Le Capitaine Fracasse (page 26)

Théophile Gautier · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Capitaine Fracasse · 40 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Enveloppés de cette brume, les deux compagnons isolés des autres buveurs commencèrent une conversation qu’il eût été dangereux que le Chevalier du Guet entendît ; heureusement le Radis couronné était un lieu sûr, aucune mouche n’eût osé s’y risquer, et la trappe de la cave se fût ouverte sous les pieds de l’exempt assez audacieux pour pénétrer dans ce repaire. Il n’en serait sorti que haché menu comme chair à pâté.

« Comment vont les affaires, disait Lampourde à Malartic avec le ton d’un marchand qui se renseigne sur le cours des denrées ; nous sommes dans une morte-saison. Le roi habite Saint-Germain où les courtisans le suivent. Cela fait du tort au commerce ; il n’y a plus à Paris que des bourgeois et des gens de peu ou de rien.

— Ne m’en parle pas ! répondit Malartic, c’est une indignité. L’autre soir j’arrête sur le Pont-Neuf un gaillard d’assez bonne apparence, je lui demande la bourse ou la vie ; il me jette sa bourse, il n’y avait que trois ou quatre pièces de six blancs, et le manteau qu’il me laissa n’était que de serge avec un galon d’or faux. Au lieu d’être le voleur j’étais le volé. Au tripot, on ne rencontre plus que des laquais, des clercs de procureurs ou des enfants précoces qui ont pris dans le tiroir paternel quelques pistoles pour venir tenter la fortune. En deux coups de cartes et trois coups de dés on en a vu la fin. Il est outrageux de déployer ses talents pour un si mince résultat ! Les Lucindes, les Dorimènes, les Cidalises, ordinairement si pitoyables aux braves, se refusent à payer les billets et les notes, encore que nous les rossions d’importance, sous prétexte que la cour n’étant plus ici, elles ne reçoivent ni régals ni cadeaux, et sont obligées pour vivre de mettre leurs nippes en gage. Sans un vieux cornard jaloux qui m’emploie à bâtonner les amants de sa femme, je n’aurais pas gagné ce mois-ci de quoi boire de l’eau, nécessité à laquelle nul dénûment ne me forcera, la mort perpendiculaire me semblant cent fois plus douce. On ne m’a pas commandé le moindre guet-apens, le plus léger rapt, le plus petit assassinat. En quel temps vivons-nous, mon Dieu ! Les haines mollissent, les rancunes s’en vont à vau-l’eau, le sentiment de la vengeance se perd ; on oublie les insultes comme les bienfaits ; le siècle embourgeoisé s’énerve et les mœurs deviennent d’une fadeur qui me dégoûte.

— Le bon temps est passé, répliqua Jacquemin Lampourde ; autrefois un grand aurait pris nos courages à son service. Nous l’aurions aidé en ses expéditions et besognes secrètes, maintenant il faut travailler pour le public. Cependant il y a encore quelques bonnes aubaines. »

Et en disant ces mots il agitait des pièces d’or dans sa poche. Cette sonnerie mélodieuse fit petiller étrangement l’œil de Malartic ; mais, bientôt son regard reprit son expression placide, l’argent d’un camarade étant chose sacrée ; il se contenta de pousser un soupir qui pouvait se traduire par ces mots : « Tu es bien heureux, toi ! »

« Je pense d’ici à peu, continua Lampourde, pouvoir te procurer du travail, car tu n’es pas paresseux à la besogne, et tu as bientôt fait de retrousser ta manche lorsqu’il s’agit de détacher une estocade ou de tirer un coup de pistolet. Homme d’ordre, tu exécutes les commandes qu’on te fait dans le délai voulu, et tu prends sur toi les risques de police. Je m’étonne que la Fortune ne soit point descendue de sa boule de verre devant ta porte ; il est vrai que cette guenippe, avec le mauvais goût ordinaire aux femmes, comble de ses faveurs un tas de freluquets et de béjaunes au détriment des gens de mérite. En attendant que la drôlesse ait un caprice pour toi, passons le temps à boire, papaliter, jusqu’à ce que le liège de nos semelles se gonfle. »

Cette résolution philosophique était trop incontestablement sage pour que le compagnon de Jacquemin y fît la moindre objection. Les deux bretteurs bourrèrent leurs pipes et remplirent leurs verres, s’accoudant à la table comme des gens qui s’établissent dans leur bien-être et ne veulent point qu’on les dérange de leur quiétude.

Ils en furent pourtant dérangés. Dans l’angle de la salle, une rumeur de voix s’élevait d’un groupe qui entourait deux hommes posant entre eux les conditions d’un pari à la suite de l’impossibilité chez l’un de croire à un fait avancé par l’autre, à moins de le voir de ses propres yeux.

Le groupe s’entr’ouvrit. Malartic et Lampourde, dont l’attention était éveillée, aperçurent un homme de moyenne taille, mais singulièrement alerte et vigoureux, hâlé de visage comme un More d’Espagne, les cheveux noués d’un mouchoir, vêtu d’un caban de couleur marron qui en s’entr’ouvrant permettait de voir un justaucorps de buffle et des chausses brunes ornées sur la couture d’un rang de boutons de cuivre en forme de grelots. Une large ceinture de laine rouge lui sanglait les reins, et il en avait tiré une navaja valencienne qui, ouverte, atteignait la longueur d’un sabre. Il en serra le cercle, en essaya la pointe avec le bout du doigt et parut satisfait de son examen, car il dit à son adversaire : « Je suis prêt », puis, avec un accent guttural, il siffla un nom bizarre que n’avaient jamais entendu les buveurs du Radis couronné, mais qui a déjà figuré plus d’une fois dans ces pages : « Chiquita ! Chiquita ! »

À la seconde appellation, une fillette maigre et hâve, endormie dans un coin sombre, se débarrassa de la cape dont elle s’était soigneusement entortillée et qui la faisait ressembler à un paquet de chiffons, s’avança vers Agostin, car c’était lui, et fixant sur le bandit ses grands yeux étincelants, avivés encore par une auréole de bistre, elle lui dit d’une voix grave et profonde qui contrastait avec son apparence chétive :

« Maître, que veux-tu de moi ? je suis prête à t’obéir ici comme sur la lande, car tu es brave et ta navaja compte bien des raies rouges. » Chiquita dit ces mots en langue eskuara ou patois basque, aussi inintelligible pour des Français que du haut allemand, de l’hébreu ou du chinois.

Agostin prit Chiquita par la main et la plaça debout contre la porte en lui recommandant de se tenir immobile. La petite, accoutumée à ces exercices, ne témoignait ni frayeur ni surprise ; elle restait là, les bras ballants, regardant devant elle avec une sérénité parfaite, tandis qu’Agostin placé à l’autre bout de la salle, un pied avancé, l’autre en retraite, balançait le long couteau dont le manche était appuyé sur son avant-bras.

Une double haie de curieux formait une sorte d’allée d’Agostin à Chiquita, et ceux des truands qui avaient la barrique proéminente la rentraient en retenant leur respiration, de peur qu’elle ne dépassât la ligne. Les nez en flûtes d’alambic se reculaient prudemment pour n’être pas tranchés au vol.

Enfin le bras d’Agostin se détendit comme un ressort, un éclair brilla et l’arme formidable alla se planter dans la porte juste au-dessus de la tête de Chiquita, sans lui couper un cheveu, mais avec une précision telle qu’il semblait qu’on eût voulu prendre la mesure de sa taille.

Quand la navaja passa en sifflant, les spectateurs n’avaient pu s’empêcher de baisser les yeux ; mais l’épaisse frange de cils de la jeune fille n’avait pas même palpité. L’adresse du bandit excita une rumeur admirative parmi ce public difficile. L’adversaire même qui avait douté que ce coup fût possible battit des mains plein d’enthousiasme.

Agostin détacha le couteau qui vibrait encore, retourna à son poste, et cette fois fit passer la lame entre le bras et le corps de Chiquita impassible. Si la pointe eût dévié de trois ou quatre lignes, elle arrivait en plein cœur. Bien que la galerie criât que c’était assez, Agostin recommença l’expérience de l’autre côté du buste pour montrer que son adresse ne devait rien au hasard.

Chiquita, enorgueillie par ces applaudissements qui s’adressaient autant à son courage qu’à la dextérité d’Agostin, promenait autour d’elle un regard de triomphe ; ses narines gonflées aspiraient l’air avec force, et dans sa bouche entr’ouverte, ses dents pures comme celles d’un animal sauvage, brillaient d’une blancheur féroce. L’éclat de sa denture, les paillettes phosphoriques de ses prunelles mettaient à son visage sombre, tanné par le grand air, trois points lumineux qui l’éclairaient. Ses cheveux incultes se tordaient autour de son front et de ses joues en longs serpents noirs, mal retenus par un ruban incarnadin que débordaient et cachaient çà et là les boucles rebelles. À son col, plus fauve que du cuir de Cordoue, luisaient comme des gouttes laiteuses les perles du collier qu’elle tenait d’Isabelle. Quant à son costume, il était changé sinon amélioré. Chiquita ne portait plus la jupe jaune serin brodée d’un perroquet, qui lui eût donné à Paris l’aspect par trop étrange et remarquable. Elle avait une courte robe bleu sombre, à petits plis froncés sur les hanches, et une sorte de veste ou brassière en bouracan noir que fermaient, à la naissance de la poitrine, deux ou trois boutons de corne. Ses pieds, habitués à fouler la bruyère fleurie et parfumée, étaient chaussés de souliers beaucoup trop grands pour elle, car le savetier n’en avait pu trouver d’assez petits en son échoppe. Ce luxe paraissait la gêner ; mais il avait bien fallu faire cette concession aux froides boues parisiennes. Elle était tout aussi farouche qu’à l’auberge du Soleil bleu, cependant on voyait qu’un plus grand nombre d’idées passaient à travers sa sauvagerie, et, dans l’enfant, déjà pointait quelque nuance de la jeune fille. Elle avait vu bien des choses depuis son départ de la lande, et de ces spectacles son imagination naïve gardait comme un éblouissement.

Elle regagna le coin qu’elle occupait et, s’enveloppant de sa mante, reprit son sommeil interrompu. L’homme qui avait perdu le pari paya les cinq pistoles, montant de l’enjeu, au compagnon de Chiquita. Celui-ci fit glisser les pièces dans sa ceinture et se rassit à sa table devant le broc à demi vidé qu’il acheva lentement, car n’ayant pas de logis déterminé, il préférait rester au cabaret à grelotter sous quelque arche de pont ou quelque porche de couvent en attendant le jour, si long à paraître en cette saison. Ce cas était celui de plusieurs autres pauvres diables qui ronflaient à poings fermés, les uns sur les bancs, les autres dessous, roulés dans leurs capes pour toute couverture. C’était un spectacle drôlatique que celui de toutes ces bottes qui s’allongeaient sur le parquet comme des pieds de corps morts après la bataille. Bataille, en effet, où les navrés de Bacchus gagnaient en chancelant quelque angle obscur, et la tête appuyée à la muraille, écorchaient piteusement le renard, moqués de leurs compagnons plus robustes d’estomac et versaient du vin au lieu de sang.

« Par la Sainsanbreguoy, dit Lampourde à Malartic, voilà un drôle qui n’est pas manchot, et que je note pour le retrouver au besoin en des expéditions difficiles. Ce coup de couteau à distance vaut mieux pour les sujets d’approche farouche qu’une pistolade qui fait du feu, de la fumée et du bruit et semble appeler les sergents à l’aide.

— Oui, répondit Malartic, c’est un joli travail et proprement exécuté ; mais si l’on manque son coup, on est désarmé et l’on reste quinaud. Pour moi, ce qui me charme en cet exercice et montre d’adresse périlleuse, c’est la bravoure de la jeune fille. Cette mauviette ! cela n’a pas deux onces de chair sur les os et cela loge dans l’étroite cage de sa maigre poitrine un vrai cœur de lion ou de héros antique. Elle me plaît d’ailleurs avec ses grands yeux charbonnés et fiévreux et sa mine tranquillement hagarde. Au milieu de ces outardes, tadornes, oies et autres oiseaux de basse-cour, elle a l’air d’un jeune faucon dans un poulailler. Je me connais en femmes, et je puis juger la fleur d’après le bourgeon. La Chiquita, comme l’appelle ce maraud basané, sera dans deux ou trois ans d’ici un morceau de roi…

— Ou de voleur, continua philosophiquement Jacquemin Lampourde. À moins que le sort ne concilie ces deux extrêmes en faisant de cette morena, comme disent les Espagnols, la maîtresse d’un filou et d’un prince. Cela s’est vu et ce n’est pas toujours le prince qu’on aime le plus, tant ces drôlesses ont la fantaisie coquine et déréglée. Mais laissons là ces discours superflus et venons aux choses sérieuses. J’aurais besoin peut-être, d’ici à peu, de quelques braves à tout poil pour une expédition qu’on me propose, non tant lointaine que celle des Argonautes au pourchas de la toison d’or.

— Belle toison ! fit Malartic le nez dans son verre dont le vin semblait grésiller et bouillir au contact de ce charbon ardent.

— Expédition assez compliquée et dangereuse, poursuivit le bretteur ; je suis chargé de supprimer un certain capitaine Fracasse, baladin de son métier, qui gêne à ce qu’il paraît les amours d’un fort grand seigneur. Pour ce travail, j’y suffirai bien tout seul ; mais il s’agit aussi d’organiser le rapt de la donzelle aimée à la fois du grand et de l’histrion, et qui sera disputée aux ravisseurs par sa compagnie ; dressons une liste d’amis solides et sans scrupules. Que te semble de Piquenterre ?

— Excellent ! répondit Malartic, mais il n’y faut pas compter. Il brandille à Montfaucon, au bout d’une chaîne de fer, en attendant que sa carcasse déchiquetée des oiseaux tombe en la fosse du gibet, sur les ossements des camarades qui l’ont précédé.

— C’est donc cela, dit Lampourde avec le plus beau sang-froid du monde, qu’on ne le voyait pas depuis quelque temps. Ce que c’est que la vie ! Un soir, vous faites tranquillement carousse avec un ami dans un cabaret d’honneur ; puis vous allez chacun de votre côté à vos petites affaires. Huit jours après quand vous demandez « que devient un tel, » on vous répond : « Il est pendu. »

— Hélas ! c’est comme cela, soupira l’ami de Lampourde en prenant une pose tragiquement élégiaque ou élégiaquement tragique ; ainsi que le dit le sieur de Malherbe en sa consolation à Duperrier :

Il était de ce monde où les meilleures choses

Ont le pire destin.

— Ne nous abandonnons pas à des pleurnichements féminins, dit le bretteur. Montrons un mâle et stoïque courage et continuons à marcher dans la vie, le chapeau enfoncé jusqu’au sourcil et le poing sur le rognon, défiant la potence qui, après tout, fors l’honneur, n’est pas beaucoup plus redoutable que le feu des canons, pierriers, coulevrines et bombardes qu’affrontent les soldats et capitaines, sans compter les mousquetades et l’arme blanche. À défaut de Piquenterre, qui doit être en la gloire près du bon larron, prenons Cornebœuf. C’est un gaillard râblé et trapu, bon pour les grosses besognes.

— Cornebœuf, répondit Malartic, est présentement en voyage le long des côtes barbaresques sous le commandement de Cadet la Perle. Le roi le tient en estime si particulière qu’il l’a fait blasonner d’une fleur de lis à l’épaule pour le retrouver partout au cas qu’il se perdît. Mais, par exemple, Piedgris, Tordgueule, La Râpée et Bringuenarilles sont libres et « a la disposicion de usted. »

— Ces noms me suffisent ; ils appartiennent à des braves et tu m’aboucheras avec eux lorsqu’il en sera temps. Sur ce, achevons cette quarte bouteille et tirons nos grègues d’ici. Le lieu commence à devenir plus méphitique que le lac Averne, au-dessus duquel les oiseaux ne peuvent voler sans tomber morts pour la malignité des exhalaisons. Cela sent le gousset, l’écafignon, le faguenas et le cambouis. L’air frais de la nuit nous fera du bien. À propos, où couches-tu ce soir ?

— Je n’ai point envoyé en avant mon fourrier préparer mes logis, répondit Malartic, et ma tente n’est dressée nulle part ; je pourrais frapper à l’hôtel de la Limace, mais j’y ai un mémoire long comme mon épée, et rien n’est plus désagréable à voir au réveil que la mine renfrognée d’un vieil hôte qui se refuse avec grognement à la moindre dépense nouvelle et réclame son dû, agitant une poignée de notes au-dessus de sa tête comme le sieur Jupin son foudre. L’apparition subite d’un exempt me serait moins maussade.

— Pur effet nerveux, faiblesse compréhensible, car chaque grand homme a la sienne, fit sentencieusement Lampourde ; mais puisqu’il te répugne de te présenter à la Limace, et que l’hôtel de la Belle-Étoile est un peu trop réfrigérant par l’hiver qui court, je t’offre l’hospitalité antique de mon taudis aérien et pour couche la moitié de mon tréteau.

— J’accepte, répondit Malartic, avec une reconnaissance bien sentie. Ô trois et quatre fois heureux le mortel qui a des lares et des pénates et peut faire asseoir à son foyer l’ami de son cœur ! »

Jacquemin Lampourde avait accompli la promesse qu’il s’était faite après la réponse de l’oracle en faveur du cabaret. Il était saoul comme grive en vendange ; mais personne n’était maître de sa boisson comme Lampourde. Il gouvernait le vin et le vin ne le gouvernait pas. Pourtant quand il se leva, il lui sembla que ses jambes pesaient comme saumons de plomb et s’enfonçaient dans le plancher. D’un vigoureux coup de jarret il détacha ses pieds alourdis et marcha résolûment vers la porte, la tête haute et tout d’une pièce. Malartic le suivit d’un pas assez ferme, car rien ne pouvait ajouter à son ivresse. Plongez en la mer une éponge saturée d’eau, elle n’en boira pas une goutte de plus. Tel était Malartic, à cette différence près que chez lui le liquide n’était pas eau, mais bien pur jus de sarment. La sortie des deux camarades s’effectua donc sans encombre, et ils parvinrent à se hisser, quoiqu’ils ne fussent pas des anges, par l’échelle de Jacob montant de la rue au grenier de Lampourde.

À cette heure, le cabaret présentait un aspect lamentablement ridicule. Le feu s’éteignait dans l’âtre. Les chandelles, qu’on ne mouchait plus, avaient un pied de nez, et leurs mèches balançaient de larges champignons noirs. Des stalactites de suif en coulaient le long des chandeliers où elles se figeaient en se refroidissant. La fumée des pipes, des haleines et des mets s’était condensée près du plafond en un épais brouillard ; le plancher, couvert de débris et de boue, aurait eu besoin pour le nettoyer qu’on y fît passer un fleuve comme dans les étables d’Augias. Les tables étaient jonchées de reliefs, de carcasses et d’os jamboniques qu’on eût dit déchiquetés par les crocs de mâtins charogneux. Çà et là quelque broc renversé pendant le tumulte d’une querelle épanchait un reste de vin, dont les gouttes tombant dans la mare rouge qu’elles avaient formée, semblaient les gouttes de sang d’une tête coupée reçues dans un bassin ; le bruit de leur chute, intermittent et régulier, scandait comme le tic-tac d’une horloge le ronflement des ivrognes.

Le petit More du Marché-Neuf frappa quatre heures. Le cabaretier, qui s’était assoupi, la tête appuyée sur ses bras en croix, s’éveilla, promena un regard inquisitif autour de la salle, et voyant que la consommation s’était ralentie, il appela ses garçons et leur dit : « Il se fait tard ; balayez-moi ces marauds et ces coquines avec les épluchures : aussi bien ils ne boivent plus ! » Les garçons brandirent leurs balais, jetèrent trois ou quatre seaux d’eau, et en moins de cinq minutes, à grand renfort de bourrades, le cabaret fut vidé dans la rue.

XIII DOUBLE ATTAQUE

Le duc de Vallombreuse n’était pas homme à négliger son amour plus que sa vengeance. S’il haïssait mortellement Sigognac, il avait pour Isabelle une de ces passions furieuses que surexcite le sentiment de l’impossible chez ces âmes hautaines et violentes habituées à ce que rien ne leur résiste. Triompher de la comédienne devenait la pensée dominante de sa vie ; gâté par les faciles victoires qu’il avait remportées en sa carrière galante, il ne pouvait s’expliquer cette défaite, et souvent il se disait, à travers les conversations, les promenades, les exercices au théâtre comme au temple, à la ville comme à la cour, pris d’un étonnement subit en sa rêverie profonde : « Comment se fait-il qu’elle ne m’aime pas ? »

En effet, cela était difficile à comprendre pour quelqu’un qui ne croyait pas à la vertu des femmes, et encore moins à celle des actrices. Il se demandait si la froideur d’Isabelle n’était pas un jeu concerté pour obtenir de lui davantage, rien n’allumant le désir comme ces pudicités feintes et mines de n’y vouloir toucher. Cependant la façon dédaigneuse dont elle avait renvoyé le coffret à bijoux placé dans sa chambre par Léonarde prouvait surabondamment qu’elle n’était pas de ces femmes qui marchandent pour se vendre plus cher. Des parures encore plus riches n’eussent pas produit meilleur effet. Puisque Isabelle n’ouvrait même pas les écrins, que servait qu’ils continssent des perles et des diamants à tenter une reine ? L’amour épistolaire ne l’eût pas touchée non plus, quelque élégance et passion que les secrétaires du jeune duc eussent pu mettre à peindre la flamme de leur maître. Elle ne décachetait pas les lettres. Ainsi prose et vers, tirades et sonnets n’auraient fait que mollir. D’ailleurs ces moyens langoureux, bons pour les galants transis, ne congruaient pas à l’humeur entreprenante de Vallombreuse. Il fit appeler dame Léonarde, avec laquelle il n’avait cessé d’entretenir des intelligences secrètes, étant toujours bon de maintenir un espion dans la place, même fût-elle imprenable. Parfois la garnison se relâche, et une poterne est bien vite ouverte, par quoi s’insinue l’ennemi.

Léonarde, par un escalier dérobé, fut introduite en la chambre particulière du duc, où il ne recevait que ses plus intimes amis et fidèles serviteurs. C’était une pièce de forme oblongue, revêtue d’une boiserie à pilastres cannelés d’ordre ionique, dont les entrecolonnements étaient occupés par des cadres ovales d’un goût luxuriant et touffu sculptés dans le bois plein et que semblaient suspendre à la corniche d’un haut relief des nœuds de rubans et des lacs d’amour dorés d’une ingénieuse complication. Ces médaillons renfermaient sous apparences de mythologies, telles que Flores, Vénus, Charites, Dianes, nymphes chasseresses et bocagères, les maîtresses du jeune duc, accoutrées à la grecque et montrant l’une sa gorge alabastrine, l’autre sa jambe faite au tour, celle-ci des épaules à fossettes, celle-là des charmes plus mystérieux avec un artifice si subtil qu’on eût dit des tableaux dus à la fantaisie du peintre plutôt que des portraits d’après le vif. Les plus prudes avaient cependant posé pour ces peintures qui étaient de Simon Vouet, célèbre maître du temps, croyant faire une faveur unique et ne s’imaginant pas former une galerie.

Au plafond creusé en conque était figurée une toilette de Vénus. La déesse se regardait du coin de l’œil, après avoir été attifée par ses nymphes, à un miroir que lui présentait un grand Cupidon hors de page à qui l’artiste avait donné les traits du duc, mais on voyait bien que son attention était plus pour l’Amour que pour le miroir. Des cabinets incrustés en pierres dures de Florence, bourrés de billets doux, de tresses de cheveux, de bracelets et de bagues et autres témoignages de passions oubliées ; une table de même matière où sur un fond de marbre noir se découpaient des bouquets de fleurs aux couleurs vives, muguetées par des papillons ailés de pierreries ; des fauteuils à pieds tournés en bois d’ébène couverts d’une brocatelle saumon ramagée d’argent, un épais tapis de Smyrne où peut-être s’étaient assises les sultanes, et rapporté de Constantinople par l’ambassadeur de France, composaient l’ameublement aussi riche que voluptueux de ce réduit, que Vallombreuse préférait aux appartements d’apparat et qu’il habitait d’ordinaire.

Le duc fit de la main un signe de condescendance à Léonarde et lui indiqua un placet pour s’asseoir. Léonarde était l’idéal de la douegna, et ce luxe frais et jeune faisait encore ressortir son teint de vieille cire jaune et sa laideur répulsive. Son costume noir passementé de jais, ses coiffes rabattues lui donnaient d’abord un aspect sévère et respectable ; mais le sourire équivoque qui se jouait dans les bouquets de poils obombrant les commissures de ses lèvres, le regard hypocritement luxurieux de ses yeux cerclés de rides brunes, l’expression basse, avide et servile de sa mine vous détrompaient bientôt et vous disaient que vous n’aviez pas devant vous une dame Pernelle, mais une dame Macette, de celles qui lavent les jeunes filles pour le sabbat et qui chevauchent le samedi un balai entre les jambes.

« Dame Léonarde, dit le duc rompant le silence, je vous ai fait venir, car je sais que vous êtes une personne fort experte aux choses d’amour pour les avoir pratiquées en votre jeune temps et servies en votre maturité, afin de me concerter avec vous sur les moyens de séduire cette farouche Isabelle. Une duègne qui a été jeune première doit connaître toutes les rubriques.

— Monsieur le duc, répondit la vieille comédienne d’un air de componction, fait beaucoup d’honneur à mes faibles lumières et ne peut douter de mon zèle à lui complaire en tout.

— Je n’en doute point, fit négligemment Vallombreuse ; mais, cependant, mes affaires n’en sont guère plus avancées. Que devient cette beauté revêche ? Est-elle toujours aussi entichée de son Sigognac ?

— Toujours, répliqua dame Léonarde en poussant un soupir. La jeunesse a de ces entêtements bizarres qui ne s’expliquent point. Isabelle, d’ailleurs, ne semble point pétrie dans le limon ordinaire. Aucune tentation ne mord sur elle, et dans le Paradis terrestre elle eût été femme à ne point écouter le serpent.

— Comment donc, s’écria le duc avec un mouvement de colère, ce damné Sigognac a-t-il pu se faire entendre de cette oreille si bien fermée aux propos des autres ? Possède-t-il quelque philtre, quelque amulette, quelque talisman ?

— Aucun, monseigneur, il était malheureux, et pour ces âmes tendres, romanesques et fières, consoler est le plus grand bonheur qui soit ; elles préfèrent donner à recevoir, et la pitié, les yeux humides de larmes, ouvre la porte à l’amour. C’est le cas d’Isabelle.

— Vous me dites des choses de l’autre monde ; être maigre, sans le sol, piteux, délabré, mal en point, ridicule, ce sont là, selon vous, des raisons d’être aimé ! les dames de la cour riraient bien d’une pareille doctrine.

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