Le Capitaine Fracasse (page 19)

Théophile Gautier · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Capitaine Fracasse · 40 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— On le pourrait traduire, répondit Blazius, par deux carmes ou versiculets en cette teneur :

Fuyez, on vous suivra ;

Suivez, on vous fuira.

— Voilà, dit Zerbine en riant, de la vraie poésie pour la flûte à l’oignon et les cornets en pâte sucrée qu’on enfonce dans les biscuits. Cela doit aller sur l’air de Robin et Robine. »

Et la folle créature se mit à chanter les vers du Pédant à pleine gorge, d’une voix si claire, si argentine et si perlée, que c’était plaisir de l’entendre. Elle accompagnait son chant de mines tellement expressives, tantôt riantes, tantôt fâchées, qu’on croyait voir la poursuite et la retraite de deux amants, l’un enflammé, l’autre dédaigneux.

Quand elle eut bien lâché la bride à sa folâtrerie, elle se rasséréna et devint sérieuse.

« Écoutez mon histoire. Le marquis m’avait fait conduire par ce valet et ce garçon de mules qui me vinrent prendre au carrefour de la Croix à un petit castel ou pavillon de chasse qu’il possède en un de ses bois, fort retiré et difficile à découvrir, à moins de savoir qu’il existe, car une noire rangée de sapins le masque. C’est là que ce bon seigneur va faire la débauche avec quelques amis francs compagnons. On y peut crier tope et masse sans que personne vous entende autre qu’un vieux domestique qui renouvelle les flacons. C’est là aussi qu’il abrite ses amours et fantaisies galantes. Il s’y trouve un appartement fort propre tapissé en verdures de Flandre ; meublé d’un lit à l’antiquaille, mais large, moelleux, bien garni de coussins et rideaux ; d’une toilette dressée où ne manque rien de ce qui est nécessaire à une femme, fût-elle duchesse, peignes, éponges, flacons d’essence, opiats, boîtes à mouches, pommades pour les lèvres, pâtes d’amande ; de fauteuils, chaises et pliants rembourrés à souhait, et d’un tapis turc si épais qu’on peut tomber partout sans se faire mal. Ce retrait occupe mystérieusement le second étage du pavillon. Je dis mystérieusement, car du dehors il est impossible d’en soupçonner les magnificences. Le temps a noirci les murs qui sembleraient près de tomber en ruine sans un lierre qui les embrasse et les soutient. En passant devant le castel on le croirait inhabité ; les volets et tentures des fenêtres empêchent, le soir, la lumière des cires et du feu de se répandre sur la campagne.

— Ce serait là, interrompit le Tyran, une belle décoration pour un cinquième acte de tragi-comédie. On pourrait s’égorger à loisir en une telle maison.

— L’habitude des rôles tragiques, dit Zerbine, te rembrunit l’imagination. C’est au contraire un logis fort joyeux, car le marquis n’est rien moins que féroce.

— Poursuis ton récit, Zerbine, dit Blazius avec un geste d’impatience.

— Quand j’arrivai près de ce manoir sauvage, continua Zerbine, je ne pus me défendre d’une certaine appréhension. Je n’avais pas à craindre pour ma vertu, mais j’eus un instant l’idée que le marquis voulait me claquemurer là dans une espèce d’oubliette, d’où il me tirerait de temps à autre au gré de son caprice. Je n’ai aucun goût pour les donjons à soupiraux grillés et ne souffrirais pas la captivité, même pour être sultane favorite de Sa Hautesse le Grand Seigneur ; mais je me dis, je suis soubrette de mon métier, et j’ai, en ma vie, tant fait évader d’Isabelles, de Léonores et de Doralices que je saurai bien trouver une ruse pour m’échapper moi-même, si, toutefois, on me veut retenir. Il serait beau qu’un jaloux fît Zerbine prisonnière ! J’entrai donc bravement, et fus surprise de la plus agréable manière du monde, en voyant que ce logis refrogné qui faisait la grimace aux passants souriait aux hôtes. Délabrement en dehors, luxe en dedans. Un bon feu flambait dans la cheminée. Des bougies roses reflétaient leurs clartés aux miroirs des appliques, et sur la table avec force cristaux, argenterie et flacons, un souper aussi abondant que délicat était servi. Au bord du lit, négligemment jetées, des pièces d’étoffes fripaient dans leurs plis des reflets de lumière. Des bijoux posés sur la toilette, bracelets, colliers, pendants d’oreilles, lançaient de folles bluettes et de brusques scintillements d’or. Je me sentais tout à fait rassurée. Une jeune paysanne, soulevant la portière, vint m’offrir ses services et me débarrassa de mon habit de voyage pour m’en faire prendre un plus convenable qui se trouvait tout préparé dans la garde-robe ; bientôt arriva le marquis. Il me trouva charmante en mon déshabillé de taffetas flambé de blanc et de cerise, et il jura que vraiment il m’aimait à la folie. Nous soupâmes, et quoiqu’il en coûte à ma modestie, je dois avouer que je fus éblouissante. Je me sentais un esprit du diable ; les saillies me jaillissaient, les rencontres me venaient, parmi d’étincelantes fusées de rire ; c’était un entrain, une verve, une furie joyeuse qu’on n’imagine pas. Il y avait de quoi faire danser les morts et flamber les cendres du vieux roi Priam. Le marquis ébloui, fasciné, enivré, m’appelait tantôt ange et tantôt démon ; il me proposait de tuer sa femme et de m’épouser. Le cher homme ! il l’aurait fait comme il le disait, mais je ne voulus point, disant que ces tueries étaient choses fades, bourgeoises et communes. Je ne crois pas que Laïs, la belle Impéria et madame Vannoza qui fut maîtresse d’un pape, aient jamais plus galamment égayé une médianoche. Ce fut ainsi pendant plusieurs jours. Peu à peu cependant le marquis devint rêveur, il semblait chercher quelque chose dont il ne se rendait pas compte et qui lui manquait. Il fit quelques courses à cheval, et même il invita deux ou trois amis comme pour se distraire. Le sachant vaniteux, je m’attifai à mon avantage et redoublai de gentillesses, grâces et minauderies devant ces hobereaux qui jamais ne s’étaient trouvés à pareille fête : au dessert, me faisant des castagnettes avec une assiette de porcelaine de Chine cassée, j’exécutai une sarabande si folle, si lascive, si enragée, qu’elle eût damné un saint. C’était des bras pâmés au-dessus de la tête, des jambes luisant comme un éclair dans le tourbillon des jupes, des hanches plus frétillantes que vif-argent, des reins cambrés à toucher le parquet des épaules, une gorge qui battait la campagne, le tout incendié de regards et de sourires à mettre le feu à une salle si jamais je pouvais danser un tel pas sur un théâtre. Le marquis rayonnait, en sa gloire, fier comme un roi, d’avoir une pareille maîtresse ; mais le lendemain il fut morne, languissant, désœuvré. J’essayai de mes philtres les plus forts, hélas ! ils n’avaient plus de puissance sur lui. Cet état paraissait l’étonner lui même. Parfois, il me regardait fort attentivement comme étudiant sous mes traits la ressemblance d’une autre personne. M’aurait-il prise, pensais-je, pour servir de corps à un souvenir et lui rappellerais-je un amour perdu ? Non, me répondais-je, ces fantaisies mélancoliques ne sont pas dans sa nature. De telles rêvasseries conviennent aux bilieux hypocondriaques et non point à ces joyeux qui ont la joue vermeille et l’oreille rouge.

— N’était-ce point satiété ? dit Blazius, car d’ambroisie même on se dégoûte, et les dieux viennent manger sur terre le pain bis des humains.

— Apprenez, monsieur le sot, répondit Zerbine en donnant une petite tape sur les doigts du Pédant, qu’on n’est jamais las de moi, vous me l’avez dit tout à l’heure.

— Pardonne-moi, Zerbine, et dis-nous ce qui fantasiait l’humeur de M. le marquis ; je grille de l’apprendre.

— Enfin, reprit la Soubrette, à force d’y rêver je compris ce qui chagrinait le marquis dans son bonheur, et je découvris quel était le pli de rose dont soupirait ce Sybarite sur sa couche de volupté. Il avait la femme, mais il regrettait la comédienne. Cet aspect brillant que donnent les lumières, le fard, les costumes, la diversité et l’action des rôles s’était évanoui comme s’éteint la splendeur factice de la scène quand le moucheur souffle les chandelles. En rentrant dans la coulisse j’avais perdu pour lui une partie de mes séductions. Il ne lui restait plus que Zerbine ; ce qu’il aimait en moi c’était Lisette, c’était Marton, c’était Marinette, l’éclair du sourire et de l’œil, la réplique alerte, le minois effronté, l’ajustement fantasque, le désir et l’admiration du public. Il cherchait, à travers mon visage de ville, mon visage de théâtre, car nous autres actrices, quand nous ne sommes pas laides, nous possédons deux beautés, l’une composée et l’autre naturelle ; un masque et une figure. Souvent c’est le masque qu’on préfère, encore que la figure soit jolie. Ce que souhaitait le marquis, c’était la Soubrette qu’il avait vue dans les Rodomontades du capitaine Matamore, et que je ne lui représentais qu’à demi. Le caprice qui attache certains seigneurs à des comédiennes est beaucoup moins sensuel qu’on ne pense. C’est une passion d’esprit plutôt que de corps. Ils croient atteindre l’idéal en étreignant le réel, mais l’image qu’ils poursuivent leur échappe ; une actrice est comme un tableau qu’il faut contempler à distance et sous le jour propice. Si vous approchez, le prestige se dissipe. Moi-même je commençais à m’ennuyer. J’avais bien souvent désiré d’être aimée d’un grand, d’avoir de riches toilettes, de vivre sans souci dans les recherches et les délicatesses du luxe, et souvent il m’était arrivé de maudire ce sort rigoureux qui me forçait d’errer de bourg en ville, sur une charrette, suant l’été, gelant l’hiver, pour faire mon métier de baladine. J’attendais une occasion d’en finir avec cette vie misérable, ne me doutant pas que c’était ma vie propre, ma raison d’être, mon talent, ma poésie, mon charme et mon lustre particulier. Sans ce rayon d’art qui me dore un peu, je ne serais qu’une drôlesse vulgaire comme tant d’autres. Thalie, déesse vierge, me sauvegarde de sa livrée, et les vers des poëtes, charbons de feu, touchant mes lèvres, les purifient de plus d’un baiser lascif et mignard. Mon séjour dans le pavillon du marquis m’éclaira. Je compris que ce brave gentilhomme n’était pas épris seulement de mes yeux, de mes dents, de ma peau, mais bien de cette petite étincelle qui brille en moi et me fait applaudir. Un beau matin je lui signifiai tout net que je voulais reprendre ma volée et que cela ne me convenait point d’être à perpétuité la maîtresse d’un seigneur : que la première venue pouvait bien le faire et qu’il m’octroyât gracieusement mon congé, lui affirmant d’ailleurs que je l’aimais bien et que j’étais parfaitement reconnaissante de ses bontés. Le marquis parut d’abord surpris mais non fâché, et après avoir réfléchi quelque peu, il dit : « Qu’allez-vous-faire, mignonne ? » Je lui répondis : « Rattraper en route la troupe d’Hérode ou la rejoindre à Paris si elle y est déjà. Je veux reprendre mon emploi de soubrette, il y a longtemps que je n’ai dupé de Géronte. » Cela fit rire le marquis. « Eh bien ! dit-il, partez en avant avec l’équipage de mules que je mets à votre disposition. Je vous suivrai sous peu. J’ai quelques affaires négligées qui exigent ma présence à la cour, et il y a longtemps que je me rouille en province. Vous me permettrez bien de vous applaudir, et si je gratte à la porte de votre loge, vous m’ouvrirez, je pense. » Je pris un petit air pudibond mais qui n’avait rien de désespérant. « Ah ! monsieur le marquis, que me demandez-vous là ! » Bref, après les adieux les plus tendres, j’ai sauté sur ma mule et me voici aux Armes de France.

— Mais, dit Hérode, d’un ton de doute, si le marquis ne venait pas, tu serais furieusement attrapée. »

Cette idée parut si bouffonne à Zerbine qu’elle se renversa dans son fauteuil et se mit à rire à gorge déployée, en se tenant les côtes. « Le marquis ne pas venir ! s’écria-t-elle lorsqu’elle eut repris son sang-froid, tu peux faire retenir son appartement d’avance. Toute ma crainte était qu’en son ardeur il ne m’eût dépassée. Ah çà ! tu doutes de mes charmes, Tyran aussi imbécile que cruel. Décidément les tragédies t’abrutissent. Tu avais plus d’esprit autrefois. »

Léandre, Scapin, qui avaient appris par les valets l’arrivée de Zerbine, entrèrent dans la chambre et la complimentèrent. Bientôt parut dame Léonarde dont les yeux de chouette flamboyèrent à la vue de l’or et des bijoux étalés sur la table. Elle se montra auprès de Zerbine de l’obséquiosité la plus basse. Isabelle vint aussi et la Soubrette lui fit cadeau gracieusement d’une pièce de taffetas. Sérafine seule resta renfermée chez elle. Son amour-propre n’avait pu pardonner à sa rivale l’inexplicable préférence du marquis.

On dit à Zerbine que Matamore avait été gelé en route, mais qu’il était remplacé par le baron de Sigognac, lequel prenait pour nom de théâtre le titre, bien accommodé à l’emploi, de capitaine Fracasse.

« Ce me sera un grand honneur de jouer avec un gentilhomme dont les aïeux allèrent aux croisades, dit Zerbine, et je tâcherai que le respect n’étouffe point en moi la verve. Heureusement que je suis maintenant habituée aux personnes de qualité. »

Sur ce, Sigognac entra dans la chambre.

Zerbine pliant le jarret de manière à faire bouffer amplement ses jupes, lui adressa une belle révérence de cour bien proportionnée et cérémonieuse.

« Ceci, dit-elle, est pour monsieur le baron de Sigognac, et voici pour le capitaine Fracasse mon camarade, » ajouta-t-elle en le baisant fort vivement sur les deux joues, ce qui faillit décontenancer Sigognac, peu accoutumé encore à ces libertés de théâtre et que troublait d’ailleurs la présence d’Isabelle.

Le retour de Zerbine permettait de varier agréablement le répertoire, et toute la troupe, à l’exception de Sérafine, était on ne peut plus satisfaite de la revoir.

Maintenant que la voilà bien installée dans sa chambre, au milieu de ses joyeux camarades, informons-nous d’Oreste et de Pylade que nous avons laissés rentrant chez eux après leur promenade au jardin.

Oreste, c’est-à-dire le jeune duc de Vallombreuse, car tel était son titre, ne mangea que du bout des dents et plus d’une fois oublia sur la table le verre que le laquais venait de remplir, tant il avait l’imagination préoccupée de la belle femme aperçue à la fenêtre. Le chevalier de Vidalinc son confident essayait vainement de le distraire ; Vallombreuse ne répondait que par monosyllabes aux plaisanteries amicales de son Pylade.

Dès que le dessert fut enlevé, le chevalier dit au duc :

« Les plus courtes folies sont les meilleures ; pour que vous ne pensiez plus à cette beauté, il ne s’agit que de vous en assurer la possession. Elle sera bientôt à l’état de Corisande. Vous avez le naturel de ces chasseurs qui du gibier n’aiment que la poursuite et la pièce tuée, ne la ramassent même point. Je vais aller faire une battue pour vous rabattre l’oiseau vers vos filets.

— Non pas, reprit Vallombreuse, j’irai moi-même ; comme tu l’as dit, la poursuite seule m’amuse et je suivrais jusqu’au bout du monde la plus chétive bête de poil ou de plume, de remise en remise jusqu’à tomber mort de fatigue. Ne m’ôte pas ce plaisir. Oh ! si j’avais le bonheur de trouver une cruelle, je crois que je l’adorerais, mais il n’en existe pas sur le globe terraqué.

— Si l’on ne savait vos triomphes, dit Vidalinc, on pourrait sur ce propos vous taxer de fatuité, mais vos cassettes pleines de billets doux, portraits, nœuds de rubans, fleurs séchées, mèches de cheveux noirs, blonds ou roux, et tels autres gages d’amour, montrent bien que vous êtes modeste en parlant ainsi. Peut-être allez-vous être servi à souhait, car la dame de la fenêtre me semble sage, pudique et froide à merveille.

— Nous verrons bien. Maître Bilot cause volontiers ; il écoute aussi et sait l’histoire des personnes qui logent en son auberge. Allons boire chez lui un flacon de vin des Canaries. Je le ferai causer, et il nous renseignera sur cette infante en voyage. »

Quelques minutes après, les deux jeunes gens entraient aux Armes de France et demandaient maître Bilot. Le digne aubergiste, connaissant la qualité de ses hôtes, les conduisit lui-même en une chambre basse bien tendue où brillait dans une cheminée à large manteau un feu pétillant et clair. Il prit des mains du sommelier la bouteille grise de poussière et tapissée de toile d’araignée, la décoiffa de son casque de cire avec des précautions infinies, extirpa du goulot, sans secousse, le bouchon tenace, et d’une main aussi ferme que si elle eût été coulée en bronze versa un fil de liqueur blond comme la topaze dans les verres de Venise à pied en spirale que lui tendaient le duc et le chevalier. En faisant ce métier d’échanson, Bilot affectait une religieuse gravité ; on eût dit un prêtre de Bacchus officiant et célébrant les mystères de la dive bouteille ; il ne lui manquait que d’être couronné de lierre ou de pampre. Ces cérémonies augmentaient la valeur du vin qu’il servait, lequel était réellement fort bon et plus digne d’une table royale que d’un cabaret.

Il allait se retirer quand Vallombreuse d’un clin d’œil mystérieux l’arrêta sur le seuil :

« Maître Bilot, lui dit-il, prenez un verre au dressoir et buvez à ma santé une rasade de ce vin. »

Le ton n’admettait pas de réplique, et d’ailleurs Bilot ne se faisait pas prier pour aider un hôte à consommer les trésors de son cellier. Il éleva son verre en saluant et en vida le contenu jusqu’à la dernière perle. « Bon vin, » dit-il avec un friand clappement de langue contre le palais, puis il resta debout la main appuyée au rebord de la table, les yeux fixés sur le duc, attendant ce qu’on voulait de lui.

« As-tu beaucoup de monde dans ton auberge ? dit Vallombreuse, et de quelle sorte ?… » Bilot allait répondre, mais le jeune duc prévint la phrase de l’hôtelier et continua. « À quoi bon finasser avec un vieux mécréant tel que toi ? Quelle est la femme qui habite cette chambre dont la fenêtre donne sur la ruelle en face l’hôtel Vallombreuse, la troisième croisée en partant de l’angle du mur ? Réponds vite, tu auras une pièce d’or par syllabe.

— À ce prix, dit Bilot avec un large rire, il faudrait être bien vertueux pour employer le style laconique tant estimé des anciens. Cependant comme je suis tout dévoué à Votre Seigneurie, je n’userai que d’un seul mot : Isabelle !

— Isabelle ! nom charmant et romanesque, dit Vallombreuse ; mais n’use pas de cette sobriété lacédémonienne. Sois prolixe et raconte-moi par le menu tout ce que tu sais de cette infante.

— Je vais me conformer aux ordres de Sa Seigneurie, répondit maître Bilot en s’inclinant. Mon cellier, ma cuisine, ma langue sont à sa disposition. Isabelle est une comédienne qui appartient à la troupe du seigneur Hérode présentement logé à l’hôtel des Armes de France.

— Une comédienne, dit le jeune duc avec un air de désappointement, je l’aurais plutôt prise à sa mine discrète et réservée pour une dame de qualité ou bourgeoise cossue que pour une baladine errante.

— On peut s’y tromper, continua Bilot, la demoiselle a des façons fort décentes. Elle joue le rôle d’ingénue au théâtre et le continue à la ville. Sa vertu, quoique fort exposée, car elle est jolie, n’a reçu aucune brèche et aurait le droit de se coiffer du chapeau virginal. Nulle ne sait mieux éconduire un galant par une politesse exacte et glacée qui ne laisse pas d’espoir.

— Ceci me plaît, fit Vallombreuse, je ne hais rien tant que ces facilités trop ouvertes et ces places qui battent la chamade, demandant à capituler devant même qu’on ait donné l’assaut.

— Il en faudra plus d’un pour emporter cette citadelle, dit Bilot, quoique vous soyez un hardi et brillant capitaine peu habitué à rencontrer de résistance, d’autant qu’elle est gardée par la sentinelle vigilante d’un pudique amour.

— Elle a donc un amant, cette sage Isabelle ! s’écria le jeune duc d’un ton à la fois triomphant et dépité, car d’une part il ne croyait guère à la vertu des femmes, et de l’autre cela le contrariait d’apprendre qu’il avait un rival.

— J’ai dit amour et non pas amant, continua l’aubergiste avec une respectueuse insistance, ce n’est pas la même chose. Votre Seigneurie est trop experte en matière de galanterie pour ne point apprécier cette différence bien qu’elle ait l’air subtil. Une femme qui a un amant peut en avoir deux, comme dit la chanson, mais une femme qui a un amour est impossible ou du moins fort malaisée à vaincre. Elle possède ce que vous lui offrez.

— Tu raisonnes là-dessus, dit Vallombreuse, comme si tu eusses étudié les cours d’amour et les sonnets de Pétrarque. Je ne te croyais docte qu’en fait de sauces et de vins. Et quel est l’objet de cette platonique tendresse ?

— Un comédien de la troupe, répondit Bilot, que j’imaginerais volontiers engagé par amourette, car il ne me semble pas avoir les allures d’un histrion vulgaire.

— Eh bien, dit le chevalier de Vidalinc à son ami, vous devez être content. Voilà des obstacles imprévus qui se présentent. Une comédienne vertueuse, cela ne se rencontre pas tous les jours, et c’est affaire à vous. Cela vous reposera des grandes dames et des courtisanes.

— Tu es sûr, continua le jeune duc poursuivant sa pensée, que cette chaste Isabelle n’accorde aucune privauté à ce fat que je déteste déjà de toute mon âme.

— On voit bien que vous ne la connaissez point, reprit maître Bilot ; c’est une hermine qui aimerait mieux mourir qu’avoir une tache en son blanc pelage. Quand la comédie exige des embrassades, on la voit rougir à travers son fard et parfois s’essuyer la joue avec le dos de la main.

— Vivent les beautés altières, farouches et rebelles au montoir ! s’écria le duc, je la cravacherai si bien qu’il faudra qu’elle prenne le pas, l’amble, le trot, le galop, et fasse toutes les courbettes à ma volonté.

— Vous n’en obtiendrez rien de cette manière, monsieur le duc, permettez-moi de vous le dire, fit maître Bilot en faisant un salut empreint de la plus profonde humilité, comme il convient à un inférieur qui contredit un supérieur séparé de lui par tant de degrés de l’échelle sociale.

— Si je lui envoyais dans un bel étui de chagrin des pendeloques à grosses perles, un collier d’or à plusieurs rangs avec fermoirs en pierreries, un bracelet en forme de serpent ayant deux gros rubis balais pour yeux !

— Elle vous renverrait toutes ces richesses en répondant que vous la prenez sans doute pour une autre. Elle n’est point intéressée comme la plupart de ses compagnes, et ses yeux, chose rare pour une femme, ne s’allument pas aux feux de la joaillerie. Elle regarde les diamants les mieux enchâssés comme si c’étaient nèfles sur paille.

— Que voilà un étrange et fantasque échantillon de sexe féminin ! dit le duc de Vallombreuse un peu étonné ; sans doute, elle veut par ces semblants de sagesse se faire épouser de ce maraud, lequel doit être abondamment pourvu de biens. Le caprice prend quelquefois à ces créatures de faire souche d’honnêtes gens et de s’asseoir aux assemblées parmi les prudes femmes, l’œil baissé sur la modestie, avec un air de Sainte N’y touche.

— Eh bien, épousez-la, fit Vidalinc en riant, s’il n’y a pas d’autre moyen. Ce titre de duchesse humanise les plus revêches.

— Tout beau ! tout beau ! reprit Vallombreuse, n’allons pas si vite en besogne ; il faut d’abord parlementer. Cherchons pour aborder la belle quelque stratagème qui ne l’effarouche pas trop.

— Cela est plus facile que de s’en faire aimer, dit maître Bilot ; il y a ce soir au jeu de paume répétition de la pièce qu’on doit jouer demain ; quelques amateurs de la ville seront admis, et vous n’avez qu’à vous nommer pour que la porte s’ouvre à deux battants devant vous. D’ailleurs j’en toucherai deux mots au seigneur Hérode, qui est fort de mes amis et n’a rien à me refuser ; mais, selon ma petite science, vous auriez mieux fait d’adresser vos vœux à mademoiselle Sérafine, qui n’est pas moins jolie qu’Isabelle et dont la vanité se fût pâmée de plaisir à cette recherche.

— C’est d’Isabelle que je suis affolé, fit le duc d’un petit ton sec qu’il savait prendre admirablement et qui tranchait tout, d’Isabelle et non d’une autre, maître Bilot, et, plongeant la main dans sa poche, il répandit négligemment sur la table une assez longue traînée de pièces d’or : Payez-vous de votre bouteille et gardez le reste de la monnaie. »

L’hôtelier ramassa les louis avec componction et les fit glisser l’un après l’autre au fond de son escarcelle. Les deux gentilshommes se levèrent, enfoncèrent leur feutre jusqu’au sourcil, jetèrent leur manteau sur le coin de leur épaule et quittèrent la salle. Vallombreuse fit plusieurs tours dans la ruelle, levant le nez chaque fois qu’il passait devant la bienheureuse fenêtre, mais ce fut peine perdue. Isabelle, désormais sur ses gardes, ne se montra point. Le rideau était baissé, et l’on eût pu croire qu’il n’y avait personne en la chambre. Las de faire le pied-de-grue dans cette ruelle déserte fort rafraîchie du vent de bise, posture à laquelle il n’était pas accoutumé, le duc de Vallombreuse se lassa bientôt d’une attente vaine et reprit le chemin de sa demeure, maugréant contre l’impertinente pruderie de cette pecque assez assurée pour faire languir ainsi un duc jeune et bien fait. Il pensa même, avec quelque complaisance, à cette bonne Corisande naguère si dédaignée, mais l’amour-propre bientôt lui dit à l’oreille qu’il n’aurait qu’à paraître pour triompher comme César. Quant au rival, s’il le gênait trop, il le supprimerait au moyen de quelques estafiers ou coupe-jarrets à gages ; la dignité ne permettant pas de se commettre avec un pareil drôle.

Il est vrai, Vallombreuse n’avait pas aperçu Isabelle retirée au fond de son appartement, mais pendant sa faction dans la ruelle un œil jaloux l’épiait à travers la vitre d’une autre fenêtre, celui de Sigognac à qui les allures et menées du personnage déplaisaient fort. Dix fois le Baron fut tenté de descendre et d’attaquer le galant l’épée haute, mais il se contint. Il n’y avait rien d’assez formel dans l’action de se promener le long d’une muraille pour justifier une semblable agression, qu’on eût taxée de folle et ridicule. L’éclat en eût pu nuire à la renommée d’Isabelle, tout innocente de ces regards levés en haut toujours au même endroit. Il se promit toutefois de surveiller de près le galantin et en grava les traits dans sa mémoire pour le reconnaître quand besoin serait.

Hérode avait choisi pour la représentation du lendemain, annoncée et tambourinée par toute la ville, Lygdamon et Lydias, ou la Ressemblance, tragi-comédie d’un certain Georges de Scudéry, gentilhomme, qui, après avoir servi aux gardes françaises, quittait l’épée pour la plume et ne se servait pas moins bien de l’une que de l’autre, et les Rodomontades du capitaine Fracasse, où Sigognac devait débuter devant un véritable public, n’ayant encore joué que pour les veaux, les bêtes à cornes et les paysans, dans la grange de Bellombre. Tous les comédiens étaient fort affairés à apprendre leurs rôles ; la pièce du sieur de Scudéry étant nouvellement mise en lumière, ils ne la connaissaient point. Rêveurs et brochant des babines comme singes disant leurs patenôtres, ils se promenaient sur la galerie, tantôt marmottant, tantôt poussant de grands éclats de voix. Qui les eût vus les eût pris pour gens forcenés et hors de sens. Ils s’arrêtaient tout court, puis repartaient à grands pas, agitant les bras comme moulins démanchés. Léandre surtout, qui devait jouer Lygdamon, cherchait des poses, essayait des effets et se démenait comme un diable dans un bénitier. Il comptait sur ce rôle pour réaliser son rêve d’inspirer de l’amour à une grande dame et prendre sa revanche des coups de bâton reçus au château de Bruyères, coups de bâton qui lui étaient restés plus longtemps encore sur le cœur que sur le dos. Ce rôle d’amant langoureux et transi, poussant les beaux sentiments aux pieds d’une inhumaine, en vers d’un assez bon tour, prêtait à des clins d’yeux, à des soupirs, à des pâleurs et à toutes sortes d’afféteries attendrissantes, à quoi excellait principalement le sieur Léandre, un des meilleurs amoureux de la province, malgré ses prétentions et ses ridicules.

Sigognac, dont Blazius s’était institué le professeur, étudiait dans sa chambre avec le vieux comédien et se façonnait à cet art difficile du théâtre. Le type qu’il représentait par son caractère extravagamment outré s’éloignait du naturel, et cependant il fallait que sous l’exagération on sentît la vérité et qu’on démêlât l’homme à travers le fantoche. Blazius lui donnait des conseils en ce sens et lui enseignait à commencer par un ton simple et vrai pour arriver à des intonations bizarres, ou bien à rentrer dans la diction ordinaire après des cris de paon plumé vif, car il n’est personnage si affecté qui le soit toujours. D’ailleurs cette inégalité est le propre des lunatiques et dévoyés de cervelle ; elle existe aussi dans leurs gestes détraqués qui ne concordent pas exactement au sens des paroles, désaccord dont l’artiste habile peut tirer des effets comiques. Blazius était d’avis que Sigognac prît le demi-masque, c’est-à-dire cachant le front et le nez, pour garder la tradition de la figure et mêler sur son visage le fantasque au réel, grand avantage en ces sortes de rôles moitié faux, moitié vrais, caricatures générales de l’humanité dont elle ne se fâche point comme d’un portrait. Entre les mains d’un comédien vulgaire un tel rôle peut n’être qu’une plate bouffonnade propre à divertir la canaille et à faire hausser les épaules aux honnêtes gens, mais un acteur de mérite peut y introduire des traits de naturel et représentant mieux la vie que s’ils étaient concertés.

L’idée du demi-masque souriait assez à Sigognac. Le masque lui assurait l’incognito et lui donnait le courage d’affronter la foule. Ce mince carton lui faisait l’effet d’un heaume à visière baissée à travers laquelle il parlerait d’une voix de fantôme. Car le visage est la personne même, le corps n’a pas de nom, et la face cachée ne se peut connaître : cet arrangement conciliait le respect de ses aïeux et les nécessités de sa position. Il ne s’exposait plus devant les chandelles d’une façon matérielle et directe. Il n’était ainsi que l’âme inconnue vivifiant une grande marionnette, nervis alienis mobile lignum ; seulement il habitait l’intérieur de cette marionnette au lieu d’en tirer extérieurement les fils. Sa dignité n’avait rien à souffrir de ce jeu.

Blazius, qui aimait fort Sigognac, modela lui-même le masque de façon à lui composer une physionomie de théâtre tout à fait différente de sa physionomie de ville. Un nez rehaussé, constellé de verrues et rouge du bout comme une guigne, des sourcils circonflexes et dont le poil se rebroussait en virgule, une moustache aux pointes effilées et se recourbant comme les cornes de la lune rendaient méconnaissables les traits réguliers du jeune baron ; cet appareil disposé comme un chanfrein ne couvrait que le front et la protubérance nasale, mais tout le reste du visage en était changé.

On se rendit à la répétition, qui devait être en costume pour qu’on pût bien se rendre compte de l’effet général. Pour ne pas traverser la ville en carême prenant, les comédiens avaient fait porter leurs habits au jeu de paume et les actrices s’accommodaient dans la salle que nous avons décrite. Les gens de condition, les galantins, les beaux esprits de l’endroit avaient fait rage pour pénétrer dans ce temple ou plutôt sacristie de Thalia où les prêtresses de la Muse se revêtaient de leurs ornements pour célébrer les mystères. Tous faisaient les empressés auprès des comédiennes. Les uns leur présentaient le miroir, les autres approchaient les bougies afin qu’elles se vissent mieux. Celui-ci donnait son opinion sur la place d’un nœud de ruban, celui-là tendait la boîte à poudre ; un autre plus timide restait assis sur un coffre, branlant les jambes, sans dire mot et filant sa moustache par manière de contenance.

Chaque comédienne avait son cercle de courtisans dont les yeux goulus cherchaient fortune dans les trahisons et les hasards de la toilette. Tantôt le peignoir glissant à propos découvrait un dos lustré comme un marbre ; tantôt c’était un demi-globe de neige ou d’ivoire qui s’impatientait des rigueurs du corset et qu’il fallait mieux coucher dans son nid de dentelles, ou bien encore un beau bras qui, se relevant pour ajuster quelque chose à la coiffure, se montrait nu jusqu’à l’épaule. Nous vous laisserons à penser que de madrigaux, de compliments et de fadeurs mythologiques arrachèrent à ces provinciaux la vue de pareils trésors ; Zerbine riait comme une folle d’entendre ces sottises ; Sérafine, plus vaniteuse que spirituelle, s’en délectait ; Isabelle ne les écoutait point et sous les yeux de tous ces hommes s’arrangeait avec modestie, refusant d’un ton poli mais froid les offres de service de ces messieurs.

Vallombreuse, suivi de son ami Vidalinc, n’avait eu garde de manquer cette occasion de voir Isabelle. Il la trouva plus jolie encore de près que de loin, et sa passion s’en accrut d’autant. Ce jeune duc s’était adonisé pour la circonstance, et de fait il était admirablement beau. Il portait un magnifique costume de satin blanc, bouillonné et relevé d’agréments et de nœuds cerise attachés par des ferrets de diamants. Des flots de linge fin et de dentelles débordaient des manches du pourpoint ; une riche écharpe en toile d’argent soutenait l’épée ; un feutre blanc à plume incarnadine se balançait à la main emprisonnée dans un gant à la frangipane.

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