Le Capitaine Fracasse (page 40)
Sigognac, étonné et ravi comme s’il marchait dans un rêve, serrait contre son cœur le bras d’Isabelle et laissait couler sans honte, sur ses joues, deux larmes d’attendrissement.
« Maintenant, dit Isabelle, que nous avons tout bien vu, il faut visiter les domaines que j’ai rachetés sous main, pour reconstituer, telle qu’elle était ou peu s’en faut, l’antique baronnie de Sigognac. Permettez-moi d’aller mettre un habit de cheval. Je ne serai pas longue, ayant par mon premier métier l’habitude de changer prestement de costume. Pendant ce temps, choisissez vos montures et faites-les seller. »
Vallombreuse emmena Sigognac, qui vit dans l’écurie, naguère déserte, dix beaux chevaux séparés par des stalles de chêne, et piétinant une litière nattée. Leurs croupes fermes et polies brillaient d’une lueur satinée et, entendant des visiteurs, les nobles bêtes tournèrent vers eux leurs yeux intelligents. Un hennissement éclata soudain ; c’était l’honnête Bayard qui reconnaissait son maître et le saluait à sa façon ; ce vieux serviteur, qu’Isabelle n’avait eu garde de renvoyer, occupait au bout de la file la place la plus chaude et la plus commode. Sa mangeoire était pleine d’avoine moulue pour que ses longues dents n’eussent pas la peine de la triturer ; entre ses jambes dormait son camarade Miraut, qui se leva et vint lécher la main du Baron. Quant à Béelzébuth, s’il n’avait pas paru encore, il n’en faut pas accuser son bon petit cœur de chat, mais les habitudes prudentes de sa race, que tout ce remue-ménage en un lieu jadis si tranquille effarouchait singulièrement. Caché dans un grenier, il attendait la nuit pour se produire et rendre ses devoirs à son maître bien-aimé.
Le Baron, après avoir flatté Bayard de la main, choisit un bel alezan, qu’on sortit aussitôt de l’écurie ; le duc prit un genêt d’Espagne à tête busquée, digne de porter un infant, et l’on mit pour la baronne, sur un délicieux palefroi blanc dont le pelage semblait argenté, une riche selle de velours vert.
Bientôt Isabelle parut habillée d’un costume d’amazone le plus galant du monde, qui faisait valoir les avantages de sa taille faite au tour. C’était une veste de velours bleu relevée de boutons, de brandebourgs et de soutaches d’argent, avec des basques tombant sur une longue jupe en satin gris de perle. Sa coiffure consistait en un chapeau d’homme, de feutre blanc, ombragé d’une plume bleue frisée, s’allongeant par derrière jusque sur le col. Pour que la rapidité de la course ne les dérangeât point, les blonds cheveux de la jeune femme étaient serrés dans un réseau d’azur à petites perles d’argent d’une coquetterie charmante.
Ajustée ainsi, Isabelle était adorable et, devant elle, les beautés les plus altières de la cour eussent été forcées d’amener pavillon. Cet habit cavalier faisait ressortir, dans la grâce ordinairement si modeste de la baronne, un côté fier qui sentait son origine illustre. C’était bien toujours Isabelle, mais c’était aussi la fille d’un prince, la sœur d’un duc, la femme d’un gentilhomme dont la noblesse datait d’avant les croisades. Vallombreuse le remarqua et ne put s’empêcher de dire : « Ma sœur, que vous avez aujourd’hui grande mine ! Hippolyte, reine des Amazones, n’était certes pas plus superbe et plus triomphante ! »
Isabelle, à qui Sigognac tint le pied, se mit légèrement en selle ; le duc et le baron enfourchèrent leurs montures, et la cavalcade déboucha sur la place du château, où elle rencontra le marquis de Bruyères et quelques gentilshommes du voisinage, qui venaient complimenter les nouveaux époux. On voulait rentrer, comme la politesse l’exigeait, mais les visiteurs prétendirent qu’ils ne seraient pas fâcheux jusqu’à interrompre une promenade commencée, et firent tourner tête à leurs chevaux, pour accompagner le jeune couple et le duc de Vallombreuse.
La chevauchée, grossie de cinq ou six personnes en habit de gala, car les hobereaux s’étaient faits les plus braves qu’ils avaient pu, prenait un air cérémonieux et magnifique. C’était un vrai cortège de princesse. On parcourut, en suivant un chemin bien entretenu, des prés verdoyants, des terres auxquelles la culture avait rendu la fertilité, des métairies en plein rapport, des bois savamment aménagés.
Tout cela appartenait à Sigognac. La lande, avec les bruyères violettes, semblait s’être reculée du château.
Comme on passait dans un bois de sapins, sur la limite de la baronnie, des abois de chiens se firent entendre, et bientôt parut Yolande de Foix, suivie de son oncle le commandeur et d’un ou deux galants. Le chemin était étroit et les deux troupes se frôlèrent en sens inverse, bien que chacune tâchât de faire place à l’autre. Yolande, dont le cheval piaffait et se cabrait, effleura de sa jupe la jupe d’Isabelle. Le dépit empourprait ses joues, et sa colère cherchait quelque insulte, mais Isabelle avait une âme au-dessus des vanités féminines ; l’idée de se venger du regard dédaigneux qu’Yolande avait autrefois laissé tomber sur elle avec ce mot : « bohémienne, » presque à cette même place, ne lui vint seulement pas à l’esprit ; elle pensa que ce triomphe d’une rivale pouvait blesser, sinon le cœur, du moins l’orgueil d’Yolande, et d’un air digne, modeste et gracieux, elle salua mademoiselle de Foix, qui fut bien forcée, ce dont elle manqua enrager, de répondre par une légère inclination de tête. Le baron de Sigognac lui fit, d’un air détaché et tranquille, un salut parfaitement respectueux, et Yolande ne surprit pas dans les yeux de son ex-adorateur une étincelle de l’ancienne flamme. Elle cravacha son cheval et partit au galop entraînant sa petite troupe.
« Par les Vénus et les Cupidons, dit gaiement Vallombreuse au marquis de Bruyères, près duquel il chevauchait, voici une belle fille, mais elle a l’air diablement revêche et farouche ! Quels regards elle lançait à ma sœur ! C’était autant de coups de stylet.
— Quand on a été la reine d’un pays, répondit le marquis, on n’est pas bien aise d’être détrônée, et la victoire reste décidément à madame la baronne de Sigognac. »
La cavalcade rentra au château. Un somptueux repas, servi dans la salle où jadis le pauvre Baron avait fait souper les comédiens avec leurs propres provisions, n’ayant rien en son garde-manger, attendait les hôtes, qui furent charmés de sa belle ordonnance. Une riche argenterie aux armes de Sigognac étincelait sur une nappe damassée, dont la trame montrait, parmi ses ornements, des cigognes héraldiques. Les quelques pièces de l’ancien service qui n’étaient pas tout à fait hors d’usage avaient été religieusement conservées et mêlées aux pièces modernes pour que ce luxe n’eût pas l’air trop récent, et que l’ancien Sigognac contribuât un peu aux splendeurs du nouveau. On se mit à table. La place d’Isabelle était la même qu’elle occupait dans cette fameuse nuit qui avait changé le destin du Baron ; elle y pensait, Sigognac aussi, car les époux échangèrent un sourire d’amants, attendri de souvenir et lumineux d’espérance.
Près de la crédence sur laquelle l’écuyer tranchant découpait les viandes, se tenait debout un homme de taille athlétique, à large face pâle entourée d’une épaisse barbe brune, vêtu de velours noir et portant au cou une chaîne d’argent, qui, de temps à autre, donnait des ordres aux laquais d’un air majestueux. Près d’un buffet chargé de bouteilles, les unes pansues, les autres effilées, quelques-unes nattées de sparterie, selon les provenances, se trémoussait avec beaucoup d’activité, malgré son tremblement sénile, une figure falotte, au nez rabelaisien tout fleuronné de bubelettes, aux joues fardées de purée septembrale, aux petits yeux vairons pleins de malice et surmontés d’un sourcil circonflexe. Sigognac, regardant par hasard de ce côté, reconnut dans le premier le tragique Hérode, dans le second le grotesque Blazius. Isabelle, voyant qu’il s’était aperçu de leur présence, lui dit à l’oreille que, pour mettre désormais ces braves gens à l’abri des misères de la vie théâtrale, elle avait fait l’un intendant et l’autre sommelier de Sigognac, conditions fort douces et n’exigeant pas grand travail ; de quoi le Baron tomba d’accord et approuva sa femme.
Le repas allait son train, et les flacons, activement remplacés par Blazius, se succédaient sans interruption, lorsque Sigognac sentit une tête s’appuyer sur un de ses genoux, et sur l’autre des griffes acérées jouer un air de guitare bien connu. C’étaient Miraut et Béelzébuth qui, profitant d’une porte entr’ouverte, s’étaient glissés dans la salle, et, malgré la peur que leur inspirait cette splendide et nombreuse compagnie, venaient réclamer de leur maître leur part du festin. Sigognac opulent n’avait garde de repousser ces humbles amis de sa misère ; il flatta Miraut de la main, gratta le crâne essorillé de Béelzébuth, et leur fit à tous deux une abondante distribution de bons morceaux. Les miettes consistaient cette fois en lardons de pâté, en reliefs de perdrix, en filets de poisson et autres mets succulents. Béelzébuth ne se sentait pas d’aise et, de sa patte griffue, il réclamait toujours quelque nouveau rogaton, sans lasser l’inaltérable patience de Sigognac, que cette voracité amusait. Enfin, gonflé comme une outre, marchant à pas écarquillés, pouvant à peine filer son rouet, le vieux chat noir se retira dans la chambre tapissée en verdure de Flandre, et se roula en boule à sa place accoutumée pour digérer cette copieuse réfection.
Vallombreuse tenait tête au marquis de Bruyères, et les hobereaux ne se lassaient pas de porter la santé des époux avec des rouges bords, à quoi Sigognac, sobre de nature et d’habitude, répondait en trempant le bout de ses lèvres dans son verre toujours plein, car il ne le vidait jamais. Enfin les hobereaux, la tête pleine de fumées, se levèrent de table chancelants, et gagnèrent, un peu aidés des laquais, les appartements qu’on avait préparés pour eux.
Isabelle, sous prétexte de fatigue, s’était retirée au dessert. Chiquita, promue à la dignité de femme de chambre, l’avait défaite et accommodée de nuit, avec cette activité silencieuse qui caractérisait son service. C’était maintenant une belle fille que Chiquita. Son teint, que ne tannaient plus les intempéries des saisons, s’était éclairci, tout en gardant cette pâleur vivace et passionnée que les peintres admirent fort. Ses cheveux, qui avaient fait connaissance avec le peigne, étaient proprement retenus par un ruban rouge dont les bouts flottaient sur sa nuque brune ; à son col, on voyait toujours le fil de perles donné par Isabelle, et qui, pour la bizarre jeune fille, était le signe visible de son servage volontaire, une sorte d’emprise que la mort seule pouvait rompre. Sa robe était noire et portait le deuil d’un amour unique. Sa maîtresse ne l’avait pas contrariée en cette fantaisie. Chiquita, n’ayant plus rien à faire dans la chambre, se retira après avoir baisé la main d’Isabelle, comme elle n’y manquait jamais chaque soir.
Lorsque Sigognac rentra dans cette chambre où il avait passé tant de nuits solitaires et tristes, écoutant les minutes longues comme des heures, tomber goutte à goutte, et le vent gémir lamentablement derrière la vieille tapisserie, il aperçut, à la lueur d’une lanterne de Chine suspendue au plafond, entre les rideaux de brocatelle verte et blanche, la jolie tête d’Isabelle qui se penchait vers lui avec un chaste et délicieux sourire.
C’était la réalisation complète de son rêve, alors que, n’ayant plus d’espoir et se croyant à jamais séparé d’Isabelle, il regardait le lit vide avec une mélancolie profonde. Décidément, le destin faisait bien les choses !
Vers le matin, Béelzébuth, en proie à une agitation étrange, quitta le fauteuil où il avait passé la nuit, et grimpa péniblement sur le lit. Arrivé là, il heurta de son nez la main de son maître endormi encore, et il essaya un ron-ron qui ressemblait à un râle. Sigognac s’éveilla et vit Béelzébuth le regardant comme s’il implorait un secours humain, et dilatant outre mesure ses grands yeux verts vitrés déjà et à demi éteints. Son poil avait perdu son brillant lustré et se collait comme mouillé par les sueurs de l’agonie ; il tremblait et faisait pour se tenir sur ses pattes des efforts extrêmes. Toute son attitude annonçait la vision d’une chose terrible. Enfin il tomba sur le flanc, fut agité de quelques mouvements convulsifs, poussa un sanglot semblable au cri d’un enfant égorgé, et se roidit comme si des mains invisibles lui distendaient les membres. Il était mort. Ce hurlement funèbre interrompit le sommeil de la jeune femme.
« Pauvre Béelzébuth, dit-elle en voyant le cadavre du chat, il a supporté la misère de Sigognac, il n’en connaîtra pas la prospérité ! »
Béelzébuth, il faut l’avouer, mourait victime de son intempérance. Une indigestion l’avait étouffé. Son estomac famélique n’était pas habitué à de telles frairies.
Cette mort toucha Sigognac plus qu’on ne saurait dire. Il ne pensait point que les animaux fussent de pures machines, et il accordait aux bêtes une âme de nature inférieure à l’âme des hommes, mais capable cependant d’intelligence et de sentiment. Cette opinion, d’ailleurs, est celle de tous ceux qui, ayant vécu longtemps dans la solitude en compagnie de quelque chien, chat, ou tout autre animal, ont eu le loisir de l’observer et d’établir avec lui des rapports suivis. Aussi, l’œil humide et le cœur pénétré de tristesse, enveloppa-t-il soigneusement le pauvre Béelzébuth dans un lambeau d’étoffe, pour l’enterrer le soir, action qui eût peut-être paru ridicule et sacrilège au vulgaire.
Quand la nuit fut tombée, Sigognac prit une bêche, une lanterne, et le corps de Béelzébuth, roide dans son linceul de soie. Il descendit au jardin, et commença à creuser la terre au pied de l’églantier, à la lueur de la lanterne dont les rayons éveillaient les insectes, et attiraient les phalènes qui venaient en battre la corne de leurs ailes poussiéreuses. Le temps était noir. À peine un coin de la lune se devinait-il à travers les crevasses d’un nuage couleur d’encre, et la scène avait plus de solennité que n’en méritaient les funérailles d’un chat. Sigognac bêchait toujours, car il voulait enfouir Béelzébuth assez profondément pour que les bêtes de proie ne vinssent pas le déterrer. Tout à coup le fer de sa bêche fit feu comme s’il eût rencontré un silex. Le Baron pensa que c’était une pierre, et redoubla ses coups ; mais les coups sonnaient bizarrement et n’avançaient pas le travail. Alors Sigognac approcha la lanterne pour reconnaître l’obstacle, et vit, non sans surprise, le couvercle d’une espèce de coffre en chêne, tout bardé d’épaisses lames de fer rouillé, mais très-solides encore ; il dégagea la boîte en creusant la terre alentour, et, se servant de sa bêche comme d’un levier, il parvint à hisser, malgré son poids considérable, le coffret mystérieux jusqu’au bord du trou, et le fit glisser sur la terre ferme. Puis il mit Béelzébuth dans le vide laissé par la boîte, et combla la fosse.
Cette besogne terminée, il essaya d’emporter sa trouvaille au château, mais la charge était trop forte pour un seul homme, même vigoureux, et Sigognac alla chercher le fidèle Pierre, pour qu’il lui vînt en aide. Le valet et le maître prirent chacun une poignée du coffre et l’emportèrent au château, pliant sous le faix.
Avec une hache, Pierre rompit la serrure, et le couvercle en sautant découvrit une masse considérable de pièces d’or : onces, quadruples, sequins, génovines, portugaises, ducats, cruzades, angelots et autres monnaies de différents titres et pays, mais dont aucune n’était moderne. D’anciens bijoux enrichis de pierres précieuses étaient mêlés à ces pièces d’or. Au fond du coffre vidé, Sigognac trouva un parchemin scellé aux armes de Sigognac, mais l’humidité en avait effacé l’écriture. Le seing était seul encore un peu visible, et, lettre à lettre, le Baron déchiffra ces mots : « Raymond de Sigognac. » Ce nom était celui d’un de ses ancêtres, parti pour une guerre d’où il n’était jamais revenu, laissant le mystère de sa mort ou de sa disparition inexpliqué. Il n’avait qu’un fils en bas âge et, au moment de s’embarquer dans une expédition dangereuse, il avait enfoui son trésor, n’en confiant le secret qu’à un homme sûr, surpris sans doute par la mort avant de pouvoir révéler la cachette à l’héritier légitime. À dater de ce Raymond commençait la décadence de la maison de Sigognac, autrefois riche et puissante. Tel fut, du moins, le roman très-probable qu’imagina le Baron d’après ces faibles indices ; mais ce qui n’était pas douteux, c’est que ce trésor lui appartînt. Il fit venir Isabelle et lui montra tout cet or étalé.
« Décidément, dit le Baron, Béelzébuth était le bon génie des Sigognac. En mourant, il me fait riche, et s’en va quand arrive l’ange. Il n’avait plus rien à faire puisque vous m’apportez le bonheur. »