Le Capitaine Fracasse (page 25)
Les raisons qu’alléguait Hérode étaient trop plausibles pour être discutées ; aussi le Baron n’y répondit-il que par un signe d’assentiment, et porta-t-il la main sur la garde de son épée, qu’il tira à demi, afin de s’assurer qu’elle jouait bien et ne tenait point au fourreau.
Tout en causant, les deux compagnons s’étaient avancés le long du Louvre et des Tuileries jusqu’à la porte de la Conférence, par où l’on va au Cours-la-Reine, lorsqu’ils virent devant eux un grand tourbillon de poussière où papillotaient des éclairs d’armes et des luisants de cuirasse. Ils se rangèrent pour laisser passer cette cavalerie qui précédait la voiture du roi, qui revenait de Saint-Germain au Louvre. Ils purent voir dans le carrosse, car les glaces étaient baissées et les rideaux écartés, sans doute pour que le populaire contemplât tout son soûl le Monarque arbitre de ses destinées, un fantôme pâle, vêtu de noir, le cordon bleu sur la poitrine, aussi immobile qu’une effigie de cire. De longs cheveux bruns encadraient ce visage mort attristé par un incurable ennui, un ennui espagnol, à la Philippe II, comme l’Escurial seul peut en mitonner dans son silence et sa solitude. Les yeux ne semblaient pas réfléchir les objets ; aucun désir, aucune pensée, aucun vouloir n’y mettait sa flamme. Un dégoût profond de la vie avait relâché la lèvre inférieure, qui tombait morose avec une sorte de moue boudeuse. Les mains blanches et maigres posaient sur les genoux, comme celle de certaines idoles égyptiennes. Cependant il y avait encore une majesté royale dans cette morne figure qui personnifiait la France, et en qui se figeait le généreux sang de Henri IV.
La voiture passa comme un éblouissement, suivie d’un gros de cavaliers qui fermaient l’escorte. Sigognac resta tout rêveur de cette apparition. En son imagination naïve, il se représentait le roi comme un être surnaturel, rayonnant dans sa puissance au milieu d’un soleil d’or et de pierreries, fier, splendide, triomphal, plus beau, plus grand, plus fort que tous les autres ; et il n’avait vu qu’une figure triste, chétive, ennuyée, souffreteuse, presque pauvre d’aspect, dans un costume sombre comme le deuil, et ne paraissant pas s’apercevoir du monde extérieur, occupée qu’elle était de quelque lugubre rêverie. « Eh quoi ! se disait-il en lui-même, voilà le roi, celui en qui se résument tant de millions d’hommes, qui trône au sommet de la pyramide, vers qui tant de mains se tendent d’en bas suppliantes, qui fait taire ou gronder les canons, élève ou abaisse, punit ou récompense, dit « grâce » s’il le veut, quand la justice dit « mort », et peut changer d’un mot une destinée ! Si son regard tombait sur moi, de misérable je deviendrais riche, de faible puissant ; un homme inconnu se développerait salué et flatté de tous. Les tourelles ruinées de Sigognac se relèveraient orgueilleusement, des domaines viendraient s’ajouter à mon patrimoine rétréci. Je serais seigneur du mont et de la plaine ! Mais comment penser que jamais il me découvre dans cette fourmilière humaine qui grouille vaguement à ces pieds et qu’il ne regarde pas ? Et quand même il m’aurait vu, quelle sympathie peut-il se former entre nous ? »
Ces réflexions, et beaucoup d’autres qu’il serait trop long de rapporter, occupaient Sigognac, qui marchait silencieusement à côté de son compagnon. Hérode respecta cette rêverie, se divertissant à regarder les équipages aller et venir. Puis il fit observer au Baron qu’il allait être midi, et qu’il était temps de diriger l’aiguille de la boussole vers le pôle de la soupe, rien n’étant pire qu’un dîner froid, si ce n’est un dîner réchauffé.
Sigognac se rendit à ce raisonnement péremptoire, et ils reprirent le chemin de leur auberge. Rien de particulier n’avait eu lieu en leur absence. Il ne s’était passé que deux heures. Isabelle, tranquillement assise à table devant un potage étoilé de plus d’yeux que le corps d’Argus, accueillit son ami avec son doux sourire habituel en lui tendant sa blanche main. Les comédiens lui adressèrent des questions badines ou curieuses sur son excursion à travers la ville, lui demandant s’il possédait encore son manteau, son mouchoir et sa bourse. À quoi Sigognac répondit joyeusement par l’affirmative. Cette aimable causerie lui fit bientôt oublier ses sombres préoccupations, et il en vint à se demander en lui-même s’il n’était pas la dupe d’une imagination hypocondriaque qui ne voyait partout qu’embûches.
Il avait raison cependant, et ses ennemis, pour quelques tentatives avortées, ne renonçaient point à leurs noirs projets. Mérindol, menacé par le duc d’être rendu aux galères d’où il l’avait tiré s’il ne le défaisait de Sigognac, se résolut à requérir l’aide d’un brave de ses amis, à qui nulle entreprise ne répugnait, quelque hasardeuse qu’elle fût, si elle était bien payée. Il ne se sentait pas de force à venir à bout du Baron, qui d’ailleurs le connaissait maintenant, ce qui en rendait l’approche difficile, vu qu’il était sur ses gardes.
Mérindol alla donc à la recherche de ce spadassin qui demeurait place du Marché-Neuf, près du Petit-Pont, endroit peuplé principalement de bretteurs, filous, tireurs de laine et autres gens de mauvaise vie.
Avisant parmi les hautes maisons noires, qui s’épaulaient comme ivrognes ayant peur de tomber, une plus noire, plus délabrée, plus lépreuse encore que les autres, dont les fenêtres, débordant d’immondes guenilles, ressemblaient à des ventres ouverts laissant couler leurs entrailles, il s’engagea dans l’allée obscure qui servait d’entrée à cette caverne. Bientôt le jour venant de la rue s’éteignit, et Mérindol, tâtant les murailles suantes et visqueuses comme si des limaçons les eussent engluées de leur bave, trouva parmi l’ombre la corde tenant lieu de rampe à l’escalier, corde qu’on pouvait croire détachée d’un gibet et suiffée de graisse humaine. Il se hissa comme il put par cette échelle de meunier, trébuchant à chaque pas sur les bosses et callosités qu’avait formées à chaque marche la vieille boue entassée là, couche à couche, depuis le temps où Paris s’appelait Lutèce.
Cependant, à mesure que Mérindol avançait dans son ascension périlleuse, les ténèbres se faisaient moins intenses. Une lueur blafarde et brouillée pénétrait à travers les vitres jaunes des jours de souffrance pratiqués pour éclairer l’escalier, et qui donnaient sur une cour noire et profonde comme un puits de mine. Enfin, il arriva au dernier étage à demi suffoqué par les vapeurs méphitiques s’exhalant des plombs. Deux ou trois portes s’ouvraient sur le palier dont le plafond en plâtre sale était enjolivé d’arabesques obscènes, de tire-bouchons et de mots plus que rabelaisiens tracés par la fumée des chandelles, fresques bien dignes d’une pareille bicoque.
L’une de ces portes était entre-bâillée. Mérindol la poussa d’un coup de pied, ne voulant y toucher de la main, et pénétra sans plus de cérémonie dans l’unique chambre composant le Louvre du bretteur Jacquemin Lampourde.
Une âcre fumée lui piqua les yeux et le gosier, si bien qu’il se prit à tousser comme un chat qui avale des plumes en croquant un oiseau, et qu’il se passa bien deux minutes avant qu’il pût parler. Profitant de la porte ouverte, la fumée se répandit sur le palier, et le brouillard devenant moins épais, le visiteur put discerner à peu près l’intérieur de la chambre.
Ce repaire mérite une description particulière, car il est douteux que l’honnête lecteur ait jamais mis le pied dans un taudis pareil, et il ne saurait se faire l’idée d’un tel dénûment.
Le bouge était meublé principalement de quatre murs le long desquels les infiltrations du toit avaient dessiné des îles inconnues et des fleuves qu’on ne rencontre en aucune carte géographique. Aux endroits à portée de la main, les locataires successifs du taudis s’étaient amusés à graver au couteau leurs noms incongrus, baroques ou hideux, par suite de ce penchant qui pousse les plus obscurs à laisser une trace de leur passage en ce monde. À ces noms souvent était accolé un nom de femme, Iris de carrefour, que surmontait un cœur percé d’une flèche semblable à une arête de poisson. D’autres, plus artistes, avec un bout de charbon retiré des cendres, avaient essayé de croquer quelque profil grotesque, une pipe entre les dents, ou quelque pendu tirant la langue et gambadant au bout d’une potence.
Sur le bord de la cheminée, où fumaient en bavant les branches d’un cotret volé, s’entassait dans la poussière un monde d’objets bizarres : une bouteille ayant, plantée dans le goulot, une chandelle à demi consumée, dont le suif avait coulé en larges nappes sur le verre, vrai flambeau d’enfant prodigue et de biberon ; un cornet de tric-trac, trois dés plombés, les Heures de Robert Besnières, à l’usage du lansquenet, un fagot de bouts de vieilles pipes, un pot en grès à mettre du pétun, un chausson renfermant un peigne édenté, une lanterne sourde arrondissant sa lentille comme une prunelle d’oiseau de nuit, des paquets de clefs, sans doute fausses, car il n’y avait en la chambre aucun meuble à ouvrir, un fer à relever la moustache, un angle de miroir au tain rayé comme par les griffes d’un diable, où l’on ne pouvait se voir qu’un œil à la fois, encore ne fallait-il pas que cet œil ressemblât à celui de Junon, qu’Homère appelle Βοῶπις et mille autres brimborions fastidieux à décrire.
En face de la cheminée, sur un pan de muraille moins humide que les autres et tendu d’ailleurs d’un lambeau de serge verte, rayonnait un faisceau d’épées soigneusement fourbies, d’une trempe à l’épreuve et portant sur leur acier la marque des plus célèbres armuriers d’Espagne et d’Italie. Il y avait là des lames à deux tranchants, des lames triangulaires, des lames évidées au milieu pour laisser égoutter le sang ; des dagues à large coquille, des coutelas, des poignards, des stylets et autres armes de prix dont la richesse faisait un singulier contraste avec le délabrement du bouge. Pas une tache de rouille, pas un grain de poussière ne les souillaient, c’étaient les outils du tueur, et dans un arsenal princier ils n’eussent pas été mieux entretenus, frottés d’huile, épongés de laine et conservés en leur état primitif. On eût dit qu’ils sortaient tout frais émoulus de la boutique. Lampourde, si négligent pour le reste, y mettait son amour-propre et sa curiosité. Cette recherche, quand on pensait au métier qu’il faisait, prenait un caractère horrible, et sur ces fers si bien polis, des reflets rouges semblaient flamboyer.
De sièges, il n’y en avait point, et l’on était libre de se tenir debout pour grandir, à moins qu’on ne préférât, si l’on ne voulait ménager la semelle de ses souliers, s’asseoir sur un vieux panier défoncé, une malle, ou un étui de luth qui traînait dans un coin.
La table se composait d’un volet abattu sur deux tréteaux. Elle servait aussi de lit. Après avoir fait carousse, le maître du logis s’y allongeait et, prenant le coin de la nappe, qui n’était autre que la panne de son manteau, dont il avait vendu le dessus pour se doubler la panse, il faisait demi-tour du côté de la muraille pour ne plus voir les bouteilles vides, spectacle singulièrement mélancolique aux ivrognes.
C’est dans cette position que Mérindol trouva Jacquemin Lampourde ronflant comme la pédale d’un tuyau d’orgue, bien que toutes les horloges des environs eussent sonné quatre heures de l’après-midi.
Un énorme pâté de venaison, qui montrait dans ses ruines vermeilles des marbrures de pistaches, gisait éventré sur le carreau, et plus qu’à moitié dévoré, comme un cadavre attaqué des loups au fond d’un bois, en compagnie d’un nombre fabuleux de flacons dont on avait sucé l’âme, et qui n’étaient plus que des fantômes de bouteilles, des apparences creuses bonnes à faire du verre cassé.
Un compagnon, que Mérindol n’avait pas aperçu d’abord, dormait à poings tendus sous la table, tenant encore au bec, entre ses dents, le tuyau cassé d’une pipe, dont le fourneau avait roulé à terre tout bourré d’un pétun qu’en son ivresse il avait oublié d’allumer.
« Hé, Lampourde ! dit l’estafier de Vallombreuse, c’est assez dormir comme cela ; ne me regarde pas avec ces yeux plus ronds que billes. Je ne suis point un commissaire ou un sergent qui te vient quérir pour te mener au Châtelet. Il s’agit d’une affaire importante : tâche de repêcher ta raison noyée au fond des pots, et de m’écouter. »
Le personnage ainsi interpellé se souleva avec une lenteur somnolente, se mit sur son séant, développa, en s’étirant, de longs bras, dont les poings touchaient presque aux deux murs de la chambre, ouvrit une bouche immense dentée de crocs pointus, et, se tordant la mâchoire, dessina un bâillement formidable, semblable au rictus d’un lion ennuyé, le tout accompagné de gloussements inarticulés et gutturaux.
Ce n’était point un Adonis que Jacquemin Lampourde, bien qu’il se prétendît favorisé des femmes autant que pas un, et même, à l’entendre, des plus hautes et mieux situées. Sa grande taille dont il tirait fierté, ses maigres jambes héronnières, son échine efflanquée, sa poitrine osseuse et cardinalisée à la boisson, qu’on voyait en ce moment par sa chemise entr’ouverte, ses bras de singe assez longs pour qu’il pût nouer ses jarretières sans presque se baisser, ne composaient pas un physique bien agréable ; quant à sa figure, un nez prodigieux qui rappelait celui de Cyrano de Bergerac, prétexte de tant de duels, y occupait la place la plus importante. Mais Lampourde s’en consolait avec l’axiome populaire : « Jamais grand nez n’a gâté visage. » Les yeux, quoique brouillés encore d’ivresse et de sommeil, avaient dans leurs prunelles de froids éclairs annonçant le courage et la résolution. Sur les joues décharnées deux ou trois rides perpendiculaires, pareilles à des coups d’épée, dessinaient leurs lignes rigides qui n’étaient pas précisément des nids d’amours. Une tignasse de cheveux noirs fort emmêlée pleuvait autour de cette physionomie bonne à sculpter sur un manche de violon et dont personne cependant n’avait envie de se moquer, tant l’expression en était inquiétante, narquoise et féroce.
« Que le Maulubec trousse l’animal qui me vient ainsi troubler en mes joies et patauger parmi mes rêves anacréontiques ! J’étais heureux ; la plus belle princesse de la terre m’accueillait gracieusement. Vous avez fait envoler mon songe.
— Trêve de billevesées, fit Mérindol avec impatience, prête-moi deux minutes ton ouïe et ton attention.
— Je n’écoute personne quand je suis gris, répondit majestueusement Jacquemin Lampourde en s’étayant sur le coude. D’ailleurs j’ai de l’argent, beaucoup d’argent. Nous avons cette nuit détroussé un mylord anglais tout cousu de pistoles, je suis en train de manger et de boire ma part. Mais avec un petit tour de lansquenet ce sera bientôt fini. À ce soir donc les affaires sérieuses. Trouvez-vous à minuit sur le terre-plein du Pont-Neuf, au pied du cheval de bronze. J’y serai, frais, limpide, alerte, jouissant de tous mes moyens. Nous accorderons nos flûtes et conviendrons des sommes, lesquelles doivent être considérables, car j’aime à croire qu’on ne dérange pas un brave comme moi pour des friponneries subalternes, des vols insignifiants ou autres menues peccadilles. Décidément le vol m’ennuie, je ne fais plus que l’assassinat, c’est plus noble. On est un carnassier léonin, et non une bête de rapine. S’il s’agit de tuer, je suis votre homme, et encore faut-il que l’attaqué se défende. Les victimes sont si lâches parfois que cela me dégoûte. Un peu de résistance donne du cœur à l’ouvrage.
— Oh ! pour cela sois tranquille, répondit Mérindol avec un mauvais sourire. Tu trouveras à qui parler.
— Tant mieux, fit Jacquemin Lampourde, il y a longtemps que je ne me suis escrimé avec quelqu’un de ma force. Mais en voilà assez. Sur ce, bonsoir, et laissez-moi dormir. »
Mérindol parti, Jacquemin Lampourde essaya de se rendormir, mais en vain. Le sommeil interrompu ne revint pas. Le bretteur se leva, secoua rudement le compagnon qui ronflait sous la table et tous deux s’en allèrent dans un tripot où se jouaient le lansquenet et la bassette. L’assistance était composée de plumets, de spadassins, de filous, de laquais, de clercs, de quelques bourgeois naïfs conduits là par des filles, pauvres pigeons destinés à être plumés vifs. On n’entendait que le bruit des dés roulant dans le cornet et le froissement des cartes battues, car les joueurs sont d’ordinaire silencieux, sauf, en cas de perte, quelques interjections blasphématoires. Après les alternatives de chance et de guignon, le vide, duquel la nature et l’homme surtout ont horreur, fut hermétiquement pratiqué dans les pochettes de Lampourde. Il voulut jouer sur parole, mais ce n’était pas une monnaie qui eût cours en ce lieu, où les joueurs, en recevant leur gain, mordaient les pièces par manière d’éprouvette, pour voir si les louis n’étaient point en plomb doré et les testons en étain à fondre des cuillères. Force lui fut de se retirer nu comme un petit saint Jean, après être entré gros seigneur et remuant les pistoles à pleine main !
« Ouf ! fit-il quand l’air frais de la rue le frappa au visage et lui rendit son sang-froid, me voilà débarrassé ; c’est drôle comme l’argent me grise et m’abrutit ! Je ne m’étonne plus que les traitants soient si bêtes. Maintenant que je n’ai plus le sol, je me sens plein d’esprit ; les idées bourdonnent autour de ma cervelle comme abeilles autour d’une ruche. De Laridon je redeviens César ! Mais voici que le clocheteur de la Samaritaine martèle douze heures ; Mérindol doit m’attendre devant le roi de bronze. »
Et il se dirigea vers le Pont-Neuf. Mérindol était à son poste, occupé à regarder son ombre au clair de lune. Les deux spadassins, ayant bien regardé autour d’eux pour voir si personne ne pouvait les entendre, parlèrent cependant à voix basse pendant assez longtemps. Ce qu’ils dirent, nous l’ignorons, mais en quittant l’agent du duc de Vallombreuse, Lampourde faisait sonner de l’or dans ses poches avec une impudence qui montrait combien il était redouté sur le Pont-Neuf.
XII LE RADIS COURONNÉ
En quittant Mérindol, une incertitude travaillait Jacquemin Lampourde, et lorsqu’il fut arrivé au bout du Pont-Neuf, il s’arrêta et demeura quelque temps perplexe comme l’âne de Buridan entre ses deux mesures d’avoine, ou, si cette comparaison ne vous plaît point, comme un fer entre deux aimants d’égale force. D’une part le lansquenet exerçait sur lui une attraction impérieuse avec son tintement lointain de pièces d’or ; de l’autre le cabaret se présentait orné de séductions non moindres, faisant sonner son carillon de pots. Embarrassante alternative ! Bien que les théologiens fassent du libre arbitre la plus belle prérogative de l’homme, Lampourde, maîtrisé par deux penchants irrésistibles, car il était aussi joueur qu’ivrogne, et aussi ivrogne que joueur, ne savait réellement à quoi se décider. Il fit trois pas vers le tripot ; mais les bouteilles pansues, couvertes de poussière, drapées de toiles d’araignée, coiffées d’un rouge casque de cire, apparurent à son imagination sous un rayon si vif qu’il en fit trois pas vers le cabaret. Alors le Jeu agita fantastiquement à ses oreilles un cornet plein de dés plombés, et lui arrondit devant les yeux un demi-cercle de cartes biseautées, diapré comme une queue de paon, vision enchanteresse qui lui cloua les pieds au sol.
« Ah çà ! est-ce que je vais rester là planté comme une idole, se dit à lui-même le bretteur impatienté de ses propres tergiversations ; je dois avoir l’air d’un franc viédaze regardant voler des coquecigrues, avec ma mine ahurie et quidditative. Pardieu ! si je n’allais ni au cabaret ni au tripot, et rendais visite à ma déesse, à mon Iris, à la nonpareille beauté qui me retient en ses lacs. Mais peut-être, à cette heure, sera-t-elle occupée à quelque bal ou festin nocturne, hors de son logis. Et d’ailleurs la volupté amollit le courage, et les plus grands capitaines se sont repentis de s’être trop adonnés aux femmes. Témoin Hercule avec sa Déjanire, Samson avec sa Dalila, Marc-Antoine avec sa Cléopâtre, sans compter les autres dont je ne me souviens pas, car on a cueilli bien des fois les prunes depuis que j’ai fait mes classes. Donc, renonçons à cette fantaisie lascive et vitupérable. Mais que faire cependant entre ces deux charmants objets ? Qui choisit l’un s’expose à regretter l’autre. »
En minutant ce monologue, Jacquemin Lampourde, les mains plongées dans ses poches, le menton appuyé sur sa fraise de manière à retrousser sa barbiche, semblait pousser des racines entre les pavés et se pétrifier en statue, comme cela arrive à plus d’un compagnon aux Métamorphoses d’Ovide. Tout à coup il fit un soubresaut si brusque qu’un bourgeois attardé qui passait par là s’en émut de peur et hâta le pas, croyant qu’il allait l’assaillir et à tout le moins lui tirer la laine. Lampourde n’avait aucune intention de détrousser ce nigaud, qu’en sa rêverie distraite il ne voyait même point ; mais une idée triomphante venait de lui traverser la cervelle. Ses incertitudes étaient finies.
Il tira vivement un doublon de sa poche, le jeta en l’air après avoir dit : « Pile pour le cabaret, face pour le tripot ! »
La pièce pirouetta plusieurs fois, et, ramenée à terre par sa pesanteur, retomba sur un pavé, faisant luire sa paillette d’or sous le rayon d’argent qui s’échappait de la lune, en ce moment débarrassée de tout nuage. Le bretteur s’agenouilla pour déchiffrer l’oracle rendu par le hasard. La pièce avait répondu pile à la question posée. Bacchus l’emportait sur la Fortune.
« C’est bien, je me griserai », dit Lampourde en remettant le doublon, dont il essuya la boue, en son escarcelle profonde comme l’abîme, étant destinée à engloutir beaucoup de choses.
Et, faisant de grandes enjambées, il se dirigea vers le cabaret du Radis couronné, sanctuaire habituel de ses libations au dieu de la vigne. Le Radis couronné présentait à Lampourde cet avantage d’être situé à l’angle du Marché-Neuf, à deux pas de son logis qu’il regagnait en quelques zigzags lorsqu’il s’était mis du vin jusqu’au nœud de la gorge, à partir de la semelle de ses bottes.
C’était bien le plus abominable bouge qu’on pût imaginer. Des piliers trapus, englués d’un rouge sanguinolent et vineux, supportaient l’énorme poutre qui lui servait de frise et dont les rugosités affectaient de certaines formes indiquant d’anciennes sculptures à demi effacées par le temps. Avec beaucoup d’attention on parvenait à y démêler un enroulement de ceps et de pampres, à travers lesquels gambadaient des singes tirant des renards par la queue. Sur le claveau de la porte figurait un énorme radis au naturel, feuillé de sinople et sommé d’une couronne d’or, le tout fort terni, qui depuis des générations de buveurs servait d’enseigne et de désignation au cabaret.
Les baies formées par l’espacement des piliers étaient closes, en ce moment, de volets à lourdes ferrures capables de soutenir un siège, mais non si hermétiquement joints qu’ils ne laissassent filtrer des raies de lumière rougeâtre, et s’échapper une sourde rumeur de chansons et de querelles ; ces lueurs, s’allongeant sur le pavé miroité de boue, produisaient un effet étrange dont Lampourde ne sentit pas le côté pittoresque, mais qui lui indiqua qu’il y avait encore nombreuse compagnie au Radis couronné.
Heurtant la porte avec le pommeau de son épée, le bretteur, par le rhythme des coups qu’il frappa, se fit reconnaître pour un habitué de la maison, et l’huis s’entre-bâilla afin de lui livrer passage.
La salle où se tenaient les buveurs avait assez l’air d’une caverne. Elle était basse, et la maîtresse poutre qui traversait le plafond, ayant fait ventre sous le tassement des étages supérieurs, semblait près de rompre, encore qu’elle fût solide à porter un beffroi, pareille en cela à la tour de Pise ou des Asinelli de Bologne qui penche toujours et ne tombe jamais. Les fumées des pipes et des chandelles avaient rendu le plafond aussi noir que l’intérieur des cheminées où l’on prépare les harengs-saurs, les boutargues et les jambons. Anciennement les murs avaient été peints d’une couleur rouge, encadrée de sarments et brindilles de vigne, par la brosse de quelque décorateur italien venu en France à la suite de Catherine de Médicis. La peinture s’était conservée dans le haut de la salle, quoique bien assombrie et ressemblant plus à des plaques de sang figé qu’à cette réjouissante teinte écarlate dont elle devait briller en sa fleur de nouveauté. L’humidité, le frottement des dos, la crasse des têtes qui s’y appuyaient en avaient gâté et détruit tout le bas, où le plâtre apparaissait sale, éraillé et nu. Jadis le cabaret avait été mieux hanté ; mais peu à peu, aux courtisans et aux capitaines, les mœurs devenant plus délicates, s’étaient substitués des brelandiers, des aigrefins, des coupe-bourses et des coupe-jarrets, toute une clientèle de truands hasardeux qui avaient donné leur empreinte horrible au bouge, et fait de la gaie taverne un repaire sinistre. Un escalier de bois conduisant à une galerie où s’ouvraient les portes de réduits si bas, qu’on n’y pénétrait qu’en rentrant les cornes et la tête comme un limaçon, occupait la paroi qui faisait face à l’entrée. Sous la cage de l’escalier, à l’ombre de la soupente, quelques futailles, les unes pleines, les autres en vidange, étaient disposées dans une symétrie plus agréable aux ivrognes que toute autre sorte d’ornement. Dans la cheminée à grande hotte, flambaient des fagots de bourrée dont les bouts brûlaient jusque sur le plancher, qui, n’étant fait que d’un carrelage de vieilles briques, ne courait pas risque d’incendie. Ce feu illuminait de ses reflets l’étain d’un comptoir placé vis-à-vis et où trônait le cabaretier, derrière un rempart de pots, de pintes, de bouteilles et de brocs. Sa vive lueur, éteignant les auréoles jaunes des chandelles qui grésillaient dans la fumée, faisait danser le long des murailles les ombres des buveurs dessinées en caricatures, avec des nez extravagants, des mentons de galoche, des toupets de Riquet à la houppe et des déformations aussi bizarres que celles des Songes drolatiques de maître Alcofribas Nasier. Ce sabbat de découpures noires, s’agitant et fourmillant derrière les figures réelles, semblait s’en moquer et en faire spirituellement la parodie. Les habitués du bouge, assis sur des bancs, s’accoudaient sur des tables dont le bois tailladé d’estafilades, chamarré de noms gravés au couteau, tatoué de brûlures, était gras de sauces et de vins répandus ; mais les manches qui l’essuyaient ne pouvaient pour la plupart être salies, quelques-unes même étant percées au coude n’y compromettaient que la chair du bras qu’elles étaient censées revêtir. Éveillées au tintamarre du cabaret, deux ou trois poules, Lazares emplumés, qui à cette heure eussent dû être juchées sur leur perchoir, s’étaient glissées dans la salle par une porte communiquant avec la cour, et picoraient sous les pieds et entre les jambes des buveurs les miettes tombées du festin.
Quand Jacquemin Lampourde entra au Radis couronné, le plus triomphant vacarme régnait dans l’établissement. Des gaillards à mine truculente, tendant leurs pots vides, frappaient sur les tables des coups de poing à tuer des bœufs et qui faisaient trembler les suifs emmanchés dans des martinets de fer. D’autres criaient « tope et masse » en répondant à des rasades. Ceux-ci accompagnaient une chanson bachique, hurlée en chœur avec des voix aussi lamentablement fausses que celles de chiens hurlant à la lune, d’un cliquetis de couteau sur les côtes de leurs verres et d’un remuement d’assiettes tournées en meule. Ceux-là inquiétaient la pudeur des Maritornes, qui, les bras élevés au-dessus de la foule, portaient des plats de victuailles fumantes et ne pouvaient se défendre contre leurs galantes entreprises, tenant plus à conserver leur plat que leur vertu. Quelques-uns pétunaient dans de longues pipes de Hollande et s’amusaient à souffler de la fumée par les naseaux.
Il n’y avait pas que des hommes dans cette cohue, le beau sexe y était représenté par quelques échantillons assez laids ; car le vice se permet parfois de n’avoir pas le nez mieux fait que la vertu. Ces Philis, dont le premier venu, moyennant la pièce ronde, pouvait être le Tircis ou le Tityre, se promenaient par couples, s’arrêtant aux tables, et buvaient comme colombes familières en la coupe de chacun. Ces copieuses lampées, jointes à la chaleur du lieu, faisaient leurs joues cramoisies sous le rouge de brique dont elles étaient enluminées, en sorte qu’elles semblaient des idoles peintes à deux couches. Des cheveux faux ou vrais, tournés en accroche-cœurs, étaient plaqués sur leurs fronts luisants de céruse ou, calamistrés au fer, allongeaient leurs spirales jusque sur des poitrines largement découvertes et passées au badigeon, non sans quelque petite veine d’azur dessinée en leurs blancheurs postiches. Leurs ajustements affectaient une braverie mignarde et galante. Ce n’était que rubans, plumes, broderies, galons, ferrets, aiguillettes, couleurs vives ; mais il était aisé de voir que ce luxe, fait pour la montre, n’avait rien de réel et sentait la friperie : les perles n’étaient que verre soufflé, les bijoux d’or que cuivre, les robes de soie que vieilles jupes retournées et reteintes ; mais ces élégances de mauvais aloi suffisaient à éblouir les yeux avinés des compagnons réunis en ce bouge. Quant à l’odeur, si ces dames ne flairaient pas la rose, elles sentaient le musc comme un terrier de putois, seule odeur assez forte pour dominer les infectes exhalaisons du taudis, et qu’on trouvait par comparaison plus suave que baume, ambroisie et benjoin. Quelquefois un plumet échauffé de luxure et de boisson faisait asseoir sur son genou une de ces beautés peu farouches, et lui chuchotait à l’oreille, dans un gros baiser, des propositions anacréontiques reçues avec des rires affectés et un « non » qui voulait dire « oui » ; puis, au long de l’escalier, on voyait des groupes qui montaient, l’homme le bras sur la taille de la femme, la femme se retenant à la rampe et faisant de petites façons enfantines, car même en la débauche la plus abandonnée il faut encore quelques semblants de pudeur. D’autres redescendaient la mine confuse, tandis que leur Amaryllis de rencontre faisait bouffer sa jupe de l’air le plus détaché du monde.
Lampourde, habitué de longue main à ces mœurs qui, d’ailleurs, lui paraissaient naturelles, ne prêtait aucune attention au tableau dont nous venons de tirer un crayon rapide. Assis devant une table, le dos appuyé au mur, il regardait d’un œil plein de tendresse et de concupiscence une bouteille de vin des Canaries qu’une servante venait d’apporter, une bouteille antique et recommandable, de derrière les fagots et du cas réservé aux goinfres et biberons émérites. Quoique le bretteur fût seul, deux verres avaient été placés sur la table, car on savait son horreur pour l’ingurgitation solitaire des liquides, et d’un moment à l’autre un compagnon de beuverie pouvait lui survenir. En attendant ce convive fortuit, Lampourde élevait lentement, à la hauteur de sa visée, le verre effilé de patte et tourné en clochette de liseron où brillait, pailletée d’un point lumineux, la blonde et généreuse liqueur. Puis, ayant satisfait le sens de la vue en admirant cette chaude couleur de topaze brûlée, il passait au sens de l’odorat, et, remuant le vin par une secousse ménagée qui lui imprimait une sorte de rotation, il en humait l’arome à narines aussi béantes que les fosses d’un dauphin héraldique. Restait le sens du goût. Les papilles du palais, convenablement excitées, s’imprégnaient d’une gorgée de ce nectar ; la langue la promenait autour des badigoinces et l’envoyait enfin au gosier avec un clappement approbatif. Ainsi maître Jacquemin Lampourde, au moyen d’un seul verre, flattait-il trois des cinq sens que l’homme possède, ce qui était le fait d’un épicurien consommé tirant des choses jusqu’au dernier suc et quintessence de plaisir qu’elles contiennent. Encore prétendait-il bien que le tact et l’ouïe pouvaient y avoir leur part de jouissance : le tact, par le poli, la netteté et la forme du cristal ; l’ouïe, par la musique, vibration et parfait accord qu’il rend lorsqu’on le choque avec le dos d’une lame ou qu’on promène circulairement ses doigts mouillés sur le bord du verre. Mais ce sont là paradoxes, billevesées et fantaisies d’un raffinement trop subtil, ne prouvant rien pour vouloir trop prouver, sinon le vicieux raffinement de ce maraud.
Notre bretteur était là depuis quelques minutes quand la porte du cabaret s’entr’ouvrit ; un quidam, vêtu de noir de la tête aux pieds, n’ayant de blanc que son rabat et un flot de linge qui lui bouffait au ventre, entre sa veste et son haut-de-chausses, fit son apparition dans l’établissement. Quelques broderies de jayet, à moitié défilées, avaient la velléité, non suivie d’effet, d’agrémenter le délabrement de son costume, dont la coupe cependant trahissait un reste d’ancienne élégance.
Ce personnage offrait la particularité d’avoir la face d’une blancheur blafarde comme si elle avait été saupoudrée de farine, et le nez aussi rouge qu’un charbon ardent. De petites fibrilles violettes le veinaient et témoignaient d’un culte assidu pour la Dive Bouteille. Le calcul de ce qu’il avait fallu de tonneaux de vin et de fiasques d’eau-de-vie avant de l’amener à cette intensité d’érubescence, effrayait l’imagination. Ce masque bizarre ressemblait à un fromage où l’on aurait planté une guigne. Pour achever la portraiture, il eût suffi de deux pépins de pomme à la place des yeux et d’une mince estafilade représentant la bouche fendue en tirelire. Tel était Malartic, l’ami de cœur, le Pylade, l’Euryale, le fidus Achates de Jacquemin Lampourde ; il n’était pas beau, certes, mais les qualités morales rachetaient bien chez lui ces petits désagréments physiques. Après Jacquemin, à l’endroit duquel il professait la plus profonde admiration, c’était la meilleure lame de Paris. Au jeu, il retournait le roi avec un bonheur que personne ne se permettait de trouver insolent ; il buvait toujours sans paraître jamais gris, et quoiqu’on ne lui connût point de tailleur, il était mieux fourni de manteaux que le courtisan le plus accommodé. Du reste, homme délicat à sa manière, ayant toutes les probités de la caverne, capable de se faire tuer pour soutenir un camarade et d’endurer, sans desserrer les dents, estrapade, brodequins, chevalet, même la question de l’eau, la plus tortionnaire pour un biberon de son calibre, plutôt que de compromettre sa bande par un mot indiscret. Un fort charmant sujet en son genre ! aussi jouissait-il de l’estime générale dans le monde où s’exerçait son industrie.
Malartic alla droit à la table de Lampourde, prit un escabeau, s’assit en face de son ami, empoigna silencieusement le verre plein qui semblait l’attendre et le vida d’un trait. Son système différait de celui de Jacquemin, mais n’en était pas moins efficace, comme le prouvait la pourpre cardinalesque de son nez. Au bout de la séance, les deux amis comptaient le même nombre de marques à la craie sur l’ardoise de l’hôtelier, et le bon père Bacchus, à cheval sur la barrique, leur souriait sans préférence comme à deux dévots de culte divers, mais d’égale ferveur. L’un dépêchait sa messe, l’autre la faisait durer ; mais toujours la messe était dite.
Lampourde, qui connaissait les mœurs du compagnon, lui remplit plusieurs fois son verre jusqu’au bord. Ce manège nécessita l’apparition d’une seconde bouteille, laquelle se trouva comme la première bientôt mise à sec ; celle-là fut suivie d’une troisième qui tint plus longtemps et fit plus de façons pour se rendre. Après quoi, pour reprendre haleine, les deux bretteurs demandèrent des pipes et se mirent à envoyer au plafond, à travers le brouillard condensé au-dessus de leurs têtes, de longs tire-bouchons de fumée pareils à ceux que les enfants mettent aux cheminées des maisons qu’ils griffonnent sur leurs livres et leurs cahiers d’étude. Après un certain nombre de bouffées aspirées et rendues, ils disparurent à l’instar des dieux d’Homère et de Virgile, dans un nuage où le nez de Malartic flamboyait seul comme un rouge météore.