Le Capitaine Fracasse (page 20)

Théophile Gautier · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Capitaine Fracasse · 40 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ses cheveux noirs et longs, frisés en minces boucles, se contournaient le long de ses joues d’un ovale parfait et en faisaient valoir la chaude pâleur. Sous sa fine moustache ses lèvres brillaient rouges comme des grenades et ses yeux étincelaient entre deux épaisses franges de cils. Son col blanc et rond comme une colonne de marbre supportait fièrement sa tête et sortait dégagé d’un rabat en point de Venise du plus grand prix.

Cependant il y avait quelque chose de déplaisant dans toute cette perfection. Ces traits si fins, si purs, si nobles, étaient déparés par une expression anti-humaine, si l’on peut employer ce terme. Évidemment les douleurs et les plaisirs des hommes ne touchaient que fort peu le porteur de ce visage impitoyablement beau. Il devait se croire et se croyait en effet d’une espèce particulière.

Vallombreuse s’était placé silencieusement près de la toilette d’Isabelle, son bras appuyé sur le cadre du miroir de manière à ce que les yeux de la comédienne, obligée de consulter la glace à chaque minute, dussent souvent le rencontrer. C’était une manœuvre savante et de bonne tactique amoureuse qui eût réussi, sans doute, avec toute autre que notre ingénue. Il voulait, avant de parler, frapper un coup par sa beauté, sa mine altière et sa magnificence.

Isabelle, qui avait reconnu le jeune audacieux de la ruelle et que ce regard d’une ardeur impérieuse gênait, gardait la plus extrême réserve et ne détournait pas sa vue du miroir. Elle ne semblait pas s’être aperçue qu’il y avait devant elle planté un des plus beaux seigneurs de la France, mais c’était une singulière fille qu’Isabelle.

Ennuyé de cette pose, Vallombreuse prit son parti brusquement et dit à la comédienne :

« N’est-ce pas vous, mademoiselle, qui jouez Sylvie dans la pièce de Lygdamon et Lydias de M. de Scudéry ?

— Oui, monsieur, répondit Isabelle qui ne pouvait se soustraire à cette question habilement banale.

— Jamais rôle n’aura été mieux rempli, continua Vallombreuse. S’il est mauvais, vous le rendrez bon ; s’il est bon, vous le ferez excellent. Heureux les poëtes qui confient leurs vers à ces belles lèvres ! »

Ces vagues compliments ne sortaient pas des galanteries que les gens qui ont de la politesse adressent d’habitude aux comédiennes, et Isabelle dut les accepter, en remerciant le duc d’une faible inclination de tête.

Sigognac ayant, avec l’aide de Blazius, achevé de s’habiller en la logette du jeu de paume réservée aux comédiens, rentra dans la chambre des actrices pour attendre que la répétition commençât. Il était masqué et avait déjà bouclé le ceinturon de la grande rapière à lourde coquille, terminée par une toile d’araignée, héritage du pauvre Matamore. Sa cape écarlate déchiquetée en barbe d’écrevisse flottait bizarrement sur ses épaules et le bout de l’épée en relevait le bord. Pour se conformer à l’esprit de son rôle, il marchait la hanche en avant et fendu comme un compas, d’un air outrageux et provocant comme il sied à un capitaine Fracasse.

« Vous êtes vraiment très-bien, lui dit Isabelle qu’il vint saluer, et jamais capitan espagnol n’eut mine plus superbement arrogante. »

Le duc de Vallombreuse toisa avec la plus dédaigneuse hauteur ce nouveau venu à qui la jeune comédienne parlait d’un ton si doux : Voilà apparemment le faquin dont on la prétend amoureuse, se dit-il à lui-même, tout enfiellé de dépit, car il ne concevait point qu’une femme pût hésiter un instant entre le jeune et splendide duc de Vallombreuse et ce ridicule histrion.

Au reste, il fit semblant de ne pas s’apercevoir que Sigognac fût là. Il ne comptait pas plus sa présence que celle d’un meuble. Pour lui ce n’était pas un homme, mais une chose, et il agissait devant le Baron avec la même liberté que s’il eût été seul, couvant Isabelle de ses regards enflammés qui s’arrêtaient sur une naissance de gorge laissée à découvert par l’échancrure de la chemisette.

Isabelle, confuse, se sentait rougir, malgré elle, sous ce regard insolemment fixe, chaud comme un jet de plomb fondu, et elle se hâtait de terminer sa toilette pour s’y dérober, d’autant plus qu’elle voyait la main de Sigognac, furieux, se crisper convulsivement sur le pommeau de sa rapière.

Elle se posa une mouche au coin de la lèvre et fit mine de se lever pour passer sur le théâtre, car le Tyran, avec sa voix de taureau, avait déjà crié plusieurs : Mesdemoiselles, êtes-vous prêtes ?

« Permettez, mademoiselle, dit le duc ; vous oubliez de mettre une assassine. »

Et Vallombreuse, plongeant un doigt dans la boîte à mouches posée sur la toilette, en retira une petite étoile de taffetas noir.

« Souffrez, continua-t-il, que je vous la pose ; ici, tout près du sein ; elle en relèvera la blancheur et paraîtra comme un grain de beauté naturel. »

L’action accompagna le discours si vite, qu’Isabelle, effarouchée de cette outrecuidance, eut à peine le temps de se renverser le dos sur sa chaise pour éviter l’insolent contact ; mais le duc n’était pas de ceux qui s’intimidaient aisément, et son doigt moucheté allait effleurer la gorge de la jeune comédienne lorsqu’une main de fer s’abattit sur son bras et le maintint comme dans un étau.

Le duc de Vallombreuse, transporté de rage, retourna la tête et vit le capitaine Fracasse campé dans une pose qui ne sentait point son poltron de comédie.

« Monsieur le duc, dit Fracasse en tenant toujours le poignet de Vallombreuse, mademoiselle pose ses mouches elle-même. Elle n’a besoin des services de personne. »

Cela dit, il lâcha le bras du jeune seigneur, dont le premier mouvement fut de chercher la garde de son épée. En ce moment Vallombreuse, malgré sa beauté, avait une tête plus horrible et formidable que celle de Méduse. Une pâleur affreuse couvrait son visage, ses noirs sourcils s’abaissaient sur ses yeux injectés de sang. La pourpre de ses lèvres prenait une couleur violette et blanchissait d’écume ; ses narines palpitaient comme aspirant le carnage. Il s’élança vers Sigognac, qui ne rompit pas d’une semelle, attendant l’assaut ; mais, tout à coup, il s’arrêta. Une réflexion soudaine éteignit, comme une douche d’eau glacée, sa bouillante frénésie. Ses traits se remirent en place ; les couleurs naturelles lui revinrent, il avait complètement repris possession de lui-même, et son visage exprimait le dédain le plus glacial, le mépris le plus suprême qu’une créature humaine puisse témoigner à une autre. Il venait de penser que son adversaire n’était pas né et qu’il avait failli se commettre avec un histrion. Tout son orgueil nobiliaire se révoltait à cette idée. L’insulte partie de si bas ne pouvait l’atteindre ; se bat-on avec la boue qui vous éclabousse ? Cependant il n’était pas dans sa nature de laisser une offense impunie d’où qu’elle vînt, et, se rapprochant de Sigognac, il lui dit : « Drôle, je te ferai rompre les os par mes laquais !

— Prenez garde, monseigneur, répondit Sigognac du ton le plus tranquille et de l’air le plus détaché du monde, prenez garde, j’ai les os durs et les bâtons s’y briseront comme verre. Je ne reçois de volée que dans les comédies.

— Quelque insolent que tu sois, maraud, je ne te ferai pas l’honneur de te battre moi-même. C’est une ambition qui passe tes mérites, dit Vallombreuse.

— C’est ce que nous verrons, monsieur le duc, répliqua Sigognac. Peut-être bien, ayant moins de fierté, vous battrai-je de mes propres mains.

— Je ne réponds pas à un masque, fit le duc en prenant le bras de Vidalinc qui s’était rapproché.

— Je vous montrerai mon visage, duc, en lieu et en temps opportun, reprit Sigognac, et je crois qu’il vous sera plus désagréable encore que mon faux nez. Mais brisons là. Aussi bien j’entends la sonnette qui tinte, et je courrais risque en tardant davantage de manquer mon entrée. »

Les comédiens admiraient son courage, mais, connaissant la qualité du Baron, ne s’en étonnaient pas comme les autres spectateurs de cette scène, interdits d’une telle audace. L’émotion d’Isabelle avait été si vive que le fard lui en était tombé, et que Zerbine, voyant la pâleur mortelle qui les couvrait, avait été obligée de lui mettre un pied de rouge sur les joues. À peine pouvait-elle se tenir sur ses jambes, et si la Soubrette ne lui eût soutenu le coude, elle aurait piqué du nez sur les planches en entrant en scène. Être l’occasion d’une querelle était profondément désagréable à la douce, bonne et modeste Isabelle, qui ne redoutait rien tant que le bruit et l’éclat qui se font autour d’une femme, la réputation y perdant toujours ; d’ailleurs, quoique résolue à ne lui point céder, elle aimait tendrement Sigognac, et la pensée d’un guet-apens, ou tout au moins d’un duel, à quoi il était exposé, la troublait plus qu’on ne saurait dire.

Malgré cet incident, la répétition marcha son train, les émotions réelles de la vie ne pouvant distraire les comédiens de leurs passions fictives. Isabelle même joua très-bien, quoiqu’elle eût le cœur plein de souci. Quant à Fracasse, excité par la querelle, il se montra étincelant de verve. Zerbine se surpassa. Chacun de ses mots soulevait des rires et des battements de mains prolongés. Du coin de l’orchestre partait avant tous les autres un applaudissement qui ne cessait que le dernier et dont la persistance enthousiaste finit par attirer l’attention de Zerbine.

La Soubrette feignant un jeu de scène s’avança près des chandelles, allongea le col avec un mouvement d’oiseau curieux qui passe sa tête entre deux feuilles, plongea le regard dans la salle et découvrit le marquis de Bruyères tout rouge de satisfaction et dont les yeux pétillants de désir flambaient comme des escarboucles. Il avait retrouvé la Lisette, la Marton, la Sméraldine de son rêve ! Il était aux anges.

« Monsieur le marquis est arrivé, dit tout bas Zerbine à Blazius, qui jouait Pandolfe, dans l’intervalle d’une demande à une réplique avec cette voix à bouche close que les acteurs savent prendre lorsqu’ils causent entre eux sur le théâtre et ne veulent point être entendus par le public ; vois comme il jubile, comme il rayonne, comme il est passionné ! Il ne se tient pas d’aise, et n’était la vergogne, il sauterait par-dessus la rampe pour me venir embrasser devant tout le monde ! Ah ! monsieur de Bruyères, les soubrettes vous plaisent. Eh bien ! l’on vous en fricassera avec sel, piment et muscade. »

À partir de cet endroit de la pièce, Zerbine fit feu des quatre pieds et joua avec une verve enragée. Elle semblait lumineuse à force de gaieté, d’esprit et d’ardeur. Le marquis comprit qu’il ne pourrait plus se passer désormais de cette âcre sensation. Toutes les autres femmes dont il avait eu les bonnes grâces, et qu’il opposait en souvenir à Zerbine, lui parurent ternes, ennuyeuses et fades.

La pièce de M. de Scudéry qu’on répéta ensuite fit plaisir quoique moins amusante, et Léandre, chargé du rôle de Lygdamon, y fut charmant ; mais puisque nous sommes fixés sur le talent de nos comédiens, laissons-les à leurs affaires et suivons le duc de Vallombreuse et son ami Vidalinc.

Outré de fureur après cette scène où il n’avait pas eu l’avantage, le jeune duc était rentré à l’hôtel Vallombreuse avec son confident, méditant mille projets de vengeance ; les plus doux ne tendaient à rien moins qu’à faire bâtonner l’insolent capitaine jusques à le laisser pour mort sur la place.

Vidalinc cherchait en vain à le calmer ; le duc se tordait les mains de rage et courait par la chambre comme un forcené, donnant des coups de poing aux fauteuils qui tombaient comiquement les quatre fers en l’air, renversant les tables et faisant, pour passer sa fureur, toutes sortes de dégâts ; puis il saisit un vase du Japon et le lança contre le parquet, où il se brisa en mille morceaux.

« Oh ! s’écriait-il, je voudrais pouvoir casser ce drôle comme ce vase, et le piétiner, et en balayer les restes aux ordures ! Un misérable qui ose s’interposer entre moi et l’objet de mon désir ! S’il était seulement gentilhomme, je le combattrais à l’épée, à la dague, au pistolet, à pied, à cheval, jusqu’à ce que j’aie posé le pied sur sa poitrine et craché à la face de son cadavre !

— Peut-être l’est-il, fit Vidalinc, je le croirais assez à son assurance ; maître Bilot a parlé d’un comédien qui s’était engagé par amour et qu’Isabelle regardait d’un œil favorable. Ce doit être celui-là, si j’en juge à sa jalousie et au trouble de l’infante.

— Y penses-tu, reprit Vallombreuse, une personne de condition se mêler à ces baladins, monter sur les tréteaux, se barbouiller de rouge, recevoir des nazardes et des coups de pied au derrière ! Non, cela est par trop impossible.

— Jupiter s’est bien mué en bête et même en mari pour jouir de mortelles, répondit Vidalinc, dérogation plus forte à la majesté d’un dieu olympien que jouer la comédie à la dignité d’un noble.

— N’importe, dit le duc en appuyant le pouce sur un timbre, je vais d’abord punir l’histrion, sauf à châtier plus tard l’homme, s’il y en a un derrière ce masque ridicule.

— S’il y en a un ! n’en doutez pas, reprit l’ami de Vallombreuse ; ses yeux brillaient comme des lampes, sous le crin de ses sourcils postiches, et malgré son nez de carton barbouillé de cinabre, il avait l’air majestueux et terrible, chose difficile en cet accoutrement.

— Tant mieux, dit Vallombreuse, ma vengeance ainsi ne donnera pas de coups d’épée dans l’eau et rencontrera une poitrine devant ses coups. »

Un domestique entra, s’inclina profondément, et dans une immobilité parfaite attendit les ordres du maître.

« Fais lever, s’ils sont couchés, Basque, Azolan, Mérindol et Labriche, dis-leur de s’armer de bons gourdins et d’aller attendre à la sortie du jeu de paume, où sont les comédiens d’Hérode, un certain capitaine Fracasse. Qu’ils l’assaillent, le gourment et le laissent sur le carreau, sans le tuer pourtant ; on pourrait croire que j’en ai peur ! Je me charge des suites. En le bâtonnant qu’on lui crie : De la part du duc de Vallombreuse ; afin qu’il n’en ignore. »

Cette commission, d’une nature assez farouche et truculente, ne parut pas surprendre beaucoup le laquais, qui se retira en assurant à monsieur le duc que ses ordres allaient être exécutés sur l’heure.

« Cela me contrarie, dit Vidalinc, lorsque le valet se fut retiré, que vous fassiez traiter de la sorte ce baladin, qui, après tout, a montré un cœur au-dessus de son état. Voulez-vous que sous un prétexte ou l’autre j’aille lui chercher querelle et que je le tue ? Tous les sangs sont rouges quand on les verse, quoiqu’on dise que celui des nobles soit bleu. Je suis de bonne et ancienne souche, mais non d’un rang si grand que le vôtre, et ma délicatesse ne craint pas de se commettre. Dites un mot et j’y vais. Ce capitaine me semble plus digne de l’épée que du bâton.

— Je te remercie, répondit le duc, de cette offre qui me prouve la fidélité parfaite avec laquelle tu entres dans mes intérêts, mais je ne saurais pourtant l’accepter. Ce faquin a osé me toucher. Il convient qu’il expie ignominieusement ce crime. S’il est gentilhomme, il trouvera à qui parler. Je réponds toujours quand on m’interroge avec une épée.

— Comme il vous plaira, monsieur le duc, dit Vidalinc en allongeant ses pieds sur un tabouret, comme un homme qui n’a plus qu’à laisser aller les choses. À propos, savez-vous que cette Sérafine est charmante ! Je lui ai dit quelques douceurs, et j’en ai déjà obtenu un rendez-vous. Maître Bilot avait raison. »

Le duc et son ami, retombant dans le silence, attendirent le retour des estafiers.

X UNE TÊTE DANS UNE LUCARNE

Le duc de Vallombreuse fut assis avec précaution dans une chaise à porteurs, le bras bandé par le chirurgien et soutenu d’une écharpe. Sa blessure, quoiqu’elle le mît hors d’état de manier l’épée de quelques semaines, n’était point dangereuse ; sans léser artère ni nerf, la lame avait traversé seulement les chairs. Assurément sa plaie le faisait souffrir, mais son orgueil saignait bien davantage. Aussi, aux contractions légères que la douleur imprimait parfois aux sourcils noirs du jeune duc, se mêlait une expression de rage froide, et sa main valide égratignait de ses doigts crispés le velours de la chaise. Souvent, pendant le trajet, il pencha sa tête pâle pour gourmander les porteurs, qui cependant marchaient de leur pas le plus égal, cherchant les endroits unis pour éviter le moindre cahot, ce qui n’empêchait pas le blessé de les appeler « butors, » et de leur promettre les étrivières, car ils le secouaient, disait-il, comme salade en panier.

Rentré chez lui, il ne voulut point se mettre au lit, et se coucha adossé à des carreaux sur une chaise longue, les pieds recouverts d’une courte-pointe de soie piquée qu’apporta Picard, le valet de chambre fort surpris et perplexe de voir revenir son maître navré, cas qui n’était point ordinaire, vu l’habileté à l’escrime du jeune duc.

Assis sur un pliant près de son ami, le chevalier de Vidalinc lui présentait de quart d’heure en quart d’heure une cuillerée d’un cordial prescrit par le chirurgien. Vallombreuse gardait le silence, mais il était visible qu’une sourde colère bouillonnait en lui, malgré le calme qu’il affectait. Enfin son courroux déborda en ces paroles violentes :

« Conçois-tu, Vidalinc, que cette maigre cigogne déplumée, envolée de la tour en ruine de son castel pour n’y pas mourir de faim, m’ait ainsi perforé de son long bec ? moi, qui me suis mesuré avec les plus fines lames du temps, et qui suis toujours revenu du pré sans une égratignure, y laissant au contraire quelque galant pâmé et tournant de l’œil entre les bras de ses témoins !

— Les plus heureux et les plus adroits ont comme cela leurs jours de guignon, répondit sentencieusement Vidalinc. Le visage de dame Fortune n’est pas toujours le même ; tantôt elle sourit et tantôt fait la moue. Jusqu’à présent, vous n’avez point eu à vous plaindre d’elle, qui vous a mignoté en son giron comme son enfant le plus cher.

— N’est-il pas honteux, continua Vallombreuse en s’animant, que ce fantoche ridicule, que ce hobereau grotesque, qui reçoit des volées et gourmades sur les tréteaux dans d’ignobles farces, ait eu raison du duc de Vallombreuse jusqu’alors invaincu ? Il faut que ce soit quelque gladiateur de profession caché dans la peau d’un saltimbanque.

— Vous savez sa qualité véritable dont le marquis de Bruyères se porte garant, fit Vidalinc ; toutefois, sa force nonpareille à l’épée m’étonne, elle passe les habiletés connues. Girolamo ni Paraguante, les célèbres maîtres d’armes, n’ont un jeu plus serré. Je l’ai bien observé en cette rencontre, et nos plus fameux duellistes n’y feraient que blanchir. Il a fallu toute votre adresse et les leçons du Napolitain pour n’être point féru grièvement. Votre défaite est encore une victoire. Marcilly et Duportal, qui pourtant se piquent d’escrime, et comptent parmi les bonnes lames de la ville, seraient, à n’en douter pas, restés sur le terrain avec un semblable adversaire.

— Il me tarde que ma blessure soit fermée, reprit le duc après un moment de silence, pour le provoquer de nouveau et prendre ma revanche.

— Ce serait une entreprise hasardeuse et que je ne vous conseillerais point, dit le chevalier ; il pourrait vous rester au bras quelque faiblesse qui diminuerait vos chances de victoire. Ce Sigognac est un antagoniste redoutable auquel il ne faut pas se frotter imprudemment. Il connaît maintenant votre jeu, et l’assurance que donne un premier avantage doublera ses forces. L’honneur est satisfait de la sorte, la rencontre a été sérieuse. Restez-en là. »

Vallombreuse intérieurement sentait la justesse de ces raisons. Il avait lui-même assez étudié l’escrime, où il croyait exceller, pour comprendre que son épée, quelque habile qu’elle fût, n’atteindrait point la poitrine de Sigognac défendue par cette garde impénétrable contre laquelle s’étaient brisés tous ses efforts. Il s’avouait, bien qu’il s’en indignât, cette étonnante supériorité. Il était même contraint de dire tout bas que le Baron, ne voulant pas le tuer, lui avait fait précisément une blessure qui le mettait hors de combat. Cette magnanimité, dont un caractère moins orgueilleux eût été touché, irritait sa superbe et envenimait ses ressentiments. Être vaincu ! une semblable idée le forcenait. Il acquiesça en apparence aux conseils de son ami, mais à l’air sombre et farouche de son visage on eût pu deviner que quelque noir projet de vengeance s’ébauchait déjà dans sa cervelle, projet qui voulait être couvé par la rancune pour être mené à bien.

« Je ferai maintenant belle figure devant Isabelle, dit-il en s’efforçant de rire, mais il riait jaune, avec ce bras transpercé par son galant. Cupidon invalide ne réussit guère près des Grâces.

— Oubliez cette ingrate, fit Vidalinc. Après tout, elle ne pouvait prévoir qu’un duc aurait le caprice de s’enamourer d’elle. Reprenez cette bonne Corisande qui vous aime de toute son âme et pleure des heures entières à votre porte comme un chien renvoyé.

— Ne prononce pas ce nom, Vidalinc, s’écria le duc, si tu veux que nous restions amis. Ces lâches tendresses, qu’aucun outrage ne rebute, me dégoûtent et m’excèdent. Il me faut des froideurs hautaines, des fiertés rebelles, des vertus imprenables ! Comme elle me semble adorable et charmante cette dédaigneuse Isabelle ! Comme je lui sais gré de mépriser mon amour qui sans doute serait déjà passé s’il eût été accueilli ! Certes, elle ne doit point avoir une âme basse et commune, pour refuser, en sa condition, les avances d’un seigneur qui la distingue et qui n’est pas mal fait de sa personne, s’il faut en croire les dames de la ville. Il entre dans ma passion une sorte d’estime que je n’ai pas l’habitude d’accorder aux femmes ; mais comment écarter ce damné gentillâtre, ce Sigognac de malheur que le diable confonde ?

— La chose ne sera pas aisée, dit Vidalinc, à présent qu’il est sur ses gardes. Mais quand même on parviendrait à le supprimer, il resterait toujours l’amour d’Isabelle à son endroit, et vous savez mieux que personne, pour en avoir maintes fois souffert, combien les femmes ont le sentiment têtu.

— Oh ! si je pouvais tuer le Baron, continua Vallombreuse que les arguments du chevalier ne convainquaient point, j’aurais bientôt réduit la donzelle malgré ses airs de prude et de vertueuse. Rien ne s’oublie plus vite qu’un galant défunt. »

Ce n’était point l’avis du chevalier de Vidalinc, mais il ne jugea pas à propos d’entamer sur ce sujet une controverse qui eût pu aigrir l’humeur irritable de Vallombreuse.

« Guérissez-vous d’abord et nous aviserons ensuite ; ces discours vous fatiguent. Tâchez de prendre quelque repos et de ne point vous tracasser ainsi ; le chirurgien me tancerait et me taxerait de mauvais garde-malade si je ne vous recommandais la tranquillité tant d’esprit que de corps. »

Le blessé, se rendant à cette observation, se tut, ferma les yeux et ne tarda pas à s’endormir.

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