes neufs, jeux de scène inédits et bastonnades réglées, les plus divertissantes du monde. À la fin du spectacle, mademoiselle Sérafine dansera la morisque, augmentée de passe-pieds, tordions et cabrioles au dernier goût du jour, en s’accompagnant du tambour de basque dont elle joue mieux qu’aucune gitana d’Espagne. Ce sera très-plaisant à voir. La représentation aura lieu dans la grange de maître Bellombre, disposée à cet effet et abondamment pourvue de banquettes et luminaires. Travaillant plutôt pour la gloire que pour le profit, nous accepterons non seulement l’argent, mais encore les denrées et provisions de bouche en faveur de ceux qui n’auraient pas de monnaie. Qu’on se le dise ! »

Ayant terminé son discours, Scapin tambourina si furieusement, par manière de péroraison, que les vitres de l’église en tremblèrent dans leur réseau de plomb et que plusieurs chiens s’enfuirent en hurlant, plus effrayés que s’ils eussent eu des poêlons d’airain attachés à la queue.

À la ferme, les comédiens, aidés par Bellombre et ses valets, avaient déjà travaillé. Dans le fond de la grange, des planches posées sur des tonneaux formaient le théâtre. Trois ou quatre bancs empruntés au cabaret remplissaient l’office de banquettes ; mais, pour le prix, on ne pouvait exiger qu’elles fussent rembourrées et couvertes de velours. Les araignées filandières s’étaient chargées de décorer le plafond, et les larges rosaces de leurs toiles se suspendaient d’une poutre à l’autre. Quel tapissier, fût-il de la cour, eût pu produire une tenture plus fine, plus délicate et aériennement élaborée, même en satin de Chine ? Ces toiles pendantes ressemblaient à ces bannières armoriées qu’on voit aux chapitres des chevaleries et ordres royaux. Spectacle fort noble pour qui eût pu jouir, en imaginative, de ce rapprochement.

Les bœufs et vaches, dont on avait proprement relevé la litière, s’étonnaient de ce remue-ménage insolite et souvent détournaient la tête de leur crèche, jetant de longs regards vers le théâtre où les comédiens s’agitaient, répétant la pièce, afin de montrer à Sigognac les entrées et les sorties.

« Mes premiers pas sur la scène, dit en riant le Baron, ont pour spectateurs des veaux et bêtes à cornes ; il y aurait de quoi humilier mon amour-propre, si j’en avais.

— Et ce ne sera pas, répondit Bellombre, la dernière fois que vous aurez un tel public ; il y a toujours dans la salle des imbéciles et des maris. »

Pour un novice Sigognac ne jouait point trop mal, et l’on sentait qu’il se formerait vite. Il avait la voix bonne, la mémoire sûre, et l’imagination assez lettrée pour ajouter à son rôle ces répliques qui naissent de l’occasion et donnent de la vivacité au jeu. La pantomime le gênait davantage, étant fort entremêlée de coups de bâton, lesquels révoltaient son courage, encore qu’ils ne vinssent que de bourrelets de toile peinte remplis d’étoupe ; ses camarades, sachant sa qualité, le ménageaient autant que possible, et cependant il se courrouçait malgré lui, faisant terribles grimaces, horrifiques froncements de sourcils et regards torves.

Puis, se rappelant tout à coup l’esprit de son rôle, il reprenait une physionomie lâche, effarée, et subitement couarde.

Bellombre, qui le regardait avec l’attention perspicace d’un vieux comédien expert et passé maître, lui cria de sa place : « Gardez de corriger en vous ces mouvements qui viennent de nature ; ils sont très-bons et produiront une variété nouvelle de matamore. Quand vous n’éprouverez plus ces bouillons colérés et indignations furieuses, feignez-les par artifice : Fracasse, qui est le personnage que vous avez à créer, car qui marche derrière les autres n’est jamais que le second, voudrait bien être brave ; il aime le courage, les vaillants lui plaisent, et il s’indigne lui-même d’être si poltron. Loin du danger, il ne rêve qu’exploits héroïques, entreprises surhumaines et gigantesques ; mais, quand vient le péril, son imagination trop vive lui représente la douleur des blessures, le visage camard de la mort, et le cœur lui manque ; il se rebiffe d’abord à l’idée de se laisser battre, et la rage lui enfielle l’estomac, mais le premier coup abat sa résolution. Cette méthode vaut mieux que ces titubations de jambes, écarquillements d’yeux et autres grimaces plus simiesques qu’humaines par lesquelles les mauvais comédiens sollicitent le rire du public et perdent l’art. »

Sigognac suivit les conseils de Bellombre et régla son jeu d’après cette idée, si bien que les acteurs l’applaudirent et lui prophétisèrent un succès.

La représentation devait avoir lieu à quatre heures du soir. Une heure avant, Sigognac revêtit le costume de Matamore que Léonarde avait élargi en défaisant les remplis nécessités par les amaigrissements successifs du défunt.

En s’introduisant dans cette défroque, le Baron se disait qu’il eût été sans doute plus glorieux de se barder de buffle et de fer comme ses ancêtres que de se travestir à l’histrionne pour représenter un faux brave, lui qui était un véritable vaillant capable de prouesses et de coups de main héroïques ; mais la fortune adverse le réduisait en ces extrémités fâcheuses, et il n’avait pas d’autre moyen d’existence.

Déjà le populaire affluait et s’entassait dans la grange. Quelques lanternes suspendues aux poutrelles soutenant le toit jetaient une lumière rougeâtre sur toutes ces têtes brunes, blondes, grisonnantes, parmi lesquelles se détachaient quelques blanches coiffes de femme.

D’autres lanternes avaient été placées en guise de chandelles sur le bord du théâtre, car il fallait prendre garde de mettre le feu à la paille et au foin.

La pièce commença et fut attentivement écoutée. Derrière les acteurs, car le fond de la scène n’était pas éclairé, se projetaient de grandes ombres bizarres qui semblaient jouer la pièce en parodie, et contrefaire tous leurs mouvements avec des allures disloquées et fantasques ; mais ce détail grotesque ne fut pas remarqué par ces spectateurs naïfs, tout occupés de l’affabulation de la comédie et du jeu des personnages, lesquels ils tenaient pour véritables.

Quelques vaches, que le tumulte empêchait de dormir, regardaient la scène avec ces grands yeux dont Homérus, le poëte grégeois, fait une épithète louangeuse à la beauté de Junon, et même, un veau, dans un moment plein d’intérêt, poussa un gémissement lamentable qui ne détruisit pas la robuste illusion de ces braves patauds, mais qui faillit faire éclater de rire les comédiens sur leurs planches.

Le capitaine Fracasse fut applaudi à plusieurs reprises, car il remplissait fort bien son rôle, n’éprouvant pas devant ce public vulgaire l’émotion qu’il eût ressentie ayant affaire à des spectateurs plus difficiles et plus lettrés. D’ailleurs il était sûr que, parmi ces manants, nul ne le connaissait. Les autres comédiens, aux bons endroits, furent vigoureusement claqués par ces mains calleuses qui ne se ménageaient point, et avec beaucoup d’intelligence, selon Bellombre.

Sérafine exécuta sa morisque avec une fierté voluptueuse, des poses cambrées et provocantes, entremêlées de sauts pleins de souplesse, de changements de pied rapides et d’agréments de toutes sortes qui eussent fait pâmer d’aise même des personnes de qualité et des courtisans. Elle était charmante surtout lorsque, agitant au-dessus de sa tête son tambour de basque, elle en faisait bruire les plaquettes de cuivre, ou bien encore quand, frottant du pouce la peau brunie, elle en tirait un sourd ronflement avec autant de dextérité qu’une panderera de profession.

Cependant, le long des murailles, dans le manoir délabré de Sigognac, les vieux portraits d’ancêtres prenaient des airs plus rébarbatifs et refrognés que de coutume. Les guerriers poussaient des soupirs qui soulevaient leurs plastrons de fer, et ils hochaient mélancoliquement la tête ; les douairières faisaient une moue dédaigneuse sur leurs fraises tuyautées, et se roidissaient dans leurs corps de baleine et leurs vertugadins. Une voix basse, lente, sans timbre, une voix d’ombre, s’échappait de leurs lèvres peintes et murmurait : « Hélas ! le dernier des Sigognac a dérogé ! »

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