Le Capitaine Fracasse (page 30)
Les débuts de la troupe avaient obtenu beaucoup de succès. La grâce pudique d’Isabelle, la verve étincelante de la Soubrette, la coquetterie élégante de Sérafine, l’extravagance superbe du capitaine Fracasse, l’emphase majestueuse du Tyran, les dents blanches et les gencives roses de Léandre, la bonhomie grotesque du Pédant, l’esprit madré de Scapin, la perfection comique de la Duègne produisaient le même effet à Paris qu’en province ; il ne leur manquait plus, ayant celle de la ville, que l’approbation de la cour, où sont les plus gens de goût et les plus fins connaisseurs ; il était question de les appeler même à Saint-Germain, car le roi, sur le bruit qui s’en faisait, les désirait voir ; ce qui réjouissait fort Hérode, chef et caissier de la compagnie. Souvent des personnes de qualité les demandaient pour donner la comédie en leur hôtel, à l’occasion de quelque fête ou régal, à des dames curieuses de voir ces acteurs qui balançaient ceux de l’hôtel de Bourgogne et de la troupe du Marais.
Aussi Hérode ne fut-il pas surpris, accoutumé qu’il était à semblables requêtes, lorsqu’un beau matin, à l’auberge de la rue Dauphine, se présenta une sorte d’intendant ou majordome, d’aspect vénérable comme l’ont ces serviteurs vieillis dans la domesticité des grandes maisons, qui demandait à lui parler de la part de son maître, le comte de Pommereuil, pour affaires de théâtre.
Ce majordome, vêtu de velours noir de la tête aux pieds, avait au cou une chaîne en or de ducats, des bas de soie et des souliers à larges cocardes, carrés du bout, un peu amples, comme il convient à un vieillard qui parfois a les gouttes. Un collet en forme de rabat étalait sa blancheur sur le noir du pourpoint, et relevait le teint de la face basanée par le grand air de la campagne où ressortaient, comme des touches de neige sur une antique sculpture, les sourcils, les moustaches et la barbiche. Ses longs cheveux tout chenus lui tombaient jusqu’aux épaules et lui donnaient la physionomie la plus patriarcale et la plus honnête. Ce devait être un de ces intendants dont la race est perdue, qui soignent la fortune de leur maître plus âprement que la leur propre, font des remontrances sur les dépenses folles et, aux époques des revers, apportent leurs minces épargnes pour soutenir la famille qui les a nourris en ses prospérités.
Hérode ne se pouvait lasser d’admirer la bonne mine et prud’homie de cet intendant, qui, l’ayant salué, lui dit avec paroles courtoises :
« Vous êtes bien cet Hérode qui gouverne, d’une main aussi ferme que celle d’Apollon, la troupe des Muses, cette excellente compagnie dont la renommée se répand par la ville, et en a déjà dépassé l’enceinte ; car elle est venue jusqu’au fond du domaine que mon maître habite.
— C’est moi qui ai cet honneur, répondit Hérode en faisant le salut le plus gracieux que lui permît sa mine rébarbative et tragique.
— Le comte de Pommereuil, reprit le vieillard, désirerait fort, pour divertir des hôtes d’importance, leur offrir la comédie en son château. Il a pensé que nulle troupe mieux que la vôtre ne remplirait ce but, et il m’envoie vous demander s’il vous serait possible d’aller donner une représentation à sa terre, qui n’est distante d’ici que de quelques lieues. Le comte, mon maître, est un seigneur magnifique qui ne regarde pas à la dépense, et à qui rien ne coûtera pour posséder votre illustre compagnie.
— Je ferai tout pour contenter un si galant homme, répondit le Tyran, encore qu’il nous soit difficile de quitter Paris, fût-ce pour quelques jours, au moment le plus vif de notre vogue.
— Trois journées suffiront bien, dit le majordome : une pour le voyage, l’autre pour la représentation, et la dernière pour le retour. Il y a au château un théâtre tout machiné où vous n’aurez qu’à poser vos décorations ; de plus, voici cent pistoles que le comte de Pommereuil m’a chargé de remettre entre vos mains pour les menus frais de déplacement ; vous en recevrez autant après la comédie, et les actrices auront sans doute quelque présent, bagues, épingles ou bracelets, à quoi est toujours sensible la coquetterie féminine. »
Joignant l’action aux paroles, l’intendant du comte de Pommereuil tira de sa poche une longue et pesante bourse, hydropique de monnaie, la pencha et en fit couler sur la table cent beaux écus neufs de l’éclat le plus engageant.
Le Tyran regardait ces pièces couchées les unes sur les autres, d’un air de satisfaction, en caressant sa large barbe noire. Quand il les eut assez contemplées, il les releva, les mit en pile, puis les jeta dans son gousset avec un geste d’acquiescement.
« Ainsi donc, dit l’intendant, vous acceptez, et je puis dire à mon maître que vous vous rendrez à son appel.
— Je suis à la disposition de Sa Seigneurie avec tous mes camarades, répondit Hérode ; maintenant désignez-moi le jour où doit avoir lieu la représentation et la pièce que M. le comte désire, afin que nous emportions les costumes et les accessoires nécessaires.
— Il serait bon, répondit l’intendant, que ce fût jeudi, car l’impatience de mon maître est grande ; quant à la pièce, il en laisse le choix à votre goût et commodité.
— L’Illusion comique, dit Hérode, d’un jeune auteur normand qui promet beaucoup, est ce qu’il y a de plus nouveau et de plus couru en ce moment.
— Va pour l’Illusion comique : les vers n’en sont point méchants et il y a un rôle de Matamore superbe.
— À présent, il ne reste plus qu’à nous indiquer, d’une façon précise à ce que nous ne puissions errer, les site et plantation du château avec le chemin à suivre pour y parvenir. »
L’intendant du comte de Pommereuil donna des renseignements si exacts et si détaillés qu’ils eussent suffi à un aveugle tâtant la terre de son bâton ; mais craignant sans doute que le comédien une fois en route ne se rappelât plus bien nettement ces : allez devant vous, puis tournez à droite et ensuite prenez à gauche, il ajouta : « Ne chargez pas votre mémoire, obstruée des plus beaux vers de nos meilleurs poëtes, de si vulgaires et prosaïques notions ; j’enverrai un laquais, lequel vous servira de guide. »
L’affaire ainsi conclue, le vieillard se retira avec force salutations qu’Hérode lui rendait, et qu’après la courbette du comédien il réitérait en s’inclinant plus bas. Ils avaient l’air de deux parenthèses prises de la danse de Saint-Guy, et se trémoussant l’une vis-à-vis l’autre. Ne voulant pas être vaincu en ce combat de politesse, le Tyran descendit l’escalier, traversa la cour et ne s’arrêta que sur le seuil, d’où il adressa au bonhomme un salut suprême : le dos convexe, la poitrine concave autant que son bedon le lui permettait, les bras ballants et la tête touchant presque la terre.
Si Hérode eût suivi du regard l’intendant du comte de Pommereuil jusqu’au bout de la rue, peut-être eût-il remarqué, chose contraire aux lois de la perspective, que sa taille grandissait en raison inverse de l’éloignement. Son dos voûté s’était redressé, le tremblement sénile de ses mains avait disparu, et à la vivacité de son allure il ne semblait du tout si goutteux ; mais Hérode était déjà rentré dans la maison et ne vit rien de tout cela.
Le mercredi au matin, comme des garçons d’auberge chargeaient les décorations et paquets sur une charrette attelée de deux forts chevaux et louée par le Tyran pour le transport de la troupe, un grand maraud de laquais en livrée fort propre et chevauchant un bidet percheron, se présenta faisant claquer son fouet à la porte de l’auberge, afin de hâter le départ des comédiens et de leur servir de courrier. Les femmes, qui sont toujours paresseuses au lit et longues à s’attifer, même les comédiennes ayant l’habitude de s’habiller et de se déshabiller en un clin d’œil pour les changements de costumes qu’exige le théâtre, descendirent enfin et s’arrangèrent le plus commodément qu’elles purent sur les planches rembourrées de paille qu’on avait suspendues aux ridelles de la charrette. Le marmouset de la Samaritaine martelait huit heures sur son timbre quand la lourde machine s’ébranla et se mit en marche. On eut en moins d’une demi-heure dépassé la porte Saint-Antoine et la Bastille, mirant ses faisceaux de tours dans l’eau noire de ses douves. L’on franchit ensuite le faubourg et ses vagues cultures semées de maisonnettes, et l’on chemina à travers la campagne dans la direction de Vincennes, qui montrait au loin son donjon derrière une légère gaze de vapeur bleuâtre, reste de l’humidité nocturne se dissipant aux rayons du soleil, comme une fumée d’artillerie que le vent disperse.
Bientôt, car les chevaux étaient frais et marchaient d’un bon pas, l’on atteignit la vieille forteresse dont les défenses gothiques avaient encore bonne apparence, quoiqu’elles ne fussent plus capables de résister aux canons et aux bombardes. Les croissants dorés qui surmontaient les minarets de la chapelle bâtie par Pierre de Montereau, brillaient joyeusement au-dessus des remparts comme s’ils eussent été fiers de se trouver à côté de la croix, signe de rédemption. Ensuite, après avoir admiré quelques minutes ce monument de l’ancienne splendeur de nos rois, on entra dans le bois, où, parmi les halliers et les baliveaux, s’élevaient majestueusement quelques vieux chênes, contemporains sans doute de celui sous lequel saint Louis rendait la justice, occupation bien séante à un monarque.
Comme la route n’était guère fréquentée, quelquefois des lapins s’ébattant et se passant la patte sur les moustaches étaient surpris par l’arrivée de la charrette qu’ils n’avaient point entendue, car elle roulait à petit bruit, la terre étant molle et souvent tapissée d’herbe. Ils détalaient grand’erre et comme s’ils eussent eu les chiens aux trousses ; ce qui divertissait les comédiens. Plus loin, un chevreuil traversait la route tout effaré, et l’on pouvait suivre quelque temps de l’œil sa fuite à travers les arbres dénués de feuillage. Sigognac surtout s’intéressait à ces choses, ayant été élevé et nourri en la campagne. Cela le réjouissait de voir des champs, des buissons, des bois, des animaux en liberté, spectacle dont il était privé depuis qu’il habitait la ville, où l’on ne voit que maisons, rues boueuses, cheminées qui fument, l’œuvre des hommes, et non l’œuvre de Dieu. Il s’y serait fort ennuyé s’il n’avait eu la compagnie de cette douce femme, dont les yeux contenaient assez d’azur pour remplacer le ciel.
Au sortir du bois une petite côte à monter se présenta. Sigognac dit à Isabelle. « Chère âme, pendant que le coche gravira lentement cette pente, ne vous conviendrait-il point de descendre et de mettre votre bras sur le mien pour faire quelques pas ? Cela vous réchauffera les pieds et dégourdira les jambes. La route est unie, et il fait un joli temps d’hiver clair, frais et piquant, mais non trop froid. »
La jeune comédienne accepta l’offre de Sigognac, et, posant le bout de ses doigts sur la main qu’il lui présentait, elle sauta légèrement à terre. C’était un moyen d’accorder à son amant un innocent tête-à-tête que sa pudeur lui eût refusé dans la solitude d’une chambre fermée. Ils marchaient tantôt presque soulevés par leur amour, et rasant le sol comme des oiseaux, tantôt s’arrêtant à chaque pas pour se contempler et jouir d’être ensemble, côte à côte, les bras enlacés et les regards plongés dans les yeux l’un de l’autre. Sigognac disait à Isabelle combien il l’aimait ; cette phrase, qu’il avait dite plus de vingt fois, paraissait à la jeune femme nouvelle, comme dut l’être le premier mot d’Adam essayant le Verbe le lendemain de la création. Comme c’était la personne du monde la plus délicate et la plus désintéressée en fait de sentiments, elle tâchait par des fâcheries et des négations caressantes de contenir dans les limites de l’amitié un amour qu’elle ne voulait pas couronner, le jugeant nuisible à l’avenir du Baron.
Mais ces jolis débats et contestations ne faisaient qu’aviver l’amour de Sigognac, qui ne songeait, en ce moment, à la dédaigneuse Yolande de Foix, non plus que si elle n’eût jamais existé.
« Quoi que vous fassiez, mignonne, disait-il à son aimée, vous ne parviendrez pas à lasser ma constance. S’il le faut, j’attendrai que vos scrupules se soient dissipés d’eux-mêmes jusqu’à ce que vos beaux cheveux d’or se soient mués en cheveux d’argent.
— Oh ! fit Isabelle, alors je serai un vrai remède d’amour et laide à épouvanter le plus fier courage ; j’aurais peur, en la récompensant, de punir votre fidélité.
— Même à soixante ans vous garderez vos charmes comme la belle vieille de Maynard, répondit galamment Sigognac, car votre beauté vient de l’âme, qui est immortelle.
— C’est égal, reprit la jeune femme, vous seriez bien attrapé si je vous prenais au mot, et vous promettais ma main pour l’époque où je compterai seulement dix lustres d’âge. Mais, continua-t-elle en reprenant son sérieux, cessons ces badineries ; vous savez ma résolution, contentez-vous d’être aimé plus que ne le fut jamais aucun mortel, depuis que des cœurs palpitent sur la terre.
— Un si charmant aveu me devrait satisfaire, j’en conviens ; mais, comme mon amour est infini, il ne saurait souffrir la moindre barrière. Dieu peut bien dire à la mer : Tu n’iras pas plus loin, et en être obéi. Une passion telle que la mienne ne connaît pas de rivage et elle monte toujours, encore que de votre voix céleste vous lui disiez : « Arrête-toi là. »
— Sigognac, vous me fâchez par ces discours, » dit Isabelle en faisant au Baron une petite moue plus gracieuse que le plus charmant sourire ; car, malgré elle, son âme était inondée de joie à ces protestations d’un amour qu’aucune froideur ne rebutait.
Ils firent quelques pas sans se parler ; Sigognac, en insistant davantage, craignait de déplaire à celle qu’il aimait plus que sa vie. Tout à coup Isabelle lui quitta brusquement la main et courut vers le bord de la route avec un cri d’enfant et une légèreté de biche. Elle venait, sur le revers d’un fossé, au pied d’un chêne, parmi les feuilles sèches entassées par l’hiver, d’apercevoir une violette, la première de l’année à coup sûr, car on n’était encore qu’au mois de février ; elle s’agenouilla, écarta délicatement les feuilles mortes et les brins d’herbe, coupa de son ongle la frêle tige et revint avec la fleurette plus contente que si elle eût trouvé une agrafe de pierreries oubliée dans la mousse par une princesse.
« Voyez, comme elle est mignonne, dit-elle, en la montrant à Sigognac, avec ses feuilles à peine dépliées à ce premier rayon de soleil.
— Car ce n’est pas le soleil, répondit Sigognac, c’est votre regard qui l’a fait éclore. Sa fleur a précisément la nuance de vos prunelles.
— Son parfum ne se répand pas, parce qu’elle a froid, » reprit Isabelle, en mettant dans sa gorgerette la fleur frileuse. Au bout de quelques minutes elle la reprit, la respira longuement, et la tendit à Sigognac, après y avoir mis furtivement un baiser.
« Comme elle fleure bon, maintenant ! la chaleur de mon sein lui fait exhaler sa petite âme de fleur timide et modeste.
— Vous l’avez parfumée, répondit Sigognac, portant la violette à ses lèvres pour y prendre le baiser d’Isabelle ; cette délicate et suave odeur n’a rien de terrestre.
— Ah ! le méchant, fit Isabelle, je lui donne à la bonne franquette une fleur à sentir, et le voilà qui aiguise des concetti en style marinesque, comme si au lieu d’être sur un grand chemin il coquetait dans la ruelle de quelque illustre précieuse. Il n’y a pas moyen d’y tenir ; à toute parole, même la plus simple du monde, il répond par un madrigal ! »
Cependant, en dépit de cette bouderie apparente, la jeune comédienne n’en voulait sans doute pas beaucoup à Sigognac, car elle lui reprit le bras, et peut-être même s’y appuya-t-elle un peu plus que ne l’exigeaient sa démarche, ordinairement si légère, et le chemin, uni en cet endroit comme une allée de jardin. Ce qui prouve que la vertu la plus pure n’est pas insensible à la louange et que la modestie même sait récompenser une flatterie.
La charrette gravissait avec lenteur sur une pente assez roide, au bas de laquelle quelques chaumines s’étaient accroupies, comme pour s’éviter la peine de la monter. Les manants qui les habitaient étaient allés aux champs pour quelques travaux de culture, et l’on ne voyait au bord du chemin qu’un aveugle accompagné d’un jeune garçon, resté là, sans doute, pour implorer la charité des voyageurs.
Cet aveugle, qui semblait accablé par l’âge, psalmodiait d’un ton nasillard une espèce de complainte, où il déplorait sa cécité et implorait la charité des passants, leur promettant ses prières et leur garantissant le paradis en retour de leur aumône. Depuis longtemps déjà sa voix lamentable parvenait aux oreilles d’Isabelle et de Sigognac, comme un bourdonnement importun et fâcheux à travers leurs douces causeries d’amour, et même le Baron s’en impatientait ; car, lorsque le rossignol chante près de vous, il est ennuyeux d’entendre au loin croasser le corbeau.
Quand ils arrivèrent près du vieux pauvre, celui-ci, averti par son guide, redoubla de gémissements et de supplications. Pour exciter leur pitié aux largesses, d’un mouvement saccadé il secouait une sébile de bois où tintaient quelques liards, deniers, blancs et autres pièces de menue monnaie. Une guenille trouée lui entourait la tête, et sur son dos courbé comme une arche de pont était jetée une grosse couverture de laine brune fort rude et fort pesante, plutôt faite pour une bête de somme que pour un chrétien, et qu’il avait sans doute héritée de quelque mulet mort du farcin ou de la rogne. Ses yeux retournés ne montraient que le blanc et, sur cette face brune et ridée, produisaient un effet hideux ; le bas du visage s’ensevelissait dans une longue barbe grise, digne d’un frère capucin ou d’un ermite, qui lui tombait jusqu’au nombril, comme un antipode de chevelure. De tout son corps on ne voyait que les mains qui sortaient tremblotantes par l’ouverture du manteau pour agiter l’écuelle élémosinaire. En signe de piété et de soumission aux décrets de la Providence, l’aveugle était agenouillé sur quelques brins de paille plus triturés et pourris que l’antique fumier de Job. La commisération, devant ce haillon humain, devait frissonner de dégoût, et l’aumône lui jetait son obole en détournant la tête.
L’enfant, debout à côté de l’aveugle, avait une mine hagarde et farouche. Son visage était à moitié voilé par les longues mèches de cheveux noirs qui lui pleuvaient le long des joues. Un vieux chapeau défoncé beaucoup trop grand pour lui, et ramassé au coin de quelque borne, lui baignait d’ombre le haut du masque, ne laissant en lumière que le menton et la bouche, dont les dents brillaient d’une blancheur sinistre. Une espèce de sayon en grosse toile rapiécée formait tout son vêtement et dessinait un corps maigre et nerveux, non sans élégance malgré toute cette misère. Les pieds délicats et purs rougissaient sans bas ni chaussures sur la terre froide.
Isabelle se sentit touchée à l’aspect de ce groupe pitoyable où se réunissaient les infortunes de la vieillesse et de l’enfance, et elle s’arrêta devant l’aveugle, qui débitait ses patenôtres avec une volubilité toujours croissante accompagné par la voix aiguë de son guide, cherchant dans sa pochette une pièce de monnaie blanche pour la donner au mendiant. Mais elle ne trouva pas sa bourse, et, se retournant vers Sigognac, le pria de lui prêter un teston ou deux, ce à quoi s’accorda bien volontiers le Baron, quoique cet aveugle, avec ses jérémiades, ne lui plût guère. En galant homme, pour éviter à Isabelle d’approcher cette vermine, il s’avança lui-même et mit la pièce en la sébile.
Alors, au lieu de remercier Sigognac de cette aumône, le mendiant si courbé tout à l’heure se redressa, au grand effroi d’Isabelle, et ouvrant les bras, comme un vautour qui, pour prendre l’essor, palpite des ailes, déploya ce grand manteau brun sous lequel il semblait accablé, le ramassa sur son épaule et le lança avec un mouvement pareil à celui des pêcheurs qui jettent l’épervier dans un étang ou une rivière. La lourde étoffe s’étala comme un nuage par-dessus la tête de Sigognac, le coiffa, et retomba pesamment le long de son corps, car les bords en étaient plombés comme ceux d’un filet, lui ôtant du même coup la vue, la respiration, l’usage des mains et des pieds.
La jeune actrice, pétrifiée d’épouvante, voulut crier, fuir, appeler au secours, mais avant qu’elle eût pu tirer un son de sa gorge, elle se sentit enlevée de terre avec une prestesse extrême. Le vieil aveugle devenu, en une minute, jeune et clairvoyant par un miracle plus infernal que céleste, l’avait saisie sous les bras, tandis que le jeune garçon lui soutenait les jambes. Tous deux gardaient le silence et l’emportaient hors du chemin. Ils s’arrêtèrent derrière la masure où attendait un homme masqué monté sur un cheval vigoureux.
Deux autres hommes, également à cheval, masqués, armés jusqu’aux dents, se tenaient derrière un mur qui empêchait qu’on ne les vît de la route prêts à venir en aide au premier, en cas de besoin.
Isabelle, plus qu’à demi morte de frayeur, fut assise sur l’arçon de la selle, recouvert d’un manteau plié en plusieurs doubles, de façon à former une espèce de coussin. Le cavalier lui entoura la taille d’une courroie en cuir assez lâche pour l’environner lui-même à la hauteur des reins et, les choses ainsi arrangées avec une dextérité rapide prouvant une grande pratique de ces enlèvements hasardeux, il donna de l’éperon à son cheval qui s’écrasa sous ses jarrets et partit d’un train à prouver que cette double charge ne lui pesait guère : il est vrai que la jeune comédienne n’était pas bien lourde.
Tout ceci se passa dans un temps moins long que celui nécessaire pour l’écrire. Sigognac se démenait sous le lourd manteau du faux aveugle, comme un rétiaire entortillé par le filet de son adversaire. Il enrageait, pensant à quelque trahison de Vallombreuse, à l’endroit d’Isabelle, et s’épuisait en efforts. Heureusement cette idée lui vint de tirer sa dague et de fendre l’épaisse étoffe qui le chargeait comme ces chapes de plomb que portent les damnés du Dante.
En deux ou trois coups de dague, il ouvrit sa prison, et, comme un faucon désencapuchonné, parcourant la campagne d’un regard perçant et rapide, il vit les ravisseurs d’Isabelle qui coupaient à travers champs, et semblaient s’efforcer de gagner un petit bouquet de bois non loin de là. Quant à l’aveugle et à l’enfant, ils avaient disparu, s’étant cachés en quelque fossé ou sous quelque broussaille. Mais ce n’était point à ce vil gibier qu’en voulait Sigognac. Jetant son manteau, qui l’eût gêné, il se lança à la poursuite de ces coquins avec une furie désespérée. Le Baron était alerte, bien découplé, taillé pour la course, et, en sa jeunesse, il avait souvent lutté de vitesse contre les plus agiles enfants du village. Les ravisseurs, en se retournant sur leur selle, voyaient diminuer la distance qui les séparait du Baron, et l’un d’eux lui lâcha même un coup de pistolet pour l’arrêter en sa poursuite. Mais il le manqua, car Sigognac, tout en courant, sautait à droite et à gauche afin de ne pouvoir être ajusté sûrement. Le cavalier qui portait Isabelle essayait de prendre les devants, laissant à son arrière-garde le soin de se débrouiller avec Sigognac, mais la jeune femme placée sur l’arçon ne lui permettait pas de conduire sa monture comme il l’eût voulu, car elle se débattait et s’agitait, tâchant de glisser à terre.
Sigognac se rapprochait de plus en plus, le terrain n’étant plus favorable aux chevaux. Il avait dégainé, sans ralentir sa course, son épée qu’il portait haute ; mais il était à pied, seul, contre trois hommes bien montés, et le vent commençait à lui manquer ; il fit un effort prodigieux, et en deux ou trois bonds joignit les cavaliers qui protégeaient la fuite du ravisseur. Pour ne pas perdre de temps à lutter contre eux, il piqua, à deux ou trois reprises, avec la pointe de sa rapière, la croupe de leurs bêtes, comptant qu’aiguillonnées de la sorte, elles s’emporteraient. En effet, les chevaux, affolés de douleur, se cabrèrent, lancèrent des ruades et, prenant le mors aux dents, quelques efforts que leurs cavaliers fissent pour les contenir, ils gagnèrent à la main et se mirent à galoper comme si le diable les emportait, sans souci des fossés ni des obstacles, si bien qu’en un moment ils furent hors de vue.
Haletant, la figure baignée de sueur, la bouche aride, croyant à chaque minute que son cœur allait éclater dans sa poitrine, Sigognac atteignit enfin l’homme masqué qui tenait Isabelle en travers sur le garrot de sa monture. La jeune femme criait : « À moi, Sigognac, à moi ! » — « Me voici, » râla le Baron d’une voix entrecoupée et sifflante, et de la main gauche il se suspendit à la courroie qui reliait Isabelle au brigand. Il s’efforçait de le tirer à bas, courant à côté du cheval comme ces écuyers que les Latins nommaient desultores. Mais le cavalier serrait les genoux, et il eût été aussi facile de dévisser le torse d’un centaure que de l’arracher de sa selle ; en même temps il cherchait des talons le ventre de sa bête pour l’enlever, et tâchait de secouer Sigognac qu’il ne pouvait charger, car il avait les mains occupées à tenir la bride et à contraindre Isabelle. La course du cheval ainsi tiraillé et empêché perdait de sa vitesse, ce qui permit à Sigognac de reprendre un peu haleine ; même il profita de ce léger temps d’arrêt pour chercher à percer son adversaire ; mais la crainte de blesser Isabelle en ses mouvements tumultueux fit qu’il assura mal son coup. Le cavalier, lâchant un instant les rênes, prit dans sa veste un couteau dont il trancha la courroie à laquelle Sigognac s’accrochait désespérément ; puis il enfonça, à en faire jaillir le sang, les molettes étoilées de ses éperons dans les flancs du pauvre animal, qui se porta en avant avec une impétuosité irrésistible. La lanière de cuir resta au poing de Sigognac, qui n’ayant plus d’appui et ne s’attendant pas à cette feinte, tomba fort rudement sur le dos ; quelque agilité qu’il mît à se relever et à ramasser son épée roulée à quatre pas de lui, ce court intervalle avait suffi au cavalier pour prendre une avance que le Baron ne devait pas espérer faire disparaître, fatigué comme il l’était par cette lutte inégale et cette course furibonde. Cependant, aux cris de plus en plus faibles d’Isabelle, il se lança de nouveau à la poursuite du ravisseur ; inutile effort d’un grand cœur qui se voit enlever ce qu’il aime ! Mais il perdait sensiblement du terrain, et déjà le cavalier avait gagné le bois dont la masse, bien que dénuée de feuilles, suffisait par l’enchevêtrement de ses troncs et de ses branches à masquer la direction qu’avait prise le bandit.