Le Capitaine Fracasse (page 31)

Théophile Gautier · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Capitaine Fracasse · 40 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quoique forcené de rage et outré de douleur, il fallut bien que Sigognac s’arrêtât, laissant son Isabelle si chère aux griffes de ce démon ; car il ne la pouvait secourir même avec l’aide d’Hérode et de Scapin qui, au bruit de la pistolade, étaient sautés à bas de la charrette, bien que le maraud de laquais tâchât à les retenir, se doutant de quelque algarade, mésaventure ou guet-apens.

En quelques mots brefs et saccadés, Sigognac les mit au courant de l’enlèvement d’Isabelle et de tout ce qui s’était passé.

« Il y a du Vallombreuse là-dessous, dit Hérode ; a-t-il eu vent de notre voyage au château de Pommereuil et nous a-t-il dressé cette embuscade ? ou bien cette comédie pour laquelle j’ai reçu des sommes n’était-elle qu’un stratagème destiné à nous attirer hors de la ville où de semblables coups sont difficiles et dangereux à faire ? En ce cas, le sacripant qui a joué le majordome vénérable est le plus grand acteur que j’aie jamais vu. J’aurais juré que ce drôle était un naïf intendant de bonne maison tout pétri de vertus et qualités. Mais maintenant que nous voilà trois, fouillons en tous sens ce bocage pour trouver au moins quelque indice de cette bonne Isabelle que j’aime, tout tyran que je suis, plus que ma fressure et mes petits boyaux. Hélas ! j’ai bien peur que cette innocente abeille soit prise en la toile d’une araignée monstrueuse qui ne la tue avant que nous ne puissions la dépêtrer de ses réseaux trop bien ourdis.

— Je l’écraserai, dit Sigognac en frappant la terre du talon comme s’il tenait l’araignée sous sa botte, je l’écraserai, la bête venimeuse ! »

L’expression terrible de sa physionomie ordinairement si calme et si douce montrait que ce n’était point là une vaine fanfaronnade et qu’il le ferait comme il le disait.

« Çà, dit Hérode, sans perdre plus de temps en paroles, entrons dans le bois et battons-le. Le gibier ne peut pas être encore bien loin. »

En effet, de l’autre côté de la futaie que Sigognac et les comédiens traversèrent, en dépit des broussailles qui leur entravaient les jambes et des gaulis qui leur fouettaient la figure, un carrosse à rideaux fermés détalait de toute la vitesse que pouvait donner à quatre chevaux de poste une mousquetade de coups de fouet. Les deux cavaliers dont Sigognac avait piqué les montures, ayant réussi à les calmer, galopaient près des portières, et l’un d’eux tenait en laisse le cheval de l’homme masqué ; car le compagnon était entré dans la voiture sans doute afin d’empêcher qu’Isabelle ne soulevât les mantelets pour appeler au secours, ou même n’essayât de sauter à terre au péril de sa vie.

À moins d’avoir les bottes de sept lieues que le Petit-Poucet ravit si subtilement à l’Ogre, il était insensé de courir pédestrement après un carrosse mené de ce train et si bien accompagné. Tout ce que purent faire Sigognac et ses camarades, ce fut d’observer la direction que prenait le cortège, bien faible indice pour retrouver Isabelle. Le Baron essaya de suivre les traces des roues, mais le temps était sec et leurs bandes n’avaient laissé que de légères marques sur la terre dure ; encore les marques s’embrouillaient-elles bientôt avec les sillons d’autres carrosses et charrettes passés sur la route les jours précédents. Arrivé à un carrefour où le chemin se divisait en plusieurs branches, le Baron perdit tout à fait la piste et demeura plus embarrassé qu’Hercule entre la Volupté et la Vertu. Force lui fut de retourner sur ses pas, un faux jugement pouvant l’éloigner davantage de son but. La petite troupe revint donc piteusement vers le chariot, où les autres comédiens attendaient avec assez d’inquiétude et d’anxiété l’éclaircissement de tout ce mystère.

Dès l’engagement de l’affaire, le laquais conducteur avait pressé la marche de la charrette pour ôter à Sigognac le secours des comédiens, bien qu’ils lui criassent d’arrêter ; et lorsque le Tyran et Scapin, au bruit du pistolet, étaient descendus malgré lui, il avait piqué des deux et, franchissant le fossé, gagné au large pour rejoindre ses complices, se souciant peu, désormais, que la troupe comique atteignît ou non le château de Pommereuil, si toutefois ce château existait : question au moins douteuse, après ce qui venait de se passer.

Hérode s’enquit d’une vieille qui cheminait par là, un fagot de bourrée sur sa bosse, si l’on était bien loin encore de Pommereuil : à qui la vieille répondit qu’elle ne connaissait aucune terre, bourg ou château de ce nom, à plusieurs lieues à la ronde, quoiqu’elle eût, en son âge de soixante-dix ans, battu depuis son enfance tout le pays d’alentour, son industrie étant de quémander et chercher sa misérable vie par voies et par chemins.

Il devenait de toute évidence que cette histoire de comédie était un coup monté par des coquins subtils et ténébreux, au profit de quelque grand, qui ne pouvait être que Vallombreuse, amoureux d’Isabelle, car il avait fallu beaucoup de monde et d’argent pour faire jouer cette machination compliquée.

Le chariot retourna vers Paris ; mais Sigognac, Hérode et Scapin restèrent à l’endroit même, ayant intention de louer, à quelque prochain village, des chevaux qui leur permissent de se mettre plus efficacement à la recherche et poursuite des ravisseurs.

Isabelle, après la chute du Baron, avait été portée dans une clairière du bois, descendue de cheval et mise en carrosse, bien qu’elle se débattît de son mieux, en moins de trois ou quatre minutes ; puis la voiture s’était éloignée dans un tonnerre de roues, comme le char de Capanée sur le pont d’airain. En face d’elle était respectueusement assis l’homme masqué qui l’avait emportée sur sa selle.

À un mouvement qu’elle fit pour mettre la tête à la portière, l’homme avança le bras et la retint. Il n’y avait pas moyen de lutter contre cette main de fer. Isabelle se rassit et se mit à crier, espérant être entendue de quelque passant.

« Mademoiselle, calmez-vous, de grâce, dit le ravisseur mystérieux avec toutes les formes de la plus exquise politesse. Ne me forcez point à employer la contrainte matérielle avec une si charmante et si adorable personne. On ne vous veut aucun mal, peut-être même vous veut-on beaucoup de bien. Ne vous obstinez pas à des révoltes inutiles : si vous êtes sage, j’aurai pour vous les plus grands égards, et une reine captive ne serait pas mieux traitée ; mais si vous faites le diable, si vous vous démenez et criez pour appeler un secours qui ne vous viendra point, j’ai de quoi vous réduire. Ceci vous rendra muette et cela vous fera rester tranquille. »

Et l’homme tirait de sa poche un bâillon fort artistement fabriqué et une longue cordelette de soie roulée sur elle-même.

« Ce serait une barbarie, continua-t-il, d’adapter cette espèce de muselière ou caveçon à une bouche si fraîche, si rose et si melliflue ; des cercles de corde iraient très-mal aussi, convenez-en, à des poignets mignons et délicats faits pour porter des bracelets d’or constellés de diamants. »

La jeune comédienne, quelque courroucée et désolée qu’elle fût, se rendit à ces raisons qui, en effet, étaient bonnes. La résistance physique ne pouvait servir à rien. Isabelle se réfugia donc dans l’angle du carrosse et demeura silencieuse. Mais des soupirs gonflaient sa poitrine et, de ses beaux yeux, des larmes roulaient sur ses joues pâles, comme des gouttes de pluie sur une rose blanche. Elle pensait aux risques que courait sa vertu et au désespoir de Sigognac.

« À la crise nerveuse, pensa l’homme masqué, succède la crise humide ; les choses suivent leur cours régulier. Tant mieux, cela m’eût ennuyé d’agir brutalement avec cette aimable fille. »

Tapie dans son coin, Isabelle jetait de temps en temps un regard craintif vers son gardien qui s’en aperçut et lui dit d’une voix qu’il s’efforçait de rendre douce, quoiqu’elle fût naturellement rauque : « Vous n’avez rien à redouter de moi, mademoiselle, je suis galant homme et n’entreprendrai rien qui vous déplaise. Si la fortune m’avait plus favorisé de ses biens, certes, honnête, belle et pleine de talent comme vous l’êtes, je ne vous eusse point enlevée au profit d’un autre ; mais les rigueurs du sort obligent parfois la délicatesse à des actions un peu bizarres.

— Vous convenez donc, dit Isabelle, qu’on vous a soudoyé pour me ravir, chose infâme, abusive et cruelle !

— Après ce que j’ai fait, répondit l’homme au masque du ton le plus tranquille, il serait tout à fait oiseux de le nier. Nous sommes ainsi, sur le pavé de Paris, un certain nombre de philosophes sans passions, qui nous intéressons pour de l’argent à celles des autres et les mettons à même de les satisfaire en leur prêtant notre esprit et notre courage, notre cervelle et notre bras ; mais pour changer d’entretien, que vous étiez charmante dans la dernière comédie ! Vous avez dit la scène de l’aveu avec une grâce à nulle autre seconde. Je vous ai applaudie à tout rompre. Cette paire de mains qui sonnaient comme battoirs de lavandières, c’était moi !

— Je vous dirai à mon tour : laissons là ces propos et compliments déplacés. Où me menez-vous ainsi, malgré ma volonté, et en dépit de toute loi et convenance ?

— Je ne saurais vous le dire, et cela d’ailleurs vous serait parfaitement inutile ; nous sommes obligés au secret comme les confesseurs et les médecins ; la discrétion la plus absolue est indispensable en ces affaires occultes, périlleuses et fantasques, qui sont conduites par des ombres anonymes et masquées. Souvent, pour plus de sûreté, nous ne connaissons pas celui qui nous fait agir et il ne nous connaît pas.

— Ainsi, vous ne savez pas la main qui vous pousse à cet acte outrageant et coupable d’enlever sur une grande route une jeune fille à ses compagnons ?

— Que je le sache ou que je l’ignore, la chose revient au même puisque la conscience de mes devoirs me clôt le bec. Cherchez parmi vos amoureux le plus ardent et le plus maltraité. Ce sera sans doute celui-là. »

Voyant qu’elle n’en tirerait rien de plus, Isabelle n’adressa plus la parole à son gardien. D’ailleurs, elle ne doutait pas que ce ne fût Vallombreuse l’auteur du coup. La façon menaçante dont il lui avait jeté, du seuil de la porte, ces mots : « Au revoir, mademoiselle, » lors de la visite à la rue Dauphine, lui était restée en mémoire et avec un homme de cette trempe, si furieux en ses désirs, si âpre en ses volontés, cette simple phrase ne présageait rien de bon. Cette conviction redoublait les transes de la pauvre comédienne, qui pâlissait, en songeant aux assauts qu’allait avoir à subir sa pudicité, de la part de ce seigneur altier, plus blessé d’orgueil encore que d’amour. Elle espérait que le courage de Sigognac lui viendrait en aide. Mais cet ami fidèle et vaillant parviendrait-il à la découvrir opportunément en la retraite absconse où ses ravisseurs la conduisaient ? « En tout cas, se dit-elle, si ce méchant duc me veut affronter, j’ai dans ma gorge le couteau de Chiquita, et je sacrifierai ma vie à mon honneur. » Cette résolution prise lui rendit un peu de tranquillité.

Le carrosse roulait du même train depuis deux heures, sans autre arrêt que quelques minutes pour changer de chevaux à un relais disposé d’avance. Comme les rideaux baissés empêchaient la vue, Isabelle ne pouvait deviner dans quel sens on l’entraînait ainsi. Bien qu’elle ne connût pas cette campagne, si elle eût eu la faculté de regarder au dehors, elle se fût orientée quelque peu d’après le soleil ; mais elle était emportée obscurément vers l’inconnu.

En sonnant sur les poutres ferrées d’un pont-levis, les roues du carrosse avertirent Isabelle qu’on était arrivé au terme de la course. En effet, la voiture s’arrêta, la portière s’ouvrit et l’homme masqué offrit la main à la jeune comédienne pour descendre.

Elle jeta un coup d’œil autour d’elle et vit une grande cour carrée formée par quatre corps de logis en briques, dont le temps avait changé la couleur vermeille en une teinte sombre assez lugubre. Des fenêtres étroites et longues perçaient les façades intérieures, et derrière leurs carreaux verdâtres on apercevait des volets clos, indiquant que les chambres auxquelles elles donnaient du jour étaient inhabitées depuis longtemps. Un cadre de mousse sertissait chaque pavé de la cour, et vers le pied des murailles quelques herbes avaient poussé. Au bas du perron deux sphinx à l’égyptiaque allongeaient sur un socle leurs griffes émoussées, et des plaques de cette lèpre jaune et grise qui s’attache à la vieille pierre tigraient leurs croupes arrondies. Bien que frappé de cette tristesse qu’imprime aux habitations l’absence du maître, le château inconnu avait encore fort bon air et sentait sa seigneurie. Il était désert, mais non abandonné et nul symptôme de ruine ne s’y faisait remarquer. Le corps était intact, l’âme seule y manquait.

L’homme masqué remit Isabelle aux mains d’une sorte de laquais en livrée grise. Ce laquais la conduisit, par un vaste escalier dont la rampe très-ouvragée se tordait en ces enroulements et arabesques de serrurerie de mode sous l’autre règne, à un appartement qui avait dû jadis sembler le nec plus ultra du luxe, et dont la richesse fanée valait bien les élégances modernes. Des boiseries de vieux chêne recouvraient les murailles de la première chambre, figurant des architectures avec des pilastres, des corniches et des cadres en feuillages sculptés remplis par des verdures de Flandre. Dans la seconde, également boisée de chêne, mais d’une ornementation plus recherchée et rehaussée de quelque dorure, des peintures remplaçaient les tapisseries et représentaient des allégories dont le sens eût été assez difficile à découvrir sous les fumées du temps et les couches de vernis jaune ; les noirs avaient repoussé, et seules les portions claires se distinguaient encore. Ces figures de divinités, de nymphes et de héros, se dégageant à demi de l’ombre et n’étant saisissables que par leur côté lumineux, produisaient un effet singulier et qui, le soir, aux clartés douteuses d’une lampe, pouvait devenir effrayant. Le lit occupait une alcôve profonde et se drapait d’un couvre-pied en tapisserie au petit point, rayé de bandes de velours ; le tout fort magnifique, mais amorti de ton. Quelques fils d’or et d’argent brillaient parmi les soies et les laines passées, et des écrasements bleuâtres miroitaient la nuance autrefois rouge de l’étoffe. Une toilette admirablement sculptée inclinait un miroir de Venise qui fit voir à Isabelle la pâleur et l’altération de ses traits. Un grand feu, montrant que la jeune comédienne était attendue, brûlait dans la cheminée, vaste monument supporté par des Hermès à gaines et tout chargé de volutes, consoles, guirlandes et ornements d’une richesse un peu lourde, au milieu desquels était enchâssé un portrait d’homme dont l’expression frappa beaucoup Isabelle. Cette figure ne lui était pas inconnue ; il lui semblait se la rappeler comme au réveil une de ces formes aperçues en rêve et qui, ne s’évanouissant pas avec le songe, vous suivent longtemps dans la vie. C’était une tête pâle aux yeux noirs, aux lèvres vermeilles, aux cheveux bruns, accusant une quarantaine d’années et d’une fierté pleine de noblesse. Une cuirasse d’acier bruni, rayée de rubans d’or niellés et traversée d’une écharpe blanche, recouvrait la poitrine. Malgré les préoccupations et les terreurs bien légitimes que lui inspirait sa situation, Isabelle ne pouvait s’empêcher de regarder ce portrait et d’y reporter ses yeux comme fascinée. Il y avait dans cette figure quelque ressemblance avec celle de Vallombreuse ; mais l’expression en était si différente que ce rapport disparaissait bientôt.

Elle était dans cette rêverie quand le laquais en livrée grise qui s’était éloigné quelques instants revint avec deux valets portant une petite table à un couvert, et dit à la captive : « Mademoiselle est servie. » Un des valets avança silencieusement un fauteuil, l’autre découvrit une soupière en vieille argenterie massive, et il s’en éleva un tourbillon de fumée odorante annonçant un bouillon plein de succulence.

Isabelle, en dépit du chagrin que lui causait son aventure, se sentait une faim qu’elle se reprochait, comme si jamais la nature perdait ses droits ; mais l’idée que ces mets renfermaient peut-être quelque narcotique qui la livrerait sans défense aux entreprises l’arrêta, et elle repoussa l’assiette où déjà elle avait plongé sa cuiller.

Le laquais en livrée grise parut deviner cette appréhension, et il fit devant Isabelle l’essai du vin, de l’eau et de tous les mets placés sur la table. La prisonnière, un peu rassurée, but une gorgée de bouillon, mangea une bouchée de pain, suça l’aile d’un poulet et, ce léger repas achevé, comme les émotions de la journée lui avaient donné un mouvement de fièvre, elle approcha son fauteuil du feu et resta ainsi quelque temps, le coude sur le bras de son siège, le menton dans la main, et l’esprit perdu en une vague et douloureuse rêverie.

Elle se leva ensuite et s’approcha de la fenêtre pour voir quel horizon l’on en découvrait. Il n’y avait aucune grille ou barreau, ni rien qui rappelât une prison. Mais en se penchant elle vit, au pied de la muraille, l’eau stagnante et verdie d’un fossé profond qui entourait le château. Le pont-levis sur lequel avait passé le carrosse était ramené, et à moins de franchir le fossé à la nage, tout moyen de communication avec l’extérieur était impossible. Encore eût-il été bien difficile de remonter à pic le revêtement en pierre de la douve. Quant à l’horizon, une sorte de boulevard, formé d’arbres séculaires plantés autour du manoir, l’interceptait complètement. Des fenêtres on n’apercevait que leurs branches entrelacées qui, même dépouillées de feuilles, obstruaient la perspective. Il fallait renoncer à tout espoir de fuite ou de délivrance, et attendre l’événement avec cette inquiétude nerveuse pire peut-être que la catastrophe la plus terrible.

Aussi la pauvre Isabelle tressaillait-elle au plus léger bruit. Le murmure de l’eau, un soupir du vent, un craquement de la boiserie, une crépitation du feu lui faisaient perler dans le dos des sueurs froides. À chaque instant elle s’attendait à ce qu’une porte s’ouvrît, à ce qu’un panneau se déplaçât, trahissant un corridor secret, et que de ce cadre sombre il sortît quelqu’un, homme ou fantôme. Peut-être même le spectre l’eût-il moins effrayée. Avec le crépuscule qui allait s’assombrissant ses terreurs augmentaient ; un grand laquais entra apportant un flambeau chargé de bougies, elle faillit s’évanouir.

Tandis qu’Isabelle tremblait de frayeur dans son appartement solitaire, ses ravisseurs, en une salle basse, faisaient carousse et chère lie, car ils devaient rester au château comme une sorte de garnison, en cas d’attaque de la part de Sigognac. Ils buvaient tous comme des éponges, mais un d’eux surtout déployait une remarquable puissance d’ingurgitation. C’était l’homme qui avait emporté Isabelle en travers de son cheval, et comme il avait déposé son masque, il était loisible à chacun de contempler sa face blême comme un fromage où flambait un nez chauffé au rouge. À ce nez couleur de guigne, on a reconnu Malartic, l’ami de Lampourde.

XVI VALLOMBREUSE

Isabelle, restée seule dans cette chambre inconnue où le péril pouvait surgir d’un moment à l’autre sous une forme mystérieuse, se sentait le cœur oppressé d’une inexprimable angoisse, quoique sa vie errante l’eût rendue plus courageuse que ne le sont ordinairement les femmes. Le lieu n’avait pourtant rien de sinistre dans son luxe ancien mais bien conservé. Les flammes dansaient joyeusement sur les énormes bûches du foyer ; les bougies jetaient une clarté vive qui, pénétrant jusqu’aux moindres recoins, en chassait avec l’ombre les chimères de la peur. Une douce chaleur y régnait, et tout y conviait aux nonchalances du bien-être. Les peintures des panneaux recevaient trop de lumière pour prendre des aspects fantastiques, et, dans son cadre d’ornementations au-dessus de la cheminée, le portrait d’homme remarqué par Isabelle n’avait pas ce regard fixe et qui cependant semble vous suivre, si effrayant chez certains portraits. Il paraissait plutôt sourire avec une bonté tranquille et protectrice, comme une image de saint qu’on peut invoquer à l’heure du danger. Tout cet ensemble de choses calmes, rassurantes, hospitalières ne détendait point les nerfs d’Isabelle, frémissants comme les cordes d’une guitare qu’on vient de pincer ; ses yeux erraient autour d’elle, inquiets et furtifs, voulant voir et craignant de voir, et ses sens surexcités démêlaient avec terreur, au milieu du profond repos de la nuit, ces bruits imperceptibles qui sont la voix du silence. Dieu sait les significations formidables qu’elle leur attribuait ! Bientôt son malaise devint si fort qu’elle se résolut à quitter cette chambre si éclairée, si chaude et si commode, pour s’aventurer par les corridors du château, au risque de quelque rencontre fantasmatique, à la recherche de quelque issue oubliée ou de quelque lieu de refuge. Après s’être assurée que les portes de sa chambre n’étaient point fermées à double tour, elle prit sur le guéridon la lampe que le laquais y avait laissée pour la nuit, et l’abritant de sa main elle se mit en marche.

D’abord elle rencontra l’escalier à la rampe de serrurerie compliquée qu’elle avait monté sous l’escorte du domestique ; elle le descendit, pensant avec raison qu’aucune sortie favorable à son évasion ne se pouvait trouver au premier étage. Au bas de l’escalier, sous le vestibule, elle aperçut une grande porte à deux battants dont elle tourna le bouton, et qui s’ouvrit devant elle avec un craquement de bois et un grincement de gonds dont le bruit lui parut égal à celui du tonnerre, encore qu’il fût impossible de l’entendre à trois pas. La faible clarté de la lampe grésillant dans l’air humide d’un appartement longtemps fermé découvrit ou plutôt fit entrevoir à la jeune comédienne une vaste pièce, non pas délabrée, mais ayant ce caractère mort des lieux qu’on n’habite plus ; de grands bancs de chêne s’adossaient aux murailles revêtues de tapisseries à personnages ; des trophées d’armes, gantelets, épées et boucliers, révélés par de brusques éclairs, y étaient suspendus. Une lourde table à pieds massifs, contre laquelle la jeune femme faillit se heurter, occupait le milieu de la pièce ; elle la contourna, mais quelle ne fut pas sa terreur quand, en approchant de la porte qui faisait face à la porte d’entrée et donnait accès dans la salle suivante, elle aperçut deux figures armées de pied en cap, qui se tenaient immobiles en sentinelle de chaque côté du chambranle, les gantelets croisés sur la garde de grandes épées ayant la pointe fichée en terre : les cribles de leurs casques représentaient des faces d’oiseaux hideux, dont les trous simulaient les prunelles, et le nasal le bec ; sur les cimiers se hérissaient comme des ailes irritées et palpitantes, des lamelles de fer ciselées en pennes ; le ventre du plastron frappé d’une paillette lumineuse se bombait d’une façon étrange, comme soulevé par une respiration profonde ; des genouillères et des cubitières jaillissait une pointe d’acier recourbé en façon de serre d’aigle, et le bout des pédieux s’allongeait en griffe. Aux clartés vacillantes de la lampe qui tremblait à la main d’Isabelle, ces deux fantômes de fer prenaient une apparence vraiment effrayante et bien faite pour alarmer les plus fiers courages. Aussi le cœur de la pauvre Isabelle palpitait-il si fort qu’elle en entendait les battements et en sentait les trépidations jusque dans sa gorge. Croyez qu’elle regrettait alors d’avoir quitté sa chambre pour cette aventureuse promenade nocturne. Cependant, comme les guerriers ne bougeaient pas quoiqu’ils eussent dû remarquer sa présence, et qu’ils ne faisaient pas mine de brandir leurs épées pour lui barrer le passage, elle s’approcha de l’un d’eux et lui mit la lumière sous le nez. L’homme d’armes ne s’en émut nullement et conserva sa pose avec une insensibilité parfaite. Isabelle enhardie et se doutant de la vérité, lui leva sa visière qui, ouverte, ne laissa voir qu’un vide plein d’ombre comme les timbres dont on décore les blasons. Les deux sentinelles n’étaient que des panoplies, des armures allemandes curieuses, disposées là sur le squelette d’un mannequin. Mais l’illusion était bien permise à une pauvre captive errant la nuit dans un château solitaire, tant ces carapaces métalliques, moulées sur le corps humain comme des statues de la guerre, en rappellent la forme même lorsqu’elles sont vides, et la rendent plus formidable par les rigueurs de leurs angles et les nodosités de leurs articulations. Isabelle, malgré sa tristesse, ne put s’empêcher de sourire en reconnaissant son erreur, et pareille aux héros des romans de chevalerie, lorsqu’au moyen d’un talisman ils ont rompu le charme qui défendait un palais enchanté, elle entra bravement dans la seconde salle sans plus se soucier désormais des deux gardiens réduits à l’impuissance.

C’était une vaste salle à manger comme en témoignaient de hauts dressoirs en chêne sculpté, où luisaient vaguement des blocs d’orfèvrerie : aiguières, salières, boîtes à épices, hanaps, vases à panses renflées, grands plats d’argent ou de vermeil, semblables à des boucliers ou à des roues de char, et des verreries de Bohême et de Venise, aux formes grêles et capricieuses, qui jetaient, surprises par la lumière, des feux verts, rouges et bleus. Des chaises à dossier carré rangées autour de la table paraissaient attendre des convives qui ne devaient pas venir, et, la nuit, pouvaient servir à faire asseoir un festin d’ombres. Un vieux cuir de Cordoue gaufré d’or et ramagé de fleurs, tendu au-dessus d’un revêtement de chêne à mi-hauteur, s’illuminait par places d’un reflet fauve au passage de la lampe, et donnait à l’obscurité une richesse chaude et sombre. Isabelle, d’un coup d’œil, entrevit ces vieilles magnificences et se hâta de franchir la troisième porte.

Cette salle, qui semblait le salon d’honneur, était plus grande que les autres déjà fort spacieuses. La petite lumière de la lampe n’en éclairait pas les profondeurs et son faible rayonnement s’éteignait, à quelques pas d’Isabelle, en filaments jaunâtres comme les rais d’une étoile parmi le brouillard. Si pâle qu’elle fût, cette clarté suffisait pour rendre l’ombre visible et donner aux ténèbres des figurations effrayantes et difformes, vagues ébauches que la peur achevait. Des fantômes se drapaient avec les plis des rideaux ; les bras des fauteuils semblaient envelopper des spectres, et des larves monstrueuses s’accroupissaient dans les coins obscurs, hideusement repliées sur elles-mêmes ou accrochées par des ongles de chauve-souris.

Domptant ces terreurs chimériques, Isabelle continua son chemin et vit au fond de la salle un dais seigneurial coiffé de plumes, historié d’armoiries dont il eût été difficile de déchiffrer le blason, et surmontant un fauteuil en forme de trône posé sur une estrade recouverte d’un tapis où l’on accédait par trois marches. Tout cela éteint, confus, baigné d’ombre et trahi seulement par quelque reflet, prenait du mystère une grandeur farouche et colossale. On eût dit une chaire à présider un sanhédrin d’esprits, et il n’eût pas fallu un grand effort d’imagination pour y voir un ange sombre assis entre ses longues ailes noires.

Isabelle pressa le pas, et, quelque légère que fût sa démarche, les craquements de ses chaussures acquéraient à travers ce silence des sonorités terribles. La quatrième salle était une chambre à coucher occupée en partie par un lit énorme dont les rideaux, en damas des Indes, rouge sombre, retombaient pesamment autour de la couchette. Dans la ruelle un prie-Dieu d’ébène faisait miroiter le crucifix d’argent qui le surmontait. Un lit fermé a, même le jour, quelque chose d’inquiétant. On se demande ce qu’il y a derrière ces voiles rabattus ; mais la nuit, dans une chambre abandonnée, un lit hermétiquement clos est effrayant. Il peut cacher un dormeur comme un cadavre ou même encore un vivant qui guette. Isabelle crut entendre derrière les rideaux le rhythme intermittent et profond d’une respiration endormie ; était-ce une illusion ou une réalité ? Elle n’osa pas s’en assurer en écartant les plis de l’étoffe rouge et en faisant tomber sur le lit le rayon de sa lampe.

La bibliothèque suivait la chambre à coucher ; dans les armoires, surmontées par des bustes de poëtes, de philosophes et d’historiens qui regardaient Isabelle de leurs grands yeux blancs, de nombreux volumes assez en désordre montraient leurs dos étiquetés de chiffres et de titres, dont l’or se ravivait au passage de la lumière. Là, le bâtiment faisait un retour d’équerre et l’on débouchait dans une longue galerie occupant une autre façade de la cour. C’était la galerie où, par ordre chronologique, se succédaient les portraits de famille. Une rangée de fenêtres correspondait à la paroi où ils étaient accrochés dans des cadres de vieil or rougi. Des volets percés dans le haut d’un trou ovale fermaient ces fenêtres, et cette disposition produisait en ce moment un effet singulier. La lune s’était levée, et par la découpure de ces trous envoyait un rayon qui en reportait l’image sur la muraille opposée ; il arrivait parfois que la tache de lumière bleuâtre tombât sur le visage d’un portrait et s’y adaptât comme un masque blafard. Sous cette lueur magique, la peinture prenait une vie alarmante d’autant plus que, le corps restant dans l’ombre, ces têtes aux pâleurs argentées avec leur relief subit, paraissaient jaillir en ronde-bosse de leur cadre comme pour voir passer Isabelle. D’autres, que le reflet seul de la lampe atteignait, conservaient sous le jaune vernis leur attitude solennellement morte, mais il semblait que par leurs noires prunelles l’âme des aïeux vînt regarder dans le monde comme à travers des ouvertures ménagées exprès, et ce n’était pas les moins sinistres effigies de la collection.

Ce fut pour le courage d’Isabelle une action aussi brave de traverser cette galerie bordée de figures fantastiques, que pour un soldat de marcher au pas devant un feu de peloton. Une froide sueur d’angoisse mouillait sa chemisette entre les épaules, et elle s’imaginait que derrière elle ces fantômes à cuirasses et à pourpoints ornés d’ordres de chevalerie, ces douairières à hautes fraises et à vertugadins démesurés descendaient de leurs bordures et se mettaient à la suivre en procession funèbre. Elle croyait même entendre leurs pas d’ombres frôler imperceptiblement le parquet sur ses talons. Enfin elle atteignit l’extrémité de ce large couloir et rencontra une porte vitrée qui donnait sur la cour ; elle l’ouvrit non sans se meurtrir les doigts sur la vieille clef rouillée qui eut peine à tourner dans la serrure, et après avoir eu soin d’abriter sa lampe pour la retrouver en revenant sur ses pas, elle sortit de la galerie, séjour de terreurs et d’illusions nocturnes.

À l’aspect du ciel libre où quelques étoiles, que n’éteignait pas tout à fait la lueur blanche de la lune, brillaient avec une scintillation d’argent, Isabelle se sentit une joie délicieuse et profonde comme si elle revenait de la mort à la vie ; il lui semblait que Dieu la voyait maintenant de son firmament, tandis qu’il eût bien pu l’oublier lorsqu’elle était perdue dans ces ténèbres intenses, sous ces plafonds opaques, à travers ce dédale de chambres et de couloirs. Quoique sa situation ne fût en rien améliorée, un poids immense était enlevé de dessus sa poitrine. Elle continua ses explorations, mais la cour était exactement fermée partout comme l’enceinte d’une forteresse, à l’exception d’une poterne ou arcade de brique donnant probablement sur le fossé, car Isabelle, en s’y penchant avec précaution, sentit la fraîcheur humide de l’eau profonde lui monter à la figure comme une bouffée de vent, et elle entendit le faible murmure d’une petite vague se brisant au pied de la douve. C’était probablement par là qu’on approvisionnait les cuisines du château ; mais pour y arriver ou s’en éloigner, il fallait une petite barque rangée, sans doute, au bas du rempart, en quelque remise d’eau hors de la portée d’Isabelle.

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