Le Capitaine Fracasse (page 39)
« Comtesse de Lineuil, dit Vallombreuse d’un ton légèrement emphatique et comme outrant à dessein l’étiquette, permettez-moi de vous présenter un de mes bons amis que vous accueillerez favorablement, je l’espère : le baron de Sigognac. »
À ce nom, qu’elle prit d’abord pour une raillerie de son frère, Isabelle tressaillit pourtant et jeta un coup d’œil rapide au nouveau venu. Reconnaissant que Vallombreuse ne la trompait point, elle ressentit une émotion extraordinaire. D’abord elle devint toute blanche, le sang affluant au cœur ; puis, la réaction se faisant, une rougeur aimable lui couvrit comme un nuage rose le front, les joues, et ce qu’on entrevoyait de son sein sous la gorgerette. Sans dire un mot, elle se leva et se jeta au col de Vallombreuse, cachant sa tête contre l’épaule du jeune duc. Deux ou trois sanglots agitèrent le gracieux corps de la jeune fille, et quelques larmes mouillèrent le velours du pourpoint à la place où elle appuyait la tête. Par ce joli mouvement, si pudique et si féminin, Isabelle montrait toute la délicatesse de son âme. Elle remerciait Vallombreuse, dont elle avait compris l’ingénieuse bonté, et, ne pouvant embrasser son amant, elle embrassait son frère.
Quand il pensa qu’elle avait eu le temps de se calmer, Vallombreuse se dégagea doucement de l’étreinte d’Isabelle, et, lui écartant les mains dont elle se voilait le visage pour cacher ses pleurs, il lui dit : « Chère sœur, laissez-nous un peu voir votre figure charmante, ou mon protégé croira que vous avez pour lui une insurmontable horreur. »
Isabelle obéit et tourna vers Sigognac ses beaux yeux éclairés d’une joie céleste, malgré les perles brillantes qui tremblaient encore à ses longs cils : elle lui tendit sa belle main, sur laquelle le Baron, s’inclinant, appuya le baiser le plus tendre. La sensation en monta jusqu’au cœur de la jeune fille, qui manqua défaillir ; mais on se remet vite de ces émotions délicieuses.
« Eh bien, n’avais-je pas raison, dit Vallombreuse, de soutenir que vous recevriez bien le prétendu de mon choix. Cela est bon quelquefois de s’opiniâtrer en sa fantaisie. Si je ne m’étais montré aussi entêté que vous étiez résolue, le cher Sigognac serait reparti pour sa gentilhommière sans vous avoir vue, et c’eût été dommage ; convenez-en.
— J’en conviens, cher frère ; vous avez été en tout cela d’une bonté adorable. Vous seul pouviez, en cette circonstance, opérer la réconciliation, puisque vous seul aviez souffert.
— Oui, dit Sigognac, M. le duc de Vallombreuse a fait preuve à mon endroit d’une âme grande et généreuse ; il a mis de côté des ressentiments qui pouvaient sembler légitimes, et il est venu à moi la main ouverte et le cœur sur la main. Du mal que je lui ai fait, il se venge noblement en m’imposant une reconnaissance éternelle, fardeau léger, et que je porterai avec joie jusqu’à la mort.
— Ne parlez pas de cela, mon cher baron, répondit Vallombreuse ; vous en eussiez fait tout autant à ma place. Deux vaillants finissent toujours par s’entendre ; les épées liées lient les âmes, et nous devions former tôt ou tard une paire d’amis, comme Thésée et Pirithoüs, comme Nisus et Euryale, comme Pythias et Damon ; mais ne vous occupez pas de moi. Dites plutôt à ma sœur combien vous la regrettiez et pensiez à elle en ce manoir de Sigognac, où j’ai pourtant fait un des meilleurs repas de ma vie, quoique vous prétendiez que la règle est d’y mourir de faim.
— J’y ai aussi très-bien soupé, dit Isabelle en souriant, et j’en garde un agréable souvenir.
— Vous verrez, répliqua Sigognac, que tout le monde aura fait des festins de Balthazar dans cette tour de la famine ; mais je ne rougis pas de l’heureuse pauvreté qui m’a valu d’intéresser votre âme, chère Isabelle ; je la bénis ; je lui dois tout.
— M’est avis, dit Vallombreuse, que je ferais bien d’aller saluer mon père et de le prévenir de votre arrivée, à laquelle il s’attend un peu, je l’avoue. Ah çà, comtesse, il est bien sûr que vous acceptez le baron de Sigognac pour époux ? je ne voudrais pas faire un pas de clerc. Vous l’acceptez ? c’est bien. Alors je puis me retirer : des fiancés ont parfois à se dire des choses très-innocentes, mais que gênerait la présence d’un frère ; je vous laisse l’un à l’autre, certain que vous me remercierez, et puis, le métier de duègne n’est pas mon affaire. Adieu ; je reviendrai bientôt prendre Sigognac pour le mener au prince. »
Après avoir jeté ces mots d’un air dégagé, le jeune duc se coiffa de son feutre et sortit en laissant ces parfaits amants à eux-mêmes. Quelque agréable que fût sa compagnie, son absence l’était encore davantage.
Sigognac se rapprocha d’Isabelle et lui prit la main qu’elle ne retira point. Pendant quelques minutes le jeune couple se regarda avec des yeux ravis. De tels silences sont plus éloquents que des paroles ; privés si longtemps du plaisir de se voir, Isabelle et Sigognac ne pouvaient se rassasier l’un de l’autre ; enfin le Baron dit à sa jeune maîtresse :
« J’ose à peine croire à tant de félicité. Oh ! la bizarre étoile que la mienne ! vous m’avez aimé parce que j’étais pauvre et malheureux, et ce qui devait consommer ma perte est cause de ma fortune. Une troupe de comédiens me réservait un ange de beauté et de vertu ; une attaque à main armée m’a donné un ami, et votre enlèvement vous a fait reconnaître d’un père qui vous cherchait en vain ; tout cela parce qu’un chariot s’est égaré dans les landes par une nuit obscure.
— Nous devions nous aimer, c’était écrit là-haut. Les âmes sœurs finissent par se trouver quand elles savent s’attendre. J’ai bien senti, au château de Sigognac, que ma destinée s’accomplissait ; à votre vue, mon cœur qu’aucune galanterie n’avait su toucher, éprouva une commotion. Votre timidité fit plus que toutes les audaces, et dès ce moment je résolus de n’appartenir jamais qu’à vous ou à Dieu.
— Et pourtant, méchante, vous m’avez refusé votre main quand je la demandais à genoux : je sais bien que c’était par générosité ; mais c’était une générosité cruelle.
— Je la réparerai de mon mieux, cher Baron, et la voici cette main, avec mon cœur que vous possédiez déjà. La comtesse de Lineuil n’est pas obligée aux mêmes scrupules que la pauvre Isabelle. Je n’avais qu’une peur, c’est que vous ne voulussiez plus de moi, par fierté. Mais, bien vrai, en renonçant à moi, vous n’auriez pas épousé une autre femme ? Vous me seriez resté fidèle, même sans espérance ? Ma pensée occupait la vôtre lorsque Vallombreuse est allé vous relancer dans votre manoir ?
— Chère Isabelle, le jour, je n’avais pas une idée qui ne volât vers vous, et le soir, en posant ma tête sur l’oreiller effleuré une fois par votre front pur, je suppliais les divinités du rêve de me représenter votre charmante image dans leur miroir fantastique.
— Et ces bonnes divinités vous exauçaient-elles souvent ?
— Elles n’ont pas trompé une fois mon attente, et le matin seul vous faisait disparaître par la porte d’ivoire. Oh ! la journée me paraissait bien longue, et j’aurais voulu toujours dormir.
— Je vous ai vu aussi bien des nuits de suite. Nos âmes amoureuses se donnaient rendez-vous dans le même songe. Mais, Dieu soit loué, nous voici réunis pour longtemps, pour toujours, je l’espère. Le prince, avec qui Vallombreuse doit être d’accord, car mon frère ne vous aurait pas légèrement engagé dans cette démarche, accueillera, sans nul doute, votre demande avec faveur. À plusieurs reprises, il m’a parlé de vous en fort bons termes, tout en me jetant un regard singulier qui me troublait extrêmement, et dont je n’osais alors comprendre la signification, Vallombreuse n’ayant point dit encore qu’il renonçât à sa haine contre vous. »
En ce moment le jeune duc revint et dit à Sigognac que le prince l’attendait.
Sigognac se leva, salua Isabelle et suivit Vallombreuse à travers plusieurs appartements au bout desquels se trouvait la chambre du prince. Le vieux seigneur, vêtu de noir, décoré de ses ordres, était assis près de la fenêtre dans un grand fauteuil, derrière une table recouverte d’un tapis de Turquie et chargée de papiers et de livres. Sa pose, malgré son air affable, était un peu composée comme celle d’un homme qui attend une visite solennelle. La lumière, glissant sur son front en luisants satinés, y faisait briller comme des fils d’argent quelques cheveux détachés des boucles que le peigne du valet de chambre avait disposées au long de ses tempes. Son regard était doux, ferme et clair, et le temps qui avait laissé sur cette noble physionomie des traces de son passage, lui rendait en majesté ce qu’il lui dérobait en beauté. À l’aspect du prince, même eût-il été dénué des insignes de son rang, il était impossible de ne pas éprouver un sentiment de vénération. Le manant le plus inculte et le plus farouche eût reconnu en lui un vrai grand seigneur. Le prince se souleva sur son fauteuil pour répondre au salut de Sigognac et lui fit signe de s’asseoir.
« Monsieur mon père, dit Vallombreuse, je vous présente le baron de Sigognac, autrefois mon rival, maintenant mon ami, mon parent bientôt si vous y consentez. Je lui dois d’être sage. Ce n’est pas une mince obligation. Le Baron vient respectueusement vous faire une requête qu’il me serait bien doux de vous voir lui accorder. »
Le prince fit un geste d’acquiescement comme pour engager Sigognac à parler.
Encouragé de la sorte, le Baron se leva, s’inclina et dit : « Prince, je vous demande la main de madame la comtesse Isabelle de Lineuil, votre fille. »
Comme pour se donner le temps de la réflexion, le vieux seigneur garda quelques instants le silence, puis il répondit : « Baron de Sigognac, j’accueille votre demande et consens à ce mariage en tant que ma volonté paternelle s’accordera avec le bon plaisir de ma fille que je ne prétends forcer en rien. Je ne veux point user de tyrannie, et c’est à la comtesse de Lineuil qu’il appartient de décider sur ce point en dernier ressort. Il la faut consulter. Les fantaisies des jeunes personnes sont parfois bizarres. » Le prince dit ces mots avec la fine malice et le sourire spirituel du courtisan comme s’il ne savait pas dès longtemps qu’Isabelle aimait Sigognac ; mais il était de sa dignité de père de paraître l’ignorer, tout en laissant entrevoir qu’il n’en doutait aucunement.
Il reprit après une pause : « Vallombreuse, allez chercher votre sœur, car sans elle, vraiment, je ne puis répondre au baron de Sigognac. »
Vallombreuse disparut et revint bientôt avec Isabelle plus morte que vive. Malgré les assurances de son frère, elle ne pouvait croire encore à tant de bonheur ; son sein palpitant soulevait son corsage, les couleurs avaient quitté ses joues, et ses genoux se dérobaient sous elle. Le prince l’attira près de lui, et elle fut obligée, tant elle tremblait, de s’appuyer au bras du fauteuil pour ne pas choir tout de son long à terre.
« Ma fille, dit le prince, voici un gentilhomme qui vous fait l’honneur de me demander votre main. Je verrais cette union avec joie ; car il est de race ancienne, de réputation sans tache, et il me semble réunir toutes les conditions désirables. Il me convient ; mais a-t-il su vous plaire ? les têtes blondes ne jugent pas toujours comme les têtes grises. Sondez votre cœur, examinez votre âme, et dites si vous acceptez monsieur le baron de Sigognac pour mari. Prenez votre temps ; en chose si grave, il ne faut point de hâte. »
Le sourire bienveillant et cordial du prince faisait bien voir qu’il badinait. Aussi Isabelle enhardie mit ses bras autour du col de son père et lui dit d’une voix adorablement câline : « Il n’est pas nécessaire de tant réfléchir. Puisque le baron de Sigognac vous agrée, mon seigneur et père, j’avouerai avec une libre et honnête franchise que je l’aime depuis que je l’ai vu et je n’ai jamais désiré d’autre époux. Vous obéir sera mon plus grand bonheur.
— Eh bien, donnez-vous la main et embrassez-vous en signe de fiançailles, dit gaiement le duc de Vallombreuse. Le roman se termine mieux qu’on ne l’aurait pu croire d’après ses commencements embrouillés. À quand la noce ?
— Il faut bien, dit le prince, une huitaine de jours aux tailleurs pour couper et assembler les étoffes, autant aux carrossiers pour mettre en état les équipages ; en attendant, Isabelle, voici votre dot : la comté de Lineuil dont vous portez le titre et qui rend cinquante mille écus de rente avec ses bois, prés, étangs et terres labourables (et il lui tendit une liasse de papiers). Quant à vous, Sigognac, prenez cette ordonnance royale qui vous nomme gouverneur d’une province. Nul mieux que vous ne convient à cette place. »
Sur la fin de cette scène Vallombreuse s’était éclipsé, mais il reparut bientôt suivi d’un laquais qui portait une boîte enveloppée d’une chemise en velours rouge.
« Ma petite sœur, dit-il à la jeune fiancée, voici mon présent de noces, » et il lui présenta la boîte. Sur le couvercle on lisait : « Pour Isabelle. » C’était l’écrin qu’il avait jadis offert à la comédienne et qu’elle avait vertueusement refusé. « Vous l’accepterez cette fois, ajouta-t-il avec un charmant sourire, empêchez ces diamants d’une eau magnifique et ces perles d’un orient parfait de faire une mauvaise fin. Qu’ils restent aussi purs que vous ! »
Isabelle, en souriant, prit un collier et le passa à son col, pour prouver à ces belles pierres qu’elle ne leur gardait pas rancune. Ensuite elle arrangea autour de son bras nacré un triple rang de perles, puis elle suspendit à ses oreilles de riches pendeloques.
Qu’ajouter à cela ? les huit jours passés, le chapelain de Vallombreuse unit Isabelle et Sigognac, à qui le marquis de Bruyères servait de témoin, dans la chapelle du château toute fleurie de bouquets, tout étincelante de cierges. Des musiciens amenés par le jeune duc chantèrent avec une voix qui semblait venir du ciel et y remonter un motet de Palestrina. Sigognac était radieux, Isabelle adorable sous ses longs voiles blancs, et jamais, à moins de le savoir, on n’eût pu soupçonner que cette belle personne si noble et si modeste à la fois, qui ressemblait à une princesse du sang, avait paru en des comédies, devant des chandelles. Sigognac, gouverneur de province, capitaine de mousquetaires, vêtu superbement, n’avait aucun rapport avec le malheureux gentillâtre dont la misère a été décrite au commencement de cette histoire.
Après un repas splendide où figuraient le prince, Vallombreuse, le marquis de Bruyères, le chevalier de Vidalinc, le comte de l’Estang et quelques vertueuses dames amies de la famille, les deux mariés disparurent ; mais il nous faut les abandonner sur le seuil de la chambre nuptiale en chantant à mi-voix : « Hymen, ô Hyménée ! » à la façon antique. Les mystères du bonheur doivent être respectés, et d’ailleurs Isabelle est si pudique qu’elle mourrait de honte si l’on ôtait secrètement une épingle à son corsage.
XXII LE CHÂTEAU DU BONHEUR
ÉPILOGUE.
On pense bien que la bonne Isabelle, devenue baronne de Sigognac, n’avait pas oublié dans les grandeurs ses braves camarades de la troupe d’Hérode. Ne pouvant les inviter à sa noce à cause de leur condition qui ne congruait plus à la sienne, elle leur avait fait à tous des cadeaux offerts avec une grâce si charmante qu’elle en doublait la valeur. Même, jusqu’au départ de la compagnie, elle alla souvent les voir jouer, les applaudissant à propos, comme quelqu’un qui s’y connaissait. Car la nouvelle baronne ne célait point qu’elle eût été comédienne, excellent moyen d’ôter aux mauvaises langues l’envie de le dire, comme elles n’y auraient pas manqué, si elle en eût fait mystère. Du reste, le sang illustre dont elle était imposait silence à tous, et sa modestie lui eut bientôt conquis les cœurs, même ceux des femmes, qui s’accordèrent à la trouver aussi grande dame que pas une à la cour. Le roi Louis XIII, ayant entendu parler des aventures d’Isabelle, la loua fort de sa sagesse et témoigna une particulière estime à Sigognac pour sa retenue, n’aimant pas, en chaste monarque qu’il était, les jeunesses audacieuses et débordées. Vallombreuse s’était notoirement amendé à la fréquentation de son beau-frère, et le prince en ressentait beaucoup de joie. Les jeunes époux menaient donc une charmante vie, toujours plus amoureux l’un de l’autre et n’éprouvant pas cette satiété du bonheur qui gâte les plus belles existences. Cependant, depuis quelque temps, Isabelle semblait animée d’une activité mystérieuse. Elle avait des conférences secrètes avec son intendant ; un architecte venait la voir qui lui soumettait des plans ; des sculpteurs et des peintres avaient reçu d’elle des ordres et étaient partis pour une destination inconnue. Tout cela se faisait en cachette de Sigognac, de complicité avec Vallombreuse, qui paraissait savoir le mot de l’énigme.
Un beau matin, après quelques mois écoulés nécessaires sans doute à l’accomplissement de son projet, Isabelle dit à Sigognac, comme si une idée subite lui eût traversé la fantaisie : « Mon cher seigneur, ne pensez-vous jamais à votre pauvre castel de Sigognac, et n’avez-vous pas envie de revoir le berceau de nos amours ?
— Je ne suis pas si ingrat, et j’y ai plus d’une fois songé ; mais je n’ai point osé vous engager à ce voyage, ne sachant pas s’il serait de votre goût. Je ne me serais pas permis de vous arracher aux délices de la cour dont vous êtes l’ornement, pour vous conduire à ce château lézardé, séjour des rats et des hiboux, lequel je préfère pourtant aux plus riches palais, comme étant la séculaire habitation de mes ancêtres et le lieu où je vous vis pour la première fois, place à jamais sacrée que volontiers je marquerais d’un autel.
— Pour moi, reprit Isabelle, je me suis demandé bien souvent si l’églantier du jardin avait encore des roses.
— Il en a, dit Sigognac, j’en jurerais ; ces arbustes agrestes sont vivaces, et d’ailleurs, ayant été touché par vous, il doit toujours produire des fleurs, même pour la solitude.
— À l’encontre des époux ordinaires, répondit en riant la baronne de Sigognac, vous êtes plus galant après le mariage qu’avant, et vous poussez des madrigaux à votre femme comme à une maîtresse. Puisque votre désir s’accorde avec mon caprice, vous plairait-il de partir cette semaine ? La saison est belle, les fortes chaleurs sont passées, et nous ferons agréablement le voyage. Vallombreuse viendra avec nous et j’emmènerai Chiquita, à qui cela fera plaisir de revoir son pays. »
Les préparatifs furent bientôt faits. On se mit en route. Le voyage fut rapide et charmant ; Vallombreuse ayant fait disposer d’avance des relais de chevaux, au bout de quelques jours on arriva à cet endroit où s’embranchait, sur le grand chemin, l’allée conduisant au manoir de Sigognac. Il pouvait être deux heures de l’après-midi, et le ciel brillait d’une vive lumière.
Au moment où le carrosse tourna pour entrer dans l’allée et où la perspective du château se découvrit tout d’un coup, Sigognac eut comme un éblouissement ; il ne reconnaissait plus ces lieux si familiers pourtant à sa mémoire. La route aplanie n’offrait plus d’ornières. Les haies élaguées laissaient passer le voyageur sans l’égratigner de leurs griffes. Les arbres, taillés avec art, jetaient une ombre correcte, et leur arcade encadrait une vue tout à fait nouvelle.
Au lieu de la triste masure dont on se rappelle la description lamentable, s’élevait, sous un gai rayon de soleil, un château tout neuf, ressemblant à l’ancien comme un fils ressemble à son père. Cependant rien n’avait été changé dans sa forme. Il présentait toujours la même disposition architecturale ; seulement, en quelques mois, il avait rajeuni de plusieurs siècles. Les pierres tombées s’étaient remises en place. Les tourelles sveltes et blanches, coiffées d’un joli toit d’ardoises dessinant des symétries, se tenaient fièrement, comme des gardiennes féodales, aux quatre coins du castel, dressant dans l’azur leurs girouettes dorées. Un comble orné d’une élégante crête en métal avait fait disparaître le vieux toit effondré de tuiles lépreuses et moussues. Aux fenêtres, désobstruées de leurs fermetures en planches, brillaient des vitres neuves encadrées de plomb, formant des ronds et des losanges ; aucune lézarde ne bâillait sur la façade complètement restaurée. Une superbe porte en chêne, soutenue de riches ferrures, fermait le porche qu’autrefois laissaient ouvert deux vieux battants vermoulus à la peinture délavée. Sur le claveau de l’arcade, au milieu de ses lambrequins refouillés par un ciseau intelligent, rayonnaient les armoiries des Sigognac : trois cigognes sur champ d’azur, avec cette noble devise, naguère effacée, maintenant parfaitement lisible, en lettres d’or : Alta petunt.
Sigognac garda quelques minutes le silence, contemplant ce spectacle merveilleux, puis il se tourna vers Isabelle et lui dit : « C’est à vous, gracieuse fée, que je dois cette transformation de mon manoir. Il vous a suffi de le toucher de votre baguette pour lui rendre la splendeur, la beauté et la jeunesse. Je vous sais un gré infini de cette surprise ; elle est charmante et délicieuse comme tout ce qui vient de vous. Sans que j’ai rien dit, vous avez deviné le vœu secret de mon âme.
— Remerciez aussi, répondit Isabelle, un certain enchanteur qui m’a beaucoup aidée en tout ceci ; » et elle montrait Vallombreuse assis dans un coin du carrosse.
Le Baron serra la main du jeune duc.
Pendant cette conversation, le carrosse était parvenu sur une place régulière ménagée devant le château dont les cheminées de briques vermeilles envoyaient au ciel de larges tourbillons de fumée blanche, prouvant qu’on attendait des hôtes d’importance.
Pierre, en belle livrée neuve, était debout sur le seuil de la porte, dont il poussa les battants à l’approche de la voiture, qui déposa le baron, la baronne et le duc au bas de l’escalier. Huit ou dix laquais, rangés en haie sur les marches, saluèrent profondément ces nouveaux maîtres qu’ils ne connaissaient pas encore.
Des peintres habiles avaient redonné aux fresques des murailles leur fraîcheur disparue. Les hercules à gaîne soutenaient la fausse corniche avec un air d’aisance dû à leurs muscles ronflants à la florentine. Les empereurs romains se prélassaient dans leur pourpre d’un ton vif. Les infiltrations de pluies ne géographiaient plus la voûte de leurs taches, et le treillage simulé laissait voir un ciel exempt de nuages.
Une métamorphose semblable s’était opérée partout. Les boiseries et les parquets avaient été refaits. Des meubles neufs, d’une forme pareille, remplaçaient les anciens. Le souvenir se trouvait rajeuni et non dépaysé. La verdure de Flandres avec le chasseur de halbrans tapissait encore la chambre de Sigognac, mais un lavage savant en avait ravivé les couleurs. Le lit était le même, seulement un patient sculpteur sur bois avait bouché les piqûres de tarets, ajusté aux figurines de la frise les nez et les doigts qui manquaient, continué les feuillages interrompus, rendu leurs arêtes aux ornements frustes et remis le vieux meuble en son intégrité primitive. Une brocatelle verte et blanche du même dessin que l’autre se plissait entre les spirales des colonnes torses, bien cirées et bien frottées.
La délicate Isabelle n’avait pas voulu se livrer à un luxe intempestif, toujours facile quand on dispose de grosses sommes ; mais elle avait pensé à charmer l’âme d’un mari tendrement aimé, en lui rendant ses impressions d’enfance dépouillées de leur misère et de leur tristesse. Tout semblait gai dans ce manoir naguère si mélancolique. Les portraits même des aïeux, débarbouillés de leur crasse, restaurés et vernis, souriaient, dans leurs cadres d’or, avec un air juvénile. Les douairières revêches, les chanoinesses prudes, ne faisaient plus, comme autrefois, la moue à Isabelle, de comédienne devenue baronne ; elles l’accueillaient comme de la famille.
Il n’y avait plus dans la cour ni orties, ni ciguës, ni aucune de ces mauvaises herbes que favorisent l’humidité, la solitude et l’incurie. Les pavés, sertis de ciment, ne présentaient plus cette bordure verte indice des maisons abandonnées. Par leurs vitres claires, les fenêtres des chambres dont les portes étaient jadis condamnées laissaient voir des rideaux de riche étoffe qui montraient qu’elles étaient prêtes à recevoir des hôtes.
On descendit au jardin par un perron dont les marches, raffermies et dégagées de mousses, ne vacillaient plus sous le pied trop confiant. Au bas de la rampe s’épanouissait, précieusement conservé, l’églantier sauvage qui avait offert sa rose à la jeune comédienne, le matin du départ de Sigognac. Il en portait encore une qu’Isabelle cueillit et mit dans son sein, voyant là un présage heureux pour la durée de ses amours. Le jardinier n’avait pas moins travaillé que l’architecte ; grâce à ses ciseaux, l’ordre s’était remis dans cette forêt vierge. Plus de branches gourmandes barrant le chemin, plus de broussailles aux ongles acérés ; on y pouvait passer sans laisser sa robe aux épines. Les arbres avaient repris l’habitude du berceau et de la charmille. Les buis retaillés encadraient dans leurs compartiments toutes les fleurs que peut verser la corbeille de Flore. Au fond du jardin, la Pomone, guérie de sa lèpre, étalait sa blanche nudité de déesse. Un nez de marbre adroitement soudé lui restituait son profil à la grecque. Il y avait en son panier des fruits sculptés et non plus des champignons vénéneux. Le mufle de lion vomissait dans sa vasque une eau abondante et pure. Des plantes grimpantes, balançant des clochettes de toutes couleurs et accrochant leurs vrilles à un treillage solide peint en vert, cachaient pittoresquement la muraille de clôture et donnaient un air agréablement rustique au cabinet de rocailles servant de niche à la statue. Jamais, même en leurs beaux jours, le château ni le jardin n’avaient été accommodés avec tant de richesse et de goût. La splendeur de Sigognac, si longtemps éclipsée, brillait de tout son éclat !